Homélies sur la pénitence
- 01 — Huitième homélie (1)
- 1.1 — Analyse
- 02 — Quatrième homélie
- 03 — Huitième homélie (1) (reprise 2)

Homélies sur la pénitence
Saint Jean Chrysostome · 218 min de lecture · 9 vues
PREMIÈRE HOMÉLIE. Après son retour de la campagne. *
DEUXIÈME HOMÉLIE. Sur le chagrin du roi Achab et sur le prophète Jonas. *
TROISIÈME HOMÉLIE. De l’aumône et des vierges. *
CINQUIÈME HOMÉLIE (1). Du jeûne ; — sur le prophète Jonas ; — sur Daniel et les trois jeunes hommes ; — sur la Pénitence ; — elle a été prononcée au commencement du Carême. *
SIXIÈME HOMÉLIE. Prononcée la quatrième semaine de la sainte Quarantaine. *
SEPTIÈME HOMÉLIE. De la pénitence ; — de la componction ; — que Dieu est prompt à sauver, lent à punir ; histoire de Rahab. *
NEUVIÈME HOMÉLIE. De la pénitence. — De ceux qui ont manqué au assemblées. — De la sainte table. — Du jugement. *
Analyse§
1° Saint Chrysostome, absent quelque temps, reparaît au milieu de son cher auditoire ; son coeur s’épanche en sentiments affectueux, puis il cesse de parler de lui-même pour décrire la tendresse plus que maternelle de l’apôtre saint Paul pour ses enfants dans la foi. — 2° Le désespoir et la négligence sont également dangereux. — Ces deux défauts ont perdu Satan et Judas. — Une humble confiance a sauvé saint Paul, le publicain, les Ninivites ; saint Paul redoute plus dans le fornicateur le désespoir après la faute que la faute elle-même. — 3° Développement de la même pensée et du même exemple. — 4° L’orateur confirme encore cette vérité par l’exemple de l’enfant prodigue.
1. Avez-vous pensé à moi pendant mon absence ? Moi, mes amis, je n’ai pu vous oublier j’ai quitté la ville, mais je n’ai pas quitté votre souvenir. ; comme ceux qui sont épris d’amour pour un beau corps en portent partout avec eux la chère image, de même, épris d’amour pour la beauté de vos âmes, j’en ai porté toujours avec moi la gracieuse pensée. De même encore qu’un peintre a coutume de mêler des couleurs variées pour tracer un portrait, de même je me représentais votre zèle à venir aux offices sacrés, votre ardeur à entendre la parole divine, votre bienveillance envers le prédicateur, toutes vos autres bonnes oeuvres ; je les mêlais ensemble comme les nuances diverses de la vertu ; j’esquissais en quelque sorte et je reproduisais aux yeux de ma mémoire la physionomie de vos âmes, et je puisais dans la contemplation de cette image une abondante consolation aux peines de mon éloignement.
À la maison et au dehors, en route ou en repos, à l’arrivée ou au départ, toujours je pensais à cela, toujours je rêvais à votre charité ; et de jour et de nuit je trouvais dans votre souvenir un délicieux aliment. Ce qu’a dit Salomon : Je dors, mais mon coeur veille (Cantiq. V, 2), je l’ai ressenti. La force du sommeil fermait mes paupières, mais la douce tyrannie de l’amour que j’ai pour vous tenait éveillés les yeux de mon coeur. Que de fois en songe il m’a semblé que je causais avec vous ! L’âme est naturellement disposée à se représenter pendant la nuit les images des objets qui occupent sa pensée pendant le jour : c’est ce qui m’est arrivé. Je ne vous voyais pas des yeux de la chair, je vous apercevais parles yeux de l’amour ; absent de corps, j’étais présent de coeur au milieu de vous, et le bruit de vos acclamations retentissait toujours à mes oreilles.
Aussi, quoique ma mauvaise santé m’obligeât de prolonger là-bas mon séjour ; quoique la salubrité du climat profitât au rétablissement des forces, la (274) vivacité et l’énergie de mon affection pour vous ne me permirent pas de rester ; elles réclamèrent à grands cris, elles ne cessèrent de me persécuter jusqu’à ce qu’elles m’eussent persuadé de partir avant le terme fixé et de regarder ma présence au milieu de vous comme ma santé, comme mon bonheur, comme la totalité de mon bien. Pendant mon séjour là-bas, j’entendais les reproches que vos lettres m’apportaient sans interruption : car je ne donnais pas une moindre attention à celles qui me blâmaient qu’à celles qui m’approuvaient du reste ces plaintes étaient celles de coeurs qui savent aimer.
C’est pourquoi je suis parti, je suis accouru, il m’a été impossible de vous chasser de mon esprit. Et qu’y a-t-il à s’étonner de ce que j’aie conservé le souvenir de votre charité dans le loisir et la liberté de la vie des champs, quand nous voyons saint Paul entouré de chaînes, enfermé dans un cachot, menacé par mille et mille dangers, regardant néanmoins sa prison comme un jardin délicieux, se souvenir de ses frères et leur écrire : Il est juste que j’aie ces sentiments de vous tous, parce que je vous ai dans mon coeur et dans mes chaînes, dans la défense et dans l’affermissement de l’Évangile ? (Philipp. I, 7.) A l’extérieur il est enchaîné par ses ennemis, à l’intérieur il l’est par l’amour de ses disciples ; la chaîne extérieure est faite d’acier, la chaîne intérieure est faite de charité ; il a plus d’une fois échappé à la première, il n’a jamais rompu la seconde.
De même que les femmes, quand elles ont subi l’épreuve des douleurs maternelles, demeurent attachées en tous temps et en tous lieux aux enfants qu’elles ont mis au inonde, de même saint Paul demeurait attaché à ses disciples d’autant plus fortement que l’enfantement spirituel développe plus de chaleur et de tendresse que l’enfantement charnel. Ce n’est pas une fois, mais deux fois qu’il eut à les enfanter : il s’écria : O mes enfants, vous que j’enfante de nouveau ! (Gal. IV, 19.) La femme ne souffrirait pas, ne supporterait pas deux fois de suite les mêmes douleurs ; mais saint Paul eut à subir ce que la nature ne peut nous montrer, il eut à reprendre dans les entrailles de sa charité ces disciples qu’il avait déjà enfantés une fois et à endurer pour eux les douleurs les plus aigués ; c’est pourquoi il leur disait pour les toucher : O mes enfants, vous que j’enfante de nouveau ! c’est-à-dire épargnez-moi ; jamais un enfant n’a fait souffrir deux fois le sein de sa mère, et pourtant vous me réduisez à cela.
Les douleurs de l’enfantement charnel sont terminées en quelques instants, elles cessent dès que l’enfant est sorti ; mais les douleurs de l’enfantement spirituel durent des mois entiers. Et souvent saint Paul les supporta une année entière sans parvenir à mettre au monde les enfants que sa charité avait conçus. Là, c’est un travail de la chair ; ici, ce n’est pas le corps qui souffre, c’est l’âme qui est déchirée. Ici les souffrances sont plus rudes et plus pénibles que là ; en effet, quelle mère a jamais souhaité subir la géhenne plutôt qu’un enfantement ? Et saint Paul a désiré, non-seulement subir la géhenne, mais encore devenir anathème au Christ (Rom. IX, 3), afin de pouvoir amener à la lumière de la foi ces Juifs qu’il enfantait par un travail quine cessait pas et ne finissait jamais ; impuissant à y parvenir, il disait en gémissant : Ma tristesse est immense, et la douleur est continuellement dans mon coeur.
(Rom. IX, 9.) Et dans un autre endroit : O mes petits enfants !je vous enfante de nouveau jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. (Gal. IV, 19.) Y a-t-il des entrailles plus heureuses que celles qui ont nourri des enfants capables de porter en eux le Christ, plus fécondes que celles qui ont donné naissance au monde entier, plus puissantes que celles qui ont pu concevoir une seconde fois et former de nouveau ces enfants déjà grandis, mais contrefaits ?
Voilà qui dépasse les forces de la nature. Saint Paul ne dit pas : vous que j’ai engendrés de nouveau ; mais il dit : ô vous que j’ai enfantés de nouveau ! car dans un autre endroit il s’écrie : Je vous ai engendrés en Jésus-Christ. (I Cor. IV, 15.) Ici il ne veut qu’indiquer le lien de parenté spirituelle qui l’unit à eux ; là il s’efforce d’exprimer les douleurs qu’il éprouva à cause d’eux. Comment peut-il appeler ses enfants ceux qu’il n’a pas encore enfantés ? S’il est encore dans les douleurs, il ne les a pas encore enfantés ; et comment peut-il les appeler ses enfants ? Il veut leur apprendre que ce n’est pas pour la première fois qu’il endure cette sorte de souffrance ; c’était assez pour les faire rougir. Je suis devenu père une fois, dit-il ; j’ai supporté déjà pour vous le travail nécessaire de l’enfantement ; vous êtes une fois déjà mes enfants : pourquoi me jetez-vous une seconde fois dans les mêmes douleurs ? n’était-ce point assez de (275) celles que j’ai endurées au commencement ?
Pourquoi me faites-vous souffrir de nouveau ? Les chutes des fidèles ne lui causaient pas de moindres peines que la conversion des infidèles : il ne pouvait supporter que plusieurs d’entre eux, après avoir participé aux mystères sacrés, retournassent librement à l’impiété ; c’est pourquoi il poussait ces gémissements plus amers et plus tristes que ceux d’une mère : O mes petits enfants ! je vous enfante de nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. (Gal. IV, 19.) Il parlait ainsi pour leur inspirer à la fois crainte et confiance. En leur déclarant que le Christ n’est pas encore formé en eux, il jette dans leur coeur l’inquiétude et la crainte ; mais en leur indiquant que le Christ peut être formé en eux, il leur rend l’espérance.
Cette expression « jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » signifie ces deux choses, et qu’il n’est pas encore formé et qu’il peut être formé : en effet, s’il ne pouvait pas l’être, ce serait inutilement que l’Apôtre leur dirait : Jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous ; il les nourrirait d’un espoir vain et trompeur.
2. Puisque nous savons cela, prenons garde de nous livrer soit au désespoir, soit àla négligence : ces deux excès sont également funestes. Le désespoir enlève à celui qui est à terre la force de se relever ; la négligence fait tomber celui qui est debout. Le désespoir nous enlève les biens déjà acquis, la négligence nous empêche d’écarter de nous les maux qui nous menacent. La négligence peut nous faire chasser du ciel même ; le désespoir nous plonge dans un abîme d’iniquité, duquel nous sortirions promptement si nous conservions bon courage. Considérez la puissance de ces deux vices : Satanétait bon à l’origine ; par la négligence et par le désespoir il tomba dans un tel excès de péché et de malice qu’il ne s’en relèvera jamais. Je dis qu’il était bon : écoutez en effet les paroles de l’Écriture : J’ai vu Satan tomber dit ciel comme l’éclair.
