Auteurs Saint Augustin La Cité de Dieu - Livre I - Les Goths à Rome

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La Cité de Dieu - Livre I - Les Goths à Rome
Écrit par Saint Augustin   

En Ă©crivant cet ouvrage dont vous m’avez suggĂ©rĂ© la premiĂšre pensĂ©e, Marcellinus, mon trĂšs-cher fils, et que je vous ai promis d’exĂ©cuter, je viens dĂ©fendre la CitĂ© de Dieu contre ceux qui prĂ©fĂšrent Ă  son fondateur leurs fausses divinitĂ©s; je viens montrer cette citĂ© toujours glorieuse, soit qu’on la considĂšre dans son pĂšlerinage Ă  travers le temps, vivant de foi au milieu des incrĂ©dules, soit qu’on la contemple dans la stabilitĂ© du sĂ©jour Ă©ternel, qu’elle attend prĂ©sentement avec patience a, jusqu’à ce que la patience se change en force au jour de la victoire suprĂȘme et de la parfaite paix 5. Cette entreprise est, Ă  la vĂ©ritĂ©, grande et difficile, mais Dieu est notre appui.Aussi bien de quelle force n’aurai-je pas besoin pour persuader aux superbes que l’humilitĂ© possĂšde une vertu supĂ©rieure qui nous Ă©lĂšve, non par une insolence toute humaine, mais par une grĂące divine, au-dessus des grandeurs terrestres toujours mobiles et chancelantes? C’est le sens de ces paroles de l’Ecriture, oĂč le roi et le fondateur de la citĂ© que nous cĂ©lĂ©brons, dĂ©couvrant aux hommes sa loi, dĂ©clare que « Dieu rĂ©siste aux superbes et donne sa grĂące aux humbles ». Cette conduite toute divine, l’orgueil humain prĂ©tend l’imiter, et il aime Ă  s’entendre donner cet Ă©loge : « Tu sais pardonner aux humbles et dompter les superbes».

C’est pourquoi nous aurons plus d’une fois Ă  parler dans cet ouvrage, autant que notre plan le comportera, de cette citĂ© terrestre dĂ©vorĂ©e du dĂ©sir de dominer et qui est elle-mĂȘme esclave de sa convoitise, tandis qu’elle croit ĂȘtre la maĂźtresse des nations.

CHAPITRE PREMIER. BEAUCOUP D’ADVERSAIRES DU CHRIST ÉPARGNÉS PAR LES BARBARES, A LA PRISE DE ROME, PAR RESPECT POUR LE CHRIST.

C’est contre cet esprit d’orgueil que j’entreprends de dĂ©fendre la CitĂ© de Dieu. Parmi ses ennemis, plusieurs, il est vrai, abandonnant leur erreur impie, deviennent ses citoyens; mais un grand nombre sont enflammĂ©s contre elle d’une si grande haine et poussent si loin l’ingratitude pour les bienfaits signalĂ©s de son RĂ©dempteur, qu’ils ne se souviennent plus qu’il leur serait impossible de se servir pour l’attaquer de leur langue sacrilĂšge, s’ils n’avaient trouvĂ© dans les saints lieux un asile pour Ă©chapper au fer ennemi et sauver une vie dont ils ont la folie de s’enorgueillir.

Ne sont-ce pas ces mĂȘmes Romains, que les barbares ont Ă©pargnĂ©s par respect pour le Christ, qui sont aujourd’hui les adversaires dĂ©clarĂ©s du nom du Christ? J’en puis attester les sĂ©pulcres des martyrs et les basiliques des ApĂŽtres qui, dans cet horrible dĂ©sastre de Rome, ont Ă©galement ouvert leurs portes aux enfants de 1’Eglise et aux paĂŻens. C’est lĂ  que venait expirer la fureur des meurtriers; c’est lĂ  que les victimes qu’ils voulaient sauver Ă©taient conduites pour ĂȘtre Ă  couvert de la violence d’ennemis plus fĂ©roces, qui n’étaient pas touchĂ©s de la mĂȘme compassion. En effet, lorsque ces furieux, qui partout ailleurs s’étaient montrĂ©s impitoyables, arrivaient Ă  ces lieux sacrĂ©s, oĂč ce qui leur Ă©tait permis autre part par le droit de la guerre leur avait Ă©tĂ© dĂ©fendu, l’on voyait se ralentir cette ardeur brutale de rĂ©pandre le sang et ce dĂ©sir avare de faire des prisonniers. Et c’est ainsi que plusieurs ont Ă©chappĂ© Ă  la mort, qui maintenant se font les dĂ©tracteurs de la religion chrĂ©tienne, imputant au Christ les maux que Rome a soufferts, et n’attribuant qu’à leur bonne fortune la conservation de leur vie, dont ils sont pourtant redevables au respect des barbares pour le Christ. Ne devraient-ils pas plutĂŽt, s’ils Ă©taient un peu raisonnables, attribuer les maux qu’ils ont Ă©prouvĂ©s Ă  cette Providence divine qui a coutume de chĂątier les mĂ©chants pour les amender, et qui se plaĂźt mĂȘme quelquefois Ă  exercer par ces sortes d’afflictions la patience des gens de bien, afin qu’étant Ă©prouvĂ©s et purifiĂ©s, elle les fasse passer Ă  une meilleure vie, ou les laisse encore sur la terre pour l’accomplissement de ses fins? Ne devraient-ils pas reconnaĂźtre comme un des fruits du christianisme cette modĂ©ration inouĂŻe des barbares, d’ailleurs cruels et sanguinaires, qui les ont Ă©pargnĂ©s contre la loi de la guerre en considĂ©ration du Christ, soit dans les lieux profanes, soit dans les lieux consacrĂ©s, lesquels semblaient avoir Ă©tĂ© choisis Ă  dessein vastes et spacieux pour Ă©tendre la misĂ©ricorde Ă  un plus grand nombre? Et dĂšs lors, que ne rendent-ils grĂące Ă  Dieu, et que n’adorent-ils sincĂšrement son nom pour Ă©viter le feu Ă©ternel, eux qui se sont faussement servis de ce nom sacrĂ© pour Ă©viter une mort temporelle? Tout au contraire, parmi ceux que vous voyez aujourd’hui insulter avec tant d’insolence aux serviteurs du Christ, il en est plusieurs qui n’auraient jamais Ă©chappĂ© au carnage, s’ils ne s’étaient dĂ©guisĂ©s en serviteurs du Christ. Et maintenant, dans leur superbe ingratitude et leur dĂ©mence impie, ces coeurs pervers s’élĂšvent contre le nom de chrĂ©tien, au risque d’ĂȘtre ensevelis dans des tĂ©nĂšbres Ă©ternelles, aprĂšs s’ĂȘtre fait de ce nom une protection frauduleuse pour conserver la jouissance de quelques jours passagers.


CHAPITRE II. IL EST SANS EXEMPLE DANS LES GUERRES ANTÉREURES QUE LES VAINQUEURS AIENT ÉPARGNÉ LE VAINCU PAR RESPECT POUR LES DIEUX.

On a Ă©crit l’histoire d’un grand nombre de guerres qui se sont faites avant la fondation de Rome et depuis son origine et ses conquĂȘtes; eh bien! qu’on en trouve une seule oĂč les ennemis, aprĂšs la prise d’une ville, aient Ă©pargnĂ© ceux qui avaient cherchĂ© un refuge dans le temple de leurs dieux 1! qu’on cite un seul chef des barbares qui ait ordonnĂ© Ă  ses soldats de ne frapper aucun homme rĂ©fugiĂ© dans tel ou tel lieu sacrĂ©! EnĂ©e ne vit-il pas Priam traĂźnĂ© au pied des autels et « Souillant de son sang les autels et les feux qu’il avait lui-mĂȘme consacrĂ©s ? »

Est-ce que DiomĂšde et Ulysse, aprĂšs avoir massacrĂ© les gardiens de la citadelle, n’osĂšrent pas « Saisir l’effigie sacrĂ©e de Pallas, et de leurs mains ensanglantĂ©es profaner les bandelettes virginales de la dĂ©esse? »

Ce qu’ajoute Virgile n’est pas vrai: « DĂšs ce moment disparut sans retour l’espĂ©rance des Grecs.

C’est depuis lors, en effet, qu’ils furent vainqueurs; c’est depuis lors qu’ils dĂ©truisirent Troie par le fer et par le feu; c’est depuis lors qu’ils Ă©gorgĂšrent Priam abritĂ© prĂšs des autels. La perte de Minerve ne fut donc pas la cause de la chute de Troie. Minerve elle-mĂȘme, pour pĂ©rir, n’avait-elle rien perdu? Elle avait, dira-t-on, perdu ses gardes. Il est vrai, c’est aprĂšs le massacre de ses gardes qu’elle fut enlevĂ©e par les grecs. Preuve Ă©vidente que ce n’étaient pas les Troyens qui Ă©taient protĂ©gĂ©s par la statue, mais la statue qui Ă©tait protĂ©gĂ©e par les Troyens. Comment donc l’adorait-on pour qu’elle fĂ»t la sauvegarde de Troie et de ses enfants, elle qui n’a pas su dĂ©fendre ses dĂ©fenseurs?


CHAPITRE III LES ROMAINS S’IMAGINANT QUE LES DIEUX PÉNATES QUI N’AVAIENT PU PROTÉGER TROIE LEUR SERAIENT D’EFFICACES PROTECTEURS.

VoilĂ  les dieux Ă  qui les Romains s’estimaient heureux d’avoir confiĂ© la protection de leur ville. Pitoyable renversement d’esprit ! Ils s’emportent contre nous, quand nous parlons ainsi de leurs dieux, et ils s’emportent si peu contre leurs Ă©crivains, qui pourtant en parlent de mĂȘme, qu’ils les font apprendre Ă  prix d’argent et prodiguent les plus magnifiques honneurs aux maĂźtres que l’Etat salarie pour les enseigner. Ouvrez Virgile, qu’on fait lire aux petits enfants comme un grand poĂšte, le plus illustre et le plus excellent qui existe; Virgile, dont on fait couler les vers dans ces jeunes Ăąmes, pour qu’elles n’en perdent jamais le souvenir, suivant le prĂ©cepte d’Horace: « Un vase garde longtemps l’odeur de la premiĂšre liqueur qu’on y a versĂ©e ».

Lisez Virgile, et vous le verrez introduire Junon; l’ennemie des Troyens, qui pour animer contre eux Eole, roi des vents, s’écrie : « Une nation qui m’est odieuse navigue sur la mer TyrrhĂ©nienne, portant en Italie Troie et ses PĂ©nates vaincus ».

Des hommes sages devaient-ils mettre Rome sous la protection de ces PĂ©nates vaincus, pour l’empĂȘcher d’ĂȘtre vaincue Ă  son tour ? On dira que Junon parle ainsi comme une femme en colĂšre, qui ne sait trop ce qu’elle dit. Soit; mais EnĂ©e, tant de fois appelĂ© le Pieux, ne s’exprime-t-il pas en ces termes « Panthus, fils d’Othrys, prĂȘtre de Pallas et d’Apollon, tenant dans ses mains les vases sacrĂ©s et ses dieux vaincus, entraĂźne avec lui son petit-fils et court Ă©perdu vers mon palais ».

Ces dieux, qu’il n’hĂ©site pas Ă  appeler vaincus, ne paraissent-ils pas mis sous la protection d’EnĂ©e, bien plus qu’EnĂ©e sous la leur, lorsque Hector lui dit « Troie commet Ă  ta garde les objets de son culte et ses PĂ©nates ».

Si donc Virgile ne fait point difficultĂ©, en parlant de pareils dieux, de les appeler vaincus et de les montrer protĂ©gĂ©s par un homme qui les sauve du mieux qu’il peut, n’y a-t-il pas de la dĂ©mence Ă  croire qu’on ait sagement fait de confier Rome Ă  de tels dĂ©fenseurs, et Ă  s’imaginer qu’elle n’aurait pu ĂȘtre saccagĂ©e si elle ne les eĂ»t perdus? Que dis-je! adorer des dieux vaincus comme des gardiens et des protecteurs, n’est-ce pas dĂ©clarer qu’on les tient, non pour des divinitĂ©s bienfaisantes, mais pour des prĂ©sages de malheurs ? N’est-il pas plus sage, en effet, de penser qu’ils auraient pĂ©ri depuis longtemps, si Rome ne les eĂ»t conservĂ©s de tout son pouvoir, que de s’imaginer que Rome n’eĂ»t point Ă©tĂ© prise, s’ils n’eussent auparavant pĂ©ri? Pensez-y un instant, et vous verrez combien il est ridicule de prĂ©tendre qu’on eĂ»t Ă©tĂ© invincible sous la garde de dĂ©fenseurs vaincus. La ruine des dieux, disent-ils, a fait celle de Rome : n’est-il pas plus croyable qu’il a suffi pour perdre Rome d’avoir adoptĂ© pour protecteurs des dieux condamnĂ©s Ă  pĂ©rir?

Qu’on ne vienne donc pas nous dire que les poĂštes ont parlĂ© par fiction, quand ils ont fait paraĂźtre dans leurs chants des dieux vaincus.

Non, c’est la force de la vĂ©ritĂ© qui a arrachĂ© cet aveu Ă  leur bonne foi. Au surplus, nous traiterons ce sujet ailleurs plus Ă  propos et avec le soin et l’étendue convenables ; je reviens maintenant Ă  ces hommes ingrats et blasphĂ©mateurs qui imputent au Christ les maux qu’ils souffrent eu juste punition de leur perversitĂ©. Ils ne daignent pas se souvenir qu’on leur a fait grĂące par respect pour le Christ, et que la langue dont ils se servent dans leur dĂ©mence sacrilĂ©ge pour insulter son nom, ils l’ont employĂ©e Ă  faire un mensonge pour conserver leur vie. Ils savaient bien la retenir, cette langue, quand rĂ©fugiĂ©s dans nos lieux sacrĂ©s, ils devaient leur salut au nom de chrĂ©tiens; et maintenant, Ă©chappĂ©s au fer de l’ennemi, ils lancent contre le Christ la haine et la malĂ©diction !

