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| La Cité de Dieu - Livre VIII - Théologie Naturelle |
| Ăcrit par Saint Augustin |
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Saint Augustin en vient Ă la troisiĂšme espĂšce de thĂ©ologie, dite naturelle, et la question Ă©tant toujours de savoir si le culte de cette sorte de dieux est de quelque usage pour acquĂ©rir la vie Ă©ternelle, il entre en discussion Ă ce sujet avec les platoniciens, les plus Ă©minents entre les philosophes et les plus proches de la foi chrĂ©tienne. Il rĂ©fute en ce livre ApulĂ©e et tous ceux qui veulent quâon rende un culte aux dĂ©mons Ă titre de messagers et dâintermĂ©diaires entre les dieux et les hommes, faisant voir que les hommes ne peuvent en aucune façon avoir pour intercesseurs utiles auprĂšs de bonnes divinitĂ©s, des dĂ©mons convaincus de tous les vices et qui inspirent et favorisent les fictions des poĂštes, les scandales de la scĂšne, les malĂ©fices coupables de la magie, toutes choses odieuses aux gens de bien. CHAPITRE PREMIER. DE LA THĂOLOGIE NATURELLE ET DES PHILOSOPHES QUI ONT SOUTENU SUR CE POINT LA MEILLEURE DOCTRINE.Nous arrivons Ă une question qui rĂ©clame plus que les prĂ©cĂ©dentes toute lâapplication de notre esprit. Il sâagit de la thĂ©ologie naturelle, et nous nâavons point affaire ici Ă des adversaires ordinaires; car la thĂ©ologie quâon appelle de ce nom nâa rien Ă dĂ©mĂȘler, ni avec la thĂ©ologie fabuleuse des théùtres, ni avec la thĂ©ologie civile, lâune qui cĂ©lĂšbre les crimes des dieux, lâautre qui dĂ©voile les dĂ©sirs encore plus criminels de ces dieux ou plutĂŽt de ces dĂ©mons pleins de malice. Nos adversaires actuels, ce sont les philosophes, câest-Ă -dire ceux qui font profession dâaimer la sagesse. Or, si la sagesse est Dieu mĂȘme, CrĂ©ateur de toutes choses, comme lâattestent la sainte Ecriture et la vĂ©ritĂ©, le vrai philosophe es{ celui qui aime Dieu. Toutefois, comme il faut bien distinguer entre le nom et la chose, car quiconque sâappelle philosophe nâest pas amoureux pour cela de la vĂ©ritable sagesse, je choisirai, parmi ceux dont jâai pu connaĂźtre la doctrine par leurs Ă©crits, les plus dignes dâĂȘtre discutĂ©s. Je nâai pas entrepris, en effet, de rĂ©futer ici toutes les vaines opinions de tous les philosophes, mais seulement les systĂšmes qui ont trait Ă la thĂ©ologie, câest-Ă -dire Ă la science de la DivinitĂ©; et encore, parmi ces systĂšmes, je ne mâattacherai quâĂ ceux des philosophes qui, reconnaissant lâexistence de Dieu et sa providence, nâestiment pas nĂ©anmoins que le culte dâun Dieu unique et immuable suffise pour obtenir une vie heureuse aprĂšs la mort, et croient quâil faut en servir plusieurs, qui tous cependant ont Ă©tĂ© créés par un seul. Ces philosophes sont dĂ©jĂ trĂšs-supĂ©rieurs Ă Varron et plus prĂšs que lui de la vĂ©ritĂ©, celui-ci nâayant pu Ă©tendre la thĂ©ologie naturelle au-delĂ du monde ou de lâĂąme du monde, tandis que, suivant les autres, il y a au-dessus de toute Ăąme un Dieu qui a créé non-seulement le monde visible, appelĂ© ordinairement le ciel et la terre, mais encore toutes les Ăąmes, et qui rend heureuses les Ăąmes raisonnables et intellectuelles, telles que lâĂąme humaine, en les faisant participer de sa lumiĂšre immuable et incorporelle. Personne nâignore, si peu quâil ait ouĂŻ parler de ces questions, que les philosophes dont je parle sont les platoniciens, ainsi appelĂ©s de leur maĂźtre Platon. Je vais donc parler de Platon; mais avant de toucher rapidement les points essentiels du sujet, je dirai un mot de ses devanciers. CHAPITRE II. DES DEUX ĂCOLES PHILOSOPHIQUES, LâĂCOLE ITALIQUE ET LâĂCOLE IONIENNE, ET DE LEURS CHEFS.Si lâon consulte les monuments de la langue grecque, qui passe pour la plus belle de toutes les langues des gentils, on trouve deux Ă©coles de philosophie, lâune appelĂ©e italique, de cette partie de lâItalie connue sous le nom de grande GrĂšce, lâautre ionique, du pays quâon appelle encore aujourdâhui la GrĂšce. Le chef de lâĂ©cole italique fut Pythagore de Samos, de qui vient, dit-on, le nom mĂȘme de philosophie. Avant lui on appelait sages ceux qui paraissaient pratiquer un genre de vie supĂ©rieur Ă celui du vulgaire; mais Pythagore, interrogĂ© sur sa profession, rĂ©pondit quâil Ă©tait philosophe, câest-Ă -dire ami de la sagesse, estimant que faire profession dâĂȘtre sage, câĂ©tait une arrogance extrĂȘme. ThalĂšs de Muet fut le chef de la secte ionique. On le compte parmi les sept sages, tandis que les six autres ne se distinguĂšrent que par leur maniĂšre de vivre et par quelques prĂ©ceptes de morale, ThalĂšs sâillustra par lâĂ©tude de la nature des choses, et, afin de propager ses recherches, il les Ă©crivit. Ce qui le fit surtout admirer, câest quâayant saisi les lois de lâastronomie, il put prĂ©dire les Ă©clipses du soleil et aussi celles de la lune. Il crut nĂ©anmoins que lâeau Ă©tait le principe de toutes choses, des Ă©lĂ©ments du monde, du monde lui-mĂȘme et de tout ce qui sây produit, sans quâaucune intelligence divine prĂ©side Ă ce grand ouvrage, qui paraĂźt si admirable Ă quiconque observe lâunivers. AprĂšs ThalĂšs vint Anaximandre, son disciple, qui se forma une autre idĂ©e de la nature des choses. Au lieu de faire venir toutes choses dâun seul principe, tel que lâhumide de ThalĂšs, il pensa que chaque chose naĂźt de principes propres. Et ces principes, il en admet une quantitĂ© infinie, dâoĂč rĂ©sultent des mondes innombrables et tout ce qui se produit en chacun dâeux; ces mondes se dissolvent et renaissent pour se maintenir pendant une certaine durĂ©e, et il nâest pas non plus nĂ©cessaire quâaucune intelligence divine prenne part Ă ce travail des choses. Anaximandre eut pour disciple et successeur AnaximĂšne, qui ramena toutes les causes des ĂȘtres Ă un seul principe, lâair. Il ne contestait ni ne dissimulait lâexistence des dieux; mais, loin de croire quâils ont créé lâair, câest de lâair quâil les faisait naĂźtre. Telle ne fut point la doctrine dâAnaxagore, disciple dâAnaximĂšne; il comprit que le principe de tous ces objets qui frappent nos yeux est dans un esprit divin. Il pensa quâil existe une matiĂšre infinie, composĂ©e de particules homogĂšnes, et que de lĂ sortent tous les genres dâĂȘtres, avec la diversitĂ© de leurs modes et de leurs espĂšces, mais tout cela par lâaction de lâesprit divin. Un autre disciple dâAnaximĂšne, DiogĂšne, admit aussi que lâair est la matiĂšre oĂč se forment toutes choses, lâair lui-mĂȘme Ă©tant animĂ© par une raison divine, sans laquelle rien nâen pourrait sortir. Anaxagore eut pour successeur son disciple ArchĂ©laĂŒs, lequel soutint, Ă son exemple, que les Ă©lĂ©ments constitutifs de lâunivers sont des particules homogĂšnes dâoĂč proviennent tous les ĂȘtres particuliers par lâaction dâune intelligence partout prĂ©sente, qui, unissant et sĂ©parant les corps Ă©ternels, je veux dire ces particules, est le principe de tous les phĂ©nomĂšnes naturels. On assure quâArchĂ©laĂŒs eut pour disciple Socrate, qui fut le maĂźtre de Platon, et câest pourquoi je suis rapidement remontĂ© jusquâĂ ces antiques origines. CHAPITRE III. DE LA PHILOSOPHIE DE SOCRATE.Socrate est le premier qui ait ramenĂ© toute la philosophie Ă la rĂ©forme et Ă la discipline des mĆurs car avant lui les philosophes sâappliquaient par-dessus tout Ă la physique, câest-Ă -dire Ă lâĂ©tude des phĂ©nomĂšnes de la nature. Est-ce le dĂ©goĂ»t de ces recherches obscures et incertaines qui le conduisit Ă tourner son esprit vers une Ă©tude plus accessible, plus assurĂ©e, et qui est mĂȘme nĂ©cessaire au bonheur de la vie, ce grand objet de tous les efforts et de toutes les veilles des philosophes? Ou bien, comme le supposent des interprĂštes encore plus favorables, Socrate voulait-il arracher les Ăąmes aux passions impures de la terre, en les excitant Ă sâĂ©lever aux choses divines? câest une question quâil me semble impossible dâĂ©claircir complĂ©tement. Il voyait les philosophes tout occupĂ©s de dĂ©couvrir les causes premiĂšres, et, persuadĂ© quâelles dĂ©pendent de la volontĂ© dâun Dieu supĂ©rieur et unique, il pensa que les Ăąmes purifiĂ©es peuvent seules les saisir; câest pourquoi il voulait que le premier soin du philosophe fĂ»t de purifier son Ăąme par de bonnes moeurs, afin que lâesprit, affranchi des passions qui le courbent vers la terre, sâĂ©levĂąt par sa vigueur native vers les choses Ă©ternelles, et pĂ»t contempler avec la pure intelligence cette lumiĂšre spirituelle et immuable oĂč les causes de toutes les natures créées ont un ĂȘtre stable et vivant. Il est constant quâil poursuivit et chĂątia, avec une verve de dialectique merveilleuse et une politesse pleine de sel, la sottise de ces ignorants qui prĂ©tendent savoir quelque chose; confessant, quant Ă lui, son ignorance, ou dissimulant sa science, mĂȘme sur