Histoire de Jean le Siloïte
Récit du solitaire qui demeura dix ans dans un puits
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Histoire de Jean le Siloïte
Récit du solitaire qui demeura dix ans dans un puits
Maurice Brière · 30 août 2026 · 21 min de lecture · 2 vues
Notice de l’éditeur§
Nous avons transcrit jadis à Oxford (manuscrit Marsh. 13, fol. 232-243) un récit hagiographique assez original. Le héros, Jean, fils de Julienne, va vivre au désert, dans une caverne, près de l’Égyptien Pharmouti, puis dans un silo. Au bout de quarante jours, sur l’ordre d’un ange, Pharmouti lui apporte de la nourriture. Le démon cherche en vain, à plusieurs reprises, à lui faire quitter son genre de vie. Au bout de dix ans, un autre moine, nommé Chrysius, reçoit l’ordre d’aller l’enterrer. Ils passent trois jours ensemble, Jean meurt, il est enterré dans le silo qu’il n’a pas quitté, Chrysius couvre ce silo d’une large pierre et de sable, un palmier y pousse aussitôt et se couvre de fruits.
Jean est fêté, le 29 et le 30 mars, dans l’Église grecque ; le résumé de sa légende grecque a été édité par le R. P. Delehaye, Synaxarium Constantinopolitanum, Bruxelles, 1902, col. 569-572, cf. col. 573, l. 37 ; cette légende a donc joui d’un certain crédit. Son auteur, qui plagiait la Vie de saint Paul de Thèbes1, a cru nous édifier davantage, ou paraître plus original, en confinant son héros dans un silo. Il opposait ainsi au stylite, juché sur une colonne, l’habitant du silo (nous en avons fait un siloïte), perdu au fond d’un puits. Nous ne croyons pas que ce genre d’ascétisme ait trouvé beaucoup de prosélytes, car si le stylite se profilait dans le ciel bleu et attirait naturellement la foule, les dons et les disciples, le Siloïte par contre n’était vu dans son silo que de Dieu et des anges ; lorsque ceux-ci ne jugeaient pas bon de lui apporter de la nourriture, il mourait au bout de quelques jours et continuait à occuper son puits sans laisser de disciple qui pût lui succéder.
Nous avons remis notre copie à M. Maurice Brière, l’un de nos plus brillants élèves de mathématiques, qui avait été auparavant un brillant élève de M. Cersoy, professeur de langues sémitiques. Il n’a pas cru non plus devoir passer l’éponge sur ses vingt-quatre premières années et renoncer pour toujours à ses études antérieures ; il a donc consacré une partie de ses loisirs à faire la présente traduction. C’est un complément au synaxaire grec qui mettra en relief un genre d’ascétisme bien peu connu, puisque nous n’avons pas trouvé de mot pour désigner cet antipode des stylites.
F. Nau. — 9 décembre 1908.
Histoire de Jean qui demeura dans un puits§
1. Il y avait une femme, nommée Julienne, qui aimait le Messie ; elle était assidue à la prière et à l’étude des Livres Saints et elle croissait en science et en force ainsi que sa famille : elle avait deux enfants, l’un nommé Jean, et la sœur de celui-ci, nommée Thémistia. Cette famille au reste possédait de nombreux biens.
2. En ce temps-là vivait un homme, nommé Pôfintios2 ; il reçut du roi païen l’ordre d’arrêter et de torturer ceux qui croyaient dans le nom du Messie, en quelque lieu qu’il les trouvât. Quand la chrétienne Julienne apprit qu’il venait dans le lieu où elle demeurait — une grande agitation s’était produite dans sa ville et chacun s’enfuyait devant (Pôfintios) — elle, elle prit ses enfants et les cacha dans une caverne, tandis qu’elle méditait jour et nuit la loi du Seigneur3.
