Chronique — chapitres XC à CX
- 01 — Chapitre XC — Après la mort du bienheureux Anastase, l’ami de Dieu, l’empereur orthodoxe, régna…
- 02 — Chapitre XCI — Il était encore arrivé, du temps de ce patriarche Timothée, dans la ville d’Alexandrie…
- 03 — Chapitre XCII — Après la mort du vénérable père Timothée, on nomma à sa place le diacre Théodose, qui…
- 04 — Chapitre XCIII — Il fut un homme nommé Romulus, qui avait fondé la grande ville de Rome ; puis un autre…
- 05 — Chapitre XCIV — Il y avait de l’incertitude au sujet du corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et l’on…
- 06 — Chapitre XCV — Maurice, successeur de Tibère, qui aimait Dieu, aimait beaucoup l’argent
- 07 — Chapitre XCVI — Une femme noble, nommée, dans la langue de la Perse, Golendouh, qui était nestorienne…
- 08 — Chapitre XCVII — Il y avait, dans une ville du nord de l’Égypte, appelée Aykelâh, qui est (appelée…
- 09 — Chapitre XCVIII — Il arriva encore sous le règne de l’empereur Maurice qu’un homme de Byzance, nommé…
- 10 — Chapitre XCIX — Au commencement de son règne, il avait ordonné par une loi d’inscrire en tête de tous…
- 11 — Chapitre C — Il arriva aussi, sous le règne de Maurice, qu’à l’orient de la ville d’Esna, qui est la…
- 12 — Chapitre CI — Sous le règne du même Maurice, la ville d’Antioche fut désolée par un grand tremblement…
- 13 — Chapitre CII — Il arriva qu’un certain magistrat nommé Eutocius ( ?), qui devait partir pour un pays…
- 14 — Chapitre CIII — Maurice avait accompli, pendant son règne, un acte louable et fait cesser certaines…
- 15 — Chapitre CIV — À cause des nombreux meurtres que commettait Phocas, il régnait une grande terreur…
- 16 — Chapitre CVI — Voici quelle était la manière d’agir du féroce Phocas
- 17 — Chapitre CVII — ……….Et ils se rendirent à Constantinople et informèrent Phocas de tout ce qui se passait
- 18 — Chapitre CVIII — Il y avait un saint vieillard, nommé Théophile le Confesseur, qui demeurait au haut…
- 19 — Chapitre CIX — Bonose, après sa fuite, resta quelques jours à Nikious avec les soldats qui lui étaient…
- 20 — Chapitre CX — Lorsque, à la suggestion de Nicétas le Patrice, les habitants accueillirent Heraclius…

Chronique — chapitres XC à CX
Jean de Nikiou · 1883 · 78 min de lecture · 5 vues
Après la mort du bienheureux Anastase, l’ami de Dieu, l’empereur orthodoxe, régna Justin le terrible, qui était l’époux de l’impératrice Euphémie ; il fut couronné de la couronne impériale d’après la décision des conseillers intimes de l’empereur. Certains disent qu’il avait été le chef de la septième assemblée ( ?) de Byzance.216 Il n’avait pas été accepté par tous les officiers (de la cour) 3 ; car il était illettré ; il n’était qu’un homme de guerre et un vaillant capitaine. C’était un homme, nommé Amantius, que les officiers (de la cour) voulaient pour régner sur eux, après l’empereur Anastase, et les conseillers avaient remis de grandes sommes d’argent à Justin, pour les distribuer au peuple et à l’armée, qui devaient acclamer le nom d’Amantius et proclamer qu’il était choisi par Dieu. Mais ceux-ci ne consentirent pas à faire ainsi. Alors les conseillers se virent forcés de nommer Justin empereur.217
Après être monté sur le trône, Justin fit mettre à mort sans qu’ils fussent coupables d’aucun crime, tous les eunuques (chambellans), parce qu’ils n’avaient pas approuvé son élévation au trône ; car il pensait qu’ils conspireraient contre lui.