(Luc. X, 18.) Cette comparaison indique à la fois l’éclatante pureté de sa première vie et la rapidité de sa chute. Saint Paul fut d’abord blasphémateur, persécuteur insolent de la vérité ; mais plus tard il l’aima, il ne perdit pas espérance, il se releva, et finit par devenir l’égal des anges. Judas fut d’abord apôtre ; mais par sa négligence, il devint un traître infâme ; le larron se souilla d’abord de toutes sortes de crimes ; mais, comme il ne désespéra pas, il mérita d’entrer au paradis avant tout autre. Le pharisien, plein d’une folle confiance, fut précipité des hauteurs de sa vertu, tandis que le publicain, animé d’une humble espérance, se releva assez pour devancer celui qui l’avait méprisé. Voulez-vous voir une ville entière nous donner par sa conduite le même exemple ? Eh bien, c’est par ce moyen que Ninive se sauva de la ruine : elle ne désespéra pas, quoique la sentence fût déjà portée. Dieu n’avait pas dit
« Si Ninive fait pénitence, elle sera sauvée ; » mais il avait dit : Encore trois jours, et Ninive sera détruite. (Jonas, III, 4.) Ainsi voilà Dieu qui menace, voilà le prophète qui élève sa voix puissante, voilà la sentence qui ne laisse aucun délai et qui ne se prête à aucune distinction et, malgré tout, Ninive ne se décourage pas, Ninive ne désespère point. Dieu ne marque aucune distinction dans son arrêt, il s’abstient de dire : « S’ils font pénitence, ils seront sauvés ; » afin de nous faire comprendre que, nous aussi, au lieu de perdre courage quand nous entendrons prononcer contre nous un jugement sans appel, nous devons, à l’exemple des Ninivites, conserver l’espérance.
La clémence divine ne se montre pas seulement en ce que Dieu, après avoir porté une sentence qui ne donne lieu à aucune distinction, se réconcilie avec ces pécheurs repentants ; mais encore elle se montre précisément en ce qu’il prononce un arrêt absolu. Il emploie ce moyen parce qu’il veut leur inspirer la crainte et émouvoir leur profonde indifférence : le temps laissé à la pénitence est une marque de l’ineffable amour de Dieu pour les hommes. Comment trois jours auraient-ils suffi pour effacer tant de crimes ? Voyez-vous avec quel éclat apparaît la bonté providentielle du Seigneur ? C’est elle qui a le plus fait pour le salut de Ninive. Comprenons cela et ne perdons jamais l’espérance. Le démon n’a pas entre les mains d’arme plus redoutable que le désespoir ; aussi lui faisons-nous moins de plaisir en péchant qu’en désespérant.
Écoutez saint Paul ; il redoute plus dans le fornicateur le désespoir après la faute que la faute elle-même ; il écrit aux Corinthiens : C’est un bruit constant qu’il y a de l’impureté parmi vous, et une impureté telle qu’elle n’a pas même de nom chez les païens. (I Cor. V, 1.) Il ne dit pas « qui n’est pas même commise » chez les païens ; mais il dit : Qui n’est pas (276) même nommée ; ce que les païens n’osaient pas nommer, les Corinthiens ont osé le commettre. Et vous êtes enflés d’orgueil ! Il ne dit pas e le coupable est enflé d’orgueil ; mais, laissant pour un instant celui qui a péché, il adresse la parole à ceux qui se sont préservés ainsi agissent les médecins, qui, se détournant du lit du malade, entretiennent conversation avec les parents.
D’ailleurs les Corinthiens avaient peut-être contribué tous à la folle arrogance du coupable en ne le reprenant pas, en ne le punissant pas. Saint Paul étendit à tous son accusation afin de rendre plus facile la guérison de la blessure. Le péché est chose grave, mais plus grave encore est l’orgueil dans le péché. En effet, si c’est perdre la justice que de s’enorgueillir de la justice, à plus forte raison l’orgueil dans le péché ruinera-t-il notre âme complètement et nous chargera-t-il d’une culpabilité plus grande que les péchés eux-mêmes. C’est pourquoi il est dit : Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous est commandé, dites que vous êtes des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, 10.)
Si ceux qui ont accompli toute la loi doivent s’humilier, combien plus faut-il que le pécheur verse des larmes et s’estime le dernier des misérables. C’est ce que saint Paul indique en disant : Pourquoi plutôt n’avez-vous pas pleuré ? (I Cor. V, 2.) Que dites-vous, ô apôtre ? un autre a péché et c’est moi qui dois pleurer ? — Oui ! répond-il : nous sommes liés les uns aux autres à la manière des organes et des membres du corps ; quand le pied reçoit une blessure, ne voyez-vous pas la tête s’incliner vers la terre ? et pourtant qu’y a-t-il de plus vénérable que la tète ? Mais, lorsqu’arrive un accident elle ne songe pas à sa dignité : faites comme elle. C’est pourquoi saint Paul nous exhorte à nous réjouir avec ceux qui sont dans la joie, à pleurer avec ceux qui pleurent.
(Rom. XII, 15.) C’est pourquoi aussi il dit aux Corinthiens : Et vous n’avez pas pleuré pour éloigner de vous celui qui a commis ce péché. (I Cor. V, 2.) Il ne dit pas : et vous n’avez pas senti votre zèle s’enflammer ; mais il dit : Et vous n’avez pas pleuré, comme si une contagion, une peste eût enveloppé toute la ville, comme s’il eût voulu dire : La prière, la confession, les supplications, voilà ce dont vous avez besoin pour chasser le mal de votre cité. Voyez-vous comme il cherche à leur inspirer la crainte ? Comme ces Corinthiens se rassuraient à l’idée que le mal s’était arrêté au seul homme qui avait péché, l’Apôtre les met tous en cause : Ignorez-vous, leur dit-il, qu’un peu de levain corrompt la masse entière (I Cor. V, 6) ? paroles qui signifient ceci : Le mal va son chemin, il atteindra tous les autres membres : vous devez avoir les mêmes inquiétudes que s’il s’agissait de prendre conseil dans une calamité publique.
Ne me dites pas qu’un seul homme a péché ! Sachez bien que le péché est un chancre qui ronge peu à peu tout le corps. Lorsqu’une maison prend feu, les voisins qui ne sont pas encore atteints par les flammes n’éprouvent pas moins de souci et d’anxiété que les malheureuses victimes du fléau ; ils prennent toutes les me sures nécessaires pour ’préserver leurs demeures des violences de l’incendie ; de même saint Paul excite les Corinthiens en ces termes : Vous êtes sur un bûcher ; prévenez un malheur ; éteignez l’incendie avant qu’il s’étende sur l’Église entière. Si vous négligez le péché sous prétexte qu’il a son siège ailleurs qu’en vous-mêmes, vous êtes déjà fort malades. Cet homme pécheur est membre du corps entier.
3. Comprenez bien encore que, si vous restez paresseux et indifférent, vous serez atteint à votre tour : laissez-vous toucher, sinon par le sort de votre frère, du moins par le vôtre. Arrêtez la peste, détruisez le chancre, enlevez la gangrène. Après avoir dit tout cela et beaucoup d’autres choses encore, il ordonna de livrer le fornicateur à Satan ; puis, quand il vit le pénitent revenu à des dispositions meilleures : C’est assez, dit-il, de la punition qui lui a été infligée par la plupart d’entre vous… Rétablissez solidement votre charité à son égard. (II Cor. II, 6, 8.) Après l’avoir posé comme l’adversaire et l’ennemi de tout le peuple, après l’avoir séparé du troupeau et retranché du corps, voyez quel zèle il déploie pour le ramener et le rattacher à l’Église.
Il ne dit pas seulement : aimez-le ; mais il dit : rétablissez solidement votre charité envers lui, ce qui signifie : montrez-lui une amitié ferme et inébranlable, une chaude affection, un ardent dévouement : accordez-lui une dilection égale à la haine que vous avez eue d’abord pour son péché. — Qu’est-il arrivé, dites-moi ?Ne l’avez-vous pas livré à Satan ? — Oui, répond l’Apôtre : je l’ai livré aux mains de Satan, mais non pas pour qu’il y demeure à jamais enchaîné ; je (277) l’ai livré pour le délivrer promptement de la tyrannie diabolique. Et, comme je l’ai expliqué plus haut, saint Paul redoute le désespoir comme l’arme la plus terrible du démon ; écoutez-le : après avoir dit : rétablissez solidement votre charité envers lui, il exprime son motif : de peur que cet homme ne se laisse accabler par un excès de tristesse.
(Ibid. 7.) La brebis est déjà dans la gueule du loup ; arrachons-la avant qu’un de nos membres soit dévoré et périsse. Le navire est en péril ; travaillons à le sauver du naufrage avant qu’il soit englouti par l’abîme. De même que la mer en gonflant et en soulevant ses flots de toutes parts submerge facilement une petite barque ; ainsi notre âme est bientôt écrasée par la tristesse qui l’assaille sur tous les points, si personne ne lui tend une main compatissante ; et cette tristesse, cette douleur, qui est notre salut dans l’état de péché, devient notre perte dès qu’elle passe les justes limites. Et voyez avec quel soin l’Apôtre choisit ses expressions ! Il ne dit pas : de peur que le démon ne perde cet homme ; mais il dit : de peur que nous ne soyons circonvenus par le démon.
(II Cor. II, 11.) Circonvenir, c’est chercher à voler ce qui appartient à autrui : aussi, pour montrer que ce pécheur est devenu étranger au démon et qu’il est rentré par la pénitence au bercail du Christ, saint Paul dit « de peur que nous ne soyons circonvenus par Satan. » Si Satan reprenait possession de cet homme, il nous enlèverait un de nos membres, il volerait une brebis dans le troupeau du Christ : le péché a disparu par la pénitence.
Saint Paul, sachant ce que le démon avait fait à Judas, craignit qu’il ne fît encore ici la même chose. Qu’avait-il fait à Judas ? Judas se repentit : J’ai péché, dit-il, en livrant le sang du juste. (Matth. XXVII, 4.) Le diable entendit ces mots, reconnut que le traître entrait dans une voie meilleure, et revenait au salut ; il redouta une conversion. Il a, dit-il, un maître doux et clément qui a versé des larmes sur cet homme qui le trahissait, qui a cherché par mille moyens à le toucher : ne le recevra-t-il pas mieux encore quand il le verra pénitent ? Il l’a appelé et attiré à lui quand il le savait obstiné et incorrigible ; ne fera-t-il pas davantage encore quand il le verra corrigé et repentant ? c’est pour cela qu’il est venu se faire crucifier.