ces questions morales oĂč il paraissait avoir appliquĂ© toute la force de son esprit. De lĂ ces inimitiĂ©s et ces accusations calomnieuses qui le firent condamner Ă mort. Mais cette mĂȘme AthĂšnes, qui lâavait publiquement dĂ©clarĂ© criminel, le rĂ©habilita depuis par un deuil public, et lâindignation du peuple alla si loin contre ses accusateurs, que lâun dâeux fut mis en piĂšces par la multitude, et lâautre obligĂ© de se rĂ©soudre Ă un exil volontaire et perpĂ©tuel, pour Ă©viter le mĂȘme traitement 2. Egalement admirable par sa vie et par sa mort, Socrate laissa un grand nombre de sectateurs qui, sâappliquant Ă lâenvi aux questions de morale, disputĂšrent sur le souverain bien, sans lequel lâhomme ne peut ĂȘtre homme. Et comme lâopinion de Socrate ne se montrait pas trĂšs-clairement au milieu de ces discussions contradictoires, oĂč il agite, soutient et renverse tous les systĂšmes, chaque disciple y prit ce qui lui convenait et rĂ©solut Ă sa façon la question, de la fin suprĂȘme, par oĂč ils entendent ce quâil faut possĂ©der pour ĂȘtre heureux. Ainsi se formĂšrent, parmi les socratiques, plusieurs systĂšmes sur le souverain bien, avec une opposition si incroyable entre ces disciples dâun mĂȘme maĂźtre, que les uns mirent le souverain bien dans la voluptĂ©, comme Aristippe, les autres dans la vertu, comme AntisthĂšne, et dâautres dans dâautres fins, quâil serait trop long de rapporter. CHAPITRE IV. DE PLATON, PRINCIPAL DISCIPLE DE SOCRATE, ET DE SA DIVISION DE LA PHILOSOPHIE EN TROIS PARTIES.Mais entre tous les disciples de Socrate, celui qui Ă bon droit effaça tous les autres par lâĂ©clat de la gloire la plus pure, ce fut Platon. NĂ© athĂ©nien, dâune famille honorable, son merveilleux gĂ©nie le mit de bonne heure au premier rang. Estimant toutefois que la doctrine de Socrate et ses propres recherches ne suffisaient pas pour porter la philosophie Ă sa perfection, il voyagea longtemps et dans les pays les plus divers, partout oĂč la renommĂ©e lui promettait quelque science Ă recueillir. Câest ainsi quâil apprit en Egypte toutes les grandes choses quâon y enseignait; il se dirigea ensuite vers les contrĂ©es de lâItalie oĂč les pythagoriciens Ă©taient en honneur, et lĂ , dans le commerce des maĂźtres les plus Ă©minents, il sâappropria aisĂ©ment toute la philosophie de lâĂ©cole italique. Et comme il avait pour Socrate un attachement singulier, il le mit en scĂšne clans presque tous ses dialogues, unissant ce quâil avait appris dâautres philosophes, et mĂȘme ce quâil avait trouvĂ© par les plus puissants efforts de sa propre intelligence, aux grĂąces de la conversation de Socrate et Ă ses entretiens familiers sur la morale, Or, si lâĂ©tude de la sagesse consiste dans lâaction et dans la spĂ©culation, ce qui fait quâon peut appeler lâune de ses parties, active et lâautre spĂ©culative, la partie active se rapportant Ă la conduite de la vie, câest-Ă -dire aux moeurs, et la partie spĂ©culative Ă la recherche des causes naturelles et de la vĂ©ritĂ© en soi, on peut dire que lâhomme qui avait excellĂ© dans la partie active, câĂ©tait Socrate, et que celui qui sâĂ©tait appliquĂ© de prĂ©fĂ©rence Ă la partie contemplative avec toutes les forces de son gĂ©nie, câĂ©tait Pythagore. Platon rĂ©unit ces deux parties, et sâacquit ainsi la gloire dâavoir portĂ© la philosophie Ă sa perfection. Il la divisa en trois branches la morale, qui regarde principalement lâaction; la physique, dont lâobjet est la spĂ©culation; la logique enfin, qui distingue le vrai dâavec le faux; or, bien que cette derniĂšre science soit Ă©galement nĂ©cessaire pour la spĂ©culation et pour lâaction, câest Ă la spĂ©culation toutefois quâil appartient plus spĂ©cialement dâĂ©tudier la nature du vrai, par oĂč lâon voit que la division de la philosophie en trois parties sâaccorde avec la distinction de la science spĂ©culative et de la science pratique, De savoir maintenant quels ont Ă©tĂ© les sentiments de Platon sur chacun de ces trois objets, câest-Ă -dire oĂč il a mis la fin de toutes les actions, la cause de tous les ĂȘtres et la lumiĂšre de toutes les intelligences, ce serait une question longue Ă discuter et quâil ne serait pas convenable de trancher lĂ©gĂšrement. Comme il affecte constamment de suivre la mĂ©thode de Socrate, interlocuteur ordinaire de ses dialogues, lequel avait coutume, comme on sait, de cacher sa science ou ses opinions, il nâest pas aisĂ© de dĂ©couvrir ce que Platon lui-mĂȘme pensait sur un grand nombre de points. Il nous faudra pourtant citer quelques passages de ses Ă©crits, oĂč, exposant tour Ă tour sa propre pensĂ©e et celle des autres, tantĂŽt il se montre favorable Ă la religion vĂ©ritable, Ă celle qui a notre foi et dont nous avons pris la dĂ©fense, et tantĂŽt il y paraĂźt contraire, comme quand il sâagit, par exemple, de lâunitĂ© divine et de la pluralitĂ© des dieux, par rapport Ă la vie vĂ©ritablement heureuse qui doit commencer aprĂšs la mort. Au surplus, ceux qui passent pour avoir le plus fidĂšlement suivi ce philosophe, si supĂ©rieur Ă tous les autres parmi les gentils, et qui sont le mieux entrĂ©s dans le fond de sa pensĂ©e vĂ©ritable, paraissent avoir de Dieu une si juste idĂ©e, que câest en lui quâils placent la cause de toute existence, la raison de toute pensĂ©e et la fin de toute vie : trois principes dont le premier appartient Ă la physique, le second Ă la logique, et le troisiĂšme Ă la morale; et vĂ©ritablement, si lâhomme a Ă©tĂ© créé pour atteindre, Ă lâaide de ce quâil y a de plus excellent en lui, ce qui surpasse tout en excellence, câest-Ă -dire un seul vrai Dieu souverainement bon, sans lequel aucune nature nâa dâexistence, aucune science de certitude, aucune action dâutilitĂ©, oĂč faut-il donc avant tout le chercher, sinon oĂč tous les ĂȘtres ont un fondement assurĂ©, oĂč toutes les vĂ©ritĂ©s deviennent certaines, et oĂč se rectifient toutes nos affections? CHAPITRE V. IL FAUT DISCUTER DE PRĂFĂRENCE AVEC LES PLATONICIENS EN MATIĂRE DE THĂOLOGIE, LEURS OPINIONS ĂTANT MEILLEURES QUE CELLES DE TOUS LES AUTRES PHILOSOPHES.Si Platon a dĂ©fini le sage celui qui imite le vrai Dieu, le connaĂźt, lâaime et trouve la bĂ©atitude dans sa participation avec lui, Ă quoi bon discuter contre les philosophes? il est clair quâil nâen est aucun qui soit plus prĂšs de nous que Platon. Quâelle cĂšde donc aux platoniciens cette thĂ©ologie fabuleuse qui repaĂźt les Ăąmes des impies des crimes de leurs dieux! quâelle leur cĂšde aussi cette thĂ©ologie civile oĂč les dĂ©mons impurs, se donnant pour des dieux afin de mieux sĂ©duire les peuples asservis aux voluptĂ©s de la terre, ont voulu consacrer lâerreur, faire de la reprĂ©sentation de leurs crimes une cĂ©rĂ©monie du culte, et trouver ainsi pour eux-mĂȘmes, dans les spectateurs de ces jeux, le plus agrĂ©able des spectacles : thĂ©ologie impure oĂč ce que les temples peuvent avoir dâhonnĂȘte est corrompu par son mĂ©lange avec les. infamies du théùtre, et oĂč ce que le théùtre a dâinfĂąme est justifiĂ© par les abominations des temples! Quâelles cĂšdent encore Ă . ces philosophes les explications de Varron qui a voulu rattacher le paganisme Ă la terre et au ciel, aux semences et aux opĂ©rations de la nature; car, dâabord, les mystĂšres du culte paĂŻen nâont pas le sens quâil veut leur donner, et par consĂ©quent la vĂ©ritĂ© lui Ă©chappe en dĂ©pit de tous ses efforts; de plus, alors mĂȘme quâil aurait raison, lâĂąme raisonnable ne devrait pas adorer comme son Dieu ce qui est au-dessous dâelle dans lâordre de la nature, ni prĂ©fĂ©rer Ă soi, comme des divinitĂ©s, des ĂȘtres auxquels le vrai Dieu lâa prĂ©fĂ©rĂ©e. Il faut en dire autant de ces Ă©crits que Numa consacra en effet aux mystĂšres sacrĂ©s, mais quâil prit soin dâensevelir avec lui, et qui, exhumĂ©s par la charrue dâun laboureur, furent livrĂ©s aux flammes par le sĂ©nat; et pour traiter plus favorablement Numa, mettons au mĂȘme rang cette lettre oĂč Alexandre de MacĂ©doine, confiant Ă sa mĂšre les secrets que lui avaient dĂ©voilĂ©s un certain LĂ©on, grand-prĂȘtre Ă©gyptien, lui faisait voir non-seulement que Picus, Faunus, EnĂ©e, Romulus, ou encore Hercule, Esculape, Liber, fils de SĂ©mĂ©lĂ©, les Tyndarides et autres mortels divinisĂ©s, mais encore les grands dieux, ceux dont CicĂ©ron a lâair de parler dans les Tusculanes sans les nommer, Jupiter, Junon, Saturne, Vulcain, Vesta et plusieurs autres dont Varron a fait les symboles des Ă©lĂ©ments et des parties du monde, on Ă©tĂ© des hommes, et rien de plus; or, ce prĂȘtre Ă©gyptien craignant, lui aussi, que ces mystĂšres ne vinssent Ă ĂȘtre divulguĂ©s, pria Alexandre de recommander Ă sa mĂšre de jeter sa lettre au feu. Que cette thĂ©ologie donc, civile et fabuleuse, cĂšde aux philosophes platoniciens qui ont reconnu le vrai Dieu comme auteur de la nature, comme source de la