CHAPITRE IV. LE TEMPLE DE JUNON AU SAC DE TROIE, ET LES BASILIQUES DES APÔTRES PENDANT LE SAC DE ROME.

Troie elle-mĂȘme, cette mĂšre du peuple romain, ne put, comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, mettre Ă  couvert dans les temples de ses dieux ses propres habitants contre le fer et le feu des Grecs, qui adoraient pourtant les mĂȘmes dieux. Ecoutez Virgile: « Dans le temple de Junon, deux gardiens choisis, PhĂ©nix et le terrible Ulysse, veillaient Ă  la garde du butin; on voyait entassĂ©s çà et lĂ  les trĂ©sors dĂ©robĂ©s aux temples incendiĂ©s des Troyens et les tables des dieux et les cratĂšres d’or et les riches vĂȘtements. A l’entour, debout, se presse une longue troupe d’enfants et de mĂšres tremblantes »

Ce lieu consacrĂ© Ă  une si grande dĂ©esse fut Ă©videmment choisi pour servir aux Troyens, non d’asile, mais de prison. Comparez maintenant, je vous prie, ce temple qui n’était pas consacrĂ© Ă  un petit dieu, au premier venu du peuple des dieux, mais Ă  la reine des dieux, soeur et femme de Jupiter, comparez ce temple avec les basiliques de nos apĂŽtres. LĂ , on portait les dĂ©pouilles des dieux dont on avait brĂ»lĂ© les temples, non pour les rendre aux vaincus, mais pour les partager entre les vainqueurs ; ici, tout ce qui a Ă©tĂ© reconnu, mĂȘme en des lieux profanes, pour appartenir Ă  ces asiles sacrĂ©s, y a Ă©tĂ© rapportĂ© religieusement, avec honneur et avec respect. LĂ , on perdait sa libertĂ©; ici, on la conservait. LĂ , on s’assurait de ses prisonniers; ici, il Ă©tait dĂ©fendu d’en faire. LĂ , on Ă©tait traĂźnĂ© par des dominateurs insolents, dĂ©cidĂ©s Ă  vous rendre esclaves; ici, on Ă©tait conduit par des ennemis pleins d’humanitĂ©, dĂ©cidĂ©s Ă  vous laisser libres. En un mot, du cĂŽtĂ© de ces Grecs fameux par leur politesse, l’avarice et la superbe semblaient avoir choisi pour demeure le temple de Junon; du cĂŽtĂ© des grossiers barbares, la misĂ©ricorde et l’humilitĂ© habitaient les basiliques du Christ. On dira peut-ĂȘtre que, dans la rĂ©alitĂ©, les Grecs Ă©pargnĂšrent les temples des dieux troyens, qui Ă©taient aussi leurs dieux, et qu’ils n’eurent pas la cruautĂ© de frapper ou de rendre captifs les malheureux vaincus qui se rĂ©fugiaient dans ces lieux sacrĂ©s. A ce compte, Virgile aurait fait un tableau de pure fantaisie, Ă  la maniĂšre des poĂštes; mais point du tout, il a dĂ©crit le sac de Troie selon les vĂ©ritables moeurs de l’antiquitĂ© paĂŻenne.

CHAPITRE V. SENTIMENT DE CÉSAR TOUCHANT LA COUTUME UNIVERSELLE DE PILLER LES TEMPLES DANS LES VILLES PRISES D’ASSAUT.

Au rapport de Salluste, qui a la rĂ©putation d’un historien vĂ©ridique, CĂ©sar dĂ©peignait ainsi le sort rĂ©servĂ© aux villes prises de vive force, quand il donna son avis dans le sĂ©nat sur le sort des complices de Catilina: « On ravit les vierges et les jeunes garçons; on arrache les enfants des bras de leurs parents; les mĂšres de famille sont livrĂ©es aux outrages « des vainqueurs; on pille les temples et les « maisons; partout le meurtre et l’incendie; « tout est plein d’armes, de cadavres, de sang et e de cris plaintifs ». Si CĂ©sar n’eĂ»t point parlĂ© des temples, nous croirions que la coutume Ă©tait d’épargner les demeures des dieux; or, remarquez bien que les temples des Romains avaient Ă  craindre ces profanations, non pas d’un peuple Ă©tranger, mais de Catilina et de ses complices, c’est-Ă -dire de citoyens romains et des sĂ©nateurs les plus illustres; mais on dira peut-ĂȘtre que c’étaient des hommes perdus et des parricides.

CHAPITRE VI. LES ROMAINS EUX-MÊMES, QUAND ILS PRENAIENT UNE VILLE D’ASSAUT, N’AVAIENT POINT COUTUME DE FAIRE GRACE Aux VAINCUS RÉFUGIÉS DANS LES TEMPLES DES DIEUX.

Laissons donc de cĂŽtĂ© cette infinitĂ© de peuples qui se sont fait la guerre et n’ont jamais Ă©pargnĂ© les vaincus qui se sauvaient dans les temples de leurs dieux : parlons des Romains, de ces Romains dont le plus magnifique Ă©loge est renfermĂ© dans le vers fameux du poĂšte:
« Tu sais pardonner aux humbles et dompter les superbes».

ConsidĂ©rons ce peuple Ă  qui un auteur a rendu ce tĂ©moignage, qu’il aimait mieux pardonner une injure que d’en tirer vengeance. Quand ils ont pris et saccagĂ© tant de grandes villes pour Ă©tendre leur domination, qu’on nous dise quels temples ils avaient coutume d’excepter pour servir d’asile aux vaincus. S’ils en avaient usĂ© de la sorte, est-ce que leurs historiens en auraient fait mystĂšre? Mais quelle apparence que des Ă©crivains qui cherchaient avidement l’occasion de louer les Romains eussent passĂ© sous silence des marques si Ă©clatantes et Ă  leurs yeux si admirables de respect envers leurs dieux! Marcus Marcellus, l’honneur du nom romain, qui prit la cĂ©lĂšbre ville de Syracuse, la pleura, dit-on, avant de la saccager, et rĂ©pandit des larmes pour elle avant que de rĂ©pandre le sang de ses habitants. Il fit plus: persuadĂ© que les lois de la pudeur doivent ĂȘtre respectĂ©es mĂȘme Ă  l’égard d’un ennemi, il donna l’ordre avant l’assaut de ne violer aucune personne libre. La ville nĂ©anmoins fut saccagĂ©e avec toutes les horreurs de la guerre, et l’on ne lit nulle part qu’un capitaine si chaste et si clĂ©ment ait commandĂ© que ceux qui se rĂ©fugieraient dans tel ou tel temple eussent la vie sauve. Et certes, si un pareil commandement eĂ»t Ă©tĂ© donnĂ©, les historiens ne l’auraient point passĂ© sous silence, eux qui n’ont oubliĂ© ni les larmes de Marcellus, ni ses ordres pour protĂ©ger la chastetĂ©. Fabius, le vainqueur de Tarente, est louĂ© pour s’ĂȘtre abstenu de toucher aux images des dieux. Un de ses secrĂ©taires lui ayant demandĂ© ce qu’il fallait faire d’un grand nombre de statues tombĂ©es sous la main des vainqueurs, il fit une rĂ©ponse dont la modĂ©ration est relevĂ©e de fine ironie. « Comment sont-elles? » demanda-t-il. Et sur la rĂ©ponse qu’on lui fit, qu’elles Ă©taient fort grandes et mĂȘme armĂ©es: « Laissons, dit-il, aux Tarentins leurs dieux irritĂ©s ». Puis donc que les historiens romains n’ont pas manquĂ© de nous dire les larmes de celui-ci et le rire de celui-lĂ , la chaste compassion du premier et la modĂ©ration spirituelle du second, comment auraient-ils gardĂ© le silence, si quelques gĂ©nĂ©raux avaient ordonnĂ© de tel ou tel de leurs dieux que l’on ne fit dans son temple ni victimes ni prisonniers ?

CHAPITRE VII. LES CRUAUTÉS QUI ONT ACCOMPAGNÉ LA PRISE DE ROSIE DOIVENT ÊTRE ATTRIBUÉES AUX USAGES DE LA GUERRE, TANDIS QUE LA CLÉMENCE DONT LES BARBARES ONT FAIT PREUVE VIENT DÉ LA PUISSANCE DU NOM DU CHRIST.

Ainsi donc, toutes les calamitĂ©s qui ont frappĂ© Rome dans cette rĂ©cente catastrophe, dĂ©vastation, meurtre, pillage, incendie, violences, tout doit ĂȘtre imputĂ© aux terribles coutumes de la guerre; mais ce qui est nouveau, c’est que des barbares se soient adoucis au point de choisir les plus grandes Ă©glises pour prĂ©server un plus grand nombrĂ© de malheureux, d’ordonner qu’on n’y tuĂąt personne, qu’on n’en fit sortir personne, d’y conduire mĂȘme plusieurs prisonniers pour les arracher Ă  la mort et Ă  l’esclavage; et voilĂ  ce qui ne peut ĂȘtre attribuĂ© qu’au nom du Christ et Ă  l’influence de la religion nouvelle. Qui ne voit pas une chose si Ă©vidente est aveugle; qui la voit et n’en loue pas Dieu est ingrat; qui s’oppose Ă  ces louanges est insensĂ©. Loin de moi l’idĂ©e qu’aucun homme sage puisse faire honneur de cette clĂ©mence aux barbares. Celui qui a jetĂ© l’épouvante dans ces Ăąmes farouches et inhumaines, qui les a contenues, qui les a miraculeusement adoucies , est celui-lĂ  mĂȘme qui a dit, dĂšs longtemps, par la bouche du ProphĂšte: « Je visiterai avec ma verge leurs iniquitĂ©s, et leurs pĂ©chĂ©s avec mes flĂ©aux; mais je ne leur retirerai point ma misĂ©ricorde »

CHAPITRE VIII. LES BIENS ET LES MAUX DE LA VIE SONT GÉNÉRALEMENT COMMUNS AUX BONS ET AUX MÉCHANTS.

Quelqu’un dira : Pourquoi cette misĂ©ricorde divine a-t-elle fait aussi sentir ses effets Ă  des impies et Ă  des ingrats? Pourquoi ? c’est parce qu’elle Ă©mane de celui « qui fait chaque jour lever son soleil sur les bons et sur les mĂ©chants, et tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes. » Si quelques-uns de ces impies, se rendant attentifs Ă  ces marques de bontĂ©, viennent Ă  se repentir et Ă  se dĂ©tourner des sentiers de l’impiĂ©tĂ©, il en est d’autres qui, suivant 1a parole de l’ApĂŽtre, « mĂ©prisant les trĂ©sors de la bontĂ© et de la longanimitĂ© divines, s’amassent par leur duretĂ© et l’impĂ©nitence de leur coeur un trĂ©sor de colĂšre pour le jour de la colĂšre et de la manifestation du juste chĂątiment de Dieu qui rendra Ă  chacun selon ses Ɠuvres. » Et cependant, il est toujours vrai de dire que la patience de Dieu invite les mĂ©chants au repentir, comme ses chĂątiments exercent les bons Ă  la rĂ©signation, et que sa misĂ©ricorde protĂ©ge doucement les bons, comme sa justice frappe durement les mĂ©chants. Il a plu, en effet, Ă  la divine Providence de prĂ©parer aux bons, pour la vie future, des biens dont les mĂ©chants ne jouiront pas, et aux mĂ©chants des maux dont les bons n’auront point Ă  souffrir; mais quant aux biens et aux maux de cette vie, elle a voulu qu’ils fussent communs aux uns et aux autres, afin qu’on ne dĂ©sirĂąt point avec trop d’ardeur des biens dont on entre en partage avec les mĂ©chants; et qu’on n’évitĂąt point comme honteux des maux qui souvent Ă©prouvent les bons.

Il y a pourtant une trĂšs-grande diffĂ©rence dans l’usage que les uns et les autres font de ces biens et de ces maux; car l’homme bon ne se laisse point enivrer par les biens de cette vie, ni abattre par ses disgrĂąces, : le mĂ©chant, au contraire, considĂšre la mauvaise fortune comme une trĂšs grande peine, parce qu’il s’est laissĂ© corrompre par la bonne. Plus d’une fois cependant Dieu fait paraĂźtre plus clairement sa main dans cette distribution des biens et des maux; et vĂ©ritablement, si tout pĂ©chĂ© Ă©tait frappĂ© dĂšs cette vie d’une punition manifeste, l’on croirait qu’il ne reste plus rien Ă  faire au dernier jugement; tout comme si Dieu n’infligeait Ă  aucun pĂ©chĂ© un chĂątiment visible; on croirait qu’il n’y a point de Providence. Il en est de mĂȘme des biens temporels. Si Dieu, par une libĂ©ralitĂ© toute Ă©vidente, ne les accordait Ă  quelques-uns de ceux qui les lui demandent, nous penserions qu’ils ne dĂ©pendent point de sa volontĂ© ; et s’il les donnait Ă  tous ceux qui les lui demandent, nous nous accoutumerions Ă  ne le servir qu’en vue de ces rĂ©compenses, et le culte que nous lui rendrions n’entretiendrait pas en nous la piĂ©tĂ©, mais l’avarice et l’intĂ©rĂȘt. Or, puisqu’il en est ainsi, il ne faut point s’imaginer, quand les bons et les mĂ©chants sont Ă©galement affligĂ©s, qu’il n’y ait point entre eux de diffĂ©rence parce que leur affliction est commune. La diffĂ©rence de ceux qui sont frappĂ©s demeure dans la ressemblance des maux qui les frappent; et pour ĂȘtre exposĂ©s aux mĂȘmes tourments, la vertu et le vice ne se confondent pas. Car, comme un mĂȘme feu fait briller l’or et noircir la paille, comme un mĂȘme flĂ©au Ă©crase le chaume et purifie le froment, ou encore, comme le marc ne se mĂȘle pas avec l’huile, quoiqu’il soit tirĂ© de l’olive par le mĂȘme pressoir, ainsi un mĂȘme malheur, venant Ă  tomber sur les bons et sur les mĂ©chants, Ă©prouve, purifie et fait resplendir les uns, tandis qu’il damne, Ă©crase et anĂ©antit les autres. C’est pour cela qu’en une mĂȘme affliction, les mĂ©chants blasphĂšment contre Dieu, les bons, au contraire, le prient et le bĂ©nissent : tant il importe de considĂ©rer, non les maux qu’on souffre, mais l’esprit dans lequel on les subit; car le mĂȘme mouvement qui tire de la boue une odeur fĂ©tide, imprimĂ© Ă  un vase de parfums, en fait sortir les plus douces exhalaisons.