Que fit le démon ? Il épouvanta Judas, il l’enveloppa de ténèbres en le poussant à un chagrin excessif, il le poursuivit, il l’aiguillonna jusqu’à ce qu’il l’eût amené à se pendre, jusqu’à ce qu’il l’eût jeté hors de cette vie ; il lui ôta la volonté de faire pénitence. S’il eût vécu, Judas eût pu conquérir aussi le salut, comme le prouve l’exemple des bourreaux qui crucifièrent le Sauveur. Si le Christ, attaché sur la croix, accorda la grâce du salut à ses meurtriers, s’il sollicita et réclama de son Père l’indulgence pour un tel forfait, n’est-il pas évident qu’il eût accueilli avec une infinie mansuétude le traître même qui eût fait une digne pénitence ? Mais celui-ci absorbé par une tristesse mal réglée, n’eut pas la force d’employer jusqu’au bout le remède nécessaire.
C’est ce que craignait saint Paul quand il excitait les Corinthiens à arracher le fornicateur de la gueule du démon. Mais pourquoi tant parler des Corinthiens ? Saint Pierre, après avoir participé aux divins mystères, renia trois fois son Maître ; mais il pleura et effaça tous ses péchés. Saint Paul, après avoir été persécuteur, calomniateur, blasphémateur de la vérité, après avoir poursuivi de sa haine non-seulement le Crucifié, mais tous ses disciples, saint Paul se convertit et devint apôtre. Dieu ne nous demande que de lui fournir une petite occasion et il nous remet tous nos péchés. Je veux vous expliquer une parabole qui confirme ce que je viens d’avancer.
4. Deux frères se partagèrent les biens paternels : l’un demeura dans la maison ; l’autre, après avoir dévoré tout ce qu’il avait reçu, n’eut pas la force de supporter la honte de sa pauvreté ; il s’exila loin de sa patrie. (Luc, XV, 11.) Je mets sous vos yeux cette parabole pour vous montrer que vous pouvez, si vous voulez, obtenir la rémission des péchés que vous avez commis après le baptême : et ce que j’en dis n’a pas pour but de vous encourager à l’indifférence, mais de vous retirer du découragement. Cet enfant dissipateur représente ceux qui sont tombés après leur baptême ; j’en vois la preuve en ceci, qu’il est appelé fils : sans le baptême, nul ne saurait porter ce nom. Il avait habité la maison paternelle, il avait eu sa part dans les propriétés paternelles ; avant le baptême, nul ne peut toucher aux biens du Père céleste, ni entrer dans son héritage : tous ces traits sont donc une esquisse de l’état des fidèles.
De plus, il était frère d’un homme sans reproche ; or, sans la régénération spirituelle, il n’y a pas de vraie (278) fraternité. Il tomba au dernier degré de la misère que dit-il alors ? Je retournerai à mon père. (Luc, XV, 18.) Son père l’avait laissé partir, son père n’avait mis aucun obstacle à sa fuite sur une terre étrangère, afin que ce malheureux enfant comprît bien par sa propre expérience quelle faveur et quel bonheur c’était pour lui d’habiter la demeure paternelle. Dieu aussi, après nous avoir parlé sans nous persuader, emploie souvent l’expérience pour faire entrer sa doctrine en nous. C’est ce qu’il déclara aux Juifs ; il dépensa par l’organe des prophètes des milliers et des milliers de paroles ; mais, n’ayant pu ni les convaincre ni les toucher, il voulut les instruire par le châtiment et il leur dit : Votre révolte vous enseignera et votre méchanceté vous corrigera.
(Jérém. II, 19.) La parole de Dieu n’avait pas besoin de la confirmation des événements pour être digne de foi ; mais comme les Juifs avaient été assez endurcis et aveuglés pour ne pas ajouter foi aux menaces et aux avertissements du Seigneur, celui-ci, prenant ses précautions pour les empêcher de céder complètement à leur malice, disposa tout de telle sorte que la force des choses les éclairât et les corrigeât : il voulut les recouvrer au moins par ce moyen.
Lors donc que l’enfant prodigue eut appris par expérience sur la terre d’exil combien il est fâcheux d’abandonner le toit paternel, il y revint ; et son père, oubliant l’injure, le reçut à bras ouverts. Pourquoi cela ? parce qu’il était père et non pas juge ! Et des danses, et des festins, et de joyeuses assemblées eurent lieu : la maison était tout entière dans l’allégresse. — Que dites-vous là ? Est-ce ainsi qu’on récompense le vice ? Non ! mon ami, on ne récompense pas le vice, mais le retour de l’enfant ; on ne récompense pas le péché, mais la pénitence ; on ne récompense pas l’iniquité, mais la conversion. Et voici qui est mieux encore : comme le fils aîné s’indignait, le père l’apaise doucement en lui disant : Toi, tu es toujours avec moi ; mais celui-ci était perdu et il est retrouvé ; il était mort et il est ressuscité.
(Luc, XV, 31.) Lorsqu’il faut, dit-il, sauver ce qui va périr, ce n’est le temps ni de juger ni d’examiner sévèrement, c’est le moment de la clémence et du pardon. Un médecin ne s’avise pas d’infliger à un malade la punition et le châtiment de ses fautes au lieu de lui appliquer les remèdes convenables. Si l’enfant prodigue a mérité une punition, il l’a subie suffisamment pendant son séjour sur la terre de l’exil tout ce temps-là en effet il a été éloigné de nous, il a souffert de la faim, de la honte ; il a été aux prises avec toutes ces misères : c’est pourquoi il était perdu et le voici retrouvé ; il était mort et le voici ressuscité. N’examinez pas le présent, mais songez à la grandeur des calamités ; c’est un frère que vous revoyez, non pas un étranger ; c’est à son père qu’il revient, à son père qui ne peut pas se souvenir du passé, ou plutôt qui ne peut se souvenir que des choses bonnes à l’entraîner vers cette compassion, cette miséricorde, cette douceur, cette indulgence qui conviennent si bien à son coeur.
C’est pourquoi il se souvient, dit-il, non pas de ce que le prodigue a fait, mais de ce qu’il a souffert ; non pas de ce qu’il a dissipé son bien, mais de ce qu’il a enduré des maux infinis. C’est ainsi que Dieu cherche la brebis égarée avec une ardeur pareille, que dis-je ? avec une ardeur plus vive encore.
Le prodigue revient de lui-même à son père ; mais le bon pasteur va en personne quérir la brebis ; puis, quand il l’a retrouvée, il la ramène, et il se réjouit pour elle plus que pour toutes les autres qui étaient en parfaite sûreté. Et comment la ramène-t-il ?au lieu de la frapper, il la charge sur ses épaules, il la rapporte lui-même au bercail. (Luc, XV, 4, 6.) Si nous comprenons bien ces paraboles, nous verrons que Dieu, loin de fuir ceux qui reviennent à lui, leur réserve un accueil non moins cordial qu’à ceux qui ont persévéré constamment dans la vertu, et que, loin d’exiger d’eux une rude expiation, il va lui-même à leur recherche quand il les a retrouvés et ramenés, il a plus de joie de leur conversion qu’il n’en a de la persévérance des justes qui sont restés en position sûre.
Ainsi, dans le mal ne désespérons pas ; dans le bien ne nous enflons pas ; lorsque nous avons accompli notre devoir, craignons que plus tard une folle confiance ne nous fasse tomber ; lorsque nous avons péché, repentons-nous. Ce que j’ai dit en commençant, je le répète : nous enorgueillir quand nous sommes debout, nous désespérer quand nous sommes à terre, c’est dans l’un comme dans l’autre cas trahir notre salut. C’est afin de rendre plus vigilants ceux qui sont debout, que saint Paul a dit : Que celui qui se tient ferme prenne garde de tomber (I Cor. X, 12) ; et ailleurs : Je crains qu’après avoir prêché les autres je ne devienne moi-même un réprouvé. (I Cor. IX, 27.) Mais, (279) pour relever ceux qui avaient failli et pour exciter de plus en plus leur courage, il écrivait aux Corinthiens : Puissé-je n’être pas obligé de pleurer sur un grand nombre de ceux qui ont péché et qui n’ont pas fait pénitence.
(II Cor. XII, 21.) Ces paroles prouvent qu’il nous faut pleurer les impénitents plutôt que les pécheurs. Le Prophète leur a dit : Est-ce que celui qui est tombé ne se relève pas ? Est-ce que celui qui s’est éloigné ne revient pas ? (Jér. VIII, 4.) Et David les a exhortés en ces termes : Si vous entendez aujourd’hui sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs. (Psaum. XCIV, 8.) Tant que nous pouvons dire aujourd’hui, ne perdons pas courage ; au contraire, plaçant en notre Maître nos plus chères espérances, songeons à sa miséricorde, immense comme l’Océan ; chassons le mal de notre conscience, attachons-nous avec courage et confiance à la pratique de la vertu, montrons ces sentiments de repentir qui triomphent de tout, afin que, après nous être déchargés ici-bas de tout péché, nous puissions comparaître sans crainte devant le tribunal du Christ et obtenir ce royaume des cieux, auquel puissions-nous tous participer un jour par la grâce et la charité du Christ Notre-Seigneur qui, avec le Père et l’Esprit-Saint, possède la gloire, l’empire et l’honneur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1° Etes-vous pécheur, ne vous découragez pas ; si Caïn n’a pas obtenu son pardon, c’est qu’il s’est découragé. — 2° Si David a obtenu le sien, c’est parce qu’il a eu confiance, parce qu’il a fait ce que dit le Prophète : Confesse toi-même le premier ton péché, afin que tu sois justifié. — Confesser son péché, première voie de pénitence. — 3° Pleurer son péché, deuxième voie de pénitence. — Exemple d’Achab, histoire de Naboth. — Jonas et les Ninivites. — 4° Troisième voie de pénitence, l’humilité. — Exemple du pharisien et du publicain. — 5° Humilité de saint Paul. — Exhortation.
1. Vous avez vu, dimanche dernier, un assaut et une victoire : l’assaut donné par le diable, la victoire remportée par le Christ. Vous avez vu comment la pénitence est célébrée et comment le diable succombant à sa blessure, a tremblé et frémi. — Pourquoi craindre, ô démon, à l’éloge de la pénitence ? Pourquoi gémir ? Pourquoi frissonner de peur ? — Oui, réplique-t-il, c’est à bon droit que je m’afflige et me désole ! cette pénitence me vole mes meilleurs instruments ! Lesquels donc ? — La courtisane, l’usurier, le larron, le blasphémateur ! — Et, de fait, il est certain que la pénitence lui enlève plusieurs de ses moyens d’action, renverse sa propre citadelle et le frappe lui-même d’un coup mortel : vous le (280) comprenez, mes chers amis, par les faits qu’une récente expérience vous a montrés. Pourquoi donc ne profitons-nous pas de telles instructions, pourquoi ne fréquentons-nous pas chaque jour l’église afin d’y embrasser la pénitence ? Si vous êtes pécheurs, entrez à l’église afin d’y déclarer vos péchés ; si vous êtes justes, entrez à l’église afin que vous ne défailliez pas dans votre justice ; dans l’un comme dans l’autre état, notre refuge est l’église.