vĂ©ritĂ©, comme dispensateur de la bĂ©atitude! et je ne parle pas seulement de la thĂ©ologie paĂŻenne, mais que sont auprĂšs de ces grands adorateurs dâun si grand Dieu tous les philosophes dont lâintelligence asservie au corps nâa donnĂ© Ă la nature que des principes corporels, comme ThalĂšs qui attribue tout Ă lâeau, AnaximĂšne Ă lâair, les stoĂŻciens au feu, Epicure aux atomes, câest-Ă -dire Ă de trĂšs-petits corpuscules invisibles et impalpables, et tant dâautres quâil est inutile dâĂ©numĂ©rer, qui ont cru que des corps, simples ou composĂ©s, inanimĂ©s ou vivants, mais aprĂšs tout des corps, Ă©taient la cause et le principe des choses. Quelques-uns, en effet, ont pensĂ© que des choses vivantes pouvaient provenir de choses sans vie : câest le sentiment des Epicuriens; dâautres ont admis que choses vivantes et choses sans vie proviennent dâun vivant ; mais ce sont toujours des corps qui proviennent dâun corps; car pour les stoĂŻciens, câest le feu , câest-Ă -dire un corps un des quatre Ă©lĂ©ments qui constituent lâunivers visible, qui est vivant, intelligent, auteur du monde et de tous les ĂȘtres, en un mot, qui est Dieu. VoilĂ donc les plus hautes pensĂ©es oĂč aient pu sâĂ©lever ces philosophes et tous ceux qui ont cherchĂ© la vĂ©ritĂ© dâun coeur assiĂ©gĂ© par les chimĂšres des sens. Et cependant ils avaient en eux, dâune certaine maniĂšre, des objets que leurs sens ne pouvaient saisir; ils se reprĂ©sentaient au dedans dâeux-mĂȘmes les choses quâils avaient vues au dehors, alors mĂȘme quâils ne les voyaient plus par les yeux, mais seulement par la pensĂ©e. Or, ce quâon voit de la sorte nâest plus un corps, mais son image, et ce qui perçoit dans lâĂąme cette image nâest ni un corps ni une image; enfin, le principe qui juge cette image comme Ă©tant belle ou laide, est sans doute supĂ©rieur Ă lâobjet de son jugement. Ce principe, câest lâintelligence de lâhomme, câest lâĂąme raisonnable ; et certes il nâa rien de corporel, puisque dĂ©jĂ lâimage quâil perçoit et quâil juge nâest pas un corps. LâĂąme nâest donc ni terre, ni eau, ni air, ni feu, ni en gĂ©nĂ©ral aucun de ces quatre corps nommĂ©s Ă©lĂ©ments qui forment le monde matĂ©riel. Et comment Dieu, CrĂ©ateur de lâĂąme, serait-il un corps? Quâils cĂšdent donc, je le rĂ©pĂšte, aux platoniciens, tous ces philosophes, et je nâen excepte pas ceux qui, Ă la vĂ©ritĂ©, rougissent de dire que Dieu est un corps, mais qui le font de mĂȘme nature que nos Ăąmes. Se peut-il quâils nâaient point vu dans lâĂąme humaine cette Ă©trange mutabilitĂ©, quâon ne peut attribuer Ă Dieu sans crime ? Mais, disent-ils, câest le corps qui rend lâĂąme changeante, car de soi elle est immuable. Que ne disent-ils aussi que ce sont les corps extĂ©rieurs qui blessent la chair et quâelle est invulnĂ©rable de soi ? La vĂ©ritĂ© est que rien ne peut altĂ©rer lâimmuable ; dâoĂč il suit que ce qui peut ĂȘtre altĂ©rĂ© par un corps nâest pas vĂ©ritablement immuable. CHAPITRE VI. SENTIMENTS DES PLATONICIENS TOUCHANT LA PHYSIQUE.Ces philosophes, si justement supĂ©rieurs aux autres en gloire et en renommĂ©e, ont compris que nul corps nâest Dieu, et câest pourquoi ils ont cherchĂ© Dieu au-dessus de tous les corps. Ils ont Ă©galement compris que tout ce qui est muable nâest pas le Dieu suprĂȘme, et câest pourquoi ils ont cherchĂ© le Dieu suprĂȘme au-dessus de toute Ăąme et de tout esprit sujet au changement. Ils ont compris enfin quâen tout ĂȘtre muable, la forme qui le fait ce quâil est, quels que soient sa nature et ses modes, ne peut venir que de Celui qui est en vĂ©ritĂ©, parce quâil est immuablement. Si donc vous considĂ©rez tour Ă tour le corps du monde entier avec ses figures, ses qualitĂ©s, ses mouvements rĂ©guliers et ses Ă©lĂ©ments qui embrassent dans leur harmonie le ciel, la terre et tous les ĂȘtres corporels, puis lâĂąme en gĂ©nĂ©ral, tant celle qui maintient les parties du corps et le nourrit, comme dans les arbres, que celles qui donnent en outre le sentiment, comme dans les animaux, et celle qui ajoute au sentiment la pensĂ©e, comme dans les hommes, et celle enfin qui nâa pas besoin de la facultĂ© nutritive et se borne Ă maintenir, sentir et penser, comme chez les anges, rien de tout cela, corps ou Ăąme, ne peut tenir lâĂȘtre que de Celui qui est; car, en lui, ĂȘtre nâest pas une chose, et vivre, une autre, comme sâil pouvait ĂȘtre sans ĂȘtre vivant; et de mĂȘme, la vie en lui nâest pas une chose et la pensĂ©e une autre, comme sâil pouvait vivre et vivre sans penser, et enfin la pensĂ©e en lui nâest pas une chose et le bonheur une autre, comme sâil pouvait penser et ne pas ĂȘtre heureux; mais, pour lui, vivre, penser, ĂȘtre heureux, câest simplement ĂȘtre. Or, ayant compris cette immutabilitĂ© et cette simplicitĂ© parfaites, les Platoniciens ont vu que toutes choses tiennent lâĂȘtre de Dieu, et que Dieu ne le tient dâaucun. Tout ce qui est, en effet, est corps ou Ăąme, et il vaut mieux ĂȘtre Ăąme que corps; de plus, la forme du corps est sensible, celle de lâĂąme est intelligible; dâoĂč ils ont conclu que la forme intelligible est supĂ©rieure Ă la forme sensible. Il faut entendre par sensible ce qui peut ĂȘtre saisi par la vue et le tact corporel, par intelligible ce qui peut ĂȘtre atteint par le regard de lâĂąme. La beautĂ© corporelle, en effet, soit quâelle consiste dans lâĂ©tat extĂ©rieur dâun corps, dans sa figure, par exemple, soit dans son mouvement, comme cela se rencontre en musique, a pour vĂ©ritable juge lâesprit. Or, cela serait impossible sâil nây avait point dans lâesprit une forme supĂ©rieure, indĂ©pendante de la grandeur, de la masse, du bruit des sons, de lâespace et du temps. Admettez maintenant que cette forme ne soit pas muable, comment tel homme jugerait-il mieux que tel autre des choses sensibles, le plus vif dâesprit mieux que le plus lent, le savant mieux que lâignorant, lâhomme exercĂ© mieux que lâinculte, la mĂȘme personne une fois cultivĂ©e mieux quâavant de lâĂȘtre? Or, ce qui est susceptible de plus et de moins est muable; dâoĂč ces savants et pĂ©nĂ©trants philosophes, qui avaient fort approfondi ces matiĂšres, ont conclu avec raison que la forme premiĂšre ne pouvait se rencontrer dans des ĂȘtres convaincus de mutabilitĂ©. Voyant donc que le corps et lâĂąme ont des formes plus ou moins belles et excellentes, et que, sâils nâavaient point de forme,. ils nâauraient point dâĂȘtre, ils ont compris quâil y a un ĂȘtre oĂč se trouve La forme premiĂšre et immuable, laquelle Ă ce titre nâest comparable avec aucune autre; par suite, que lĂ est le principe des choses, qui nâest fait par rien et par qui tout est fait. Et câest ainsi que ce qui est connu de Dieu, Dieu lui-mĂȘme lâa manifestĂ© Ă ces philosophes, depuis que les profondeurs invisibles de son essence, sa vertu crĂ©atrice et sa divinitĂ© Ă©ternelle, sont devenues visibles par ses ouvrages. Jâen ai dit assez sur cette partie de la philosophie quâils appellent physique, câest-Ă -dire relative Ă la nature. CHAPITRE VII. COMBIEN LES PLATONICIENS SONT SUPĂRIEURS DANS LA LOGIQUE AU RESTE DES PHILOSOPHES.Quant Ă la logique ou philosophie rationnelle, loin de moi la pensĂ©e de comparer aux Platoniciens ceux qui placent le critĂ©rium de la vĂ©ritĂ© dans les sens, et mesurent toutes nos connaissances avec cette rĂšgle inexacte et trompeuse ! tels sont les Epicuriens et plusieurs autres philosophes, parmi lesquels il faut comprendre les StoĂŻciens, qui ont fait venir des sens les principes de cette dialectique oĂč ils exercent avec tant dâardeur la souplesse de leur esprit. Câest Ă cette source quâils ramĂšnent leurs concepts gĂ©nĂ©raux, ennoiai, qui servent de base aux dĂ©finitions; câest de lĂ , en un mot, quâils tirent la suite et le dĂ©veloppement de toute leur mĂ©thode dâapprendre et dâenseigner. Jâadmire, en vĂ©ritĂ©, comment ils peuvent soutenir en mĂȘme temps leur principe que les sages seuls sont beaux, et je leur demanderais volontiers quel est le sens qui leur a fait apercevoir cette beautĂ©, et avec quels yeux ils ont vu la forme et la splendeur de la sagesse. Câest ici que nos philosophes de prĂ©dilection ont parfaitement distinguĂ© ce que lâesprit conçoit de ce quâatteignent les sens, ne retranchant rien Ă ceux-ci de leur domaine lĂ©gitime, nây ajoutant rien et dĂ©clarant nettement que cette lumiĂšre de nos intelligences qui nous fait comprendre toutes choses, câest Dieu mĂȘme qui a tout créé. CHAPITRE VIII. EN MATIĂRE DE PHILOSOPHIE MORALE LES PLATONICIENS ONT ENCORE LE PREMIER RANG.Reste la morale ou, pour parler comme les Grecs, lâĂ©thique, oĂč lâon cherche le souverain bien, câest-Ă -dire lâobjet auquel nous rapportons toutes nos actions, celui que nous dĂ©sirons pour lui-mĂȘme et non en vue de quelque autre chose, de sorte quâen le possĂ©dant il ne nous manque plus rien pour ĂȘtre heureux. Câest encore ce