Auteurs Saint Augustin La Cité de Dieu - Livre VIII - Théologie Naturelle

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La Cité de Dieu - Livre VIII - Théologie Naturelle
Écrit par Saint Augustin   

Saint Augustin en vient Ă  la troisiĂšme espĂšce de thĂ©ologie, dite naturelle, et la question Ă©tant toujours de savoir si le culte de cette sorte de dieux est de quelque usage pour acquĂ©rir la vie Ă©ternelle, il entre en discussion Ă  ce sujet avec les platoniciens, les plus Ă©minents entre les philosophes et les plus proches de la foi chrĂ©tienne. Il rĂ©fute en ce livre ApulĂ©e et tous ceux qui veulent qu’on rende un culte aux dĂ©mons Ă  titre de messagers et d’intermĂ©diaires entre les dieux et les hommes, faisant voir que les hommes ne peuvent en aucune façon avoir pour intercesseurs utiles auprĂšs de bonnes divinitĂ©s, des dĂ©mons convaincus de tous les vices et qui inspirent et favorisent les fictions des poĂštes, les scandales de la scĂšne, les malĂ©fices coupables de la magie, toutes choses odieuses aux gens de bien.

CHAPITRE PREMIER. DE LA THÉOLOGIE NATURELLE ET DES PHILOSOPHES QUI ONT SOUTENU SUR CE POINT LA MEILLEURE DOCTRINE.

Nous arrivons Ă  une question qui rĂ©clame plus que les prĂ©cĂ©dentes toute l’application de notre esprit. Il s’agit de la thĂ©ologie naturelle, et nous n’avons point affaire ici Ă  des adversaires ordinaires; car la thĂ©ologie qu’on appelle de ce nom n’a rien Ă  dĂ©mĂȘler, ni avec la thĂ©ologie fabuleuse des théùtres, ni avec la thĂ©ologie civile, l’une qui cĂ©lĂšbre les crimes des dieux, l’autre qui dĂ©voile les dĂ©sirs encore plus criminels de ces dieux ou plutĂŽt de ces dĂ©mons pleins de malice. Nos adversaires actuels, ce sont les philosophes, c’est-Ă -dire ceux qui font profession d’aimer la sagesse. Or, si la sagesse est Dieu mĂȘme, CrĂ©ateur de toutes choses, comme l’attestent la sainte Ecriture et la vĂ©ritĂ©, le vrai philosophe es{ celui qui aime Dieu. Toutefois, comme il faut bien distinguer entre le nom et la chose, car quiconque s’appelle philosophe n’est pas amoureux pour cela de la vĂ©ritable sagesse, je choisirai, parmi ceux dont j’ai pu connaĂźtre la doctrine par leurs Ă©crits, les plus dignes d’ĂȘtre discutĂ©s. Je n’ai pas entrepris, en effet, de rĂ©futer ici toutes les vaines opinions de tous les philosophes, mais seulement les systĂšmes qui ont trait Ă  la thĂ©ologie, c’est-Ă -dire Ă  la science de la DivinitĂ©; et encore, parmi ces systĂšmes, je ne m’attacherai qu’à ceux des philosophes qui, reconnaissant l’existence de Dieu et sa providence, n’estiment pas nĂ©anmoins que le culte d’un Dieu unique et immuable suffise pour obtenir une vie heureuse aprĂšs la mort, et croient qu’il faut en servir plusieurs, qui tous cependant ont Ă©tĂ© créés par un seul. Ces philosophes sont dĂ©jĂ  trĂšs-supĂ©rieurs Ă  Varron et plus prĂšs que lui de la vĂ©ritĂ©, celui-ci n’ayant pu Ă©tendre la thĂ©ologie naturelle au-delĂ  du monde ou de l’ñme du monde, tandis que, suivant les autres, il y a au-dessus de toute Ăąme un Dieu qui a créé non-seulement le monde visible, appelĂ© ordinairement le ciel et la terre, mais encore toutes les Ăąmes, et qui rend heureuses les Ăąmes raisonnables et intellectuelles, telles que l’ñme humaine, en les faisant participer de sa lumiĂšre immuable et incorporelle. Personne n’ignore, si peu qu’il ait ouĂŻ parler de ces questions, que les philosophes dont je parle sont les platoniciens, ainsi appelĂ©s de leur maĂźtre Platon. Je vais donc parler de Platon; mais avant de toucher rapidement les points essentiels du sujet, je dirai un mot de ses devanciers.

CHAPITRE II. DES DEUX ÉCOLES PHILOSOPHIQUES, L’ÉCOLE ITALIQUE ET L’ÉCOLE IONIENNE, ET DE LEURS CHEFS.

Si l’on consulte les monuments de la langue grecque, qui passe pour la plus belle de toutes les langues des gentils, on trouve deux Ă©coles de philosophie, l’une appelĂ©e italique, de cette partie de l’Italie connue sous le nom de grande GrĂšce, l’autre ionique, du pays qu’on appelle encore aujourd’hui la GrĂšce. Le chef de l’école italique fut Pythagore de Samos, de qui vient, dit-on, le nom mĂȘme de philosophie. Avant lui on appelait sages ceux qui paraissaient pratiquer un genre de vie supĂ©rieur Ă  celui du vulgaire; mais Pythagore, interrogĂ© sur sa profession, rĂ©pondit qu’il Ă©tait philosophe, c’est-Ă -dire ami de la sagesse, estimant que faire profession d’ĂȘtre sage, c’était une arrogance extrĂȘme. ThalĂšs de Muet fut le chef de la secte ionique. On le compte parmi les sept sages, tandis que les six autres ne se distinguĂšrent que par leur maniĂšre de vivre et par quelques prĂ©ceptes de morale, ThalĂšs s’illustra par l’étude de la nature des choses, et, afin de propager ses recherches, il les Ă©crivit. Ce qui le fit surtout admirer, c’est qu’ayant saisi les lois de l’astronomie, il put prĂ©dire les Ă©clipses du soleil et aussi celles de la lune. Il crut nĂ©anmoins que l’eau Ă©tait le principe de toutes choses, des Ă©lĂ©ments du monde, du monde lui-mĂȘme et de tout ce qui s’y produit, sans qu’aucune intelligence divine prĂ©side Ă  ce grand ouvrage, qui paraĂźt si admirable Ă  quiconque observe l’univers. AprĂšs ThalĂšs vint Anaximandre, son disciple, qui se forma une autre idĂ©e de la nature des choses. Au lieu de faire venir toutes choses d’un seul principe, tel que l’humide de ThalĂšs, il pensa que chaque chose naĂźt de principes propres. Et ces principes, il en admet une quantitĂ© infinie, d’oĂč rĂ©sultent des mondes innombrables et tout ce qui se produit en chacun d’eux; ces mondes se dissolvent et renaissent pour se maintenir pendant une certaine durĂ©e, et il n’est pas non plus nĂ©cessaire qu’aucune intelligence divine prenne part Ă  ce travail des choses. Anaximandre eut pour disciple et successeur AnaximĂšne, qui ramena toutes les causes des ĂȘtres Ă  un seul principe, l’air. Il ne contestait ni ne dissimulait l’existence des dieux; mais, loin de croire qu’ils ont créé l’air, c’est de l’air qu’il les faisait naĂźtre. Telle ne fut point la doctrine d’Anaxagore, disciple d’AnaximĂšne; il comprit que le principe de tous ces objets qui frappent nos yeux est dans un esprit divin. Il pensa qu’il existe une matiĂšre infinie, composĂ©e de particules homogĂšnes, et que de lĂ  sortent tous les genres d’ĂȘtres, avec la diversitĂ© de leurs modes et de leurs espĂšces, mais tout cela par l’action de l’esprit divin. Un autre disciple d’AnaximĂšne, DiogĂšne, admit aussi que l’air est la matiĂšre oĂč se forment toutes choses, l’air lui-mĂȘme Ă©tant animĂ© par une raison divine, sans laquelle rien n’en pourrait sortir. Anaxagore eut pour successeur son disciple ArchĂ©laĂŒs, lequel soutint, Ă  son exemple, que les Ă©lĂ©ments constitutifs de l’univers sont des particules homogĂšnes d’oĂč proviennent tous les ĂȘtres particuliers par l’action d’une intelligence partout prĂ©sente, qui, unissant et sĂ©parant les corps Ă©ternels, je veux dire ces particules, est le principe de tous les phĂ©nomĂšnes naturels. On assure qu’ArchĂ©laĂŒs eut pour disciple Socrate, qui fut le maĂźtre de Platon, et c’est pourquoi je suis rapidement remontĂ© jusqu’à ces antiques origines.

CHAPITRE III. DE LA PHILOSOPHIE DE SOCRATE.

Socrate est le premier qui ait ramenĂ© toute la philosophie Ă  la rĂ©forme et Ă  la discipline des mƓurs car avant lui les philosophes s’appliquaient par-dessus tout Ă  la physique, c’est-Ă -dire Ă  l’étude des phĂ©nomĂšnes de la nature. Est-ce le dĂ©goĂ»t de ces recherches obscures et incertaines qui le conduisit Ă  tourner son esprit vers une Ă©tude plus accessible, plus assurĂ©e, et qui est mĂȘme nĂ©cessaire au bonheur de la vie, ce grand objet de tous les efforts et de toutes les veilles des philosophes? Ou bien, comme le supposent des interprĂštes encore plus favorables, Socrate voulait-il arracher les Ăąmes aux passions impures de la terre, en les excitant Ă  s’élever aux choses divines? c’est une question qu’il me semble impossible d’éclaircir complĂ©tement. Il voyait les philosophes tout occupĂ©s de dĂ©couvrir les causes premiĂšres, et, persuadĂ© qu’elles dĂ©pendent de la volontĂ© d’un Dieu supĂ©rieur et unique, il pensa que les Ăąmes purifiĂ©es peuvent seules les saisir; c’est pourquoi il voulait que le premier soin du philosophe fĂ»t de purifier son Ăąme par de bonnes moeurs, afin que l’esprit, affranchi des passions qui le courbent vers la terre, s’élevĂąt par sa vigueur native vers les choses Ă©ternelles, et pĂ»t contempler avec la pure intelligence cette lumiĂšre spirituelle et immuable oĂč les causes de toutes les natures créées ont un ĂȘtre stable et vivant. Il est constant qu’il poursuivit et chĂątia, avec une verve de dialectique merveilleuse et une politesse pleine de sel, la sottise de ces ignorants qui prĂ©tendent savoir quelque chose; confessant, quant Ă  lui, son ignorance, ou dissimulant sa science, mĂȘme sur ces questions morales oĂč il paraissait avoir appliquĂ© toute la force de son esprit. De lĂ  ces inimitiĂ©s et ces accusations calomnieuses qui le firent condamner Ă  mort. Mais cette mĂȘme AthĂšnes, qui l’avait publiquement dĂ©clarĂ© criminel, le rĂ©habilita depuis par un deuil public, et l’indignation du peuple alla si loin contre ses accusateurs, que l’un d’eux fut mis en piĂšces par la multitude, et l’autre obligĂ© de se rĂ©soudre Ă  un exil volontaire et perpĂ©tuel, pour Ă©viter le mĂȘme traitement 2. Egalement admirable par sa vie et par sa mort, Socrate laissa un grand nombre de sectateurs qui, s’appliquant Ă  l’envi aux questions de morale, disputĂšrent sur le souverain bien, sans lequel l’homme ne peut ĂȘtre homme. Et comme l’opinion de Socrate ne se montrait pas trĂšs-clairement au milieu de ces discussions contradictoires, oĂč il agite, soutient et renverse tous les systĂšmes, chaque disciple y prit ce qui lui convenait et rĂ©solut Ă  sa façon la question, de la fin suprĂȘme, par oĂč ils entendent ce qu’il faut possĂ©der pour ĂȘtre heureux. Ainsi se formĂšrent, parmi les socratiques, plusieurs systĂšmes sur le souverain bien, avec une opposition si incroyable entre ces disciples d’un mĂȘme maĂźtre, que les uns mirent le souverain bien dans la voluptĂ©, comme Aristippe, les autres dans la vertu, comme AntisthĂšne, et d’autres dans d’autres fins, qu’il serait trop long de rapporter.

CHAPITRE IV. DE PLATON, PRINCIPAL DISCIPLE DE SOCRATE, ET DE SA DIVISION DE LA PHILOSOPHIE EN TROIS PARTIES.

Mais entre tous les disciples de Socrate, celui qui Ă  bon droit effaça tous les autres par l’éclat de la gloire la plus pure, ce fut Platon. NĂ© athĂ©nien, d’une famille honorable, son merveilleux gĂ©nie le mit de bonne heure au premier rang. Estimant toutefois que la doctrine de Socrate et ses propres recherches ne suffisaient pas pour porter la philosophie Ă  sa perfection, il voyagea longtemps et dans les pays les plus divers, partout oĂč la renommĂ©e lui promettait quelque science Ă  recueillir. C’est ainsi qu’il apprit en Egypte toutes les grandes choses qu’on y enseignait; il se dirigea ensuite vers les contrĂ©es de l’Italie oĂč les pythagoriciens Ă©taient en honneur, et lĂ , dans le commerce des maĂźtres les plus Ă©minents, il s’appropria aisĂ©ment toute la philosophie de l’école italique. Et comme il avait pour Socrate un attachement singulier, il le mit en scĂšne clans presque tous ses dialogues, unissant ce qu’il avait appris d’autres philosophes, et mĂȘme ce qu’il avait trouvĂ© par les plus puissants efforts de sa propre intelligence, aux grĂąces de la conversation de Socrate et Ă  ses entretiens familiers sur la morale, Or, si l’étude de la sagesse consiste dans l’action et dans la spĂ©culation, ce qui fait qu’on peut appeler l’une de ses parties, active et l’autre spĂ©culative, la partie active se rapportant Ă  la conduite de la vie, c’est-Ă -dire aux moeurs, et la partie spĂ©culative Ă  la recherche des causes naturelles et de la vĂ©ritĂ© en soi, on peut dire que l’homme qui avait excellĂ© dans la partie active, c’était Socrate, et que celui qui s’était appliquĂ© de prĂ©fĂ©rence Ă  la partie contemplative avec toutes les forces de son gĂ©nie, c’était Pythagore. Platon rĂ©unit ces deux parties, et s’acquit ainsi la gloire d’avoir portĂ© la philosophie Ă sa perfection. Il la divisa en trois branches la morale, qui regarde principalement l’action; la physique, dont l’objet est la spĂ©culation; la logique enfin, qui distingue le vrai d’avec le faux; or, bien que cette derniĂšre science soit Ă©galement nĂ©cessaire pour la spĂ©culation et pour l’action, c’est Ă  la spĂ©culation toutefois qu’il appartient plus spĂ©cialement d’étudier la nature du vrai, par oĂč l’on voit que la division de la philosophie en trois parties s’accorde avec la distinction de la science spĂ©culative et de la science pratique, De savoir maintenant quels ont Ă©tĂ© les sentiments de Platon sur chacun de ces trois objets, c’est-Ă -dire oĂč il a mis la fin de toutes les actions, la cause de tous les ĂȘtres et la lumiĂšre de toutes les intelligences, ce serait une question longue Ă  discuter et qu’il ne serait pas convenable de trancher lĂ©gĂšrement. Comme il affecte constamment de suivre la mĂ©thode de Socrate, interlocuteur ordinaire de ses dialogues, lequel avait coutume, comme on sait, de cacher sa science ou ses opinions, il n’est pas aisĂ© de dĂ©couvrir ce que Platon lui-mĂȘme pensait sur un grand nombre de points. Il nous faudra pourtant citer quelques passages de ses Ă©crits, oĂč, exposant tour Ă  tour sa propre pensĂ©e et celle des autres, tantĂŽt il se montre favorable Ă  la religion vĂ©ritable, Ă  celle qui a notre foi et dont nous avons pris la dĂ©fense, et tantĂŽt il y paraĂźt contraire, comme quand il s’agit, par exemple, de l’unitĂ© divine et de la pluralitĂ© des dieux, par rapport Ă  la vie vĂ©ritablement heureuse qui doit commencer aprĂšs la mort. Au surplus, ceux qui passent pour avoir le plus fidĂšlement suivi ce philosophe, si supĂ©rieur Ă  tous les autres parmi les gentils, et qui sont le mieux entrĂ©s dans le fond de sa pensĂ©e vĂ©ritable, paraissent avoir de Dieu une si juste idĂ©e, que c’est en lui qu’ils placent la cause de toute existence, la raison de toute pensĂ©e et la fin de toute vie : trois principes dont le premier appartient Ă  la physique, le second Ă  la logique, et le troisiĂšme Ă  la morale; et vĂ©ritablement, si l’homme a Ă©tĂ© créé pour atteindre, Ă  l’aide de ce qu’il y a de plus excellent en lui, ce qui surpasse tout en excellence, c’est-Ă -dire un seul vrai Dieu souverainement bon, sans lequel aucune nature n’a d’existence, aucune science de certitude, aucune action d’utilitĂ©, oĂč faut-il donc avant tout le chercher, sinon oĂč tous les ĂȘtres ont un fondement assurĂ©, oĂč toutes les vĂ©ritĂ©s deviennent certaines, et oĂč se rectifient toutes nos affections?

