La légende de Bahira, ou un moine chrétien auteur du Coran
Un récit apologétique arabe chrétien traduit et analysé
- 01 — Le document et son manuscrit
- 02 — La rencontre du moine Morhab et de l’ermite
- 03 — La vision du Sinaï
- 04 — La mission du bâton rompu
- 05 — Le colloque du moine et du jeune chef
- 06 — Le sens chrétien caché des premiers versets
- 07 — La séduction de l’erreur
- 08 — Le livre attaché à la corne de la vache
- 09 — Les larmes du vieux moine
- 10 — Conclusion

La légende de Bahira, ou un moine chrétien auteur du Coran
Un récit apologétique arabe chrétien traduit et analysé
Baron Carra de Vaux · 31 août 2026 · 30 min de lecture · 6 vues
Il est communément admis par les traditionnistes arabes que Mahomet connut des moines chrétiens. Il en vit un, tout enfant, lorsqu’il alla en Syrie avec son oncle Abou Tâlib ; la tradition donne à ce moine le nom de Bahîra. Il en connut un autre, appelé Nestor, lorsqu’il retourna dans la même région, à l’âge de vingt-cinq ans, pour y conduire la caravane de Khadidja. Mahomet n’ayant commencé à prêcher qu’à quarante ans, les entretiens qu’il eut avec ces religieux ne purent avoir sur sa destinée qu’une influence assez indirecte ; aussi le souvenir de ces rencontres est-il resté vague dans l’histoire mahométane, et le peu de détails que rapportent à ce sujet les docteurs de l’islam sont purement légendaires.
Nous avons été quelque peu surpris de retrouver ces mêmes légendes considérablement amplifiées dans la littérature arabe chrétienne. Un auteur chrétien d’Égypte, selon toute apparence un moine, a composé une longue histoire du moine Bahîra, une autobiographie, dans laquelle ce personnage devenu vieux se confesse et se repent, non pas seulement d’avoir admiré la sagesse de Mahomet enfant et d’avoir donné l’éveil à sa jeune pensée, mais d’avoir été l’instaurateur de toute sa doctrine, l’instigateur de tous ses actes, l’auteur véritable et responsable de son Coran, son conseil perpétuel, son ange Gabriel. Le chagrin du vieux moine est grand et sa contrition est profonde, parce qu’il a été éclairé de lumières surnaturelles et favorisé de visions apocalyptiques, qui lui ont fait voir toute l’étendue des maux que son imposture déchaînerait sur la chrétienté. Le récit ne manque pas de piquant et il est assez riche en détails curieux. On peut présumer que les prophéties qu’il renferme s’appliquent au premier siècle du khalifat abbasside, ce qui permet d’en fixer l’époque, en l’absence de toute date écrite. Pour nous débarrasser de ses longueurs, et secouer un peu la lourdeur du style, en même temps que pour y intercaler quelques réflexions ou remarques personnelles, nous allons en donner une libre analyse.
Le document a pour titre : « Histoire des relations du moine Bahîra et de l’Arabe, racontée de auditu par le moine Morhab. » Il est contenu dans le manuscrit 215 (fonds arabe) de la Bibliothèque nationale de Paris, dans lequel il occupe les folios 151 à 176. Sa copie, ainsi que celle des autres pièces de ce recueil, est datée de l’an 1306 des Martyrs, 6 de Tôbâ. L’écriture en est facile et claire, avec ces particularités que le ġ à trois points est partout remplacé par le q à deux points, et que les lettres non pointées portent le signe muhmali1. Il est dommage que plusieurs noms propres aient été gravement altérés, à la suite, sans doute, d’une ou deux transcriptions. Nous leur laissons la forme qu’ils ont dans le texte.
L’auteur égyptien n’a pas placé le récit dans la bouche même de Bahîra ; il a arrangé une petite mise en scène. Un autre moine, du nom de Morhab, est chargé de nous présenter le vieux pénitent et de recevoir, pour nous la transmettre, la confidence de son crime. Voici donc l’histoire.