quâon nomme la fin, parce que nous voulons tout le reste en vue de notre bien, et ne voulons pas le bien pour autre chose que lui. Or, le bien qui produit la bĂ©atitude, les uns lâont fait venir du corps, les autres de lâesprit, dâautres de tous deux ensemble. Les philosophes, en effet, voyant que lâhomme est composĂ© de corps et dâesprit, ont pensĂ© que lâun ou lâautre ou tous deux ensemble pouvaient constituer son bien, je veux dire ce bien final, source du bonheur, dernier terme de toutes les actions, et qui ne laisse rien Ă dĂ©sirer au-delĂ de soi. Câest pourquoi ceux qui ont ajoutĂ© une troisiĂšme espĂšce de biens quâon appelle extĂ©rieurs, comme lâhonneur, la gloire, les richesses, et autres semblables, ne les ont point regardĂ©s comme faisant partie du bien final, mais comme de ces choses quâon dĂ©sire en vue dâune autre fin, qui sont bonnes pour les bons et mauvaises pour les mĂ©chants. Mais, quoi quâil en soit, ceux qui ont fait dĂ©pendre le bien de lâhomme, soit du corps, soit de 1âesprit, soit de tous deux, nâont pas cru quâil fallĂ»t le chercher ailleurs que dans lâhomme mĂȘme. Les premiers le font dĂ©pendre de la partie la moins noble de lâhomme, les seconds, de la partie la plus noble, les autres, de lâhomme tout entier; mais dans fous les cas, câest de lâhomme que le bien dĂ©pend. Au surplus, ces trois points de vue nâont pas donnĂ© lieu Ă trois systĂšmes seulement, mais Ă un beaucoup plus grand nombre, parce que chacun sâest formĂ© une opinion diffĂ©rente sur le bien du corps sur le bien de lâesprit, sur le bien de lâun et lâautre rĂ©unis. Que tous cĂšdent donc Ă ces philosophes qui ont fait consister le bonheur de lâhomme, flou a jouir du corps ou de lâesprit, mais Ă jouir de Dieu, et non pas Ă en jouir comme lâesprit jouit du corps ou de soi-mĂȘme, ou comme un ami jouit dâun ami, muais comme lâoeil jouit de la lumiĂšre. Il faudrait insister peut-ĂȘtre pour montrer la justesse de cette comparaison; mais jâaime mieux le faire ailleurs, sâil plaĂźt Ă Dieu, et selon la mesure de lues forces. PrĂ©sentement il me suffit de rappeler que le souverain bien pour Platon, câest de vivre selon la vertu, ce qui nâest possible quâĂ celui qui connaĂźt Dieu et qui lâimite; et voilĂ lâunique source du bonheur. Aussi nâhĂ©site-t-il point Ă dire que philosopher, câest aimer Dieu, dont la nature est incorporelle; dâoĂč il suit que lâami de la sagesse, câest-Ă -dire le philosophe, ne devient heureux que lors. quâil commence de jouir de Dieu. En effet, bien que lâon ne soit pas nĂ©cessairement heureux pour jouir de ce quâon aime, car plusieurs sont malheureux dâaimer ce qui ne doit pas ĂȘtre aimĂ©, et plus malheureux encore dâen jouir, personne toutefois nâest heureux quâautant quâil jouit de ce quâil aime. Ainsi donc, ceux-lĂ mĂȘmes qui aiment ce qui ne doit pas ĂȘtre aimĂ©, ne se croient pas heureux par lâamour, mais par la jouissance. Qui donc serait assez malheureux pour ne pas rĂ©puter heureux celui qui aime le souverain bien et jouit de ce quâil aime! Or, Platon dĂ©clare que le vrai et souverain bien, câest Dieu, et voilĂ pourquoi il veut que le vrai philosophe soit celui qui aime Dieu, car le philosophe tend Ă la fĂ©licitĂ©, et celui qui aime Dieu est heureux en jouissant de Dieu. CHAPITRE IX. DE LA PHILOSOPHIE QUI A LE PLUS APPROCHĂ DE LA VĂRITĂ CHRĂTIENNE.Ainsi donc tous les philosophes, quels quâils soient, qui ont eu ces sentiments touchant le Dieu suprĂȘme et vĂ©ritable, et qui ont reconnu en lui lâauteur de toutes les choses créées, la lumiĂšre de toutes les connaissances et la fin de toutes les actions, câest-Ă -dire le principe de la nature, la vĂ©ritĂ© de la doctrine et la fĂ©licitĂ© de la vie, ces philosophes quâon appellera platoniciens ou dâun autre nom, soit quâon nâattribue de tels sentiments quâaux chefs de lâĂ©cole Ionique, Ă Platon par exemple et Ă ceux qui lâont bien entendu, soit quâon en fasse Ă©galement honneur Ă lâĂ©cole italique, Ă cause de Pythagore, des Pythagoriciens, et peut-ĂȘtre aussi de quelques autres philosophes de la mĂȘme famille, soit enfin quâon veuille les Ă©tendre aux sages et aux philosophes des autres nations, Libyens atlantiques, Egyptiens, Indiens, Perses, ChaldĂ©ens, Scythes, Gaulois, Espagnols et Ă dâautres encore, ces philosophes, dis-je, nous les prĂ©fĂ©rons Ă tous les autres et nous confessons quâils ont approchĂ© de plus prĂšs de notre croyance. CHAPITRE X. LA FOI DâUN BON CHRĂTIEN EST FORT AU-DESSUS DE TOUTE LA SCIENCE DES PHILOSOPHES.Un chrĂ©tien qui sâest uniquement appliquĂ© Ă la lecture des saints livres, ignore peut-ĂȘtre le nom des Platoniciens; il ne sait pas quâil y a eu parmi les Grecs deux Ă©coles de philosophie, lâionienne et lâItalique ; mais il nâest pas tellement sourd au bruit des choses humaines, quâil nâait appris que les philosophes font profession dâaimer la sagesse ou mĂȘme de la possĂ©der. Il se dĂ©fie pourtant de cette philosophie qui sâenchaĂźne aux Ă©lĂ©ments du monde au lieu de sâappuyer sur Dieu, CrĂ©ateur du monde, averti par ce prĂ©cepte de lâApĂŽtre quâil Ă©coute dâune oreille fidĂšle: « Prenez garde de vous laisser abuser par la philosophie et par de vains raisonnements sur les Ă©lĂ©ments du monde». Mais, afin de ne pas appliquer ces paroles Ă tous les philosophes, le chrĂ©tien Ă©coute ce que lâApĂŽtre dit de quelques-uns : « Ce qui peut ĂȘtre connu de Dieu, ils lâont connu clairement, Dieu mĂȘme le leur ayant fait connaĂźtre; car depuis la crĂ©ation du monde les profondeurs invisibles de son essence sont devenues saisissables et visibles par ses ouvrages; et sa vertu et sa divinitĂ© sont Ă©ternelles». Et de mĂȘme, quand lâApĂŽtre parle aux AthĂ©niens, aprĂšs avoir dit de Dieu cette grande parole quâil est donnĂ© Ă peu de comprendre « Câest en lui que nous avons la vie, le mouvement et lâĂȘtre » ; il poursuit et ajoute : « Comme lâont mĂȘme dit quelques-uns de vos sages ». Ici encore le chrĂ©tien sait se garder des erreurs oĂč ces grands philosophes sont tombĂ©s; car, au mĂȘme endroit oĂč il est Ă©crit que Dieu leur a rendu saisissables et visibles par ses ouvrages ses invisibles profondeurs, il est dit aussi quâils nâont pas rendu Ă Dieu le culte lĂ©gitime, farce quâils ont transportĂ© Ă dâautres objets les honneurs qui ne sont dus quâĂ lui « Ils ont connu Dieu, dit lâApĂŽtre, et ils ne lâont pas glorifiĂ© et adorĂ© comme Dieu; mais ils se sont perdus dans leurs chimĂ©riques pensĂ©es, et leur coeur insensĂ© sâest rempli de tĂ©nĂšbres. En se disant sages ils sont devenus fous, et ils ont prostituĂ© la gloire du Dieu incorruptible Ă lâimage de lâhomme corruptible, Ă des figures dâoiseaux, de quadrupĂšdes et de serpents ». LâApĂŽtre veut dĂ©signer ici les Romains, les Grecs et les Egyptiens, qui se sont fait gloire de leur sagesse ; mais nous aurons affaire Ă eux dans la suite de cet ouvrage. Bornons-nous Ă dire encore une fois que notre prĂ©fĂ©rence est acquise Ă ces philosophes qui confessent avec nous un Dieu unique, CrĂ©ateur de lâunivers, non-seulement incorporel et Ă ce titre au-dessus de tous les corps, mais incorruptible et comme tel au-dessus de toutes les Ăąmes; en un mot, notre principe, notre lumiĂšre et notre bien. CHAPITRE XI. COMMENT PLATON A PU AUTANT APPROCHER DE LA DOCTRINE CHRĂTIENNE.Parmi ceux qui nous sont unis dans la grĂące de JĂ©sus-Christ, quelques-uns sâĂ©tonnent dâentendre attribuer Ă Platon ces idĂ©es sur la DivinitĂ©, quâils trouvent singuliĂšrement conformes Ă la vĂ©ritable religion. Aussi cette ressemblance a-t-elle fait croire Ă plus dâun chrĂ©tien que Platon, lors de son voyage en Egypte, avait entendu le prophĂšte JĂ©rĂ©mie ou lu les livres des ProphĂštes. Jâai moi-mĂȘme admis cette opinion dans quelques-uns de mes ouvrages; mais une Ă©tude approfondie de la chronologie dĂ©montre que la naissance de Platon est postĂ©rieure dâenviron cent ans Ă lâĂ©poque oĂč prophĂ©tisa JĂ©rĂ©mie; et Platon ayant vĂ©cu quatre-vingt-un ans, entre le moment de sa mort et celui de la traduction des Ecritures demandĂ©e par PtolĂ©mĂ©e, roi dâEgypte, Ă soixante-dix Juifs versĂ©s dans la langue grecque , il sâest Ă©coulĂ© environ soixante annĂ©es. Platon, par consĂ©quent, nâa pu, pendant son voyage, ni voir JĂ©rĂ©mie, mort depuis si longtemps, ni lire en cette langue grecque, oĂč il excellait, une version des Ecritures qui nâĂ©tait pas encore faite; Ă moins que, poussĂ© par sa passion de savoir, il nâait connu les livres hĂ©breux comme il avait fait les livres Ă©gyptiens, Ă lâaide dâun interprĂšte, non sans doute en se les faisant traduire, ce qui nâappartient quâĂ un roi puissant comme PtolĂ©mĂ©e par les bienfaits et par la crainte, mais en mettant Ă profit la conversation de quelques Juifs pour comprendre autant que possible la doctrine contenue dans lâAncien Testament. Ce qui favorise cette conjecture, câest le dĂ©but