CHAPITRE IX. LES SUJETS DE RÉPRIMANDE POUR LESQUELS LES GENS DE BIEN SONT CHÂTIÉS AVEC LES MÉCHANTS.

Quels maux ont donc souffert les chrĂ©tiens, dans ces temps de dĂ©solation universelle, qui ne leur soient avantageux, s’ils savent les accepter dans l’esprit de la foi? Qu’ils considĂšrent d’abord, en pensant humblement aux pĂ©chĂ©s qui ont allumĂ© la colĂšre de Dieu et attirĂ© tant de calamitĂ©s sur le monde, que si leur conduite est meilleure que celle des grands pĂ©cheurs et des impies, ils ne sont pas nĂ©anmoins tellement purs de toutes fautes qu’ils n’aient besoin, pour les expier, de quelques peines temporelles. En effet, outre qu’il n’y a personne, si louable que soit sa vie, qui ne cĂšde quelquefois Ă  l’attrait charnel de la concupiscence, et qui, sans se prĂ©cipiter dans les derniers excĂšs du vice et dans le gouffre de l’impiĂ©tĂ©, parvienne Ă  se garantir de quelques pĂȘchĂ©s, ou rares, ou d’autant plus frĂ©quents qu’ils sont plus lĂ©gers; quel est celui qui se conduit aujourd’hui comme il le devrait Ă  l’égard de ces mĂ©chants dont l’orgueil, l’avarice, les dĂ©bauches et les impiĂ©tĂ©s, ont dĂ©cidĂ© Dieu Ă  rĂ©pandre la dĂ©solation sur la terre, ainsi qu’il en menace les hommes par la bouche de ses prophĂštes ? En effet, il arrive souvent que, par une dangereuse dissimulation, nous feignons de ne pas voir leurs fautes, pour n’ĂȘtre point obligĂ©s de les instruire, de les avertir, de les reprendre et quelquefois mĂȘme de les corriger, et cela, soit parce que notre paresse ne veut pas s’en donner le soin, soit parce que nous n’avons pas le courage de leur rompre en visiĂšre, soit enfin parce que nous craignons de les offenser et par suite de compromettre des biens temporels que notre convoitise veut acquĂ©rir ou que notre faiblesse a peur de perdre. Et de la sorte bien que les gens honnĂȘtes aient en horreur la vie des mĂ©chants, et qu’à cause de cela ils ne tombent pas dans la damnation rĂ©servĂ©e aux pĂ©cheurs aprĂšs cette vie; toutefois, de cela seul qu’ils se sont montrĂ©s indulgents pour les vices damnables dont les mĂ©chants sont souillĂ©s, par la seule crainte de perdre des biens passagers, c’est justement qu’ils sont chĂątiĂ©s avec eux dans le temps, sans ĂȘtre punis comme eux dans l’éternitĂ©; c’est justement qu’ils sentent l’amertume de la vie, pour en avoir trop aimĂ© la douceur et s’ĂȘtre montrĂ©s trop doux envers les mĂ©chants.

Je ne blĂąme pourtant pas la conduite de ceux qui ne reprennent pas et ne corrigent pas les pĂ©cheurs, parce qu’ils attendent une occasion plus favorable, ou parce qu’ils craignent, soit de les rendre pires, soit de les por~ ter Ă  mettre obstacle Ă  la bonne Ă©ducation des faibles et aux progrĂšs de la foi; car alors é’est plutĂŽt l’effet d’une charitĂ© prudente que d’un calcul intĂ©ressĂ©. Mais le mal est que ceux qui vivent tout autrement que les impies et qui abhorrent leur conduite, leur sont indulgents au lieu de leur ĂȘtre sĂ©vĂšres, de peur de s’en faire des ennemis et d’en ĂȘtre traversĂ©s dans la possession de biens-fort lĂ©gitimes, il est vrai, mais auxquels devraient ĂȘtre moins attachĂ©s des chrĂ©tiens, voyageurs en ce monde et qui font profession de regarder le ciel comme leur patrie. Je ne parle pas seulement de ces personnes naturellement plus faibles, qui sont engagĂ©es dans le mariage, ont des enfants ou veulent en avoir, et possĂšdent des maisons et des serviteurs, de toutes celles enfin Ă  qui l’ApĂŽtre s’adresse, quand il donne des prĂ©ceptes sur la maniĂšre dont les femmes doivent vivre avec leurs maris et les maris avec leurs femmes, sur les devoirs mutuels des pĂšres et des enfants, des maĂźtres et des serviteurs 1; ces personnes, dis-je, ne sont pas les seules qui soient trĂšs-aises d’acquĂ©rir plusieurs biens temporels et trĂšs-fĂąchĂ©es de les perdre, et qui n’osent par cette raison choquer des hommes dont elles dĂ©testent les moeurs; je parle aussi de celles qui font profession d’une vie plus parfaite, qui ne sont point engagĂ©es dans le mariage et se contentent de peu pour leur subsistance; je dis que celles-lĂ -mĂȘme ne peuvent souvent se rĂ©soudre Ă  reprendre les mĂ©chants, parce qu’elles craignent de hasarder contre eux leur rĂ©putation et leur vie, et redoutent leurs embĂ»ches et leurs violences. Et quoique cette crainte et les menaces mĂȘmes des impies n’aillent pas jusqu’à dĂ©cider ces personnes timides Ă  imiter leurs exemples, c’est cependant une chose dĂ©plorable qu’elles n’aient point le courage, en prĂ©sence de dĂ©sordres dont la complicitĂ© leur ferait horreur, de les frapper d’un blĂąme qui serait pour plusieurs une correction salutaire. Pourquoi cette rĂ©serve? est-ce afin de conserver leur considĂ©ration et leur vie pour l’utilitĂ© du prochain? Non, c’est par amour pour leur considĂ©ration mĂȘme et pour leur vie; c’est par cette complaisance dans les paroles flatteuses et dans les opinions du jour, qui fait redouter le jugement du vulgaire, les tourments et la mort de la chair; en un mot, c’est l’esclavage de l’intĂ©rĂȘt personnel qu’on subit, au lieu de s’affranchir par la charitĂ©.

VoilĂ  donc, ce me semble, une raison d’assez grand poids pour que les bons soient chĂątiĂ©s avec les mĂ©chants, lorsqu’il plaĂźt Ă  Dieu de punir par de simples maux temporels les mƓurs corrompues des pĂ©cheurs. Ils sont chĂątiĂ©s ensemble, non pour mener avec eux une mauvaise vie, mais pour ĂȘtre comme eux, moins qu’eux cependant, attachĂ©s Ă  la vie, Ă  cette vie temporelle que les bons devraient mĂ©priser, afin d’entraĂźner sur leurs pas les mĂ©chants blĂąmĂ©s et corrigĂ©s au sĂ©jour de la vie Ă©ternelle. Perd-on l’espoir de s’en faire ainsi des compagnons? qu’on se rĂ©signe alors Ă  les avoir pour ennemis et Ă  les aimer comme tels ;car, tant qu’ils vivent, on ne peut savoir s’ils ne viendront pas Ă  se convertir. Et ceux-lĂ  sont encore plus coupables dont parle ainsi le ProphĂšte « Cet homme mourra dans son pĂ©chĂ©; mais je demanderai compte de sa vie Ă  qui dut veiller sur lui ». Car ceux qui veillent, c’est-Ă -dire ceux qui ont dans l’Eglise la conduite des peuples, sont Ă©tablis pour faire au pĂ©chĂ© une guerre implacable. Et il ne faut pas croire cependant que celui-lĂ  soit exempt de toute faute, qui, n’ayant pas le caractĂšre de pasteur, se montre indiffĂ©rent pour la conduite des personnes que le commerce de la vie rapproche de lui, et nĂ©glige de les reprendre de peur d’encourir leur disgrĂące et de compromettre des intĂ©rĂȘts peut-ĂȘtre lĂ©gitimes, mais dont il est charmĂ© plus qu’il ne convient. Il y a lĂ  une faiblesse rĂ©prĂ©hensible et que Dieu punit justement par des maux temporels. Je signalerai une derniĂšre explication de ces Ă©preuves subies par les justes; c’est Job quj me la fournit : il est bon que l’ñme humaine s’estime Ă  fond ce qu’elle vaut, et qu’elle sache bien si elle a pour Dieu un amour dĂ©sintĂ©ressĂ©.

CHAPITRE X. LES SAINTS NE PERDENT RIEN EN PERDANT LES CHOSES TEMPORELLES.

Pesez bien toutes ces raisons, et dites-moi s’il peut arriver aucun mal aux hommes de foi et de piĂ©tĂ© qui ne se tourne en bien pour eux. Serait-elle vaine, par hasard, cette parole de l’ApĂŽtre : « Nous savons que tout concourt « au bien de ceux qui aiment Dieu ? » — Mais ils ont perdu tout ce qu’ils avaient. Ont-ils perdu la foi, la piĂ©tĂ©? Ont-ils perdu les biens de l’homme intĂ©rieur, riche devant Dieu ? VoilĂ  l’opulence des chrĂ©tiens, commue parle le trĂšs-opulent apĂŽtre « C’est une grande richesse que la piĂ©tĂ© et la modĂ©ration d’un esprit qui se contente de ce qui suffit. Car nous n’avons rien apportĂ© en ce monde, et il est sans aucun doute que nous ne pouvons aussi en rien emporter. Ayant donc de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons ĂȘtre contents. Mais ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piĂ©ge du diable, et en divers dĂ©sirs inutiles et pernicieux qui prĂ©cipitent les hommes dans l’abĂźme de la perdition et de la damnation. Car l’amour des richesses est la racine de tous les maux, et quelques-uns, pour en avoir Ă©tĂ© possĂ©dĂ©s, se sont dĂ©tournĂ©s de la foi et embarrassĂ©s en une infinitĂ© d’afflictions et de peines ».

Ceux donc qui, dans le sac de Rome, ont perdu les richesses de la terre, s’ils les possĂ©daient de la façon que recommande l’ApĂŽtre, pauvres au dehors, riches au dedans, c’est-Ă -dire s’ils en usaient comme n’en usant pas, ils ont pu dire avec un homme fortement Ă©prouvĂ©, mais nullement vaincu: « Je suis sorti nu du ventre de ma mĂšre, et je retournerai nu dans la terre. Le Seigneur m’avait tout donnĂ©, le Seigneur m’a tout ĂŽtĂ©. Il n’est arrivĂ© que ce qui lui a plu; que le nom du Seigneur soit bĂ©ni ! » Job pensait donc que la volontĂ© du Seigneur Ă©tait sa richesse, la richesse de son Ăąme, et il ne s’affligeait point de perdre pendant la vie ce qu’il faut nĂ©cessairement perdre Ă  la mort. Quant aux Ăąmes plus faibles, qui, sans prĂ©fĂ©rer ces biens terrestres au Christ, avaient pour eux quelque attachement profane, elles ont senti dans la douleur de les perdre le pĂ©chĂ© de les avoir aimĂ©s. Suivant la parole de l’ApĂŽtre, que je rappelais tout Ă  l’heure, elles ont d’autant plus souffert qu’elles avaient donnĂ© plus de prise Ă  la douleur en s’embarrassant dans ses voies. AprĂšs avoir si longtemps fermĂ© l’oreille aux leçons de la parole divine, il Ă©tait bon qu’elles fussent rendues attentives Ă  celles de l’expĂ©rience; car lorsque l’ApĂŽtre a dit: « Ceux qui veulent devenir « riches tombent dans la tentation, etc. », ce qu’il blĂąme dans les richesses, ce n’est pas de les possĂ©der, mais de les convoiter; aussi donne-t-il ailleurs des rĂšgles pour leur usage: « Recommandez », dit-il Ă  TimothĂ©e, « aux riches de ce monde de n’ĂȘtre point orgueilleux, de ne mettre point leur confiance dans les richesses incertaines et pĂ©rissables, mais dans le Dieu vivant qui nous fournit avec abondance tout ce qui est nĂ©cessaire Ă  la vie; ordonnez-leur d’ĂȘtre charitables et bienfaisants, de se rendre riches en bonnes oeuvres, « de donner l’aumĂŽne de bon coeur, de faire « part de leurs biens, de se faire un trĂ©sor et un fondement solide pour l’avenir, afin d'arriver Ă  la vĂ©ritable vie 1 ». Ceux qui faisaient un tel usage de leurs biens ont Ă©tĂ© consolĂ©s de pertes lĂ©gĂšres par de grands bĂ©nĂ©fices, et ils ont tirĂ© plus de satisfaction des biens qu’ils ont mis en sĂ»retĂ©, en les employant en aumĂŽnes, qu’ils n’ont ressenti de tristesse de ceux qu’ils ont perdus en voulant les retenir par avarice. Tout ce qu’ils n’ont pas eu la force d’enlever Ă  la terre, la terre le leur a ravi pour jamais.