Au commencement du règne de Justin, un capitaine qui inspirait la terreur et l’épouvante se souleva en Orient. C’est pourquoi l’empereur Justin rappela Vitali en, qui avait été l’ennemi de l’empereur Anastase, et le nomma générai en chef. Il changea la foi orthodoxe de l’empereur Anastase : on rejeta l’Hénoti que de l’empereur Zénon, on communiquait avec les Chalcédoniens et on accepta la lettre de Léon, qui fut insérée dans les écrits de l’Église d’Orient. Dans la première année de son règne s’éleva le grand Sévère, patriarche de la grande ville d’Antioche. Voyant le changement de la foi, le retour de Vitali en et sa rentrée en grâce auprès de l’empereur Justin, il éprouva de la crainte et se réfugia en Égypte, en abandonnant son siège. En effet, Vitali en le haïssait et avait l’intention de lui couper la langue, parce qu’il avait écrit (et prononcé) dans les églises des homélies, longues et brèves, pleines de science, contre l’empereur Léon,218 au sujet de sa doctrine perverse.
Paul, qui fut nommé patriarche à Antioche, à la place de Sévère, se rallia aux Chalcédoniens, et il y eut alors un schisme : seuls les magistrats de l’empereur communiquaient avec lui ; le peuple se détournait de lui, parce qu’il était nestorien, et ne voulait recevoir la bénédiction et le baptême que des prêtres institués en secret par le grand Sévère. Celui qui avait voulu couper la langue au grand Sévère, mourut bientôt de mort violente. La cause de la mort de Vitali en fut, lorsque l’empereur Justin l’eut investi de sa charge, qu’il songea à se révolter contre lui, ainsi qu’il avait fait contre l’empereur son prédécesseur ; alors Justin lui fit trancher la tête ; car Dieu ne tarda pas à le frapper, conformément à la parole de Sévère qui avait prédit de lui qu’il mourrait d’une mort violente.
Le patriarche Sévère composa un savant et pieux traité qu’il adressa à Caesaria la patricienne, sainte femme, instrument choisi, de la famille impériale de Rome, qui était fermement attachée à la foi orthodoxe dans laquelle elle avait été instruite par le saint patriarche Sévère. Et cet enseignement se trouve encore à présent entre les mains des moines égyptiens. Ensuite Paul le chalcédonien, (patriarche) d’Antioche, qui avait succédé à Sévère, mourut ; on nomma à sa place un autre, nommé Euphrasius, de Jérusalem. Cet homme haïssait les chrétiens attachés à la doctrine de Sévère, et beaucoup d’orthodoxes moururent pour sa doctrine.219 (Justin) amena la guerre civile dans tout l’empire romain, et l’on versa beaucoup de sang ; à Antioche, il y eut de grands troubles pendant cinq ans,220 et personne n’osa se plaindre, car on craignait l’empereur.
Plusieurs habitants notables commencèrent à élever la voix à Constantinople, en accusant Justinien le patrice, le fils de son frère, qui aidait la faction Bleue à commettre des meurtres et des vols parmi le peuple. L’empereur fit choix d’un préfet nommé Théodote de l’Orient,221 qui devait sévir contre les malfaiteurs ; et il le fit jurer de ne point les épargner. Lorsque celui-ci commença à agir à Constantinople, et qu’il punit un grand nombre de malfaiteurs, alors il fit arrêter et mettre à mort Théodose, qui était un homme fort riche ; il fit aussi arrêter Justinien le patrice et voulut le mettre à mort ; mais, comme il était tombé malade, il le relâcha.222 L’empereur, en apprenant ces faits, fut très irrité contre le préfet ; il le destitua, le chassa de Constantinople et l’exila en Orient. Théodote, craignant d’y être tué, se rendit aux lieux saints de Jérusalem et y vécut dans la retraite.223