de la GenĂšse : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre. Et la terre Ă©tait une masse confuse et informe, et les tĂ©nĂšbres couvraient la surface de lâabĂźme, et « lâesprit de Dieu Ă©tait portĂ© sur les eaux». Or, Platon, dans le TimĂ©e, oĂč il dĂ©crit la formation du monde, dit que Dieu a commencĂ© son ouvrage en unissant la terre avec le feu ; et comme il est manifeste que le feu tient ici la place du ciel, cette opinion a quelque analogie avec la parole de lâEcriture : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre ». CHAPITRE XII. LES PLATONICIENS, TOUT EN AYANT UNE JUSTE IDĂE DU DIEU UNIQUE ET VĂRITABLE, NâEN ONT PAS MOINS JUGĂ NĂCESSAIRE LE CULTE DE PLUSIEURS DIVINITĂS.Mais ne dĂ©terminons pas de quelle façon Platon a connu ces vĂ©ritĂ©s, soit quâil les ait puisĂ©es dans les livres de ceux qui lâont prĂ©cĂ©dĂ©, soit que, comme dit lâApĂŽtre, « les sages a aient connu avec Ă©vidence ce qui peut ĂȘtre « connu de Dieu, Dieu lui-mĂȘme le leur ayant rendu manifeste. Car depuis la crĂ©ation du u inonde les perfections invisibles de Dieu, sa vertu et sa divinitĂ© Ă©ternelles, sont devenues saisissables et visibles par ses ouvrages ». Quoi quâil en soit, je crois avoir assez prouvĂ© que je nâai pas choisi sans raison les Platoniciens, pour dĂ©battre avec eux cette question de thĂ©ologie naturelle : sâil faut servir un seul Dieu on en servir plusieurs pour la fĂ©licitĂ© de lâautre vie. Je les ai choisis en effet, parce que lâexcellence de leur doctrine sur un seul Dieu, CrĂ©ateur du ciel et de la terre, leur a donnĂ© parmi les philosophes le rang le plus illustre et le plus glorieux; or, cette supĂ©rioritĂ© a Ă©tĂ© depuis si bien reconnue que vainement Aristote, disciple de Platon, homme dâun .esprit Ă©minent, infĂ©rieur sans doute Ă Platon par lâĂ©loquence, mais de beaucoup supĂ©rieur Ă tant dâautres, fonda la secte pĂ©ripatĂ©ticienne, ainsi nommĂ©e de lâhabitude quâavait Aristote dâenseigner en se promenant; vainement il attira, du vivant mĂȘme de son maĂźtre, vers cette Ă©cole dissidente un grand nombre de disciples sĂ©duits par lâĂ©clat de sa renommĂ©e; vainement aussi, aprĂšs la mort de Platon, Speusippe, son neveu, et XĂ©nocrate, son disciple bien-aimĂ©, le remplacĂšrent Ă lâAcadĂ©mie et eurent eux-mĂȘmes des successeurs qui prirent le nom dâAcadĂ©miciens; tout cela nâa pas empĂȘchĂ© les meilleurs philosophes de notre temps qui ont voulu suivre Platon, de se faire appeler non pas PĂ©ripatĂ©ticiens ni AcadĂ©miciens, mais Platoniciens. LĂ©s plus cĂ©lĂšbres entre les Grecs sont Plotin, Jamblique et Porphyre; joignez Ă ces platoniciens, illustres lâafricain ApulĂ©e, Ă©galement versĂ© dans les deux langues, la grecque souvent adressĂ© Ă ApulĂ©e pour connaĂźtre les doctrines de Platon et la latine. Or, maintenant il est de fait que tous ces philosophes et les autres de la mĂȘme Ă©cole, et Platon lui-mĂȘme, ont cru quâil fallait adorer plusieurs dieux. CHAPITRE XIII. DE LâOPINION DE PLATON TOUCHANT LES DIEUX, QUâIL DĂFINIT DES ĂTRES ESSENTIELLEMENT BONS ET AMIS DE LA VERTU.Bien quâil y ait entre les Platoniciens et nous plusieurs autres dissentiments de grande consĂ©quence, la discussion que jâai soulevĂ©e nâest pas mĂ©diocrement grave, et câest pourquoi je leur pose cette question : quels dieux faut-il adorer? les bons ou les mĂ©chants ? ou les uns et les autres? Nous avons sur ce point le sentiment de Platon ; car il dit que tous les dieux sont bons et quâil nây a pas de dieux mĂ©chants; dâoĂč il suit que câest aux bons quâil faut rendre hommage, puisque, sâils nâĂ©taient pas bons, ils ne seraient pas dieux. Mais sâil en est ainsi (et comment penser autrement des dieux?), que devient cette opinion quâil faut apaiser les dieux mĂ©chants par des sacrifices, de peur quâils ne nous nuisent, et invoquer les bons afin quâils nous aident? En effet, il nây a pas de dieux mĂ©chants, et câest aux bons seulement que doit ĂȘtre rendu le culte quâils appellent lĂ©gitime. Je demande alors ce quâil faut penser de ces dieux qui aiment les jeux scĂ©niques au point de vouloir quâon les mĂȘle aux choses divines et aux cĂ©rĂ©monies cĂ©lĂ©brĂ©es en leur honneur ? La puissance de ces dieux prouve leur existence, et leur goĂ»t pour les jeux impurs atteste leur mĂ©chancetĂ©. On sait assez ce que pense Platon des reprĂ©sentations théùtrales, puisquâil chasse les poĂštes de lâEtat, pour avoir composĂ© des fictions indignes de la majestĂ© et de la bontĂ© divines. Que faut-il donc penser de ces dieux qui sont ici en lutte avec Platon ? lui ne souffrant pas que les dieux soient dĂ©shonorĂ©s par des crimes imaginaires, ceux-ci ordonnant de reprĂ©senter ces crimes en leur honneur. Enfin, quand ils prescrivirent des jeux scĂ©niques, ils firent Ă©clater leur malice en mĂȘme temps que leur impuretĂ©, soit en privant Latinius de son fils, soit en le frappant lui-mĂȘme pour leur avoir dĂ©sobĂ©i, et ne lui rendant la santĂ© quâaprĂšs quâil eut exĂ©cutĂ© leur commandement. Et cependant, si mĂ©chants quâils soient, Platon nâestime pas quâon doive les craindre, et il demeure ferme dans son sentiment, quâil faut bannir dâun Etat bien rĂ©glĂ© toutes ces folies sacrilĂšges des prĂȘtres, qui nâont de charme pour les dieux impurs que par leur impuretĂ© mĂȘme. Or, ce mĂȘme Platon, comme je lâai remarquĂ© au second livre du prĂ©sent ouvrage, est mis par LabĂ©on au nombre des demi-dieux ; ce qui nâempĂȘche pas LabĂ©on de penser quâil faĂčt apaiser les dieux mĂ©chants par des sacrifices sanglants et des cĂ©rĂ©monies analogues Ă leur caractĂšre, et honorer les bons par des jeux et des solennitĂ©s riantes. DâoĂč vient donc que le demi-dieu Platon persiste si fortement Ă . priver, non pas des demi-dieux, mais des dieux, des dieux bons par consĂ©quent, de ces divertissements quâil rĂ©pute infĂąmes? Au surplus, ces dieux ont eux-mĂȘmes pris soin de rĂ©futer LabĂ©on, puisquâils ont montrĂ© Ă lâĂ©gard de Latinius, non-seulement leur humeur lascive et folĂątre, mais leur impitoyable cruautĂ©. Que les Platoniciens nous expliquent cela, eux qui soutiennent avec leur maĂźtre que tous les dieux sont bons, chastes, amis de la vertu et des hommes sages, et quâil y a de lâimpiĂ©tĂ© Ă en juger autrement? Nous lâexpliquons, disent-ils. Ecoutons-les donc avec attention. CHAPITRE XIV. DES TROIS ESPĂCES DâĂMES RAISONNABLES ADMISES PAR LES PLATONICIENS, CELLES DES DIEUX DANS LE CIEL, CELLES DES DĂMONS DANS LâAIR ET CELLES DES HOMMES SUR LA TERRE.Il y a suivant eux trois espĂšces dâanimaux douĂ©s dâune Ăąme raisonnable, savoir : les dieux, les hommes et les dĂ©mons. Les dieux occupent la rĂ©gion la plus Ă©levĂ©e, les hommes la plus basse, les dĂ©mons la moyenne; car la rĂ©gion des dieux, câest le ciel, celle des hommes la terre, celle des dĂ©mons lâair. A cette diffĂ©rence dans la dignitĂ©, de leur sĂ©jour rĂ©pond la diversitĂ© de leur nature. Les dieux sont plus excellents que les hommes et que les dĂ©mons ; les hommes le sont moins que les dĂ©mons et que les dieux. Ainsi donc, let dĂ©mons Ă©tant au milieu, de mĂȘme quâil faut les estimer moins que les dieux, puisquâils habitent plus bas, il faut les estimer plus que les hommes, puisquâils habitent plus haut. Et en effet, sâils partagent avec les dieux le privilĂ©ge dâavoir un corps immortel , ils ont, comme les hommes, une Ăąme sujette aux passions. Pourquoi donc sâĂ©tonner, disent les Platoniciens, que les dĂ©mons se plaisent aux obscĂ©nitĂ©s du théùtre et aux fictions des poĂštes, puisquâils ont des passions comme les hommes, au lieu dâen ĂȘtre exempts par leur nature comme les dieux? DâoĂč on peut conclure quâen rĂ©prouvant et en interdisant les fictions des poĂštes, ce nâest point aux dieux, qui sont dâune nature excellente, que Platon a voulu ĂŽter le plaisir des spectacles, mais aux dĂ©mons. CHAPITRE XV. LES DĂMONS NE SONT VRAIMENT SUPĂRIEURS AUX HOMMES, NI PAR LEUR CORPS AĂRIEN, NI PAR LA RĂGION PLUS ĂLEVĂE OU ILS FONT LEUR SĂJOUR.A Dieu ne plaise donc quâune Ăąme vraiment pieuse se croie infĂ©rieure aux dĂ©mons parce quâils ont un corps plus parfait ! A ce compte, il faudrait quâelle mĂźt au-dessus de soi un grand nombre de bĂȘtes qui nous surpassent par la subtilitĂ© de leurs sens, lâaisance et la rapiditĂ© de leurs mouvements et la longĂ©vitĂ© de leur corps robuste ! Quel homme a la vue perçante des aigles et des vautours, lâodorat subtil des chiens, lâagilitĂ© des liĂšvres, des cerfs, de tous les oiseaux, la force du lion et de lâĂ©lĂ©phant? Vivons-nous aussi longtemps que les serpents, qui passent mĂȘme pour rajeunir et quitter la vieillesse avec la tunique dont ils se dĂ©pouillent? Mais, de mĂȘme que la raison et lâintelligence nous Ă©lĂšvent au-dessus de tous ces animaux, la puretĂ© et lâhonnĂȘtetĂ© de notre vie doivent nous mettre au-dessus des dĂ©mons. Il a plu Ă la divine Providence de