Il en est tout autrement de ceux qui ont Ă©coutĂ© ce commandement de leur Seigneur: «Ne vous faites point des trĂ©sors dans la terre, oĂč la rouille et les vers les dĂ©vorent, et oĂč les voleurs les dĂ©terrent et les dĂ©robent; mais faites-vous des trĂ©sors dans le ciel, oĂč les voleurs ne peuvent les dĂ©rober, ni la rouille et les vers les corrompre; car, oĂč est votre trĂ©sor, lĂ  est aussi votre cƓur 2 ». Ceux qui ont Ă©coutĂ© cette voix ont Ă©prouvĂ©, dans les jours d’affliction, combien ils ont Ă©tĂ© sages de ne point mĂ©priser le conseil d’un maĂźtre si vĂ©ridique et d’un gardien si puissant et si fidĂšle de leur trĂ©sor. Si plusieurs se sont applaudis d’avoir cachĂ© leurs richesses en des lieux que le hasard a prĂ©servĂ©s pour un jour des atteintes de l’ennemi, quelle joie plus solide et plus sĂ»re d’elle-mĂȘme ont dĂ» Ă©prouver ceux qui, fidĂšles Ă  l’avertissement de leur Dieu, ont cherchĂ© un asile Ă  jamais inviolable Ă  toutes les atteintes !

C’est ainsi que notre cher Paulin, Ă©vĂȘque de Noie, de trĂšs-riche qu’il Ă©tait, devenu volontairement trĂšs-pauvre, et d’autant plus opulent en saintetĂ©, quand il fut fait prisonnier des barbares, Ă  la prise de Nole, adressait en son coeur (c’est lui-mĂȘme qui nous l’a confiĂ©) cette priĂšre Ă  Dieu.: « Seigneur, ne permettez pas que je sois torturĂ© pour de l’or et de l’argent; car oĂč sont toutes mes richesses, vous le savez ». Elles Ă©taient, en effet, aux lieux oĂč nous recommande de les recueillir et de thĂ©sauriser le ProphĂšte qui avait prĂ©dit au monde toutes ces calamitĂ©s. Ainsi, ceux qui avaient obĂ©i Ă  leur Seigneur et thĂ©saurisĂ© suivant ses conseils, n’ont pas mĂȘme perdu leurs richesses terrestres dans cette invasion des barbares; et pour ceux qui ont eu Ă  se repentir de leur dĂ©sobĂ©issance, ils ont appris le vĂ©ritable usage de ces biens, non par une sagesse qui ait prĂ©venu leur perte, mais par l’expĂ©rience qui l’a suivie.

Mais, dit-on, parmi les bons, il s’en est trouvĂ© plusieurs, mĂȘme chrĂ©tiens, qu’on a mis Ă  la torture pour leur faire livrer leurs biens. Je rĂ©ponds que le bien qui les rendait bons, ils n’ont pu ni le livrer, ni le perdre. S’ils ont prĂ©fĂ©rĂ© supporter les tourments que de livrer ces richesses, tristes gages d’iniquitĂ©, je dis qu’ils n’étaient pas vraiment bons. Ils avaient donc besoin d’ĂȘtre avertis par les souffrances que l’amour de l’or leur a fait subir, de celles que l’amour du Christ doit nous faire surmonter, afin d’apprendre ainsi Ă  aimer celui qui enrichit d’une fĂ©licitĂ© Ă©ternelle les fidĂšles qui souffrent pour lui, de prĂ©fĂ©rence Ă  l’or et Ă  l’argent, biens misĂ©rables qui ne sont pas dignes qu’on souffre pour eux, soit qu’on les conserve par un mensonge, soit qu’on les perde en avouant la vĂ©ritĂ©. Au surplus, nul dans les tortures n’a perdu le Christ en le confessant; nul n’a conservĂ© sa fortune qu’en la niant. Aussi, je dirai que les tourments leur Ă©taient peut-ĂȘtre plus utiles, en leur apprenant Ă  aimer un bien qui ne se corrompt pas, que ces biens temporels, dont l’amour ne servait qu’à tourmenter leurs possesseurs d’agitations sans fruit. Mais, dit-on encore, quelques-uns, qui n’avaient aucun trĂ©sor Ă  livrer, n’ont pas laissĂ© d’ĂȘtre mis Ă  la torture, parce qu’on ne les en croyait pas sur parole. Je rĂ©ponds que, s’ils n’avaient rien, ils dĂ©siraient peut-ĂȘtre avoir; ils n’étaient point saintement pauvres dans leur volontĂ©; il a donc fallu leur montrer que ce ne sont point les richesses, mais la passion d’en avoir, qui rendent dignes de pareils chĂątiments. En est-il maintenant qui, ayant embrassĂ© une vie meilleure, ne possĂ©dant ni or ni argent cachĂ©s, aient Ă©tĂ© torturĂ©s Ă  cause des trĂ©sors qu’on leur supposait? Je n’en sais rien, mais en serait-il ainsi, je dirais encore que celui qui, au milieu des tourments, confessait la pauvretĂ© sainte, celui-lĂ , certes, confessait JĂ©sus-Christ. Or, tin confesseur de la pauvretĂ© sainte a bien pu ĂȘtre mĂ©connu par les barbares, mais il n’a pu souffrir sans recevoir du ciel le prix de sa vertu.

J’entends dire que plusieurs chrĂ©tiens ont eu Ă  subir une longue famine. Mais c’est encore une Ă©preuve que les vrais fidĂšles ont tournĂ©e Ă  leur avantage en la souffrant pieusement. Pour ceux, en effet, que la faim a tuĂ©s, elle les a dĂ©livrĂ©s des maux de la vie, comme aurait pu faire une maladie; pour ceux qu’elle n’a pas tuĂ©s, elle leur a appris Ă  mener une vie plus sobre et Ă  faire des jeĂ»nes plus longs.

CHAPITRE XI. S’IL IMPORTE QUE LA VIE TEMPORELLE DURE UN PEU PLUS OU UN PEU MOINS.

On ajoute: Plusieurs chrĂ©tiens ont Ă©tĂ© massacrĂ©s, plusieurs ont Ă©tĂ© emportĂ©s par divers genres de morts affreuses. Si c’est lĂ  un malheur, il est commun Ă  tous les hommes; du moins, suis-je assurĂ© qu’il n’est mort personne qui ne dĂ»t mourir un jour. Or, la mort Ă©gale la plus longue vie Ă  la plus courte: car, ce qui n’est plus n’est ni pire, ni meilleur, ni plus court, ni plus long. Et qu’importe le genre de mort, puisqu’on ne meurt pas deux fois? Puisqu’il n’est point de mortel que le cours des choses de ce monde ne menace d’un nombre infini de morts, je demande si, dans l’incertitude oĂč l’on est de celle qu’il faudra endurer, il ne vaut pas mieux en souffrir une seule et mourir que de vivre en les craignant toutes. Je sais que notre lĂąchetĂ© prĂ©fĂšre vivre sous la crainte de tant de morts que de mourir une fois pour n’en plus redouter aucune; mais autre chose est l’aveugle horreur de notre chair infirme et la conviction Ă©clairĂ©e de notre raison. Il n’y a pas de mauvaise mort aprĂšs une bonne vie; ce qui rend la mort mauvaise, c’est l’évĂ©nement qui la suit. Ainsi donc qu’une crĂ©ature faite pour la mort vienne Ă  mourir, il ne faut pas s’en mettre en peine; mais oĂč va-t-elle aprĂšs la mort? VoilĂ  la question. Or, puisque les chrĂ©tiens savent que la mort du -bon pauvre de I’Evangile, au milieu des chiens qui lĂ©chaient ses plaies, est meilleure que celle du mauvais riche dans la pourpre, je demande en quoi ces horribles trĂ©pas ont pu nuire Ă  ceux qui sont morts, s’ils avaient bien vĂ©cu?

CHAPITRE XlI. LE DÉFAUT DE SÉPULTURE NE CAUSE AUX CHRÉTIENS AUCUN DOMMAGE.

Je sais que dans cet Ă©pouvantable entassement de cadavres plusieurs chrĂ©tiens n’ont pu ĂȘtre ensevelis. Eh bien! est-ce un si grand sujet de crainte pour des hommes de foi, qui ont appris de l’Evangile que la dent des bĂȘtes fĂ©roces n’empĂȘchera pas la rĂ©surrection des corps, et qu’il n’y a pas un seul cheveu de leur tĂȘte qui doive pĂ©rir? Si les traitements que l’ennemi fait subir Ă  nos cadavres pouvaient faire obstacle Ă  la vie future, la vĂ©ritĂ© nous dirait-elle : «Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et ne peuvent tuer l’ñme?» A moins qu’il ne se rencontre un homme assez insensĂ© pour prĂ©tendre que si les meurtriers du corps ne sont point Ă  redouter avant la mort, ils deviennent redoutables aprĂšs la mort, en ce qu’ils peuvent priver le corps de sĂ©pulture. A ce compte, elle serait fausse cette parole du Christ : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps et ne peuvent rien faire de plus contre vous »; car il resterait Ă  sĂ©vir contre nos cadavres. Mais loin de nous de soupçonner de mensonge la parole de vĂ©ritĂ©! S’il est dit, en effet, que les meurtriers font quelque chose lorsqu’ils tuent, c’est que le corps ressent le coup dont il est frappĂ©; une fois mort, il n’y a plus rien Ă  faire contre lui, parce qu’il a perdu tout sentiment. Il est donc vrai que la terre n’a pas recouvert le corps d’un grand nombre de chrĂ©tiens; mais aucune puissance n’a pu leur ravir le ciel, ni cette terre elle-mĂȘme que remplit de sa prĂ©sence le maĂźtre de la crĂ©ation et de la rĂ©surrection des hommes. On m’opposera cette parole du Psalmiste: « Ils ont exposĂ© les corps morts de vos serviteurs pour servir de nourriture aux oiseaux du ciel et les chairs de vos saints pour ĂȘtre la proie des bĂȘtes de la terre. Ils ont rĂ©pandu leur sang comme l’eau autour de JĂ©rusalem, et il n’y avait personne qui leur donnĂąt la sĂ©pulture ». Mais le ProphĂšte a plutĂŽt pour but de faire ressortir la cruautĂ© des meurtriers que les souffrances des victimes. Ce tableau de la mort paraĂźt horrible aux yeux des hommes; « mais elle est prĂ©cieuse aux yeux du Seigneur, la mort des saints 5». Ainsi donc, toute cette pompe des funĂ©railles, sĂ©pulture choisie, cortĂ©ge funĂšbre, ce sont lĂ  des consolations pour les vivants, mais non un soulagement vĂ©ritable pour les morts. Autrement, si une riche sĂ©pulture Ă©tait de quelque secours aux impurs, il faudrait croire que c’est un obstacle Ă  la gloire du juste d’ĂȘtre enseveli simplement ou de ne pas l’ĂȘtre du tout. Certes, cette multitude de serviteurs qui suivait le corps du riche voluptueux de l’Evangile composait aux yeux des hommes une pompe magnifique, mais elles furent bien autrement Ă©clatantes aux yeux de Dieu les funĂ©railles de ce pauvre couvert d’ulcĂšres que les anges portĂšrent, non dans un tombeau de marbre, mais dans le sein d’Abraham.

Je vois sourire les adversaires contre qui j’ai entrepris de dĂ©fendre la CitĂ© de Dieu. Et cependant leurs philosophes ont souvent marquĂ© du mĂ©pris pour les soins de la sĂ©pulture. Plus d’une fois aussi, des armĂ©es entiĂšres, dĂ©cidĂ©es Ă  mourir pour leur patrie terrestre, se sont mises peu en peine de ce que deviendraient leurs corps et Ă  quelles bĂȘtes ils serviraient de pĂąture. C’est ce qui fait applaudir ce vers d’un poĂšte : « Le ciel couvre celui qui n’a point de tombeau ».

Pourquoi donc tirer un sujet d’insulte contre les chrĂ©tiens de ces corps non ensevelis? N’a-t-il pas Ă©tĂ© promis aux fidĂšles que tous leurs membres et leur propre chair sortiront un jour de la terre et du plus profond abĂźme des Ă©lĂ©ments, pour leur ĂȘtre rendus dans leur premiĂšre intĂ©gritĂ©?

CHAPITRE XIII. POURQUOI IL FAUT ENSEVELIR LES CORPS DES FIDÈLES.