Etes-vous pécheur ? Ne vous découragez pas, mais entrez en vous mettant à couvert derrière la pénitence. Avez-vous péché ? Dites à Dieu j’ai péché ! Quelle peine faut-il, quel détour, quelle fatigue, quelle inquiétude pour dire ce mot : j’ai péché ? Et si vous ne vous proclamez pas pécheur, n’avez-vous pas le diable pour accusateur ? Prenez l’avance, enlevez-lui son rôle : son rôle est d’accuser. Pourquoi ne le prévenez-vous pas ? Pourquoi ne pas dire votre péché et ne pas purger votre faute, puisque vous savez bien que vous êtes en face d’un accusateur qu’on ne peut faire taire ? Avez-vous péché ? Entrez donc à l’église et dites à Dieu « j’ai péché. » Je n’exige de vous nulle autre chose que celle-là : car la divine Écriture dit : Pour être justifié, déclare toi-même le premier ta faute.
(Isaïe XLIII, 26.) Déclarez le péché pour détruire le péché. En cela il n’est besoin ni de fatigue, ni de périodes oratoires, ni de dépenses d’argent, ni de rien de pareil : dites un mot, dites-le avec une loyale franchise : j’ai péché. — Mais, objectera quelqu’un, d’où vient que je me délie du péché si je déclare le premier mon péché ?-Je vois dans l’Écriture un homme qui déclare son péché et s’en délivre ; et j’en vois un autre qui ne déclare pas son péché et se fait condamner. Caïn, poussé par l’envie, tue son frère Abel l’envie est l’avant-garde du meurtre ; il le surprend dans la campagne, il le fait disparaître. Qu’est-ce que Dieu lui dit ? Où est ton frère Abel ? (G en. IV, 9.) S’il l’interroge, ce n’est pas qu’il ignore rien, lui qui connaît tout ; mais il veut attirer le meurtrier à la pénitence.
Il montre assez qu’il n’ignore pas quand il demande : où est ton frère Abel. Caïn répond : Je n’en sais rien : suis-je donc le gardien de mon frère ? — Soit, tu n’es pas son gardien, pourquoi es-tu donc son assassin ? tu ne le gardais pas, pourquoi l’as-tu tué ? — Au moins confesses-tu cela ! Eh bien, tu es coupable, et tu répondras même de ce que tu ne l’as pas gardé ! Que lui répond le Seigneur ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. (Ibid.) Il le confond sur-le-champ ; il lui inflige le châtiment non pas tant à cause du meurtre qu’à cause de son impudence : Dieu ne déteste pas tant le pécheur que l’effronté. II ne reçoit pas Caïn venant à pénitence, certainement parce que celui-ci n’a pas le premier avoué son péché. Que dit-il en effet ?
Mon péché est trop grand pour qu’il me soit remis ? (Ibid.) C’est comme s’il disait : j’ai commis une faute énorme, je ne suis pas digne de vivre. Et que lui répond le Seigneur ? Tu seras sur la terre gémissant et tremblant (Ibid. 12) : il lui impose une lourde et rude punition. Je ne te frappe pas de mort, dit-il, pour ne pas livrer la vérité à l’oubli, mais je fais de toi une loi visible et intelligible pour tous afin que ta vie misérable devienne mère de la sagesse. Et Caïn s’en alla partout, loi vivante, colonne animée dont le silence faisait retentir le décret divin avec plus d’éclat que le son des trompettes. Ne faites pas comme moi, disait-il, si vous ne voulez pas souffrir comme moi. Il fut châtié à cause de son impudence ; au lieu d’avouer sa faute, il se laissa convaincre, et il fut condamné. S’il l’eût confessée spontanément, il l’eût effacée le premier.
2. Pour bien comprendre que les choses sont comme j’ai dit, comprenez comment un autre homme, en déclarant lui-même son péché, en a rompu le lien. Allons à David, le prophèteroi ; mais je l’appelle plus volontiers du nom de prophète, parce que son royaume se bornait à la Palestine, tandis que ses prophéties ont atteint les limites extrêmes de l’univers ; sa royauté s’est écoulée en peu de temps, tandis que ses prophéties ont fait entendre des paroles immortelles. Il est plus facile au soleil de s’éteindre qu’aux paroles de David de tomber en oubli. David commit l’adultère et l’homicide : il vit, dit l’Écriture, une belle femme qui se baignait et il l’aima ; ensuite il mit à exécution son dessein. Le prophète était tombé dans l’adultère, la perle dans la boue ; et pourtant il ne reconnaissait pas encore qu’il avait péché, tant il était endormi par l’ivresse de la passion.
Lorsque le cocher est ivre, le char se précipite tout de travers ; or l’âme et le corps sont entre eux comme le cocher et le char ; si l’âme est dans les ténèbres, le corps roule dans la fange. Tant que le cocher reste debout et ferme, le char fait bonne route : que le cocher vienne à (281) faiblir et à ne pouvoir plus tenir les guides, dès lors le char aussi se voit en danger. Ainsi en est-il de l’homme, tant que l’âme est sobre et vigilante, le corps reste pur ; dès que l’âme s’obscurcit, le corps se vautre dans la boue, dans la volupté. Mais revenons à David. Il avait commis un adultère, il ne le connaissait pas : il n’était incriminé par personne, et cela aux dernières limites de sa vieillesse ! Apprenez que si vous êtes négligent, vos cheveux blancs ne vous serviront de rien, et, qu’au contraire, si vous êtes vigilant, votre jeunesse ne pourra pas vous nuire.
Ce n’est pas l’âge qui fait les moeurs, c’est la droiture de la volonté : Daniel n’avait que douze ans et il fut pris pour juge ; les vieillards comptaient des jours nombreux et ils inventèrent la fable de l’adultère (Dan. XIII, 45 et suiv.) ; aux uns la vieillesse ne servit de rien, à l’autre la jeunesse ne nuisit en rien. Et pour comprendre que ce n’est pas l’âge, mais la disposition de la volonté qui nous fait juger des actions vraiment sages, voyez David ! il est arrivé à un âge avancé, et c’est avec des cheveux blancs qu’il tombe en adultère, qu’il commet un homicide, qu’il se laisse prendre par la passion, au point de ne pas se douter lui-même qu’il pèche ; son guide, sa conscience est enivrée d’incontinence.
Dieu lui envoie Nathan, le prophète vient au prophète ; c’est ainsi qu’on agit à l’égard du médecin : quand l’un d’entre eux est malade, alors il a besoin d’un autre. Voilà ce qui arrive ici ; un prophète avait péché, un prophète se trouva pour apporter le remède. Nathan vient donc à lui, mais il ne commence pas, dès le seuil de la porte, à le gourmander et à lui dire : Scélérat, maudit, fornicateur, assassin quoi ! Dieu t’a comblé de tant d’honneurs et tu violes ses commandements ? Il ne dit rien de pareil afin de ne pas le rendre plus obstiné encore dans son crime ; les fautes dénoncées en public ne font que provoquer le pécheur à l’impudence. Il vient donc à lui, et il lui arrange habilement la parabole d’un procès ; que dit-il ? O roi ! j’ai à plaider devant vous.
Un homme était riche, un mitre était pauvre ; le riche possédait de nombreux troupeaux de boeufs et de moutons, le pauvre n’avait qu’une seule brebis qui buvait dans sa coupe, qui mangeait à sa table, qui dormait sur son sein. Ici le prophète désignait l’amour du mari pour son épouse. Un étranger lui étant venu, le riche ne touche pas à ses troupeaux, il prend la brebis du pauvre et l’égorge. (II Rois. XII, 1-15.) Voyez comment le prophète dispose le tissu de son récit, comment il tient le fer caché sous l’éponge ? Que fait le roi ? S’imaginant avoir à juger l’affaire d’autrui, il porte sur-le-champ sa sentence ; voilà comment les hommes ont coutume d’en user, ils portent et prononcent volontiers et sévèrement leur jugement contre les autres.
Vive le Seigneur ! dit David, ce riche mérite la mort, et il paiera la brebis au quadruple. Que répond Nathan ? Il ne caresse pas longtemps la plaie, il la découvre de suite, il en fait rapidement la section afin de ne pas laisser perdre la sensation de la douleur. C’est vous, ô roi ! Et que dit le roi ? J’ai péché contre le Seigneur. Il ne dit pas : Qui es-tu pour me reprendre de cette sorte ? qui t’a donné mission pour me parler avec cette liberté ? quelle audace te pousse à agir ainsi ? Il ne dit rien de pareil, mais il reconnaît son péché en ces termes : J’ai péché contre le Seigneur. Que lui répond Nathan ? Et le Seigneur a remis ton péché. Tu t’es condamné toi-même, moi, je te fais grâce de la peine ; en confessant ton péché franchement tu en as rompu la chaîne, tu as appelé toi-même le châtiment, moi je décline ma sentence. Voyez-vous comment s’accomplit le mot de l’Écriture : Dis toi-même le premier tes péchés, afin que tu sois justifié ? (Isaïe, XLIII, 26.) Et quelle difficulté y a-t-il à déclarer soi-même le péché ?
3. Vous avez encore une autre voie de pénitence : laquelle donc ? C’est de pleurer votre péché. Avez-vous péché ? Versez des larmes et vous rompez votre chaîne. Mais en quoi consiste ce labeur ? Je ne vous demande pas que vous parcouriez les mers, ou que vous débarquiez en quelque port éloigné, ni que vous vous mettiez en course, ni que vous accomplissiez de lointaines pérégrinations, ni que vous exposiez vos biens, ni que vous subissiez L’épreuve des flots irrités ; que demandé-je donc ? que vous pleuriez sur les fautes que vous avez commises ! — Mais, dites-vous, comment se fait-il que par mes larmes je me délivre du péché ? — Vous en trouvez la preuve dans la divine Écriture. Il était un roi nommé Achab, duquel il est attesté qu’il était juste ; mais, sous l’influence de sa femme Jézabel, il régna pour le mal.
