Du Maître
- 01 — Chapitre premier — Le langage est institué pour instruire ou rappeler les souvenirs
- 02 — Chapitre II — La parole est nécessaire pour montrer la signification de la parole
- 03 — Chapitre III — Est-il possible de rien montrer sans employer de signe ?
- 04 — Chapitre IV — Faut-il des signes pour indiquer les signes ?
- 05 — Chapitre V — Signes réciproques
- 06 — Chapitre VI — Signes qui se désignent eux-mêmes
- 07 — Chapitre VII — Résumé des chapitres précédents
- 08 — Chapitre VIII — Utilité de cette discussion ; Il faut, pour répondre, appliquer l’esprit a ce que rappelle le signe
- 09 — Chapitre IX — Doit-on préférer la chose ou sa connaissance aux signes qui l’expriment ?
- 10 — Chapitre X — Peut-on enseigner sans signes ? — Les mots ne donnent pas la connaissance
- 11 — Chapitre XI — Les paroles retentissent a l’oreille ; La vérité enseigne l’esprit
- 12 — Chapitre XII — Le Christ est la vérité, il enseigne au dedans
- 13 — Chapitre XIII — La parole ne manifeste même pas les sentiments intérieurs
- 14 — Chapitre XIV — L’homme parle au dehors, le Christ enseigne au dedans

Du Maître
Saint Augustin · 79 min de lecture · 7 vues
Ce livre est un dialogue entre saint Augustin et son fils Adéodat, alors âgé de seize ans. « On y découvre, dit le grand Docteur » lui-même, qu’il n’y a, pour enseigner la science à l’homme, d’autre maître que Dieu. n Et voici, en deux mots, le plan de tout l’ouvrage : Ni dans l’ordre physique, ni dans l’ordre intellectuel, on ne peut rien montrer sans employer des signes quelconques. Or, ces signes n’apprennent réellement rien ; ils sont tout an plus des avertissements qui excitent à rechercher la vérité. Dieu seul peut nous la montrer. Il est donc notre seul Maître.
Saint Augustin, dans ses Confessions, prend Dieu à témoin que les réponses attribuées à Adéodat sont réellement de lui. On lira, avec un intérêt toujours croissant, cet ouvrage où tant de candeur se mêle à tant de pénétration.
1. Augustin. Que penses-tu que nous voulions faire en parlant ? — Adéodat. Je crois, au moins pour le moment, que nous voulons enseigner ou nous instruire. — Aug. Je le reconnais, car la chose est manifeste : en parlant, nous voulons instruire ; mais comment voulons-nous apprendre nous-mêmes ? — Ad. Comment ? n’est-ce pas en interrogeant ? — Aug. Mais, alors même, je le vois, nous ne voulons qu’instruire. Quand, en effet, tu interroges quel qu’un, n’est-ce pas uniquement pour lui apprendre ce que tu veux ? — Ad. C’est vrai.— Aug. Tu comprends donc qu’en parlant, nous ne cherchons qu’à instruire ? — Ad. Je ne le vois pas parfaitement. Car si parler n’est autre chose que proférer des paroles, il est certain que nous parlons en chantant. Or, quand nous chantons seuls, comme il arrive souvent, et que personne n’est là pour entendre, voulons-nous enseigner quelque chose ? Je ne le pense pas.
Auq. Pour moi, je pense que le chant appartient à une manière fort générale d’instruire elle consiste à réveiller les souvenirs, et cet entretien la fera comprendre suffisamment. Si
2. Auq. Tu vois donc que le langage n’a été institué que pour enseigner ou rappeler des souvenirs ? — Ad. Une seule chose m’empêche de le voir : c’est que nous parlons en priant. Or il n’est pas permis de croire que nous enseignions alors, ou que nous rappelions à Dieu quoi que ce soit.— Aug. Tu ne sais donc pas que s’il nous est commandé de prier après avoir fermé les portes de notre chambre, c’est-à-dire le sanctuaire de notre âme, c’est uniquement parce que Dieu ne demande pas, pour nous exaucer, que no paroles l’instruisent ou réveillent ses souvenirs ? Parler c’est faire connaître sa volonté au dehors par des sons articulés. Or, on doit chercher et prier Dieu dans les profondeurs mêmes de l’âme raisonnable, c’est-à-dire de l’homme intérieur : c’est en effet ce que Dieu appelle son temple.
N’as-tu point lu dans l’Apôtre « Ignorez-vous que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Le « Christ habite dans l’homme intérieur. » N’as-tu point remarqué non plus ce passage du Prophète : « Entretenez-vous dans vos coeurs et livrez-vous sur vos couches à la componction : offrez un sacrifice de justice, et confiez-vous au Seigneur ? » Et où penses-tu que j’offre le sacrifice de justice, sinon dans le temple de l’âme et dans le sanctuaire du coeur ? Orle lieu du sacrifice doit être le lieu de la prière. Aussi quand nous prions, il n’est pas besoin de parler, c’est-à-dire de faire un bruit de paroles. Il ne le faudrait que si, dans l’occasion on voulait, comme les prêtres, exprimer les sentiments de l’âme pour les faire connaître aux hommes, non à Dieu, et pour élever ceux-ci jusqu’à lui, en réveillant des affections qu’ils partagent. Penses-tu différemment ? — Ad. Je suis complètement de ton. avis.
Aug. Ce n’est donc pas pour toi une difficulté que le Maître souverain. ait enseigné des paroles lorsqu’il instruisit ses disciples de la manière de prier ? Cependant il parait n’avoir voulu que leur apprendre comment il faut s’exprimer dans la prière. — Ad. Ce n’est pas pour moi la plus légère difficulté. Car il leur enseigna alors non les paroles, mais les choses mêmes, et les paroles ne devaient être pour eux qu’un moyen de se rappeler à qui ils devaient s’adresser, et ce qu’ils devaient demander lorsqu’ils prieraient, comme il a été dit, dans le sanctuaire de l’âme. — Aug. C’est la vérité, et je le crois ; tu remarques aussi, sans te laisser ébranler par aucune contestation, le rapprochement suivant : de même que penser aux paroles sans faire entendre aucun son, c’est parler en soi-même ; ainsi parler n’est autre chose que penser, lorsque la mémoire, en recherchant des paroles dont elle garde le souvenir, montre à l’esprit les choses
mêmes dont ces paroles sont les signes. — Ad. Je comprends et suis de ton avis.