CHAPITRE V. IL FAUT DISCUTER DE PRÉFÉRENCE AVEC LES PLATONICIENS EN MATIÈRE DE THÉOLOGIE, LEURS OPINIONS ÉTANT MEILLEURES QUE CELLES DE TOUS LES AUTRES PHILOSOPHES.

Si Platon a dĂ©fini le sage celui qui imite le vrai Dieu, le connaĂźt, l’aime et trouve la bĂ©atitude dans sa participation avec lui, Ă  quoi bon discuter contre les philosophes? il est clair qu’il n’en est aucun qui soit plus prĂšs de nous que Platon. Qu’elle cĂšde donc aux platoniciens cette thĂ©ologie fabuleuse qui repaĂźt les Ăąmes des impies des crimes de leurs dieux! qu’elle leur cĂšde aussi cette thĂ©ologie civile oĂč les dĂ©mons impurs, se donnant pour des dieux afin de mieux sĂ©duire les peuples asservis aux voluptĂ©s de la terre, ont voulu consacrer l’erreur, faire de la reprĂ©sentation de leurs crimes une cĂ©rĂ©monie du culte, et trouver ainsi pour eux-mĂȘmes, dans les spectateurs de ces jeux, le plus agrĂ©able des spectacles : thĂ©ologie impure oĂč ce que les temples peuvent avoir d’honnĂȘte est corrompu par son mĂ©lange avec les. infamies du théùtre, et oĂč ce que le théùtre a d’infĂąme est justifiĂ© par les abominations des temples! Qu’elles cĂšdent encore Ă . ces philosophes les explications de Varron qui a voulu rattacher le paganisme Ă  la terre et au ciel, aux semences et aux opĂ©rations de la nature; car, d’abord, les mystĂšres du culte paĂŻen n’ont pas le sens qu’il veut leur donner, et par consĂ©quent la vĂ©ritĂ© lui Ă©chappe en dĂ©pit de tous ses efforts; de plus, alors mĂȘme qu’il aurait raison, l’ñme raisonnable ne devrait pas adorer comme son Dieu ce qui est au-dessous d’elle dans l’ordre de la nature, ni prĂ©fĂ©rer Ă  soi, comme des divinitĂ©s, des ĂȘtres auxquels le vrai Dieu l’a prĂ©fĂ©rĂ©e. Il faut en dire autant de ces Ă©crits que Numa consacra en effet aux mystĂšres sacrĂ©s, mais qu’il prit soin d’ensevelir avec lui, et qui, exhumĂ©s par la charrue d’un laboureur, furent livrĂ©s aux flammes par le sĂ©nat; et pour traiter plus favorablement Numa, mettons au mĂȘme rang cette lettre oĂč Alexandre de MacĂ©doine, confiant Ă  sa mĂšre les secrets que lui avaient dĂ©voilĂ©s un certain LĂ©on, grand-prĂȘtre Ă©gyptien, lui faisait voir non-seulement que Picus, Faunus, EnĂ©e, Romulus, ou encore Hercule, Esculape, Liber, fils de SĂ©mĂ©lĂ©, les Tyndarides et autres mortels divinisĂ©s, mais encore les grands dieux, ceux dont CicĂ©ron a l’air de parler dans les Tusculanes sans les nommer, Jupiter, Junon, Saturne, Vulcain, Vesta et plusieurs autres dont Varron a fait les symboles des Ă©lĂ©ments et des parties du monde, on Ă©tĂ© des hommes, et rien de plus; or, ce prĂȘtre Ă©gyptien craignant, lui aussi, que ces mystĂšres ne vinssent Ă  ĂȘtre divulguĂ©s, pria Alexandre de recommander Ă  sa mĂšre de jeter sa lettre au feu. Que cette thĂ©ologie donc, civile et fabuleuse, cĂšde aux philosophes platoniciens qui ont reconnu le vrai Dieu comme auteur de la nature, comme source de la vĂ©ritĂ©, comme dispensateur de la bĂ©atitude! et je ne parle pas seulement de la thĂ©ologie paĂŻenne, mais que sont auprĂšs de ces grands adorateurs d’un si grand Dieu tous les philosophes dont l’intelligence asservie au corps n’a donnĂ© Ă  la nature que des principes corporels, comme ThalĂšs qui attribue tout Ă  l’eau, AnaximĂšne Ă  l’air, les stoĂŻciens au feu, Epicure aux atomes, c’est-Ă -dire Ă  de trĂšs-petits corpuscules invisibles et impalpables, et tant d’autres qu’il est inutile d’énumĂ©rer, qui ont cru que des corps, simples ou composĂ©s, inanimĂ©s ou vivants, mais aprĂšs tout des corps, Ă©taient la cause et le principe des choses. Quelques-uns, en effet, ont pensĂ© que des choses vivantes pouvaient provenir de choses sans vie : c’est le sentiment des Epicuriens; d’autres ont admis que choses vivantes et choses sans vie proviennent d’un vivant ; mais ce sont toujours des corps qui proviennent d’un corps; car pour les stoĂŻciens, c’est le feu , c’est-Ă -dire un corps un des quatre Ă©lĂ©ments qui constituent l’univers visible, qui est vivant, intelligent, auteur du monde et de tous les ĂȘtres, en un mot, qui est Dieu. VoilĂ  donc les plus hautes pensĂ©es oĂč aient pu s’élever ces philosophes et tous ceux qui ont cherchĂ© la vĂ©ritĂ© d’un coeur assiĂ©gĂ© par les chimĂšres des sens. Et cependant ils avaient en eux, d’une certaine maniĂšre, des objets que leurs sens ne pouvaient saisir; ils se reprĂ©sentaient au dedans d’eux-mĂȘmes les choses qu’ils avaient vues au dehors, alors mĂȘme qu’ils ne les voyaient plus par les yeux, mais seulement par la pensĂ©e. Or, ce qu’on voit de la sorte n’est plus un corps, mais son image, et ce qui perçoit dans l’ñme cette image n’est ni un corps ni une image; enfin, le principe qui juge cette image comme Ă©tant belle ou laide, est sans doute supĂ©rieur Ă  l’objet de son jugement. Ce principe, c’est l’intelligence de l’homme, c’est l’ñme raisonnable ; et certes il n’a rien de corporel, puisque dĂ©jĂ  l’image qu’il perçoit et qu’il juge n’est pas un corps. L’ñme n’est donc ni terre, ni eau, ni air, ni feu, ni en gĂ©nĂ©ral aucun de ces quatre corps nommĂ©s Ă©lĂ©ments qui forment le monde matĂ©riel. Et comment Dieu, CrĂ©ateur de l’ñme, serait-il un corps? Qu’ils cĂšdent donc, je le rĂ©pĂšte, aux platoniciens, tous ces philosophes, et je n’en excepte pas ceux qui, Ă  la vĂ©ritĂ©, rougissent de dire que Dieu est un corps, mais qui le font de mĂȘme nature que nos Ăąmes. Se peut-il qu’ils n’aient point vu dans l’ñme humaine cette Ă©trange mutabilitĂ©, qu’on ne peut attribuer Ă  Dieu sans crime ? Mais, disent-ils, c’est le corps qui rend l’ñme changeante, car de soi elle est immuable. Que ne disent-ils aussi que ce sont les corps extĂ©rieurs qui blessent la chair et qu’elle est invulnĂ©rable de soi ? La vĂ©ritĂ© est que rien ne peut altĂ©rer l’immuable ; d’oĂč il suit que ce qui peut ĂȘtre altĂ©rĂ© par un corps n’est pas vĂ©ritablement immuable.

CHAPITRE VI. SENTIMENTS DES PLATONICIENS TOUCHANT LA PHYSIQUE.

Ces philosophes, si justement supĂ©rieurs aux autres en gloire et en renommĂ©e, ont compris que nul corps n’est Dieu, et c’est pourquoi ils ont cherchĂ© Dieu au-dessus de tous les corps. Ils ont Ă©galement compris que tout ce qui est muable n’est pas le Dieu suprĂȘme, et c’est pourquoi ils ont cherchĂ© le Dieu suprĂȘme au-dessus de toute Ăąme et de tout esprit sujet au changement. Ils ont compris enfin qu’en tout ĂȘtre muable, la forme qui le fait ce qu’il est, quels que soient sa nature et ses modes, ne peut venir que de Celui qui est en vĂ©ritĂ©, parce qu’il est immuablement. Si donc vous considĂ©rez tour Ă  tour le corps du monde entier avec ses figures, ses qualitĂ©s, ses mouvements rĂ©guliers et ses Ă©lĂ©ments qui embrassent dans leur harmonie le ciel, la terre et tous les ĂȘtres corporels, puis l’ñme en gĂ©nĂ©ral, tant celle qui maintient les parties du corps et le nourrit, comme dans les arbres, que celles qui donnent en outre le sentiment, comme dans les animaux, et celle qui ajoute au sentiment la pensĂ©e, comme dans les hommes, et celle enfin qui n’a pas besoin de la facultĂ© nutritive et se borne Ă  maintenir, sentir et penser, comme chez les anges, rien de tout cela, corps ou Ăąme, ne peut tenir l’ĂȘtre que de Celui qui est; car, en lui, ĂȘtre n’est pas une chose, et vivre, une autre, comme s’il pouvait ĂȘtre sans ĂȘtre vivant; et de mĂȘme, la vie en lui n’est pas une chose et la pensĂ©e une autre, comme s’il pouvait vivre et vivre sans penser, et enfin la pensĂ©e en lui n’est pas une chose et le bonheur une autre, comme s’il pouvait penser et ne pas ĂȘtre heureux; mais, pour lui, vivre, penser, ĂȘtre heureux, c’est simplement ĂȘtre. Or, ayant compris cette immutabilitĂ© et cette simplicitĂ© parfaites, les Platoniciens ont vu que toutes choses tiennent l’ĂȘtre de Dieu, et que Dieu ne le tient d’aucun. Tout ce qui est, en effet, est corps ou Ăąme, et il vaut mieux ĂȘtre Ăąme que corps; de plus, la forme du corps est sensible, celle de l’ñme est intelligible; d’oĂč ils ont conclu que la forme intelligible est supĂ©rieure Ă  la forme sensible. Il faut entendre par sensible ce qui peut ĂȘtre saisi par la vue et le tact corporel, par intelligible ce qui peut ĂȘtre atteint par le regard de l’ñme. La beautĂ© corporelle, en effet, soit qu’elle consiste dans l’état extĂ©rieur d’un corps, dans sa figure, par exemple, soit dans son mouvement, comme cela se rencontre en musique, a pour vĂ©ritable juge l’esprit. Or, cela serait impossible s’il n’y avait point dans l’esprit une forme supĂ©rieure, indĂ©pendante de la grandeur, de la masse, du bruit des sons, de l’espace et du temps. Admettez maintenant que cette forme ne soit pas muable, comment tel homme jugerait-il mieux que tel autre des choses sensibles, le plus vif d’esprit mieux que le plus lent, le savant mieux que l’ignorant, l’homme exercĂ© mieux que l’inculte, la mĂȘme personne une fois cultivĂ©e mieux qu’avant de l’ĂȘtre? Or, ce qui est susceptible de plus et de moins est muable; d’oĂč ces savants et pĂ©nĂ©trants philosophes, qui avaient fort approfondi ces matiĂšres, ont conclu avec raison que la forme premiĂšre ne pouvait se rencontrer dans des ĂȘtres convaincus de mutabilitĂ©. Voyant donc que le corps et l’ñme ont des formes plus ou moins belles et excellentes, et que, s’ils n’avaient point de forme,. ils n’auraient point d’ĂȘtre, ils ont compris qu’il y a un ĂȘtre oĂč se trouve La forme premiĂšre et immuable, laquelle Ă  ce titre n’est comparable avec aucune autre; par suite, que lĂ  est le principe des choses, qui n’est fait par rien et par qui tout est fait. Et c’est ainsi que ce qui est connu de Dieu, Dieu lui-mĂȘme l’a manifestĂ© Ă  ces philosophes, depuis que les profondeurs invisibles de son essence, sa vertu crĂ©atrice et sa divinitĂ© Ă©ternelle, sont devenues visibles par ses ouvrages. J’en ai dit assez sur cette partie de la philosophie qu’ils appellent physique, c’est-Ă -dire relative Ă  la nature.

CHAPITRE VII. COMBIEN LES PLATONICIENS SONT SUPÉRIEURS DANS LA LOGIQUE AU RESTE DES PHILOSOPHES.

Quant Ă  la logique ou philosophie rationnelle, loin de moi la pensĂ©e de comparer aux Platoniciens ceux qui placent le critĂ©rium de la vĂ©ritĂ© dans les sens, et mesurent toutes nos connaissances avec cette rĂšgle inexacte et trompeuse ! tels sont les Epicuriens et plusieurs autres philosophes, parmi lesquels il faut comprendre les StoĂŻciens, qui ont fait venir des sens les principes de cette dialectique oĂč ils exercent avec tant d’ardeur la souplesse de leur esprit. C’est Ă  cette source qu’ils ramĂšnent leurs concepts gĂ©nĂ©raux, ennoiai, qui servent de base aux dĂ©finitions; c’est de lĂ , en un mot, qu’ils tirent la suite et le dĂ©veloppement de toute leur mĂ©thode d’apprendre et d’enseigner. J’admire, en vĂ©ritĂ©, comment ils peuvent soutenir en mĂȘme temps leur principe que les sages seuls sont beaux, et je leur demanderais volontiers quel est le sens qui leur a fait apercevoir cette beautĂ©, et avec quels yeux ils ont vu la forme et la splendeur de la sagesse. C’est ici que nos philosophes de prĂ©dilection ont parfaitement distinguĂ© ce que l’esprit conçoit de ce qu’atteignent les sens, ne retranchant rien Ă  ceux-ci de leur domaine lĂ©gitime, n’y ajoutant rien et dĂ©clarant nettement que cette lumiĂšre de nos intelligences qui nous fait comprendre toutes choses, c’est Dieu mĂȘme qui a tout créé.

CHAPITRE VIII. EN MATIÈRE DE PHILOSOPHIE MORALE LES PLATONICIENS ONT ENCORE LE PREMIER RANG.