Le fils, qui avait environ treize ans, quitta sa mère en cachette, sans qu’elle le sût, et il alla à l’église des hommes zélés. C’est ainsi qu’il faisait fidèlement sa prière4, quand un homme le vit là en prière, s’approcha de lui et l’interrogea en disant : « O jeune homme, d’où es-tu et de quelle famille es-tu, toi qui apportes tant de soin à faire fidèlement ta prière ? » Jean lui répondit : « Ma petite sœur et moi, dit-il, nous sommes les enfants d’une femme veuve et nous étions cachés dans une caverne ; j’ai quitté ma mère sans qu’elle le sache et ainsi je suis présent à l’église à l’heure de la prière. » Cet homme reprit en lui disant : « Voici tant de temps que je viens ici et je n’ai trouvé personne autre que toi qui vienne ici prier ; tous les chrétiens en effet ont peur de se montrer tels ; pour moi, je crains le roi du ciel qui peut faire mourir et faire vivre. » Cet homme lui dit (encore) : « Qu’est-ce qui te pousse, mon fils, à sortir et à affronter les difficultés, si ce n’est que tu cherches à vaincre le monde ? Va au désert et là sois comme un ange, car ce monde est transitoire, ses œuvres et sa puissance sont comme l’ombre et ses biens sont destinés à être détruits. Heureux l’homme qui ne perd pas son âme à cause de ces choses passagères qui finissent et ne demeurent pas. »
3. En entendant (ces paroles), Jean se lamentait et il dit à cet homme : « Que vais-je faire ? car je suis dans l’angoisse au sujet de ma mère et au sujet de ma sœur ; celle-ci est (encore) jeune et ma mère prend beaucoup de peine et a bien des soucis pour que nous soyons instruits dans les sciences divines (et) pour que les biens que notre père nous a laissés, ne soient pas perdus. » Cet homme dit : « Les biens célestes, mon fils, ont plus de valeur que ceux que l’on ne peut conserver. » Jean répondit en lui disant : « Je vais donc aller dire cela à ma mère et je veux agir ainsi, afin qu’elle ne soit pas inquiète à mon sujet et qu’elle ne se lamente en elle-même, et que je ne vive pas non plus dans l’ennui à cause d’elle ; mais si elle me bénit, je la quitterai, en emportant sa bénédiction comme une arme puissante. »
4. Plein d’ardeur, (Jean) alla trouver sa mère en courant ; celle-ci vint à sa rencontre et le reçut avec joie : « Où étais-tu ? lui dit-elle, car j’étais inquiète au dedans de moi à ton sujet. Je vous ai cachés avec les biens que votre père vous a laissés, afin que vous ne tombiez pas entre les mains de Pôfintios l’impie et qu’il n’accomplisse pas sur vous sa mauvaise volonté et qu’(ainsi) vous ne fassiez pas descendre dans la douleur mon âme au Schéol5. » Alors Jean lui répondit en disant : « O ma maîtresse6, je suis allé à l’église pour prier et là j’ai trouvé un homme qui a parlé avec moi et qui voulait me retenir en ce lieu ; je lui ai dit que je ne pouvais pas agir ainsi, sans aller auparavant me présenter à ma mère et je lui ai promis d’aller le retrouver, mais par ta vie, ô ma maîtresse, bénis-moi, que je ne tarde pas à aller demeurer près de lui dans le silence. » Sa mère lui répondit en disant : « Va en paix, mon fils ; que Dieu soit avec toi et qu’il te préserve de toutes les tentations. »
5. Alors Jean dit adieu à sa mère et à sa sœur, et il les embrassa et il partit tout brûlant de ferveur. Il se rendit au désert qui est près du Jourdain, il passa le fleuve et, après une marche de deux jours, il rencontra un Égyptien qui demeurait seul dans une caverne ; il passa une journée auprès de lui, puis au matin (du jour suivant) cet Égyptien lui dit : « Pourquoi es-tu venu ici, mon fils ? » (Jean) répondit et lui dit : « Pour demeurer dans ce désert tous les jours de ma vie. » (L’Égyptien) reprit : « Tu ne peux pas supporter ce genre de vie et lutter, si tu ne rejettes et si tu n’abandonnes pas ce monde passager. » (Jean) lui répondit : « Je veux demeurer près de toi et entendre de ta bouche les paroles qui me donneront le salut. » L’Égyptien lui permit de rester sept jours chez lui afin de l’éprouver. Or il recevait sa nourriture par l’intermédiaire d’un ange une fois par semaine, et, quand la nourriture lui arriva certain jour, il ne donna rien à Jean ; il l’appela et lui dit : « Pars, va du côté du désert intérieur et là fais-toi une caverne et demeures-y, afin que Dieu te connaisse et qu’il t’envoie de la nourriture ; car je ne peux te nourrir de blé terrestre et (ainsi) il n’est pas possible que tu demeures ici. » Alors Jean tomba aux pieds du bienheureux et les embrassa et il partit pour se rendre au désert.