Ensuite, l’armée et le peuple224 de Byzance s’assemblèrent et renoncèrent à l’obéissance de l’empereur. Ils adressèrent à Dieu cette prière : « Donne-nous donc un bon empereur, comme fut Anastase, sinon enlève cet empereur Justin que tu nous as donné ! » Alors l’un d’entre eux, nommé Qâmôs, se leva aux regards de tous et leur parla ainsi : Voici la parole de Dieu : Voyez, je vous aime ; pourquoi m’implorez-vous ? Voici celui que je vous ai donné et je ne vous donnerai point un autre ; car, s’il agissait selon ce qui est écrit, ce serait au tour des ennemis de l’empereur de m’implorer. C’est à cause des péchés de cette ville que j’ai choisi cet empereur, ennemi du Lien. Ainsi parle Dieu : Je vous donne des chefs selon votre cœur. L’empereur, en entendant ces paroles, fut très affligé ; cependant il cherchait à gagner la sympathie des hommes, craignant que les hauts dignitaires225 ne l’exhortassent à observer les lois de ce monde.226 Il choisit donc, de son propre mouvement, et nomma, à la place de Théodote et de Théodore, préfets dans sa capitale, Théodore et Éphrem d’Amid.227 Ceux-ci, par de grands efforts et une grande rigueur, firent cesser la guerre civile entre les citoyens, mirent fin aux hostilités et firent régner la paix.228
Mais cela ne suffisait pas encore pour que la colère de Dieu, qui avait pour cause la défaillance de l’empereur, fût détournée de la terre. Dieu envoya un cataclysme, le feu tomba du ciel sur la ville d’Antioche et s’étendait de l’église de Saint-Étienne jusqu’à la maison du maître de la milice, en long et en large, jusqu’au bain appelé…229 et jusqu’au bain de la nation des Syriens. Et en même temps les flammes surgissaient dans les contrées d’Orient et sur toutes les routes pendant six mois, et personne ne pouvait passer d’un côté à l’autre. Le feu exerçait ses ravages dans la ville (d’Antioche), et beaucoup de personnes périrent ; il prenait toujours au faîte d’une maison et la détruisait de haut en bas jusqu’aux fondements.230 Puis, sous le règne de ce même empereur, la grande ville d’Antioche de Syrie subit une (nouvelle) calamité et fut ébranlée à six reprises.
Les hommes qui restaient se consumaient dans les maisons et devinrent comme des corps sans âme. Des charbons ardents tombaient de l’air, pareils à la foudre, et embrasaient tout ce qu’ils rencontraient, et la ville d’Antioche fut détruite jusqu’à ses fondements ; le feu suivait ceux qui voulaient fuir, et ceux qui étaient dans les maisons furent consumés ; personne ne put échapper au feu, et la splendeur de la ville d’Antioche fut anéantie. Les maisons qui se trouvaient sur les hauteurs n’échappèrent pas non plus à cette catastrophe. Beaucoup d’oratoires de martyrs furent renversés, quelques-uns se séparèrent en deux, de haut en bas ; la grande église qui avait été construite sous le règne de l’empereur Constantin s’écroula. La désolation et le deuil remplissaient la ville ; le nombre d’hommes, de femmes, d’adolescents et de petits enfants, qui trouvèrent la mort, fut de deux cent cinquante mille âmes.
Le jour de la fête de l’ascension de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, une grande foule s’assembla dans l’église appelée…,231 pour célébrer une messe, à l’occasion de ce terrible événement. Beaucoup de gens qui avaient échappé à la catastrophe sortirent (de leurs refuges) pour enterrer leurs morts, et certaines femmes firent paraître leurs enfants qui étaient restés saufs. Le malheureux Euphrasius qui n’était pas digne du siège pontifical, avait péri, lui aussi, dans les flammes ; on mit à sa place, par la voie du sort, un homme, nommé Ephrem d’Amid, ville située en Mésopotamie. Lui aussi était un chalcédonien qui, comme ses prédécesseurs, persécutait les orthodoxes. La ville de Séleucie et Daphné, et toutes les villes des alentours, jusqu’à une distance de vingt milles, furent renversées.
Quiconque fut témoin de ces événements disait : Tous ces malheurs sont arrivés parce que l’on a abandonné la foi orthodoxe, et à cause de l’injuste expulsion du patriarche Sévère, à cause des actions tyranniques de l’empereur Justin et à cause de sa renonciation à la foi orthodoxe des pieux empereurs ses prédécesseurs ; voilà les causes de cette catastrophe et de cette calamité. En apprenant ces événements, l’empereur Justin déposa la couronne ainsi que la robe impériale ; il versa des larmes et gémit, et il cessa de se rendre au théâtre. Le jeudi de Pâques il alla en grand deuil, du palais impérial à l’église, marchant sur le sol, les pieds nus. Le peuple et le Sénat se lamentaient et gémissaient en versant d’abondantes larmes. L’empereur donna beaucoup d’or, pour reconstruire les églises et les villes qui avaient été détruites ; aucun empereur, avant lui, n’en avait donné autant que lui.