Reste la morale ou, pour parler comme les Grecs, l’éthique, oĂč l’on cherche le souverain bien, c’est-Ă -dire l’objet auquel nous rapportons toutes nos actions, celui que nous dĂ©sirons pour lui-mĂȘme et non en vue de quelque autre chose, de sorte qu’en le possĂ©dant il ne nous manque plus rien pour ĂȘtre heureux. C’est encore ce qu’on nomme la fin, parce que nous voulons tout le reste en vue de notre bien, et ne voulons pas le bien pour autre chose que lui. Or, le bien qui produit la bĂ©atitude, les uns l’ont fait venir du corps, les autres de l’esprit, d’autres de tous deux ensemble. Les philosophes, en effet, voyant que l’homme est composĂ© de corps et d’esprit, ont pensĂ© que l’un ou l’autre ou tous deux ensemble pouvaient constituer son bien, je veux dire ce bien final, source du bonheur, dernier terme de toutes les actions, et qui ne laisse rien Ă  dĂ©sirer au-delĂ  de soi. C’est pourquoi ceux qui ont ajoutĂ© une troisiĂšme espĂšce de biens qu’on appelle extĂ©rieurs, comme l’honneur, la gloire, les richesses, et autres semblables, ne les ont point regardĂ©s comme faisant partie du bien final, mais comme de ces choses qu’on dĂ©sire en vue d’une autre fin, qui sont bonnes pour les bons et mauvaises pour les mĂ©chants. Mais, quoi qu’il en soit, ceux qui ont fait dĂ©pendre le bien de l’homme, soit du corps, soit de 1’esprit, soit de tous deux, n’ont pas cru qu’il fallĂ»t le chercher ailleurs que dans l’homme mĂȘme. Les premiers le font dĂ©pendre de la partie la moins noble de l’homme, les seconds, de la partie la plus noble, les autres, de l’homme tout entier; mais dans fous les cas, c’est de l’homme que le bien dĂ©pend. Au surplus, ces trois points de vue n’ont pas donnĂ© lieu Ă  trois systĂšmes seulement, mais Ă  un beaucoup plus grand nombre, parce que chacun s’est formĂ© une opinion diffĂ©rente sur le bien du corps sur le bien de l’esprit, sur le bien de l’un et l’autre rĂ©unis. Que tous cĂšdent donc Ă  ces philosophes qui ont fait consister le bonheur de l’homme, flou a jouir du corps ou de l’esprit, mais Ă  jouir de Dieu, et non pas Ă  en jouir comme l’esprit jouit du corps ou de soi-mĂȘme, ou comme un ami jouit d’un ami, muais comme l’oeil jouit de la lumiĂšre. Il faudrait insister peut-ĂȘtre pour montrer la justesse de cette comparaison; mais j’aime mieux le faire ailleurs, s’il plaĂźt Ă  Dieu, et selon la mesure de lues forces. PrĂ©sentement il me suffit de rappeler que le souverain bien pour Platon, c’est de vivre selon la vertu, ce qui n’est possible qu’à celui qui connaĂźt Dieu et qui l’imite; et voilĂ  l’unique source du bonheur. Aussi n’hĂ©site-t-il point Ă  dire que philosopher, c’est aimer Dieu, dont la nature est incorporelle; d’oĂč il suit que l’ami de la sagesse, c’est-Ă -dire le philosophe, ne devient heureux que lors. qu’il commence de jouir de Dieu. En effet, bien que l’on ne soit pas nĂ©cessairement heureux pour jouir de ce qu’on aime, car plusieurs sont malheureux d’aimer ce qui ne doit pas ĂȘtre aimĂ©, et plus malheureux encore d’en jouir, personne toutefois n’est heureux qu’autant qu’il jouit de ce qu’il aime. Ainsi donc, ceux-lĂ  mĂȘmes qui aiment ce qui ne doit pas ĂȘtre aimĂ©, ne se croient pas heureux par l’amour, mais par la jouissance. Qui donc serait assez malheureux pour ne pas rĂ©puter heureux celui qui aime le souverain bien et jouit de ce qu’il aime! Or, Platon dĂ©clare que le vrai et souverain bien, c’est Dieu, et voilĂ  pourquoi il veut que le vrai philosophe soit celui qui aime Dieu, car le philosophe tend Ă  la fĂ©licitĂ©, et celui qui aime Dieu est heureux en jouissant de Dieu.

CHAPITRE IX. DE LA PHILOSOPHIE QUI A LE PLUS APPROCHÉ DE LA VÉRITÉ CHRÉTIENNE.

Ainsi donc tous les philosophes, quels qu’ils soient, qui ont eu ces sentiments touchant le Dieu suprĂȘme et vĂ©ritable, et qui ont reconnu en lui l’auteur de toutes les choses créées, la lumiĂšre de toutes les connaissances et la fin de toutes les actions, c’est-Ă -dire le principe de la nature, la vĂ©ritĂ© de la doctrine et la fĂ©licitĂ© de la vie, ces philosophes qu’on appellera platoniciens ou d’un autre nom, soit qu’on n’attribue de tels sentiments qu’aux chefs de l’école Ionique, Ă  Platon par exemple et Ă  ceux qui l’ont bien entendu, soit qu’on en fasse Ă©galement honneur Ă  l’école italique, Ă  cause de Pythagore, des Pythagoriciens, et peut-ĂȘtre aussi de quelques autres philosophes de la mĂȘme famille, soit enfin qu’on veuille les Ă©tendre aux sages et aux philosophes des autres nations, Libyens atlantiques, Egyptiens, Indiens, Perses, ChaldĂ©ens, Scythes, Gaulois, Espagnols et Ă  d’autres encore, ces philosophes, dis-je, nous les prĂ©fĂ©rons Ă  tous les autres et nous confessons qu’ils ont approchĂ© de plus prĂšs de notre croyance.

CHAPITRE X. LA FOI D’UN BON CHRÉTIEN EST FORT AU-DESSUS DE TOUTE LA SCIENCE DES PHILOSOPHES.

Un chrĂ©tien qui s’est uniquement appliquĂ© Ă  la lecture des saints livres, ignore peut-ĂȘtre le nom des Platoniciens; il ne sait pas qu’il y a eu parmi les Grecs deux Ă©coles de philosophie, l’ionienne et l’Italique ; mais il n’est pas tellement sourd au bruit des choses humaines, qu’il n’ait appris que les philosophes font profession d’aimer la sagesse ou mĂȘme de la possĂ©der. Il se dĂ©fie pourtant de cette philosophie qui s’enchaĂźne aux Ă©lĂ©ments du monde au lieu de s’appuyer sur Dieu, CrĂ©ateur du monde, averti par ce prĂ©cepte de l’ApĂŽtre qu’il Ă©coute d’une oreille fidĂšle: « Prenez garde de vous laisser abuser par la philosophie et par de vains raisonnements sur les Ă©lĂ©ments du monde». Mais, afin de ne pas appliquer ces paroles Ă  tous les philosophes, le chrĂ©tien Ă©coute ce que l’ApĂŽtre dit de quelques-uns : « Ce qui peut ĂȘtre connu de Dieu, ils l’ont connu clairement, Dieu mĂȘme le leur ayant fait connaĂźtre; car depuis la crĂ©ation du monde les profondeurs invisibles de son essence sont devenues saisissables et visibles par ses ouvrages; et sa vertu et sa divinitĂ© sont Ă©ternelles». Et de mĂȘme, quand l’ApĂŽtre parle aux AthĂ©niens, aprĂšs avoir dit de Dieu cette grande parole qu’il est donnĂ© Ă  peu de comprendre « C’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’ĂȘtre » ; il poursuit et ajoute : « Comme l’ont mĂȘme dit quelques-uns de vos sages ». Ici encore le chrĂ©tien sait se garder des erreurs oĂč ces grands philosophes sont tombĂ©s; car, au mĂȘme endroit oĂč il est Ă©crit que Dieu leur a rendu saisissables et visibles par ses ouvrages ses invisibles profondeurs, il est dit aussi qu’ils n’ont pas rendu Ă  Dieu le culte lĂ©gitime, farce qu’ils ont transportĂ© Ă  d’autres objets les honneurs qui ne sont dus qu’à lui « Ils ont connu Dieu, dit l’ApĂŽtre, et ils ne l’ont pas glorifiĂ© et adorĂ© comme Dieu; mais ils se sont perdus dans leurs chimĂ©riques pensĂ©es, et leur coeur insensĂ© s’est rempli de tĂ©nĂšbres. En se disant sages ils sont devenus fous, et ils ont prostituĂ© la gloire du Dieu incorruptible Ă  l’image de l’homme corruptible, Ă  des figures d’oiseaux, de quadrupĂšdes et de serpents ». L’ApĂŽtre veut dĂ©signer ici les Romains, les Grecs et les Egyptiens, qui se sont fait gloire de leur sagesse ; mais nous aurons affaire Ă  eux dans la suite de cet ouvrage. Bornons-nous Ă  dire encore une fois que notre prĂ©fĂ©rence est acquise Ă  ces philosophes qui confessent avec nous un Dieu unique, CrĂ©ateur de l’univers, non-seulement incorporel et Ă  ce titre au-dessus de tous les corps, mais incorruptible et comme tel au-dessus de toutes les Ăąmes; en un mot, notre principe, notre lumiĂšre et notre bien.

Que si un chrĂ©tien, Ă©tranger aux lettres profanes, ne se sert pas en discutant de termes qu’il n’a point appris, et n’appelle pas naturelle avec les Latins et physique avec les Grecs cette partie de la philosophie qui regarde la ,nature, rationnelle ou logique celle qui traite de la connaissance de la vĂ©ritĂ©, morale enfin ou Ă©thique celle oĂč il est question des moeurs, des biens Ă  poursuivre et des maux Ă  Ă©viter, est-ce Ă  dire qu’il ignore que nous tenons du vrai Dieu, unique et parfait, la nature qui nous fait ĂȘtre Ă  son image, la science qui le rĂ©vĂšle Ă  nons et nous rĂ©vĂšle Ă  nous-mĂȘmes, la grĂące enfin qui nous unit Ă  lui pour nous rendre heureux? VoilĂ  donc pourquoi nous prĂ©fĂ©rons les Platoniciens au reste des philosophes : c’est que ceux-ci ont vainement consumĂ© leur esprit et leurs efforts pour dĂ©couvrir les causes des ĂȘtres, la rĂšgle de la vĂ©ritĂ© et celle de la vie, au lieu que les Platoniciens, ayant connu Dieu, ont trouvĂ© par lĂ  mĂȘme oĂč est la cause de tous les ĂȘtres, -la lumiĂšre oĂč l’on voit la vĂ©ritĂ©, la source oĂč l’on s’abreuve du bonheur. Platoniciens ou philosophes d’une autre nation, s’il en est qui aient eu aussi de Dieu une telle idĂ©e, je dis qu’ils pensent comme nous. Pourquoi maintenant, dans la discussion qui va s’ouvrir, n’ai-je voulu avoir affaire qu’aux disciples de Platon? c’est que leurs Ă©crits sont plus connus. En effet, les Grecs, dont la langue est la premiĂšre parmi les gentils, ont partout rĂ©pandu la doctrine platonicienne, et les Latins, frappĂ©s de son excellence ou sĂ©duits par la renommĂ©e, l’ont Ă©tudiĂ©e de prĂ©fĂ©rence Ă  toute autre, et cri la traduisant dans notre langue ont encore ajoutĂ© Ă  son Ă©clat et Ă  sa popularitĂ©.

CHAPITRE XI. COMMENT PLATON A PU AUTANT APPROCHER DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE.

Parmi ceux qui nous sont unis dans la grĂące de JĂ©sus-Christ, quelques-uns s’étonnent d’entendre attribuer Ă  Platon ces idĂ©es sur la DivinitĂ©, qu’ils trouvent singuliĂšrement conformes Ă  la vĂ©ritable religion. Aussi cette ressemblance a-t-elle fait croire Ă  plus d’un chrĂ©tien que Platon, lors de son voyage en Egypte, avait entendu le prophĂšte JĂ©rĂ©mie ou lu les livres des ProphĂštes. J’ai moi-mĂȘme admis cette opinion dans quelques-uns de mes ouvrages; mais une Ă©tude approfondie de la chronologie dĂ©montre que la naissance de Platon est postĂ©rieure d’environ cent ans Ă  l’époque oĂč prophĂ©tisa JĂ©rĂ©mie; et Platon ayant vĂ©cu quatre-vingt-un ans, entre le moment de sa mort et celui de la traduction des Ecritures demandĂ©e par PtolĂ©mĂ©e, roi d’Egypte, Ă  soixante-dix Juifs versĂ©s dans la langue grecque , il s’est Ă©coulĂ© environ soixante annĂ©es. Platon, par consĂ©quent, n’a pu, pendant son voyage, ni voir JĂ©rĂ©mie, mort depuis si longtemps, ni lire en cette langue grecque, oĂč il excellait, une version des Ecritures qui n’était pas encore faite; Ă  moins que, poussĂ© par sa passion de savoir, il n’ait connu les livres hĂ©breux comme il avait fait les livres Ă©gyptiens, Ă  l’aide d’un interprĂšte, non sans doute en se les faisant traduire, ce qui n’appartient qu’à un roi puissant comme PtolĂ©mĂ©e par les bienfaits et par la crainte, mais en mettant Ă  profit la conversation de quelques Juifs pour comprendre autant que possible la doctrine contenue dans l’Ancien Testament. Ce qui favorise cette conjecture, c’est le dĂ©but de la GenĂšse : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre. Et la terre Ă©tait une masse confuse et informe, et les tĂ©nĂšbres couvraient la surface de l’abĂźme, et « l’esprit de Dieu Ă©tait portĂ© sur les eaux». Or, Platon, dans le TimĂ©e, oĂč il dĂ©crit la formation du monde, dit que Dieu a commencĂ© son ouvrage en unissant la terre avec le feu ; et comme il est manifeste que le feu tient ici la place du ciel, cette opinion a quelque analogie avec la parole de l’Ecriture : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre ».

—Platon ajoute que l’eau et l’air furent les deux moyens de jonction qui servirent Ă  unir les deux extrĂȘmes, la terre et le feu; on a vu lĂ  une interprĂ©tation de ce passage de l’Ecriture: « Et l’esprit de Dieu Ă©tait portĂ© sur les eaux». Platon ne prenant pas garde au sens du mot esprit de Dieu dans l’Ecriture, oĂč l’air est souvent appelĂ© esprit, semble avoir cru qu’il est question dans ce passage des quatre Ă©lĂ©ments. Quant Ă  cette doctrine de Platon, que le philosophe est celui qui aime Dieu, les saintes Ecritures ne respirent pas autre chose. Mais ce qui me fait surtout pencher de ce cĂŽtĂ©, ce qui me dĂ©ciderait presque Ă  affirmer que Platon n’a pas Ă©tĂ© Ă©tranger aux livres saints, c’est la rĂ©ponse faite Ă  MoĂŻse, quand il demande Ă  l’ange le nom de celui qui lui ordonne de dĂ©livrer le. peuple hĂ©breux captif en Egypte: « Je suis Celui qui suis », dit la Bible, « et vous direz aux enfants d’IsraĂ«l: « Celui qui est m’a envoyĂ© vers vous ». Par oĂč il faut entendre que les choses créées et changeantes sont comme si elles n’étaient pas, au prix de Celui qui est vĂ©ritablement, parce qu’il est immuable. Or, voilĂ  ce que Platon a soutenu avec force, et ce qu’il s’est attachĂ© soigneusement Ă  inculquer Ă  ses disciples. Je ne sais si on trouverait cette pensĂ©e dans aucun monument antĂ©rieur Ă  Platon, exceptĂ© le livre oĂč il est Ă©crit : « Je suis Celui qui suis; et vous leur direz : Celui qui est m’envoie vers vous ».