donner Ă des ĂȘtres qui nous sont trĂšs-infĂ©rieurs certains avantages corporels, pour nous apprendre Ă cultiver, de prĂ©fĂ©rence au corps, cette partie de nous-mĂȘmes qui fait notre supĂ©rioritĂ©, et Ă compter pour rien au prix de la vertu la perfection corporelle des dĂ©mons. Et dâailleurs, ne sommes-nous pas destinĂ©s, nous aussi, Ă lâimmortalitĂ© du corps, non pour subir, comme les dĂ©mons, une Ă©ternitĂ© de peines, mais pour recevoir la rĂ©compense dâune vie pure? CHAPITRE XVI. SENTIMENT DU PLATONICIEN APULĂE TOUCHANT LES MOEURS ET LES ACTIONS DES DĂMONS.Le mĂȘme platonicien, parlant des moeurs des dĂ©mons, dit quâils sont agitĂ©s des mĂȘmes passions que les hommes, que les injures les irritent, que les hommages et les offrandes les apaisent, quâils aiment les honneurs, quâils prennent plaisir Ă la variĂ©tĂ© des rites sacrĂ©s, et que la moindre nĂ©gligence Ă cet Ă©gard leur cause un sensible dĂ©plaisir. Câest dâeux que relĂšvent, Ă ce quâil nous assure, les prĂ©dictions des augures, aruspices, devins, les prĂ©sages des songes, Ă quoi il ajoute les miracles de la magie. Puis il les dĂ©finit briĂšvement en ces termes : Les dĂ©mons, quant au genre, sont des animaux; ils sont, quant Ă lâĂąme, sujets aux passions; quant Ă lâintelligence, raisonnables; quant au corps, aĂ©riens; quant au temps, Ă©ternels ; et il fait observer que les trois premiĂšres qualitĂ©s se rencontrent Ă©galement chez les hommes, que la quatriĂšme est propre aux dĂ©mons et que la cinquiĂšme leur est commune avec les dieux. Mais je remarque Ă mon tour quâentre les trois premiĂšres qualitĂ©s quâils partagent avec les hommes, il en est deux qui leur sont aussi communes avec les dieux. Les dieux, en effet, sont des animaux dans les idĂ©es dâApulĂ©e qui, assignant Ă chaque espĂšce son Ă©lĂ©ment, appelle les hommes animaux terrestres, les poissons et tout ce qui nage, animaux aquatiques, les dĂ©mons, animaux aĂ©riens, et les dieux, animaux cĂ©lestes. Par consĂ©quent, si les dĂ©mons sont des animaux, cela leur est commun, non-seulement avec les hommes, mais aussi avec les dieux et avec les brutes; raisonnables, cela leur est commun avec les dieux et avec les hommes ; Ă©ternels, avec les dieux seuls; sujets aux passions, avec les seuls hommes ; aĂ©riens, voilĂ ce qui est propre aux seuls dĂ©mons. Ce nâest donc pas un grand avantage pour eux dâappartenir au genre animal, puisque les brutes y sont avec eux; avoir une Ăąme raisonnable, ce nâest pas ĂȘtre au-dessus de nous, puisque nous sommes aussi douĂ©s de raison; Ă quoi bon possĂ©der une vie Ă©ternelle, si ce nâest point une vie heureuse? car mieux vaut une fĂ©licitĂ© temporelle quâune Ă©ternitĂ© misĂ©rable; ĂȘtre sujets aux passions, câest un triste privilĂšge que nous possĂ©dons comme eux et qui est un effet de notre misĂšre. Enfin, comment un corps aĂ©rien serait-il une qualitĂ© dâun grand prix, quand il est certain que toute Ăąme, quelle que soit sa nature, est de soi supĂ©rieure Ă tout corps ; et dĂšs lors, comment le culte divin, hommage de lâĂąme, serait-il dĂ» Ă ce qui est au-dessous dâelle? Que si, parmi les qualitĂ©s quâApulĂ©e attribue aux dĂ©mons, il comptait la vertu, la sagesse et la fĂ©licitĂ©, sâil disait que ces avantages leur sont communs avec les dieux et quâils les possĂšdent Ă©ternellement, je verrais lĂ quelque chose de grand et de dĂ©sirable; et cependant on ne devrait pas encore les adorer comme on adore Dieu, mais plutĂŽt adorer en Dieu la source de ces merveilleux dons. Tant il sâen faut quâils mĂ©ritent les honneurs divins, ces animaux aĂ©riens qui nâont la raison que pour pouvoir ĂȘtre misĂ©rables, les passions que pour lâĂȘtre en effet, lâĂ©ternitĂ© que pour lâĂȘtre Ă©ternellement! CHAPITRE XVII. SâIL CONVIENT A LâHOMME DâADORER DES ESPRITS DONT IL LUI EST COMMANDĂ DE FUIR LES VICES.Pour ne considĂ©rer maintenant dans les dĂ©mons que ce qui leur est commun avec les hommes suivant ApulĂ©e, câest-Ă -dire les passions, sâil est vrai que chacun des quatre Ă©lĂ©ments ait ses animaux, le feu et lâair les immortels, la terre et lâeau les mortels, je voudrais bien savoir pourquoi les Ăąmes des dĂ©mons sont sujettes aux troubles et aux orages des passions ; car le mot passion, comme le mot grec Pathos; dont il dĂ©rive, marque un Ă©tat de perturbation, un mouvement de lâĂąme contraire Ă la raison. Comment se fait-il donc que lâĂąme des dĂ©mons Ă©prouve ces passions dont les bĂȘtes sont exemptes? Si en effet il se trouve en elles quelques mouvements analogues, on nây peut voir des perturbations contraires Ă la raison, les bĂȘtes Ă©tant privĂ©es de raison. Dans les hommes, quand la passion trouble lâĂąme, câest un effet de sa folie ou de sa misĂšre ; car nous ne possĂ©dons point ici-bas cette bĂ©atitude et cette perfection de la sagesse qui nous sont promises Ă la fin des temps au sortir de ce corps pĂ©rissable. Quant aux dieux, nos philosophes prĂ©tendent que sâils sont Ă lâabri des passions, câest quâils possĂšdent non-seulement lâĂ©ternitĂ©, mais la bĂ©atitude; et quoiquâils aient une Ăąme comme le reste des animaux, cette Ăąme est pure de toute tache et de toute altĂ©ration. Eh bien ! sâil en va de la sorte, si les dieux ne sont point sujets aux passions en tant quâanimaux douĂ©s de bĂ©atitude et exempts de misĂšre, si les bĂȘtes en sont affranchies en qualitĂ© dâanimaux incapables de misĂšre comme de bĂ©atitude, il reste que les dĂ©mons y soient accessibles au mĂȘme titre que les hommes, Ă titre dâanimaux misĂ©rables. CHAPITRE XVIII. CE QUâON DOIT PENSER DâUNE RELIGION QUI RECONNAĂT LES DĂMONS POUR MĂDIATEURS NĂCESSAIRES DES HOMMES AUPRĂS DES DIEUX.Câest donc en vain quâApulĂ©e et ses adhĂ©rents font aux dĂ©mons lâhonneur de les placer dans lâair, entre le ciel et la terre, pour transmettre aux dieux les priĂšres des hommes et aux hommes les faveurs des dieux, sous prĂ©texte quâ « aucun dieu ne communique avec lâhomme », suivant le principe quâils attribuent Ă Platon. Chose singuliĂšre! ils ont pensĂ© quâil nâĂ©tait pas convenable aux dieux de se mĂȘler aux hommes, mais quâil Ă©tait convenable aux dĂ©mons dâĂȘtre le lien entre les priĂšres des hommes et les bienfaits des dieux; de sorte que lâhomme juste, Ă©tranger par cela mĂȘme aux arts de la magie, sera obligĂ© de prendre pour intercesseurs auprĂšs des dieux ceux qui se plaisent Ă ces criminelles pratiques, alors que lâaversion quâelles lui inspirent est justement ce qui le rend plus digne dâĂȘtre exaucĂ© par les dieux. Aussi bien ces mĂȘmes dĂ©mons aiment les turpitudes du théùtre, tandis que la pudeur les dĂ©teste; ils se plaisent Ă tous les malĂ©fices de la magie, tandis que lâinnocence les a en mĂ©pris. VoilĂ donc lâinnocence et la pudeur condamnĂ©es, pour obtenir quelque faveur des dieux, Ă prendre pour intercesseurs leurs propres ennemis. Câest en vain quâApulĂ©e chercherait Ă justifier les fictions des poĂštes et les infamies du théùtre; nous avons Ă lui opposer lâautoritĂ© respectĂ©e de son maĂźtre Platon, si toutefois lâhomme peut Ă ce point renoncer Ă la pudeur que non-seulement il aime des choses honteuses, mais quâil les juge agrĂ©ables Ă la DivinitĂ©. CHAPITRE XIX. LA MAGIE EST IMPIE QUAND ELLE A POUR BASE LA PROTECTION DES ESPRITS MALINS.Pour confondre ces pratiques de la magie, dont quelques hommes sont assez malheureux et assez impies pour tirer vanitĂ©, je ne veux dâautre tĂ©moin que lâopinion publique. Si en effet les opĂ©rations magiques sont lâouvrage de divinitĂ©s dignes dâadoration, pourquoi sont-elles si rudement frappĂ©es par la sĂ©vĂ©ritĂ© des lois ? Sont-ce les chrĂ©tiens qui ont fait ces lois ? Admettez que les malĂ©fices des magiciens ne soient pas pernicieux au genre humain, pourquoi ces vers dâun illustre poĂ«te?