Traité de la Musique
- 01 — Livre premier — L’auteur, dans le premier livre, définit la musique ; il traite des différentes espèces…
- 02 — Chapitre premier — L’art de déterminer la juste étendue des sons dépend de la musique et non de la grammaire
- 03 — Chapitre II — Définition de la musique et de la modulation
- 04 — Chapitre III — Qu’entend-on par bien moduler et pourquoi ce mot est-il nécessaire a la définition ?
- 05 — Chapitre IV — En quoi le mot science entre-t-il nécessairement dans la définition de la musique
- 06 — Chapitre V — Le sentiment musical vient-il de la nature ?
- 07 — Chapitre VI — Les chanteurs de théâtre ignorent la musique
- 08 — Chapitre VII — Des termes longtemps et non longtemps
- 09 — Chapitre VIII — Du temps plus ou moins long dans le mouvement
- 10 — Chapitre IX — Des mouvements rationnels ou irrationnels, connumérés ou dinumérés
- 11 — Chapitre X — Des mouvements compliqués et sesquialtéres
- 12 — Chapitre XI — Comment un mouvement et un nombre sont bornés dans leur accroissement a l’infini et reçoivent une forme déterminée. — Système décimal
- 13 — Chapitre XII — Pourquoi, dans la numération, va-t-on de 1 a 10 et revient-on de 10 a 1
- 14 — Chapitre XIII — Du charme des mouvements proportionnés, en tant qu’il est apprécié par l’oreille
- 15 — Chapitre premier — Points de vue différents du grammairien et du musicien dans l’appréciation de la quantité des syllabes
- 16 — Chapitre II — Le grammairien juge d’un vers d’après l’autorité, le musicien, d’après la raison et l’oreille
- 17 — Chapitre III — Durées des syllabes
- 18 — Chapitre IV — Des pieds de deux syllabes
- 19 — Chapitre V — Des pieds de trois syllabes
- 20 — Chapitre VI — Pieds de quatre syllabes
- 21 — Chapitre VII — Le vers est composé d’un nombre déterminé de pieds, comme le pied l’est d’un nombre déterminé de syllabes
- 22 — Chapitre VIII — Noms des divers pieds
- 23 — Chapitre IX — De la construction des pieds
- 24 — Chapitre X — L’ampribraque, soit seul, soit mêlé a d’autres pieds, ne peut former de vers. Du levé et du posé
- 25 — Chapitre XI — Du mélange rationnel des pieds
- 26 — Chapitre XII — Des pieds de six temps
- 27 — Chapitre XIII — Comment on peut changer l’ordre des pieds sans troubler l’harmonie
- 28 — Chapitre XIV — Des pieds susceptibles de se mêler entre eux
- 29 — Chapitre I — Définition du rythme et du mètre
- 30 — Chapitre II — De la différence entre le mètre et le vers
- 31 — Chapitre III — Du rythme composé de pyrrhiques
- 32 — Chapitre IV — Du rythme continu
- 33 — Chapitre V — Y a-t-il des pieds de plus de quatre syllabes ?
- 34 — Chapitre VI — Aucun pied, de plus de quatre syllabes, ne peut constituer un rythme qui porte son nom
- 35 — Chapitre VII — De l’espèce et du nombre des pieds qui constituent le moindre mètre
- 36 — Chapitre VIII — De la valeur des silences dans les mètres. Définition du mètre
- 37 — Chapitre IX — Du nombre de temps et de pieds auquel s’arrête le mètre
- 38 — Livre quatrième — Suite du livre précédent. Du mètre
- 39 — Chapitre premier — Pourquoi la dernière syllabe d’un mètre est-elle indifférente ?
- 40 — Chapitre II — Du nombre de syllabes dont se compose le moindre mètre pyrrhique. — De la durée du silence qu’il comporte
- 41 — Chapitre III — Variétés du mètre pyrrhique
- 42 — Chapitre IV — Du mètre iambique
- 43 — Chapitre V — Du mètre trochaïque
- 44 — Chapitre VI — Du mètre spondaïque
- 45 — Chapitre VII — Du tribraque : Combien de mètres peut-il former
- 46 — Chapitre VIII — Du dactyle
- 47 — Chapitre IX — Du bacchius
- 48 — Chapitre X — Que faut-il ajouter, avant le silence, a un pied déjà complet ?
- 49 — Chapitre XI — L’iambe ne va pas bien après le ditrochée
- 50 — Chapitre XII — Total des mètres
- 51 — Chapitre XIII — Méthode pour battre la mesure des métres et pour interposer les silences
- 52 — Chapitre XIV — Suite de l’interposition des silences dans la mesure des mètres
- 53 — Chapitre XV — Suite de l’interposition de silences dans le mètre
- 54 — Chapitre XVI — Du mélange et de l’assemblage des pieds
- 55 — Chapitre XVII — De la combinaison des mètres
- 56 — Livre cinquième — Du vers
- 57 — Chapitre premier — Différence du rhythme ; Du mètre et du vers
- 58 — Chapitre II — Les mètres susceptibles de se diviser en deux parties sont plus parfaits que les autres
- 59 — Chapitre III — Étymologie du mot vers
- 60 — Chapitre IV — De la fin du vers
- 61 — Chapitre V — Fin du vers héroïque
- 62 — Chapitre VI — Suite du chapitre précédent
- 63 — Chapitre VIII — Rapport entre les membres de 5 et de 7 demi-pieds
- 64 — Chapitre IX — Des membres composés de 6 et de 7 demi-pieds, de 8 et de 7, de 9 et de 7
- 65 — Chapitre X — De l’excellence des vers de six pieds : Perfection incomparable du vers héroïque et iambique, parmi les vers de six pieds
- 66 — Chapitre XI — De la manière la plus exacte de mesurer les vers de six pieds
- 67 — Chapitre XII — De la raison pour laquelle les vers senaires sont supérieurs a tous les autres
- 68 — Chapitre XIII — Épilogue
- 69 — Chapitre ier — De la fin qu’on s’est proposée dans les livres précédents
- 70 — Chapitre III — Des rapports d’harmonie qui naissent de la prononciation ou qui se conservent dans la mémoire
- 71 — Chapitre IV — Des rapports d’harmonie qui se rattachent au jugement : Quelle est, parmi les différentes especes d’harmonie, la plus parfaite
- 72 — Chapitre V — L’ame est-elle modifiée par le corps ? Comment sent-elle ?
- 73 — Chapitre VI — Des trois dernières espèces de nombres ordre et nom de toutes les espèces
- 74 — Chapitre VII — Les nombres de jugement sont-ils éternels ?
- 75 — Chapitre VIII — Tous les nombres sont soumis au contrôle des nombres de jugement
- 76 — Chapitre IX — Il y a dans l’ame d’autres nombres supérieurs aux nombres de jugement
- 77 — Chapitre X — Du rôle que joue la raison dans l’étude de la musique dont le charme tient exclusivement a un rapport d’égalité
- 78 — Chapitre XII — Des nombres spirituels et éternels
- 79 — Chapitre XIII — De la manière dont l’ame se détourne de l’immuable vérité
- 80 — Chapitre XIV — L’ame s’élève a l’amour de Dieu par la connaissance de l’ordre et de l’harmonie qu’elle goute dans les choses
- 81 — Chapitre XV — L’ame accomplira en paix les mouvements du corps après la résurrection : La perfection de l’ame consistera alors en quatre vertus
- 82 — Chapitre XVI — Comment ces quatre vertus [^2] sont l’apanage des bienheureux
- 83 — Chapitre XVII — Des harmonies auxquelles l’ame pécheresse donne naissance et de celles qui la dominent. — Conclusion de l’ouvrage

Traité de la Musique
Saint Augustin · 333 min de lecture · 14 vues
ŒUVRES COMPLÈTES DE SAINT AUGUSTIN, Traduites pour la première fois en français sous la direction de M. POUJOULAT & DE M. L’ABBÉ RAULX, aumônier de l’asile de Fains. Tome III, p. 393-490
Le traité de la musique se divise en deux parties:l’une, toute technique, renferme une exposition complète des règles de la Rhytmi que et de la métrique ; elle comprend les cinq premiers livres : l’autre, plus philosophique, forme en quelque sorte la morale de l’ouvrage ; l’auteurs analysant les mouvements du cœur et de l’esprit humain, les mouvements des corps et de l’univers, remonte d’harmonie en harmonie, comme par une échelle mystique, jusqu’à l’harmonie éternelle et immuable, Dieu, principe de tous les mouvements et auteur de la loi qui les assujettit à l’ordre, en d’autres termes auteur de l’harmonie à tous ses degrés. Cette partie ne comprend qu’un seul livre ; c’est le plus célèbre.
La première partie est une suite de préceptes, à part quelques détails gracieux, quelques réflexions profanes qui révèlent dans le métricien, tout occupé, ce semble, à mesurer des syllabes, le vigoureux philosophe et le brillant orateur : mais elle offre au plus haut degré l’intérêt qu’elle comportait. Nulle part l’alliance de la poésie et de la musique, ce problème si agité par les érudits, n’apparaît sous une forme plus simple ; on ne scande pas, on entend, j’allais dire, on chante le vers antique ; les iambes, les spondées, les dactyles font place à des mesures musicales dont la raison et l’oreille sont juges ; et cette harmonie n’est pas aussi perdue qu’on le croit : elle a laissé des traces et comme un écho dans la mélopée de nos églises. Dès le début de l’ouvrage, il s’élève entre le Maître et l’élève une discussion en apparence plus métaphysique que musicale ; mais qu’on ne s’y trompe pas, elle découvre les principes qui ont dirigé l’auteur, dans la composition de son traité ; elle en contient toute la substance. Il s’agit de définir la musique, telle que l’auteur la comprend et veut la faire comprendre.
La musique a pour objet de déterminer les
1. Voir hist. Dᵉ S. Aug. chap. VIII, pag. 48 ; Rét. liv. I, ch. VI.
durées successives qui divisent un mouvement et le rapport qui les ordonne entre elles. Je dis mouvement en général ; la danse comme le chant est du domaine de la musique : car la danse consiste en des mouvements susceptibles de se mesurer et de se résoudre en cadences régulières ; les sons ne forment également un accord musical que parce qu’ils sont susceptibles de se diviser en intervalles réguliers que l’on peut mesurer par un battement. La Musique est donc la science des belles modulations ou des mouvements bien ordonnés ; pour découvrir la succession de ces mouvements et leur symétrie, le musicien doit remonter jusqu’à la théorie des nombres, examiner leurs rapports et leur progression : c’est sur ce modèle qu’il détermine l’échelle des sons et leurs différentes combinaisons. Les nombres sont le symbole de l’accord musical ; ils le représentent au même titre que les mots expriment la pensée, et les plaisirs de l’oreille supposent des rapports tout mathématiques. On reconnaîtra sans peine ici les principes du système musical tel que l’ont fondé en Grèce les Pythagoriciens.
La musique est donc une science : elle repose sur une théorie absolue, celle des nombres. Elle n’est pas, comme la prosodie, un ensemble de connaissances tout empiriques et par là elle se distingue de la grammaire qui, pour fixer la quantité des syllabes, se borne à consulter l’usage et l’exemple des grands poètes. Comme ses principes, sa méthode est toute rationnelle : elle déduit des rapports numériques, par une conséquence nécessaire, les rapports qui flattent l’oreille. On comprendra dès lors la portée des passages fort nombreux où l’auteur réclame, au none de la raison, contre la routine des grammairiens : on ne s’étonnera plus de le voir apprendre la musique à un élève qui ignore les règles de la quantité. Les mots et leur quantité représentent des notes, les pieds, des mesures musicales.
Les histrions et les danseurs de métier sont-ils des musiciens ? Non, l’auteur les exclut du choeur des musiciens, au même titre que Platon bannit les poètes de sa république ou refuse le nom d’orateurs à ces discoureurs qui ne savent pas allier la philosophie à l’éloquence. Leur art n’est qu’une pure imitation : la science et ses principes éternels leur échappent. Ils sont artistes, à peu près comme le rossignol ; ce sont des gosiers sonores que l’exercice assouplit et que fait mouvoir l’amour d’un vil salaire ou de vains applaudissements.
Telles sont les conclusions de cette longue discussion où l’on retrouve la dialectique, les principes et parfois la grâce des dialogues de Platon.
Entrant alors dans les détails de son sujet, l’auteur fixe d’après les propriétés même des nombres, les durées dans le mouvement, leur progression, leurs rapports ; il détermine les limites où s’arrêtent ces mouvements susceptibles, comme les nombres qui les expriment, de s’étendre à l’infini. Cette discussion en apparence subtile ou aride met dans tout son jour le système pythagoricien sur les lois mathématiques des soirs et des accords : à ce titre, elle offrira le plus vif intérêt à tous ceux qui voudraient étudier le principe du pythagorisme en dehors de ses applications erronées à la morale ou à la métaphysique, je veux dire dans sa simplicité première et dans sa pureté.
Accoutumés à scander, nous ne voyons dans les pieds que des combinaisons de brèves et de longues plus ou moins artificielles. Il n’en est rien : « Les pieds, selon l’expression de M. Vincent 1, sont identiquement la même chose que nos mesures musicales. » Ils se composent de temps rendus sensibles à l’oreille par le battement de la mesure. Le mélange des pieds rie peut avoir lieu qu’à la condition qu’ils offrent des durées égales et qu’ils se mesurent par le même battement. L’amphibraque ne peut se combiner avec aucun autre pied parce que, divisé dans un rapport de 3 à 1, il trouble le battement de la mesure et comme dit l’élève, écorche les oreilles. En résumé, le pied exprime une mesure musicale dont les syllabes sont les notes, et la combinaison des pieds doit se faire dans un rapport tel que le levé et le posé, le temps faible et le temps fort, reviennent à des intervalles constants et réguliers.
Ce partage du pied en levé et en posé, caractérise essentiellement le rythme, qui n’est qu’une suite de mesures musicales sans fin déterminée. Les hymnes de Pindare, les choeurs des tragiques sont en général des rythmes où les paroles se succèdent selon les exigences de l’air créé ou adopté par le poète. La théorie du rythme, telle qu’on la trouve dans saint Augustin, précise, lumineuse et manifestement appuyée sur une connaissance profonde des conditions de la poésie lyrique dans l’antiquité, offre, selon nous, les véritables principes pour apprécier cette poésie, aujourd’hui assez obscure et par là même difficile à goûter. Nous sentons l’harmonie de Virgile qui peut se flatter de sentir celle de Pindare ? C’est qu’il y a dans les vers de Virgile une cadence tout à fait étrangère aux rythmes de Pindare.
Nous n’avons plus, si j’ose ainsi parler, que le libretto des odes de ce grand musicien. Le mouvement, là passion, la clarté même que le chant répandait à travers ses paroles, comme un souffle puissant, ont disparu pour nous avec la musique. Pindare a eu le sort de ces statues de la Grèce, qui, transportées sous un climat étranger, perdent avec la transparente lumière du ciel oriental la grâce de leurs proportions et le mouvement de leurs traits. La véritable traduction de Pindare serait une traduction en musique. Loin de nous sans doute la pensée d’assimiler à un faiseur de libretto moderne, un Pindare, un Sophocle ! Mais nous ne pouvons nous résoudre à attribuer uniquement à l’inspiration « leur beau » désordre, » ces tours brusques, ces alliances de mot hardies, cette absence de transition, qui déconcertent le grammairien. La musique animait les paroles ; elle les interprétait à l’oreille et au ceeur, comme elle interprète dans nos églises la sublime terreur du Dies irae.
Qu’on lise saint Augustin : le rôle tout secondaire de la parole dans le rythme est tellement un principe à ses yeux, qu’il nous avertit de faire abstraction des mots pour ne considérer que les sons, et que les exemples qu’il donne offrent plutôt un son agréable à l’oreille qu’un sens clair à l’esprit, tant il est vrai que le poète lyrique, dans l’antiquité, n’aurait jamais marché, comme dit Bossu et 1, par vives et impétueuses saillies, s’il n’avait été soutenu et guidé dans ses élans par les mouvements réguliers et « bien ordonnés » de la musique.
Le mètre se distingue du rythme en ce qu’il ad. met une fin déterminée, au déjà de laquelle il recommence. Nous n’insisterons pas sur cette dis. tinction malgré son importance : nous voulons appeler l’attention du lecteur sur la manière dont l’auteur enseigne à mesurer le mètre par le battement.
Son système est fort simple et repose sur ce principe : chaque mètre a un pied principal, c’est-à-dire, une mesure fondamentale composée d’un nombre de temps déterminé. Cette mesure, une fois reconnue et adoptée doit se retrouver partout : si un ou plusieurs temps manquent, on les remplace par des silences dont le battement fait sentir la durée. C’est ainsi que dans la musique moderne on remplace les notes par des pauses, des demi-pauses ou des soupirs. Par exemple, ce mètre :
segetes meus labor peut se mesurer de deux façons différentes ; cela dépend du pied que l’on choisit pour mesure
1Hist. universelle : définition de l’ode sacrée qui, elle aussi, était un rythme.
fondamentale. Adopte-t-on le diiambe (U¯¯U¯¯) ? On trouve segetes | meus labor. Mais le diiambe ayant 6 temps et segetes étant un anapeste ou pied de 4 temps, il faut remplir les deux temps vides par un silence d’égale durée. La mesure est alors de 6 temps pour chaque pied.
Veut-on, au contraire, prendre pour point de départ le ditrachée (¯¯U¯¯U) on aura : Sege tes meus la | bor : en revenant de la fin du mètre, c’est-à-dire, la syllabe bor, au commencement, Sege, on ne trouve que 4 temps ; il faut donc un silence de 2 temps. Marquons,si on nous le permet, les silences, par des soupirs 7, signe qui, dans la Musique moderne, équivaut à une brève ou à un temps, nous verrons de nos propres yeux l’égalité de ces deux mesures :
Segetes meus labor 7 7 |
Malgré la routine, l’auteur mesure l’hexamètre par anapestes, ce qui met les accents en relief, chose si importante dans le vers, qu’il soit français, grec ou latin
Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris.
La fin rapprochée du commencement formant 4 temps et la mesure fondamentale étant l’anapeste ou 4 temps, il n’y aura pas de silence complémentaire >
On remarquera que l’hémistiche est le trait distinctif du vers ancien. Le vers n’est vers que parce qu’il admet une coupure qui le partage en deux membres, liés entre eux par le rapport d’égalité le plus étroit. Augustin. trouve un rapport d’égalité merveilleux dans les deux membres du vers Hexamètre qui ont un nombre de demi-pieds tel que si on les élève au carré, on obtient le nombre identique de 25. Les anciens étaient bien plus que nous, sensibles à ces propriétés des nombres qui peuvent devenir, en musique, une jouissance pour l’esprit et doubler ainsi le plaisir de l’oreille. On ne voit pas sans surprise que les critiques si nombreuses et si mal fondées qu’on a faites de notre Alexandrin, s’appliquent en grande partie à l’Hexamètre Latin : lui aussi est partagé en deux-hémistiches et cela, dit notre auteur, d’un bout à l’autre de l’Enéi de.
Si saint Augustin s’est brouillé il y a tant Dᵉ siècles avec les Romantiques, j’ai bien peur que leur système, qui consiste à mettre l’Alexandrin en pièces sous prétexte d’en rompre la monotonie, ne réponde ni aux besoins de l’oreille, ni « aux propriétés essentielles des nombres » et de l’harmonie. C’est ainsi que l’on retrouve les lois de l’esprit humain sous les formules du philosophe : son ouvrage n’a pas vieilli, parce que la raison et les principes de l’art ne vieillissent jamais. Nous arrivons au VIe livre : et nous nous empressons d’offrir au lecteur « une planche sur cette mer immense, » tune analyse fidèle et enthousiaste de M. Villemain 1. La partie esthétique de ce beau livre y est saisie dans toute son élévation. Le lecteur nous permettra donc d’insister sur la partie philosophique et d’y appeler son attention.
Devancier de Descartes et de Malebranche qui ont creusé un abîme entre le corps et l’âme, Augustin, guidé par le sens chrétien, refuse au corps le pouvoir de modifier l’âme. Le corps ne produit pas dans l’âme une impression, une peine, un plaisir, non ; à propos des impressions que le corps reçoit du dehors ou des modifications qu’il éprouve dans ses organes, l’âme devient attentive, prend conscience des mouvements corporels, et, selon qu’elle s’y associe ou qu’elle s’y oppose, qu’elle s’y conforme ou qu’elle y résiste, elle ressent de la peine ou du plaisir. La peine est une fonction pénible des organes remarquée par l’âme, le plaisir, une opération facile dont elle a conscience. Cette théorie est d’autant plus originale que d’ordinaire, on regarde l’âme comme purement passive dans le phénomène de la sensation : Augustin n’y voit qu’un mode de l’activité de l’âme, une réaction contre les impulsions venues du dehors et auxquelles l’âme reste libre de s’associer.
Il rattache sa théorie au dogme chrétien du péché originel. Dans l’état de grâce et de félicité, le corps était en parfaite union avec l’âme : l’âme ne prêtait aucune attention à ses mouvements et était tout entière tournée vers Dieu, son Seigneur, elle était insensible au même titre que nous le sommes encore, quoique d’une manière infiniment moins parfaite, dans la santé. Car, dans la santé, le jeu des organes est si régulier, si facile, que l’âme ne s’en occupe pas et peut se livrer sans distraction comme sans peine, à la contemplation de la vérité. Mais, par une conséquence du péché, la chair n’obéit plus qu’à l’aiguillon du plaisir : l’âme, contrainte de fixer son attention sur ces mouvements de concupiscence, ou lutte péniblement pour y résister, ou se laisse entraîner et préfère à l’insensibilité ou apathie, qui est la suite de la santé, le désordre des voluptés.
De ce point de vue élevé, Augustin considère tous les mouvements de l’âme et du corps, toujours harmonieux, quoique à différents degrés, puisqu’ils sont une conséquence des lois divines. Et il invite l’âme à remonter de beautés en beautés jusqu’à la beauté souveraine en se dégageant de plus en plus des entraves de la mortalité.