CHAPITRE XII. LES PLATONICIENS, TOUT EN AYANT UNE JUSTE IDÉE DU DIEU UNIQUE ET VÉRITABLE, N’EN ONT PAS MOINS JUGÉ NÉCESSAIRE LE CULTE DE PLUSIEURS DIVINITÉS.

Mais ne dĂ©terminons pas de quelle façon Platon a connu ces vĂ©ritĂ©s, soit qu’il les ait puisĂ©es dans les livres de ceux qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, soit que, comme dit l’ApĂŽtre, « les sages a aient connu avec Ă©vidence ce qui peut ĂȘtre « connu de Dieu, Dieu lui-mĂȘme le leur ayant rendu manifeste. Car depuis la crĂ©ation du u inonde les perfections invisibles de Dieu, sa vertu et sa divinitĂ© Ă©ternelles, sont devenues saisissables et visibles par ses ouvrages ». Quoi qu’il en soit, je crois avoir assez prouvĂ© que je n’ai pas choisi sans raison les Platoniciens, pour dĂ©battre avec eux cette question de thĂ©ologie naturelle : s’il faut servir un seul Dieu on en servir plusieurs pour la fĂ©licitĂ© de l’autre vie. Je les ai choisis en effet, parce que l’excellence de leur doctrine sur un seul Dieu, CrĂ©ateur du ciel et de la terre, leur a donnĂ© parmi les philosophes le rang le plus illustre et le plus glorieux; or, cette supĂ©rioritĂ© a Ă©tĂ© depuis si bien reconnue que vainement Aristote, disciple de Platon, homme d’un .esprit Ă©minent, infĂ©rieur sans doute Ă  Platon par l’éloquence, mais de beaucoup supĂ©rieur Ă  tant d’autres, fonda la secte pĂ©ripatĂ©ticienne, ainsi nommĂ©e de l’habitude qu’avait Aristote d’enseigner en se promenant; vainement il attira, du vivant mĂȘme de son maĂźtre, vers cette Ă©cole dissidente un grand nombre de disciples sĂ©duits par l’éclat de sa renommĂ©e; vainement aussi, aprĂšs la mort de Platon, Speusippe, son neveu, et XĂ©nocrate, son disciple bien-aimĂ©, le remplacĂšrent Ă  l’AcadĂ©mie et eurent eux-mĂȘmes des successeurs qui prirent le nom d’AcadĂ©miciens; tout cela n’a pas empĂȘchĂ© les meilleurs philosophes de notre temps qui ont voulu suivre Platon, de se faire appeler non pas PĂ©ripatĂ©ticiens ni AcadĂ©miciens, mais Platoniciens. LĂ©s plus cĂ©lĂšbres entre les Grecs sont Plotin, Jamblique et Porphyre; joignez Ă  ces platoniciens, illustres l’africain ApulĂ©e, Ă©galement versĂ© dans les deux langues, la grecque souvent adressĂ© Ă  ApulĂ©e pour connaĂźtre les doctrines de Platon et la latine. Or, maintenant il est de fait que tous ces philosophes et les autres de la mĂȘme Ă©cole, et Platon lui-mĂȘme, ont cru qu’il fallait adorer plusieurs dieux.

CHAPITRE XIII. DE L’OPINION DE PLATON TOUCHANT LES DIEUX, QU’IL DÉFINIT DES ÊTRES ESSENTIELLEMENT BONS ET AMIS DE LA VERTU.

Bien qu’il y ait entre les Platoniciens et nous plusieurs autres dissentiments de grande consĂ©quence, la discussion que j’ai soulevĂ©e n’est pas mĂ©diocrement grave, et c’est pourquoi je leur pose cette question : quels dieux faut-il adorer? les bons ou les mĂ©chants ? ou les uns et les autres? Nous avons sur ce point le sentiment de Platon ; car il dit que tous les dieux sont bons et qu’il n’y a pas de dieux mĂ©chants; d’oĂč il suit que c’est aux bons qu’il faut rendre hommage, puisque, s’ils n’étaient pas bons, ils ne seraient pas dieux. Mais s’il en est ainsi (et comment penser autrement des dieux?), que devient cette opinion qu’il faut apaiser les dieux mĂ©chants par des sacrifices, de peur qu’ils ne nous nuisent, et invoquer les bons afin qu’ils nous aident? En effet, il n’y a pas de dieux mĂ©chants, et c’est aux bons seulement que doit ĂȘtre rendu le culte qu’ils appellent lĂ©gitime. Je demande alors ce qu’il faut penser de ces dieux qui aiment les jeux scĂ©niques au point de vouloir qu’on les mĂȘle aux choses divines et aux cĂ©rĂ©monies cĂ©lĂ©brĂ©es en leur honneur ? La puissance de ces dieux prouve leur existence, et leur goĂ»t pour les jeux impurs atteste leur mĂ©chancetĂ©. On sait assez ce que pense Platon des reprĂ©sentations théùtrales, puisqu’il chasse les poĂštes de l’Etat, pour avoir composĂ© des fictions indignes de la majestĂ© et de la bontĂ© divines. Que faut-il donc penser de ces dieux qui sont ici en lutte avec Platon ? lui ne souffrant pas que les dieux soient dĂ©shonorĂ©s par des crimes imaginaires, ceux-ci ordonnant de reprĂ©senter ces crimes en leur honneur. Enfin, quand ils prescrivirent des jeux scĂ©niques, ils firent Ă©clater leur malice en mĂȘme temps que leur impuretĂ©, soit en privant Latinius de son fils, soit en le frappant lui-mĂȘme pour leur avoir dĂ©sobĂ©i, et ne lui rendant la santĂ© qu’aprĂšs qu’il eut exĂ©cutĂ© leur commandement. Et cependant, si mĂ©chants qu’ils soient, Platon n’estime pas qu’on doive les craindre, et il demeure ferme dans son sentiment, qu’il faut bannir d’un Etat bien rĂ©glĂ© toutes ces folies sacrilĂšges des prĂȘtres, qui n’ont de charme pour les dieux impurs que par leur impuretĂ© mĂȘme. Or, ce mĂȘme Platon, comme je l’ai remarquĂ© au second livre du prĂ©sent ouvrage, est mis par LabĂ©on au nombre des demi-dieux ; ce qui n’empĂȘche pas LabĂ©on de penser qu’il faĂčt apaiser les dieux mĂ©chants par des sacrifices sanglants et des cĂ©rĂ©monies analogues Ă  leur caractĂšre, et honorer les bons par des jeux et des solennitĂ©s riantes. D’oĂč vient donc que le demi-dieu Platon persiste si fortement Ă . priver, non pas des demi-dieux, mais des dieux, des dieux bons par consĂ©quent, de ces divertissements qu’il rĂ©pute infĂąmes? Au surplus, ces dieux ont eux-mĂȘmes pris soin de rĂ©futer LabĂ©on, puisqu’ils ont montrĂ© Ă  l’égard de Latinius, non-seulement leur humeur lascive et folĂątre, mais leur impitoyable cruautĂ©. Que les Platoniciens nous expliquent cela, eux qui soutiennent avec leur maĂźtre que tous les dieux sont bons, chastes, amis de la vertu et des hommes sages, et qu’il y a de l’impiĂ©tĂ© Ă  en juger autrement? Nous l’expliquons, disent-ils. Ecoutons-les donc avec attention.

CHAPITRE XIV. DES TROIS ESPÈCES D’ÂMES RAISONNABLES ADMISES PAR LES PLATONICIENS, CELLES DES DIEUX DANS LE CIEL, CELLES DES DÉMONS DANS L’AIR ET CELLES DES HOMMES SUR LA TERRE.

Il y a suivant eux trois espĂšces d’animaux douĂ©s d’une Ăąme raisonnable, savoir : les dieux, les hommes et les dĂ©mons. Les dieux occupent la rĂ©gion la plus Ă©levĂ©e, les hommes la plus basse, les dĂ©mons la moyenne; car la rĂ©gion des dieux, c’est le ciel, celle des hommes la terre, celle des dĂ©mons l’air. A cette diffĂ©rence dans la dignitĂ©, de leur sĂ©jour rĂ©pond la diversitĂ© de leur nature. Les dieux sont plus excellents que les hommes et que les dĂ©mons ; les hommes le sont moins que les dĂ©mons et que les dieux. Ainsi donc, let dĂ©mons Ă©tant au milieu, de mĂȘme qu’il faut les estimer moins que les dieux, puisqu’ils habitent plus bas, il faut les estimer plus que les hommes, puisqu’ils habitent plus haut. Et en effet, s’ils partagent avec les dieux le privilĂ©ge d’avoir un corps immortel , ils ont, comme les hommes, une Ăąme sujette aux passions. Pourquoi donc s’étonner, disent les Platoniciens, que les dĂ©mons se plaisent aux obscĂ©nitĂ©s du théùtre et aux fictions des poĂštes, puisqu’ils ont des passions comme les hommes, au lieu d’en ĂȘtre exempts par leur nature comme les dieux? D’oĂč on peut conclure qu’en rĂ©prouvant et en interdisant les fictions des poĂštes, ce n’est point aux dieux, qui sont d’une nature excellente, que Platon a voulu ĂŽter le plaisir des spectacles, mais aux dĂ©mons.

VoilĂ  ce qu’on trouve dans ApulĂ©e de Madaure, qui a composĂ© sur ce sujet un livre intitulĂ© Du dieu de Socrate; il y discute et y explique Ă  quel ordre de divinitĂ©s appartenait cet esprit familier, cet ami bienveillant qui avertissait Socrate, dit-on, de se dĂ©sister de toutes les actions qui ne devaient pas tourner Ă  son avantage. AprĂšs avoir examinĂ© avec soin l’opinion de Platon touchant les Ăąmes sublimes des dieux, les Ăąmes infĂ©rieures des hommes et les Ăąmes mitoyennes des dĂ©mons, il dĂ©clare nettement et prouve fort au long que cet esprit familier n’était point un dieu, mais un dĂ©mon. Or, s’il en est ainsi, comment Platon a-t-il Ă©tĂ© assez hardi pour ĂŽter, sinon aux dieux, purs de toute humaine contagion, du moins aux dĂ©mons, le plaisir des spectacles en bannissant les poĂštes de l’Etat? n’est-il pas clair qu’il a voulu par lĂ  enseigner aux hommes, tout engagĂ©s qu’ils sont dans les misĂšres d’un corps mortel, Ă  mĂ©priser les commandements honteux des dĂ©mons et Ă  fuir ces impuretĂ©s pour se tourner vers la lumiĂšre sans tache de la vertu ? Point de milieu: ou Platon s’est montrĂ© honnĂȘte en rĂ©primant et en proscrivant les jeux du théùtre, ou les dĂ©mons, en les demandant et les prescrivant, se sont montrĂ©s corrompus. Il faut donc dire qu’ApulĂ©e se trompe et que Socrate n’a pas eu un dĂ©mon pour ami, ou bien que Platon se contredit en traitant les dĂ©mons avec respect, aprĂšs avoir banni leurs jeux favoris de tout Etat bien rĂ©glĂ©, ou bien enfin qu’il n’y a pas Ă  fĂ©liciter Socrate de l’amitiĂ© de son dĂ©mon; et eu effet, ApulĂ©e lui-mĂȘme en a Ă©tĂ© si honteux qu’il a intitulĂ© son livre: Du dieu de Socrate, tandis que pour rester fidĂšle Ă  sa distinction si soigneusement et si longuement Ă©tablie entre les dieux et les dĂ©mons, il aurait dĂ» l’intituler, non Du dieu, mais Du dĂ©mon de Socrate. Il a mieux aimĂ© placer cette distinction dans le corps de l’ouvrage que sur le titre. C’est ainsi que, depuis le moment oĂč la saine doctrine a brillĂ© parmi les hommes, le nom des dĂ©mons est devenu presque universellement odieux, au point mĂȘme qu’avant d’avoir lu le plaidoyer d’ApulĂ©e en faveur des dĂ©mons, quiconque aurait rencontrĂ© un titre comme celui-ci : Du dĂ©mon de Socrate, n’aurait pu croire que l’auteur fĂ»t dans son bon sens. Aussi bien, qu’est-ce qu’ApulĂ©e a trouvĂ© Ă  louer dans les dĂ©mons, si ce n’est la subtilitĂ© et la vigueur de leur corps et la hauteur de leur sĂ©jour ? Quand il vient Ă  parler de leurs moeurs en gĂ©nĂ©ral, loin d’en dire du bien, il en dit beaucoup de mal; de sorte qu’aprĂšs avoir lu son livre, on ne s’étonne plus que les dĂ©mons aient voulu placer les turpitudes du théùtre parmi les choses divines, qu’ils prennent plaisir aux spectacles des crimes des dieux, voulant eux-mĂȘmes passer pour des dieux; enfin que les obscĂ©nitĂ©s dont on amuse le public et les atrocitĂ©s dont on l’épouvante, soient en parfaite harmonie avec leurs passions.

CHAPITRE XV. LES DÉMONS NE SONT VRAIMENT SUPÉRIEURS AUX HOMMES, NI PAR LEUR CORPS AÉRIEN, NI PAR LA RÉGION PLUS ÉLEVÉE OU ILS FONT LEUR SÉJOUR.

A Dieu ne plaise donc qu’une Ăąme vraiment pieuse se croie infĂ©rieure aux dĂ©mons parce qu’ils ont un corps plus parfait ! A ce compte, il faudrait qu’elle mĂźt au-dessus de soi un grand nombre de bĂȘtes qui nous surpassent par la subtilitĂ© de leurs sens, l’aisance et la rapiditĂ© de leurs mouvements et la longĂ©vitĂ© de leur corps robuste ! Quel homme a la vue perçante des aigles et des vautours, l’odorat subtil des chiens, l’agilitĂ© des liĂšvres, des cerfs, de tous les oiseaux, la force du lion et de l’élĂ©phant? Vivons-nous aussi longtemps que les serpents, qui passent mĂȘme pour rajeunir et quitter la vieillesse avec la tunique dont ils se dĂ©pouillent? Mais, de mĂȘme que la raison et l’intelligence nous Ă©lĂšvent au-dessus de tous ces animaux, la puretĂ© et l’honnĂȘtetĂ© de notre vie doivent nous mettre au-dessus des dĂ©mons. Il a plu Ă  la divine Providence de donner Ă  des ĂȘtres qui nous sont trĂšs-infĂ©rieurs certains avantages corporels, pour nous apprendre Ă  cultiver, de prĂ©fĂ©rence au corps, cette partie de nous-mĂȘmes qui fait notre supĂ©rioritĂ©, et Ă  compter pour rien au prix de la vertu la perfection corporelle des dĂ©mons. Et d’ailleurs, ne sommes-nous pas destinĂ©s, nous aussi, Ă  l’immortalitĂ© du corps, non pour subir, comme les dĂ©mons, une Ă©ternitĂ© de peines, mais pour recevoir la rĂ©compense d’une vie pure?