« Jâen atteste les dieux et toi-mĂȘme, chĂšre soeur, et ta tĂȘte chĂ©rie câest Ă regret que jâai recours aux conjurations magiques. » CHAPITRE XX. SâIL EST CROYABLE QUE DES DIEUX BONS PRĂFĂRENT AVOIR COMMERCE AVEC LES DĂMONS QUâAVEC LES HOMMES.Il y a, suivant eux, une raison pressante et impĂ©rieuse qui fait que les dĂ©mons sont les mĂ©diateurs nĂ©cessaires entre les dieux et les hommes. Voyons cette raison, cette prĂ©tendue nĂ©cessitĂ©. Câest, disent-ils, quâaucun dieu ne communique avec lâhomme. VoilĂ une Ă©trange idĂ©e de la saintetĂ© divine ! elle empĂȘche Dieu de communiquer avec lâhomme suppliant, et le fait entrer en commerce avec le dĂ©mon superbe ! Ainsi, Dieu ne communique pas avec lâhomme pĂ©nitent, et il communique avec le dĂ©mon sĂ©ducteur; il ne communique pas avec lâhomme qui invoque la DivinitĂ©, et il communique avec le dĂ©mon qui lâusurpe ; il ne communique pas avec lâhomme implorant lâindulgence, et il communique avec le dĂ©mon conseillant lâiniquitĂ© ; il ne communique pas avec lâhomme qui, Ă©clairĂ© par les livres des philosophes, chasse les poĂštes dâun Etat bien rĂ©glĂ©, et il communique avec le dĂ©mon, qui exige du sĂ©nat et des pontifes quâon reprĂ©sente sur la scĂšne les folles imaginations des poĂštes; il ne communique pas avec lâhomme qui interdit dâimputer aux dieux des crimes fantastiques, et il communique avec le dĂ©mon qui se complaĂźt Ă voir ces crimes donnĂ©s en spectacle; il ne communique pas avec lâhomme qui punit par de justes lois les pratiques des magiciens, et il communique avec le dĂ©mon qui enseigne et exerce la magie; il ne communique pas avec lâhomme qui fuit les oeuvres des dĂ©mons, et il communique avec le dĂ©mon qui tend des piĂšges Ă la faiblesse de lâhomme CHAPITRE XXI .SI LES DIEUX SE SERVENT DES DĂMONS COMME DE MESSAGERS ET DâINTERPRĂTES, ET SâILS SONT TROMPĂS PAR EUX, A LEUR INSU OU DE LEUR PLEIN GRĂ.Mais, disent-ils, ce qui vous paraĂźt dâune absurditĂ© et dâune indignitĂ© rĂ©voltantes est absolument nĂ©cessaire, les dieux de lâĂ©ther ne pouvant rien savoir de ce que font les habitants de la terre que par lâintermĂ©diaire des dĂ©mons de lâair; car lâĂ©ther est loin de la terre, Ă une hauteur prodigieuse, au lieu que lâair est Ă la fois contigu Ă lâĂ©ther et Ă la terre. O lâadmirable sagesse et le beau raisonnement! Il faut, dâun cĂŽtĂ©, que les dieux dont la nature est essentiellement bonne, aient soin des choses humaines, de peur quâon ne les juge indignes dâĂȘtre honorĂ©s; de lâautre cĂŽtĂ©, il faut que, par suite de la distance des Ă©lĂ©ments, ils ignorent ce qui se passe sur la terre, afin de rendre indispensable le ministĂšre des dĂ©mons et dâaccrĂ©diter leur culte parmi les peuples, sous prĂ©texte que câest par leur entremise que les dieux peuvent ĂȘtre informĂ©s des choses dâen bas, et venir au secours des mortels. Si cela est, les dieux bons connaissent mieux les dĂ©mons par la proximitĂ© de leurs corps que les hommes par la bontĂ© de leurs Ăąmes. O dĂ©plorable nĂ©cessitĂ©, ou plutĂŽt ridicule et vaine erreur, imaginĂ©e pour couvrir le nĂ©ant de vaines divinitĂ©s! En effet, sâil est possible aux dieux de voir notre esprit par leur propre esprit libre des obstacles du corps, ils nâont pas besoin pour cela du ministĂšre des dĂ©mons; si, au contraire, les dieux ne connaissent les esprits quâen percevant, Ă lâaide de leurs propres corps Ă©thĂ©rĂ©s, les signes corporels tels que le visage, la parole, les mouvements; si câest de la sorte quâils recueillent les messages des dĂ©mons, rien nâempĂȘche quâils ne soient abusĂ©s par leurs mensonges. Or, comme il est impossible que la DivinitĂ© soit trompĂ©e par -les dĂ©mons, il est impossible aussi que la DivinitĂ© ignore ce que font les hommes. CHAPITRE XXII. IL FAUT MALGRĂ APULĂE REJETER LE CULTE DES DĂMONS.Ainsi donc, puisquâil est impossible dâadmettre aucune de ces quatre suppositions, il faut rejeter sans rĂ©serve cette doctrine dâApulĂ©e et de ses adhĂ©rents, que les dĂ©mons sont placĂ©s entre les hommes et les dieux, comme des interprĂštes et des messagers, pour transmettre au ciel les voeux de la terre et Ă la terre les bienfaits du ciel. Tout au contraire, ce sont des esprits possĂ©dĂ©s du besoin de nuire, Ă©trangers Ă toute idĂ©e de justice, enflĂ©s dâorgueil, livides dâenvie, artisans de ruses et dâillusions; ils habitent lâair, en effet, mais comme une prison analogue Ă leur nature, oĂč ils ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă faire leur sĂ©jour aprĂšs avoir Ă©tĂ© chassĂ©s des hauteurs du ciel pour leur transgression inexpiable; et, bien que lâair soit situĂ© au-dessus de la terre et des eaux, les dĂ©mons ne sont pas pour cela moralement supĂ©rieurs aux hommes, qui ont sur eux un tout autre avantage que celui du corps, câest de possĂ©der une Ăąme pieuse et dâavoir mis leur confiance dans lâappui du vrai Dieu. Je conviens que les dĂ©mons dominent sur un grand nombre dâhommes indignes de participer Ă la religion vĂ©ritable; câest aux yeux de ceux-lĂ quâils se sont fait passer pour des dieux, grĂące Ă leurs faux prestiges et Ă leurs fausses prĂ©dictions. Encore nâont-ils pu rĂ©ussir Ă tromper ceux de ces hommes qui ont considĂ©rĂ© leurs vices de plus prĂšs, et alors ils ont pris le parti de se donner pour mĂ©diateurs entre les dieux et les hommes, et pour distributeurs des bienfaits du ciel. Ainsi sâest formĂ©e lâopinion de ceux qui, connaissant les dĂ©mons pour des esprits mĂ©chants, et persuadĂ©s que les dieux sont bons par nature, ne croyaient pas Ă la divinitĂ© des dĂ©mons et refusaient de leur rendre les honneurs divins, sans oser toutefois les en dĂ©clarer indignes, de crainte de heurter les peuples asservis Ă leur culte par une superstition invĂ©tĂ©rĂ©e. CHAPITRE XXIII. CE QUE PENSAIT HERMĂS TRISMĂGISTII DE LâIDOLĂTRIE, ET COMMENT IL A PU SAVOIR QUE LES SUPERSTITiONS DE LâĂGYPTE SERAIENT ABOLIES.HermĂšs lâEgyptien, celui quâon appelle TrismĂ©giste, a eu dâautres idĂ©es sur les dĂ©mons. ApulĂ©e, en effet, tout en leur refusant le titre de dieux, voit en eux les mĂ©diateurs nĂ©cessaires des hommes auprĂšs des dieux, et dĂšs lors le culte des dĂ©mons et celui des dieux restent insĂ©parables; HermĂšs, au contraire, distingue deux sortes de dieux: les uns qui ont Ă©tĂ© formĂ©s par le Dieu suprĂȘme, les autres qui sont lâouvrage des hommes. A sâen tenir lĂ , on conçoit dâabord que ces dieux, ouvrages des hommes, ce sont les statues quâon voit dans les temples ; point du tout; suivant HermĂšs, les statues visibles et tangibles ne sont que le corps des dieux, et il les croit animĂ©es par de certains esprits quâon a su y attirer et qui ont le pouvoir de nuire comme aussi celui de faire du bien Ă ceux qui leur rendent les hommages du culte et les honneurs divins. Unir ces esprits invisibles Ă une matiĂšre corporelle pour en faire des corps animĂ©s, des symboles vivants dĂ©diĂ©s et soumis aux esprits qui les habitent, voilĂ ce quâil appelle faire des dieux, et il soutient que les hommes possĂšdent ce grand et merveilleux pouvoir. Je rapporterai ici ses paroles, telles quâelles sont traduites dans notre langue:« Puisque lâalliance et la sociĂ©tĂ© des hommes et des dieux font le sujet de notre entretien, considĂ©rez, Esculape, quelle est la puissance et la force de lâhomme. De mĂȘme que le Seigneur et PĂšre, Dieu en un mot, a produit les dieux du ciel; ainsi lâhomme a formĂ© les dieux qui font leur sĂ©jour dans les temples et habitent auprĂšs de lui » - Et un peu aprĂšs: « Lâhomme donc, se souvenant de sa nature et de son origine, persĂ©vĂšre dans cette imitation de la DivinitĂ©, de sorte quâĂ lâexemple de ce PĂšre et Seigneur qui a fait des dieux Ă©ternels comme lui, lâhomme sâest formĂ© des dieux Ă sa ressemblance ». Ici Esculape, Ă qui HermĂšs sâadresse, lui ayant dit: « Tu veux parler des statues, TrismĂ©giste », celui-ci rĂ©pond: « Oui, câest des statues que je parle, Esculape, quelque doute qui puisse tâarrĂȘter, de ces statues vivantes toutes pĂ©nĂ©trĂ©es dâesprit et de sentiment, qui tâont tant et de si grandes choses, de ces statues qui connaissent lâavenir et le prĂ©disent par les sortilĂ©ges, les devins, les songes et de plusieurs autres maniĂšres, qui envoient aux hommes des maladies et qui les guĂ©rissent, qui rĂ©pandent enfin dans les coeurs, suivant le mĂ©rite de chacun, la joie ou la tristesse. Ignores-tu, Esculape, que lâEgypte est lâimage du ciel, ou, pour mieux parler, que le ciel, avec ses mouvements et ses lois, y est comme descendu; enfin, sâil faut tout dire, que notre pays est le temple de lâunivers? Et cependant, puisquâil est dâun homme sage de tout prĂ©voir, voici une chose que vous ne devez pas ignorer: un temps viendra oĂč il sera reconnu que les Egyptiens ont vainement gardĂ© dans leur coeur pieux un culte fidĂšle Ă la DivinitĂ©, et toutes leurs cĂ©rĂ©monies saintes tomberont dans lâoubli et le nĂ©ant». CHAPITRE XXIV. TOUT EN DĂPLORANT LA RUINE FUTURE DE LA RELIGION DE SES PĂRES, HERMĂS EN CONFESSE OUVERTEMENT LA FAUSSETĂ.AprĂšs un long discours HermĂšs reprend en ces termes ce quâil avait dit des dieux formĂ©s par la main-des hommes: « En voilĂ assez pour le moment sur ce-sujet; revenons Ă lâhomme et Ă ce don divin de la raison qui lui mĂ©rite le nom dâanimal raisonnable. On a beaucoup cĂ©lĂ©brĂ© les merveilles de la nature humaine; mais, si Ă©tonnantes quâelles paraissent, elles ne sont rien Ă cĂŽtĂ© de cette merveille incomparable, lâart dâinventer et de faire des dieux. Nos pĂšres, en effet, tombĂ©s dans lâincrĂ©dulitĂ© et aveuglĂ©s par de grandes erreurs qui les dĂ©tournaient de la religion et du culte, imaginĂšrent de former des dieux de leurs propres mains; cet art une fois inventĂ©, ils y joignirent une vertu mystĂ©rieuse empruntĂ©e Ă la nature universelle, et, dans lâimpuissance oĂč ils Ă©taient de faire des Ăąmes, ils Ă©voquĂšrent celles des dĂ©mons ou des-anges, en les attachant Ă ces images sacrĂ©es et aux divins mystĂšres, ils