6. Comme il était en chemin, un ange du Seigneur le rencontra et lui dit : « Où vas-tu, jeune homme ? » Jean lui répondit en disant : « Je désire me trouver un lieu pour y demeurer. » L’ange lui dit : « Quand tu auras marché une journée, tu trouveras un puits devant toi ; descends-y et demeures-y. » Quand (Jean) fut arrivé au puits, il commença par le regarder attentivement, puis il fit le signe de la croix sur lui-même et dit : « Toi qui fis sortir Jonas du ventre du poisson, Daniel de la fosse aux lions, Jérémie de la citerne de boue et Joseph de la fosse et de la prison pour le faire commander sur le royaume d’Égypte7, de même, Seigneur Dieu, maintenant encore sois (aussi) avec moi dans ce puits et secours ma faiblesse. » En tremblant et en frémissant en lui-même, il descendit dans le puits, puis il rendit grâces au Dieu vivant et il le loua.
7. Quarante jours se passèrent sans qu’il goûtât ni pain ni eau ; l’ange était allé trouver l’Égyptien comme d’ordinaire et lui avait apporté de la nourriture ; l’ange dit à l’Égyptien : « Lève-toi, Pharmouthi, et porte de la nourriture à celui qui demeure dans le puits, car voici quarante jours qu’il n’a pas mangé de pain, qu’il n’a pas fléchi les genoux et qu’il n’a pas abaissé les mains, mais il a prolongé durant tout ce temps sa supplication à Dieu ; parce qu’il est jeune, mon Seigneur ne m’a pas donné l’ordre de lui porter de la nourriture ; Dieu en effet veut que ce soit par tes mains que la nourriture lui soit donnée, afin que Satan ne le nourrisse pas de vaine gloire. Affermis-le à l’aide de paroles édifiantes et fortifie-le dans la divine science. »
Le tentateur avait entendu tout cela et il s’était dit : « Malheur à moi qui suis vaincu par ce jeune et faible enfant. » Satan dit encore : « Qu’est-il devant moi, lui que je ferais trembler comme la feuille en face du vent ? J’irai donc le trouver tandis qu’il est jeune encore, et je le tromperai. »
8. Alors l’Égyptien reçut de la nourriture de l’ange et se rendit auprès du bienheureux Jean ; d’une voix forte il dit : « Jean, serviteur de Dieu, le Messie t’a regardé d’un œil favorable, et à cause de ton endurance, voici qu’il t’envoie de la nourriture ; ne crains pas et que ton esprit ne se décourage pas ; mais sois dans la joie et dans l’allégresse et montre-toi fort grâce au Messie qui vient à ton secours. » Le bienheureux Jean se demanda en lui-même si par hasard Satan ne venait pas sous la ressemblance de cet Égyptien pour le tromper ; il lui répondit en disant : « Si c’est là la volonté de Dieu, on me donnera et on me présentera ici une autre nourriture. » Pharmouthi l’Égyptien répondit et lui dit : « Je suis cet Égyptien que tu es venu trouver dans une caverne. » Et quand Jean sut que c’était lui, il lui dit en tombant à genoux : « Mon maître. » Ils firent tous deux une prière et ils se saluèrent : le bienheureux Jean reçut de la nourriture des mains de l’Égyptien et il fut fortifié ; il pria en disant : « Je te rends grâces, Messie, de ce que tu n’as pas tenu loin de moi ta miséricorde et ta bonté. »