La forme de ce traité est celle du dialogue l’élève répond peut-être trop souvent par oui et par non ; mais c’était la un défaut inévitable dans un aussi long entretien. D’ailleurs, c’est vraiment un élève ; il se trompe, son maître le laisse s’égarer, puis le ramène à la vérité en lui indiquant avec grâce le point précis qui a été la cause de son erreur. De là vient qu’il faut souvent lire un chapitre tout entier pour le bien comprendre, Ajoutons qu’il est curieux et questionneur au point de fatiguer son maître, volo tandem tibi parce. (Liv. II.) Quant au maître, on peut reconnaître à chaque instant le brillant professeur de rhétorique et de philosophie, mieux encore le disciple de Platon qui avait appris à interroger les esprits, et savait le secret, non-seulement d’instruire et de plaire, mais encore de faire deviner la vérité.
Les allusions à sa vie passée et à sa conversion, sur. tout dans le sixième livre, viennent à chaque instant surprendre, attendrir même le lecteur. Nous n’en signalerons qu’une pour terminer par une citation ; elle marque a la cois la tendresse de coeur et le sincère repentir d’Augustin. « L’adultère, dit-il, en tant qu’adultère est une oeuvre coupable ; mais de l’adultère, il naît souvent un homme, c’est-à-dire d’une oeuvre coupable de l’homme, une oeuvre excellente de Dieu. » Qui ne reconnaîtrait à ces mots cet Adéodat, fruit du péché et toutefois présent magnifique de Dieu, par son génie précoce, sa foi, sa tendresse filiale ?
L’auteur, dans le premier livre, définit la musique ; il traite des différentes espèces de mouvements cadencés, qui constituent l’essence de cet art, et de leurs rapports.
Chapitre premier — L’art de déterminer la juste étendue des sons dépend de la musique et non de la grammaire§
1. Le Maître : Le mot modus forme quel pied ? — L’Élève, un Pyrrhique. — L. M. Combien a-t-il de temps ? — L’E. Deux. — L. M. Et le mot bonus quel pied est-ce. — L’E. Le même que modus. — L. M. Modus est donc absolument la même chose que bonus ? — L’E. Non pas. — L. M. Pourquoi donc dis-tu que ces deux mots sont identiques. — L’E. Ils sont identiques par le son, quant à la signification ils diffèrent. — L. M. Ainsi tu reconnais qu’on entend le même son, quand on prononce modus et bonus. — L’E. Le son produit par les lettres est sans doute différent, à tout autre égard il est identique. — L. M. Eh bien ! Quand nous prononçons pone (place), verbe, et pone (par derrière), adverbe ; n’y a-t-il pas, outre la différence de signification, une nuance dans le son. — L’E.
Il y a une nuance très-accusée. — L. M. Et d’où vient-elle, puisque les deux mots se composent des mêmes lettres et des mêmes temps ? — L’E. De l’accent, qui n’occupe pas la même place. —- L. M. Quel est l’art qui enseigne à faire toutes ces distinctions ? — L’E. Je les entends faire ordinairement aux grammairiens et c’est à leur école que je les ai apprises ; mais j’ignore si ces règles sont du ressort de la grammaire ou sont empruntées à un autre art. — L. M. Nous verrons cela tout à l’heure Pour le moment, dis-moi si, en m’entendant frapper un tambour ou pincer une corde deux fois avec autant de rapidité que j’en mets à prononcer bonus et modus, tu reconnaîtrais dans ces sons les mêmes temps ? — L’E. Assurément. — L. M. Et tu dirais que c’est là un pied pyrrhique. — L’E.
Oui. — L. M. Et quel maître, sinon le grammairien, t’a appris le nom de ce pied ? — L’E. Il est vrai. — L. M. Ainsi c’est le grammairien qui doit apprécier tous les sons analogues ; ou plutôt, trouvant en toi-même l’idée de ces mesures du temps, n’as-tu pas emprunté au grammairien un terme pour les désigner ? — L’E. Tu as raison. —L. M. Et ce terme, que la grammaire t’a appris, tu n’as pas craint de l’appliquer à un objet qui, de ton propre aveu, n’est pas du ressort de la grammaire ? — L’E. Qu’on n’ait donné un nom au pied que pour marquer la mesure des temps, j’en suis convaincu ; mais pourquoi ne serais-je pas libre d’employer ce terme pour désigner une semblable mesure, chaque fois que je la rencontrerai ? Admettons même qu’il fallût employer, pour désigner des sons qui aient la même mesure, un terme différent et étranger à la grammaire, à quoi bon m’inquiéter des mots quand les choses ont pour moi un sens clair ?
M. Ce n’est pas là ma pensée ; cependant, comme il y a dans les sons, tu le vois bien, des nuances sans nombre, et qu’on peut y reconnaître des mesures déterminées qui, nous en convenons, ne rentrent pas, dans le domaine de la grammaire ; ne penses-tu pas qu’il existe un autre art qui embrasse tout ce qui regarde le nombre et l’harmonie dans les mots ? — L’E. Cela me paraît probable. — L. M. Quel est cet art, à ton avis ? Tu n’ignores pas sans doute qu’on accorde aux Muses une sorte de souveraineté sur le chant ; et c’est là, je crois, ce qu’on nomme la musique. — L’E. Je le crois aussi.
Chapitre II — Définition de la musique et de la modulation§
M. Nous n’avons pas l’intention de contester sur les mots - mettons donc toute notre attention, si tu le veux bien, à examiner quelle est la nature et l’essence de cet art, quel qu’il soit. — L’E. Examinons cette question : car je désire vivement apprendre jusqu’où s’étend le domaine de cet art. — L. M. Définis donc la musique. — L’E. Je n’ose. — L. M. Pourrais-tu voir du moins si ma définition est juste ? — L’E. J’essaierai quand tu l’auras formulée. — L. M. La musique est une science qui apprend à bien moduler. Es-tu de cet avis ? — LE. Peut-être, si je voyais clairement en quoi consiste la modulation. — L. M. N’as-tu jamais entendu prononcer ce mot, ou ne l’as-tu entendu qu’à propos du chant et de la danse ? — L’E. C’est cela même ; mais comme je remarque que moduler 1 vient de modus, juste mesure, et qu’il y a une mesure à garder dans tout ce que l’on fait de bien, tandis que dans le chant et dans la danse il y.
a une infinité de choses basses, quoique attrayantes ; je voudrais comprendre parfaitement ce qu’on entend par modulation : car ce seul mot renferme presque entièrement la définition d’un art aussi étendu que la musique, et il ne s’agit point d’apprendre ici les secrets des chanteurs et des histrions.
M. Tu viens de dire que, même en dehors de la musique, il fallait garder dans nos actions une certaine mesure ; néanmoins le terme de modulation entre dans la définition de la musique ; n’en sois pas surpris : ignores-tu donc que la parole est appelée le privilège et le don de l’orateur ? — L’E. Je le sais bien, mais pourquoi cette question ? — L. M. Le voici : quand ton valet, tout grossier et tout ignorant qu’il est, répond par un seul mot à ta demande, conviens-tu qu’il parle ? — L’E. J’en conviens. — L. M. Est-il pour cela un orateur ? — L’E. Non certes. — L. M. Il n’a donc pas manié là parole, en prononçant quelques mots, quoique parole vienne de parler. — L’E. D’accord ; mais cette fois encore où veux-tu en venir ? — L. M. A te faire comprendre que la modulation est un terme qui peut n’appartenir qu’à la musique, bien que le mot modus qui l’a formé puisse s’appliquer à d’autres objets. Ainsi le don de la parole est attribué exclusivement aux orateurs, quoique personne ne s’exprime sans parler, et que parole vienne de parler. — L’E. Je comprends maintenant.
3. Quant à l’observation que tu as faite ensuite, qu’il y a dans les chants et dans les danses des grossièretés qu’on ne saurait appeler modulation sans dégrader cet art presque divin, elle est parfaitement juste. Voyons donc d’abord ce qu’il faut entendre par moduler ; ensuite, par bien moduler, car ce n’est pas sans raison que le mot bien a été ajouté à la définition. Quant au mot science, il ne faut pas non plus le passer légèrement ; voilà les trois termes, si je ne me trompe, dont se compose la définition. — L’E. J’y consens.
M. Nous reconnaissons donc que modulation dérive de modus. Faut-il craindre qu’il n’y ait excès ou défaut de mesure que dans les objets mis en mouvement ? Et, quand il n’y a pas mouvement, doit-on craindre que la me. sure ne soit pas observée ? — L’E. Pour cela non. — L. M. Ainsi, nous pouvons définir la modulation, l’art dans les mouvements, ou du moins l’art d’exécuter des mouvements réguliers. Car il nous serait impossible de dire qu’un objet obéit à un mouvement régulier, s’il ne gardait une mesure. — L’E. Cela serait impossible sans doute ; mais alors il faudra comprendre sous le terme de modulation tout ce qui sera bien fait. Car, sans mouvement régulier, rien ne peut bien s’exécuter.— L. M. Et si tous ces actes s’accomplissaient d’après les lois de la musique, bien que le mot de modulation soit à juste titre plus communément employé à propos des instruments de musique ?
Tu distingues bien, j’imagine, un ouvrage tourné soit en bois, soit en argent, soit en toute autre matière, du mouvement qu’exécute l’ouvrier pour le faire. — L’E. La différence est profonde, je l’avoue. — L. M. Ce mouvement est-il exécuté pour lui-même, ou en vue de l’objet à tourner ? — L. E. Evidemment en vue de l’objet. — L. M. Eh bien ! si quelqu’un meut son corps sans autre but que de le mouvoir avec grâce et avec élégance, ne dirons-nous pas qu’il danse ? — L’E. D’accord. — L. M. Quand donc penses-tu qu’une chose est supérieure et en quelque sorte maîtresse ? Est-ce quand on la recherche en vue d’elle-même ou dans un autre but ? — L’E. C’est évidemment quand on la recherche en vue d’elle-même. — L. M. Rappelle-toi donc la définition que nous avons donnée tout à l’heure de la modulation.
Nous avons établi qu’elle n’était que l’art dans les mouvements ; vois maintenant à quels mouvements doit s’appliquer de préférence cette définition ; est-ce à ceux qui sont pour ainsi dire indépendants, je veux dire qu’on recherche pour eux-mêmes, et qui ont en eux-mêmes la vertu de plaire, ou bien à ceux qui ont je ne sais quoi de servile ? car tout ce qui ne s’appartient pas et sert à une fin qui lui est étrangère est réduit à une sorte de servitude. — L’E. Il est clair qu’elle s’applique à ceux qu’on recherche pour eux-mêmes. — L.M. Il est donc probable que la science des modulations est une science qui consiste à bien ordonner les mouvements, à les rendre capables (exciter l’intérêt et par conséquent de plaire par eux-mêmes. — L’E. C’est fort probable.
Chapitre III — Qu’entend-on par bien moduler et pourquoi ce mot est-il nécessaire a la définition ?§
4. L. M. Pourquoi avons-nous ajouté le mot bien, puisque la modulation suppose nécessairement un mouvement bien ordonné ? — L’E. Je ne sais et j’ignore comment l’idée de cette question m’est échappée : car je m’étais proposé de la faire. — L. M. On aurait pu le supprimer, ce mot, et définir simplement la musique, la science qui apprend à moduler. — L’E. Il serait fatigant en effet de vouloir ainsi tout expliquer avec le même soin. — L. M. La musique est la science des mouvements bien ordonnés. Sans doute on peut dire que les mouvements sont réguliers, quand on y observe avec art la mesure des temps et des repos : car ils plaisent alors et peuvent sans inconvénient s’appeler modulations ; mais ne peut-il arriver que ces cadences et ces mesures plaisent à contre-temps, qu’une voix charmante et une danse gracieuse cherchent à provoquer une gaieté folâtre, quand la circonstance exige de la gravité ?
On abuse alors d’une modulation parfaite, en d’autres termes, d’un mouvement qui était excellent, en tant que mesure, on fait un mauvais usage, parce qu’on l’emploie contre les convenances. Donc il y a une différence profonde entre moduler et bien moduler. La modulation se retrouve chez tous les chanteurs, pourvu qu’ils ne se trompent pas dans la mesure naturelle des paroles et des sons : mais la bonne modulation n’appartient qu’à cet art libéral que nous nommons la musique. Le même mouvement ne paraît pas bien, quand il manque d’à-propos, encore qu’il semble conforme aux lois de la cadence. Retenons ici et partout notre principe : gardons-nous de chicaner sur les mots, quand la chose est claire et ne nous préoccupons plus de savoir si la musique est la science des modulations ou des belles modulations. — L’E. Laissons là ces querelles de mots que je méprise : cependant cette distinction ne me déplaît pas.
Chapitre IV — En quoi le mot science entre-t-il nécessairement dans la définition de la musique§
5. Il nous reste à examiner pourquoi le mot science entre dans la définition. — L’E. Oui, car je me rappelle que l’ordre de la discussion le demandait ainsi. — L. M. Eh bien ! es-tu d’avis que le rossignol conduise bien les modulations de sa voix dans la saison printanière ? Son chant est plein d’harmonie et de charme ; il est de plus, si je ne me trompe, en parfaite conformité avec la saison 1. — L’E. D’accord. — L. M. S’ensuit-il qu’il connaisse les règles de notre art ? — L’E. Non. — L. M. Tu vois donc que le mot de science est nécessaire à la définition. — L’E. Je le vois fort bien. — L. M. Dis-moi, je te prie, ne te paraissent-ils pas ressembler au rossignol tous ceux qui, guidés par une sorte d’instinct, chantent bien, je veux dire, avec mesure et avec grâce, et ne savent que répondre, si on leur fait une question sur l’harmonie et sur l’échelle des sons graves et aigus ? — L’E.
Ce ne sont que des rossignols. —L. M. Et comment qualifier ceux qui prennent plaisir à les écouter sans avoir aucune teinture de cette science ? Nous voyons des éléphants, des ours, et d’autres animaux exécuter des mouvements en cadence, aux sons de la voix humaine, les oiseaux eux-mêmes s’enivrent de leurs chants, et ils ne les prodigueraient pas sans doute avec tant d’ardeur, s’ils n’obéissaient à l’attrait du plaisir plutôt qu’aux calculs de l’intérêt ; à ce titre, ne faut-il pas comparer aux animaux de pareilles gens ? — L’E. D’accord ; mais voilà une critique à l’adresse de la plupart des hommes. — L. M. Ma pensée ne va pas si loin. Des hommes éminents, étrangers à la musique, se plaisent à partager les goûts du peuple, qui ne s’élève guère au-dessus des animaux et qui est en immense majorité, ce qui est chez eux un trait de modération et de prudence : mais ce n’est pas le moment de discuter cette question ; ou bien ils vont les écouter pour se délasser de leurs sérieuses occupations et chercher avec discrétion un plaisir qui les récrée. Mais s’il est raisonnable de prendre de temps en temps un pareil plaisir, il est
1. Tempori signifie aussi circonstance ; c’est un jeu de mots intraduisible.
honteux et dégradant de s’y laisser prendre même de temps en temps.
6. Ne te semble-t-il pas aussi que les joueurs de flûte, de cithare ou de tout autre instrument ne sont que des rossignols ? — L’E. Pas tout à fait. — L. M. Et en quoi diffèrent-ils du rossignol ? — L’E. En ce qu’il y a un certain art, à mon sens, chez le musicien, tandis que le rossignol n’est guidé que par la nature. — L. M. Ce que tu dis a quelque vraisemblance : Mais faut-il décorer du nom d’art ce qui n’est chez eux, qu’un effet de l’imitation ? — L’E. Pourquoi pas ? Car l’imitation joue un si grand rôle dans les arts, qu’ils disparaîtraient presque avec elle. Les maîtres s’offrent en modèle et c’est là ce qu’ils appellent enseigner. — L. M. L’art, sans doute, relève à tes yeux de la raison, et procéder avec art, c’est procéder avec rai. son : N’est-ce pas ton avis ? — L’E.
Oui. — L. M. Par conséquent, sans la raison, il n’y a point d’art. — L’E. C’est un point que je t’accorde encore. — L. M. Crois-tu que les animaux, qui n’ont l’usage ni de la parole, ni de la raison, comme on dit, soient capables de procéder avec raison ? — L’E. En aucune façon. — L. M. Tu vas donc reconnaître ou que les perroquets, les pies, les corbeaux sont des animaux raisonnables ou que tu as trop légèrement donné le nom d’art à l’imitation. On sait en effet que les oiseaux apprennent, à l’école de l’homme, à produire certains chants, certains sons, et qu’ils n’y arrivent que par l’imitation. As-tu une autre opinion ? — L’E. Je ne saisis pas très-bien la conséquence de ton raisonnement, ni ce qu’elle peut avoir de décisif contre ma réponse. —- L.
Je t’avais demandé si les joueurs de cithare, de flûte et autres gens de ce métier possédaient l’art musical, quoiqu’ils ne dussent qu’à l’imitation les effets qu’ils produisaient sur leurs instruments. Ils possèdent l’art, m’as-tu répondu ; ce qui est si vrai, as-tu ajouté, que presque tous les arts seraient en péril si l’on en retranchait l’imitation. On peut donc conclure de tes paroles, qu’on procède avec art, lorsqu’on atteint un but par imitation, quand bien même on ne devrait pas à l’imitation la connaissance de l’art. Or, si l’imitation se confond avec l’art, et l’art avec la raison, imitation et raison sont la même chose ; mais l’animal sans raison ne fait pas usage de la raison ; il ne possède donc pas l’art, et comme il est capable d’imiter, l’art ne peut se con. fondre avec l’imitation.
L’E. J’ai avancé que les arts relevaient, en général, de l’imitation : Je n’ai pis appelé l’art une pure imitation. — L. M. Eh bien ! les arts qui relèvent de l’imitation ne relèvent-ils pas également de la raison ? — L’E. À mon sens, ils se rattachent à ces deux principes. — L. M. Je le veux bien, mais la science, sur quel principe repose-t-elle : sur l’imitation ou sur la raison ? -L’E. Sur toutes deux. — L. M. À ce titre, tu accorderas la science aux oiseaux, puisque tu ne leur refuses pas le don de l’imitation. — L’E. Pas le moins du monde. Car j’ai avancé que la science dépendait de l’imitation et de la raison, non de l’imitation seule. — L. M. Voyons, penses-tu qu’elle puisse relever de la raison seule ? — L’E. Peut-être. — L. M. Ainsi donc lu distingues entre l’art et la science ; car la science, d’après toi, peut dépendre de la raison seule, tandis que la raison s’unit à l’imitation dans l’art. — L’E.
Je ne vois pas que cette conclusion soit rigoureuse, car je n’ai pas dit que tous les arts, mais qu’une foule d’arts relèvent à la fois de la raison et de l’imitation. — L. M. Comment ! Appelleras-tu science ce qui dépend de ces deux principes, ou réserveras-tu ce nom à ce qui ne relève que de la raison ? — L’E. Et pourquoi donc ne pourrai-je appeler science l’union de la raison et de l’imitation ?
7. L. Al. Puisque nous en sommes venus à parler du joueur de cithare et du joueur de flûte, c’est-à-dire de ce qui touche à la musique, dis-moi s’il ne faut pas attribuer au corps, en d’autres termes, à une sorte de docilité des organes, les effets que ces gens produisent par incitation ? — L’E. Selon moi cette docilité tient à l’âme et au corps tout ensemble. Cependant tu as employé, avec une justesse parfaite le mot de docilité : les organes, en effet, ne doivent obéir qu’à l’âme. — L. M. Je vois bien toutes les précautions que tu emploies pour ne pas accorder exclusivement au corps la faculté d’imitation. Nieras-tu néanmoins que la science soit le privilège de l’âme ? — L’E. Comment le nier ? — L. M. Tu ne peux donc, en aucune façon, rapporter à l’imitation et à la raison tout ensemble, la science qui apprend à faire vibrer les cordes et résonner les flûtes ; car cette imitation, tu l’as reconnu, ne peut exister sans le corps, tandis que la science ne procède que de l’âme. — L’E.
C’est la conséquence, je l’avoue, de ce que j’ai avancé, mais qu’importe ? Le joueur de flûte tiendra aussi sa science de son âme. L’imitation sans doute ne peut exister indépendamment du corps, mais en s’ajoutant à la science, elle ne fera pas disparaître cette science toute spirituelle qu’il possède. — L. M. Non, sans doute, elle ne la fait pas disparaître. Sans prétendre que tous ceux qui touchent de ces instruments sont étrangers à la science musicale, je soutiens que tous ne la possèdent pas. Voilà le point précis auquel je ramène la question, afin de faire complètement entendre, s’il est possible, avec quelle justesse nous avons fait entrer le mot science dans la définition de la musique ; car si les joueurs de flûte ou de lyre et autres gens qui exercent un pareil métier possédaient la science musicale, il n’y aurait rien, à mon sens, de plus bas et de plus vil que la musique.
Prête-moi toute ton attention pour voir apparaître clairement la vérité que nous cherchons avec tant de peine. Tu m’as accordé que la science ne réside que dans l’âme ? — L’E. Et comment ne pas l’accorder ? — L. M. Eh bien ! Est-ce dans l’âme ou dans le corps ; ou dans l’un et dans l’autre que réside le sens de l’ouïe ? — L’E. Dans l’un et l’autre. —L. M Et la mémoire ? — L’E. Je crois qu’elle réside dans l’âme. Car si nous saisissons par les sens, les phénomènes que nous confions à la mémoire, ce n’est pas une raison pour croire que la mémoire réside dans le corps. — L. M. Tu soulèves là une question fort grave et qui est étrangère à notre discussion. Voici qui suffira à notre sujet : les animaux sont doués de mémoire, tu ne saurais le nier. Les hirondelles, chaque année, reviennent a leur nid, et le poète a dit des chèvres avec beaucoup de justesse :
Un joyeux souvenir les ramène à l’étable 1.