Toutefois il ne faut pas nĂ©gliger et abandonne-r la dĂ©pouille des morts, surtout les corps des justes et des fidĂšles qui ont servi d’instrument et d’organe au Saint-Esprit pour toutes sortes de bonnes oeuvres. Si la robe d’un pĂšre ou son anneau ou telle autre chose semblable sont d’autant plus prĂ©cieux Ă  ses enfants que leur affection est plus grande, Ă  plus forte raison devons-nous prendre soin du corps de ceux que nous aimons, car le corps est uni Ă  l’homme d’une façon plus Ă©troite et plus intime qu’aucun vĂȘtement; ce n’est point un secours ou un ornement Ă©tranger, c’est un Ă©lĂ©ment de notre nature. Aussi voyons-nous qu’on a rendu aux justes des premiers temps ces suprĂȘmes devoirs de piĂ©tĂ©, qu’on a cĂ©lĂ©brĂ© leurs funĂ©railles et pourvu Ă  leur sĂ©pulture, et qu’eux-mĂȘmes durant leur vie ont donnĂ© des ordres Ă  leurs enfants pour faire ensevelir ou transfĂ©rer leurs dĂ©pouilles. Je citerai Tobie qui s’est rendu agrĂ©able Ă  Dieu, au tĂ©moignage de l’ange, en faisant ensevelir les morts. Notre-Seigneur lui-mĂȘme, qui devait ressusciter au troisiĂšme jour, approuve hautement et veut qu’on loue l’action de cette sainte femme qui rĂ©pand sur lui un parfum prĂ©cieux, comme pour l’ensevelir par avance. L’Evangile parle aussi avec Ă©loge de ces fidĂšles qui reçurent le corps de JĂ©sus Ă  la descente de la croix, le couvrirent d’un linceul et le dĂ©posĂšrent avec respect dans un tombeau. Ce qu’il faut conclure de tous ces exemples, ce n’est pas que le corps garde aprĂšs la mort aucun sentiment, mais c’est que la providence de Dieu s’étend jusque sur les restes des morts, et que ces devoirs de piĂ©tĂ© lui sont agrĂ©ables comme tĂ©moignages de foi dans la rĂ©surrection. Nous en pouvons tirer aussi cet enseignement salutaire, que si les soins pieux donnĂ©s Ă  la dĂ©pouille inanimĂ©e de nos frĂšres ne sont point perdus devant Dieu, l’aumĂŽne qui soulage des hommes pleins de vie doit nous crĂ©er des droits bien autrement puissants Ă  la rĂ©munĂ©ration cĂ©leste. Il y a encore sous ces ordres que les saints patriarches donnaient Ă  leurs enfants pour la sĂ©pulture ou la translation de leurs derniers restes, des choses mystĂ©rieuses qu’il faut entendre dans un sens prophĂ©tique; mais ce n’est pas ici le lieu de les approfondir, et nous en avons assez dit sur cette matiĂšre. Si donc la privation soudaine des choses les plus nĂ©cessaires Ă  la vie, comme la nourriture et le vĂȘtement, ne triomphe pas de la patience des hommes de bien, et, loin d’ébranler leur piĂ©tĂ©, ne sert qu’à l’éprouver et Ă  la rendre plus fĂ©conde, pouvons-nous croire que l’absence des honneurs funĂšbres soit capable de troubler le repos des saints dans l’invisible sĂ©jour de l’éternitĂ©? Concluons que si les derniers devoirs n’ont pas Ă©tĂ© rendus aux chrĂ©tiens lors du dĂ©sastre de Rome ou Ă  la prise d’autres villes, ni les vivants n’ont commis un crime, puisqu’ils n’ont rien pu faire, ni les morts n’ont Ă©prouvĂ© une peine, puisqu’ils n’ont rien pu sentir.

CHAPITRE XIV. LES CONSOLATIONS DIVINES N’ONT JAMAIS MANQUÉ AUX SAINTS DANS LA CAPTIVITÉ.

On se plaint que des chrĂ©tiens aient Ă©tĂ© emmenĂ©s captifs. Affreux malheur, en effet, si les barbares avaient pu les emmener quelque part oĂč ils n’eussent point trouvĂ© leur Dieu ! Ouvrez les saintes Ecritures, vous y apprendrez comment on se console dans de pareilles extrĂ©mitĂ©s. Les trois enfants de Babylone furent captifs; Daniel le fut aussi, et comme lui d’autres prophĂštes; le divin consolateur leur a-t-il jamais fait dĂ©faut? Comment eut-il abandonnĂ© ses fidĂšles tombĂ©s sous la domination des hommes, celui qui n’abandonne pas le ProphĂšte jusque dans les entrailles de la baleine? Nos adversaires aiment mieux rire de ce miracle que d’y ajouter foi; et cependant ils croient sur le tĂ©moignage de leurs auteurs qu’Arion de MĂ©thymne, le cĂ©lĂšbre joueur de lyre, jetĂ© de son vaisseau dans la mer, fut reçu et portĂ© au rivage sur le dos d’un dauphin. Mais, diront-ils, l’histoire de Jonas est plus incroyable. Soit, elle est plus incroyable, parce qu’elle est plus merveilleuse, et elle est plus merveilleuse, parce qu’elle trahit un bras plus puissant.

CHAPITRE XV. LA PIÉTÉ DE RÉGULUS, SOUFFRANT VOLONTAIREMENT LA CAPTIVITÉ POUR TENIR SA PAROLE ENVERS LES DIEUX, NE LE PRÉSERVA PAS DE LA MORT.

Les paĂŻens ont parmi leurs hommes illustres un exemple fameux de captivitĂ© volontairement subie par esprit de religion. Marcus Attilius RĂ©gulus, gĂ©nĂ©ral romain, avait Ă©tĂ© pris par les Carthaginois. Ceux-ci, tenant moins Ă  conserver leurs prisonniers qu’à recouvrer ceux qui leur avaient Ă©tĂ© faits par les Romains, envoyĂšrent RĂ©gulus Ă  Rome avec leurs ambassadeurs, aprĂšs qu’il se fut engagĂ© par serment Ă  revenir Ă  Carthage, s’il n’obtenait pas ce qu’ils dĂ©siraient. Il part, et convaincu que l’échange des captifs n’était pas avantageux Ă  la rĂ©publique, il en dissuade le sĂ©nat; puis, sans y ĂȘtre contraint autrement que par sa parole, il reprend volontairement le chemin de sa prison. LĂ , les Carthaginois lui rĂ©servaient d’affreux supplices et la mort. On l’enferma dans un coffre de bois garni de pointes aigĂŒes, de sorte qu’il Ă©tait obligĂ© de se tenir debout, ou, s’il se penchait, de souffrir des douleurs atroces ; ce fut ainsi qu’ils le tuĂšrent en le privant de tout sommeil. Certes, voilĂ  une vertu admirable et qui a su se montrer plus grande que la plus grande infortune! Et cependant quels dieux avait pris Ă  tĂ©moin RĂ©gulus, sinon ces mĂȘmes dieux dont on s’imagine que le culte aboli est la cause de tous les malheurs du monde? Si ces dieux qu’on servait pour ĂȘtre heureux en cette vie ont voulu ou permis le supplice d’un si religieux observateur de son serment, que pouvait faire de plus leur colĂšre contre un parjure? Mais je veux tirer de mon raisonnement une double conclusion nous avons-vu que RĂ©gulus porta le respect pour les dieux jusqu’à croire qu’un serment ne lui permettait pas de rester dans sa patrie, ni de se rĂ©fugier ailleurs, mais lui faisait une loi de retourner chez ses plus cruels ennemis. Or, s’il croyait qu’une telle conduite lui fĂ»t avantageuse pour la vie prĂ©sente, il Ă©tait Ă©videmment dans l’illusion, puisqu’il n’en recueillit qu’une affreuse mort. VoilĂ  donc un homme dĂ©vouĂ© au culte des dieux qui est vaincu et fait prisonnier; le voilĂ  qui, pour ne pas violer un serment prĂȘtĂ© en leur nom, pĂ©rit dans le plus affreux et le plus inouĂŻ des supplices! Preuve certaine que le culte des dieux ne sert de rien pour le bonheur temporel. Si vous dites maintenant qu’il nous donne aprĂšs la vie la fĂ©licitĂ© pour rĂ©compense, je vous demanderai alors pourquoi vous calomniez le christianisme, pourquoi vous prĂ©tendez que le dĂ©sastre de Rome vient de ce qu’elle a dĂ©sertĂ© les autels de ses dieux, puisque, malgrĂ© le culte le plus assidu, elle aurait pu ĂȘtre aussi malheureuse que le fut RĂ©gulus? Il ne resterait plus qu’à pousser l’aveuglement et la dĂ©mence jusqu’à prĂ©tendre que si un individu a pu, quoique fidĂšle au culte des dieux, ĂȘtre accablĂ© par l’infortune, il n’en saurait ĂȘtre de mĂȘme d’une citĂ© tout entiĂšre, la puissance des dieux Ă©tant moins faite pour se dĂ©ployer sur un individu que sur un grand nombre. Comme si la multitude ne se composait pas d’individus!

Dira-t-on que RĂ©gulus, au milieu de sa captivitĂ© et de ses tourments, a pu trouver le bonheur dans le sentiment de sa vertu? Que l’on se mette alors Ă  la recherche de cette vertu vĂ©ritable qui seule peut rendre un Etat heureux. Car le bonheur d’un Etat et celui d’un individu viennent de la mĂȘme source, un Etat n’étant qu’un assemblage d’individus vivant dans un certain accord. Au surplus, je ne discute pas encore la vertu de RĂ©gulus; qu’il me suffise, par l’exemple mĂ©morable d’un homme qui aime mieux renoncer Ă  la vie que d’offenser les dieux, d’avoir forcĂ© mes adversaires de convenir que la conservation des biens corporels et de tous les avantages extĂ©rieurs de la vie n’est pas le vĂ©ritable objet de la religion. Mais que peut-on attendre d’esprits aveuglĂ©s qui se glorifient d’un semblable citoyen et qui craignent d’avoir un Etat qui lui ressemble? S’ils ne le craignent pas, qu’ils avouent donc que le malheur de RĂ©gulus a pu arriver Ă  une ville aussi fidĂšle que lui au culte des dieux, et qu’ils cessent de calomnier le christianisme. Mais puisque nous avons soulevĂ© ces questions au sujet des chrĂ©tiens emmenĂ©s en captivitĂ©, je dirai Ă  ces hommes qui sans pudeur et sans prudence prodiguent l’insulte Ă  notre sainte religion: Que l’exemple de RĂ©gulus vous confonde ! Car si ce n’est point une chose honteuse Ă  vos dieux qu’un de leurs plus fervents admirateurs, pour garder la foi du serment, ait dĂ» renoncer Ă  sa patrie terrestre, sans espoir d’en trouver une autre, et mourir lentement dans les tortures d’un supplice inouĂŻ, de quel droit viendrait-on tourner Ă  la honte du nom chrĂ©tien la captivitĂ© de nos fidĂšles, qui, l’oeil fixĂ© sur la cĂ©leste patrie, se savent Ă©trangers jusque dans leurs propres foyers.

CHAPITRE XVI. LE VIOL SUBI PAR LES VIERGES CHRÉTIENNES DANS LA CAPTIVITÉ, SANS QUE LEUR VOLONTÉ Y FUT POUR RIEN, A-T-IL PU SOUILLER LA VERTU DE LEUR ÂME?

On s’imagine couvrir les chrĂ©tiens de honte, quand pour rendre plus horrible le tableau de leur captivitĂ©, on nous montre les barbares violant les femmes; les filles et mĂȘme les vierges consacrĂ©es Ă  Dieu 3. Mais ni la foi, ni la piĂ©tĂ©, ni la chastetĂ©, comme vertu, ne sont ici le moins du monde intĂ©ressĂ©es; le seul embarras que nous Ă©prouvions, c’est de mettre d’accord avec la raison ce sentiment qu’on nomme pudeur. Aussi, ce que nous dirons sur ce sujet aura moins pour but de rĂ©pondre Ă  nos adversaires que de consoler des cƓurs amis. Posons d’abord ce principe inĂ©branlable que la vertu qui fait la bonne vie a pour siĂ©ge l’ñme, d’oĂč elle commande aux organes corporels, et que le corps tire sa saintetĂ© du secours qu’il prĂȘte Ă  une volontĂ© sainte. Tant que cette volontĂ© ne faiblit pas, tout ce qui arrive au corps parle fait d’une volontĂ© Ă©trangĂšre, sans qu’on puisse l’éviter autrement que par un pĂ©chĂ©, tout cela n’altĂšre en rien notre innocence. Mais, dira-t-on, outre les traitements douloureux que peut souffrir le corps, il est des violences d’une autre nature, celles que le libertinage fait accomplir. Si une chastetĂ© ferme et sĂ»re d’elle-mĂȘme en sort triomphante, la pudeur en souffre cependant, et on a lieu de craindre qu’un outrage qui ne peut ĂȘtre subi sans quelque plaisir de la chair ne se soit pas consommĂ© sans quelque adhĂ©sion de la volontĂ©.

CHAPITRE XVII. DU SUICIDE PAR CRAINTE DU CHÂTIMENT ET DU DÉSHONNEUR.

S’il est quelques-unes de ces vierges qu’un tel scrupule ait portĂ©es Ă  se donner la mort, quel homme ayant un coeur leur refuserait le pardon? Quant Ă  celles qui n’ont pas voulu se tuer, de peur de devenir criminelles en Ă©pargnant un crime Ă  leurs ravisseurs, quiconque les croira coupables ne sera-t-il pas coupable lui-mĂȘme de folle lĂ©gĂšretĂ© ? S’il n’est pas permis, en effet, de tuer un homme, mĂȘme criminel, de son autoritĂ© privĂ©e, parce qu’aucune loi n’y autorise, il s’ensuit que celui qui se tue est homicide; d’autant plus coupable en cela qu’il est d’ailleurs plus innocent du motif qui le porte Ă  s’îter la vie. Pourquoi dĂ©testons-nous le suicide de Judas? Pourquoi la VĂ©ritĂ© elle-mĂȘme a-t-elle dĂ©clarĂ© qu’en se pendant il a plutĂŽt accru qu’expiĂ© le crime de son infĂąme trahison ? C’est qu’en dĂ©sespĂ©rant de la misĂ©ricorde de Dieu, il s’est fermĂ© la voie Ă  un repentir salutaire. A combien plus forte raison faut-il donc rejeter la tentation du suicide quand on n’a aucun crime Ă  expier! En se tuant, Judas tua un coupable, et cependant il lui sera demandĂ© compte, non-seulement de la vie du Christ, mais de sa propre vie, parce qu’en se tuant Ă  cause d’un premier crime, il s’est chargĂ© d’un crime nouveau. Pourquoi donc un homme qui n’a point fait de mal Ă  autrui s’en ferait-il Ă  lui-mĂȘme? Il tuerait donc un innocent dans sa propre personne, pour empĂȘcher un coupable de consommer son dessein, et il attenterait criminellement Ă  sa vie, de peur qu’elle ne fĂ»t l’objet d’un attentat Ă©tranger !

CHAPITRE XVIII. DES VIOLENCES QUE L’IMPURETÉ D’AUTRUI PEUT FAIRE SUBIR A NOTRE CORPS, SANS QUE NOTRE VOLONTÉ Y PARTICIPE.