Quant Ă  l’élĂ©vation de leur sĂ©jour, s’imaginer que les dĂ©mons valent mieux que nous parce qu’ils habitent l’air et nous la terre, cela est parfaitement ridicule. Car Ă  ce titre nous serions au-dessous de tous les oiseaux. Mais, disent-ils, les oiseaux s’abattent sur la terre pour se reposer ou se repaĂźtre, ce que ne font pas les dĂ©mons. Je leur demande alors s’ils veulent estimer les oiseaux supĂ©rieurs aux hommes, au mĂȘme titre qu’ils prĂ©fĂšrent les dĂ©mons aux oiseaux ? Que si cette opinion est extravagante, l’élĂ©ment supĂ©rieur qu’habitent les dĂ©mons ne leur donne donc aucun droit Ă  nos hommages. De mĂȘme, en effet, que les oiseaux, habitants de l’air, ne sont pas pour cela au-dessus de nous, habitants de la terre, mais nous sont soumis au contraire Ă  cause de l’excellence de l’ñme raisonnable qui est en nous, ainsi les dĂ©mons, malgrĂ© leur corps aĂ©rien, ne doivent pas ĂȘtre estimĂ©s plus excellents que nous, sous prĂ©texte que l’air est supĂ©rieur Ă  la terre; mais ils sont au contraire au-dessous des hommes, parce qu’il n’y a point de comparaison entre le dĂ©sespoir oĂč ils sont condamnĂ©s et l’espĂ©rance des justes. L’ordre mĂȘme et la proportion que Platon Ă©tablit dans les quatre Ă©lĂ©ments, lorsqu’il place entre le plus mobile de tous, le feu, et le plus immobile, la terre, les deux Ă©lĂ©ments de l’air et de l’eau comme termes moyens en sorte qu’autant l’air est au-dessus de l’eau et le feu au-dessus de l’air, autant l’eau est au-dessus de la terre, cet ordre, dis-je, nous apprend Ă  ne point mesurer la valeur des ĂȘtres animĂ©s selon la hiĂ©rarchie des Ă©lĂ©ments. ApulĂ©e lui-mĂȘme, aussi bien que les autres platoniciens, appelle l’homme un animal terrestre ; et cependant cet animal est plus excellent que tous les animaux aquatiques, bien que Platon place l’eau au-dessus de la terre. Ainsi donc, quand il s’agit de la valeur des Ăąmes, ne la mesurons pas selon l’ordre apparent des corps, et sachons qu’il peut se faire qu’une Ăąme plus parfaite anime un corps plus grossier, et une Ăąme moins parfaite un corps supĂ©rieur.

CHAPITRE XVI. SENTIMENT DU PLATONICIEN APULÉE TOUCHANT LES MOEURS ET LES ACTIONS DES DÉMONS.

Le mĂȘme platonicien, parlant des moeurs des dĂ©mons, dit qu’ils sont agitĂ©s des mĂȘmes passions que les hommes, que les injures les irritent, que les hommages et les offrandes les apaisent, qu’ils aiment les honneurs, qu’ils prennent plaisir Ă  la variĂ©tĂ© des rites sacrĂ©s, et que la moindre nĂ©gligence Ă  cet Ă©gard leur cause un sensible dĂ©plaisir. C’est d’eux que relĂšvent, Ă  ce qu’il nous assure, les prĂ©dictions des augures, aruspices, devins, les prĂ©sages des songes, Ă  quoi il ajoute les miracles de la magie. Puis il les dĂ©finit briĂšvement en ces termes : Les dĂ©mons, quant au genre, sont des animaux; ils sont, quant Ă  l’ñme, sujets aux passions; quant Ă  l’intelligence, raisonnables; quant au corps, aĂ©riens; quant au temps, Ă©ternels ; et il fait observer que les trois premiĂšres qualitĂ©s se rencontrent Ă©galement chez les hommes, que la quatriĂšme est propre aux dĂ©mons et que la cinquiĂšme leur est commune avec les dieux. Mais je remarque Ă  mon tour qu’entre les trois premiĂšres qualitĂ©s qu’ils partagent avec les hommes, il en est deux qui leur sont aussi communes avec les dieux. Les dieux, en effet, sont des animaux dans les idĂ©es d’ApulĂ©e qui, assignant Ă  chaque espĂšce son Ă©lĂ©ment, appelle les hommes animaux terrestres, les poissons et tout ce qui nage, animaux aquatiques, les dĂ©mons, animaux aĂ©riens, et les dieux, animaux cĂ©lestes. Par consĂ©quent, si les dĂ©mons sont des animaux, cela leur est commun, non-seulement avec les hommes, mais aussi avec les dieux et avec les brutes; raisonnables, cela leur est commun avec les dieux et avec les hommes ; Ă©ternels, avec les dieux seuls; sujets aux passions, avec les seuls hommes ; aĂ©riens, voilĂ  ce qui est propre aux seuls dĂ©mons. Ce n’est donc pas un grand avantage pour eux d’appartenir au genre animal, puisque les brutes y sont avec eux; avoir une Ăąme raisonnable, ce n’est pas ĂȘtre au-dessus de nous, puisque nous sommes aussi douĂ©s de raison; Ă  quoi bon possĂ©der une vie Ă©ternelle, si ce n’est point une vie heureuse? car mieux vaut une fĂ©licitĂ© temporelle qu’une Ă©ternitĂ© misĂ©rable; ĂȘtre sujets aux passions, c’est un triste privilĂšge que nous possĂ©dons comme eux et qui est un effet de notre misĂšre. Enfin, comment un corps aĂ©rien serait-il une qualitĂ© d’un grand prix, quand il est certain que toute Ăąme, quelle que soit sa nature, est de soi supĂ©rieure Ă  tout corps ; et dĂšs lors, comment le culte divin, hommage de l’ñme, serait-il dĂ» Ă  ce qui est au-dessous d’elle? Que si, parmi les qualitĂ©s qu’ApulĂ©e attribue aux dĂ©mons, il comptait la vertu, la sagesse et la fĂ©licitĂ©, s’il disait que ces avantages leur sont communs avec les dieux et qu’ils les possĂšdent Ă©ternellement, je verrais lĂ  quelque chose de grand et de dĂ©sirable; et cependant on ne devrait pas encore les adorer comme on adore Dieu, mais plutĂŽt adorer en Dieu la source de ces merveilleux dons. Tant il s’en faut qu’ils mĂ©ritent les honneurs divins, ces animaux aĂ©riens qui n’ont la raison que pour pouvoir ĂȘtre misĂ©rables, les passions que pour l’ĂȘtre en effet, l’éternitĂ© que pour l’ĂȘtre Ă©ternellement!

CHAPITRE XVII. S’IL CONVIENT A L’HOMME D’ADORER DES ESPRITS DONT IL LUI EST COMMANDÉ DE FUIR LES VICES.

Pour ne considĂ©rer maintenant dans les dĂ©mons que ce qui leur est commun avec les hommes suivant ApulĂ©e, c’est-Ă -dire les passions, s’il est vrai que chacun des quatre Ă©lĂ©ments ait ses animaux, le feu et l’air les immortels, la terre et l’eau les mortels, je voudrais bien savoir pourquoi les Ăąmes des dĂ©mons sont sujettes aux troubles et aux orages des passions ; car le mot passion, comme le mot grec Pathos; dont il dĂ©rive, marque un Ă©tat de perturbation, un mouvement de l’ñme contraire Ă  la raison. Comment se fait-il donc que l’ñme des dĂ©mons Ă©prouve ces passions dont les bĂȘtes sont exemptes? Si en effet il se trouve en elles quelques mouvements analogues, on n’y peut voir des perturbations contraires Ă  la raison, les bĂȘtes Ă©tant privĂ©es de raison. Dans les hommes, quand la passion trouble l’ñme, c’est un effet de sa folie ou de sa misĂšre ; car nous ne possĂ©dons point ici-bas cette bĂ©atitude et cette perfection de la sagesse qui nous sont promises Ă  la fin des temps au sortir de ce corps pĂ©rissable. Quant aux dieux, nos philosophes prĂ©tendent que s’ils sont Ă  l’abri des passions, c’est qu’ils possĂšdent non-seulement l’éternitĂ©, mais la bĂ©atitude; et quoiqu’ils aient une Ăąme comme le reste des animaux, cette Ăąme est pure de toute tache et de toute altĂ©ration. Eh bien ! s’il en va de la sorte, si les dieux ne sont point sujets aux passions en tant qu’animaux douĂ©s de bĂ©atitude et exempts de misĂšre, si les bĂȘtes en sont affranchies en qualitĂ© d’animaux incapables de misĂšre comme de bĂ©atitude, il reste que les dĂ©mons y soient accessibles au mĂȘme titre que les hommes, Ă  titre d’animaux misĂ©rables.

Quelle dĂ©raison, ou plutĂŽt quelle folie de nous asservir aux dĂ©mons par un culte, quand la vĂ©ritable religion nous dĂ©livre des passions vicieuses qui nous rendent semblables Ă  eux! Car ApulĂ©e, qui les Ă©pargne beaucoup et les juge dignes des honneurs divins, ApulĂ©e lui-mĂȘme est forcĂ© de reconnaĂźtre qu’ils sont sujets Ă  la colĂšre; et la vraie religion nous ordonne de ne point cĂ©der Ă  la colĂšre, mais d’y rĂ©sister. Les dĂ©mons se laissent sĂ©duire par des prĂ©sents, et la vraie religion ne veut pas que l’intĂ©rĂȘt dĂ©cide de nos prĂ©fĂ©rences. Les dĂ©mons se complaisent aux honneurs, et la vraie religion nous dĂ©fend d’y ĂȘtre sensibles. Les dĂ©mons aiment ceux-ci, haĂŻssent ceux-lĂ , non par le choix sage et calme de la raison, mais par l’entraĂźnement d’une Ăąme passionnĂ©e; et la vraie religion nous prescrit d’aimer mĂȘme nos ennemis. Enfin tous ces mouvements du coeur, tous ces orages de l’esprit, tous ces troubles et toutes ces tempĂȘtes de l’ñme, dont ApulĂ©e convient que les dĂ©mons sont agitĂ©s, la vraie religion nous ordonne de nous en affranchir. N’est-ce donc pas une folie et un aveuglement dĂ©plorables que de s’humilier par l’adoration devant des ĂȘtres Ă  qui on dĂ©sire ne pas ĂȘtre semblable, et de prendre pour objet de sa religion des dieux qu’on ne veut pas imiter, quand toute la substance de la religion, c’est d’imiter ce qu’on adore?

CHAPITRE XVIII. CE QU’ON DOIT PENSER D’UNE RELIGION QUI RECONNAÎT LES DÉMONS POUR MÉDIATEURS NÉCESSAIRES DES HOMMES AUPRÈS DES DIEUX.

C’est donc en vain qu’ApulĂ©e et ses adhĂ©rents font aux dĂ©mons l’honneur de les placer dans l’air, entre le ciel et la terre, pour transmettre aux dieux les priĂšres des hommes et aux hommes les faveurs des dieux, sous prĂ©texte qu’ « aucun dieu ne communique avec l’homme », suivant le principe qu’ils attribuent Ă  Platon. Chose singuliĂšre! ils ont pensĂ© qu’il n’était pas convenable aux dieux de se mĂȘler aux hommes, mais qu’il Ă©tait convenable aux dĂ©mons d’ĂȘtre le lien entre les priĂšres des hommes et les bienfaits des dieux; de sorte que l’homme juste, Ă©tranger par cela mĂȘme aux arts de la magie, sera obligĂ© de prendre pour intercesseurs auprĂšs des dieux ceux qui se plaisent Ă  ces criminelles pratiques, alors que l’aversion qu’elles lui inspirent est justement ce qui le rend plus digne d’ĂȘtre exaucĂ© par les dieux. Aussi bien ces mĂȘmes dĂ©mons aiment les turpitudes du théùtre, tandis que la pudeur les dĂ©teste; ils se plaisent Ă  tous les malĂ©fices de la magie, tandis que l’innocence les a en mĂ©pris. VoilĂ  donc l’innocence et la pudeur condamnĂ©es, pour obtenir quelque faveur des dieux, Ă  prendre pour intercesseurs leurs propres ennemis. C’est en vain qu’ApulĂ©e chercherait Ă  justifier les fictions des poĂštes et les infamies du théùtre; nous avons Ă  lui opposer l’autoritĂ© respectĂ©e de son maĂźtre Platon, si toutefois l’homme peut Ă  ce point renoncer Ă  la pudeur que non-seulement il aime des choses honteuses, mais qu’il les juge agrĂ©ables Ă  la DivinitĂ©.

CHAPITRE XIX. LA MAGIE EST IMPIE QUAND ELLE A POUR BASE LA PROTECTION DES ESPRITS MALINS.

Pour confondre ces pratiques de la magie, dont quelques hommes sont assez malheureux et assez impies pour tirer vanitĂ©, je ne veux d’autre tĂ©moin que l’opinion publique. Si en effet les opĂ©rations magiques sont l’ouvrage de divinitĂ©s dignes d’adoration, pourquoi sont-elles si rudement frappĂ©es par la sĂ©vĂ©ritĂ© des lois ? Sont-ce les chrĂ©tiens qui ont fait ces lois ? Admettez que les malĂ©fices des magiciens ne soient pas pernicieux au genre humain, pourquoi ces vers d’un illustre poĂ«te?« J’en atteste les dieux et toi-mĂȘme, chĂšre soeur, et ta tĂȘte chĂ©rie c’est Ă  regret que j’ai recours aux conjurations magiques. »

Et pourquoi cet autre vers? « Je l’ai vu transporter des moissons d’un champ dans un autre » allusion Ă  cette science pernicieuse et criminelle qui fournissait, disait-on, le moyen de transporter Ă  son grĂ© les fruits de la terre? Et puis CicĂ©ron ne remarqua-t-il pas qu’une loi des Douze Tables, c’est-Ă -dire une des plus anciennes lois de Rome, punit sĂ©vĂšrement les magiciens ? Enfin, est-ce devant les magistrats chrĂ©tiens qu’ApulĂ©e fut accusĂ© de magie ? Certes, s’il eĂ»t pensĂ© que ces pratiques fassent innocentes, pieuses et en harmonie avec les oeuvres de la puissance divine, il devait non-seulement les avouer, mais faire profession de s’en servir et protester contre les lois qui interdisent et condamnent un art digne d’admiration et de respect. De cette façon, ou il aurait persuadĂ© ses juges, ou si, trop attachĂ©s Ă  d’injustes lois, ils l’avaient condamnĂ© Ă  mort, les dĂ©mons n’auraient pas manquĂ© de rĂ©compenser son courage. C’est ainsi que lorsqu’on imputait Ă  crime Ă  nos martyrs cette religion chrĂ©tienne oĂč ils croyaient fermement trouver leur salut et une Ă©ternitĂ© de gloire, ils ne la reniaient pas pour Ă©viter des peines temporelles, mais au contraire ils la confessaient, ils la professaient, ils la proclamaient; et c’est en souffrant pour elle avec courage et fidĂ©litĂ©, c’est en mourant avec une tranquillitĂ© pieuse, qu’ils firent rougir la loi de son injustice et en amenĂšrent la rĂ©vocation. Telle n’a point Ă©tĂ© la conduite du philosophe platonicien. Nous avons encore le discours trĂšs-Ă©tendu et trĂšs-disert oĂč il se dĂ©fend contre l’action de magie; et s’il s’efforce d’y paraĂźtre innocent, c’est en niant les actions qu’on ne peut faire innocemment. Or, tous ces prodiges de la magie, qu’il juge avec raison condamnables, ne s’accomplissent-ils point par la science et par les oeuvres des dĂ©mons? Pourquoi donc veut-il qu’on les honore? pourquoi dit-il que nos priĂšres ne peuvent parvenir aux dieux que par l’entremise de ces mĂȘmes dĂ©mons dont nous devons fuir les oeuvres, si nous voulons que nos priĂšres parviennent jusqu’au vrai Dieu ? D’ailleurs, je demande quelle sorte de priĂšres les dĂ©mons prĂ©sentent aux dieux bons: des priĂšres magiques ou des priĂšres permises? les premiĂšres, ils n’en veulent pas ; les secondes, ils les veulent par d’autres mĂ©diateurs. De plus, si un pĂ©cheur pĂ©nitent vient Ă  prier, se reconnaissant coupable d’avoir donnĂ© dans la magie, obtiendra-t-il son pardon par l’intercession de ceux qui l’ont poussĂ© au crime ? ou bien les dĂ©mons eux-mĂȘmes, pour obtenir le pardon des pĂ©cheurs, feront-ils tous les premiers pĂ©nitence pour les avoir sĂ©duits? C’est ce qui n’est jamais venu Ă  l’esprit de personne ; car s’ils se repentaient de leurs crimes et en faisaient pĂ©nitence, ils n’auraient pas la hardiesse de revendiquer pour eux les honneurs divins; une superbe si dĂ©testable ne peut s’accorder avec une humilitĂ© si digne de pardon.