Homère ne fait-il pas l’éloge du chien qui reconnaît son maître, déjà oublié de ses serviteurs ? Il serait possible de citer une foule d’exemples à l’appui de ce que j’avance. — L’E. Je ne dis pas le contraire, mais que prétends-tu ? Je désire vivement le savoir.— L. M. Quoi ! n’est-il pas évident que celui qui a fait à l’âme seule le don de la science et l’a refusé à tous les animaux privés de raison, ne l’a placée ni dans les sens, ni dans la mémoire, puisque les sens sont inséparables des organes, que la bête elle-même a des sens et de la mémoire, mais dans l’intelligence seule ?
L’E. J’attends toujours ce que tu vas tirer de ces prémisses. — L. M. Voici ma conclusion. Tous ceux qui, ne consultant que les sens et ne gravant dans leur mémoire que ce qui les flatte, règlent sur ce plaisir tout matériel le mouvement de leurs corps et y joignent un certain talent d’imitation, ceux-là n’ont pas la science, malgré toute l’habileté qu’ils peuvent déployer, s’ils ne voient pas à la pure et véritable lumière de l’intelligence le principe de l’art qu’ils se vantent d’interpréter ; si donc la raison nous démontre que les chanteurs de théâtre n’ont qu’un talent de ce genre, tu pourras sans hésitation, je crois, leur refuser la science et par conséquent ne pas reconnaître en eux cet art musical qui n’est que la science des modulations. — L’E. Développe ta pensée, voyons cela à fond.
9. Le M. La souplesse plus ou moins grande des doigts est sans doute un effet de l’exercice et non de la science. — L’E. Pourquoi cela ? — L. M. Tout à l’heure tu faisais de la science un privilège de l’âme : or cette souplesse ne dépend que des organes, encore qu’ils obéissent à l’impulsion de l’âme. — L’E. Mais puisque l’âme en qui est la science, commande au corps ces mouvements, il faudrait plutôt les attribuer à l’âme qu’aux membres qui ne font qu’obéir. — Le M. Ne peut-il arriver qu’un homme soit supérieur en science à un autre homme, bien que celui-ci fasse mouvoir ses doigts avec plus de facilité et d’aisance ? — L’E. Cela est très-possïble. — Le M. Or, si les mouvements rapides et agiles des doigts devaient être attribués à la science, plus on excellerait dans ces mouvements, plus on porterait loin la science. — L’E. C’est vrai.
Le M. Fais encore attention à ceci : Tu as quelquefois remarqué sans doute que les charpentiers et autres artisans de ce genre. en frappant avec la hache ou la cognée, retombent toujours au même endroit, sans jamais se tromper sur le point où ils ont l’intention de diriger leurs coups ; essayons-nous de le faire, nous ne pouvons y réussir et nous leur prêtons à rire. — L’E. C’est vrai. — Le M. Et d’où vient que nous ne pouvons y réussir ? Est-ce faute de savoir le coup qu’il faut frapper, l’entaille qu’il faut faire ? — L’E. Nous ne le savons pas toujours. — Le M. Eh bien 1 suppose un homme qui connaisse dans tous ses détails le métier du forgeron, sans avoir toutefois la (nain aussi exercée ; suppose-le capable de donner à ces ouvriers qui travaillent avec la plus grande facilité une foule de leçons qui dépassent leur intelligence.
N’est-ce pas là un fait journalier ? — L’E. D’accord. — Le M. Ainsi donc on doit attribuer à l’habitude plutôt qu’à la science, non-seulement l’aisance, et la légèreté, mais encore la cadence dans les mouvements corporels : autrement, mieux on se servirait de ses mains, plus on serait instruit. Nous pouvons appliquer cette observation au talent des joueurs de flûte et de cithare, et par conséquent, la difficulté que nous éprouverions à exécuter les mouvements de doigts ne nous empêchera pas de les attribuer à l’habitude, à l’imitation, à un exercice journalier, plutôt qu’à la science. — L’E. Je me rends enfin. Aussi bien, j’entends dire souvent que des médecins fort savants sont surpassés par des praticiens moins instruits, dans les amputations, dans les pansements, en un mot dans toutes les opérations qui exigent la main ou le fer : cette branche de la médecine s’appelle chirurgie 1, et le terme même dénote suffisamment des opérations qui se font avec les mains. Continue donc et achève cette question.
Chapitre V — Le sentiment musical vient-il de la nature ?§
10. Le M. Il nous reste, je crois, à montrer que les arts mêmes qui nous plaisent par le talent d’exécution, quand les effets en sont puissants, dépendent immédiatement, non de la science, mais du concours des sens et de la mémoire ; car je ne veux point que tu me dises que la science peut se rencontrer sans la pratique et même à un plus haut degré que chez ceux qui excellent dans la pratique, et que néanmoins ces derniers auraient été incapables d’atteindre, en dehors de toute science, à un talent d’exécution aussi consommé. — L’E. Commence, c’est là évidemment le point à démontrer.
Le M. N’as-tu jamais écouté certains histrions avec un certain intérêt ? — L’E. Oui, et avec plus d’intérêt peut-être que je ne l’aurais voulu. — Le M. D’où vient que la multitude ignorante siffle souvent un joueur de flûte qui fait entendre de méchants airs, tandis qu’elle applaudit un exécutant habile, et que son enthousiasme répond à la beauté des accords du musicien ? La foule agit-elle ainsi parce
1. Keiros-ergon, oeuvre de la main.
qu’elle connaît l’art musical ? — L’E. Non. — Le M. Pourquoi donc ? — L’E. Ainsi le veut la nature qui a donné à tous les hommes le sens de l’ouïe : la toute juge d’après l’oreille. — Le M. Tu as raison, mais examine si le joueur de flûte n’est pas aussi doué de ce sens. S’il en est ainsi, il peut faire mouvoir ses doigts conformément aux indications de la nature quand il souffle dans sa flûte ; un son le satisfait-il 1 il peut le noter et le graver dans sa mémoire, et, à force de le répéter, habituer ses doigts à se placer sans hésitation et sans erreur, soit qu’il reproduise les airs d’un autre, soit qu’il en invente lui-même, en suivant les inspirations et le goût de la nature. Par conséquent, si la mémoire obéit aux sens, et les doigts à la mémoire, quand ils sont déjà assouplis et préparés par l’exercice ; le joueur de flûte exécute, quand il le veut, avec d’autant plus de justesse et d’agrément qu’il possède à un degré supérieur les facultés qui nous sont communes avec les bêtes, ainsi que nous venons de le démontrer, je veux dire le goût de l’imitation, les sens et la mémoire. As-tu quelque objection à faire ? — L’E. Aucune assurément. Et je désire ardemment connaître l’essence de cet art que tu viens de mettre avec tant de raison hors de la portée des vulgaires esprits.
Chapitre VI — Les chanteurs de théâtre ignorent la musique§
11. Le M. Cela ne suffit pas, et je ne puis me résoudre encore à passer à de plus amples développements. Nous avons reconnu que les histrions peuvent, sans posséder la science musicale, chatouiller agréablement les oreilles de la foule ; il nous reste à établir qu’ils sont incapables d’avoir le goût de la musique et d’en connaître les secrets. — L’E. Tu ne feras pas peu si tu établis ce point. — Le M. Rien n’est plus aisé, mais il faut redoubler d’attention. — L’E. Jamais, que je sache, je n’ai manqué d’attention, depuis le commencement de ces entretiens. Mais en ce moment tu piques encore plus ma curiosité. — Le M. Je t’en sais gré, quoique tu n’obliges après tout que toi-même. Réponds donc, s’il te plaît. Crois-tu que celui-là connaisse la valeur d’une pièce d’or qui, voulant la changer, s’imagine qu’elle vaut dix pièces d’argent ? — L’E.
Non, assurément. — Le M. Dis-moi maintenant ce qui a le plus de valeur à tes yeux, des idées propres à notre intelligence, ou des qualités que nous accorde le jugement irréfléchi des ignorants. —L’E. Nul doute qu’Il ne faille mettre plus de prix à notre propre intelligence qu’à des qualités qui nous sont en quelque sorte étrangères. — Le M. Peux-tu nier que toute science appartienne à l’intelligence ? — L’E. Comment le nier ? — Le M. Par conséquent, c’est dans l’intelligence que réside la science musicale. — L’E. C’est la conséquence de la définition. — Le M. Eh bien ! les applaudissements de la foule et toutes ces récompenses qu’on décerne au théâtre, ne te semblent-ils pas dépendre du hasard et du goût de la foule ? — L’E. À mon sens il n’y a rien de plus hasardeux, de plus incertain, de plus exposé aux caprices de la tyrannie populaire que toutes ces faveurs. — Le M.
Les chanteurs vendraient-ils donc les accents de leur voix à un pareil prix, s’ils savaient la musique ? — L’E. Cette conclusion fait une vive impression sur mon esprit, mais j’ai une objection. La comparaison du changeur d’or avec le comédienne me semble pas tout à fait juste. Le comédien, en effet, après avoir conquis les applaudissements ou reçu de l’argent, ne perd pas pour cela la science, s’il en a, qui lui a servi à charmer le peuple. Plus riche, plus heureux grâce aux applaudissements de la foule, il rentre chez lui avec sa science intacte. Ce serait folie à lui de dédaigner ces faveurs ; en ne les obtenant pas, il serait moins connu et moins riche ; en les gagnant, sa science n’en est pas amoindrie.
12. Le M. Vois donc si nous arriverons à notre but par un autre raisonnement. La fin que nous nous proposons en agissant, est sans doute supérieure à la chose même que nous faisons. — L’E. C’est un principe évident. — Le M. Ainsi donc celui qui chante ou qui apprend à chanter dans le seul but d’obtenir les applaudissements du public ou d’un homme quel qu’il soit, n’estime-t-il pas cette approbation plus haut que le chant lui-même ?- L’E. Je ne puis dire le contraire. — Le M. Eh quoi t celui qui juge mal d’une chose, te paraît-il la savoir ? — L’E. Non, à moins qu’on ne l’ait corrompu de quelque manière. — Le M. Or, celui qui est intimement convaincu de l’infériorité d’une chose réellement supérieure n’en possède pas la science, personne n’en doute. — L’E.
C’est incontestable. — Le M. Donc quand tu m’auras persuadé ou démontré qu’un histrion n’a pas acquis le talent qu’il peut avoir, ou n’en fait pas montre pour plaire au public, en vue de l’argent ou des applaudissements, alors je t’accorderai qu’on peut posséder la musique tout en étant histrion. Si au contraire, il est infiniment probable qu’il n’y a pas d’histrion qui ne se propose, comme la fin de sa profession, l’argent ou la célébrité, tu es forcé de reconnaître que les histrions ne savent pas la musique, ou que nous devons demander à la foule la gloire et autres biens éphémères, plutôt que de chercher en nous la science. — L’E. Après les propositions que je t’ai accordées plus haut, je me vois forcé de t’accorder encore celle-ci. Car je ne crois pas qu’on puisse rencontrer au théâtre un homme qui aime son art pour son art, et non pour les avantages qui y sont attachés ; c’est à peine si on le rencontrerait dans les écoles.
Toutefois, si un pareil homme a jamais existé ou existe un jour, il faudrait plutôt estimer l’histrion, que ravaler le musicien. Développe-moi donc, si tu le veux bien, les principes de ce grand art que je ne puis plus maintenant regarder comme un art vulgaire.
Chapitre VII — Des termes longtemps et non longtemps§
13. Le M. Je vais le faire ou plutôt tu le feras toi-même. Je ne procéderai que par questions et par demandes. Et tout ce que renferme ce sujet, dont tu sembles vouloir pénétrer les détails, tu le verras se développer en me répondant. Je te demande donc si l’on peut courir longtemps et vite. —L’E. On le peut. — L. M. Peut-on courir vite et lentement tout ensemble ? — L’E. C’est impossible. — Le M. Donc entre longtemps et lentement il y a une grande différence. — L’E. Fort grande. — Le M. Nouvelle question : Qu’est-ce qui est opposé à la longueur du temps au même titre que la rapidité l’est à la lenteur ? — L’E. Pour exprimer cette idée je ne troue pas de terme usuel. Aussi je ne trouve qu’un terme négatif à opposer, à savoir, ce qui ne dure pas longtemps : de la même manière que si je ne voulais pas employer le mot rapidement, je dirais non lentement, et la signification serait la même. — Le M.
Tu as raison : en parlant ainsi, la vérité ne perd rien. Quant au mot qui t’échappe, je l’ignore, ou pour le moment il ne me vient pas à l’esprit, en supposant que je le possède. Convenons donc d’appeler ces termes tout contraires : longtemps et non longtemps : lentement et vite. Et d’abord discutons sur le temps plus ou moins long dans le mouvement. — L’E. J’y consens.
Chapitre VIII — Du temps plus ou moins long dans le mouvement§
14. Le M. Vois-tu clairement ce que signifie longtemps et non longtemps ? — L’E. Oui. — Le M. Ainsi un mouvement, par exemple, qui dure deux heures, comparé à un mouvement qui ne dure qu’une heure, n’a-t-il pas le double de temps ? — L’E. C’est trop clair. — Le M. Le temps plus ou moins long est donc susceptible de se mesurer et de se diviser dans un rapport tel qu’un mouvement peut être à un autre, comme 2 est à 1, c’est-à-dire qu’il peut être le double d’un autre. Un mouvement peut encore être à un autre comme 3 est à 2, en d’autres termes, renfermer trois intervalles de temps égaux aux deux intervalles que renferme l’autre. On peut ainsi parcourir tous les nombres, en ne laissant rien de vague et d’indéterminé dans leur échelle, et en fixant un chiffre pour désigner le rapport de deux mouvements entre eux. Ce chiffre pourra être le même comme dans le rapport de 1 à 1, de 2 à 2, de 3 à 3, de 4 à 4, ou différent, comme dans le rapport de 1 à 2, de 2 à 3, de 3 à 4, ou de 1 à 3, de 2 à 6, et ainsi de suite, pour tout mouvement susceptible de se mesurer. — L’E. Plus de clarté, je te prie.
Le M. Reviens donc à l’exemple des heures et de ce rapport que je croyais avoir suffisamment éclairci, passe à tous les autres. Tu ne saurais nier qu’il ne puisse y avoir deux mouvements, l’un d’une heure, l’autre de deux. — L’E. Je l’accorde. — Le M. Eh quoi ! ne peut-il y avoir encore deux mouvements, l’un de 2 heures, l’autre de 3 ? — L’E. C’est vrai. — Le M. Un mouvement de 3 heures et un autre de 4 ? N’est-il pas évident qu’il peut y avoir aussi deux mouvements, l’un d’une heure, l’autre de trois, l’un de 2, l’autre de 6 ? — L’E. C’est évident ? — Le M. Pourquoi donc ce que je disais ne serait-il pas également évident ? Je ne prétendais pas dire autre chose en effet, quand je soutenais que deux mouvements pouvaient avoir entre eux un rapport marqué par un chiffre, comme 1 est à 2, 2 à 3, 3 à 4 et ainsi de suite. Ceci admis, il est facile d’établir d’autres proportions comme de 7 à 10, de 5 à 8 et de trouver le même rapport entre deux mouvements mesurés qu’entre deux nombres égaux ou inégaux. — L’E. Je comprends, ces rapports peuvent exister.
Chapitre IX — Des mouvements rationnels ou irrationnels, connumérés ou dinumérés§
15. Le M. Tu comprends aussi, je pense, que tout ce qui admet une juste mesure est préférable à tout ce qui est incommensurable et illimité. — L’E. Cela est de la dernière évidence. — Le M. Par conséquent deux mouvements qui ont entre eux, ainsi que nous l’avons dit, une mesure commune, sont préférables à ceux qui ne l’ont pas. —L’E. C’est une conséquence bien claire. Il sont unis par la mesure et la proportion des nombres, tandis que les derniers ne sont unis par aucun rapport. — Le M. Appelons donc, si tu veux, rationnels, les mouvements, qui peuvent se mesurer entre eux et irrationnels ceux qui n’admettent pas de commune mesure. — L’E. Je le veux bien.
M. Examine d’abord si tu trouves un rapport plas harmonieux dans les mouvements rationnels marqués par les mêmes nombres que dans ceux qui sont exprimés par des nombres différents.- L’E. Ce n’est une question pour personne. — L. M. Eh bien 1 parmi les nombres inégaux entre eux, n’y en a-t-il pas qui nous permettent de dire de quelle fraction de lui-même le plus grand est égal au plus petit ou le dépasse : comme 2 et 4, 6 et 8, et d’autres où ce rapport n’est plus aussi sensible, comme 3 et 10, 4 et 11 ? Dans les deux premiers nombres, en effet, le plus grand l’emporte de la moitié sur le plus petit : le plus petit, ou 6, est inférieur au plus grand du quart du plus grand. Quant aux deux derniers, 3 et 10, 4 et 11, nous y voyons bien quelque rapport, parce qu’ils peuvent se décomposer en unités comparables entre elles.
Mais ont-ils entre eux un rapport aussi parfait que les précédents ? Peut-on dire de quelle fraction de lui-même le plus grand est égal au plus petit ou le plus petit supérieur au plus grand ? Non assurément. Car comment préciser quel est le tiers de 10 ou le quart de 11 ? Et, en parlant de fraction, j’entends une fraction irréductible comme 1/2, 1/3, 1/4, 1/6, sans avoir besoin d’ajouter ni dixième, ni vingtième, ni aucun nombre fractionnaire. — L’E. Je comprends.
16. Le M. Parmi ces mouvements rationnels, inégaux dont je t’ai cité cieux espèces en prenant des nombres pour exemple, quels sont ceux que tu juges les plus parfaits ? Ceux où les rapports peuvent être établis par des fractions exactes, ou ceux qui ne sont pas susceptibles d’une mesure commune ? — L’E. La raison veut, ce me semble, que ceux où l’on peut dire de quelle fraction de lui-même le plus grand est égal ou supérieur au plus petit, soient préférables à ceux qui n’offrent pas ce caractère. — Le M. Fort bien. Veux-tu que nous leur donnions aussi un nom, afin de les désigner par un terme plus court, quand nous serons obligés d’en parler ? — L’E. Je le veux bien. — Le M. Nommons donc connumérés ceux que nous préférons et dinumérés ceux qui nous paraissent moins parfaits.
Les premiers, en effet, outre qu’ils se comptent par unités, se mesurent et s’évaluent par la quantité qui rend le plus grand égal ou supérieur au plus petit. Les derniers au contraire ne sont comparables qu’avec eux-mêmes et ne peuvent ni se mesurer, ni s’évaluer par la différence qui rend le plus grand égal, ou inférieur au plus petit. Car, on ne peut dire de ces derniers combien de fois le plus grand renferme le plus petit, ni combien de fois le plus grand et le glus petit renferment la quantité qui rend l’un supérieur à l’autre. — L’E. J’accepte ces dénominations et je ferai mon possible pour me les rappeler.
Chapitre X — Des mouvements compliqués et sesquialtéres§
17. Le M. Voyons maintenant comment on peut diviser les mouvements connumérés ; la différence entre eux est frappante. Car, parmi les mouvements connumérés, il y en a où le plus petit nombre mesure le plus grand, en d’autres termes, le plus grand contient le plus petit un certain nombre de fois, comme nous l’avons dit de 2 et de 4 : 2 en effet est contenu 2 fois dans 4 et il serait contenu 3 fois dans 6, 4 fois dans 8, 5 fois dans 10, si nous voulions prendre ces nombres pour exemple. Il y en a d’autres, où la différence entre le plus petit et le plus grand, les divise tous les deux, c’est-à-dire que le plus petit et le plus grand renferment leur différence un certain nombre de fois, comme dans les deux nombres 6 et 8. Ici, en effet, la différence est 2, et cette différence est contenue 4 fois dans 8, 3 fois dans 6.
Désignons donc aussi par des termes particuliers ces sortes de mouvements et les nombres qui nous les représentent plus clairement. Leur différence spécifique, si je ne me fais illusion, a dû te frapper déjà. Donc, si tu le veux bien, appelons compliqués deux nombres dont lé plus grand est multiple du plus petit, et quant aux autres, appelons-les d’un nom déjà ancien, Sesquialtères. On nomme Sesquialtères deux nombres qui sont entre eux dans un rapport tel que le plus grand comparé au plus petit renferme des parties proportionnelles à son excédent : ainsi dans 3 en rapport avec 2 le plus grand dépasse le plus petit de sa troisième partie ; dans 4 en rapport avec 3, de la quatrième partie ; dans 5 en rapport avec 4, de la cinquième, et ainsi de suite ; le rapport est analogue dans 6 comparé à 4, dans 8 comparé à 6, dans 10 comparé à 8 ; l’on peut constater la même relation dans les nombres suivants, si élevés qu’ils soient.
Quant à l’étymologie du mot, elle est difficile à déterminer. Peut-être Sesque vient-il de Seabs que, c’est-à-dire, en dehors de soi ; et de fait, 5 en relation avec 4, lui devient égal en retranchant ce qui le distingue, la cinquième unité. Que te semble de tout cela ? — L’E. Le rapport que tu établis entre les mouvements mesurés et les nombres me parait fort exact. Les termes que tu emploies pour les désigner me semblent bien choisis pour rappeler l’idée que nous y attachons. Quant à l’étymologie du mot Sesque, elle ne me choque pas, bien que l’inventeur ait pu fart bien n’avoir pas la pensée que tu lui prêtes.
Chapitre XI — Comment un mouvement et un nombre sont bornés dans leur accroissement a l’infini et reçoivent une forme déterminée. — Système décimal§
18. Le M. J’approuve ta pensée, mais ne voistu pas que les mouvements rationnels, c’est-à-dire, ayant entre eux une relation numérique, peuvent avec ces nombres s’étendre à l’infini, s’ils ne rencontrent, dans une règle fixe, une limite qui les arrête et leur impose une mesure et une forme déterminée ? Car si nous parlons d’abord des nombres égaux comme 1 à 1, 2 à 2, 3 à 3, 4 à 4 et ainsi de suite, quelle limite pouvons-nous rencontrer, quand le nombre n’en a pas lui-même ? Telle est en effet l’essence du nombre : est-il énoncé ? il est fini ; ne l’est-il pas ? il est infini. Cette propriété des nombres égaux se retrouve dans les nombres inégaux compliqués ou sesquialtères, connumérés ou dinumérés.