On allĂ©guera la crainte qu’on Ă©prouve d’ĂȘtre souillĂ© par l’impuretĂ© d’autrui. Je rĂ©ponds Si l’impuretĂ© reste le fait d’un autre que vous, elle ne vous souillera pas ; si elle vous souille, c’est qu’elle est aussi votre fait. La puretĂ© est une vertu de l’ñme ; elle a pour compagne la force qui nous rend capables de supporter les plus grands maux plutĂŽt que de consentir au mal. Or, l’homme le plus pur et le plus ferme est maĂźtre, sans doute, du consentement et du refus de sa volontĂ©, mais il ne l’est pas des accidents que sa chair peut subir; comment donc pourrait-il croire, s’il a l’esprit sain, qu’il a perdu la puretĂ© parce que son corps violemment saisi aura servi Ă  assouvir une impuretĂ© dont il n’est pas complice? Si la puretĂ© peut ĂȘtre perdue de la sorte, elle n’est plus une vertu de l’ñme ; il faut cesser de la compter au nombre des biens qui sont le principe de la bonne vie, et le ranger parmi les biens du corps, avec la vigueur, la beautĂ©, la santĂ© et tous ces avantages qui peuvent souffrir des altĂ©rations, sans que la justice et la vertu en soient aucunement altĂ©rĂ©es. Or, si la puretĂ© n’est rien de mieux que cela, pourquoi s’en mettre si fort en peine au pĂ©ril mĂȘme de la vie? Rendez-vous Ă  cette vertu de l’ñme son vrai caractĂšre, elle ne peut plus ĂȘtre dĂ©truite par la violence faite au corps. Je dirai plus s’il est vrai qu’en faisant des efforts pour ne pas cĂ©der Ă  l’attrait des concupiscences charnelles, la sainte continence sanctifie le corps lui-mĂȘme, j’en conclus que tarit que l’intention de leur rĂ©sister se maintient ferme et inĂ©branlable, le corps ne perd pas sa saintetĂ©, car la volontĂ© de s’en servir saintement persĂ©vĂšre, et, autant qu’il dĂ©pend de lui, il nous en laisse la facultĂ©.

La saintetĂ© du corps ne consiste pas Ă  prĂ©server nos membres de toute altĂ©ration et de tout contact : mille accidents peuvent occasionner de graves blessures, et souvent, pour nous sauver la vie, les chirurgiens nous font subir d’horribles opĂ©rations. Une sage-femme, soit malveillance, soit maladresse, soit pur hasard, dĂ©truit la virginitĂ© d’une jeune fille en voulant la constater, y a-t-il un esprit assez mal fait pour s’imaginer que cette jeune fille par l’altĂ©ration d’un de ses organes, ait perdu quelque chose de la puretĂ© de son corps? Ainsi donc, tant que l’ñme garde ce ferme propos qui fait la saintetĂ© du corps, la brutalitĂ© d’une convoitise Ă©trangĂšre ne saurait ĂŽter au corps le caractĂšre sacrĂ© que lui imprime une continence persĂ©vĂ©rante. Voici une femme au coeur perverti qui, trahissant les voeux contractĂ©s devant Dieu, court se livrer Ă  son amant. Direz-vous que pendant le chemin elle est encore pure de corps, aprĂšs avoir perdu la puretĂ© de l’ñme, source de l’autre puretĂ© ? Loin de nous cette erreur ! Disons plutĂŽt qu’avec une Ăąme pure, la saintetĂ© du corps ne saurait ĂȘtre altĂ©rĂ©e, alors mĂȘme que le corps subirait les derniers outrages; et pareillement, qu’une Ăąme corrompue fait perdre au corps sa saintetĂ©, alors mĂȘme qu’il n’aurait Ă©prouvĂ© aucune souillure matĂ©rielle. Concluons qu’une femme n’a rien Ă  punir en soi par une mort volontaire, quand elle a Ă©tĂ© victime passive du pĂ©chĂ© d’autrui ; Ă  plus forte raison, avant l’outrage : car alors elle se charge d’un homicide certain pour empĂȘcher un crime encore incertain.

CHAPITRE XIX. DE LUCRÈCE, QUI SE DONNA LA MORT POUR AVOIR ÉTÉ OUTRAGÉE.

Nous soutenons que lorsqu’une femme, dĂ©cidĂ©e Ă  rester chaste , est victime d’un viol sans aucun consentement de sa volontĂ©, il n’y a de coupable que l’oppresseur. Oseront-ils nous contredire, ceux contre qui nous dĂ©fendons la puretĂ© spirituelle et aussi la puretĂ© corporelle des vierges chrĂ©tiennes outragĂ©es dans leur captivitĂ©? Nous leur demanderons pourquoi la pudeur de LucrĂšce, cette noble dame de l’ancienne Rome, est en si grand honneur auprĂšs d’eux? Quand le fils de Tarquin eut assouvi sa passion infĂąme, LucrĂšce dĂ©nonça le crime Ă  son mari, Collatin, et Ă  son parent, Brutus, tous deux illustres par leur rang et par leur courage, et leur fit prĂȘter serment de la venger; puis, l’ñme brisĂ©e de douleur et ne voulant pas supporter un tel affront, elle se tua. Dirons-nous qu’elle est morte chaste ou adultĂšre ? Poser cette question c’est la rĂ©soudre. J’admire beaucoup cette parole d’un rhĂ©teur qui dĂ©clamait sur LucrĂšce : « Chose admirable !» s’écriait-il ; « ils Ă©taient deux; et un seul fut adultĂšre ! » Impossible de dire mieux et plus vrai. Ce rhĂ©teur a parfaitement distinguĂ© dans l’union des corps la diffĂ©rence des Ăąmes, l’une souillĂ©e par une passion brutale, l’autre fidĂšle Ă  la chastetĂ©, et exprimant Ă  la fois cette union toute matĂ©rielle et cette diffĂ©rence morale, il a dit excellemment: « Ils Ă©taient deux, un seul fut adultĂšre».

Mais d’oĂč vient que la vengeance est tombĂ©e plus terrible sur la tĂȘte innocente que sur la tĂȘte coupable? Car Sextus n’eut Ă  souffrir que l’exil avec son pĂšre, et LucrĂšce perdit la vie. S’il n’y a pas impudicitĂ© Ă  subir la violence, y -a-t-il justice Ă  punir la chastetĂ© ? C’est Ă  vous que j’en appelle, lois et juges de Rome ! Vous ne voulez pas que l’on puisse impunĂ©ment faire mourir un criminel, s’il n’a Ă©tĂ© condamnĂ©. Eh bien! supposons qu’on porte ce crime Ă  votre tribunal : une femme a Ă©tĂ© tuĂ©es non-seulement elle n’avait pas Ă©tĂ© condamnĂ©e, mais elle Ă©tait chaste et innocente ne punirez-vous pas sĂ©vĂšrement cet assassinat ? Or, ici, l’assassin c’est LucrĂšce. Oui, cette LucrĂšce tant cĂ©lĂ©brĂ©e a tuĂ© la chaste, l’innocente LucrĂšce, l’infortunĂ©e victime de Sextus. Prononcez maintenant. Que si vous ne le faites point, parce que la coupable s’est dĂ©robĂ©e Ă  votre sentence, pourquoi tant cĂ©lĂ©brer la meurtriĂšre d’une femme chaste et innocente ? Aussi bien ne pourriez-vous la dĂ©fendre devant les juges d’enfer, tels que vos poĂštes nous les reprĂ©sentent, puisqu’elle est parmi ces infortunĂ©s « Qui se sont donnĂ© la mont de leur propre main, et sans avoir commis aucun crime, on haine de l’existence, ont jetĂ© leurs Ăąmes au loin... » Veut-elle revenir au jour ? « Le destin s’y oppose et elle est arrĂȘtĂ©e par l’onde lugubre du marais qu’on ne traverse pas ».

Mais peut-ĂȘtre n’est-elle pas lĂ  ; peut-ĂȘtre s’est elle tuĂ©e parce qu’elle se sentait coupable; peut-ĂȘtre (car qui sait, elle exceptĂ©e, ce qui se passait en son Ăąme), touchĂ©e en secret par la voluptĂ©, a-t-elle consenti au crime, et puis, regrettant sa faute, s’est-elle tuĂ©e pour l’expier, mais, dans ce cas mĂȘme, son devoir Ă©tait, non de se tuer, mais d’offrir Ă  ses faux jeux une pĂ©nitence salutaire. Au surplus, si les choses se sont passĂ©es ainsi, si on ne peut pas dire « Ils Ă©taient deux, un seul fut adultĂšre » ; si tous deux ont commis le crime, l’un par une brutalitĂ© ouverte, l’autre par un secret consentement, il n’est pas vrai alors qu’elle ait tuĂ© une femme innocente, et ses savants dĂ©fenseurs peuvent soutenir qu’elle n’habite point cette partie des enfers rĂ©servĂ©e Ă  ces infortunĂ©s « qui, purs de tout crime, se sont « arrachĂ© la vie ». Mais il y a ici deux extrĂ©mitĂ©s inĂ©vitables : veut-on l’absoudre du crime d’homicide? on la rend coupable d’adultĂšre ; l’adultĂšre est-il Ă©cartĂ© ? il faut qu’elle soit homicide ; de sorte qu’on ne peut Ă©viter cette alternative : si elle est adultĂšre, pourquoi la cĂ©lĂ©brer? si aile est restĂ©e chaste, pourquoi s’est-elle donnĂ© la mort ?

Quant Ă  nous, pour rĂ©futer ces hommes Ă©trangers Ă  toute idĂ©e de saintetĂ© qui osent insulter les vierges chrĂ©tiennes outragĂ©es dans la captivitĂ©, qu’il nous suffise de recueillir cet Ă©loge donnĂ© Ă  l’illustre Romaine : « Ils Ă©taient deux, un seul fut adultĂšre ». On n’a pas voulu croire, tant la confiance Ă©tait grande dans la vertu de LucrĂšce, qu’elle se fĂ»t souillĂ©e par la moindre complaisance adultĂšre. Preuve certaine que, si elle s’est tuĂ©e pour avoir subi un outrage auquel elle n’avait pas consenti, ce n’est pas l’amour de la chastetĂ© qui a armĂ© son bras, mais bien la faiblesse de la honte. Oui, elle a senti la honte d’un crime commis sur elle, bien que sans elle. Elle a craint, lĂ  fiĂšre Romaine, dans sa passion pour la gloire, qu’on ne pĂ»t dire, en la voyant survivre Ă  son affront, qu’elle y avait consenti. A dĂ©faut de l’invisible secret de sa conscience, elle a voulu que sa mort fĂ»t un tĂ©moignage Ă©crasant de sa puretĂ©, persuadĂ©e que la patience serait contre elle un aveu de complicitĂ©.

Telle n’a point Ă©tĂ© la conduite des femmes chrĂ©tiennes qui ont subi la mĂȘme violence. Elles ont voulu vivre, pour ne point venger sur elles le crime d’autrui, pour ne point commettre un crime de plus, pour ne point ajouter l’homicide Ă  l’adultĂšre; c’est en elles-mĂȘmes qu’elles possĂšdent l’honneur de la chastetĂ©, dans le tĂ©moignage de leur conscience; devant Dieu, il leur suffit d’ĂȘtre assurĂ©es qu’elles ne pouvaient rien faire de plus sans mal faire, rĂ©solues avant tout Ă  ne pas s’écarter de la loi de Dieu, au risque mĂȘme de n’éviter qu’à grand’peine les soupçons blessants de l’humaine malignitĂ©.

CHAPITRE XX. LA LOI CHRÉTIENNE NE PERMET EN AUCUN CAS LA MORT VOLONTAIRE.

Ce n’est point sans raison que dans les livres saints on ne saurait trouver aucun passage oĂč Dieu nous commande ou nous permette, soit pour Ă©viter quelque mal, soit mĂȘme pour gagner la vie Ă©ternelle, de nous donner volontairement la mort. Au contraire, cela nous est interdit par le prĂ©cepte : « Tu ne tueras point ». Remarquez que la loi n’ajoute pas: «Ton prochain », ainsi qu’elle le fait quand elle dĂ©fend le faux tĂ©moignage : « Tu ne porteras point faux tĂ©moignage contre ton prochain ». Cela ne veut pas dire nĂ©anmoins que celui qui porte faux tĂ©moignage contre soi-mĂȘme soit exempt de crime; car c’est de l’amour de soi-mĂȘme que la rĂšgle de l’amour du prochain tire sa lumiĂšre, ainsi qu’il est Ă©crit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-mĂȘme ». Si donc celui qui porte faux tĂ©moignage contre soi-mĂȘme n’est pas moins coupable que s’il le portait contre son prochain, bien qu’en cette dĂ©fense il ne soit parlĂ© que du prochain et qu’il puisse paraĂźtre qu’il n’est pas dĂ©fendu d’ĂȘtre faux tĂ©moin contre soi-mĂȘme, Ă  combien plus forte raison faut-il regarder comme interdit de se donner la mort, puisque ces termes « Tu ne tueras « point », sont absolus, et que la loi n’y ajoute rien qui les limite; d’oĂč il suit que la dĂ©fense est gĂ©nĂ©rale, et que celui-lĂ  mĂȘme Ă  qui il est commandĂ© de ne pas tuer ne s’en trouve pas exceptĂ©. Aussi plusieurs cherchent-ils Ă  Ă©tendre ce prĂ©cepte jusqu’aux bĂȘtes mĂȘmes, s’imaginant qu’il n’est pas permis de les tuer . Mais que ne l’étendent-ils donc aussi aux arbres et aux plantes ? car, bien que les plantes n’aient point de sentiment, on ne laisse pas de dire qu’elles vivent, et par consĂ©quent elles peuvent mourir, et mĂȘme, quand la violence s’en mĂȘle, ĂȘtre tuĂ©es. C’est ainsi que l’ApĂŽtre, parlant des semences, dit : « Ce que tu sĂšmes ne peut vivre, s’il ne meurt auparavant » et le Psalmiste : « Il a tuĂ© leurs vignes par la grĂȘle ». Est-ce Ă  dire qu’en vertu du prĂ©cepte : « Tu ne tueras point », ce soit un crime d’arracher un arbrisseau, et serons-nous assez fous pour souscrire, en cette rencontre, aux erreurs des ManichĂ©ens ? Laissons de cĂŽtĂ© ces rĂȘveries, et lorsque nous lisons: «Tu « ne tueras point », si nous rie l’entendons pas des plantes, parce qu’elles n’ont point de sentiment, ni des bĂȘtes brutes, qu’elles volent dans l’air, nagent dans l’eau, marchent ou rampent sur terre, parce qu’elles sont privĂ©es de raison et ne forment point avec l’homme une sociĂ©tĂ©, d’oĂč il suit que par une disposition trĂšs-juste du CrĂ©ateur, leur vie et leur mort sont Ă©galement faites pour notre usage, il reste que nous entendions de l’homme seul ce prĂ©cepte: « Tu ne tueras point », c’est-Ă -dire, tu ne tueras ni un autre ni toi-mĂȘme, car celui qui se tue, tue un homme.