Ce roi eut fantaisie de posséder la vigne d’un Jezraélitain, Naboth ; il lui dépêcha un messager pour lui dire : (282) Donne-moi ta vigne que je convoite ; et, en échange, accepte de moi ou de l’argent ou un autre terrain. Naboth répondit : Dieu me préserve de te vendre l’héritage de mes pères ! Achab avait envie de la vigne, mais il ne voulait pas violenter l’homme, de telle sorte qu’il tomba malade de cette contrariété. Jézabel entra près de lui : cette espèce de femme impudente et emportée, chargée de souillures et de malédictions, lui dit : Pourquoi te chagriner, pourquoi refuser les aliments ? Lève-toi et mange : je ferai en sorte que tu aies la vigne de Naboth le Jezraélitain. Et sur-le-champ elle écrivit aux anciens, sous le couvert du roi, une lettre conçue en ces termes : Publiez un jeûne et trouvez contre Naboth de faux témoins qui déclarent qu’il a béni Dieu et le roi, c’est-à-dire qu’il a blasphémé.
O jeûne plein d’une suprême iniquité ! Ils le publièrent afin d’accomplir un meurtre. Qu’arriva-t-il ? Naboth fut lapidé et mourut. Dès qu’elle en eut connaissance, Jézabel dit à Achab : Debout ! et prenons possession de la vigne : Naboth est mort. Achab eut un moment de regret ; mais pourtant il entra dans la vigne et s’en empara. Dieu lui députa le prophète Élie : Marche, dit-il, et déclare à Achab : puisque tu as tué et usurpé, ton sang aussi sera versé, les chiens lécheront ton sang, les prostituées se laveront dans ton sang. (III Rois, XXI.) La colère divine frappe, la sentence est portée, la condamnation s’accomplit. Où Dieu envoie-t-il le prophète ? Voyez : c’est dans la vigne même ; là où fut le péché, là est le châtiment. Que dit-il ?
Achab l’aperçoit et s’écrie : Toi, mon ennemi, tu as bien su me trouver ! comme s’il disait : tu m’as surpris en faute, car j’ai péché aujourd’hui, tu as bonne occasion de m’écraser ! Toi mon ennemi, tu as bien su me trouver ! En effet Élie ne cessait de reprendre Achab ; et celui-ci, ayant conscience de sa culpabilité, disait : Tu me réprimandais sans cesse ; mais en ce moment c’est à juste titre que tu me foules aux pieds. Il savait bien qu’il avait péché. Élie lui dénonce en face la sentence divine. Puisque tu as tué et usurpé, puisque tu as versé le sang du juste, ton propre sang sera aussi versé ; les chiens s’en abreuveront et les prostituées s’en laveront. À ces paroles, Achab est saisi de douleur, il gémit sur son péché, il reconnaît son iniquité et Dieu retire le jugement porté contre lui ; mais auparavant Dieu s’en explique à Élie, de peur que ce prophète ne soit regardé comme menteur et ne se conduise comme Jonas.
La même chose en effet arriva à Jonas. Dieu lui dit : va, prêche dans la cité de Ninive, où habitent cent vingt mille hommes sans compter les femmes et les enfants : encore trois jours et Ninive sera détruite. (Jonas, I, 2.) Jonas, qui connaissait bien la miséricorde de Dieu, ne voulait pas y aller. Que fit-il ? Il s’enfuit ; il se disait J’irai prêcher ; mais vous, qui êtes si bon pour les hommes, vous changerez votre sentence, et moi je serai mis à mort comme faux prophète. La mer, après l’avoir reçu, ne l’ensevelit pas ; elle le rendit à la terre ; elle le conserva sain et sauf pour Ninive ; en bon serviteur, l’océan garda cet autre serviteur de Dieu. Jonas, dit l’Écriture, descendit à la côte pour s’enfuir ; trouvant un navire en partance pour Tharsis, il paya son nolis et s’y embarqua.
(Jon. I, 2.) Où fuis-tu, Jonas ? Pars-tu pour une autre terre ? Mais la terre dans toute sa plénitude appartient au Seigneur ! Vas-tu sur les flots ? Mais ignores-tu que la mer est à lui ; c’est lui qui l’a faite ! — Vas-tu dans les cieux ? mais n’as-tu pas entendu David qui chantait : Je verrai les cieux qui sont l’oeuvre de vos doigts ? (Ps. VIII, 4.) Poussé par la frayeur, Jonas croyait fuir : en réalité nul ne peut fuir Dieu. Dès que les flots l’eurent rendu, dès qu’il fut arrivé à Ninive, il se mit, à prêcher et à dire : Encore trois jours et Ninive sera détruite. Mais, qu’il se soit mis en fuite dans cette idée que Dieu, si doux aux hommes, reviendrait sur les menaces terribles qu’il leur faisait annoncer, et que le prophète passerait pour imposteur, comprenez-le par les indications que celui-ci fournit lui-même.
En effet, après avoir prêché dans Ninive, il sortit de la ville et se mit à observer ce qui allait arriver. Quand il vit que les trois jours étaient passés et qu’aucune des malédictions annoncées ne s’était réalisée, alors il se remit en mémoire sa première pensée et il dit : Ne sont-ce pas les paroles que j’ai dites, que Dieu est miséricordieux, qu’il est patient, qu’il change d’avis sur les maux qu’il veut infliger aux hommes ? (Jon. IV, 2.) Pour éviter qu’il n’arrivât à Élie la même chose qu’à Jonas, Dieu lui exposa le motif pour lequel il fit grâce à Achab. Que lui dit-il ? As-tu vu comme Achab est venu à moi triste et gémissant ? Est-ce que j’agirai méchamment comme lui ? (III Rois, XXI, 29.) Ah ! voilà le maître qui (283) se fait l’avocat de son serviteur ; voilà Dieu qui fait l’apologie d’un homme devant un autre homme !
Ne t’imagine pas, dit-il, que je l’épargne sans raisons : il a changé ses moeurs, j’ai changé, j’ai tempéré ma colère. Qu’on ne te regarde pas comme faux prophète, car tu as dit la vérité. s’il n’eût changé ses moeurs, il eût souffert les maux dont ma sentence le menaçait ; mais, parce qu’il s’est converti, moi aussi j’ai laissé tomber ma colère. Et Dieu dit à Élie : As-tu vu comme Achab est venu à moi triste et gémissant ? Je n’agirai pas selon ma colère. — Et vous, voyez-vous comment les larmes délivrent du péché ?
4. Vous avez encore une troisième voie de pénitence. Si je vous montre ces voies si nombreuses, c’est afin que leur diversité vous rende le salut facile. Quelle est donc cette troisième voie ? C’est l’humilité : soyez humble et vous rompez la chaîne de votre péché. Ici encore vous trouvez la preuve dans l’Écriture, dans la leçon que nous donnent le publicain et le pharisien. (Luc, XVIII, 10.) Le pharisien et le publicain, dit l’Évangile, montèrent au temple pour prier ; le pharisien commença par énumérer ses vertus : moi, dit-il, je ne suis pas pécheur comme tout le monde ni comme ce publicain. Pauvre homme ! misérable coeur ! Tu as condamné tout l’univers en bloc, pourquoi écraser aussi ton voisin ? N’était-ce pas assez d’attaquer tout le monde, sans condamner encore ce publicain ?
De la sorte tu infliges le blâme à tous les hommes et tu ne fais pas grâce à un seul : Je ne suis pas comme le reste des hommes, ni comme ce publicain : je jeûne deux fois la semaine, je donne aux pauvres la dîme de ce que je possède. Voilà le langage de l’arrogance. Malheureux, tu prononces le jugement du genre humain, soit ! Mais pourquoi incriminer jusqu’à ton voisin, jusqu’à ce publicain ? Ne serais-tu pas satisfait d’avoir accusé l’univers, si tu n’accusais encore ton compagnon ? — Mais que fait le publicain ? Après avoir entendu tout cela, il ne dit pas : Et toi, qui donc es-tu pour me dire de pareilles choses ? Comment connais-tu ma vie ? Tu n’as ni conversé avec moi, ni habité avec moi, ni passé ton temps avec moi. Pourquoi t’enorgueillir si fort ?
Qui donc rend témoignage de tes bonnes oeuvres ? Pourquoi te louer toi-même ? Pourquoi te flatter toi-même ? Le publicain ne dit rien de semblable ; mais, courbant la tête, il adora le Seigneur et s’écria : Seigneur, ayez pitié de moi, qui suis pécheur ! Le publicain s’humilie et il est justifié. Le pharisien descendit du temple après y avoir perdu la justice, et le publicain après l’y avoir acquise. les paroles de l’un eurent plus de mérite que les actes de l’autre. Celui-là perdit la justice avec ses oeuvres ; celui-ci obtint la justice par une parole d’humilité. Et encore n’était-ce point proprement l’humilité, laquelle consiste en ce que celui qui est grand s’abaisse lui-même. Le fait du publicain n’était pas humilité, mais vérité : ses paroles étaient vraies, puisqu’il était pécheur.
5. Qu’y a-t-il en effet de pire qu’un publicain ? Il exploite les calamités d’autrui, il tire profit des peines d’autrui ; il ne daigne pas voir le malheur pourvu qu’il en tire une part de bénéfice. L’iniquité du publicain atteint le comble. Le publicain n’est rien autre que la violence qui se met à l’aise, l’iniquité légalisée, la rapine sous un masque honnête. Quoi de pire que le publicain établi sur la grande route ? Il moissonne les fruits du travail d’autrui ; quand il s’agit de peine, il ne se donne nul souci ; mais quand arrive le gain, il prend sa part dans ce qu’il n’a pas gagné. Donc, si le publicain, qui était un pécheur de ce genre, a obtenu un tel pardon en faisant preuve d’humilité, combien plus le méritera l’homme vertueux et humble !
Si vous confessez vos péchés et si vous pratiquez l’humilité, vous êtes justifié. Voulez-vous savoir ce qu’est l’homme humble ? Regardez saint Paul qui le fut vraiment, saint Paul, le docteur de toute la terre, l’orateur des âmes, le vase d’élection, le port du salut, la forteresse inexpugnable, saint Paul qui, avec sa petite taille, embrassait le monde entier et le parcourait en tous sens comme un aigle : voyez-le qui s’abaisse, ce sage qui se fait ignorant, ce riche qui se fait pauvre. Je l’appelle vraiment humble celui qui a épuisé le cours de travaux innombrables, qui a remporté sur le diable des milliers de trophées, qui a prêché et dit : La grâce n’a pas été stérile en moi, mais j’ai travaillé plus que tous (I Cor. XV, 10) ; qui a subi les prisons, les blessures et les coups, qui a pris le monde dans ses épîtres comme dans un divin filet ; celui qui fut appelé par une voix céleste, il était humble quand il disait : Moi, je suis le dernier des apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé apôtre.