Pose le rapport de 1 à 2 et continue cette opération en établissant le rapport de 1 à 3,1 à 4,1 à 5 et ainsi de suite ; tu ne trouveras pas de limite. Double le second terme du rapport comme 1 et 2, 2 et 4, 4 et 8, 8 et 16, et ainsi de suite ; tu ne trouveras pas non plus de limite. Triple, quadruple, fais toute autre combinaison de ce genre et tu verras toujours les nombres s’étendre à l’infini.
De même pour les nombres sesquialtères. Etablissons-nous les rapports de 2 à 3, 3 à 4, 4 à 5 ? Nous pouvons continuer ainsi jusqu’à l’infini, puisque nous ne rencontrons aucune limite. Veux-tu poser des rapports analogues, par exemple 2 à 3, 4 à 6, 6 à 9, 8 à 11, 10 à
15, et ainsi de suite ? Ici, comme ailleurs, tu ne seras arrêté par aucune limite.
À quoi bon parler des nombres dinumérés ? D’après les exemples que nous en avons cités, il est aisé de comprendre que l’échelle de ces nombres se continue sans fin. Es-tu de mon avis ?
19. L’E. Rien de plus vrai. Mais quelle est enfin la règle qui ramène cette progression infinie en elle-même à une mesure, à une forme déterminée ? Voilà ce que je suis impatient d’apprendre. — Le M. Tu t’apercevras que tu le sais, comme tout le reste, quand tu feras à mes questions des réponses exactes. D’abord, devons-nous, parce qu’il est question de mouvements représentés par des nombres, consulter les nombres eux-mêmes, pour appliquer aux mouvements cadencés les règles absolues et invariables que nous avons découvertes dans les nombres ? — L’E. C’est mon avis : à mon sens, on ne saurait procéder plus méthodiquement. — Le M. Eh bien ? remontons jusqu’au principe même des nombres et voyons, selon la portée de notre intelligence, pour quelle raison on a fixé, dans l’échelle illimitée des nombres, certains degrés qui permettent de redescendre à (unité, qui leur sert de principe.
Ainsi en comptant nous allons d’abord de 1 à 10, puis nous reverrons à 1 : si tu veux suivre la série des dizaines, 10, 20, 30, 40, tu arrives jusqu’à cent ; si tu parcours la série des centaines, 100, 200, 300, 400, tu trouves, au nombre mille, comme un point de repère, qui te permettra de redescendre. Faut-il aller plus loin ? Tu entends bien ce que j’entends par ces séries qui ont pour principe le nombre 10. Car de même que 10 contient 1 dix fois, de même 100 contient 10 dix fois et 1000 contient 100 dix fois. Ainsi, on petit aller aussi loin que l’on voudra : on trouvera toujours une série analogue à celle que la dizaine nous a offerte. Y a-t-il quelque chose que tu ne saisisses pas ? — L’E. Tout est clair et incontestable.
Chapitre XII — Pourquoi, dans la numération, va-t-on de 1 a 10 et revient-on de 10 a 1§
20. Le M. Examinons, avec toute l’attention possible, en vertu de quelle loi on va de 1 à 10 pour revenir ensuite de 10 à l’unité. Dis-moi donc : ce qu’on appelle commencement n’estil pas nécessairement le commencement de quelque chose ? — L’E. Assurément. — Le M. Et ce qu’on appelle fin, n’est-ce pas nécessairement la fin de quelque chose ? — L’E. Nécessairement. — Le M. Et peut-on passer du commencement à la fin sans un certain milieu ? — L’E. Non. — Le M. Donc un tout quelconque est composé d’un commencement, d’un milieu et d’une fin ? — L’E. Oui. — Le M. Dis-moi maintenant, par quel nombre pourrais-tu désigner le commencement, le milieu et la fin ? — L’E. Tu veux sans doute que je cite le nombre 3 : car ta question comprend un triple objet ? — Le M. Fort bien. Aussi vois-tu dans le nombre 3 une certaine perfection il a un commencement, un milieu et une fin. — L’E. Je le vois bien. — Le M. Eh 1 D’avonsnous pas appris dès l’âge le plus. tendre, que tout nombre est pair ou impair ? — L’E. Oui. Le M. Rappelle donc tes souvenirs et dis-moi quel nombre nous appelons pair et quel nombre, impair ? — L’E. Tout nombre qui peut se diviser en deux parties égales est pair, sinon, impair.
21. Le M. C’est cela. Donc puisque 3 est le premier nombre entier qui soit impair et qu’il a, comme nous venons de le dire, un commencement, un milieu et une fin, ne faut-il pas que le nombre pair soit également entier et complet et qu’on y retrouve tin commencement, un milieu, une fin ? — L’E. C’est de toute nécessité. — Le M. Mais ce nombre, quel qu’il soit, ne peut avoir son milieu indivisible, comme-le nombre impair : car s’il avait cette propriété, il ne pourrait plus se partager en deux parties égales, ce qui est le caractère de tout nombre pair, ainsi que nous l’avons vu. Or 1 est un milieu indivisible, 2 est un milieu divisible ; et par milieu dans les nombres, il faut entendre une quantité qui se trouve entre deux quantités de même valeur. Y a-t-il quelque obscurité dans nos paroles ? Me comprends-tu bien ? — L’E. Oui ; tout me paraît clair ; mais quand je cherche un nombre entier pair, le nombre 4 est le premier qui s’offre à moi. Car, comment trouver dans le nombre 2 les trois éléments qui rendent un nombre complet, je veux dire, le commencement, le milieu, la fin ? — Le M. Voilà précisément la réponse que j’attendais, et c’est la raison qui te la dicte.
Remonte donc au nombre 1 lui-même et examine : tu n’auras pas de peine à découvrir que 1 n’a ni milieu ni fini parce qu’il n’est qu’un commencement, en d’autres termes, il est commencement parce ce qu’il manque de milieu et de fin. — L’E. C’est évident. — Le M. Que dire du nombre 2 ? Peut-on y voir un commencement et un milieu, quoiqu’il ne puisse exister de milieu qu’autant qu’il y a une fin ; ou bien un commencement et une fin, quoique l’on ne puisse arriver à la fin que par un milieu- ? — L’E. La conclusion est rigoureuse : toutefois je ne sais que répondre sur ce nombre. — Le M. Eh bien ! vois s’il n’est pas possible que le nombre 2 soit aussi le commencement d’autres nombres. Car, s’il n’a ni milieu ni fin, comme le fait voir la raison, de ton - propre aveu, que peut-il être enfin sinon un commencement ?
Craindrais-tu d’établir deux commencements ? — L’E. Sans aucun doute. — Le M. Tu aurais raison s’il s’agissait de deux commencements opposés ; mais ce second commencement vient du premier qui n’a d’autre origine que lui-même, tandis que le second sort du premier ; car 1 et 1 font 2, et à ce titre tous les nombres viennent de 1 : mais ils se forment par addition et multiplication, et l’addition comme la multiplication prend naissance dans le nombre 2 ; il suit de là qu’il se trouve un premier principe dans le nombre 1, d’où sortent tous les nombres, et un second, dans le nombre 2, par lequel sont formés tous les autres. N’as-tu pas d’objection à faire ? — L’E. Aucune, et ce n’est pas sans admiration que je songe à ces considérations, bien qu’elles ne soient que mes propres réponses à tes questions.
22. Le M. On analyse ces propriétés des nombres d’une manière plus rigoureuse et plus profonde dans l’arithmétique. Mais hâtons-nous de revenir à la question qui nous occupe : 2 ajoutés à 1. combien font-ils ? — L’E. 3. — Le M. Ainsi ces deux principes des nombres ajoutés ensemble forment un nombre entier et parfait ? — L’E. Oui. — Le M. Après avoir compté 1, 2, quel nombre trouvons-nous ? — L’E. Ce même nombre 3. — Le 1I1. Ainsi, ce nombre formé de 1 et de 2, se place régulièrement api ès les deux premiers, sans qu’aucun autre puisse s’intercaler entre eux ? — L’E. C’est clair. — Le M. N’est-il pas clair également que cette propriété ne se retrouve dans aucun autre nombre ? Car si l’on ajoute deux nombres qui se suivent, jamais le nombre qui résulte de leur addition ne les suit immédiatement. — L’E.
Je comprends ; en effet, 2 et 3, nombres qui se suivent, donnent pour total 5 : or ce n’est pas 5 qui vient immédiatement après dans l’ordre de la numération, c’est 4. De plus 3 et 4 font 7 et l’ordre de la numération appelle entre 4 et 7 les deux nombres 5 et 6. Plus j’irai loin, plus il faudrait de nombres pour combler l’intervalle. — Le M. Il existe donc une harmonie bien grande entre les trois premiers nombres. On dit 1, 2, 3, sans qu’on puisse intercaler entre eux aucun nombre : de plus 1 et 2 fout 3 ? — L’E. Oui, ce rapport est merveilleux. — Le M. N’est-il pas aussi remarquable que plus cet accord est étroit et intime, plus il tend à une certaine unité et forme une certaine unité dans la pluralité ? — L’E. C’est une chose très-frappante et j’admire en l’aimant, je ne sais pourquoi, cette unité dont tu me fais sentir la beauté 1. — Le M. Fort bien : or, un ensemble a surtout le caractère de l’unité, lorsque le milieu est en harmonie avec les extrêmes et les extrêmes avec le milieu ? — L’E. Cette condition est indispensable.
23. Le M. Examine donc attentivement si tu la retrouves dans l’assemblage de ces trois nombres. Quand nous disons 1, 2, 3 : 2 n’est-il pas supérieur à 1, autant que 3 l’est à 2 ?L’E. C’est très-vrai. — Le M. Dis-moi mainte. nant combien de fois j’ai nommé à dans ce rapprochement ? — L’E. Une fois. — Le M. Combien de fois 3 ? — L’E. Une fois. — Le M. Et 2 ? — L’E. Deux fois. — Le M. Or une fois, deux fois, plus une fois, combien cela fait-il en somme ? — L’E. Quatre fois. — Le M. C’est donc avec raison que le nombre 4 vient à la suite de ces trois nombres : c’est la place que ce rapprochement lui assigne. Apprends à en reconnaître la valeur en considérant que cette unité, l’objet de ton enthousiasme, est le résultat, dans toute chose bien ordonnée, de ce qu’on appelle en grec analogia, en latin, proportio : rapport. Employons ce terme si tu le veux bien : car je n’aime point, sans nécessité, à employer des mots grecs dans un entretien en latin. — L’E. J’y consens ; mais poursuis.
Le M. Qu’est-ce qu’un rapport, quelle est sa valeur en toutes choses ? voilà ce que nous examinerons plus attentivement dans le cours de cette étude, quand le moment en sera venu : plus tu avanceras, plus tu en reconnaîtras le caractère et la portée. Tu vois bien, ce qui suffit pour le moment, que les trois nombres dont l’harmonie te semble si frappante, n’auraient pu se comparer entre eux et former une étroite alliance sans le nombre 4. Tu comprend donc qu’il a mérité le privilège de venir à leur suite et de s’unir intimement avec eux. Ainsi ce n’est plus 1, 2, 3, mais 1, 2, 3, 4 qui forment une suite de nombres liés entre eux parles rapports les plus étroits ? — L’E. Je suis complètement de ton avis.
24. Le M. Mais poursuivons : et ne va pas t’imaginer que le nombre 4 n’ait aucune propriété spéciale qui permette d’établir le rapport dont je viens de parler, avec tarit de rigueur, que de 1 à 4 il y ait un nombre déterminé et une magnifique progression. Nous étions con. venus tout à l’heure qu’entre plusieurs choses il se forme une sorte d’unité lorsque surtout le milieu s’accorde avec les extrêmes et les extrêmes avec le milieu. — L’E. Oui. — Le M. Lorsque noirs posons 1, 2, 3, quel est le milieu et quels sont les extrêmes ? — L’E. et 3 sont les extrêmes, 2, le milieu, si je ne me trompe. — Le M. Réponds maintenant : quel nombre forme-t-on de 1 ajouté à 3 ? — L’E. 4. — Le M. Et 2 qui est placé seul au milieu, ne peut-il être comparé qu’à lui-même ?
S’il en est ainsi dis-moi combien font 2 fois 2 ? — L’E. 4. — Le M. Ainsi le milieu est en rapport avec les extrêmes et les extrêmes avec le milieu. Donc s’il est dans l’ordre que 3 vienne après 1 et 2 dont il est formé, il n’est pas moins beau que 1 vienne après 1. 2, 3, puisqu’il est formé de 1 et de 3 ou de 2 multiplié par lui-même : voilà le rapport 1 dans lequel se montre l’accord des extrêmes avec le milieu, du milieu avec les extrêmes : Dis-moi si tu me comprends ? — L’E. Je saisis parfaitement.
25. Le M. Cherche maintenant, si tu trouveras dans les autres nombres ce que nous avons appelé la propriété spéciale du quaternaire. — L’E. Je vais essayer : Si nous posons 2, 3, 4, les extrêmes réunis forment le nombre 6, et le milieu ajouté à lui-même produit le même nombre. Et cependant ce n’est pas 6 mais 5 qui vient immédiatement. Je pose de nouveau 3, 4, 5 : les deux extrêmes font 8 et le milieu répété 2 fois donne le même nombre ; or entre 5 et 8 il y a deux nombres intermédiaires, 6 et 7, au lieu d’un : plus j’avance plus les intervalles augmentent. — Le M. Je vois que tu as compris et que tu possèdes à fond la théorie qui vient d’être exposée. Pour ne plus nous arrêter longuement, tu remarques sans doute que de 1 à 4 la progression est très-exacte, soit à cause du nombre pair et du nombre impair ; le premier nombre impair entier étant 3 et le premier nombre pair entier étant 4, comme nous l’avons démontré ; soit parce que 1 et 2 renferment le principe, et pour ainsi dire le germe d’où sort le nombre 3, ce qui constitue les trois nombres primordiaux : de ces nombres, mis en rapport, découle le nombre 4, qui s’y rattache par un lieu légitime ; c’est ainsi qu’apparaît cette progression régulière que nous cherchons. — L’E. Je comprends.
26. Le M. Fort bien. Mais te rappelles-tu quel était l’objet de nos investigations ? Notre but, je crois, était de trouver, s’il était possible, pourquoi, en établissant des séries dans la suite indéfinie des nombres, on avait limité la première série au nombre 10, qui sert comme d’appui à tant d’autres ; en d’autres termes, pourquoi, en complant de 1 à 10, on redescendait de 10 à 1. — L’E. Je me rappelle parfaitement que c’est en vue de cette question que nous avons fait tous ces détours : mais avons-nous réussi à la résoudre ? C’est ce que je ne vois pas. Notre raisonnement en effet se borne à constater qu’il existe une progression régulière et légitime non jusqu’à 10, mais jusqu’a 4. — le M. Tu ne vois donc pas quelle somme on forme de 1, 2, 3, 4 ? — L’E. Je vois, je vois, mais non sans surprise : oui, la question est résolue ; car, 1, 2, 3, 4, ajoutés ensemble font 10. — Le M. À ce titre les quatre premiers nombres, leur suite et leur rapport, doivent tenir le rang le plus élevé dans le système de la numération.
Chapitre XIII — Du charme des mouvements proportionnés, en tant qu’il est apprécié par l’oreille§
L. M. Il est temps de revenir à l’examen approfondi de ces mouvements qui forment l’objet de la science dont nous nous occupons, et qui nous ont entraînés, selon les exigences de la question, à toutes ces considérations sur une science étrangère, l’arithmétique. Pour mettre plus de clarté dans notre discussion, nous avions supposé, dans un espace d’heures déterminé, des mouvements exprimés par un rapport numérique que nous indiquait le raisonnement ; réponds-moi maintenant dans cette hypothèse. si un homme courait l’espace d’une heure, et un autre, l’espace de deux, pourrais-tu, sans horloge ni clepsydre, ni toute autre espèce de chronomètre, apprécier ces deux mouvements dont l’un est simple et l’autre double, ou, si tu en étais incapable, pourrais-tu trouver du moins un certain agrément dans ce rapport et en éprouver quelque plaisir ? — L’E.
Cela m’est impossible. — Le M. Eh bien ! si on battait la mesure de façon qu’un battement dure un temps, et l’autre, deux, ce qui serait un iambe, et que l’on continuât ainsi, tandis qu’une personne exécuterait une danse d’après cette mesure et suivrait ces mouvements ; ne pourrais-tu signaler le caractère de cette mesure, je veux dire, la succession alternative d’un temps et de deux temps, soit dans le battement de la mesure, soit dans la danse qui frappe tes yeux ? Au moins ne trouverais-tu pas quelque plaisir dans cette harmonie que tes sens percevraient, tout en étant incapable de désigner le rapport numérique qui représente cette mesure ? — L’E. Tu dis vrai ; car, ceux qui connaissent les rapports numériques, les sentent dans la musique et dans la danse, et les expriment aisément ; quant à ceux qui ne les connaissent pas et sont incapables de les désigner, ils ne laissent pas de reconnaître qu’ils y trouvent un certain agrément.
28. Le M. On ne peut donc nier que les mouvements, assujettis à une juste mesure, ne rentrent dans le domaine de la musique, qui n’est que la science des belles modulations j’entends surtout ceux qui, sans être dirigés vers un but étranger à l’art, renferment en eux-mêmes leur beauté et le plaisir qu’ils font naître. Cependant ces mouvements, comme tu l’as remarqué avec justesse, en répondant à mes questions, s’ils se prolongent trop longtemps, et durent une heure ou davantage, sont incapables de charmer nos sens, lors même qu’ils seraient soumis à la juste mesure qui en fait la beauté. Ainsi donc, puisque la musique est pour ainsi dire sortie de son mystérieux sanctuaire et a laissé des traces dans nos sensations ou dans les objets perçus par nos sensations, ne devons-nous pas nous attacher d’abord à ces vestiges, afin d’arriver plus aisément sans erreur, si nous le pouvons, à ce que j’ai nommé son mystérieux sanctuaire ? — L’E.
Cette marche est nécessaire : commençons tout de suite, je t’en supplie. — Le M. Laissons donc de côté toutes ces mesures de temps qui dépassent la portée de nos sens et, en suivant le fil du raisonnement, occupons-nous de ces mesures mieux déterminées qui nous charment dans le chant et dans la danse. Je n’imagine pas en effet que tu aies une autre méthode pour suivre les traces laissées par cet art, comme nous l’avons dit, dans nos sens et dans les objets qu’ils perçoivent. — L’E. Effectivement il n’y a pas d’autre méthode.
LIVRE DEUXIÈME. Des Syllabes et des Pieds.
Chapitre premier — Points de vue différents du grammairien et du musicien dans l’appréciation de la quantité des syllabes§
1. Le M. Prête-moi donc toute ton attention. Je vais de nouveau ouvrir notre discussion comme par un nouvel exorde. Et d’abord, dis-moi si tu connais bien la quantité relative des syllabes longues et brèves, telle que l’enseignent les grammairiens ; ou bien, soit que tu la connaisses, soit que tu l’ignores, aimes-tu mieux que nous discutions comme si nous étions complètement étrangers à ces matières, et qu’ainsi nous suivions en tout le fil du raisonnement, sans nous laisser dominer par l’usage et les préjugés. — L’E. Je préfère cette méthode, et en cela je consulte à la fois la raison et, pourquoi rougir de l’avouer ? mon ignorance complète de la quantité des syllabes. —Le M. Eh bien ! dis-moi du moins si tu n’as pas observé par toi-même dans la conversation que, parmi les syllabes, les unes se prononcent rapidement et très-vite, les autres avec lenteur et en allongeant ? — L’E.
Je n’ai pas été insensible à ces nuances. — Le M. Tu dois savoir que la science grammaticale, en latin, litteratura, se fonde sur la tradition, entièrement, comme le démontre un raisonnement rigoureux, ou du moins principalement, comme en conviennent les esprits les moins cultivés. Par exemple prononce la première syllabe de Cano, en l’allongeant, ou mets-la dans un vers, à un endroit qui exige une longue, le grammairien te reprendra au nom de la tradition dont il est le gardien : car, pour te prouver que cette syllabe doit être brève, il t’alléguera que les anciens, dans les oeuvres qu’ils nous ont laissées, et que commentent les grammairiens, ont fait cette syllabe brève et non pas longue. L’autorité est donc ici l’unique règle. Quant à la musique, qui considère dans les mots la mesure rationnelle et le nombre, elle se borne à exiger qu’une syllabe soit longue ou brève, selon la place que lui assignent les règles de l’harmonie.
Place en effet le mot Cano à un endroit où il faut deux syllabes longues et allonge dans la prononciation la première syllabe qui est brève, le musicien n’en sera pas offensé : car les oreilles auront été frappées aussi longtemps que l’exigeait le rythme. Mais le grammairien l’invitera à corriger ton expression et à lui substituer un mot dont la première syllabe soit brève, d’après l’autorité des anciens dont il garde les oeuvres, comme nous l’avons dit.
Chapitre II — Le grammairien juge d’un vers d’après l’autorité, le musicien, d’après la raison et l’oreille§
2. Ainsi donc, puisque notre but est d’analyser les lois de la musique, malgré ton ignorance de la quantité des syllabes, nous pouvons ne pas nous laisser arrêter par cette ignorance, et partir de l’observation que tu as faite, dis-tu, de la durée plus ou moins longue des syllabes. Je te demande donc si parfois la cadence des vers n’a pas fait sur tes oreilles une impression agréable. — L’E. Très-souvent, au contraire, et ce n’est jamais sans plaisir que j’entends un vers. — Le M. Si dans un vers qui t’a charmé, on allonge ou on abrége une syllabe, à un endroit où le rythme de ce vers ne l’exige pas, ton oreille est-elle également flattée ? — L’E. Loin de là, je ne saurais m’empêcher d’en être choqué. — Le M. Ainsi, nul doute ; dans le son qui te charme, ton plaisir vient d’une certaine mesure dans les nombres, et, cette mesure une fois rompue, ton oreille n’est plus flattée. — L’E. C’est incontestable. — Le M. Continuons d’examiner le son du vers et dis-moi quelle différence tu trouves quand je prononce :
Arma virumque cano qui Trojae primus ab oris, ou :
Qui primus ab oris.