CHAPITRE XXI. DES MEURTRES QUI, PAR EXCEPTION, N’IMPLIQUENT POINT CRIME D’HOMICIDE.

Dieu lui-mĂȘme a fait quelques exceptions Ă  la dĂ©fense de tuer l’homme, tantĂŽt par un commandement gĂ©nĂ©ral, tantĂŽt par un ordre temporaire et personnel. En pareil cas, celui qui tue ne fait que prĂȘter son ministĂšre Ă  un ordre supĂ©rieur ; il est comme un glaive entre les mains de celui qui frappe, et par consĂ©quent il ne faut pas croire que ceux-lĂ  aient violĂ© le prĂ©cepte: « Tu ne tueras point », qui ont entrepris des guerres par l’inspiration de Dieu, ou qui, revĂȘtus du caractĂšre de la puissance publique et obĂ©issant aux lois de l’Etat, c’est-Ă -dire Ă  des lois trĂšs-justes et trĂšs-raisonnables, ont puni de mort les malfaiteurs. L’Ecriture est si loin d’accuser Abraham d’une cruautĂ© coupable pour s’ĂȘtre dĂ©terminĂ©, par pur esprit d’obĂ©issance, Ă  tuer son fils, qu’elle loue sa piĂ©tĂ© 4. Et l’on a raison de se demander si l’on peut considĂ©rer JephtĂ© comme obĂ©issant Ă  un ordre de Dieu, quand, voyant sa fille qui venait Ă  sa rencontre, il la tue pour ĂȘtre fidĂšle au voeu qu’il avait fait d’immoler le premier ĂȘtre vivant qui s’offrirait Ă  ses regards son retour aprĂšs la victoire. De mĂȘme, comment justifie-t-on Samson de s’ĂȘtre enseveli avec les ennemis sous les ruines d’un Ă©difice? en disant qu’il obĂ©issait au commandement intĂ©rieur de l’Esprit, qui se servait de lui pour faire des miracles. Ainsi donc, sauf les deux cas exceptionnels d’une loi gĂ©nĂ©rale et juste ou d’un ordre particulier de celui qui est la source de toute justice, quiconque tue un homme, soi-mĂȘme ou son prochain, est coupable d’homicide.

CHAPITRE XXII. LA MORT VOLONTAIRE N’EST JAMAIS UNE PREUVE DE GRANDEUR D’ÂME.

On peut admirer la grandeur d’ñme de ceux qui ont attentĂ© sur eux-mĂȘmes, mais, Ă  coup sĂ»r, on ne saurait louer leur sagesse. Et mĂȘme, Ă  examiner les choses de plus prĂšs et de l’oeil de la raison, est-il juste d’appeler grandeur d’ñme cette faiblesse qui rend impuissant Ă  supporter son propre mal ou les fautes d’autrui? Rien ne marque mieux une Ăąme sans Ă©nergie que de ne pouvoir se rĂ©signer Ă  l’esclavage du corps et Ă  la folie de l’opinion. Il y a plus de force Ă  endurer une vie misĂ©rable qu’à la fuir, et les lueurs douteuses de l’opinion, surtout de l’opinion vulgaire, ne doivent pas prĂ©valoir sur les pures clartĂ©s de la conscience. Certes, s’il y a quelque grandeur d’ñme Ă  se tuer, personne n’a un meilleur droit Ă  la revendiquer que ClĂ©ombrote, dont on raconte qu’ayant lu le livre oĂč Platon discute l’immortalitĂ© de l’ñme, il se prĂ©cipita du haut d’un mur pour passer de cette vie dans une autre qu’il croyait meilleure; car il n’y avait ni calamitĂ©, ni crime faussement ou justement imputĂ© dont le poids pĂ»t lui paraĂźtre insupportable; si donc il se donna la mort, s’il brisa ces liens si doux de la vie, ce fut par pure grandeur d’ñme. Eh bien ! je dis que si l’action de ClĂ©ombrote est grande, elle n’est du moins pas bonne; et j’en atteste Platon lui-mĂȘme, Platon, qui n’aurait pas manquĂ© de se donner la mort et de prescrire le suicide aux autres, si ce mĂȘme gĂ©nie qui lui rĂ©vĂ©lait l’immortalitĂ© de l’ñme, ne lui avait fait comprendre que cette action, loin d’ĂȘtre permise, doit ĂȘtre expressĂ©ment dĂ©fendue.

Mais, dit-on, plusieurs se sont tuĂ©s pour ne pas tomber en la puissance des ennemis. Je rĂ©ponds qu’il ne s’agit pas de ce qui a Ă©tĂ© fait, mais de ce qu’on doit faire. La raison est au-dessus des exemples, et les exemples eux-mĂȘmes s’accordent avec la raison, quand on sait choisir ceux qui sont le plus dignes d’ĂȘtre imitĂ©s, ceux qui viennent de la plus haute piĂ©tĂ©. Ni les Patriarches, ni les ProphĂštes, ni les ApĂŽtres ne nous ont donnĂ© l’exemple du suicide. JĂ©sus-Christ, Notre-Seigneur, qui avertit ses disciples, en cas de persĂ©cution, de fuir de ville en ville, ne pouvait-il pas leur conseiller de se donner la mort, plutĂŽt que de tomber dans les mains de leurs persĂ©cuteurs? Si donc il ne leur a donnĂ© ni le conseil, ni l’ordre de quitter la vie, lui qui leur prĂ©pare, suivant ses promesses, les demeures de l’éternitĂ© 3, il s’ensuit que les exemples invoquĂ©s par les Gentils, dans leur ignorance de Dieu, ne prouvent rien pour les adorateurs du seul Dieu vĂ©ritable.

CHAPITRE XXIII. DE L’EXEMPLE DE CATON, QUI S’EST DONNÉ LA MORT POUR N’AVOIR PU SUPPORTER LA VICTOIRE DE CÉSAR.

AprĂšs l’exemple de LucrĂšce, dont nous avons assez parlĂ© plus haut, nos adversaires ont beaucoup de peine Ă  trouver une autre autoritĂ© que celle de Caton, qui se donna la mort Ă  Utique : non qu’il soit le seul qui ait attentĂ© sur lui-mĂȘme, mais il semble que l’exemple d’un tel homme, dont les lumiĂšres et la vertu sont incontestĂ©es, justifie complĂ©tement ses imitateurs. Pour nous, que pouvons-nous dire de mieux sur l’action de Caton, sinon que ses propres amis, hommes Ă©clairĂ©s tout autant que lui, s’efforcĂšrent de l’en dissuader, ce qui prouve bien qu’ils voyaient plus de faiblesse que de force d’ñme dans cette rĂ©solution, et l’attribuaient moins Ă  un principe d’honneur qui porte Ă  Ă©viter l’infamie qu’à un sentiment de pusillanimitĂ© qui rend le malheur insupportable. Au surplus, Caton lui-mĂȘme s’est trahi par le conseil donnĂ© en mourant Ă  son fils bien-aimĂ©. Si en effet c’était une chose honteuse de vivre sous la domination de CĂ©sar, pourquoi le pĂšre conseille-t-il au fils de subir cette honte, en lui recommandant de tout espĂ©rer de la clĂ©mence du vainqueur? Pourquoi ne pas l’obliger plutĂŽt Ă  pĂ©rir avec lui? Si Torquatus a mĂ©ritĂ© des Ă©loges pour avoir fait mourir son fils, quoique vainqueur, parce qu’il avait combattu contre ses ordres, pourquoi Caton Ă©pargne-t-il son fils, comme lui vaincu, alors qu’il ne s’épargne pas lui-mĂȘme? Y avait-il plus de honte Ă  ĂȘtre vainqueur en violant la discipline, qu’à reconnaĂźtre un vainqueur en subissant l’humiliation? Ainsi donc Caton n’a point pensĂ© qu’il fĂ»t honteux de vivre sous la loi de CĂ©sar triomphant, puisque autrement il se serait servi, pour sauver l’honneur de son fils, du mĂȘme fer dont il perça sa poitrine. Mais la VĂ©ritĂ© est qu’autant il aima son fils, sur qui ses voeux et sa volontĂ© appelaient la clĂ©mence de CĂ©sar, autant il envia Ă  CĂ©sar (comme CĂ©sar l’a dit lui-mĂȘme, Ă  ce qu’on assure), la gloire de lui pardonner; et si ce ne fut pas de l’envie, disons, en termes plus doux, que ce fut de la honte.

CHAPITRE XXIV. LA VERTU DES CHRÉTIENS L’EMPORTE SUR CELLE DE RÉGULUS, SUPÉRIEURE ELLE-MÊME A CELLE DE CATON.

Nos adversaires ne veulent pas que nous prĂ©fĂ©rions Ă  Caton le saint homme Job, qui aima mieux souffrir dans sa chair les plus cruelles douleurs, que de s’en dĂ©livrer par la mort, sans parler des autres saints que l’Ecriture, ce livre Ă©minemment digne d’inspirer confiance et de faire autoritĂ©, nous montre rĂ©solus Ă  supporter la captivitĂ© et la domination des ennemis plutĂŽt que d’attenter Ă  leurs jours. Eh bien! prenons leurs propres livres, et nous y trouverons des motifs de prĂ©fĂ©rer quelqu’un Ă  Marcus Caton : c’est Marcus RĂ©gulus. Caton, en effet, n’avait jamais vaincu CĂ©sar; vaincu par lui, il dĂ©daigna de se soumettre et prĂ©fĂ©ra se donner la mort. RĂ©gulus, au contraire, avait vaincu les Carthaginois. GĂ©nĂ©ral romain, il avait remportĂ©, Ă  la gloire de Rome, une de ces victoires qui, loin de contrister les bons citoyens, arrachent des louanges Ă  l’ennemi lui-mĂȘme. Vaincu Ă  son tour, il aima mieux se rĂ©signer et rester captif que s’affranchir et devenir meurtrier de lui-mĂȘme. InĂ©branlable dans sa patience Ă  subir le joug de Carthage, et dans sa fidĂ©litĂ© Ă  aimer Rome, il ne consentit pas plus Ă  dĂ©rober son corps vaincu aux ennemis, qu’à sa patrie son coeur invincible. S’il ne se donna pas la mort, ce ne fut point par amour pour la vie. La preuve, c’est que pour garder la foi de son serment, il n’hĂ©sita point Ă  retourner Ă  Carthage, plus irritĂ©e contre lui de son discours au sĂ©nat romain que de ses victoires. Si donc un homme qui tenait si peu Ă  la vie a mieux aimĂ© pĂ©rir dans les plus cruels tourments que se donner la mort, il fallait donc que le suicide fĂ»t Ă  ses yeux un trĂšs-grand crime. Or, parmi les citoyens de Rome les plus vertueux et les plus dignes d’admiration, en peut-on citer un seul qui soit supĂ©rieur Ă  RĂ©gulus? Ni la prospĂ©ritĂ© ne put le corrompre, puisqu’aprĂšs de si grandes victoires il resta pauvre ; ni l’adversitĂ© ne put le briser, puisqu’en face de si terribles supplices il accourut intrĂ©pide. Ainsi donc, ces courageux et illustres personnages, mais qui n’ont aprĂšs tout servi que leur patrie terrestre, ces religieux observateurs de la foi jurĂ©e, mais qui n’attestaient que de faux dieux, ces hommes qui pouvaient, au nom de la coutume et du droit de la guerre, frapper leurs ennemis vaincus, n’ont pas voulu, mĂȘme vaincus par leurs ennemis, se frapper de leur propre. main; sans craindre la mort, ils ont prĂ©fĂ©rĂ©-subir la domination du vainqueur que s’y soustraire par le suicide. Quelle leçon pour les chrĂ©tiens, adorateurs du vrai Dieu et amants de la cĂ©leste patrie ! avec quelle Ă©nergie ne doivent-ils pas repousser l’idĂ©e du suicide, quand la Providence divine, pour les Ă©prouver ou les chĂątier, les soumet pour un temps au joug ennemi t Qu’ils rie craignent point, dans cette humiliation passagĂšre, d’ĂȘtre abandonnĂ©s par celui qui a voulu naĂźtre humble, bien qu’il s’appelle le TrĂšs-Haut; et qu’ils se souviennent enfin qu’il n’y a plus pour eux de discipline militaire, ni de droit de la guerre qui les autorise ou leur commande la mort du vaincu. Si donc un vrai chrĂ©tien ne doit pas frapper mĂȘme un ennemi qui a attentĂ© ou qui est sur le point d’attenter contre lui, quelle peut donc ĂȘtre la source de cette dĂ©testable erreur que l’homme peut se tuer, soit parce qu’on a pĂ©chĂ©, soit de peur qu’on ne pĂšche Ă  son dĂ©triment?

CHAPITRE XXV. IL NE FAUT POINT ÉVITER UN PÉCHÉ PAR UN AUTRE.