donnĂšrent leurs idoles le pouvoir de faire du bien ou du mal ». Je ne sais en vĂ©ritĂ© si les dĂ©mons Ă©voquĂ©s en personne voudraient faire des aveux aussi complets; HermĂšs, en effet, dit en propres termes: « Nos pĂšres, tombĂ©s dans lâincrĂ©dulitĂ© et aveuglĂ©s par de grandes erreurs qui les dĂ©tournaient de la religion et du culte, imaginĂšrent de former des dieux de leurs propres mains ». Or, ne pourrait-il pas se contenter de dire: Nos pĂšres ignoraient la vĂ©ritĂ©? Mais non; il prononce le mot dâerreur, et il dit mĂȘme de grandes erreurs. Telle est donc lâorigine de ce grand art de faire des dieux: câest lâerreur, câest lâincrĂ©dulitĂ©, câest lâoubli de la religion et du culte. Et cependant notre sage Ă©gyptien dĂ©plore la ruine future de cet art, comme sâil sâagissait dâune religion divine. Nâest-il pas Ă©vident, je le demande, quâen confessant de la sorte lâerreur de ses pĂšres, il cĂšde Ă une force divine, comme en dĂ©plorant la dĂ©faite future des dĂ©mons, il cĂšde Ă une force diabolique? Car enfin, si câest par lâerreur, par lâincrĂ©dulitĂ©, par lâoubli de la religion et du culte quâa Ă©tĂ© trouvĂ© lâart de faire des dieux, il ne faut plus sâĂ©tonner que toutes les oeuvres de cet art dĂ©testable, conçues en haine de la religion divine, soient dĂ©truites par cette religion, puisquâil, appartient Ă la vĂ©ritĂ© de redresser lâerreur, Ă la foi de vaincre lâincrĂ©dulitĂ©, Ă lâamour qui ramĂšne Ă Dieu de triompher de la haine qui en dĂ©tourne. CHAPITRE XXV. DE CE QUâIL PEUT Y AVOIR DE COMMUN ENTRE LES SAINTS ANGES ET LES HOMMES.Ce nâest donc point par la mĂ©diation des dĂ©mons que nous devons aspirer Ă la bienveillance et aux bienfaits des dieux, ou plutĂŽt des bons anges, mais par lâimitation de leur bonne volontĂ©; de la sorte, en effet, nous sommes avec eux, nous vivons avec eux et nous adorons avec eux le Dieu quâils adorent, bien que nous ne puissions le voir avec les yeux du corps. Aussi bien, la distance des lieux nâest pas tant ce qui nous sĂ©pare des anges, que lâĂ©garement de notre volontĂ© et la dĂ©faillance de notre misĂ©rable nature. Et si nous ne sommes point unis avec eux, la raison nâen est pas dans notre condition charnelle et terrestre, mais dans lâimpuretĂ© de notre coeur, qui nous attache Ă la terre et Ă la chair. Mais, quand arrive pour nous la guĂ©rison, quand nous devenons semblables aux anges, alors la foi nous rapproche dâeux, pourvu que nous ne doutions pas que par leur assistance Celui qui les a rendus bienheureux fera aussi notre bonheur. CHAPITRE XXVI. TOUTE LA RELIGION DES PAĂENS SE RĂDUISAIT A ADORER DES HOMMES MORTS.Quand il dĂ©plore la ruine future de ce culte, qui pourtant, de son propre aveu, ne doit son existence quâĂ des hommes pleins dâerreurs, dâincrĂ©dulitĂ© et dâirrĂ©ligion, notre Ă©gyptien Ă©crit ces mots dignes de remarque : « Alors cette terre, sanctifiĂ©e par les temples et les autels, sera remplie de sĂ©pulcres et de morts ». Comme si les hommes ne devaient pas toujours ĂȘtre sujets Ă mourir, alors mĂȘme que lâidolĂątrie nâeĂ»t pas succombĂ©! comme si on pouvait donner aux morts une autre place que la terre! comme si le progrĂšs du temps et des siĂšcles, en multipliant le nombre des morts, ne devait pas accroĂźtre celui des tombeaux! Mais le vĂ©ritable sujet de sa douleur, câest quâil prĂ©voyait sans doute que les monuments de nos martyrs devaient succĂ©der Ă leurs temples et Ă leurs autels; et peut-ĂȘtre, en lisant ceci, nos adversaires vont-ils se persuader, dans leur aversion pour les chrĂ©tiens et dans leur perversitĂ©, que nous adorons les morts dans les tombeaux comme les paĂŻens adoraient leurs dieux dans les temples. Car tel est lâaveuglement de ces impies, quâils se heurtent, pour ainsi dire, contre des mensonges, et ne veulent pas voir des choses qui leur crĂšvent les yeux. Ils ne considĂšrent pas que, de tous les dieux dont il est parlĂ© dans les livres des paĂŻens, Ă peine sâen trouve-t-il qui nâaient Ă©tĂ© des hommes, ce qui ne les empĂȘche pas de leur rendre les honneurs divins. Je ne veux pas mâappuyer ici du tĂ©moignage de Varron, qui assure que tous les morts Ă©taient regardĂ©s comme des dieux mĂąnes, et qui en donne pour preuve les sacrifices quâon leur offrait, notamment les jeux funĂšbres, marque Ă©vidente, suivant lui, de leur caractĂšre divin, puisque la coutume rĂ©servait cet honneur aux dieux; mais pour citer HermĂšs lui-mĂȘme, qui nous occupe prĂ©sentement, dans le mĂȘme livre oĂč il dĂ©plore lâavenir en ces termes : « Cette terre, sanctifiĂ©e par les temples et les autels, sera rem plie de sĂ©pulcres et de morts r, il avoue que les dieux des Egyptiens nâĂ©taient que des hommes morts. Il vient, en effet, de rappeler que ses ancĂȘtres, aveuglĂ©s par lâerreur, lâincrĂ©dulitĂ© et lâoubli de la religion divine, trouvĂšrent le secret de faire des dieux, et, cet art une fois inventĂ©, y joignirent une vertu mystĂ©rieuse empruntĂ©e Ă la nature universelle; aprĂšs quoi, dans lâimpuissance oĂč ils Ă©taient de faire des Ăąmes, ils Ă©voquĂšrent celles des dĂ©mons et des anges, et, les attachant Ă ces images sacrĂ©es et aux divins mystĂšres, donnĂšrent ainsi Ă leurs idoles le pouvoir de faire du bien et du mal »; puis, il poursuit, comme pour confirmer cette assertion par des exemples, et sâexprime ainsi : « Votre aĂŻeul, Esculape, a Ă©tĂ© lâinventeur de la mĂ©decine, et on lui a consacrĂ© sur la montagne de Libye, prĂšs du rivage des Crocodiles, un temple oĂč repose son humanitĂ© terrestre, câest-Ă -dire son corps; car ce qui reste de lui, ou plutĂŽt lâhomme tout entier, si lâhomme est tout entier dans le sentiment de la vie, est remontĂ© meilleur au ciel; et maintenant il rend aux malades, par sa puissance divine, les mĂȘmes services quâil leur rendait autrefois par la science mĂ©dicale ». Peut-on avouer plus clairement que lâon adorait comme un dieu un homme mort, au lieu mĂȘme oĂč Ă©tait son tombeau? Et, quant au retour dâEsculape au ciel, TrismĂ©giste, en lâaffirmant, trompe les autres et se trompe lui-mĂȘme. « Mon aĂŻeul HermĂšs », ajoute-t-il, « ne fait-il pas sa demeure dans une ville qui porte son nom, oĂč il assiste et protĂ©ge tous les hommes qui sây rendent de « toutes parts? » On rapporte, en effet, que le grand HermĂšs, câest-Ă -dire Mercure, que TrismĂ©giste appelle son aĂŻeul, a son tombeau dans Hermopolis. VoilĂ donc des dieux qui, de son propre aveu, ont Ă©tĂ© des hommes, Esculape et Mercure. Pour Esculape, les Grecs et les Latins en conviennent; mais Ă lâĂ©gard de Mercure, plusieurs refusent dây voir un mortel, ce qui nâempĂȘche pas TrismĂ©giste de lâappeler son aĂŻeul. A ce compte le Mercure de TrismĂ©giste ne serait pas le Mercure des Grecs, bien que portant le mĂȘme nom. Pour moi, quâil y en ait deux ou un seul, peu mâimporte. Il me suffit dâun Esculape qui dâhomme soit devenu dieu, suivant TrismĂ©giste, son petit-fils, dont lâautoritĂ© est si grande parmi les paĂŻens. CHAPITRE XXVII. DE LâESPĂCE DâHONNEURS QUE LES CHRĂTIENS RENDENT AUX MARTYRS.Et toutefois, nous nâavons en lâhonneur des martyrs, ni temples, ni prĂȘtres, ni cĂ©rĂ©monies, parce quâils ne sont pas des dieux pour nous, et que leur Dieu est notre seul Dieu. Nous honorons, il est vrai, leurs tombeaux comme ceux de bons serviteurs de Dieu, qui ont combattu jusquâĂ la mort pour le triomphe de la vĂ©ritĂ© et de la religion, pour la chute de lâerreur et du mensonge; courage admirable que nâont pas eu les sages qui avant eux avaient soupçonnĂ© la vĂ©ritĂ©! Mais, qui dâentre les fidĂšles a jamais entendu un prĂȘtre devant lâautel consacrĂ© Ă Dieu, sur les saintes reliques dâun martyr, dire dans les priĂšres Pierre, Paul ou Cyprien, je vous offre ce sacrifice? Câest Ă Dieu seul quâest offert le sacrifice cĂ©lĂ©brĂ© en leur mĂ©moire; Ă Dieu, qui les a faits hommes et martyrs, et qui a daignĂ© les associer Ă la gloire de ses saints anges. On ne veut donc par ces solennitĂ©s que rendre grĂące au vrai Dieu des victoires des martyrs, et exciter les fidĂšles Ă partager un jour, avec lâassistance du Seigneur, leurs palmes et leurs couronnes. VoilĂ le vĂ©ritable objet de tous ces actes de piĂ©tĂ© qui se pratiquent aux tombeaux des saints martyrs : ce sont des honneurs rendus Ă des mĂ©moires vĂ©nĂ©rables, et non des sacrifices offerts Ă des morts comme Ă des dieux. Ceux mĂȘmes qui y portent des mets, coutume qui nâest dâailleurs reçue quâen fort peu dâendroits, et que les meilleurs chrĂ©tiens nâobservent pas, les emportent aprĂšs quelques priĂšres, soit pour sâen nourrir, soit pour les distribuer aux pauvres, et les tiennent seulement pour sanctifiĂ©s par les mĂ©rites des martyrs, au nom du Seigneur des martyrs . Mais, pour voir lĂ des sacrifices, il faudrait ne pas connaĂźtre lâunique sacrifice des chrĂ©tiens, celui-lĂ mĂȘme qui sâoffre en effet sur ces tombeaux. |