CHAPITRE XX. S’IL EST CROYABLE QUE DES DIEUX BONS PRÉFÈRENT AVOIR COMMERCE AVEC LES DÉMONS QU’AVEC LES HOMMES.

Il y a, suivant eux, une raison pressante et impĂ©rieuse qui fait que les dĂ©mons sont les mĂ©diateurs nĂ©cessaires entre les dieux et les hommes. Voyons cette raison, cette prĂ©tendue nĂ©cessitĂ©. C’est, disent-ils, qu’aucun dieu ne communique avec l’homme. VoilĂ  une Ă©trange idĂ©e de la saintetĂ© divine ! elle empĂȘche Dieu de communiquer avec l’homme suppliant, et le fait entrer en commerce avec le dĂ©mon superbe ! Ainsi, Dieu ne communique pas avec l’homme pĂ©nitent, et il communique avec le dĂ©mon sĂ©ducteur; il ne communique pas avec l’homme qui invoque la DivinitĂ©, et il communique avec le dĂ©mon qui l’usurpe ; il ne communique pas avec l’homme implorant l’indulgence, et il communique avec le dĂ©mon conseillant l’iniquitĂ© ; il ne communique pas avec l’homme qui, Ă©clairĂ© par les livres des philosophes, chasse les poĂštes d’un Etat bien rĂ©glĂ©, et il communique avec le dĂ©mon, qui exige du sĂ©nat et des pontifes qu’on reprĂ©sente sur la scĂšne les folles imaginations des poĂštes; il ne communique pas avec l’homme qui interdit d’imputer aux dieux des crimes fantastiques, et il communique avec le dĂ©mon qui se complaĂźt Ă  voir ces crimes donnĂ©s en spectacle; il ne communique pas avec l’homme qui punit par de justes lois les pratiques des magiciens, et il communique avec le dĂ©mon qui enseigne et exerce la magie; il ne communique pas avec l’homme qui fuit les oeuvres des dĂ©mons, et il communique avec le dĂ©mon qui tend des piĂšges Ă  la faiblesse de l’homme

CHAPITRE XXI .SI LES DIEUX SE SERVENT DES DÉMONS COMME DE MESSAGERS ET D’INTERPRÈTES, ET S’ILS SONT TROMPÉS PAR EUX, A LEUR INSU OU DE LEUR PLEIN GRÉ.

Mais, disent-ils, ce qui vous paraĂźt d’une absurditĂ© et d’une indignitĂ© rĂ©voltantes est absolument nĂ©cessaire, les dieux de l’éther ne pouvant rien savoir de ce que font les habitants de la terre que par l’intermĂ©diaire des dĂ©mons de l’air; car l’éther est loin de la terre, Ă  une hauteur prodigieuse, au lieu que l’air est Ă  la fois contigu Ă  l’éther et Ă  la terre. O l’admirable sagesse et le beau raisonnement! Il faut, d’un cĂŽtĂ©, que les dieux dont la nature est essentiellement bonne, aient soin des choses humaines, de peur qu’on ne les juge indignes d’ĂȘtre honorĂ©s; de l’autre cĂŽtĂ©, il faut que, par suite de la distance des Ă©lĂ©ments, ils ignorent ce qui se passe sur la terre, afin de rendre indispensable le ministĂšre des dĂ©mons et d’accrĂ©diter leur culte parmi les peuples, sous prĂ©texte que c’est par leur entremise que les dieux peuvent ĂȘtre informĂ©s des choses d’en bas, et venir au secours des mortels. Si cela est, les dieux bons connaissent mieux les dĂ©mons par la proximitĂ© de leurs corps que les hommes par la bontĂ© de leurs Ăąmes. O dĂ©plorable nĂ©cessitĂ©, ou plutĂŽt ridicule et vaine erreur, imaginĂ©e pour couvrir le nĂ©ant de vaines divinitĂ©s! En effet, s’il est possible aux dieux de voir notre esprit par leur propre esprit libre des obstacles du corps, ils n’ont pas besoin pour cela du ministĂšre des dĂ©mons; si, au contraire, les dieux ne connaissent les esprits qu’en percevant, Ă  l’aide de leurs propres corps Ă©thĂ©rĂ©s, les signes corporels tels que le visage, la parole, les mouvements; si c’est de la sorte qu’ils recueillent les messages des dĂ©mons, rien n’empĂȘche qu’ils ne soient abusĂ©s par leurs mensonges. Or, comme il est impossible que la DivinitĂ© soit trompĂ©e par -les dĂ©mons, il est impossible aussi que la DivinitĂ© ignore ce que font les hommes.

J’adresserais volontiers une question Ă  ces philosophes: Les dĂ©mons ont-ils fait connaĂźtre aux dieux l’arrĂȘt prononcĂ© par Platon contre les fictions sacrilĂšges des poĂštes, sans leur avouer le plaisir qu’ils prennent Ă  ces fictions? ou bien ont-ils gardĂ© le silence sur ces deux choses? ou bien les ont-ils rĂ©vĂ©lĂ©es toutes deux, ainsi que leur libertinage, plus injurieux Ă  la divinitĂ© que la religieuse sagesse de Platon ? ou bien, enfin, ont-ils cachĂ© aux dieux la condamnation dont Platon a frappĂ© la licence calomnieuse du théùtre? et, en mĂȘme temps, ont-ils eu l’audace et l’impudeur de leur avouer le plaisir criminel qu’ils prennent Ă  ce spectacle des dieux avilis? Qu’on choisisse entre ces quatre suppositions: je n’en vois aucune oĂč il ne faille penser beaucoup de mal des dieux bons. Si l’on admet la premiĂšre, il faut accorder qu’il n’a pas Ă©tĂ© permis aux dieux bons de communiquer avec un bon philosophe qui les dĂ©fendait contre l’outrage, et qu’ils ont communiquĂ© avec les dĂ©mons qui se rĂ©jouissaient de les voir outragĂ©s. Ce bon philosophe, en effet, Ă©tait trop loin des dieux bons pour qu’il leur fĂ»t possible de le connaĂźtre autrement que par des dĂ©mons mĂ©chants qui ne leur Ă©taient pas dĂ©jĂ  trĂšs-bien connus malgrĂ© le voisinage. Si l’on veut que les dĂ©mons aient cachĂ© aux dieux tout ensemble et le pieux arrĂȘt de Platon et leurs plaisirs sacrilĂ©ges, Ă  quoi sert aux dieux, pour la connaissance des choses humaines, l’entremise des dĂ©mons, du moment qu’ils ne savent pas ce que font des hommes pieux, par respect pour la majestĂ© divine, contre le libertinage des esprits mĂ©chants ? J’admets la troisiĂšme supposition, que les dĂ©mons n’ont pas fait connaĂźtre seulement aux dieux le pieux sentiment de Platon, mais aussi le plaisir criminel qu’ils prennent Ă  voir la DivinitĂ© avilie, je dis qu’un tel rapport adressĂ© aux dieux est plutĂŽt un insigne outrage. Et cependant on admet que les dieux, sachant tout cela, n’ont pas rompu commerce avec les dĂ©mons, ennemis de leur dignitĂ© comme de la piĂ©tĂ© de Platon, mais qu’ils ont chargĂ© ces indignes voisins de transmettre leurs dons au vertueux Platon, trop Ă©loignĂ© d’eux pour les recevoir de leur main. Ils sont donc tellement liĂ©s par la chaĂźne indissoluble des Ă©lĂ©ments, qu’ils peuvent communiquer avec leurs calomniateurs et ne le peuvent pas avec leurs dĂ©fenseurs, connaissant les uns et les autres, mais ne pouvant pas changer le poids de la terre et de l’air. Reste la quatriĂšme supposition, mais c’est la pire de toutes: car comment admettre que les dĂ©mons aient rĂ©vĂ©lĂ© aux dieux, et les fictions calomnieuses de la poĂ©sie, et les folies sacrilĂ©ges du théùtre, et leur passion ardente pour les spectacles, et le plaisir singulier qu’ils y prennent, et qu’en mĂȘme temps ils leur aient dissimulĂ© que Platon, au nom d’une philosophie sĂ©vĂšre, a banni ces jeux criminels d’un Etat bien rĂ©glĂ©? A ce compte les dieux seraient contraints d’apprendre par ces Ă©tranges messagers les dĂ©rĂšglements les plus coupables, ceux de ces messagers mĂȘmes, et il ne leur serait pas permis de connaĂźtre les bons sentiments des philosophes; singulier moyen d’information, qui leur apprend ce qu’on fait pour les outrager, et leur cache ce qu’on fait pour les honorer !

CHAPITRE XXII. IL FAUT MALGRÉ APULÉE REJETER LE CULTE DES DÉMONS.

Ainsi donc, puisqu’il est impossible d’admettre aucune de ces quatre suppositions, il faut rejeter sans rĂ©serve cette doctrine d’ApulĂ©e et de ses adhĂ©rents, que les dĂ©mons sont placĂ©s entre les hommes et les dieux, comme des interprĂštes et des messagers, pour transmettre au ciel les voeux de la terre et Ă  la terre les bienfaits du ciel. Tout au contraire, ce sont des esprits possĂ©dĂ©s du besoin de nuire, Ă©trangers Ă  toute idĂ©e de justice, enflĂ©s d’orgueil, livides d’envie, artisans de ruses et d’illusions; ils habitent l’air, en effet, mais comme une prison analogue Ă  leur nature, oĂč ils ont Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  faire leur sĂ©jour aprĂšs avoir Ă©tĂ© chassĂ©s des hauteurs du ciel pour leur transgression inexpiable; et, bien que l’air soit situĂ© au-dessus de la terre et des eaux, les dĂ©mons ne sont pas pour cela moralement supĂ©rieurs aux hommes, qui ont sur eux un tout autre avantage que celui du corps, c’est de possĂ©der une Ăąme pieuse et d’avoir mis leur confiance dans l’appui du vrai Dieu. Je conviens que les dĂ©mons dominent sur un grand nombre d’hommes indignes de participer Ă  la religion vĂ©ritable; c’est aux yeux de ceux-lĂ  qu’ils se sont fait passer pour des dieux, grĂące Ă  leurs faux prestiges et Ă  leurs fausses prĂ©dictions. Encore n’ont-ils pu rĂ©ussir Ă  tromper ceux de ces hommes qui ont considĂ©rĂ© leurs vices de plus prĂšs, et alors ils ont pris le parti de se donner pour mĂ©diateurs entre les dieux et les hommes, et pour distributeurs des bienfaits du ciel. Ainsi s’est formĂ©e l’opinion de ceux qui, connaissant les dĂ©mons pour des esprits mĂ©chants, et persuadĂ©s que les dieux sont bons par nature, ne croyaient pas Ă  la divinitĂ© des dĂ©mons et refusaient de leur rendre les honneurs divins, sans oser toutefois les en dĂ©clarer indignes, de crainte de heurter les peuples asservis Ă  leur culte par une superstition invĂ©tĂ©rĂ©e.

CHAPITRE XXIII. CE QUE PENSAIT HERMÈS TRISMÉGISTII DE L’IDOLÂTRIE, ET COMMENT IL A PU SAVOIR QUE LES SUPERSTITiONS DE L’ÉGYPTE SERAIENT ABOLIES.

HermĂšs l’Egyptien, celui qu’on appelle TrismĂ©giste, a eu d’autres idĂ©es sur les dĂ©mons. ApulĂ©e, en effet, tout en leur refusant le titre de dieux, voit en eux les mĂ©diateurs nĂ©cessaires des hommes auprĂšs des dieux, et dĂšs lors le culte des dĂ©mons et celui des dieux restent insĂ©parables; HermĂšs, au contraire, distingue deux sortes de dieux: les uns qui ont Ă©tĂ© formĂ©s par le Dieu suprĂȘme, les autres qui sont l’ouvrage des hommes. A s’en tenir lĂ , on conçoit d’abord que ces dieux, ouvrages des hommes, ce sont les statues qu’on voit dans les temples ; point du tout; suivant HermĂšs, les statues visibles et tangibles ne sont que le corps des dieux, et il les croit animĂ©es par de certains esprits qu’on a su y attirer et qui ont le pouvoir de nuire comme aussi celui de faire du bien Ă  ceux qui leur rendent les hommages du culte et les honneurs divins. Unir ces esprits invisibles Ă  une matiĂšre corporelle pour en faire des corps animĂ©s, des symboles vivants dĂ©diĂ©s et soumis aux esprits qui les habitent, voilĂ  ce qu’il appelle faire des dieux, et il soutient que les hommes possĂšdent ce grand et merveilleux pouvoir. Je rapporterai ici ses paroles, telles qu’elles sont traduites dans notre langue:« Puisque l’alliance et la sociĂ©tĂ© des hommes et des dieux font le sujet de notre entretien, considĂ©rez, Esculape, quelle est la puissance et la force de l’homme. De mĂȘme que le Seigneur et PĂšre, Dieu en un mot, a produit les dieux du ciel; ainsi l’homme a formĂ© les dieux qui font leur sĂ©jour dans les temples et habitent auprĂšs de lui » - Et un peu aprĂšs: « L’homme donc, se souvenant de sa nature et de son origine, persĂ©vĂšre dans cette imitation de la DivinitĂ©, de sorte qu’à l’exemple de ce PĂšre et Seigneur qui a fait des dieux Ă©ternels comme lui, l’homme s’est formĂ© des dieux Ă  sa ressemblance ». Ici Esculape, Ă  qui HermĂšs s’adresse, lui ayant dit: « Tu veux parler des statues, TrismĂ©giste », celui-ci rĂ©pond: « Oui, c’est des statues que je parle, Esculape, quelque doute qui puisse t’arrĂȘter, de ces statues vivantes toutes pĂ©nĂ©trĂ©es d’esprit et de sentiment, qui t’ont tant et de si grandes choses, de ces statues qui connaissent l’avenir et le prĂ©disent par les sortilĂ©ges, les devins, les songes et de plusieurs autres maniĂšres, qui envoient aux hommes des maladies et qui les guĂ©rissent, qui rĂ©pandent enfin dans les coeurs, suivant le mĂ©rite de chacun, la joie ou la tristesse. Ignores-tu, Esculape, que l’Egypte est l’image du ciel, ou, pour mieux parler, que le ciel, avec ses mouvements et ses lois, y est comme descendu; enfin, s’il faut tout dire, que notre pays est le temple de l’univers? Et cependant, puisqu’il est d’un homme sage de tout prĂ©voir, voici une chose que vous ne devez pas ignorer: un temps viendra oĂč il sera reconnu que les Egyptiens ont vainement gardĂ© dans leur coeur pieux un culte fidĂšle Ă  la DivinitĂ©, et toutes leurs cĂ©rĂ©monies saintes tomberont dans l’oubli et le nĂ©ant».