Mais il est Ă  craindre, dit-on, que soumis Ă  un outrage brutal, le corps n’entraĂźne l’ñme, par le vif aiguillon de la voluptĂ©, Ă  donner au pĂ©chĂ© un coupable contentement; et dĂšs lors, le chrĂ©tien doit se tuer, non pour Ă©viter le pĂ©chĂ© Ă  autrui, niais pour s’en prĂ©server lui-mĂȘme. Je rĂ©ponds que celui-lĂ  ne laissera point son Ăąme cĂ©der Ă  l’excitation d’une sensualitĂ© Ă©trangĂšre qui vit soumis Ă  Dieu et Ă  la divine sagesse, et non Ă  la concupiscence de la chair. De plus, s’il est vrai et Ă©vident que c’est un crime dĂ©testable et digne de la damnation de se donner la mort, y a-t-il un homme assez insensĂ© pour parler de la sorte: PĂ©chons maintenant, de crainte que nous ne venions Ă  pĂ©cher plus tard. Soyons homicides, de crainte d’ĂȘtre plus tard adultĂšres. Quoi donc! si l’iniquitĂ© est si grande qu’il n’y ait plus-Ă  choisir entre le crime et l’innocence, mais Ă  opter entre deux crimes, ne vaut-il pas mieux prĂ©fĂ©rer un adultĂšre incertain et Ă  venir Ă  un homicide actuel et certain; et le pĂ©chĂ©, qui peut ĂȘtre expiĂ© par la pĂ©nitence n’est-il point prĂ©fĂ©rable Ă  celui qui ne laisse aucune place au repentir? Ceci soit dit pour ces fidĂšles qui se croient obligĂ©s Ă  se donner la mort, non pour Ă©pargner un crime Ă  leur prochain, mais de peur que la brutalitĂ© qu’ils subissent n’arrache Ă  leur volontĂ© un consentement criminel. Mais loin de moi, loin de toute Ăąme chrĂ©tienne, qui, ayant mis sa confiance en Dieu, y trouve son appui, loin de nous tous cette crainte de cĂ©der Ă  l’attrait honteux de la voluptĂ© de la chair! Et si cet esprit de rĂ©volte sensuelle, qui reste attachĂ© Ă  nos membres, mĂȘme aux approches de la mort, agit comme par sa loi propre en dehors de la loi de notre volontĂ©, peut-il y avoir faute, quand la volontĂ© refuse, puisqu’il n’y en a pas, quand elle est suspendue par le sommeil?

CHAPITRE XXVI. IL N’EST POINT PERMIS DE SUIVRE L’EXEMPLE DES SAINTS EN CERTAINS CAS OU LA FOI NOUS ASSURE QU’ILS ONT AGI PAR DES MOTIFS PARTICULIERS.

On objecte l’exemple de plusieurs saintes femmes qui, au temps de la persĂ©cution, pour soustraire leur pudeur Ă  une brutale violence, se prĂ©cipitĂšrent dans un fleuve oĂč elles devaient infailliblement ĂȘtre entraĂźnĂ©es et pĂ©rir. L’Eglise catholique, dit-on, cĂ©lĂšbre leur martyre avec une solennelle vĂ©nĂ©ration. Ici je dois me dĂ©fendre tout jugement tĂ©mĂ©raire. L’Eglise a-t-elle obĂ©i Ă  une inspiration divine, manifestĂ©e par des signes certains, en honorant ainsi la mĂ©moire de ces saintes femmes ? Je l’ignore; mais cela peut ĂȘtre. Qui dira si ces vertueuses femmes, loin d’agir humainement, n’ont pas Ă©tĂ© divinement inspirĂ©es, et si, loin d’ĂȘtre Ă©garĂ©es par le dĂ©lire, elles n’ont pas exĂ©cutĂ© un ordre d’en haut, comme fit Samson, dont il n’est pas permis de croire qu’il ait agi autrement ? Lorsque Dieu parle et intime un commandement prĂ©cis, qui oserait faire un crime de l’obĂ©issance et accuser la piĂ©tĂ© de se montrer trop docile? Ce n’est point Ă  dire maintenant que le premier venu ait le droit d’immoler son fils Ă  Dieu, sous prĂ©texte d’imiter l’exemple d’Abraham. En effet, quand un soldat tue un homme pour obĂ©ir Ă  l’autoritĂ© lĂ©gitime, il n’est coupable d’homicide devant aucune loi civile; au contraire, s’il n’obĂ©it pas, il est coupable de dĂ©sertion et de rĂ©volte. Supposez, au contraire, qu’il eĂ»t agi de son autoritĂ© privĂ©e, il eĂ»t Ă©tĂ© responsable du sang versĂ©; de sorte que, pour une mĂȘme action, ce soldat est justement puni, soit quand il la fait sans ordre, soit quand ayant ordre de la faire, il ne la fait pas. Or, si l’ordre d’un gĂ©nĂ©ral a une si grande autoritĂ©, que dire d’un commandement du CrĂ©ateur? Ainsi donc, permis Ă  celui qui sait qu’il est dĂ©fendu d’attenter sur soi-mĂȘme, de se tuer, si c’est pour obĂ©ir Ă  celui dont il n’est pas permis de mĂ©priser les ordres; mais qu’il prenne garde que l’ordre ne soit pas douteux. Nous ne pĂ©nĂ©trons, nous, dans les secrets de la conscience d’autrui que par ce qui est confiĂ© Ă  notre oreille, et nous ne prĂ©tendons pas au jugement des choses cachĂ©es : « Nul ne sait ce qui se passe dans l’homme, si ce n’est l’esprit de «l’homme qui est en lui ». Ce que nous disons, ce que nous affirmons, ce que nous approuvons en toutes maniĂšres, c’est que personne n’a le droit de se donner la mort, ni pour Ă©viter les misĂšres du temps, car il risque de tomber dans celles de l’éternitĂ©, ni Ă  cause des pĂ©chĂ©s d’autrui, car, pour Ă©viter un pĂ©chĂ© qui ne le souillait pas, il commence par se charger lui-mĂȘme d’un pĂ©chĂ© qui lui est propre, ni pour ses pĂ©chĂ©s passĂ©s, car, s’il a pĂ©chĂ©, il a d’autant plus besoin de vivre pour faire pĂ©nitence, ni enfin, par le dĂ©sir d’une vie meilleure, car il n’y a point de vie meilleure pour ceux qui sont coupables de leur mort.

CHAPITRE XXVII. SI LA MORT VOLONTAIRE EST DÉSIRABLE COMME UN REFUGE CONTRE LE PÉCHÉ.

Reste un dernier motif dont j’ai dĂ©jĂ  parlĂ©, et qui consiste Ă  fonder le droit de se donner la mort sur la crainte qu’on Ă©prouve d’ĂȘtre entraĂźnĂ© au pĂ©chĂ© par les caresses de la voluptĂ© ou par les tortures de la douleur. Admettez ce motif comme lĂ©gitime, vous serez conduits par le progrĂšs du raisonnement Ă  conseiller aux hommes de se donner la mort au moment oĂč, purifiĂ©s par l’eau rĂ©gĂ©nĂ©ratrice du baptĂȘme, ils ont reçu la rĂ©mission de tous leurs pĂ©chĂ©s. Le vrai moment, en effet, de se mettre Ă  couvert des pĂ©chĂ©s futurs, c’est quand tous les anciens sont effacĂ©s. Or, si la mort volontaire est lĂ©gitime, pourquoi ne pas choisir ce moment de prĂ©fĂ©rence? quel motif peut retenir un nouveau baptisĂ©? pourquoi exposerait-il encore son Ăąme purifiĂ©e Ă  tous les pĂ©rils de la vie, quand il lui est si facile d’y Ă©chapper, selon ce prĂ©cepte : « Celui qui aime le pĂ©ril y tombera ? » pourquoi aimer tant et de si grands pĂ©rils, ou, si on ne les aime pas, pourquoi s’y exposer en conservant une vie dont on a le droit de s’affranchir? est-il possible d’avoir le coeur assez pervers et l’esprit assez aveuglĂ© pour se crĂ©er ces deux obligations contradictoires : l’une, de se donner -la mort, de peur que la domination d’un maĂźtre ne nous fasse tomber dans le pĂ©chĂ©; l’autre, de vivre, afin de supporter une existence pleine Ă  chaque heure de tentations, de ces mĂȘmes tentations que l’on aurait Ă  craindre sous la domination d’un maĂźtre, et de mille autres qui sont insĂ©parables de notre condition mortelle? Ă  ce compte, pourquoi perdrions-nous notre temps Ă  enflammer le zĂšle des nouveaux baptisĂ©s par de vives exhortations, Ă  leur inspirer l’amour de la puretĂ© virginale, de la continence dans le veuvage, de la fidĂ©litĂ© au lit conjugal, quand nous avons Ă  leur indiquer un moyen de salut beaucoup plus sĂ»r et Ă  l’abri de tout pĂ©ril, c’est de se donner la mort aussitĂŽt aprĂšs la rĂ©mission de leurs pĂ©chĂ©s, afin de paraĂźtre ainsi plus sains et plus purs devant Dieu? Or, s’il y a quelqu’un qui s’avise de donner un pareil conseil, je ne dirai pas : Il dĂ©raisonne je dirai : Il est fou. Comment donc serait-il permis de tenir Ă  un homme le langage que voici : « Tuez-vous, de crainte que, vivant sous la domination d’un maĂźtre impudique, vous n’ajoutiez Ă  vos fautes vĂ©nielles quelque plus grand pĂ©ché», si c’est Ă©videmment un crime abominable de lui dire: « Tuez-vous, aussitĂŽt aprĂšs l’absolution de vos pĂ©chĂ©s, de crainte que vous ne veniez par la suite Ă  en commettre d’autres et de plus grands, vivant dans un monde plein de voluptĂ©s attrayantes, de cruautĂ©s furieuses, d’illusions et de terreurs ». Puisqu’un tel langage serait criminel, c’est donc aussi une chose criminelle de se tuer. On ne saurait, en effet, invoquer aucun motif qui fĂ»t plus lĂ©gitime; celui-lĂ  nĂ© l’étant pas, nul ne saurait l’ĂȘtre.

CHAPITRE XXVIII POURQUOI DIEU A PERMIS QUE LES BARBARES AIENT ATTENTÉ A LA PUDEUR DES FEMMES CHRÉTIENNES.

Ainsi donc, fidĂšles servantes tic JĂ©sus-Christ, que la vie ne vous soit point Ă  charge parce que les ennemis se sont fait un jeu de votre chastetĂ©. Vous avez une grande et solide consolation, si votre conscience vous rend ce tĂ©moignage que vous n’avez point consenti au pĂ©chĂ© qui a Ă©tĂ© permis contre vous. Demanderez-vous pourquoi il a Ă©tĂ© permis? qu’il vous suffise de savoir que la Providence, qui a créé le monde et qui le gouverne, est profonde en ses conseils; « impĂ©nĂ©trables sont « ses jugements et insondables ses voies ». Toutefois descendez au fond de votre conscience, et demandez-vous sincĂšrement si ces dons de puretĂ©, de continence, de chastetĂ© n’ont pas enflĂ© votre orgueil, si, trop charmĂ©es par les louanges des hommes, vous n’avez point enviĂ© Ă  quelques-unes de vos compagnes ces mĂȘmes vertus. Je n’accuse point, ne sachant rien, et je ne puis entendre la rĂ©ponse de votre conscience ; mais si elle est telle que je le crains, ne vous Ă©tonnez plus d’avoir perdu ce qui vous faisait espĂ©rer les empressements des hommes, et d’avoir conservĂ© ce qui Ă©chappe Ă  leurs regards. Si vous n’avez pas consenti au mal, c’est qu’un secours d’en haut est venu fortifier la grĂące divine que vous alliez perdre, et l’opprobre subi devant les hommes a remplacĂ© pour vous cette gloire humaine que vous risquiez de trop aimer. Ames timides, soyez deux fois consolĂ©es; d’un cĂŽtĂ©, une Ă©preuve, de l’autre, un chĂątiment; une Ă©preuve qui vous justifie, un chĂątiment qui vous corrige. Quant Ă  celles d’entre vous dont la conscience ne leur reproche pas de s’ĂȘtre enorgueillies de possĂ©der la puretĂ© des vierges, la continence des veuves, la chastetĂ© des Ă©pouses, qui, le coeur plein d’humilitĂ© , se sont rĂ©jouies avec crainte de possĂ©der le don de Dieu, sans porter aucune envie Ă  leurs Ă©mules en saintetĂ©, qui dĂ©daignant enfin l’estime des hommes, d’autant plus grande pour l’ordinaire que la vertu qui les obtient est plus rare, ont souhaitĂ© l’accroissement du nombre des saintes Ăąmes plutĂŽt que sa diminution qui les eĂ»t fait paraĂźtre davantage; quant Ă  celles-lĂ , qu’elles ne se plaignent pas d’avoir souffert la brutalitĂ© des barbares qu’elles n’accusent point Dieu de l’avoir permise, qu’elles ne doutent point de sa providence, qui laisse faire ce que nul ne commet impunĂ©ment. Il est en effet certains penchants mauvais qui pĂšsent secrĂštement sur l’ñme, et auxquels la justice de Dieu lĂąche les rĂȘnes Ă  un certain jour pour en rĂ©server la punition au dernier jugement. Or, qui sait si ces saintes femmes, dont la conscience est pure de tout orgueil et qui ont eu Ă  subir dans leur corps la violence des barbares, qui sait si elles ne nourrissaient pas quelque secrĂšte faiblesse, qui pouvait dĂ©gĂ©nĂ©rer en faste ou en superbe, au cas oĂč, dans le dĂ©sordre universel, cette humiliation leur eĂ»t Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e? De mĂȘme que plusieurs ont Ă©tĂ©. emportĂ©s par la mort, afin que l’esprit du mal ne pervertĂźt pas leur volontĂ©, ces femmes ont perdu l’honneur par la violence, afin que la prospĂ©ritĂ© ne pervertĂźt pas leur modestie. Ainsi donc, ni celles qui Ă©taient trop fiