La prière dans l’expérience des moines d’Egypte
- 01 — Le monastère Deir Abba Bichoi
- 02 — La prière, don du Saint Esprit
- 2.1 — Saint Antoine le Grand, le père de tous les moines
- 03 — C’est dans la retraite du désert intérieur que Saint Antoine connaît l’amour. Tel est le fruit du désert : l’amour
- 3.1 — La prière doit être authentique
- 04 — L’attitude de prière
- 05 — La prière du coeur
- 06 — La prière des heures - horologion
- 6.1 — Voir son péché

La prière dans l’expérience des moines d’Egypte
Son Eminence Abba Athanasios · 28 juin 2016 · 15 min de lecture · 3 044 vues
Qu’il est doux et redoutable à la fois, pour un moine, en quête perpétuelle de Dieu afin d’être sauvé, de tenter d’analyser la prière dans l’expérience des moines coptes.
Me permettez-vous un retour dans le passé, l’évocation dé mon entrée au monastère Saint Bishoï du Wadi-Natroun if y a quelques décennies ? La scène des préparatifs du voyage se passe dans la cour du Patriarcat copte orthodoxe du CAIRE, à l’ombre de la majestueuse cathédrale Saint MARC ; les personnages en place sont Sa Sainteté le Pape CHENOUDA III et Patriarche d’ALEXANDRIE, son chauffeur, le moine qui deviendra le Métropolite Abba MARCOS et votre humble serviteur.
« Surtout n’oublie rien, hâte-toi, nous devons être au monastère Saint BICHOÏ à 21 heures ». Le ton amène de Sa Sainteté le Pape à l’adresse du chauffeur plisse de joie le visage de celui-ci qui connaît son maître. Sa Sainteté le Pape supervise lui-même le chargement des liturgies, bibles, images pieuses… salades et… boîtes de chocolats dans le coffre de sa voiture et, dans un sourire, nous invite à prendre place. Nous nous engageons à grande vitesse sur la route cahoteuse qui mène à GUIZEH. Sa Sainteté le Pape qui a l’oeil à tout, sans doute l’avez-vous déjà remarqué, invite le chauffeur à la prudence tout en surveillant le moindre chien fou ou groupe d’enfants rieurs susceptibles de passer sous nos roues. Les Pyramides, sentinelles éternelles de lumière qui se détachent sur l’écran de la nuit déjà tombée, libératrices, nous ouvrent la route du Désert.
Au chaos et à la pollution succèdent le silence presque palpable, l’air enivrant du Désert. La voiture ne roule pas mais semble glisser sur le long ruban d’un no man s land absolu. Telles des flèches qui atteignent au plus profond de l’âme, les paroles de Sa Sainteté le Pape font écho dans le silence du Désert qui nous définit l’essence même de l’attitude monastique non pas abstraitement mais d’une manière vécue expérimentale, l’attitude contemplative qui est enracinement en Dieu. Et de même que Saint Antoine le Grand, le père de tous les moines, se livrait alternativement au travail manuel et à la prière, Sa Sainteté le Pape CHENOUDA III, tout en nous préparant et offrant Tameya et Karkadé, les nourritures terrestres, prie, nous bénit et nous convainct que « les Saintes Écritures Suffisent à notre enseignement », l’évangile est assimilation vivante avant d’être référence livresque, c’est en y modelant sa conduite que le moine se compromet pour le Christ.
Une lumière à l’horizon nous indique le Rest-House, kilomètre 100 équidistant entre LE CAIRE et ALEXANDRIE. La voiture bifurque à gauche au village de WADI-NATROUN puis s’engage sur une piste bordée d’eucalyptus et de tamaris au bout de laquelle émerge le clocher de l’enceinte du monastère Saint BICHOÏ. Nous descendons de voiture à un jet de pierre de la minuscule porte située au nord du monastère ; le chauffeur frappe dans ses mains comme s’il applaudissait. Le loquet est tiré et aussitôt refermé. Exclamation du moine gardien : c’est le Pape ! Une minute d’attente qui semble une éternité. Bruit étouffé de pas et froissement de tissu ; la cloche du Paradis des moines sonne ; la porte s’ouvre laissant sortir du monastère une théorie de moines qui l’un après l’autre se prosternent et baisent la main du Pape qui les bénit et leur distribue un chocolat.
Cette nuit-là, en voyant les moines abîmés, confondus dans leur métanie, humbles formes noires dans la clarté crépusculaire du Désert, j’ai perçu ce que signifie « chercher son salut », » être sauvé », c’est-à-dire plaire à Dieu, Dieu trouvant sa joie à l’oeuvre de notre salut. Cette nuit-là, j’ai compris que le salut commence par la distanciation envers soi-même et s’accomplit dans la prière, l’appel au Christ, l’invocation du nom Sauveur, l’effort continu de présence à Dieu dans la cellule du moine puis, hors de la cellule, dans le monde. Cette nuit-là, j’entrai au monastère.
Le monastère Deir Abba BICHOI est le plus grand des quatre monastères qui existent maintenant à WADI-NATROUN dans le désert de SCETE. Les trois autres s’appellent Deir ES SURIANI, monastère de la Vierge ou monastère des Syriens ; Deir EL BARAMOUS ou monastère des Romains ; Deir ABOU MAKAR ou monastère Saint MACAIRE. Le WADI- NATROUN ou Vallée du Sel forme une dépression assez vaste dans le désert lybique qui borde immédiatement la branche occidentale du Delta, à mi-chemin, comme nous l’avons vu, entre LE CAIRE et ALEXANDRIE. Ce monastère fut fondé au début du IVè siècle « six ans avant la mort de Macaire le Grand » par Abba BICHOI qui s’était retiré avec d’autres solitaires au désert pour y mener une vie de pénitence et d’oraison. À cette époque le Wadi-Natroun n’était qu’une région aride parmi les lacs salins producteurs de nitre.
Le monastère Deir Abba BICHOI a subi maintes destructions et des restaurations qui prouvent l’ardente volonté de maintenir dans ce coin du désert la vie monastique telle qu’elle a été conçue par les premiers ermites coptes. Sous l’impulsion de Sa Sainteté le Pape CHENOUDA III, de très importants travaux de restauration, de rénovation et d’agrandissement du monastère ont été entrepris : constructions de cellules traditionnelles, c’est-à-dire à voûtes et composées de deux petites pièces, d’une hostellerie, d’une maison de retraite spirituelle pour pèlerins et étudiants, d’une bibliothèque, d’ateliers de menuiserie, d’une cathédrale, d’un mur d’enceinte qui relie le monastère au Deir ES SURIANI, et grâce à la découverte d’une nappe d’eau importante, d’un système d’irrigation permettant en plein désert la culture d’arbres fruitiers et de légumes.
Aujourd’hui le monastère Deir ABBA BICHOI compte une centaine de moines, jeunes pour la plupart, tous ou à peu près gens cultivés, souvent pourvus de titres universitaires, issus des familles bourgeoises ou des classes libérales de la société copte qui consacrent une place importante à l’étude à côté des austérités traditionnelles. De nos jours comme autrefois, la règle des moines du monastère Deir ABBA BICHOI est un mode de vie entre l’anachorétisme de Saint ANTOINE (251-356) et la vie communautaire établie par Saint PACÔME et mise en pratique par Saint MACAlRE dans le désert de SCETE. Les moines mènent donc une vie semi-érémitique, c’est-à-dire qu’ils vivent isolés en cellules, se réunissant à la fin de la semaine pour les offices du dimanche.
La journée du moine se partage entre le jeûne, la prière, le travail manuel et l’étude des livres saints. Il se lève avant quatre heures du matin pour l’office de l’encens et la divine liturgie. Le moine porte une soutane de laine noire et une ceinture de cuir et la cuculle, sorte de capuchon noir orné de croix brodées. La nourriture est simple et frugale, le moins possible de viande et de laitage. Dans sa cellule, le moine est maître de son temps, de son occupation, de sa nourriture. Il jouit d’une grande liberté qui lui permet d’exercer son esprit d’initiative. Les uns travaillent manuellement, surveillent les travaux d’irrigation et les cultures, d’autres lisent, recopient des manuscrits, écrivent, enseignent, peignent des icônes. Le père spirituel est la règle vivante du monastère, il doit être capable de découvrir la voie personnelle des moines et de discerner les desseins de Dieu pour chacun.