(I Cor. XV, 9.) Quelle grandeur d’humilité ! Saint Paul a de lui-même si basse opinion (284) qu’il se range le dernier ! Je suis le dernier des apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé apôtre. C’est la vraie humilité que de se mettre au-dessous de tous et de se proclamer le dernier. Songez à ce qu’était celui qui proférait de telles paroles : Paul, l’habitant des cieux revêtu d’un corps, la colonne de l’Église, l’ange terrestre, l’homme angélique ! Je m’arrête avec joie en face de cet homme toutes fois, que j’aperçois l’éclatante beauté de sa vertu le soleil à son lever, lançant ses splendides rayons, ne réjouit pas mes yeux comme l’aspect de saint Paul illumine mon âme. Le soleil sans doute éclaire notre visage, saint Paul nous enlève jusqu’aux voûtes mêmes du ciel ; il rend notre âme plus sublime que le soleil, plus haute que la lune tant est grande la puissance de la vertu ! d’un homme elle fait un ange, elle porte l’âme comme sur des ailes jusqu’aux cieux.
Cette vertu, Paul nous l’a enseignée ; efforçons-nous d’en devenir les courageux imitateurs. Mais il ne faut pas sortir de notre sujet ; mon but était de vous montrer que l’humilité est la troisième voie de pénitence, que le publicain ne fit pas précisément acte d’humilité, mais qu’il dit la vérité en mettant ses péchés à nu, et qu’il se justifia, non pas en déboursant de l’argent, non pas en parcourant la mer en tous sens, non pas en faisant une longue route à pied, non pas en se montrant généreux pour ses amis, non pas en dépensant un temps considérable, ruais en pratiquant l’humilité ; par là il obtint la justification, il fut jugé digne du royaume des cieux, duquel puissions-nous tous devenir participants, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui gloire et force appartiennent dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1° Résumé du sermon précédent : on y a vu trois voies de pénitence, ce discours va en montrer une quatrième : l’aumône. — 2° Explication de la parabole des dix vierges. — Sans l’huile de la charité la virginité ne peut ouvrir le ciel. — 3° Puissance (le l’aumône, elie protégera au jour du jugement ceux qui l’auront pratiquée. — Continuation de la parabole des dix vierges. — Difficulté de la virginité inconnue des anciens, et qui n’a paru sur la terre que depuis que la fleur de la virginité a fleuri. — 4° Récapitulation, exhortation.
1. Savez-vous le point de départ de notre dernier discours et sa conclusion ; savez-vous de quel sujet à quel autre les paroles de la précédente homélie ont passé ? Je crois que vous l’avez oublié ; et je ne vous en accuse ni ne vous en blâme : moi, je m’en souviens. Chacun de vous a femme et enfants, chacun de vous a le souci de, foutes les affaires domestiques ; les uns sont occupés à l’armée, les autres sont artisans, tous sont absorbés par (285) des emplois divers. Mais nous, c’est à la parole divine que nous donnons nos soins, à elle que nous pensons, à elle que nous consacrons notre temps. Aussi, n’êtes-vous pas à censurer, mais plutôt à louer pour votre zèle, car vous ne nous avez pas abandonné un seul dimanche ; laissant tout de côté, vous accourez à l’église en ce jour.
La plus belle gloire de notre cité ne consiste pas à avoir des marchés et des faubourgs, des palais dorés et des salles de festin, mais à avoir une population zélée et active. L’arbre généreux se connaît non pas aux feuilles, mais aux fruits. Nous l’emportons sur les animaux irraisonnables précisément parce que nous avons la parole, que nous communiquons par la parole, que nous aimons la parole. L’homme qui n’aime pas la parole a moins de sens que les bêtes de somme, puisqu’il ne sait pas pourquoi il est honoré, pourquoi il mérite de l’être. Le Prophète a sagement dit : L’homme qui était élevé en honneur, n’a pas compris ; il a été comparé aux animaux, il est devenu semblable à eux. (Psal. XLVIII, 13.) O homme, toi qui possèdes le privilège de la parole., tu n’aimes pas la parole !
Quelle sera, dis-moi, ton excuse ?Aussi, m’êtes-vous plus intimement chers que tout au monde, vous qui accourez à la parole de la vertu, vous qui mettez au-dessus de toutes vos affections la parole divine ! — Mais allons, entreprenons notre sujet, développons la suite de ce que nous avons récemment expliqué : je suis votre débiteur et je paie une dette avec joie ; ce payement, loin de m’apporter l’indigence, augmente ma richesse. Dans les affaires temporelles, le débiteur fuit son créancier pour éviter de payer ; moi au contraire, je vous poursuis pour vous payer et je fais bien. : dans les affaires temporelles, s’acquitter c’est s’appauvrir, tandis que dans la dispensation de la parole, s’acquitter c’est s’enrichir. Je cite un exemple : je dois une somme à un créancier ; si je la verse en payement, elle ne peut être en même temps entre ses mains et entre les miennes ; elle me quitte pour lui appartenir ; si au contraire je répands la parole de Dieu, elle me reste et elle devient le partage de tous ; si je la retiens, si je ne la communique pas, c’est alors que je suis pauvre ; mais si j’en fais largesse, c’est alors que je m’enrichis. Quand je ne distribue pas la parole, je suis seul riche ; quand je la communique, j’en retire avec vous tous le profit.
Eh bien ! payons donc notre dette ! mais quelle est-elle ? Nous entreprenions dernièrement un sermon sur la pénitence et nous disions que les voies en sont nombreuses et variées pour nous rendre le salut facile. Si Dieu ne nous eût donné qu’une seule voie de pénitence nous l’eussions refusée en disant : Nous ne pouvons pas la suivre, nous ne pouvons pas nous sauver ! Mais voici que nous coupons cette objection par le pied ! Ce n’est pas une voie de pénitence que Dieu vous donne, ni deux, ni trois ; c’en est une foule et très-diverse, afin que leur multitude vous rende aisée votre ascension vers le ciel. Nous disions que la pénitence est facile, qu’elle n’impose pas un lourd fardeau. Etes-vous pécheur ? Entrez à l’église et dites : j’ai péché, votre péché est remis.
Nous avons apporté l’exemple de David, qui, après avoir commis un péché, en brisa ainsi le lien. Puis, nous avons établi la deuxième voie de pénitence : pleurer sur le péché ; nous avons dit : quelle grande difficulté y a-t-il en cela ? Il ne s’agit ni de débourser de grandes sommes, ni de faire à pied une longue route, ni d’accomplir rien de pareil, mais seulement de pleurer sur le péché commis ; nous avons déduit cette conclusion de l’Écriture qui nous nous montre Dieu changeant ses desseins sur Achab, parce que celui-ci pleura et gémit ; le Seigneur lui-même s’en expliqua à Élie : As-tu vu comment Achab est venu à moi dans les pleurs et les gémissements ? Je n’agirai pas selon ma colère. (III Rois. XXI, 29.) Enfin nous avons touché la troisième voie de pénitence, nous avons cité, d’après l’Écriture, le pharisien et le publicain : le pharisien, vaniteusement fanfaron, perd la justification ; le publicain, rempli d’humbles sentiments, en recueille au contraire tous les fruits, et, sans accomplir aucune oeuvre laborieuse, il se justifie : il donne des paroles, il gagne des réalités.
Maintenant, poursuivons la suite de notre sujet, ouvrons la quatrième voie de pénitence. Quelle est-elle ? C’est l’aumône, cette reine des vertus, cette excellente patronne, qui élève rapidement les hommes jusqu’aux voûtes des cieux. C’est une grande chose que l’aumône ; aussi Salomon criait-il : Grand est l’homme, vénérable est l’homme miséricordieux ! (Prov. XX, 6.) L’aumône a des ailes puissantes : elle fend l’air, dépasse la lune, s’élance plus loin que les rayons du soleil, pénètre jusqu’aux sommets du ciel. Elle ne s’arrête pas encore là ; elle franchit les cieux eux-mêmes, elle laisse en arrière (286) les troupes angéliques, les choeurs des archanges et toutes les puissances supérieures ; elle se présente au trône même du Roi éternel.
Voilà ce que vous apprend l’Écriture, quand elle dit : Corneille, tes aumônes sont montées en la présence de Dieu. (Act. X, 4.) Ce mot en la. présence de Dieu signifie ceci : lors même que tu aurais des péchés en foule, ne crains rien si tu as l’aumône pour avocate. Aucune des puissances d’en-haut ne lui résiste ; elle réclame la dette, tenant en main son droit écrit : c’est la parole du Maître en personne : Celui qui a fait du bien au plus humble de ceux-ci, c’est à moi-même qu’il l’a fait. (Matt. XXV, 40.) Ainsi donc, votre aumône aura plus de poids que tous vos péchés ensemble, quelque nombreux qu’ils soient.
2. N’avez-vous pas compris dans l’Évangile la parabole des dix vierges ? elles gardèrent la virginité ; mais, comme elles n’avaient pas l’aumône, elles furent exclues des noces de l’Époux. Il était dix vierges, cinq folles et cinq sages. (Matt. XXV, 2.) Les sages avaient une provision d’huile ; les folles n’en avaient pas et laissaient leurs lampes s’éteindre. Les folles allèrent trouver les sages et leur dirent : Donnez-nous de l’huile de vos vases. J’ai honte et confusion, je pleure d’entendre une vierge appelée folle ; je rougis quand ces mots accouplés frappent mon oreille ! Après avoir pratiqué une vertu si belle, après avoir tant combattu pour la conservation de la virginité, après avoir élevé leur corps à une céleste sublimité, après avoir rivalisé avec les esprits angéliques, après avoir surmonté la fièvre ardente, la flamme de la volupté, elles sont appelées folles et folles à bon droit ; puisque, après avoir accompli la grande oeuvre, elles échouent dans un détail.
Et les folles s’approchant des sages, leur dirent : Donnez-nous de l’huile de vos vases. Celles-ci répondirent : Nous ne pouvons vous en donner, de peur qu’il n’y en ait point assez pour nous et pour vous. (Matt. XXV, 8.) Ce n’était ni la dureté de coeur, ni la méchanceté qui les faisait agir de la sorte, mais l’embarras du moment l’Époux était sur le point d’arriver. Elles avaient toutes leurs lampes ; mais les unes avaient réservé l’huile, et les autres non.
Or, la flamme représente la virginité, et l’huile l’aumône ; de même que la flamme s’éteint si elle n’est alimentée par l’huile ; ainsi périt la virginité si elle ne se soutient par l’aumône. Donnez-nous de l’huile de vos vases, disent les unes. Nous ne pouvons vous en donner, répondent les autres. Cette parole ne vient pas d’un mauvais sentiment, mais d’une crainte prudente : il n’y en aurait peut-être pas assez pour nous et pour vous ; nous avons peur qu’en cherchant toutes à entrer, nous ne soyons toutes laissées dehors ; mais retournez sur vos pas et achetez-en auprès des marchands. Quels sont les marchands de cette huile ? Ce sont les pauvres, assis aux portes de l’église pour recevoir l’aumône. Et combien paie-t-on ? Ce qu’on veut ! Je ne fixe pas de prix, afin que vous ne fassiez pas objection de votre indigence.