L’E. Relativement à la mesure, je trouve le même son. — Le M. Cela tient à la manière dont j’ai prononcé ; j’ai fait ce que les grammairiens appellent un barbarisme : Dans primus la première syllabe est longue, la seconde brève : dans primis, les deux syllabes sont longues ; or j’ai abrégé la dernière, et ton oreille n’a pas été choquée. Renouvelons donc cet essai pour voir si tu reconnaîtras, à ma prononciation, la quantité longue ou brève des syllabes : notre discussion pourra alors marcher selon notre but, par demandes et par réponses. Je vais répéter le vers où j’ai fait un barbarisme et, selon les règles des grammairiens, je rendrai longue la syllabe que j’avais faite brève, pour ne pas offenser ton oreille. Dis-moi donc si cette manière de mesurer les vers, te cause le même plaisir quand tu m’entends prononcer :
Arma virumque cano Trojae qui primis ab oris.
L’E. Je ne saurais le nier : il y a dans ce son je ne sais quel défaut qui me choque. — Le M. Ce n’est pas saris raison :bien qu’il n’y ait plus de barbarisme, il y a un défaut que la grammaire et la musique peuvent également critiquer ; la grammaire, parce que ce mot, dont la dernière syllabe est longue, se trouve placé où il faut une brève ; la musique, parce que la prononciation est longue où elle doit être brève, et qu’ainsi levers n’a pas duré le temps exigé par le rythme. Si maintenant tu comprends les exigences différentes de l’oreille et de l’autorité, il nous reste à voir par quel mystère l’oreille est tantôt flattée, tantôt blessée par les sons longs ou brefs. Voilà, en effet, ce qui a rapport à la durée plus ou moins longue dont nous avons entrepris l’explication, si tu t’en souviens. — L’E. Je comprends la distinction, de plus j’ai bonne mémoire, et j’attends avec la plus vive curiosité ce qui va suivre.
Chapitre III — Durées des syllabes§
3. Le M. Ce qui va suivre ? Ne devons-nous pas, dis-moi, commencer par comparer les syllabes entre elles, et voir quels en sont les rapports numériques, comme nous l’avons déjà fait à propos des mouvements ? Or, tout ce qui sonne est en mouvement et les syllabes sont sonores. Peux-tu rien contester ? — L’E. Non. — Le M. Donc comparer des syllabes, c’est comparer des mouvements où les rapports numériques de temps peuvent se convertir en mesures de la durée. — L’E. C’est cela. — Le M. Une seule syllabe peut-elle se comparer à elle-même ? Sauf contradiction de ta part, l’unité n’exclut-elle pas toute comparaison ? L’E. Je ne contredis pas. — Le M. Nieras-tu que l’on puisse comparer une syllabe à une autre, une ou deux syllabes a deux, à trois ou à un plus grand nombre ? — L’E.
Comment le nier ? — Le M. Remarque encore que toute syllabe brève, qui ne demande qu’une seconde pour être prononcée, et dont le son se perd immédiatement, dure néanmoins quelque temps et exige un moment si court qu’il soit. — L’E. Cela est nécessaire. — Le M. Par où pourrions-nous commencer à compter ? — L’E. Eh ! par un. — Le M. On peut donc, sans inconvénient, appeler avec les anciens un temps, la durée que remplit une syllabe brève : car nous allons de la brève à la longue. — L’E. C’est vrai. — Le M. Cette observation en amène une autre : Si dans les nombres la première progression est de 1 à 2, dans les syllabes où l’on va de la brève à la longue, la longue doit comprendre deux temps ; par conséquent, si la durée que comprend une brève est bien désignée par un temps, celle que comprend une longue sera fort bien exprimée par deux temps. — L’E. A merveille ! Rien de plus conforme à la raison, je l’avoue.
Chapitre IV — Des pieds de deux syllabes§
4. Le M. Passons maintenant aux rapports des temps. Quel rapport y a-t-il entre deux brèves, ou de quel nom faut-il appeler ces mouvements ? Tu te souviens sans doute que, dans notre premier entretien, nous avons donné des noms spéciaux à tous les mouvements qui ont entre eux des rapports numériques. — L’E. Je me rappelle que nous les avons nommés égaux ; car ils ont la même durée. — Le M. Et ce rapport qui permet de comparer les syllabes entre elles et de les représenter par des nombres, crois-tu qu’il ne faille pas lui donner un nom ? — L’E. Il le faut. — Le M. Sache donc qu’un pareil rapport entre les sons a reçu des anciens le nom de pied. Jusqu’à quelle limite le pied peut-il s’accroître ? Voilà ce qui doit être l’objet d’un examen attentif.
Dis-moi donc en vertu de quel rapport on combine une brève avec une longue ? — L’E. Cette combinaison se fait, je pense, suivant le rapport des nombres que nous avons nommés compliqués : j’y vois, en effet, un rapport de 1 à 2, en d’autres termes, d’un temps d’une syllabe brève aux deux temps d’une syllabe longue. — Le M. Et si on les disposait de manière à prononcer la longue d’abord et la brève ensuite ? L’ordre étant interverti, s’ensuit-il que le rapport, représenté par les nombres compliqués, ait varié ? Dans le premier cas en effet, on passe du simple au double, dans le second, du double au simple. — L’E. C’est vrai. — Le M. Dans un pied de deux syllabes longues, ne compare-t-on pas deux temps à deux temps ? — L’E. Oui sans doute. — Le M.
Et à quelle espèce de no+libres se rapporte cette combinaison ? — L’E. À ceux que nous avons appelés égaux. — Le M. Allons, dis-moi à présent combien de pieds avons-nous trouvés, en commençant par deux brèves pour finir par deux longues ? — L’E. Quatre. Car nous avons trouvé d’abord une combinaison de deux brèves, puis d’une brève et d’une longue, d’une longue et d’une brève, enfin de deux longues. — Le M. Peut-il y avoir plus de quatre pieds lorsqu’on ne rapproche que deux syllabes ? — L’E. En aucune façon : car dans la mesure commune des syllabes, une brève vaut un temps, une longue deux temps ; de plus, toute syllabe est longue ou brève. Comment donc deux syllabes pourraient-elles être en rapport et se combiner entre elles sans un mélange de deux brèves, d’une brève et d’une longue, d’une longue et d’une brève, ou enfin de deux longues ! — Le M.
Nouvelle question : De combien de temps se compose le plus petit pied de deux syllabes ; de combien le plus grand ? — L’E. Le premier, de deux ; le second, de quatre. — Le M. Ne vois-tu pas que, soit dans les pieds, soit dans les temps, la progression n’a pu dépasser le quaternaire ? — L’E. Je le vois bien Cela me rappelle la loi de progression dans les nombres et je remarque, avec grand plaisir, quelle est la même dans les sons. — Le M. Si donc les pieds se composent de syllabes, en d’autres termes, de mouvements distincts et pour ainsi dire articulés dans les sons, et que d’ailleurs la durée des syllabes soit marquée par des temps, ne comprends-tu pas dès lors que le pied doit s’accroître jusqu’à quatre syllabes, d’après la progression même que suivent, comme tu le vois, et les pieds et les temps ? — L’E. Je comprends ce que tu dis ton raisonnement me semble d’une justesse parfaite, et je réclame la suite comme une dette.
Chapitre V — Des pieds de trois syllabes§
6. Le M. Voyons d’abord, en procédant avec ordre, quel est le nombre de pieds de trois syllabes, comme nous venons de le faire pour les pieds de deux syllabes. — L’E. Soit. — Le M. Tu te souviens que nous avons commencé ce calcul par la syllabe brève ou d’un temps, et tu as compris pourquoi nous suivions cette marche. — L’E. Je me rappelle que nous avons cru devoir ne pas nous écarter de cette loi de la numération qui oblige à remonter jusqu’à 1, principe de tous les nombres. — Le M. Si donc parmi les pieds de deux syllabes, le premier se compose de deux brèves, ou de deux temps, ce qui forme logiquement la première de toutes les combinaisons, quel doit être, selon toi, le premier pied de-trois syllabes ? — L’E. Evidemment, celui qui se compose de trois brèves. — Le M.
Et combien de temps renferme-t-il. — L’E. Trois. — Le M. Et quelle est leur relation ? Car, en vertu du rapport qui existe entre les nombres et que nous avons expliqué, tout pied doit se coin poser de deux éléments combinés entre eux ; or, peut-on diviser un pied de trois syllabes brèves en deux parties égales ? — L’E. C’est impossible. — Le M. Quel mode de division faut-il donc adopter ? — L’E. Je n’envois aucun, sinon de le partager dans un rapport de 1 à 2 ou de 2 à 1. — Le M. D’après quelle loi des nombres ? — L’E. Celle des nombres compliqués.
7. Le M. Maintenant examine ce point : De combien de manières peuvent se combiner, c’est-à-dire combien peuvent former de pieds, une syllabe longue et deux brèves ? réponds, si tu peux le deviner. — L’E. Je découvre un pied composé d’une longue et de deux brèves : je n’en vois pas d’autre. —Le M. Est-il nécessaire que parmi ces trois syllabes, dont l’une est longue, la longue soit placée la première ? — L’E. Je ne saurais le croire, car les deux brèves peuvent précéder la longue. — Le M. N’y a-t-il pas une troisième combinaison ? Examine. — L’E. Oui ; car la longue peut être placée entre les deux brèves. — Le M. N’y aurait-il pas un quatrième arrangement ? — L’E. C’est impossible. — Le M. Pourrais-tu me dire alors combien de combinaisons ou de pieds peuvent former trois syllabes composées d’une longue et de deux brèves ? — L’E. Je puis le dire :elles se combinent de trois manières et forment trois pieds.
Le M. Comprends-tu dans quel ordre il faut disposer ces trois pieds, ou faut-il te l’expliquer en détail ? — L’E. Mais n’approuves-tu pas l’ordre que j’ai signalé dans cette triple combinaison ? Car j’ai placé une longue avec deux brèves, puis deux brèves avec une longue, enfin j’ai mis une longue entre deux brèves. — Le M. Et toi, approuves-tu celui qui, en calculant, passe de 1 à 3, puis de 3 à 2, au lieu d’aller de 1 à 2 et de 2 à 3 ? — L’E. Non sans doute : mais as-tu remarqué chez moi rien de pareil ? — Le M. En faisant ta triple combinaison, tu as signalé comme premier pied celui dont la première syllabe est longue : et en cela tu as bien vu que, comme il n’y a ici qu’une syllabe longue, elle forme en quelque sorte l’unité, et devait se placer en premier lieu ; qu’à ce titre, elle était le principe de la combinaison, et que le premier pied devait être celui où elle était la première.
Tu aurais donc dû voir en même temps que le second pied est celui où elle se trouve la seconde, le troisième celui où elle est la troisième. Crois-tu devoir encore persister dans cette idée ? — L’E. Non, je la condamne sans hésitation : comment ne pas reconnaître que cet ordre est le meilleur ou plutôt que c’est l’ordre même ? — Le M. Dis-moi donc à présent d’après quelle règle numérique ces pieds peuvent se diviser et se combiner entre eux ? — L’E. Le premier et le dernier se divisent selon le rapport d’égalité car, l’un peut se partager en une longue et deux brèves, l’autre, en deux brèves et une longue, de telle sorte que les deux parties, ayant chacune deux temps, soient égales entre elles. Quant au second pied, comme la syllabe du milieu est longue, peu importe qu’on la mette dans la première partie ou dans la seconde et qu’on divise le pied en trois temps et un temps, ou bien en un temps et trois temps. Ainsi cette division s’effectue d’après la règle des nombres compliqués.
8. Le M. Je désire maintenant que tu me dises de toi-même, si tu en es capable, quels sont les pieds qui viennent à la suite de ceux dont nous avons parlé. Nous avons d’abord trouvé quatre pieds de deux syllabes, que nous avons rangés d’après l’ordre même des nombres, en commençant par les syllabes brève ; passant de là aux pieds de trois syllabes, nous n’avons pas eu grande difficulté, d’après le raisonnement précédent, à commencer par trois brèves. Ne fallait-il pas ensuite examiner combien de formes pouvait prendre la combinaison d’une longue avec deux brèves ? C’est ce que nous avons fait, et nous avons trouvé trois pieds qui se sont rangés dans leur ordre naturel. Ne pourrais-tu voir de toi-même quels sont les pieds qui viennent ensuite, afin de nous éviter une foule de questions minutieuses ? — L’E. Tu as raison : comment ne pas voir en effet qu’après ces pieds, l’ordre appelle ceux qui sont composés d’une brève et de deux longues ? La brève, d’après le raisonnement précédent, formant l’unité et tenant le premier rang, le premier pied sera celui où elle sera la première ; le second, celui où elle sera la seconde ; le troisième, celui où elle sera la troisième et dernière.
Le M. Tu vois sans doute en vertu de quel rapport ils se divisent et peuvent se combiner. —L’E. Oui : le pied composé d’une brève et de deux longues n’est divisible qu’à la condition de renfermer dans la première partie trois temps, valeur d’une brève et d’une longue, et dans la seconde, deux temps, valeur d’une longue. Quant au troisième pied, composé d’une longue et d’une longue suivie d’une brève, il n’admet, comme le précédent, qu’un mode de division, mais il en diffère ; en ce qu’il se partage en deux et trois temps, tandis que l’autre se partage en trois et en deux temps. En effet la syllabe longue placée la première comprend deux temps ; restent une longue et une brève qui équivalent à trois temps. Quant au pied intermédiaire, qui a une brève au milieu, il est susceptible d’une double division : car, la brève pouvant se réunir à la première comme à la seconde partie, il se divise dans un rapport de 3 à 2 ou de 2 à 3. Ces trois pieds sont donc soumis à la règle des nombres sesquialtères.
Le M. Avons-nous passé en revue tous les pieds de trois syllabes ? — L’E. Oui, sauf un seul, si je ne me trompe, celui qui est composé de trois longues. — Le M. Explique-moi comment il se divise. — L’E. Dans le rapport d’une syllabe à deux ou de deux à une, en d’autres termes de deux temps à quatre ou de quatre temps à deux ses parties s’unissent donc par un rapport de nombres compliqués.
Chapitre VI — Pieds de quatre syllabes§
9. Le M. Examinons maintenant logiquement et par ordre les pieds de quatre syllabes. Et dis-moi immédiatement quel est le premier de ces pieds et quel est son mode de division. — L’E. C’est le pied de quatre brèves qui se divise en deux parties, composée chacune de deux syllabes ou de deux temps, d’après la règle des nombres égaux. — Le M. T’y voilà continue tout seul et développe le reste. Il n’est plus besoin de te conduire pas à pas : retrancher les brèves et leur substituer des longues successivement, jusqu’à ce que les brèves soient épuisées ; examiner, à mesure que tu fais ces changements, l’espèce et le nombre des pieds qui en résultent, voilà l’unique procédé à suivre ; tu n’ignores pas que la syllabe principale est celle qui se trouve seule au milieu des autres, qu’elle soit brève ou longue, peu importe ; car tu t’es déjà rompu à tous ces calculs.
Dans le cas où il se rencontre deux brèves et deux longues, ce qui ne s’est pas encore présenté, quelle est, à ton sens, la syllabe principale et formant unité ? — L’E. C’est une conséquence facile à tirer des explications précédentes. Une syllabe brève n’ayant qu’un temps remplit mieux le rôle d’unité qu’une longue qui en a deux. Aussi avons-nous toujours débuté dans l’énumération des pieds par celui qui se composait de brèves.
10. Le M. Tu peux donc exposer la série des pieds de quatre syllabes, sans que je te fasse de questions : je te servirai d’auditeur et de juge. — L’E. Je vais essayer. D’abord, des quatre brèves dont se compose le premier pied, il faut en retrancher une et lui substituer une longue qui doit être placée au commencement pour maintenir le privilège de l’unité. Ce pied admet une double division, en une longue et trois brèves, ou en une longue suivie d’une brève et deux brèves, c’est-à-dire, dans un rapport de 2 à 3 temps ou de 3 temps à 2. Placée au second rang, la longue forme un nouveau pied qui se divise exactement d’une seule manière, en 3 et 2 temps, la première partie étant composée d’une brève et d’une longue, la seconde, de deux brèves.
Placée au troisième rang, la longue forme un pied qui n’est également susceptible que d’un mode de division tel que la première partie ait deux temps, représentés par deux brèves, et la seconde, trois, représentés par une longue et une brève. Placée à la fin, la longue forme un quatrième pied qui se divise de deux manières, comme celui où elle était placée la première : on est libre en effet de le partager en deux brèves et une brève suivie d’une longue, ou en trois brèves et une longue, en d’autres termes, dans un rapport de 2 temps à 3 ou de 3 temps à 2. Ces quatre pieds, où une longue se combine avec trois brèves, à différentes places, suivent, dans le rapport de leurs parties, la loi des nombres sesquialtères.
Il se forme un nouveau pied, lorsque les deux brèves que nous avons placées au commencement, pour suivre l’ordre naturel, se trouvent placées au milieu : le partage du pied se fait alors dans le rapport de 3 à 3 temps : la première partie renferme une longue et une brève, la seconde, une brève et une longue. Si les deux brèves sont placées à la fin, combinaison à laquelle l’ordre nous amène, elles forment un pied qui se divise de deux manières, selon que la première partie renferme deux temps représentés par une longue, et la seconde, quatre temps représentés par une longue et deux brèves, ou que l’un renferme quatre temps représentés par deux longues, l’autre, deux temps représentés par deux brèves. Dans ces trois pieds, les deux parties du premier et du troisième sont assujetties à la loi des nombres compliqués : celles du second, s’unissent d’après le rapport des nombres égaux.
12. Maintenant nous devons séparer les deux brèves que jusqu’ici nous avons placées l’une à côté de l’autre : il y aura entre elles le plus petit ou le plus grand intervalle selon qu’elles seront séparées par une ou deux syllabes longues. Or, une longue peut se placer entre elles de deux manières, ce qui va produire deux pieds ; on peut en effet mettre d’abord une brève, ensuite une longue, puis une brève et enfin une longue : ou bien mettre les deux brèves à la seconde et à la dernière place, et les deux longues, à la première et à la troisième ; on aura ainsi une double succession d’une longue et d’une brève. Le cas du plus grand intervalle a lieu lorsque les deux longues sont au milieu et que les deux brèves sont l’une au commencement, l’autre à la fin. Ces trois pieds, où les brèves sont séparées, se divisent selon un rapport de 3 à 3 temps : le premier se partage en une brève suivie d’une longue et une brève suivie d’une longue ; le second, en une longue et une brève, une longue et une brève ; le troisième en une brève et une longue, une longue et une brève. Par conséquent on forme six pieds avec deux brèves et deux longues en les changeant de place autant qu’il est possible.
13. Il nous reste à retrancher trois brèves de quatre et à y substituer trois longues : cette unique brève formera quatre pieds, selon qu’elle sera placée au premier, au second, au troisième et au quatrième rangs. De ces quatre pieds les deux premiers se divisent en trois et quatre temps ; les deux derniers, en quatre et trois temps, et leurs parties sont unies ensemble par le rapport des nombres sesquialtères. Dans le premier en effet la première partie se compose d’une brève et d’une longue qui représentent trois temps ; la seconde, de deux longues qui représentent 4 temps. Dans le second, la première partie se compose d’une longue et d’une brève, ou de trois temps, et la seconde de deux longues, ou quatre temps : dans le troisième, la première partie renferme deux longues, ou quatre temps, la seconde une brève et une longue, ou trois temps : enfin le quatrième offre également dans sa première partie deux longues ou quatre temps, dans la seconde, une longue et une brève ou trois temps.
Le dernier pied de quatre syllabes, est celui qui ne se compose plus que de longues. Il se divise en deux parties, chacune de deux longues, selon la règle des nombres égaux, ce qui forme un rapport de 4 temps à 4 temps. Voilà le développement que tu m’as invité à faire de moi-même : maintenant pose-moi d’autres questions.
Chapitre VII — Le vers est composé d’un nombre déterminé de pieds, comme le pied l’est d’un nombre déterminé de syllabes§
14. Le M. Je vais le faire : mais as-tu bien compris quelle est, dans le système des pieds, l’importance de cette progression jusqu’au quaternaire, d’après ce que nous avons établi dans les nombres ? — L’E. Oui, et j’approuve cette progression dans les uns comme dans les autres. — Le M. Eh bien ! si on a formé les pieds en combinant les syllabes, ne pourrait-on, en combinant les pieds, former un certain assemblage qui ne devrait plus être désigné sous le nom de syllabe ou de pied ? — L’E. Je le crois assurément. — Le M. Et quel sera cet assemblage ? — L’E. Un vers, j’imagine. — Le M. Eh bien ! Supposons que quel qu’un s’avise de combiner des pieds sans s’imposer de mesure ni de fin, à moins d’être arrêté par une extinction de voix ou quel qu’autre accident, ou même par la nécessité de passer à un autre exercice, donnerais-tu le nom de vers à cet assemblage de vingt, trente, cent pieds ou davantage, selon la fantaisie ou la facilité de celui qui aurait formé cette série indéfinie ? — L’E.
Non certes : il ne suffira pas que je voie des pieds mêlés entre eux indistinctement ou placés sans fin à la file les uns des autres pour appeler vers ce pêle-mêle : une théorie doit apprendre l’espèce et le nombre des pieds nécessaires pour faire un vers, et c’est d’après elle que je pourrais juger si c’est bien un vers qui a frappé mon oreille. — Le M. Quelle que soit cette théorie, elle a dû établir non sur un caprice, mais sur un principe, les règles et la mesure qu’elle a imposées au vers.-L’E. Puisqu’il s’agit de théorie, il ne doit, il ne peut y avoir place pour la fantaisie. — Le M. Cherchons donc, si tu veux bien, et tâchons de trouver ce principe : à ne considérer que la tradition, un vers sera ce qu’il aura pris fantaisie d’appeler ainsi à je ne sais quel Asclépiade, à Archilo que, à Sapho, et autres poètes de l’antiquité, dont on a donné les noms à certaines espèces de vers, parce qu’ils ont découvert et mis en oeuvre ces formes poétiques.
Il est des vers en effet qui portent le nom d’Asclépiade, d’Archilo qui en, de Saphique, et mille autres noms de poètes que les Grecs ont donnés aux vers de différents genres. D’où il semblerait résulter qu’en arrangeant des pieds de telle façon et en tel nombre qu’on Voudra, on pourrait à bon droit, si personne n’a encore imaginé cette combinaison, être appelé le créateur et le propagateur d’un vers nouveau. Interdirait-on ce privilège au premier venu ? Alors on aurait le droit de se plaindre et de demander quel a été le mérite de ces poètes qui, sans être guidés par aucun principe, auraient combiné à leur gré tels ou tels pieds et auraient réussi à faire considérer comme vers un pareil assemblage et à lui en donner le nom. N’es-tu pas de cet avis ? — L’E. Ce que tu dis est fort juste ; je comprends avec toi que le vers est une création de la raison plutôt que de l’autorité : mais comment ? examinons-le, je t’en prie.
Chapitre VIII — Noms des divers pieds§
15. Le M. Examinons donc quels sont les pieds qui peuvent s’allier entre eux, quelles sont les formes qui résultent de ce mélange : car il y en a d’autres que le vers ; nous finirons par une théorie complète du vers. Mais crois-tu ces développements possibles, si on ne sait pas le nom des différents pieds ? Sans doute nous les avons classés de façon qu’ils pourraient être appelés, selon leur ordre, premier, second, troisième, quatrième pied. Mais il y a péril à dédaigner les termes du vieux temps, et il ne faut pas rompre aisément avec l’usage, à moins qu’il ne soit en contradiction avec la raison. Employons donc les termes par lesquels les Grecs ont désigné les pieds et que les Latins ont adoptés. Servons-nous-en sans prendre la peine d’en chercher l’étymologie : une pareille étude, favorable à la prolixité, est assez stérile. Te sers-tu avec moins de profit des mots pain, bois, pierre, parce que tu ne sais pas d’où ils viennent ? — L’E. Tu as raison.
Le M. Le premier pied s’appelle pyrrhique ; il est composé de deux brèves et a deux temps, comme fuga.
Le second pied est l’iambe ; il a une brève et une longue, comme parens, et a trois temps.
Le troisième pied est le trochée ou le chorée : il renferme une longue et une brève, comme meta, trois temps.
Le quatrième est le spondée, deux longues comme aetas, et quatre temps.
Le cinquième, le tribraque ; trois brèves, comme macula, et trois temps.
Le sixième, le dactyle, une longue et deux brèves comme maenalus, et quatre temps.
Le septième est l’amphibraque : il se compose, d’une brève, d’une longue, et d’une brève comme carina ; quatre temps.
Le huitième, un anapeste, deux brèves et une longue, comme Erato, et quatre temps. Le neuvième, le bacchius, a une brève et deux longues, comme Achates, et cinq temps.
Le dixième, le crétique ou amphimacre, se compose d’une brève entre deux longues, comme insulae, et de cinq temps.
Le onzième, palimbacchius, a deux longues et une brève comme natura, et cinq temps. Le douzième, le molosse, a trois longues comme Aeneas, et six temps.
Le treizième, le procéleusmatique, se compose de quatre brèves comme avicula ; quatre temps.
Le quatorzième, le péon premier, a la première longue, et les trois dernières brèves comme legitimus, et cinq temps.
Le quinzième, le péon deuxième, a la seconde longue et tes autres brèves ; exemple : colonia ; cinq temps.
Le seizième, le péon troisième, a la troisième longue, et les autres brèves comme menedemus ; cinq temps.
Le dix-septième, le péon quatrième, a la quatrième longue, et les trois premières brèves, comme celeritas ; cinq temps.
Le dix-huitième, ionique mineur, se compose de deux brèves et de deux longues comme Diome des ; six temps.
Le dix-neuvième, le choriambe. renferme une longue, deux brèves, plus une longue, armipotens ; six temps.
Le vingtième, l’ionique majeur, a deux longues et deux brèves, comme Junonius ; six temps.
Le vingt et unième, le diiambe ou double iambe, une brève et une longue, plus une brève et une longue comme propinquitas ; six temps.
Le vingt-deuxième, le dichorée ou ditrochée, se forme d’une longue et d’une brève, plus d’une longue et d’une brève comme cantilena ; six temps.
Le vingt-troisième, l’antispaste, contient une brève, deux longues et une brève, comme Salomnus ; six temps.
Le vingt-quatrième, l’épitrite premier, a la première brève et les trois autres longues, comme sacerdoces ; sept temps.
Le vingt-cinquième, l’épitrite deuxième, a la deuxième brève et les trois autres longues, comme conditores ; sept temps.
Le vingt-sixième, l’épitrite troisième, a la troisième brève et les trois autres longues, comme Demosthenes ; sept temps.
Le vingt-septième, l’épitrite quatrième, a la quatrième brève et les trois premières syllabes longues, comme Fescenninus ; sept temps.
Le vingt-huitième, le dispondée, se compose de quatre longues, comme oratores, et compte huit temps.
Chapitre IX — De la construction des pieds§
L’E. Je sais maintenant ces noms ; dis-moi à présent quels sont les pieds qui sont susceptibles de s’allier entre eux. — Le M. Rien de plus aisé à découvrir, si tu songes que l’égalité et l’analogie sont supérieures à l’inégalité et au défaut de proportion. — L’E. ’est un principe que tout le monde admettra. — Le M. Il faut donc s’attacher à ce principe dans la combinaison des pieds et ne jamais s’en écarter sans les raisons les plus sérieuses. — L’E. D’accord. — Le M. Tu n’hésiteras donc pas à combiner entre eux des pyrrhiques, des iambes, des trochées ou chorées, et des spondées ; d’après la même méthode, tu allieras sans hésiter tous les autres pieds de même espèce.
En effet, il y a un rapport d’égalité parfait entre les pieds de même espèce et de même nom. N’est-ce pas ton avis ? — L’E. C’est incontestable. — Le M. Ne pourrait-on légitimement faire un mélange de différents pieds, pourvu que l’on respectât ce rapport d’égalité ? Y a-t-il pour l’oreille rien de plus flatteur qu’une combinaison où la variété s’unit avec l’unité ? — L’E. Rien n’est plus agréable. — Le M. Et quels pieds sont égaux entre eux, sinon ceux qui ont la même mesure ? — L’E. C’est vrai. — Le M. Or avoir la même mesure, n’est-ce pas avoir le même nombre de temps ? — L’E. Oui. — Le M. Tu pourras donc combiner entre eux les pieds qui ont le même nombre de temps, sans crainte de choquer l’oreille. — L’E. C’est une conséquence naturelle.
Chapitre X — L’ampribraque, soit seul, soit mêlé a d’autres pieds, ne peut former de vers. Du levé et du posé§
17. Le M. Fort bien : mais la question n’est pas encore épuisée. L’amphibraque est un pied de quatre temps. Cependant il y a des métriciens qui prétendent que ce pied ne peut s’allier avec des dactyles, des anapestes, des spondées ou des procéleusmatiques, quoique tous renferment quatre temps ; il y a plus : selon eux, toute combinaison de ce pied avec lui-même ne peut former un rythme convenable et régulier. Examinons donc cette opinion, pourvoir si elle ne repose pas sur un principe, que nous devions reconnaître et adopter. — L’E. Je suis curieux d’écouter leurs raisons. Je n’apprends pas en effet sans quelque surprise que, sur vingt-huit pieds, dont le raisonnement nous a découvert l’existence, il y en a un d’exclu du vers, quoi qu’il ait le même nombre de temps que le dactyle et autres pieds de même mesure susceptibles de s’allier. — Le M. Pour débrouiller cette question, il faut considérer les autres pieds et voir le rapport selon lequel leurs parties s’unissent ensemble : tu comprendras alors quelle est la raison spéciale qui a fait bannir légitimement ce pied de tout système de vers.
18. En traitant ce sujet, nous devons avoir présent à la mémoire les deux termes de levé et de posé. Comme on lève la main et qu’on la baisse en battant la mesure, le levé et le posé comprennent chacun une partie du pied. Et parce mot de partie, j’entends les fractions de pieds dont il a été suffisamment question plus haut, quand nous les avons décomposés en leurs éléments. Si tu admets cette théorie, commence par récapituler brièvement les diverses manières de mesurer les parties dans chaque pied. Par là tu comprendras aisément l’étrange particularité que présente l’amphibraque.
L’E. Dans le pyrrhique, le levé et le posé comprennent chacun un temps : le spondée, le dactyle, l’anapeste, le procéleusmatique, le choriambe, le diiambe, le ditrochée, l’antispaste, le dispondée admettent la même division ; dans les pieds, en effet, le levé et le posé ont le même nombre de temps ; quand on bat la mesure, dans l’iambe, le rapport est de 1 à 2 et ce rapport se retrouve dans le trochée, dans le tribraque, dans le molosse et dans les deux ioniques. Quant à l’amphibraque, qu’il est temps d’examiner en le comparant aux pieds du même ordre, il se divise dans un rapport de 1 à 3. Or, je ne trouve plus de pieds dont les parties s’unissent dans un rapport aussi éloigné. Considère tous les pieds composés d’une brève et de deux longues, comme le bacchius, le crétique, le palimbacchius, le levé et le posé les divisent dans une proportion sesquialtère. Même règle pour les quatre péons qui offrent la combinaison d’une brève avec trois longues. Restent les quatre épitrites qu’on désigne successivement d’après la place de la brève : Le levé et le posé sont toujours dans un rapport 1 de 3 à 4.
19. Le M. Ne vois-tu pas qu’on s’est déterminé avec raison, à exclure de toute combinaison rythmique, cet amphibraque, dont les deux parties ont une différence si considérable, que l’une est triple de l’autre ? La symétrie des parties est, en effet, d’autant plus parfaite, qu’elle se rapproche davantage de l’égalité. Ainsi, dans la progression régulière des nombres de 1 à 4, tous sont aussi rapprochés d’eux-mêmes qu’il est possible. De même dans les pieds, la plus belle combinaison est celle où les parties sont égales entre elles ; la seconde, celle où les parties sont unies dans le rapport de 1 à 2 ; viennent ensuite celles où le rapport est de 2 à 3 et de 3 à 4. Quant à la combinaison des temps dans un rapport de 1 à 3, quoiqu’elle rentre dans les nombres compliqués, elle n’est pas susceptible de s’allier avec elle-même, d’après l’ordre même des nombres.
Nous ne comptons pas, en effet, de 1 à 3 : pour passer de 1 à 3, il faut intercaler le nombre 2. Voilà pourquoi l’amphibraque est exclu de ce mélange des pieds entre eux que nous cherchons à déterminer. Si mes raisons te semblent justes, entrons plus avant dans la question. — L’E. Elles sont très-claires et très-concluantes à mon avis.
1. Sesquitertius numerus correspond au grec epitritos : il indique un tiers en sus. Ici donc le levé contient les 4/3 du posé et vice versa, suivant la place de la brève. C’est un rapport de 3 à 4.
Chapitre XI — Du mélange rationnel des pieds§
Le M. Puisqu’il est reconnu que, quelle que soit la disposition des syllabes, les pieds qui ont la même durée peuvent s’unir entre eux sans troubler l’égalité, à l’exception de l’amphibraque, nous sommes conduits à examiner si l’on peut convenablement mêler des pieds qui, tout en ayant la même durée, diffèrent dans le battement de la mesure destinée à mettre en rapport, par le levé et le posé, les deux parties d’un pied. En effet, le dactyle, le spondée, l’anapeste, outre qu’ils ont des temps égaux, se mesurent par le même battement : le levé et le posé s’accomplissent dans le même nombre de temps. Aussi le mélange de ces pieds entre eux est-il plus naturel que celui de l’ionique majeur ou mineur avec tout autre pied de six temps. Car les deux ioniques se mesurent dans un rapport de 1 à 2, en d’autres termes dans un battement de 2 et de 4 temps. Le molosse se frappe de la même manière.
Le battement est analogue dans les autres pieds de même espèce 1 : car le levé et le posé sont de trois temps chacun. Tous les pieds sans doute ont un battement régulier. Car, de ces sept pieds 2 trois se mesurent dans un rapport de 1 à 2, et quatre par fractions égales : cependant comme ce mélange rend le battement inégal, tu seras sans doute porté à le rejeter. — L’E. J’y serais en effet assez porté. Car cette inégalité dans le battement me choque je ne sais pourquoi : mais du moment qu’elle me choque, cela doit dépendre d’une mauvaise combinaison.
21. Le M. Cependant sache bien que les anciens, trouvant ce mélange légitime, l’ont admis dans leurs vers. Mais je ne veux pas t’imposer leur autorité : écoute donc des vers de ce genre et juge s’ils choquent l’oreille. Si loin de te choquer, ils te font plaisir, tu n’auras plus de raison pour les condamner. Voici les vers que je veux soumettre à ton appréciation
At consona quae sont, nisi vocalibus aptes,
Pars dimidium vocis opus proferet ex se :
Pars muta soni comprimet ors molientum :
Illis sonus obscurior impeditiorque,
Utrum que tamen promitur ore semicluso 3.
(Terentianus.)
Cet exemple suffit pour te mettre sur la voie. Ne trouves-tu pas dans ce rythme un nombre qui te flatte l’oreille ? — L’E. Assurément tout coule, tout raisonne avec un charme infini. — Le M. Examine de quelle espèce sont les pieds : tu trouveras que, sur ces cinq vers, les deux premiers se composent uniquement d’ioniques, les trois derniers offrent un ditrochée mêlé aux ioniques, et que tous flattent l’oreille par une harmonieuse égalité. — L’E. Je m’en suis aperçu aisément, à la manière surtout dont tu prononçais. — Le M. Pourquoi donc ne pas se ranger sans hésitation à l’opinion des anciens, en se soumettant moins à leur autorité qu’à la raison elle-même, et n’admettre pas avec eux que les pieds qui ont la même durée peuvent se combiner entre eux, pourvu qu’ils aient une mesure régulière, quoique différente ? — L’E. Je me rends : l’harmonie des vers que j’ai entendus m’interdit toute objection.
Chapitre XII — Des pieds de six temps§
12. Le M. Prête donc encore l’oreille à ces vers :
Volo tandem tibi parcas, labor est in chartis,
Et apertum ire per auras animum permittas.
Placet hoc nam sapienter, remittere interdum
Aciem rebus agendis decenter intentam 1.
L’E. Il est inutile de poursuivre. — Le M. Surtout parce que ces vers manquent d’art, je les ai improvisés sous l’inspiration du moment : mais quel effet produisent-ils sur ton oreille ? — L’E. Comment ne pas y reconnaître comme dans les précédents une combinaison harmonieuse et sonore ? — Le M. As-tu remarqué que les deux premiers vers se composent d’ioniques mineurs et que les deux derniers se terminent par un diiambe qui s’y mêle ? — L’E Ta manière de prononcer me l’a fait remarquer.
1. Je te conseille de ménager tes forces : on se consume sur les livres. Laisse ton âme se distraire et se déployer en liberté. Détendre son esprit appliqué à de nobles objets, n’est-ce pas là un précepte de la sagesse * ?
- Ces vers sont de saint Augustin, et leur facture, irréprochable autant qu’élégante, prouve sa compétence et son goût.
Le M. Eh quoi ! n’as-tu pas senti que dans les vers de Térentianus le ditrochée se mêle à l’ionique majeur, tandis que dans les miens le diiambe se mêle à l’ionique mineur ? N’est-ce pas une différence ? — L’E. Oui, et il me semble que j’en vois la raison : l’ionique majeur, commençant par deux longues, s’unit de préférence à un pied qui commence également par une longue, comme le ditrochée ; le diiambe commençant par une brève se combine mieux avec l’ionique mineur qui commence par deux brèves.
23. Le M. Tu as fort bien compris : il demeure donc établi que ce rapport de convenance, indépendamment de l’égalité des temps, joue aussi un certain rôle dans la combinaison des pieds : je ne dis pas qu’il y préside, mais il a son importance. Il n’est aucun pied de six temps qu’on ne puisse substituer à un pied de six temps : tu peux en juger en consultant l’oreille. Prenons d’abord pour exemple un molosse, virtutes ; un ionique mineur, moderatas ; un choriambe, percipies ; un ionique majeur, concedere ; un diiambe, benignitas ; un dichorée, civitasque ; un antispaste, volet justa. — L’E. Je comprends. — Le M. Combine donc tous ces pieds et prononce ; ou plutôt écouté-moi prononcer afin que ton oreille ait toute sa liberté d’appréciation. Pour faire sentir à ton oreille, sans la choquer, l’égalité qui règne dans une suite de pieds, je vais répéter trois fois, et ce sera assez, ces mots ainsi disposés
Virtutes moderatas percipies, concedere benignitas civitasque volet justa.
Virtutes moderatas percipies, concedere benignitas civitasque volet justa.
Virtutes moderatas percipies, concedere benignitas civitasque volet justa.
Dans ce concours de pieds y a-t-il quelque défaut d’égalité ou d’harmonie qui te blesse l’oreille ? — L’E. Aucun. — Le M. Y as-tu trouvé quelque charme. je te le demande, quoique, en pareil cas, charmer c’est ne pas blesser ? — L’E. J’éprouve le plaisir dont tu parles, je ne puis le nier. — Le M. Ainsi tu demeures d’accord avec moi que tous les pieds de six temps peuvent s’unir et se combiner entre eux ? — L’E. Oui.
Chapitre XIII — Comment on peut changer l’ordre des pieds sans troubler l’harmonie§
24. Le M. N’est-il pas à craindre qu’on vienne à penser que ces pieds doivent toute leur harmonie à l’ordre dans lequel ils se suivent, et que, cet ordre changé, ils n’offriraient plus la même égalité dans les sons ? — L’E. Cet ordre y contribue sans doute, mais il est facile de résoudre la question par l’expérience. — Le M. Fais-la donc quand tu en trouveras le loisir, et tu verras que ton oreille est charmée par une variété infinie dans une égalité absolue. — L’E. Je le veux bien, quoi qu’on puisse aisément prévoir, d’après l’exemple précédent, qu’on arrivera nécessairement à cette conséquence. — Le M. Tu as bien raison : mais, pour en venir à notre sujet, je vais en battant la mesure, reprendre cette succession de pieds ; tu pourras ainsi juger si leur marche est oui ou non défectueuse, et en même temps constater que le changement d’ordre ne produit aucun trouble dans leurs rapports, comme nous l’avons annoncé d’avance.
Voyons, change l’ordre, dispose ces pieds comme il te plaira et laisse-moi prononcer-et marquer la mesure. — L’E. Voici l’ordre que je souhaite : un ionique mineur, un ionique majeur, un choriambe, un diiambe, un antispaste, un ditrochée, un molosse. — Le M. Applique ton oreille au son et fixe tes yeux sur le battement de la mesure. Car il ne suffit pas d’entendre, il faut voir la main, quand elle bat la mesure, et observer avec attention le nombre de temps que comprend le levé et le posé. — L’E. Je suis tout yeux et tout oreilles. — Le M. Voici la combinaison que tu m’as demandée avec accompagnement de la mesure
Moderatas, concedere, percipies, benignitas, volet justa, civitasque, virtutes 1.
L’E. Je vois bien que la mesure est parfaitement juste et que le levé est exactement le même que le posé ; une chose m’étonne, c’est que tu aies pu-faire rentrer dans cette mesure des pieds-qui se divisent selon le rapport de 1 à 2, comme les deux ioniques et le molosse.
Le M. N’est-ce pas naturel, puisqu’il y a dans ces pieds trois temps pour le levé et trois pour le posé ? — L’E. Tout ce que je remarque, c’est que la syllabe longue, qui est la seconde dans l’ionique majeur et le molosse, la troisième dans l’ionique mineur, se trouve dédoublée par le battement des deux temps qu’elle renferme ; l’un reste dans la première partie, l’autre est reporté sur la seconde, et de cette façon le levé et le posé ont chacun trois temps.
25. Le M. Il n’y a pas d’autre observation à faire dans le cas qui occupe. Mais à ce titre, l’amphibraque, que nous avons banni de toute combinaison de ce genre, ne serait-il pas susceptible de s’unir au spondée, au dactyle, à l’anapeste, ou de former, en s’alliant à lui-même, une combinaison musicale ? En effet on pourrait, d’après ce système, décomposer la longue du milieu : grâce à ce partage, chaque fraction de pied aura un nombre de temps proportionné : le rapport, dans le levé et le posé ne sera plus de 1 à 3, mais de 2 à 2. Vois-tu quelque difficulté ? — L’E. Aucune, et il me semble que ce pied doit être admis avec les autres. — Le M. Formons donc un assemblage de pieds de quatre temps, en y introduisant l’amphibraque ; battons la mesure et vérifions, d’après l’oreille, s’il ne s’y rencontre pas une inégalité choquante. Sois attentif à cette combinaison : je vais répéter trois fois, en battant la mesure, afin que tu puisses t’en rendre compte aisément :
Sumas optima, facias honesta.
Sumas optima, facias honesta.
Sumas optima, facias honesta 1.
L’E. Ah ! je t’en conjure, cesse de me déchirer les oreilles. Même sans qu’on batte la mesure, on sent que la marche de ces pieds est brusquement interrompue par cet amphibraque discordant. — Le M. Pourquoi donc ne peut-on appliquer à ce pied la même règle qu’au molosse et aux ioniques ? N’est-ce pas parce qu’ils ont un commencement et une fin en rapport d’égalité avec le milieu ? Or, quand le milieu est égal au commencement et à la fin, dans un pied, si chaque partie se compose du nombre pair, ce pied doit avoir au moins six temps. Les pieds de cette espèce ayant deux temps au milieu et deux autres temps à chaque extrémité, le milieu semble se partager de lui-même entre ses deux extrêmes, et, se fondre avec eux dans une égalité parfaite. Cette symétrie ne peut se trouver dans l’amphibraque car les extrêmes, formés d’un temps, ne sont pas égaux au milieu, formé de deux temps.