Il arriva encore sous son règne que les Lazes, qui étaient sous la domination des Perses et qui avaient embrassé la religion de leurs idoles, vinrent trouver Justin et devinrent chrétiens. C’est à la mort du roi de Perse232 qu’ils reçurent la grâce du ciel, la croyance dans le fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Alors ils s’étaient rendus à Constantinople, auprès de l’empereur Justin, et lui avaient dit : Nous désirons que tu nous fasses chrétiens, comme tu l’es toi-même, et nous deviendrons les sujets de l’empire romain. Justin les accueillit avec joie et les fit baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Trinité consubstantielle. Il distingua particulièrement leur chef, le revêtit, après qu’il eut été baptisé, d’une robe d’honneur, lui rendit des honneurs royaux et lui donna pour épouse la fille d’un grand dignitaire, nommé Ionios ; puis il le renvoya dans son pays avec de grands égards.
Lorsque Cabadès, roi de Perse, connut ces circonstances, il en éprouva un grand chagrin, députa à l’empereur Justin des ambassadeurs et lui fit dire : « Il y avait entre nous paix et amitié ; voilà que maintenant tu viens de faire acte d’hostilité en détournant le roi des Lazes qui, de tout temps, a été sous notre domination, et non sous la domination romaine. » L’empereur Justin, ayant pris connaissance de ce message, lui écrivit une réponse en ces termes : « Nous n’avons détourné personne de ta domination. Mais, comme un homme, nommé Tzathius, est venu humblement nous prier de le délivrer de l’erreur qu’il suivait, c’est-à-dire Terreur des démons, de la religion des païens et des sacrifices impurs, et qu’il a demandé de devenir chrétien, pouvais-je, moi, repousser quelqu’un qui veut venir au vrai Dieu, le créateur de l’univers ? Lorsqu’il fut devenu chrétien et digne de recevoir les saints mystères, nous l’avons laissé partir pour son pays.233 »
À la suite de cet événement, il y eut des hostilités entre les Romains et les Perses. L’empereur Justin demanda à [Ziligdès], roi des Huns, d’être son allié dans la guerre ; il lui fit des dons nombreux et lui fit promettre par un serment solennel de l’assister fidèlement ; mais ce roi, infidèle à son serment, alla rejoindre Gabadès, le roi de Perse, avec vingt mille guerriers, conclut une alliance avec lui et se joignit à lui. Cependant les chrétiens avaient l’assistance divine, qui les défend toujours contre leurs ennemis. Lorsque les Perses se préparaient à livrer bataille, l’empereur Justin envoya au roi des Perses le message suivant : « Certes il conviendrait que nous fussions frères amicalement et que nos ennemis ne pussent pas se railler de nous.