Achetez pour ce que vous avez. Avez-vous une obole ? Achetez le ciel, non pas que le ciel se vende à vil prix, mais parce que Dieu est doux aux hommes. N’avez-vous pas même une obole ? Donnez un verre d’eau : Celui qui donnera à cause de moi un verre d’eau froide à quelqu’un de ces petits, celui-là ne perdra pas sa récompense. (Matth. X, 42.) Le ciel est un négoce, une affaire à traiter : et nous perdons notre temps ! Donnez un morceau de pain et recevez le paradis ; donnez peu et recevez beaucoup ; donnez ce qui meurt et recevez ce qui est immortel ; donnez le corruptible et recevez l’incorruptible. S’il y avait grande foire, amenant ensemble l’abondance et le bas prix des denrées, de telle sorte que tout se vendît presque rien, est-ce que vous ne mettriez pas vos propriétés à l’encan ? est-ce que vous ne laisseriez pas tout de côté pour vous rendre maître de ce coup de commerce ?
Là où ne sont que des biens périssables, vous déployez tant d’énergie ; et là où se traite une affaire d’éternité, serez-vous si lâche et si indifférent ? — Donnez au pauvre, afin que, si vous êtes vous-même obligé de vous taire, des milliers de voix puissent répondre pour vous, lorsque votre aumône s’élèvera et plaidera votre cause : l’aumône est la rançon de l’âme. Aussi, de même qu’aux portes de l’église sont placés des vases pleins d’eau dans lesquels vous lavez les mains de votre corps, de même à vos portes sont assis les pauvres qui vous offrent à purifier les mains de votre âme. Avez-vous lavé dans l’eau vos mains corporelles ? lavez dans l’aumône vos mains spirituelles ! Ne prétextez pas la pauvreté : la veuve donnait à Élie l’hospitalité au sein d’une extrême indigence, et, loin de s’en faire une excuse, elle accueillit le prophète avec une (287) grande joie (III Rois.
XVII) ; aussi recueillit-elle une récolte digne de sa vertu, elle moissonna l’épi de son aumône. Mais quelqu’un de mes auditeurs dira peut-être : Amenez-moi aussi un Élie ! — Que parlez-vous d’Élie ? C’est le maître d’Élie que je vous amène, et vous ne le nourrissez pas ! Comment donc recevriez-vous Élie, si vous le rencontriez ? Voici la sentence du Christ, du Maître universel : Quiconque fera du bien à l’un de ces petits, c’est â moi qu’il le fera. (Matth. XXV, 40.) Si le roi invitait un homme à sa table et disait à ses serviteurs assemblés : Rendez en mon nom de grandes actions de grâces à cet homme ; il m’a nourri et logé sous son toit dans ma détresse ; il m’a comblé de nombreux bienfaits dans le temps de mes infortunes, est-ce que chacun ne sacrifierait pas tout son avoir en faveur de cet homme auquel le roi voudrait témoigner sa reconnaissance ? est-ce que chacun ne ferait pas son éloge ? Est-ce que chacun ne s’empresserait pas de se recommander à lui et de rechercher son amitié ?
3. Cette seule parole ferait la gloire et le bonheur de celui en faveur de qui elle serait dite, et ce n’est que la parole d’un homme ; essayez d’après cela de vous représenter le Christ en ce grand jour où il fera, en présence de ses anges et de toutes les puissances célestes, l’appel de ses créatures et dira : Celui-ci sur la terre m’a donné l’hospitalité ; celui-ci m’a prodigué mille bienfaits ; celui-ci m’a recueilli dans mon exil quand j’étais étranger, imaginez ensuite la sainte confiance du juste au milieu des anges, son bonheur au milieu du peuple céleste ! Celui de qui le Christ rend témoignage, pourrait-il ne pas jouir d’un crédit supérieur à celui des anges mêmes ? L’aumône est donc une grande chose, mes frères ! Embrassons-la comme l’oeuvre sans pareille !
Elle est assez puissante pour effacer tous les péchés et pour écarter de vous le jugement : devant le juge vous vous taisez, et elle se tient à côté de vous et plaide votre cause ; bien plus, vous vous taisez, et elle fait retentir ses mille et mille voix qui vous bénissent. Donnez selon la mesure de votre pouvoir, donnez du pain ; si vous n’avez pas de pain, donnez une obole ; si vous n’avez pas une obole, donnez un verre d’eau seulement ; si vous n’avez pas même cela, compatissez aux misères d’autrui, et vous gagnez la récompense. La récompense appartient, non pas à l’action faite par contrainte, mais à la bonne volonté. Tandis que nous discourons sur ce point, la pensée des dix vierges nous échappe : revenons à notre sujet : Donnez-nous de l’huile de vos lampes. — Nous ne pouvons vous en donner, nous craignons qu’il n’y en ait pas assez pour vous et pour nous ; mais retournez sur vos pas et achetez-en auprès des marchands. — Les vierges folles étaient parties pour faire leur emplette, l’époux arriva ; les vierges qui avaient leurs lampes allumées entrèrent avec lui et la porte de la chambre nuptiale fut fermée.
(Matth. XXV, 10.) Les cinq folles arrivèrent aussi et frappèrent à la porte en criant : ouvrez-nous ; mais l’époux leur répondit de l’intérieur : retirez-vous : je ne vous connais pas ! Après tant de peine qu’elles avaient prise, qu’entendirent-elles ? Je ne vous connais pas, c’est-à-dire, comme je l’ai énoncé plus haut, qu’elles possédèrent vainement et inutilement le riche trésor de la virginité.
Examinez après quels travaux accomplis elles se virent exclues ! C’est après avoir réfréné l’incontinence, après avoir lutté d’émulation avec les vertus d’en-haut, après avoir dédaigné les choses de ce monde, après avoir enduré de terribles feux, après avoir franchi mille obstacles, après avoir pris leur essor de la terre vers le ciel, après avoir conservé intact le sceau de leur corps, après avoir acquis le grand honneur de la chasteté, après avoir rivalisé avec les anges, après avoir foulé aux pieds les nécessités corporelles, après avoir mis la nature en oubli, après avoir accompli dans leur corps matériel ce qui fait le privilège des esprits immatériels, après avoir conquis la possession inexpugnable de cette belle virginité, après tout cela, elles entendirent : Eloignez-vous de moi ; je ne vous connais pas.
Et n’allez pas vous imaginer que ce soit une petite grandeur que celle de la virginité ! La virginité est telle que pas un des anciens n’a pu la conserver. Nous devons à une grâce exceptionnelle que les choses qui furent si redoutables aux prophètes et aux anciens justes sont devenues maintenant aisées et faciles. Quelles étaient ces choses si lourdes et si dures ? La virginité et le mépris de la mort : mais aujourd’hui de simples jeunes filles mêmes ne s’en font nulle frayeur. La possession de la virginité était autrefois tellement difficile que personne parmi les anciens n’eut la force de s’y exercer. Noë fut juste et sa vertu fut attestée de Dieu ; mais il eut (288) commerce avec une femme. Abraham et Isaac furent aussi, comme lui, les héritiers de la promesse ; mais ils eurent commerce avec une femme.
Joseph le chaste refusa énergiquement de commettre le crime de l’adultère ; mais il eut, lui aussi, commerce avec une femme. C’est qu’alors la profession de virginité était une lourde charge : la virginité n’est devenue robuste que depuis que la fleur de la virginité a germé. Aucun des anciens n’a donc pu la pratiquer, parce que c’est une grande affaire que de dompter le corps. Tracez-moi le portrait de la virginité et vous apprendrez la grandeur de cette vertu : elle a encore à soutenir chaque jour et de tous côtés une guerre qui ne peut lui laisser repos ni trêve, une guerre pire que celle des barbares. Les barbares en effet gardent des instants de relâche par suite des traités tantôt ils se lancent au combat et tantôt ils s’arrêtent ; ils observent un certain ordre, ils respectent certains temps ; mais la guerre contre la virginité n’a jamais de suspension d’armes.
Celui qui pousse cette guerre est le démon qui ne sait pas épier patiemment l’occasion d’entrer en campagne, qui n’attend pas de renforts pour engager la lutte ; il est toujours debout cherchant à surprendre la vierge au dépourvu pour la frapper d’un coup mortel : la vierge ne peut jamais cesser la bataille, elle porte partout avec elle le combat et l’ennemi. Les condamnés eux-mêmes, après avoir comparu sous les yeux du juge au temps nécessaire, ne sont pas tourmentés de cette sorte ; mais la vierge, en quelque lieu qu’elle aille, conduit avec elle son juge et traîne son adversaire qui ne lui donne de repos ni le soir ni la nuit, ni à l’aurore ni en plein jour, qui l’attaque partout, en lui suggérant des images voluptueuses, en lui mettant le mariage en tête afin de chasser de son coeur la vertu et d’y faire naître le péché, afin d’en arracher la continence et d’y semer l’impureté.
À chaque heure il met le feu à ce foyer de la volupté qui brûle si agréablement. Imaginez donc quel est le labeur de cette entreprise ! Et pourtant, malgré tout cela, les vierges folles entendirent cette parole : Eloignez-vous de moi, je ne vous connais pas !
Voyez combien c’est une grande chose que la virginité : quand elle a l’aumône pour soeur, aucun obstacle ne lui résiste, elle est supérieure à tout. C’est pourquoi, si les cinq folles n’entrèrent point en la chambre nuptiale, c’est qu’elles n’eurent pas l’aumône avec la virginité. Quelle honte ! Elles ont vaincu la volupté et n’ont pas méprisé l’argent ; vierges, elles ont renoncé à la vie, et crucifiées, elles ont aimé les biens de la vie. Plût à Dieu que vous eussiez souhaité un mari ! votre faute eût été moindre ; vos désirs eussent eu pour objet ce qui est de même nature que vous, tandis que présentement votre culpabilité est plus grave, parce que vous avez désiré ce qui est d’une nature étrangère. Que celles qui se trouvent soumises à un mari se montrent inhumaines et dures, soit ; elles ont leurs enfants pour prétexte.
Si vous dites à l’une d’elles donne-moi l’aumône, elle répond : j’ai des enfants : je ne peux pas. Si Dieu t’a donné des enfants, s’il t’a fait recueillir le fruit de tes entrailles, ce fut pour te rendre humaine et charitable, et non pas dure et impitoyable : ne change donc pas une cause de douceur en motif de dureté. Veux-tu laisser à tes enfants un bel héritage ? Laisse-leur l’aumône, afin que tous célèbrent ta louange, afin que tu lègues un souvenir illustre. — Mais toi qui n’as pas d’enfants, toi qui es crucifiée à cette vie, pourquoi amasses-tu les biens de cette vie ?