Ajoutons que dans les ioniques et le molosse, le partage du milieu entre ses deux extrêmes produit trois temps de part et d’autre, et l’on peut y retrouver le milieu parfaitement égal à ses deux extrêmes pareillement égaux : cette propriété ne se rencontre pas non plus dans l’amphi braque. — L’E. C’est vrai, et il demeure établi que dans une combinaison de pieds, l’amphibraque choque autant l’oreille que les autres la flattent.
Chapitre XIV — Des pieds susceptibles de se mêler entre eux§
6. Le M. Allons, commence par le pyrrhique et, d’après les principes que nous venons de poser, explique-moi brièvement quels sont les pieds qui peuvent s’allier ensemble. — L’E. Le pyrrhique ne peut s’unir à aucun autre pied ; car, aucun autre pied n’a le même nombre de temps. Le trochée pourrait s’allier à l’iambe ; mais il faut éviter cette combinaison, parce que leur mesure ne se bat pas de la même manière, l’un ayant son levé d’un temps et l’autre de deux : à ce titre, le tribraque peut s’unir à l’un comme à l’autre. Le spondée, le dactyle, l’anapeste, le procéleusmatique s’attirent et s’unissent d’eux-mêmes ils ont les mêmes temps et admettent le même battement. Quant à l’amphibraque, il demeure à jamais banni de ces sortes de combinaisons : l’égalité de temps ne saurait racheter le défaut de symétrie dans sa division et dans son battement.
Le bacchius s’allie avec le crétique, et parmi les péons, au premier, au second, au quatrième. Quant au palimbacchius, le crétique et, parmi les péons, le premier, le troisième et le quatrième sont avec lui dans un accord complet de temps et de mesure. Le crétique, le péon premier et quatrième, ayant un levé de deux ou de trois temps peuvent s’allier à tous les pieds de cinq ; tous les pieds de six temps, nous l’avons suffisamment développé, ont entre eux une harmonie merveilleuse. Aussi, s’accordent-ils encore dans le battement de la mesure avec les autres pieds qui n’admettent pas le même mode de division, à cause de la quantité de leurs syllabes, et ils doivent cette propriété à l’égalité qui règne entre leur milieu et leurs extrêmes. Parmi les quatre pieds de sept temps, appelés épitrites, le premier et le second peuvent se combiner entre eux ; tous deux, en effet, ont un levé de trois temps, par conséquent ils sont dans un juste rapport de temps et de mesure.
Le troisième et le quatrième s’unissent facilement, parce que leur levé est de quatre temps ; ainsi, ils offrent les mêmes durées et se mesurent par le même battement. Reste le pied de huit temps appelé dispondée : comme le pyrrhique, il n’a pas de correspondant. Voilà ma réponse à ta question, telle que j’ai pu la faire. Continue la discussion. — Le M. Oui, mais après un si long entretien respirons un moment, et rappelons-nous ces vers que la fatigue m’a fait improviser :
Volo tandem tibi parcas, labor est in chartis,
Et apertum ire per auras animum permittas.
Placet hoc nam sapienter, remittere interdum
Aciem rebus agendis decenter intentam.
LIVRE TROISIÈME. Différence du Rythme, du Mètre et du Vers. Théorie du Rythme. — Principe de la théorie du Mètre.
Chapitre I — Définition du rythme et du mètre§
1. Le M. Maintenant que nous avons établi les principes qui président à la combinaison des pieds, nous allons voir, dans notre troisième entretien, ce qui résulte de cet enchaînement et de ce mélange. Je commence par te demander s’il est possible de former, en combinant une multitude de pieds régulièrement, un mouvement cadencé sans qu’on s’aperçoive où il s’arrête ; j’entends un mouvement analogue à celui que produisent les symphoniastes en frappant du pied les escabeaux ou les cymbales, dans une cadence déterminée il est vrai et propre à flatter l’oreille, mais sans aucune interruption ; de telle sorte que, sans le chant des flûtes, il serait impossible de marquer jusqu’où s’étend cet enchaînement de pieds et à quelle limite il recommence ; comme si tu t’avisais, par exemple, de combiner dans une série non interrompue cent pyrrhiques ou plus à ton gré, ou d’autres pieds susceptibles de s’allier entre eux. — L’E.
Je comprends : de plus, je t’accorde qu’on peut former une série de pieds telle que l’on sache le nombre de pieds qu’elle renferme et le terme où elle s’arrête pour recommencer. — Le M. Peux-tu hésiter en effet à admettre une combinaison de ce genre, toi qui vois un art dans la composition des vers et reconnais le charme qu’ils exercent sur ton organe ? — L’E. Cette combinaison existe évidemment et elle se distingue de celle dont tu as parlé d’abord.
2. Le M. Or, comme la différence dans les choses appelle la distinction dans les termes, sache que de ces deux combinaisons de pieds, la première s’appelle rythme et la seconde mètre, en grec ; en latin on pourrait les appeler, la première « numerus », nombre, la seconde « mensura » ou « mensio », mesure. Mais comme ces termes ont chez nous trop d’extension, et qu’il faut éviter toute équivoque dans le langage, il vaut mieux employer les termes techniques des Grecs. Tu sens bien toutefois la justesse de ces expressions. La série qui doit marcher par pieds égaux et de même famille, a été désignée avec raison sous le nom de rythme ; mais comme elle se développe sans fin et qu’elle n’offre à aucun pied une limite saillante et précise qui lui serve de mesure, elle serait fort improprement nommée mètre.
Quant au mètre il offre ce double caractère un enchaînement de pieds réguliers et une terminaison précise. Donc il est à la fois mètre à cause de sa terminaison saillante, et rythme, à cause de l’enchaînement régulier de ses pieds. Par conséquent tout mètre est rythme mais tout rythme n’est pas mètre. Et telle est en musique l’extension du mot rythme que toute la partie de cet art qui s’étend jusqu’à la durée plus ou moins longue des syllabes 1 a été nommée rythme. Mais trêve là-dessus quand la chose est claire, il ne faut pas chicaner sur les mots, de l’avis des philosophes et des habiles. As-tu quelque doute, quelque objection à me soumettre sur ce que je viens de dire ? L’E. Loin de là : j’y souscris entièrement.
Chapitre II — De la différence entre le mètre et le vers§
3. Le M. Autre question : si tout vers est mètre, tout mètre est-il vers ? Réfléchis. — L’E. le réfléchis, mais je ne trouve aucune réponse à faire. — Le M. D’où vient cet embarras ? Porterait-il sur les mots ? On ne peut pas répondre, en effet, sur les termes d’une science comme on le ferait sur les principes : les principes sont gravés au fond de toutes les intelligences ; quant aux termes, ils sont le résultat d’une convention et leur signification dépend de l’usage : de là l’origine de la diversité dans les langues, diversité qui ne saurait atteindre les idées établies sur la vérité elle-même. Apprends donc de moi ce que tu ne peux deviner. Les anciens ont désigné séparément le vers et le mètre. Laisse donc les mots et examine bien s’il n’y a pas de différence entre deux combinaisons de pied dont l’une, tout en admettant une limite, n’offre aucun point de repos, avant de se terminer, tandis que l’autre, outre la limite où elle s’arrête, présente à un endroit déterminé comme une coupure qui la partage en deux membres. — L’E. Je ne comprends pas. —Le M. Voici un exemple, prête l’oreille
Ite igitur, Camoenae,
Fonticolœ puellae,
Quae canitis sub antris
Mellifluos sonores,
Quae lavitis capillum
Purpureum Hyppocrene
Fonte, ubi fusus olim
Spumea lavit almus
Ora jubis aquosis
Pegasus, in nitentem
Pervolaturus aethram 1.
Ces onze vers sont composés d’un choriambe et d’un bacchius : tu remarques sans doute que dans les cinq premiers, la phrase s’arrête distinctement au même endroit, je veux dire après le choriambe auquel se joint le bacchius pour compléter le vers ; que dans les autres, au contraire, sauf un seul ora jubis | aquosis la phrase ne s’arrête pas au même point. — L’E. C’est ce que je vois fort bien, mais qu’est-ce que cela prouve ? — Le M. Cela prouve que le mètre où la phrase se coupe avant la fin du vers, n’est point ici à sa véritable place : autrement, tous les autres ou presque tous les autres offriraient après le choriambe le même repos ; or, sur onze vers, six ne sont point dans ce cas. — L’E. Je le reconnais encore, mais quel est le but de ce raisonnement ? Voilà ce qui m’intéresse. — Le M. Prête donc l’oreille à ce vers si connu
Arma virumque capo, Trojae qui primus ab oris.
Sans aller plus loin, puisque l’Enéi de est dans toutes les bouches, lis ce poème aussi loin qu’il te plaira et examine chaque vers : partout tu trouveras la phrase suspendue au cinquième demi-pied, en d’autres termes, au bout de deux pieds et demi, puisque ces vers se composent de pieds de quatre temps : par conséquent le repos dont il s’agit a lieu régulièrement dans ce vers au dixième temps. — L’E. C’est évident.
4. Le M. Tu comprends donc bien qu’il y a entre ces deux sortes dé mètres, que j’avais cités d’abord, une différence remarquable les uns avant de se fermer, n’ont aucun repos déterminé, comme nous en avons eu la preuve à propos de ces onze vers ; les autres ont un repos analogue à celui que fait ressortir le cinquième demi-pied dans le mètre héroïque. —L’E. Je comprends enfin. — Le M. Eh bien ! sache que les habiles d’entre les anciens qui ont le plus d’autorité, refusent à la première espèce de mètres le nom de vers : pour eux, le vers consiste dans un assemblage de pieds
qui se divise en deux membres, unis entre eux par une mesure et dans un rapport constant. Mais ne t’inquiète pas de ce terme dont tu ne pouvais indiquer le sens quand on te le demandait, sans l’avoir appris de moi ou de tout autre : l’unique point qui doit fixer ton attention, comme le veut la raison, est celui que nous examinons actuellement, à savoir, s’il y a entre ces deux espèces de mètre une différence essentielle, quelle que soit l’expression qu’on emploie pour les désigner. Cette différence, tu peux la signaler si l’on t’interroge bien, en t’appuyant sur la vérité même : quant à celle qui existe entre les mots, l’usage seul pouvait te l’apprendre. — L’E. Je n’ignore pas cette méthode et je reconnais, à tes avertissements multipliés, tout le cas que tu en fais. — Le M. Retiens donc bien ces trois mots dont nous aurons sans cesse besoin dans la discussion : rythme, mètre, vers. Ils se distinguent en ce que, si tout mètre est rythme, tout rythme n’est pas mètre, et que, si tout vers est mètre, tout mètre n’est pas vers. À ce titre, tout vers est rythme et mètre : la conséquence est rigoureuse. — L’E. Oui, c’est plus clair que le jour.
Chapitre III — Du rythme composé de pyrrhiques§
5. Le M. Commençons par examiner, selon l’étendue de nos forces, le rythme indépendamment du mètre ; puis nous considérerons le mètre, abstraction faite du vers, et nous terminerons par te vers lui-même.- L’E. J’approuve cette marche. — Le M. Eh bien ! débute par des pyrrhiques, et formes-en un rythme. — L’E. En supposant que je puisse y parvenir, à quelle limite dois-je m’arrêter ? — Le M. Il suffira d’aller jusqu’à dix pieds : ce n’est qu’un exemple. Le vers, d’après un principe que nous développerons bientôt, ne va jamais jusqu’à ce nombre 1. — L’E. Tu as bien fait de ne pas m’obliger à combiner un trop grand nombre de pieds : mais tu ne songes plus apparemment à la distinction que tu fis entre le grammairien et le musicien, quand je t’avouai que je ne savais pas cette quantité des syllabes que le grammairien se charge d’apprendre.
Laissemoi donc marquer ce rythme, non par des mots, mais par un simple battement de mains ; je me crois capable de marquer, en suivant les indications de l’oreille, la durée des temps : quant à la durée des syllabes longues ou brèves, comme c’est une chose qui s’enseigne, j’y suis complètement étranger. — Le M. Il est vrai, nous avons établi cette distinction entre le grammairien et le musicien, et tu m’as fait l’aveu de ton ignorance en cette matière. Je vais donc te proposer cet exemple :
Ago celeriter agile quod ago tibi quod anima velit 1.
L’E. J’y suis.
6. Le M. Mets ces mots à la suite les uns des autres, tant qu’il te plaira : tu obtiendras un rythme aussi long que tu voudras, quoique ces dix pieds suffisent pour en donner l’idée ; Mais si l’on venait à t’objecter que ce rythme se compose de procéleusmatiques et non de pyrrhiques, que dirais-tu ? — L’E. Je n’en sais rien, car du moment qu’il y a dix pyrrhiques, je bats la mesure de cinq procéleusmatiques ; mon hésitation redouble en songeant qu’il est question du rythme qui se développe sans fin. Onze, treize pyrrhiques et tout autre nombre impair ne peuvent former un nombre complet de procéleusmatiques. Le rythme dont il est question en ce moment eût-il une limite déterminée, je pourrais dire qu’il se compose de pyrrhiques plutôt que de procéleusmatiques, si je n’y trouvais pas un nombre complet de procéleusmatiques : mais ma raison se déconcerte, quand je réfléchis que le nombre des pieds est illimité ou qu’il peut être pair comme dans notre exemple. — Le M.
Tu ne te fais pas une idée assez nette des pyrrhiques en nombre impair. Ne peut-on dire qu’un rythme composé de onze pyrrhiques renferme cinq procéleusmatiques avec un demi pied ? Et quelle objection faire, quand on sait qu’une foule de vers se terminent par un demi-pied ? — L’E. Je te l’ai dit : je ne sais ce qu’on peut répondre là-dessus. — Le M. Ne sais-tu pas au moins que le pyrrhique a la priorité sur le procéleusmatigne ? Car un procéleusmatique se compose de deux pyrrhiques : donc, de même que 1 a la priorité sur 2 et 2 sur 4, de même le pyrrique précède logiquement
- La pensée est ici moins importante que les mots, uniquement destinés à marquer des mesures musicales.
le procéleusmatique. — L’E. Cela est très-vrai. — Le M. Si donc on peut dans le rythme employer comme mesure le pyrrhique ou le procéleusmatique concurremment, auquel donnerons-nous la préférence ? Sera-ce au premier qui est le principe du second, ou au second qui n’en est pas le principe. — L’E. Au premier, évidemment. — Le M. Pourquoi donc hésites-tu à répondre que ce rythme doit plutôt prendre le nom du pyrrhique ? — L’E. Je n’hésite plus et j’ai honte de n’avoir pas aperçu plus vite une raison si claire.
Chapitre IV — Du rythme continu§
7. Le M. Ne vois-tu pas aussi, d’après le même principe, que certains pieds ne peuvent former un rythme continu ? Le principe en vertu duquel le pyrrhique a la priorité sur le procéleusmatique doit s’appliquer aussi, je pense, au diiambe, au dichorée, au dispondée. Qu’en penses-tu ? — L’E. Il faut bien que j’y souscrive : j’ai admis le principe, je dois admettre la conséquence. — Le M. Pèse bien ta pensée, compare et juge. Lorsqu’on éprouve ces embarras, le battement de la mesure est le meilleur moyen pour distinguer sur quel pied court le rythme ; veux-tu prendre le pyrrhique pour pied fondamental ? Le levé et le posé doivent comprendre chacun un temps. Veux-tu prendre le procéleusmatique ? Le levé et le posé doivent être chacun de deux temps.
La mesure mettra ainsi le pied en relief et sauvegardera l’uniformité du rythme. — L’E. J’aime mieux cette règle qui ne laisse s’introduire dans l’ensemble aucun pied étranger. —Le M. Tu as raison : pour te confirmer tore davantage dans ton opinion, réfléchis à la réponse que nous pourrions faire si on venait à prétendre que ce rythme se compose non de pyrrhiques ou de procéleusmatiques, mais de tribraques. — L’E. Pour décider la question, il faudrait avoir recours au battement de la mesure, je le vois bien : si le levé renferme un temps et le posé deux, ou que le levé renferme deux temps et le posé un, on dira que le rythme se compose de tribraques.
8. Le M. Ton raisonnement est juste. Maintenant dis-moi si le spondée peut s’allier au pyrrhique pour former un rythme. — L’E. Non, car l’égalité disparaîtrait dans le battement de la mesure, puisque le levé et le posé renferment chacun un temps dans le pyrrhique, deux temps dans le spondée. — Le M. Peut-il s’allier au procéleusmatique ? — L’E. Oui. — Le M. Que se passe-t-il alors ? Je suppose qu’on nous demande si le rythme est formé de procéleusmatiques ou de spondées : que faudra-t-il répondre ? — L’E. Que le spondée prédomine ; la question ici ne doit plus être décidée par le simple battement de la mesure, puisque le levé et le posé renferment chacun deux temps. Il nous reste donc à donner le premier rang au pied qui, dans l’ordre naturel, vient le premier, c’est-à-dire au spondée. — Le M.
Je vois avec plaisir que tu as suivi le fil du raisonnement. Tu aperçois sans doute quelle conséquence résulte de là ? — L’E. Laquelle ? — Le M. Celle-ci évidemment : le procéleusmatique ne peut s’allier à aucun autre pied pour former un rythme qui porte son nom. Car si l’on combine avec lui tout autre pied de quatre temps, ce qui est une condition indispensable, le rythme en prendra le nom puisque, dans l’ordre des pieds de quatre temps, le procéleusmatique vient le dernier. Et comme la raison nous force à donner le premier rang aux pieds qui ont été inventés lés premiers, en d’autres termes, à appeler le rythme de leur nom ; tout rythme où le spondée, le dactyle, l’anapeste se mêlera au procéleusmatique prendra le nom de ces pieds. Quant à l’amphibraque, il est exclu de ces combinaisons, nous l’avons démontré. — L’E. C’est vrai.
9. Le M. Passons maintenant au rythme iambique : car les développements consacrés au rythme formé de pyrrhiques ou de procéleusmatiques, lesquels ne sont eux-mêmes que des pyrrhiques redoublés, ont été assez étendus. Dis-moi donc quel pied on peut mêler avec l’iambe pour que le rythme garde le nom d’iambique ? -L’E. Ne serait-ce pas le tribraque ? il a même temps et même mesure, et comme il vient après lui, il ne peut jouer le rôle principal. Le trochée vient aussi après l’iambe et se compose des mêmes temps : mais il ne se mesure pas par le même battement.
Le M. Passe maintenant au rythme trochaïque, et réponds d’après les mêmes principes. — L’E. Ma réponse est invariable : le tribraque peut s’allier avec le trochée puisqu’il s’accorde avec lui pour la durée comme pour la mesure. Quant à l’iambe, n’est-il pas évident qu’il faut l’exclure ? Car, lors même qu’il se mesurerait par le même battement, il formerait dans la combinaison l’élément principal. — Le M. Et le rythme spondaïque ? Quel pied admettra-t-il ? — L’E. Ici il y a abondance de choix. Le dactyle, l’anapeste, le procéleusmatique peuvent s’allier avec le spondée : les temps sont égaux, le battement de la mesure est analogue, la priorité incontestable.
10. Le M. Tu es maintenant capable de développer ces principes dans toutes leurs conséquences ; trève donc aux questions : ou, si tu l’aimes mieux, réponds comme si je t’interrogeais et dis-moi avec toute la clarté, toute la précision dont tu es capable, quelles combinaisons régulières peuvent former les autres pieds en imposant leur nom au mélange ? — L’E. Volontiers : cette énumération n’offre guère de difficulté, après tant de raisonnements qui en éclairent d’avance toute la suite. Au tribraque ne s’unira aucun autre pied : tous ceux qui ont le même nombre de temps ont sur lui la priorité. L’anapeste peut s’allier avec le dactyle : il vient après lui, il a même temps, même mesure : par la même raison le procéleusmatique est susceptible de s’allier avec l’anapeste et le dactyle.
Au bacchius peuvent se mêler le crétique, ainsi que le péon premier, second et quatrième. Avec le crétique, peuvent se combiner régulièrement tous les pieds de cinq temps qui viennent après lui, mais le mode de division n’est pas le même dans tous ces pieds : les uns ont leur levé de deux temps et leur posé de trois, tandis que dans les autres le levé a trois temps et le posé deux : or le crétique admet ce double mode de division la brève du milieu se reporte indifféremment au commencement ou à la fin. Le palimbacchius qui se divise dans un rapport de deux à trois temps s’allie avec tous les péons, sauf le second. Des pieds de trois syllabes reste le molosse, qui ouvre la série des pieds de six temps, lesquels peuvent tous s’allier avec lui, les uns, parce qu’ils se divisent dans le rapport de 1 à 2, les autres, parce que la longue se décompose dans le battement en deux brèves qui se répartissent de chaque côté et rendent ainsi le milieu égal aux deux extrêmes, comme cela arrive dans le nombre six. C’est d’après ce principe que le molosse et les deux ioniques ne se divisent pas seulement dans un rapport de 1 à 2, mais encore se mesurent par un battement égal de trois temps dans chaque partie.
À ce titre tout pied de six temps peut se combiner avec les autres pieds de six temps qui viennent après lui. L’antispaste, par la même règle, ne peut se combiner avec aucun autre pied. Viennent ensuite les quatre épitrites : le premier se combine avec le second, le troisième avec le quatrième : le second et le quatrième ne peuvent s’allier avec aucun autre pied. Resté le dispondée qui ne peut former de rythme qu’en se combinant avec lui-même, parce qu’il vient le dernier et qu’il n’a pas d’égal.
En résumé il y a huit pieds qui forment un rythme en ne se combinant qu’avec eux-mêmes : le pyrrhique, le tribraque, le procéleusmatique, le péon quatrième, l’antispaste, le second et le quatrième épitrite et le dispondée : quant aux autres, ils admettent l’alliance des pieds qui viennent après eux, et donnent leur nom au mélange, lors même qu’ils y se. raient en moins grand nombre. J’ai suffisamment, je crois, expliqué et développé la thèse que tu m’as proposée : c’est à toi maintenant de continuer la discussion.