Or nous voulons t’avertir que Ziligdès, le Hun, a reçu de nous de grandes sommes pour nous prêter aide pendant la bataille ; et voici maintenant qu’il s’est joint à toi, ayant l’intention de te trahir ; pendant la bataille il passera de notre côté et tournera ses armes contre les Perses. À présent, qu’il en soit comme tu dis : qu’entre nous, il n’y ait plus d’hostilités, mais la paix. Cabadès, le roi des Perses, ayant reçu ce message, interrogea Ziligdès et lui dit : Est-il vrai que tu aies reçu de l’argent des Romains pour les aider contre les Perses ? Ziligdès l’avoua. Alors Cabadès, fort irrité, ordonna sur-le-champ de lui trancher la tête ; car il croyait qu’il avait agi ainsi dans une intention de trahison. Puis il envoya des soldats contre les vingt mille hommes qui étaient venus avec lui ; ces hommes furent massacrés et il n’en échappa qu’un petit nombre, qui retournèrent honteusement dans leur pays. À partir de ce jour, l’accord régna entre Cabadès, roi de Perse, et Justin, empereur de Rome.234
Mais le règne de Justin ne dura pas longtemps après la conclusion de cet accord. Dans la neuvième année de son règne, il tomba gravement malade : une blessure à la tête,235 produite par une flèche, qu’il avait reçue dans la guerre, se rouvrit et il en demeura pendant longtemps malade sans pouvoir être guéri. Pendant sa maladie, il nomma empereur le fils de son frère, le couronna de la couronne impériale et le chargea de toutes les affaires de l’État ; puis il mourut.236
Justinien, après avoir pris le gouvernement, résida à Constantinople avec sa femme Théodora. Il prit d’excellentes mesures, et les gens turbulents se cachèrent devant lui. Il éleva partout des églises, des hospices pour les voyageurs, des maisons pour l’entretien des vieillards, des hôpitaux pour les malades, des maisons pour les orphelins, et beaucoup d’autres établissements du même genre ; il restaura plusieurs villes qui avaient été détruites, et distribua de grandes sommes d’argent, toutes choses qu’aucun des empereurs, ses prédécesseurs, n’avait faites comme lui.237
Càbadès, le roi de Perse, se disposait à attaquer le roi des Lazes, parce que celui-ci avait prêté son concours aux Romains et qu’il avait embrassé leur religion et était devenu chrétien. (Le roi des Lazes) écrivit à l’empereur Justinien et lui demanda aide, en faisant valoir sa croyance en Jésus-Christ. Justinien lui expédia immédiatement de nombreuses troupes commandées par trois généraux, à savoir : Bélisaire, Cérycus et Irénée, qui devaient lui prêter aide. Lorsqu’on livra bataille, beaucoup de Romains furent tués ; car (les généraux) étaient en désaccord entre eux. L’empereur, à cette nouvelle, fut très irrité, et fit partir le général Pierre avec un grand nombre d’archers. Pierre, placé à la tête des généraux romains, se joignit aux Lazes. Ils livrèrent bataille aux Perses et en tuèrent alors un grand nombre.238
L’empereur Justinien aimait Dieu de tout son cœur et de toute son âme. Il y avait un magicien nommé Masédès, qui demeurait dans la ville de Byzance, entouré d’une bande de démons qui étaient ses ministres. Tous les fidèles le fuyaient et évitaient tout contact avec lui. Ce magicien ordonna aux démons d’infliger aux hommes des fléaux. Ceux qui vivaient sans remède de l’âme et qui ne s’occupaient que de théâtre et de courses, et surtout certains notables de la ville, à savoir Addaeus et Aetherius,239 les patrices, tenaient cet ennemi de Dieu en grande estime. Ces mêmes patrices parlaient de ce magicien à l’empereur en lui disant : Cet homme, après avoir amené la ruine des Perses, donnera la victoire aux Romains ; il sera utile, par ses pratiques, à l’empire romain, maintiendra le peuple et fera rentrer facilement l’impôt ; il enverra chez les Perses des démons, ôtera la force à leurs hommes de guerre, par des fléaux de toutes sortes, et fera triompher les Romains sans combat.
L’empereur, demeurant inébranlable, se moquait de ces serviteurs de démons ; cependant il désirait connaître leurs manœuvres, et Masédès exécutait les maléfices, ainsi que lui avaient dit ces patrices. Lorsque l’empereur les connut, il les railla et leur parla ainsi : Je ne veux pas de la magie et des sortilèges que tu pratiques et par lesquels tu crois être utile à l’État. Moi, Justinien, empereur chrétienne triompherais avec l’aide des démons ! Non, mon secours vient de Dieu et de mon Seigneur Jésus-Christ, créateur des cieux et de la terre ! En conséquence, il chassa ce magicien et ses amis ; car sa confiance était toujours en Dieu. Quel que temps après, l’empereur obtint de Dieu la victoire : alors il ordonna de brûler ce magicien.