9. Jean dit à l’Égyptien : « Retourne en paix, serviteur de Dieu, à ta caverne et souviens-toi de moi dans tes prières ; n’aie pas de nouveau la peine de venir ici, par le Seigneur Dieu, lui qui ne se retire pas de ceux qui l’invoquent vraiment, puissé-je ne pas recevoir de nouveau de la nourriture des mains de qui que ce soit, ne pas remonter de nouveau de ce puits et n’avoir pas de nouveau de relations avec les hommes ; mais que ce lieu soit ma demeure pendant la vie et qu’en toutes choses Dieu prenne soin de ce qui est à moi. » Alors le bienheureux Pharmouthi dit au bienheureux Jean : « Acquiers, mon fils, la patience, afin que tu ne sois pas tenté par le démon ; car Satan, l’ennemi de notre race, a coutume de combattre ce genre de vie qui est le nôtre et de lutter tous les jours contre nous (en faisant naître) le désespoir et les mauvaises pensées ; il fait revenir à la mémoire des moines les biens, les richesses, les parents, les amis, l’amour des frères et la gloire qui vient des riches, il trompe par l’ignorance et par l’aiguillon des désirs, il fait tomber dans la négligence le cœur (du solitaire) au moyen des filets des vanités, il rend la vie de l’homme absolument stérile, il excite en lui la douleur intérieure et les larmes, il séduit son esprit par de mauvaises pensées, le conduit à la mort et fait tomber son intelligence. Sois vigilant en toutes choses. »
Jean répondit et lui dit : « Je t’adjure par le Dieu qui vit et qui fait vivre, de ne rien m’apporter, quand Dieu se souviendra de toi et qu’il t’enverra de la nourriture. » — Le calomniateur avait entendu tout ce qui avait été dit. — Ils s’embrassèrent et l’Égyptien retourna à sa caverne.
10. Peu de jours après, Satan apparut à cet Égyptien sous la ressemblance d’un des serviteurs de la mère de Jean ; il le salua en s’inclinant jusqu’à terre et il lui dit : « Je te fais une demande, homme de Dieu : nous avions un maître qui craignait Dieu, et il est mort dans les honneurs en laissant deux enfants, un garçon et une fille ; or ce garçon a abandonné sa mère, notre maîtresse, et il s’en est allé sans que nous sachions ce qu’il est devenu : (aussi) notre maîtresse est-elle dans une grande inquiétude à son sujet. Nous avons appris qu’il a traversé le Jourdain, mais nous ne savons pas où il est allé et à cause de lui (notre maîtresse) est maintenant dans les larmes et dans une grande douleur, et parce qu’elle souffre dans son cœur, elle m’a donné l’ordre d’aller à sa recherche et elle lui a écrit une lettre : et maintenant, voici que Dieu m’a envoyé vers ta sainteté. » L’Égyptien, ayant entendu ces paroles, y ajouta foi ; il fut accablé de douleur et de tristesse à cause de la mère de Jean et il ne s’aperçut pas en lui-même que c’était une ruse du tentateur ; il demeura toute la nuit en proie à des pensées et à des inquiétudes et il ne put pas même faire sa prière comme à l’ordinaire ; le matin du jour suivant, ils se levèrent et ils se rendirent tous deux auprès du bienheureux Jean ; quand ils furent arrivés au puits, l’Égyptien dit à Jean : « Tu sais, notre frère, que, si quel qu’un s’adonne à de bonnes œuvres, mais n’est pas agréable à ses parents, il ne porte pas de fruits et ses efforts sont inutiles ; et toi, en quittant ta mère, (tu l’as mise) dans l’inquiétude et tu te figures avoir bien agi ; mais écoute-moi, va-t’en, rends la paix à ta mère et occupe-toi des biens que ton père vous a laissés ; si, après la mort de ta mère, tu veux revenir ici, distribue (ton avoir) aux pauvres et alors sans réfléchir davantage, tu viendras ici. Voici, ta mère t’a envoyé un de tes serviteurs avec des lettres. »