HermĂšs s’étend fort longuement sur ce sujet, et il semble prĂ©dire le temps oĂč la religion chrĂ©tienne devait dĂ©truire les vaines superstitions de l’idolĂątrie par la puissance de sa vĂ©ritĂ© et de sa saintetĂ© librement victorieuses, alors que la grĂące du vrai Sauveur viendrait arracher l’homme au joug des dieux qui sont l’ouvrage de l’homme, pour le soumettre au Dieu dont l’homme est l’ouvrage. Mais, quand il fait cette prĂ©diction, HermĂšs, tout en parlant en ami dĂ©clarĂ© des prestiges des dĂ©mons, ne prononce pas nettement le nom du christianisme; il dĂ©plore au contraire, avec l’accent de la plus vive douleur, la ruine future de ces pratiques religieuses qui, suivant lui, entretenaient en Egypte la ressemblance de l’homme avec les dieux. Car il Ă©tait de ceux dont l’ApĂŽtre dit: « Ils ont connu Dieu sans le glorifier et l’adorer comme Dieu; mais ils se sont perdus dans leurs chimĂ©riques pensĂ©es, et leur coeur insensĂ© s’est rempli de tĂ©nĂšbres. En se disant sages ils sont devenus fous, et ils ont prostituĂ© la « gloire de l’incorruptible divinitĂ© Ă  l’image « de l’homme corruptible ».

On trouve en effet dans HermĂšs un grand nombre de pensĂ©es vraies sur le Dieu unique et vĂ©ritable qui a créé l’univers; et je ne sais par quel aveuglement de coeur il a pu vouloir que les hommes demeurassent toujours soumis Ă  ces dieux qui sont, il en convient, leur propre ouvrage, et s’affliger de la ruine future de cette superstition. Comme s’il y avait pour l’homme une condition plus malheureuse que d’obĂ©ir en esclave Ă  l’oeuvre de ses mains! AprĂšs tout, il lui est plus facile de cesser d’ĂȘtre homme en adorant les dieux qu’il a faits, qu’il ne l’est Ă  ces idoles de devenir dieux par le culte qu’il leur rend; que l’homme, en effet, dĂ©chu de l’état glorieux oĂč il a Ă©tĂ© mis, descende au rang des brutes, c’est une chose plus facile que de voir l’ouvrage de l’homme devenir plus excellent que l’ouvrage de Dieu fait Ă  son image, c’est-Ă -dire que l’homme mĂȘme. Et il est juste par consĂ©quent que l’homme tombe infiniment au-dessous de son CrĂ©ateur, quand il met au-dessus de soi sa propre crĂ©ature.

VoilĂ  les illusions pernicieuses et les erreurs sacrilĂ©ges dont HermĂšs l’Egyptien prĂ©voyait et dĂ©plorait l’abolition ; niais sa plainte Ă©tait aussi impudente que sa science Ă©tait tĂ©mĂ©raire. Car le Saint-Esprit ne lui rĂ©vĂ©lait pas l’avenir comme il faisait aux saints ProphĂštes qui, certains de la chute future des idoles, s’écriaient avec joie : « Si l’homme se fait des dieux, ce ne seront point des dieux vĂ©ritables ». Et ailleurs : « Le jour viendra, dit le Seigneur, oĂč je chasserai les noms des idoles de la face de la terre, et la mĂ©moire mĂȘme en pĂ©rira ». Et IsaĂŻe, prophĂ©tisant de l’Egypte en particulier: « Les idoles de l’Egypte seront renversĂ©es devant le Seigneur, et le coeur des Egyptiens se sentira vaincu ». Parmi les inspirĂ©s du Saint-Esprit, il faut placer aussi ces personnages qui se rĂ©jouissaient des Ă©vĂ©nements futurs dĂ©voilĂ©s Ă  leurs regards, comme SimĂ©on et Anne qui connurent JĂ©sus-Christ aussitĂŽt aprĂšs sa naissance; ou comme Elisabeth, qui le connut en esprit dĂšs sa conception; ou comme saint Pierre qui s’écria, Ă©clairĂ© par une rĂ©vĂ©lation du PĂšre: « Vous ĂȘtes le Christ, Fils du Dieu vivant ». Quant Ă  cet Ă©gyptien, les esprits qui lui avaient rĂ©vĂ©lĂ© le temps de leur dĂ©faite, Ă©taient ceux-lĂ  mĂȘmes qui dirent en tremblant Ă  Notre-Seigneur pendant sa vie mortelle: « Pourquoi ĂȘtes-vous venu nous « perdre avant le temps? » soit qu’ils fussent surpris de voir arriver sitĂŽt ce qu’ils prĂ©voyaient Ă  la vĂ©ritĂ©, mais sans le croire si proche, soit qu’ils fissent consister leur-perdition Ă  ĂȘtre dĂ©masquĂ©s et mĂ©prisĂ©s. Et cela arrivait avant le temps , c’est-Ă -dire avant l’époque du jugement, oĂč ils seront livrĂ©s Ă  la damnation Ă©ternelle avec tous les hommes qui auront acceptĂ© leur sociĂ©tĂ©; car ainsi l’enseigne la religion, celle qui ne trompe pas, qui n’est pas trompĂ©e, et qui ne ressemble pas Ă  ce prĂ©tendu sage flottant Ă  tout vent de doctrine, mĂȘlant le faux avec le vrai, et se lamentant sur la ruine d’une religion convaincue d’erreur par son propre aveu.

CHAPITRE XXIV. TOUT EN DÉPLORANT LA RUINE FUTURE DE LA RELIGION DE SES PÈRES, HERMÈS EN CONFESSE OUVERTEMENT LA FAUSSETÉ.

AprĂšs un long discours HermĂšs reprend en ces termes ce qu’il avait dit des dieux formĂ©s par la main-des hommes: « En voilĂ  assez pour le moment sur ce-sujet; revenons Ă  l’homme et Ă  ce don divin de la raison qui lui mĂ©rite le nom d’animal raisonnable. On a beaucoup cĂ©lĂ©brĂ© les merveilles de la nature humaine; mais, si Ă©tonnantes qu’elles paraissent, elles ne sont rien Ă  cĂŽtĂ© de cette merveille incomparable, l’art d’inventer et de faire des dieux. Nos pĂšres, en effet, tombĂ©s dans l’incrĂ©dulitĂ© et aveuglĂ©s par de grandes erreurs qui les dĂ©tournaient de la religion et du culte, imaginĂšrent de former des dieux de leurs propres mains; cet art une fois inventĂ©, ils y joignirent une vertu mystĂ©rieuse empruntĂ©e Ă  la nature universelle, et, dans l’impuissance oĂč ils Ă©taient de faire des Ăąmes, ils Ă©voquĂšrent celles des dĂ©mons ou des-anges, en les attachant Ă  ces images sacrĂ©es et aux divins mystĂšres, ils donnĂšrent leurs idoles le pouvoir de faire du bien ou du mal ». Je ne sais en vĂ©ritĂ© si les dĂ©mons Ă©voquĂ©s en personne voudraient faire des aveux aussi complets; HermĂšs, en effet, dit en propres termes: « Nos pĂšres, tombĂ©s dans l’incrĂ©dulitĂ© et aveuglĂ©s par de grandes erreurs qui les dĂ©tournaient de la religion et du culte, imaginĂšrent de former des dieux de leurs propres mains ». Or, ne pourrait-il pas se contenter de dire: Nos pĂšres ignoraient la vĂ©ritĂ©? Mais non; il prononce le mot d’erreur, et il dit mĂȘme de grandes erreurs. Telle est donc l’origine de ce grand art de faire des dieux: c’est l’erreur, c’est l’incrĂ©dulitĂ©, c’est l’oubli de la religion et du culte. Et cependant notre sage Ă©gyptien dĂ©plore la ruine future de cet art, comme s’il s’agissait d’une religion divine. N’est-il pas Ă©vident, je le demande, qu’en confessant de la sorte l’erreur de ses pĂšres, il cĂšde Ă  une force divine, comme en dĂ©plorant la dĂ©faite future des dĂ©mons, il cĂšde Ă  une force diabolique? Car enfin, si c’est par l’erreur, par l’incrĂ©dulitĂ©, par l’oubli de la religion et du culte qu’a Ă©tĂ© trouvĂ© l’art de faire des dieux, il ne faut plus s’étonner que toutes les oeuvres de cet art dĂ©testable, conçues en haine de la religion divine, soient dĂ©truites par cette religion, puisqu’il, appartient Ă  la vĂ©ritĂ© de redresser l’erreur, Ă  la foi de vaincre l’incrĂ©dulitĂ©, Ă  l’amour qui ramĂšne Ă  Dieu de triompher de la haine qui en dĂ©tourne.

Supposons que TrismĂ©giste, en nous apprenant que ses pĂšres-avaient inventĂ© l’art de faire des dieux, n’eĂ»t rien dit des causes de cette invention, c’eĂ»t Ă©tĂ© Ă  nous de comprendre, pour peu que nous fussions Ă©clairĂ©s par la piĂ©tĂ©, que jamais l’homme n’eĂ»t imaginĂ© rien de semblable s’il ne se fĂ»t dĂ©tournĂ© du vrai, s’il eĂ»t gardĂ© Ă  Dieu une foi digne de lui, s’il fĂ»t restĂ© attachĂ© au culte lĂ©gitime et Ă  la bonne religion. Et toutefois, si nous eussions, nous, attribuĂ© l’origine de l’idolĂątrie Ă  l’erreur, Ă  l’incrĂ©dulitĂ© l’oubli de la vraie religion l’impudence des adversaires du christianisme serait jusqu’à un certain point supportable; mais quand celui qui admire avec transport dans l’homme cette puissance de faire des dieux, et prĂ©voit avec douleur le temps oĂč les lois humaines elles-mĂȘmes aboliront ces fausses divinitĂ©s instituĂ©es par les hommes, quand ce mĂȘme personnage vient confesser ouvertement les causes de cette idolĂątrie savoir : l’erreur, l’incrĂ©dulitĂ© et l’oubli de la religion vĂ©ritable, que devons-nous dire, ou plutĂŽt que devons-nous faire, sinon rendre des actions de grĂąces immortelles au Seigneur notre Dieu, pour avoir renversĂ© ce culte sacrilĂ©ge par des causes toutes contraires Ă  celles qui le firent Ă©tablir? Car, ce qui avait Ă©tĂ© Ă©tabli par l’erreur a Ă©tĂ© renversĂ© par la vĂ©ritĂ©; ce-qui avait Ă©tĂ© Ă©tabli par l’incrĂ©dulitĂ© a Ă©tĂ© renversĂ© par la roi; ce qui avait Ă©tĂ© Ă©tabli par la haine du culte vĂ©ritable a Ă©tĂ© rĂ©tabli par l’amour du seul vrai Dieu. Ce merveilleux changement ne s’est pas opĂ©rĂ© seulement en Egypte, unique objet des lamentations que l’esprit des dĂ©nions inspire Ă  TrismĂ©giste; il s’est Ă©tendu Ă  toute la terre, qui chante au Seigneur un nouveau cantique, selon cette prĂ©diction des Ecritures vraiment saintes et vraiment prophĂ©tiques: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, chantez au Seigneur, peuples de toute la terre». Aussi le titre de ce psaume porte-t-il: « Quand la maison s’édifiait aprĂšs la captivitĂ© ». En effet la maison du Seigneur, cette CitĂ© de Dieu qui est la sainte Eglise, s’édifie par toute la terre, aprĂšs la captivitĂ© oĂč les dĂ©mons retenaient les vrais croyants, devenus maintenant les pierres vivantes de l’édifice. Car, bien que l’homme fĂ»t l’auteur de ses dieux, cela n’empĂȘchait pas qu’il ne leur fĂ»t soumis par le culte qu’il leur rendait et qui le faisait entrer dans leur sociĂ©tĂ©, je parle de la sociĂ©tĂ© des dĂ©mons, et non de celle de ces idoles sans vie. Que sont en-effet les idoles, sinon des ĂȘtres qui ont eu des yeux et ne voient pas », suivant la parole de I’Ecriture, et qui, pour ĂȘtre des chefs-d’oeuvre de l’art, n’en restent pas moins -dĂ©pourvus de sentiment et de vie? Mais les esprits immondes, liĂ©s Ă  ces idoles par un art dĂ©testable, avaient misĂ©rablement asservi les Ăąmes de leurs adorateurs en se les associant. C’est pourquoi l’ApĂŽtre dit: « Nous savons qu’une idole n’est rien et c’est aux dĂ©mons, et non Ă  Dieu, que les gentils offrent leurs victimes. Or, je ne veux pas que vous ayez aucune sociĂ©tĂ© avec les dĂ©mons . » C’est donc aprĂšs -cette captivitĂ© qui asservissait les hommes aux dĂ©mons, que la maison de Dieu s’édifie par toute la terre, et de lĂ  le titre du psaume oĂč il est dit: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau; chantez au Seigneur, peuples de toute la terre; chantez au Seigneur et bĂ©nissez son saint nom; annoncez dans toute la suite des jours son assistance salutaire ; annoncez sa gloire parmi les nations et ses merveilles au milieu de tous les peuples; car le Seigneur est grand et infiniment louable; il est plus redoutable que tous les dieux, car tous les dieux des gentils sont des dĂ©mons, mais le Seigneur a fait les cieux ».

Ainsi, celui qui s’affligeait de prĂ©voir un temps oĂč le culte des idoles serait aboli, et oĂč les dĂ©mons cesseraient de dominer sur leurs adorateurs, souhaitait, sous l’inspiration de l’esprit du mal, que cette captivitĂ© durĂąt toujours, au lieu que le psalmiste cĂ©lĂšbre le moment oĂč elle finira et oĂč une maison sera Ă©difiĂ©e par toute la terre. TrismĂ©giste prĂ©disait donc en gĂ©missant ce que le ProphĂšte prĂ©dit avec allĂ©gresse; et comme le Saint-Esprit qui anime les saints ProphĂštes est toujours victorieux, TrismĂ©giste lui-mĂȘme a Ă©tĂ© miraculeusement contraint d’avouer que les institutions dont la ruine lui causait tant de douleur, n’avaient pas Ă©tĂ© Ă©tablies par des hommes sages, fidĂšles et religieux, mais par des ignorants, des incrĂ©dules et des impies. Il a beau appeler les idoles des dieux; du moment qu’il avoue qu’elles sont l’ouvrage d’hommes auxquels nous ne devons pas nous rendre semblables, par lĂ  mĂȘme il-confesse, malgrĂ© qu’il en ait, qu’elles ne doivent point ĂȘtre adorĂ©es par ceux qui ne ressemblent pas Ă  ces hommes, c’est-Ă -dire qui sont sages, croyants et religieux. Il confesse, en outre, que ceux mĂȘmes qui ont inventĂ© l’idolĂątrie ont consenti Ă  reconnaĂźtre pour dieux des ĂȘtres qui rie sont point dieux, suivant cette parole du ProphĂšte: « Si l’homme se fait des dieux, ce ne sont point des dieux vĂ©ritables». Lors donc que TrismĂ©giste appelle dieux de tels ĂȘtres, reconnus par de tels adorateurs et formĂ©s par de tels ouvriers, lorsqu’il prĂ©tend que des dĂ©mons, qu’un art tĂ©nĂ©breux a attachĂ©s Ă  de certains simulacres par le lien de leurs passions, sont des dieux de fabrique humaine, il ne va pas du moins jusqu’à cette opinion absurde du platonicien ApulĂ©e, que les dĂ©mons sont des mĂ©diateurs entre les dieux que Dieu a faits, et les hommes qui sont Ă©galement son ouvrage, et qu’ils transmettent aux dieux les priĂšres des hommes, ainsi qu’aux hommes les faveurs des dieux. Car il serait par trop absurde que les dieux créés par l’homme eussent auprĂšs des dieux que Dieu a faits, plus de pouvoir que n’en a l’homme, qui a aussi Dieu pour auteur. En effet, le dĂ©mon qu’un homme a liĂ© Ă  une statue par un art impie, est devenu un- dieu, mais pour cet homme seulement, et non pour tous les hommes. Quel est donc ce dieu qu’un homme ne saurait faire sans ĂȘtre aveugle, incrĂ©dule et impie?