Les Perses, renouvelant les hostilités contre les Romains, demandèrent aux Huns d’envoyer contre eux vingt mille guerriers. Il y avait, dans le pays des Huns extérieurs,240 une femme vaillante, nommée, dans la langue des barbares, Boarex. Cette femme, qui était veuve, était douée d’une grande sagesse ; elle avait deux jeunes fils, et des milliers de guerriers Huns lui obéissaient ; elle exerçait le pouvoir depuis la mort de son mari, nommé Balach. Elle vint trouver Justinien, l’empereur chrétien, et lui offrit une grande quantité d’or, de l’argent et des pierres précieuses. L’empereur lui ordonna de s’opposer à deux chefs, qui avaient l’intention de s’allier aux Perses, pour attaquer les Romains. Ces chefs s’appelaient Styrax et Glonès. Cette femme les ayant rencontrés, alors qu’ils allaient rejoindre les Perses, les attaqua, les vainquit, et tua Glonès sur le champ de bataille, ainsi que ses gens. Quant à Styrax, elle le prit vivant, le fit enchaîner et l’envoya à Constantinople, où il fut attaché au gibet et crucifié.
Ensuite un homme du pays des Huns, nommé Gordas, vint trouver l’empereur Justinien, reçut le baptême et devint chrétien. L’empereur Justinien fut son parrain, le combla d’honneurs et le renvoya dans son pays ; cet homme devint vassal de l’empire romain. De retour dans son pays, il parla à son frère des dons qu’il avait reçus de l’empereur, et alors son frère devint également chrétien. Puis Gordas prit toutes les idoles que les Huns adoraient, les Brisa en morceaux en enleva l’argent dont elles étaient recouvertes, et les brûla. Les habitants du pays des Huns, qui étaient des barbares, très mécontents, se soulevèrent contre lui et le tuèrent. En recevant cette nouvelle, l’empereur Justinien se mit en route pour leur porter la guerre. Il envoya un grand nombre de vaisseaux par la mer du Pont avec beaucoup de guerriers scythes et goths, donnant le commandement de ces vaisseaux à un vaillant général nommé Godilas ; quant aux cavaliers, il les fit partir par la voie de terre, ainsi qu’une nombreuse armée, sous le commandement de Baduarius. Les habitants du pays des Huns, en apprenant cette expédition, s’enfuirent et se cachèrent. L’empereur occupa leur pays et renouvela la paix avec eux.
En ces temps régna, dans le pays des Huns, un homme nommé Graetis,241 qui vint trouver l’empereur Justinien et devint chrétien, lui et tous ses parents et ses officiers. L’empereur le combla de présents et le renvoya dans son pays avec honneur, comme vassal de l’empire romain.
Sous le règne de l’empereur Justinien, il y eut une guerre entre les Indiens et les Ethiopiens. Le roi des Indiens se nommait Endâs ; il adorait l’étoile appelée Saturne. Le pays des Ethiopiens n’était pas éloigné de l’Égypte ; il comprenait trois États d’Indiens et quatre États d’Abyssins, situés au bord de l’Océan, vers l’Orient. Les marchands chrétiens qui traversaient le pays des adorateurs des astres et (le pays) des Juifs242 que nous avons précédemment mentionnés, avaient à subir de grandes vexations. Damnus, le roi des Juifs, quand les marchands chrétiens pénétraient chez lui, les tuait et s’emparait de leurs biens, disant : Puisque les Romains oppriment et tuent les Juifs, je tuerai, moi aussi, tous les chrétiens qui me tomberont entre les mains.
En conséquence, tout commerce cessa et disparut de l’Inde intérieure. Le roi des Nubiens,243 ayant eu connaissance de ces faits, envoya au roi des Juifs le message suivant : « Tu as mal agi en tuant les marchands chrétiens, et tu as porté préjudice à mon État et aux États d’autres (rois), soit voisins, soit éloignés de moi. » Ayant reçu ce message (le roi des Juifs) se mit en campagne contre lui. Lorsque les deux adversaires furent en présence, le roi des Nubiens s’écria : « Si Dieu me donne la victoire sur ce Juif Damnus, je deviendrai chrétien ! » Puis, en livrant bataille au Juif, il le vainquit et le tua, et il s’empara de son État et de ses villes. Alors il envoya des messagers à Alexandrie, auprès des Juifs et des païens,244 faisant demander, en même temps, aux gouverneurs romains de lui envoyer, de l’empire romain, un évêque qui donnerait le baptême et enseignerait les saints mystères chrétiens à tous les Nubiens et à ceux d’entre les Juifs qui avaient survécu.