11. Le bienheureux Jean répondit et dit à l’Égyptien : « Tu n’as pas reconnu, notre père, la perfidie et la ruse du tentateur qui fait mûrir des prétextes pour captiver tes pensées ; il a perverti ton esprit pur, il a mis le trouble et la confusion dans ta prière et il est juste de reconnaître qu’il ne t’a pas même laissé prier et louer Dieu, mais il t’a trompé. Mets sur ton âme le sceau du signe de la croix, reprends connaissance de toi-même et vois comme tu es faible ; retourne à ta caverne et si (Satan) t’appelle, ne lui réponds pas. » Alors Pharmouthi approuva la parole de Jean et se montra docile à son avis ; il tomba le visage contre terre devant Jean en pleurant et en disant : « Mon fils Jean, demande à Dieu pour moi le moyen de revenir de la ruse de Satan. » Jean pria et dit : « Seigneur, toi qui scrutes les cœurs et les reins8, qui connais ce qu’il y a dans les pensées et qui demeures dans la lumière, éclaire l’intelligence de ton serviteur et fais aller Satan derrière lui dans la honte. » Alors Satan dit tout à coup à Jean sous la ressemblance de son serviteur : « Mon maître, Jean, comme tu nous as mis et jetés dans la tristesse, ta mère et moi qui sommes agités par l’inquiétude et le souci que tu nous causes ; c’est pourquoi, écoute le serviteur de Dieu qui est venu vers toi, et va rendre la paix à ta mère qui brûle de te voir ; et si je ne m’en vais pas, ta mère s’irritera et s’inquiétera et elle viendra te trouver ; je sais que, d’après ce qu’on dit, son amour ne lui permet pas de s’abstenir de venir vers toi pour te voir. »
12. Le bienheureux Jean ne lui répondit pas. Alors l’Égyptien quitta ce lieu en pleurant et en disant : « O tentateur, comme tu as combattu avec moi et comme tu m’as vaincu ; tu m’as trompé comme on trompe un fou, et cet enfant qui est plus jeune que moi a triomphé de toi et t’a vaincu comme (l’aurait fait) un vieillard. Il faut que je me remette à l’œuvre et que je prie Dieu comme cet enfant. »
13. Le tentateur les laissa (tranquilles) pendant un long espace de temps ; et de nouveau il rassembla une troupe de démons et les emmena avec lui au puits (de Jean) ; encore loin de là, il commença à crier et à dire sous l’apparence de sa mère : « O mon fils Jean, combien j’ai travaillé pour toi ! je t’ai élevé aussi dans de grandes difficultés, je t’ai caché dans une chambre ainsi que ta sœur, et maintenant tu m’abandonnes et tu n’éprouves pas de douleur pour moi ; mais tu es cause que dans ma vieillesse débile j’erre dans ce désert, tu ne te souviens pas que mes mamelles t’ont allaité et l’affection de ma vieillesse ne te touche pas. » De nouveau il se tint au-dessus de l’ouverture du puits et il cria en disant : « Mon fils Jean, tourne-toi vers moi et rends-toi agréable à ta mère, elle qui est vieille et qui a beaucoup travaillé pour toi. O esprit mauvais, en quoi ai-je péché contre toi, pour que tu aies eu le courage d’arracher mon fils de mes mains ? » La mère et la sœur de Jean s’écrièrent : « Nous t’en prions, monte, sauve nos âmes et aie pitié de nous ; retourne à tes biens, établis sur eux des intendants, donne-les aux pauvres et aux orphelins et ce sera une belle action. Si tu ne fais pas cela, (au moins) reçois-nous tous auprès de toi, afin que nous aussi nous mourions avec toi. »
14. En tout cela, (Jean) ne leur répondit rien ; mais sans relâche le saint priait et louait Dieu. Un des démons, sous l’apparence de sa mère, regarda dans le puits et dit : « Laissez-moi descendre près de lui pour que je le voie, de crainte que mon fils ne soit déjà mort. » Mais le bienheureux ne répondit pas. Pendant longtemps l’adversaire attendit avec la pensée qu’il converserait avec lui ; il appela tous les démons et leur dit : « Venez, apportez des cordes et nous descendrons là. » Quand le tentateur commença de les obliger à faire cela, un des démons cria et dit : « Si vous descendez là tous, qui me fera descendre lorsque je resterai (seul) ? » Le tentateur fut irrité parce qu’il avait dévoilé sa manœuvre ; il le lia et l’envoya loin de lui dans