Enfin, si les dĂ©mons qu’on adore dans les temples et qui sont liĂ©s par je ne sais quel art Ă  leurs images visibles, ne sont point des mĂ©diateurs et des interprĂštes entre les dieux et les hommes, soit Ă  cause de leurs moeurs dĂ©testables, soit parce que les hommes, mĂȘme en cet Ă©tat d’ignorance, d’incrĂ©dulitĂ© et d’impiĂ©tĂ© oĂč ils ont imaginĂ© de faire des dieux, sont d’une nature supĂ©rieure Ă  ces dĂ©mons enchaĂźnas par leur art au corps des idoles, il s’ensuit finalement que ces prĂ©tendus dieux n’ont de pouvoir qu’à titre de dĂ©mons, et que dĂšs lors ils nuisent ouvertement aux hommes, ou que, s’ils semblent leur faire du bien, c’est pour leur nuire encore plus en les trompant. Remarquons toutefois qu’ils n’ont ce double pouvoir qu’autant que Dieu le permet par un conseil secret et profond de la Providence, et non pas en qualitĂ© de mĂ©diateurs et d’amis des dieux. Ils ne sauraient, en effet, ĂȘtre amis de ces dieux excellents que nous appelons Anges, TrĂŽnes, Dominations, PrincipautĂ©s, Puissances, toutes crĂ©atures raisonnables qui habitent le ciel, et dont ils sont aussi Ă©loignĂ©s par la disposition de leur Ăąme, que le vice l’est de la vertu et la malice de la bontĂ©.

CHAPITRE XXV. DE CE QU’IL PEUT Y AVOIR DE COMMUN ENTRE LES SAINTS ANGES ET LES HOMMES.

Ce n’est donc point par la mĂ©diation des dĂ©mons que nous devons aspirer Ă  la bienveillance et aux bienfaits des dieux, ou plutĂŽt des bons anges, mais par l’imitation de leur bonne volontĂ©; de la sorte, en effet, nous sommes avec eux, nous vivons avec eux et nous adorons avec eux le Dieu qu’ils adorent, bien que nous ne puissions le voir avec les yeux du corps. Aussi bien, la distance des lieux n’est pas tant ce qui nous sĂ©pare des anges, que l’égarement de notre volontĂ© et la dĂ©faillance de notre misĂ©rable nature. Et si nous ne sommes point unis avec eux, la raison n’en est pas dans notre condition charnelle et terrestre, mais dans l’impuretĂ© de notre coeur, qui nous attache Ă  la terre et Ă  la chair. Mais, quand arrive pour nous la guĂ©rison, quand nous devenons semblables aux anges, alors la foi nous rapproche d’eux, pourvu que nous ne doutions pas que par leur assistance Celui qui les a rendus bienheureux fera aussi notre bonheur.

CHAPITRE XXVI. TOUTE LA RELIGION DES PAÏENS SE RÉDUISAIT A ADORER DES HOMMES MORTS.

Quand il dĂ©plore la ruine future de ce culte, qui pourtant, de son propre aveu, ne doit son existence qu’à des hommes pleins d’erreurs, d’incrĂ©dulitĂ© et d’irrĂ©ligion, notre Ă©gyptien Ă©crit ces mots dignes de remarque : « Alors cette terre, sanctifiĂ©e par les temples et les autels, sera remplie de sĂ©pulcres et de morts ». Comme si les hommes ne devaient pas toujours ĂȘtre sujets Ă  mourir, alors mĂȘme que l’idolĂątrie n’eĂ»t pas succombĂ©! comme si on pouvait donner aux morts une autre place que la terre! comme si le progrĂšs du temps et des siĂšcles, en multipliant le nombre des morts, ne devait pas accroĂźtre celui des tombeaux! Mais le vĂ©ritable sujet de sa douleur, c’est qu’il prĂ©voyait sans doute que les monuments de nos martyrs devaient succĂ©der Ă  leurs temples et Ă  leurs autels; et peut-ĂȘtre, en lisant ceci, nos adversaires vont-ils se persuader, dans leur aversion pour les chrĂ©tiens et dans leur perversitĂ©, que nous adorons les morts dans les tombeaux comme les paĂŻens adoraient leurs dieux dans les temples. Car tel est l’aveuglement de ces impies, qu’ils se heurtent, pour ainsi dire, contre des mensonges, et ne veulent pas voir des choses qui leur crĂšvent les yeux. Ils ne considĂšrent pas que, de tous les dieux dont il est parlĂ© dans les livres des paĂŻens, Ă  peine s’en trouve-t-il qui n’aient Ă©tĂ© des hommes, ce qui ne les empĂȘche pas de leur rendre les honneurs divins. Je ne veux pas m’appuyer ici du tĂ©moignage de Varron, qui assure que tous les morts Ă©taient regardĂ©s comme des dieux mĂąnes, et qui en donne pour preuve les sacrifices qu’on leur offrait, notamment les jeux funĂšbres, marque Ă©vidente, suivant lui, de leur caractĂšre divin, puisque la coutume rĂ©servait cet honneur aux dieux; mais pour citer HermĂšs lui-mĂȘme, qui nous occupe prĂ©sentement, dans le mĂȘme livre oĂč il dĂ©plore l’avenir en ces termes : « Cette terre, sanctifiĂ©e par les temples et les autels, sera rem plie de sĂ©pulcres et de morts r, il avoue que les dieux des Egyptiens n’étaient que des hommes morts. Il vient, en effet, de rappeler que ses ancĂȘtres, aveuglĂ©s par l’erreur, l’incrĂ©dulitĂ© et l’oubli de la religion divine, trouvĂšrent le secret de faire des dieux, et, cet art une fois inventĂ©, y joignirent une vertu mystĂ©rieuse empruntĂ©e Ă  la nature universelle; aprĂšs quoi, dans l’impuissance oĂč ils Ă©taient de faire des Ăąmes, ils Ă©voquĂšrent celles des dĂ©mons et des anges, et, les attachant Ă  ces images sacrĂ©es et aux divins mystĂšres, donnĂšrent ainsi Ă  leurs idoles le pouvoir de faire du bien et du mal »; puis, il poursuit, comme pour confirmer cette assertion par des exemples, et s’exprime ainsi : « Votre aĂŻeul, Esculape, a Ă©tĂ© l’inventeur de la mĂ©decine, et on lui a consacrĂ© sur la montagne de Libye, prĂšs du rivage des Crocodiles, un temple oĂč repose son humanitĂ© terrestre, c’est-Ă -dire son corps; car ce qui reste de lui, ou plutĂŽt l’homme tout entier, si l’homme est tout entier dans le sentiment de la vie, est remontĂ© meilleur au ciel; et maintenant il rend aux malades, par sa puissance divine, les mĂȘmes services qu’il leur rendait autrefois par la science mĂ©dicale ». Peut-on avouer plus clairement que l’on adorait comme un dieu un homme mort, au lieu mĂȘme oĂč Ă©tait son tombeau? Et, quant au retour d’Esculape au ciel, TrismĂ©giste, en l’affirmant, trompe les autres et se trompe lui-mĂȘme. « Mon aĂŻeul HermĂšs », ajoute-t-il, « ne fait-il pas sa demeure dans une ville qui porte son nom, oĂč il assiste et protĂ©ge tous les hommes qui s’y rendent de « toutes parts? » On rapporte, en effet, que le grand HermĂšs, c’est-Ă -dire Mercure, que TrismĂ©giste appelle son aĂŻeul, a son tombeau dans Hermopolis. VoilĂ  donc des dieux qui, de son propre aveu, ont Ă©tĂ© des hommes, Esculape et Mercure. Pour Esculape, les Grecs et les Latins en conviennent; mais Ă  l’égard de Mercure, plusieurs refusent d’y voir un mortel, ce qui n’empĂȘche pas TrismĂ©giste de l’appeler son aĂŻeul. A ce compte le Mercure de TrismĂ©giste ne serait pas le Mercure des Grecs, bien que portant le mĂȘme nom. Pour moi, qu’il y en ait deux ou un seul, peu m’importe. Il me suffit d’un Esculape qui d’homme soit devenu dieu, suivant TrismĂ©giste, son petit-fils, dont l’autoritĂ© est si grande parmi les paĂŻens.

Il poursuit, et nous apprend encore « qu’Isis, femme d’Osiris, fait autant de bien quand elle est propice, que de mal quand elle est irritĂ©e ». Puis il veut montrer que tous les dieux de fabrique humaine sont de la mĂȘme nature qu’Isis, ce qui nous fait voir que les dĂ©mons se faisaient passer pour des Ăąmes de morts attachĂ©es aux statues des temples par cet art mystĂ©rieux dont HermĂšs nous a racontĂ© l’origine. C’est dans ce sens qu’aprĂšs avoir parlĂ© du mal que fait Isis quand elle est irritĂ©e, il ajoute : « Les dieux de la terre et du monde sont sujets Ă  s’irriter, ayant reçu des hommes qui les ont formĂ©s l’une et l’autre nature »; ce qui signifie que ces dieux ont une Ăąme et un corps: l’ñme, c’est le dĂ©mon; le corps, c’est la statue. « VoilĂ  pourquoi, dit-il, les Egyptiens les appellent de saints animaux; voilĂ  aussi pourquoi chaque ville honore l’ñme de celui qui l’a sanctifiĂ©e de son vivant, obĂ©it Ă  ses lois, et porte son nom ». Que dire maintenant de ces plaintes lamentables de TrismĂ©giste, s’écriant que la terre, sanctifiĂ©e par les temples et les autels, va se remplir de sĂ©pulcres et de morts? Evidemment, l’esprit sĂ©ducteur qui inspirait HermĂšs se sentait contraint d’avouer par sa bouche que dĂ©jĂ  la terre d’Egypte Ă©tait pleine en effet de sĂ©pulcres et de morts, puisque ces morts y Ă©taient adorĂ©s comme des dieux. Et de lĂ  cette douleur des dĂ©mons, qui prĂ©voient les supplices qui les attendent sur les tombeaux des martyrs; car c’est dans ces lieux vĂ©nĂ©rables qu’on les a vus plusieurs fois souffrir des tortures, confesser leur nom et sortir des corps des possĂ©dĂ©s.

CHAPITRE XXVII. DE L’ESPÈCE D’HONNEURS QUE LES CHRÉTIENS RENDENT AUX MARTYRS.

Et toutefois, nous n’avons en l’honneur des martyrs, ni temples, ni prĂȘtres, ni cĂ©rĂ©monies, parce qu’ils ne sont pas des dieux pour nous, et que leur Dieu est notre seul Dieu. Nous honorons, il est vrai, leurs tombeaux comme ceux de bons serviteurs de Dieu, qui ont combattu jusqu’à la mort pour le triomphe de la vĂ©ritĂ© et de la religion, pour la chute de l’erreur et du mensonge; courage admirable que n’ont pas eu les sages qui avant eux avaient soupçonnĂ© la vĂ©ritĂ©! Mais, qui d’entre les fidĂšles a jamais entendu un prĂȘtre devant l’autel consacrĂ© Ă  Dieu, sur les saintes reliques d’un martyr, dire dans les priĂšres Pierre, Paul ou Cyprien, je vous offre ce sacrifice? C’est Ă  Dieu seul qu’est offert le sacrifice cĂ©lĂ©brĂ© en leur mĂ©moire; Ă  Dieu, qui les a faits hommes et martyrs, et qui a daignĂ© les associer Ă  la gloire de ses saints anges. On ne veut donc par ces solennitĂ©s que rendre grĂące au vrai Dieu des victoires des martyrs, et exciter les fidĂšles Ă  partager un jour, avec l’assistance du Seigneur, leurs palmes et leurs couronnes. VoilĂ  le vĂ©ritable objet de tous ces actes de piĂ©tĂ© qui se pratiquent aux tombeaux des saints martyrs : ce sont des honneurs rendus Ă  des mĂ©moires vĂ©nĂ©rables, et non des sacrifices offerts Ă  des morts comme Ă  des dieux. Ceux mĂȘmes qui y portent des mets, coutume qui n’est d’ailleurs reçue qu’en fort peu d’endroits, et que les meilleurs chrĂ©tiens n’observent pas, les emportent aprĂšs quelques priĂšres, soit pour s’en nourrir, soit pour les distribuer aux pauvres, et les tiennent seulement pour sanctifiĂ©s par les mĂ©rites des martyrs, au nom du Seigneur des martyrs . Mais, pour voir lĂ  des sacrifices, il faudrait ne pas connaĂźtre l’unique sacrifice des chrĂ©tiens, celui-lĂ  mĂȘme qui s’offre en effet sur ces tombeaux.

Ce n’est donc ni par des honneurs divins, ni par des crimes humains que nous rendons hommage Ă  nos martyrs, comme font les paĂŻens Ă  leurs dieux; nous ne leur offrons pas des sacrifices, et nous ne travestissons pas leurs crimes en choses sacrĂ©es. Parlerai-je d’Isis, femme d’Osiris, dĂ©esse Ă©gyptienne, et de ses ancĂȘtres qui sont tous inscrits au nombre des rois? Un jour qu’elle leur offrait un sacrifice, elle trouva, dit-on, une moisson d’orge dont elle montra quelques Ă©pis au roi Osiris, son mari, et Ă  Mercure, conseiller de ce prince; et c’est pourquoi on a prĂ©tendu l’identifier avec CĂ©rĂšs. Si l’on veut savoir tout le mal qu’elle a fait, qu’on lise, non les poĂštes, mais les livres mystiques, ceux dont parla Alexandre Ă  sa mĂšre Olympias, quand il eut reçu les rĂ©vĂ©lations du pontife LĂ©on, et l’on verra Ă  quels hommes et Ă  quelles actions on a consacrĂ© le culte divin. A Dieu ne plaise qu’on ose comparer ces dieux, tout dieux qu’on les appelle, Ă  nos saints martyrs, dont nous ne faisons pourtant pas des dieux! Nous n’avons instituĂ© en leur honneur ni prĂȘtres, ni sacrifices, parce que tout cela serait inconvenant, illicite, impie, Ă©tant offert Ă  tout autre qu’à Dieu; nous ne cherchons pas non plus Ă  les divertir en leur attribuant des actions honteuses ou en leur consacrant des jeux infĂąmes, comme on fait Ă  ces dieux dont on cĂ©lĂšbre les crimes sur la scĂšne, soit qu’ils les aient commis, en effet, quand ils Ă©taient hommes, soit qu’on les invente Ă  plaisir pour le divertissement de ces esprits pervers. Certes, ce n’est pas un dieu de cette espĂšce que Socrate aurait eu pour inspirateur, s’il avait Ă©tĂ© vĂ©ritablement inspirĂ© par un Dieu ; mais peut-ĂȘtre est-ce un conte imaginĂ© aprĂšs coup par des hommes qui ont voulu avoir pour complice dans l’art de faire des dieux un philosophe vertueux, fort innocent, Ă  coup sĂ»r, de pareilles oeuvres. Pourquoi donc nous arrĂȘter plus longtemps Ă  dĂ©montrer qu’on ne doit point honorer les dĂ©mons en vue du bonheur de la vie future? Il suffit d’un sens mĂ©diocre pour n’avoir plus aucun doute Ă  cet Ă©gard. Mais on dira peut-ĂȘtre que si tous les dieux sont bons, il y a parmi les dĂ©mons les bons et les mauvais, et que c’est aux bons qu’il faut adresser un culte pour obtenir la vie Ă©ternelle et bienheureuse; c’est ce que nous allons examiner au livre suivant.