L’empereur Justinien, informé de cette demande, ordonna de lui accorder tout ce qu’il demandait et de lui envoyer des prêtres et un évêque d’entre les clercs du saint patriarche Jean. C’était un homme chaste et pieux. Telle fut l’origine de la conversion des Ethiopiens, sous le règne de l’empereur Justinien.245
Il arriva encore sous son règne que le roi du Hedjaz, nommé Al-mondar se mit en campagne, envahit la Perse et la Syrie, y commit de grandes déprédations, s’avança jusqu’à la ville d’Antioche, tua beaucoup d’habitants et brûla la ville nommée Chalcis et d’autres villes du canton de Sinnium et du canton de Cynegia. L’armée d’Orient marcha immédiatement contre les envahisseurs, qui ne tinrent pas devant elle ; ils rentrèrent dans leur pays, en emportant un nombreux butin.246
Sous le règne de l’empereur Justinien, il y eut aussi un grand tremblement de terre en Égypte. Beaucoup de villes et de villages furent engloutis dans l’abîme. Ceux qui habitaient le désert247 priaient et imploraient Dieu, dans les larmes et dans le deuil, à cause de ce grand désastre. Après un an, le fléau cessa et les secousses, qui s’étaient fait sentir partout, s’arrêtèrent. Les Égyptiens célèbrent la mémoire de ce jour chaque année, le dix-septième jour de teqemt. Le souvenir de cette calamité nous a été conservé par nos pères, les moines égyptiens, les théophores ; car ce cataclysme avait pour cause le changement de la foi orthodoxe par l’empereur Justinien, qui était encore plus tyrannique que le frère de son père, son prédécesseur.248
Justinien ordonna aux Orient aux d’inscrire les noms (des évêques) du concile de Chalcédoine, alors qu’on avait exilé le patriarche Sévère, dans les diptyques de l’Église : usage qui n’existait pas et dont il n’est question ni dans les canons des apôtres ni dans les conciles des Pères subséquents ; on ne devait mentionner aucun concile dans la messe. Justinien seul établit cette coutume dans tout son empire, et il fit inscrire les noms des évêques du concile de Chalcédoine.249 Anthime, patriarche de Constantinople, Acacius, qui fut patriarche au temps de l’empereur Zénon, et Pierre, patriarche d’Alexandrie, furent excommuniés, et il fit effacer leurs noms des diptyques ; il abolit l’Hénoti que de l’empereur Zénon, proscrivit le nom du patriarche Abbâ-Sévère dans toute la province d’Antioche et dans toutes les provinces adjacentes, défendant de le mentionner dans les diptyques de l’Église et ordonnant de le maudire, et empêcha les habitants d’Alexandrie de se désaltérer à la source de la doctrine de Dioscure.
A Dioscure avait succédé le patriarche Timothée. L’empereur Justinien avait donné le siège pontifical aux Chalcédoniens ; mais l’impératrice Théodora, sa femme, l’ayant sollicité en faveur de Timothée, patriarche d’Alexandrie, il le laissa à cause d’elle sur son siège. Elle l’appelait « Père spirituel. »
Du temps de ce saint père, l’empereur Justinien envoya à Alexandrie des troupes nombreuses, qui bloquèrent la ville et voulurent y faire un grand massacre. Le patriarche Timothée députa plusieurs anachorètes et ascètes, afin d’intercéder auprès de l’empereur en faveur de l’Église, et afin de le prier pour qu’il n’y eût pas de massacre dans la ville, que l’on ne répandît pas le sang innocent et que les habitants pussent demeurer dans la foi de leurs pères. L’empereur, en recevant ce message, accorda la requête sur l’intercession de l’impératrice Théodora, qui lui était chère, et il envoya à l’armée l’ordre de retourner dans la province d’Afrique. Le patriarche Timothée continuait à demeurer dans son palais, fidèle à sa foi orthodoxe. L’empereur envoya ensuite à Alexandrie, un cubiculaire nommé Calotychius. En cette année l’empire romain avait mille deux cent quatre-vingt-sept ans d’existence. La ville fut tranquille pendant quelque temps. Puis le vénérable père Timothée mourut entouré de vénération.250