un pays éloigné. Quand il fit connaître et rendit manifeste sa ruse, il était comme un dragon et il était en fureur ; dans sa colère, il se jeta au fond du puits, il entoura le bienheureux Jean, semblable à l’homme qui est affaibli et dont les membres sont brisés ; il l’insulta, le renversa, et comme il ne pouvait pas le détourner de sa prière et qu’il lui était impossible de le tromper, il cria et dit : « Malheur à moi parce que mon habileté ne m’a nullement servi en ce qui concerne cet homme ; désormais je le laisserai tranquille, j’irai tromper tout le monde et je ferai tourner les hommes vers moi. »
Le bienheureux Jean exorcisa le tentateur au nom de Dieu et lui interdit avec anathème de revenir dans le lieu où il se trouvait ; le tentateur le lui promit avec serment : « En quelque lieu que j’entende parler de toi, là je ne demeurerai pas. » Jean lui dit : « Que le Seigneur te réprimande. »
15. Jean resta dix années dans ce puits. Quand fut arrivé le temps où il devait mourir et s’en aller vers le Dieu tout-puissant, moi Chrysius, qui avais demeuré dans le pays des Qourté et qui avais marché pendant trente années dans le désert et dans la forêt, je fus averti par un saint ange et je fus conduit dans ce lieu pour voir ce bienheureux, converser avec lui et lui donner du courage, afin qu’il ne chancelât point dans son esprit. Quand je fus parvenu près de lui, il s’aperçut de mon arrivée et il (me) dit : « Ton arrivée me cause une grande joie, ô homme de Dieu Chrysius ; je sais que depuis ta jeunesse tu as combattu un beau combat et voici que de nouveau tu sers Dieu, de telle sorte que tu recevras une grande récompense. » Tout en rendant grâces à Dieu et en faisant des prières, je l’adjurai de me dévoiler lui aussi quelque chose sur le genre de vie de sa jeunesse ; et alors il me fit connaître tout ce que j’ai raconté. Je séjournai trois jours auprès de lui ; notre maître me montra sa gloire, et le pays où se trouvait le puits dans lequel Jean demeurait, fut rempli d’une grande lumière, de sorte que nous nous vîmes l’un l’autre ; son visage était semblable au feu et brillait comme une rose ; il monta de son puits et nous nous saluâmes. Or, il y avait là une grande pierre placée à côté de l’ouverture du puits ; il me fit jurer de déposer son saint corps dans ce puits et de placer cette pierre sur l’ouverture ; comme il parlait avec moi dans la joie et la paix et que son visage était joyeux et qu’il (me) regardait, le saint rendit son âme et il partit de ce monde.
16. Dans toute cette région du désert, il se répandit une agréable odeur qui surpassait l’odeur des parfums et (on entendit) la voix des armées des anges et des justes qui servaient et accompagnaient l’âme du bienheureux. Je plaçai son saint corps dans le puits, je roulai la pierre et je fermai l’ouverture ; avec un instrument que je cachai, je ramassai une grande quantité de sable et je fis disparaître le puits sous le sable répandu au-dessus de la pierre. Alors au moment où j’allais quitter ce lieu, il sortit et il s’éleva de l’ouverture du puits un palmier qui portait des fruits nombreux et magnifiques et qui cacha cet endroit sous son ombre.
17. En voyant ces choses, je remerciai et louai le Dieu qui exalte, secourt et fait triompher ses adorateurs. Je partis de là pour revenir dans mon pays et comme dans la colonne de nuée9 j’y descendis ; et j’arrivai au lieu où je demeurais, en remerciant, exaltant et louant Dieu, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Fin de cette histoire du bienheureux Jean du puits.
Montargis. — Maurice Brière.