Chapitre V — Y a-t-il des pieds de plus de quatre syllabes ?§
11. Le M. Pardon, c’est à toi en même temps qu’à moi. Nous cherchons ensemble la vérité. Mais avons-nous traité toutes les questions que soulève la théorie du rythme ? Ne faut-il pas encore voir s’il existe quelque pied qui, sans dépasser huit temps, mesure du dispondée, renferme néanmoins plus de quatre syllabes ? — L’E. Pourquoi ? je te le demande. — Le M. Eh 1 que ne le demandes-tu à toi. même plutôt qu’à moi ? Ne te semble-t-il pas que, sans tromper et sans choquer l’oreille, en ce qui touche le battement de la mesure, la division des pieds et la durée des temps, on peut substituer deux brèves à une longue ? — L’E. Comment ne pas admettre ce principe ? — Le M. De là vient que nous substituons un tribraque à un iambe ou à un trochée ; un dactyle, un anapeste, un procéleusmatique à un spondée, quand nous convertissons ici la longue en deux brèves, là les deux longues en quatre brèves. — L’E.
Sans doute. — Le M. Applique cette règle aux deux ioniques ou à tout autre pied de quatre syllabes et de six temps et substitue deux brèves à l’une quelconque des longues. Ce changement altérera-t-il la mesure, faussera-t-il le battement ? — L’E. Pas le moins du monde. — Le M. Vois maintenant combien le pied a de syllabes ? — L’E. Il en a cinq. — Le M. Tu vois donc qu’on peut dépasser le nombre de cinq syllabes. — L’E. Oui. — Le M. Et si tu mettais quatre brèves à ta place de deux longues ? N’aurais-tu pas à mesurer six syllabes dans un seul pied ? -L’E. Oui. —Le M. Décompose en brèves les trois longues de chaque épitrite, ne trouveras-tu pas un nombre de sept syllabes ? — L’E. C’est incontestable. — Le M. De même, le dispondée ne renferme-t-il pas huit syllabes, si on décompose toutes les longues en brèves ? — L’E. Parfaitement.
12. Le M. Par quel mystère sommes-nous donc conduits à découvrir tant de syllabes dans la mesure des pieds, et forcés d’autre part, en vertu des raisons développées plus haut, a reconnaître que le rythme n’admet aucun pied de plus de quatre syllabes ? N’y a-t-il pas là une contradiction ? — L’E. Elle est manifeste et je ne vois guère comment on pourrait concilier ces deux choses. — Le M. Le moyen est très-facile, il suffit de te demander à toi-même si nous étions fondés à distinguer par le battement de la mesure le pyrrhique, le procéleusmatique, pour assurer à chaque pied, régulièrement divisé, le privilège de former un rythme, en d’autres termes, de lui imposer son nom. — L’E. Je me rappelle cette règle et je ne vois pas pourquoi je regretterais d’en avoir reconnu la justesse.
Mais que veux-tu en conclure ? — Le M. Que tous les pieds de quatre syllabes, excepté l’amphibraque, peuvent former un rythme, en d’autres termes, tenir dans un rythme le premier rang et le constituer de fait comme de nom, tandis que ceux qui ont plus de quatre syllabes, tout en pouvant se substituer aux premiers pour la plupart, ne sont pas susceptibles de former par eux-mêmes un rythme et de lui donner leur nom ; à ce titre, ils ne méritent pas même le nom de pieds. Ainsi s’explique et disparaît la contradiction apparente qui nous inquiétait tout à l’heure ; car, quoiqu’on puisse substituer à un pied plus de quatre syllabes, on ne doit donner le nom de pied qu’à la combinaison capable de former un rythme. Il fallait en effet établir pour le pied une progression dans les syllabes déterminée par une juste mesure ; cette mesure, régulièrement empruntée aux nombres, s’est arrêtée au nombre 4 comme limite extrême, et par conséquent le pied a pu se composer de quatre syllabes.
La substitution de huit brèves à ces quatre longues est parfaitement légitime, puisque la durée des temps ne change pas ; mais comme elles dépassent la limite régulière, c’est-à-dire, le nombre 4, elles ne peuvent former par elles-mêmes une combinaison ni constituer un rythme ; l’oreille n’en serait pas choquée, mais le principe même de l’art serait violé. As-tu une objection à me faire ?
13. L’E. Oui certes, et la voici. Pourquoi le nombre des syllabes dans le pied ne pourrait-il pas aller jusqu’à huit, quand ce même nombre est admis dans le rythme ? Ce n’est là, dis-tu, qu’une substitution. Raison de plus pour demander par quelle sorte de caprice on ne veut pas admettre lé remplaçant cri son propre nom. — Le M. Ton illusion ici n’a rien qui me surprenne, et il n’est pas difficile de te faire voir la vérité. Sans reprendre notre discussion suries propriétés du nombre 4 et les raisons qui limitent à ce nombre la progression des syllabes, je t’accorde pour un moment que le pied doive avoir une longueur de huit syllabes. Dès lors tu es forcé de reconnaître qu’il peut y avoir un pied composé de huit syllabes longues. Car un pied doit s’élever au même nombre de syllabes, non-seulement quand il est composé de brèves, mais encore quand il n’est composé que de longues.
Cela posé, en vertu du principe fondamental que toute longue équivaut à deux brèves, nous atteignons le chiffre de seize syllabes. Si tu veux encore pousser plus loin, nous arriverons au chiffre de trente-deux brèves. Voilà jusqu’à quel nombre tu dois porter le pied, en suivant ton propre raisonnement, de plus tu es condamné à le doubler encore en remplaçant les longues par les brèves, selon la règle. De cette façon, il n’y aura plus de limite. —L’E. Je me rends enfin au raisonnement qui fixe à 4 le plus grand nombre de syllabes possible dans un pied et je ne trouve plus de contradiction à substituer à ces pieds réguliers des pieds d’un plus grand nombre de syllabes, en remplaçant une longue par deux brèves.
Chapitre VI — Aucun pied, de plus de quatre syllabes, ne peut constituer un rythme qui porte son nom§
14. Le M. À présent tu peux comprendre aisément et reconnaître avec moi que les pieds sont susceptibles, tantôt de se substituer à ceux qui constituent le genre du rythme, tantôt de se combiner avec eux. Car, lors qu’on remplace chaque longue par deux brèves, on substitue un pied à celui qui préside au rythme, par exemple, un tribraque à un iambe ou à un trochée, ou encore un dactyle, un anapeste, un procéleusmatique, un spondée. Cette substitution n’a-t-elle plus lieu ? On combine avec le pied principal un pied d’un rang inférieur, par exemple : un anapeste avec un dactyle, un iambe ou un ditrochée avec l’un des deux ioniques, et ainsi de suite, en observant les règles établies. Suis-je obscur ou me trompé-je ? — L’E. Je comprends. — Le M. Alors dis-moi si les pieds capables de se substituer à un autre peuvent constituer un rythme ? — L’E.
Oui. — Le M. Tous ? — L’E. Tous. — Le M. Par conséquent un pied de cinq syllabes pourrait former un rythme spécial, car on peut le substituer au bacchius, au crétique et à tous les péons ? — L’E. Non certes. Mais nous ne donnons plus le nom de pied à ce qui dépasse le nombre 4, je m’en souviens. En répondant : tous, je ne songeais qu’aux véritables pieds. — Le M. Tu retiens les mots avec un bonheur et une attention que je m’empresse de reconnaître. Mais sache qu’un grand nombre de rhythmiciens ont pensé qu’il y avait des pieds de 6 syllabes ; personne, je crois, n’est allé au delà de ce nombre. Ces rhythmiciens ont en même temps soutenu que ces pieds si longs ne pouvaient seuls constituer un rythme ou un mètre spécial. Aussi ne leur ont-ils pas même donné un nom.
Aucune limite n’est donc plus exacte que celle qui borne à 4 le plus grand nombre de syllabes dans un pied, puisque tous ces pieds, qui, par leur division, ne sauraient former deux pieds, en forment un par leur réunion. De là vient que ceux qui ont poussé la série des syllabes jusqu’à six, n’ont osé donner que le nom de pied à ceux qui allaient au delà de la quatrième syllabe, sans jamais leur accorder le premier rang dans un rythme ou dans un mètre. En décomposant une longue en deux brèves, on peut arriver sans doute au chiffre de sept ou de huit syllabes, nous l’avons reconnu ; mais on ne s’est jamais avisé de porter aussi loin le nombre des syllabes dans le pied. Un point sur lequel nous sommés d’accord, c’est que tout pied qui dépasse quatre syllabes, grâce au changement d’une longue en deux brèves, peut se substituer aux pieds réguliers, mais ne saurait ni se combiner avec eux, ni constituer un rythme spécial ; autrement la progression logiquement limitée des syllabes deviendrait infinie. La discussion sur le rythme me semble épuisée, passons au mètre si tu veux. — L’E. J’y consens.
Chapitre VII — De l’espèce et du nombre des pieds qui constituent le moindre mètre§
15. Le M. Dis-moi, crois-tu que le mètre se compose de pieds ou que les pieds sont formés du mètre ? — L’E. Je ne comprends pas. Le M. Le mètre est-il un assemblage de pieds, ou les pieds un assemblage de mètres ? — L’E. Je comprends à présent ; selon moi, le mètre est un assemblage de pieds. — Le M. Pourquoi cela ? — L’E. Parce qu’il y a, comme tu l’as dit, cette différence, entre le rythme et le mètre, que, dans le rythme, la combinaison des pieds peut s’étendre à l’infini, tandis qu’elle s’arrête à une limite déterminée dans le mètre, par conséquent, toute combinaison de pieds rappelle un rythme et un mètre, avec cette réserve qu’elle est illimitée dans l’un, limitée dans l’autre. — Le M. Un seul pied ne peut donc constituer un mètre ? — L’E. Non. — Le M. Et un-pied et demi ? — L’E. Pas davantage. — Le M. Comment ? Parce que le mètre se compose de pieds, faudra-t-il dire rigoureusement qui il n’y a pas de pieds, s’il y en a moins de deux ? — L’E. Sans doute. — Le M. Examinons donc les mètres que j’ai cités plus haut 1 et voyons de quels pieds ils se composent : tu ne dois plus être incompétent dans ces sortes de questions. Voici ces mètres :
Ite igitur, Camoenae,
Fonticolae puellae,
1. Ci-dessus, liv. III, 3.
Quae canitis sub antris
Mellifluos sonores.
Je m’arrête ; ces quatre mètres suffisent pour le but que nous nous proposons : mesure-les et dis-moi de quelle espèce de pieds ils se composent. — L’E. J’en suis incapable : on ne peut mesurer parle battement que les pieds susceptibles de s’unir régulièrement entre eux. Comment donc sortir d’embarras ? Commencerai-je par un trochée ? Je trouve à la suite un iambe, qui a sans doute une durée égale, mais dont la mesure se bat différemment. Par un dactyle ? Je ne trouve plus de pied qui lui corresponde même dans la durée. Par un choriambe ? Même difficulté : car le pied qui reste ne lui correspond ni dans la durée ni dans le battement de la mesure. Il faut donc ou que cet assemblage ne soit pas un mètre ou que toits nos principes sur la combinaison des pieds soient faux : je suis réduit à cette alternative.
16. Le M. Que ce soit un mètre, nul doute : il renferme plus d’un pied, il a une limite déterminée et l’oreille même l’approuve. Il ne produirait pas un son aussi harmonieux, il ne se mesurerait pas par un battement aussi égal, s’il était dépourvu de cette symétrie mélodieuse qui ne se trouve que dans cette partie de la musique. La fausseté de nos principes 1 cette pensée m’étonne de ta part. Car il n’y a rien de plus sûr que les nombres, rien de mieux établi que l’arrangement et le mélange que nous avons fait des pieds. C’est à la théorie même des nombres, théorie infaillible, que nous avons emprunté tous les rapports qui peuvent charmer l’oreille ou régler la marche du rythme. Réfléchis plutôt, pendant que je prononce à plusieurs reprises : quae canitis sub antris, et que je flatte ton oreille par ces rapports harmonieux ; et vois s’il n’y a aucune différence entre ce mètre et celui que j’obtiendrais en ajoutant à la fin une syllabe brève quae canitis sub antrisve. — L’E.
Tous deux s’insinuent doucement dans mon oreille : la différence qui me frappe, c’est que le dernier, accru d’une brève, dure plus longtemps. — Le M. Et que se passe-t-il si je répète le premier vers : quae canitis sub antris, sans observer aucun silence à la fin ? Eprouves-tu le même plaisir ? — L’E. Loin de là, je sens je ne sais quoi de défectueux : peut-être allonges-tu la dernière syllabe plus que les autres longues. Le M. Que cela vienne de l’allongement de la finale ou du silence que j’observe, crois-tu qu’il y ait un intervalle de temps ? — L’E. Peut-il en être autrement ?
Chapitre VIII — De la valeur des silences dans les mètres. Définition du mètre§
47. Le M. Tu as raison. Mais dis-moi quelle est la valeur de cet intervalle de temps ? — L’E. Il est bien difficile de l’apprécier. — Le M. C’est juste : toutefois ne peut-on l’apprécier exactement à l’aide de cette syllabe brève ? Grâce à cette addition, il n’est plus besoin, pour satisfaire l’oreille, d’allonger la finale longue au delà des règles ordinaires, ou d’observer un silence en reprenant le mètre. — L’E. Je suis de ton avis : pendant que tu prononçais et que tu reprenais le premier mètre, je répétais mentalement le second en me réglant sur toi, et je me suis aperçu qu’ils avaient une durée égale, parce que la finale brève du premier mètre correspondait au silence que tu observais. —Le M. Retiens donc bien ce point essentiel : les mètres comportent des silences d’une durée régulière, et quand tu t’apercevras qu’un pied est incomplet, tu auras à examiner si ce vide n’est pas rempli par un silence d’une durée équivalente. — L’E. Je comprends cette règle : continue.
18. Le M. Il s’agit maintenant de déterminer comment se mesure le silence. Dans ce mètre nous rencontrons un bacchius après le choriambe : l’oreille, s’apercevant qu’il manque un temps au bacchius pour former un pied de six temps analogue au choriambe, a exigé, à la reprise, un silence d’une durée égale à celle d’une syllabe brève. Mais supposons que le choriambe soit suivi d’un spondée : avant de revenir au commencement, il nous faudra observer un silence de deux temps. Tel serait ce mètre :
Quae canitis fontem.
Tu comprends bien, sans doute, la nécessité de ce silence, pour éviter toute inégalité dans le battement de la mesure en revenant au commencement du mètre. Pour apprécier par toi-même quelle est la valeur du silence, ajoute à ce mètre une syllabe longue
Quae canitis, fontem vos ;
Reprends-le en battant la mesure. Tu vas voir que le battement a la même durée que dans le mètre précédent, où le choriambe n’étant suivi que de deux longues, il fallait y ajouter un silence de deux temps. Le choriambe est-il suivi d’un iambe, comme dans ce mètre :
Quae canitis, locos ?
Le silence doit être de trois temps. Pour le vérifier, on peut ajouter à l’iambe un autre iambe, un trochée ou un tribraque et dire par exemple
Quae canitis locos bonos,
Ou :
Quae canitis locos monte ;
Ou enfin :
Quae canitis locos nemore
Avec ce complément, la reprise se fait sans silence d’une façon aussi égale qu’agréable, et le battement dure aussi longtemps que les trois silences ; c’est donc une preuve évidente qu’il fallait observer un silence de trois temps : On pourrait placer une longue après le choriambe : le silence devrait alors renfermer quatre temps. Car le choriambe, dans ce cas, peut se diviser de façon que le levé et le posé se correspondent dans un rapport de 1 à 2. Prenons pour exemple :
Qua canitis res.
Ajoutes-y soit deux longues, soit une longue et deux brèves, soit une brève et une longue suivie d’une brève, soit deux brèves et une longue, ou enfin quatre brèves : tu auras un pied de six temps qui n’exigera aucun silence avant la reprise ; par exemple :
Quae canitis res pulchras
Ou :
Quae canitis res in bona,
Ou :
Quae canitis res bonumve,
Ou :
Quae canitis res teneras,
Ou enfin :
Quae canitis res modo bene.
Ce principe compris et reconnu, tu vois sans peine qu’aucun silence ne peut être moindre qu’un temps ni plus considérable que quatre temps. C’est une conséquence du principe de cette progression régulière dont il a été question tant de fois ; et dans aucun pied le levé et le posé ne peuvent dépasser quatre temps.
19. Ainsi, quand on exécute un air ou qu’on chante des paroles qui ont une fin déterminée et forment plus d’un pied, si, par un mouvement naturel et en dehors de toute considération de nombre, il s’y trouve une certaine égalité qui charme l’oreille, c’est assez : il ya un mètre. Peu importe qu’il y ait moins de deux pieds : le mètre apparaît, dès qu’il y a plus d’un pied et qu’on ajoute un silence égal aux temps qui manquent au second pied. L’oreille compte alors deux pieds, parce que la mesure équivaut à deux pieds lors qu’on ajoute, avant la reprise, un silence qui complète le son. Dis-moi si tu comprends tout ceci et si tu l’approuves. — L’E. Je le comprends et je l’approuve. — Le M. Est-ce ma parole qui entraîne ton assentiment ou la vérité qui se montre â ton intelligence ? — L’E. C’est la vérité qui me frappe, bien que ta parole me la fasse reconnaître.
Chapitre IX — Du nombre de temps et de pieds auquel s’arrête le mètre§
20. Le M. Nous venons de déterminer le commencement du mètre : tâchons de voir où il finit. Le moindre mètre est de deux pieds, soit qu’ils aient un son plein, soit qu’il faille un silence pour les compléter. Reviens donc à la progression qui s’arrête au nombre 4, et, en vertu de ce principe, explique-moi quel est le nombre de pieds que le mètre ne peut dépasser. — L’E. Le calcul est facile : le raisonne ment suffit pour fixer cette limite à huit pieds. —- Le M. Te souviens-tu donc que, d’après les habiles, nous avons défini le vers un mètre composé de deux membres, dont la mesure est régulière ? — L’E. Je m’en souviens. — Le M. Puisque le vers se compose de deux membres et non de deux pieds, et qu’il renferme non pas un seul pied, mais plusieurs, n’est-il pas évident que chaque membre doit avoir plus d’un pied ? — L’E.
Sans doute. — Le M. Mais si les deux membres sont égaux, ne seront-ils pas susceptibles d’être mis à la place l’un de l’autre, puisqu’ils n’offriront aucun trait distinctif ? — L’E. C’est juste. — Le M. Pour obvier à cette confusion et pour marquer distinctement, dans le vers, l’endroit où commence le premier membre et où finit le second, nous sommes réduits à admettre que ces deux membres doivent être inégaux. — L’E. Rien de plus logique. — Le M. Vérifions ce principe en commençant, si tu veux bien, par le pyrrhique : dans un vers de ce genre, tu ne saurais trouver un membre composé de moins de trois temps, car cette combinaison est la première qui dépasse le pied. — L’E. Je suis de ton avis. — Le M. Combien de temps aura donc le moindre vers ? — L’E.
J’aurais répondu six infailliblement, si je n’avais été prévenu que deux membres égaux se confondaient ensemble. Le moindre vers doit donc avoir sept temps : car il ne peut avoir de membre qui renferme moins de trois temps. Qu’un membre en renferme davantage ; je le veux bien ; tu n’as pas encore établi de règle sur ce point. — Le M. Ta réponse fait honneur à ton esprit. Mais dis-moi combien il y a de pieds pyrrhiques compris dans une durée de sept temps ? — L’E. Trois et demi. — Le M. Il faut donc avant de revenir au commencement, observer un silence d’un temps pour compléter le pied ? — L’E. Ce silence est nécessaire. — Le M. Ce silence compté, combien aurons-nous de temps ? — L’E. Huit. — Le M. Donc, si le moindre pied, qui est en même temps le premier, ne peut avoir moins de deux temps, le vers à la fois le plus petit et le premier de tous ne peut avoir moins de huit temps. — L’E.
C’est vrai. — Le M. Et le plus grand vers, à quelle limite doit-il s’arrêter ? Combien de temps doit-il renfermer ? Ta réponse n’est-elle pas dictée, pour peu que tu songes à cette progression à laquelle nous revenons sans cesse ? — L’E. Oui, je conçois qu’aucun vers ne puisse aller au delà de trente-deux temps 1.
21. Le M. Quant à la limite extrême du mètre, peut-elle dépasser celle dit vers, quand le moindre mètre a une durée proportionnelle à celle du moindre vers ? — L’E. Je ne le crois pas. — Le M. Or, le moindre mètre est de deux pieds ; le moindre vers, de quatre, que les pieds soient pleins ou complétés par un silence : de plus, le mètre ne peut dépasser la limite de huit pieds : par conséquent le vers, qui n’est qu’un mètre, peut-il dépasser cette limite ? — L’E. Non, sans doute. — Le M. Autre conséquence : le vers ne peut comprendre plus de trente-deux temps et a la même longueur que le mètre ; d’autre part le mètre, qui s’arrête à une mesure déterminée, sans se diviser en deux membres, ne doit pas dépasser la durée du vers : n’est-il pas dès lors évident que si le vers ne peut aller au delà de huit pieds, le. mètre à son tour ne peut aller au delà de trente-deux temps ? — L’E.
Je suis de ton avis. — Le M. Par conséquent le vers et le mètre comportent la même durée, le même nombre de pieds, et ils s’arrêtent à la même limite. Observe cependant que la limite supérieure du mètre s’obtient en quadruplant le nombre de pieds qui forment le plus petit mètre, et celle du vers, en quadruplant le nombre de temps qui composent le plus petit vers 1. Ainsi le vers et le mètre s’accroissent en suivant la progression du nombre 4, l’un sous le rapport des temps, l’autre sous le rapport des pieds ; ils se développent avec ensemble et proportion.— L’E. Je comprends cette théorie et je l’admets. Je suis émerveillé de tous les rapports d’harmonie.
1. Le plus petit mètre est de 2 pieds : 4 X 8 = 32. Huit pieds forment donc le plus grand mètre. — Le plus petit vers est de 8 temps : or, 8 X 4 = 32 : trente-deux temps forment le plus long vers.