4. Notre discours s’est animé ut sur le sujet de la pénitence, et sur celui de l’aumône. Nous avons dit que l’aumône est une magnifique possession ; puis la question de la virginité, vaste comme l’Océan, s’est ouverte à nous. Vous avez donc pour première et grande voie de pénitence l’aumône, assez puissante pour rompre la chaîne de vos péchés ; vous en avez une autre par laquelle vous pourrez vous affranchir du péché. Priez à chaque instant ; mais priez sans défaillir, implorez la clémence divine sans lâcheté : Dieu ne résistera pas à votre persévérance, il vous fera remise de vos fautes, il vous accordera ce que vous demanderez. Si vous êtes exaucé pendant que vous priez, persistez dans la prière pour rendre grâces ; si vous n’êtes pas exaucé, persistez encore pour obtenir de l’être.
Ne dites pas : J’ai beaucoup prié et je n’ai pas été exaucé : c’est souvent pour votre propre utilité qu’il en arrive ainsi. Dieu sait que vous êtes paresseux et facile au découragement et que, vu besoins une fois satisfaits, vous vous retirez et cessez votre prière : il vous ajourne, il fait de vos besoins un moyen de vous obliger à vous adresser à lui plus assidûment et à le prier, avec ferveur. En effet si, pressé par la nécessité, et l’indigence, vous êtes lâche, vous n’avez (289) aucune application à la prière, que seriez-vous si vous n’aviez besoin de rien ? C’est donc pour votre avantage que Dieu agit de la sorte il veut que vous ne laissiez pas la prière de côté. Persévérez donc, ne faiblissez pas : la prière peut obtenir beaucoup, mes amis ; mais ne l’entreprenez pas comme une affaire de petite importance.
Que la prière remette les péchés, apprenez-le des divins Évangiles eux-mêmes. Que disent-ils ? Le royaume des cieux ressemble à un homme qui vient de fermer sa porte et d’aller à son repos avec ses serviteurs, lorsque arrive, à la nuit, un voisin qui réclame du pain et qui heurte en disant : Ouvre-moi ; j’ai besoin de pain. Il lui répond : Je ne puis t’en donner. Nous sommes couchés, mes serviteurs et moi. L’autre continuant de heurter à la porte, il lui dit une seconde fois : Je ne puis t’en donner. Nous sommes couchés, mes serviteurs et moi. Le voisin, même après avoir entendu ce refus, resta à la porte heurtant toujours ; il ne s’en alla pas que le maître de la maison n’eût dit : Levez-vous, donnez-lui ce qu’il demande et laissez-le partir.
(Luc, XI, 5.) L’Évangile nous enseigne donc qu’il faut prier toujours ; ne vous rebutez jamais, et, si vous ne recevez pas ce que vous sollicitez, persévérez jusqu’à ce que vous le receviez. Vous trouverez dans les Écritures plusieurs autres voies de pénitence. La pénitence fut, dès avant la venue du Christ, prêchée par son prophète Jérémie qui a dit : Celui qui est tombé ne se relève-t-il pas ? Celui qui s’est égaré ne revient-il pas au chemin ? (Jérém. VIII, 4.) Et ailleurs : Ensuite je lui ai dit : après avoir commis la fornication, reviens encore à moi. (Id. III, 7.) Ainsi Dieu nous a donné nombreuses et diverses les voies de pénitence afin de couper à la racine tout prétexte de lâcheté. si nous rien avions qu’une seule, nous ne pourrions pas y passer.
Le diable fuit toujours devant la pointe acérée de la pénitence : avez-vous péché ? entrez à l’église et effacez-y votre péché. Autant de fois vous tombez à terre, autant de fois vous vous relevez : de même autant de fois que vous aurez péché, autant de fois repentez-vous de votre péché et ne perdez pas courage ; si vous péchez encore une fois, encore une fois repentez-vous et ne laissez pas échapper finalement par votre lâcheté l’espérance des biens futurs. Lors même que vous auriez péché sous les cheveux blancs de l’extrême vieillesse, entrez à l’église ; faites-y pénitence : là réside le médecin qui guérit et non pas le juge qui condamne ; là on n’exige pas le châtiment du péché, mais en octroie la rémission. Dites votre péché à Dieu seul : J’ai péché contre vous seul, j’ai fait le mal en votre présence (Ps.
L, 6), et votre péché vous sera remis. Vous avez encore une autre voie de pénitence, non pas la voie difficile, mais la voie facile entre toutes. Et laquelle ? Pleurez sur votre péché. Voici ce que nous enseignent les divins Évangiles. Pierre, le coryphée des apôtres, le premier dans l’Église, l’ami du Christ, celui qui a reçu la révélation non pas des hommes, mais de Dieu, selon le témoignage rendu par le Seigneur : Bienheureux es-tu, Simon, fils de Jona, parce que ce n’est ni la chair ni le sang qui t’ont révélé mes mystères ; mais c’est mon Père qui est dans les cieux (Matth. XVI, 17) ; ce Pierre que j’appelle ainsi parce que j’entends désigner le roc indestructible, la base inébranlable, le grand apôtre, le premier d’entre les disciples, le premier appelé et le premier obéissant, ce Pierre a commis une faute, non pas une faute légère, mais la plus grave que possible, en reniant le Seigneur : je le dis, non pas pour incriminer le juste, mais pour donner un modèle de pénitence ; il a renié le Maître même de l’univers, le Protecteur et le Sauveur de toute créature.
Mais, pour prendre ce sujet de plus haut, rappelons qu’un jour le Sauveur, voyant quelques disciples abandonner son enseignement, dit à Pierre : Et toi, ne veux-tu pas te retirer aussi ? Mais Pierre lui répondit : Quand même il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas (Matt. XXVI, 35.) Que dis-tu, Pierre ? C’est Dieu qui te dénonce et tu résistes ! Sans doute la bonne volonté de Pierre s’est montrée, mais la faiblesse de la nature s’est trahie et quand cela ? Dans la nuit où le Christ fut livré : en ce moment donc, dit l’Évangile, Pierre se tenait auprès du foyer et se chauffait, lorsqu’une jeune fille s’approcha et lui dit : Hier, tu étais, toi aussi, avec cet homme. (Matth. XXV1, 69.) Et il répondit : Je ne connais pas cet homme (Marc, XIV, 68) ; et ainsi une deuxième, puis une troisième fois ; et la dénonciation fut vérifiée.
Alors le Christ regarda Pierre, lui parla le langage des yeux : il évita de lui parler des lèvres afin de ne pas accuser en face des Juifs et de ne pas couvrir de honte son propre disciple, mais il lui parla le langage des yeux comme pour lui dire : Pierre, ce que j’ai annoncé est arrivé. Pierre comprit et il se (290) prit à pleurer ; il pleura, il versa non pas (les larmes telles quelles, mais des lamies amères, faisant de ces larmes l’eau d’un second baptême ; et par ces larmes amères il se purifia de son péché, de telle sorte qu’ensuite il reçut en garde les clefs du ciel. Et si les larmes de Pierre ont effacé un péché si énorme, comment se pourrait-il que vous n’obtinssiez pas remise du vôtre, si vous pleurez de même ? Ce ne fut pas une faute légère que de renier le Seigneur, ce fut un crime considérable, terrible : et pourtant les larmes l’ont effacé.
Pleurez donc, vous aussi, sur vos péchés ; pleurez, non pas des larmes telles quelles, ni des larmes feintes, mais des larmes amères comme celles de Pierre faites jaillir des profondeurs de votre âme la source des vraies larmes, afin que Dieu, ému de miséricorde, vous remette votre péché : il est doux à l’homme et il a dit : Je ne veux pas la mort du pécheur, mais je veux qu’il se convertisse, qu’il fasse pénitence et qu’il vive. (Ezéch. XVIII, 23.) Il n’exige de vous qu’une petite peine et il vous offre un grand présent ; il cherche que vous lui fournissiez l’occasion de vous ouvrir le trésor du salut. Apportez vos larmes et il vous accordera le pardon ; apportez le repentir et il vous accordera la rémission de vos péchés. Fournissez un léger motif et vous gagnerez la plus belle récompense : il y a en effet une mise fournie par Dieu et une mise fournie par l’homme ; et si nous apportons la nôtre, Dieu apportera une seconde fois la sienne.
Il a déjà fourni sa part, je veux dire qu’il a créé le soleil, la lune, le choeur varié des astres, versé les flots de l’atmosphère, creusé les Océans, déployé les continents, distribué les montagnes, les collines, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les innombrables familles des plantes, les beaux vergers, et tout le reste. Apportez donc aussi votre petite part afin qu’il puisse vous octroyer encore les choses du monde supérieur. Ne nous négligeons pas nous-mêmes, ne renonçons pas à notre salut, puisque nous avons devant nous, comme un immense océan, la bonté de ce Maître universel qui est le premier à regretter nos péchés. Devant nous s’ouvrent le royaume des cieux, le paradis et tous ces biens que l’oeil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendus, que le coeur n’a pas conçus, ces biens que Dieu a préparés à ceux qui l’aiment.
(I Cor. II, 9.) Ne devons-nous pas mettre tout notre souci à faire quelque chose pour ne pas être exclus de tout cela ? Ignorez-vous ce que dit saint Paul ? lui qui s’est épuisé à tant de travaux, quia remporté des milliers de victoires sur le démon, qui a porté ses pas en tout lieu habité, qui a parcouru la terre, la mer et les airs, qui a sillonné comme sur des ailes tous les points de l’univers, qui a été lapidé, maltraité, frappé de verges, qui a tant souffert pour le nom de Dieu, qui a été appelé d’en-haut par une voix céleste, écoutez ce qu’il dit, quelles paroles il fait entendre : Nous recevons de Dieu la grâce ; mais de mon côté j’ai travaillé et j’ai fourni ma part ; Et la grâce qui est en moi n’est pas demeurée inutile ; car plus qu’eux tous j’ai travaillé et contribué.
(I Cor. XV, 10.) Je connais, dit-il, je connais la grandeur de la grâce que j’ai reçue ; mais elle n’a pas trouvé en moi un paresseux ; les œuvres que j’ai apportées pour ma part sont manifestes. — Et nous aussi, à cet exemple, enseignons à nos mains l’aumône afin de fournir notre petite part ; pleurons nos péchés et gémissons sur nos iniquités, afin de prouver que nous fournissons notre petite part. les dons que Dieu nous réserve sont grands, ils dépassent la portée de notre puissance ; ce sont le paradis, le royaume céleste auxquels puissions-nous tous parvenir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, la puissance, l’honneur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
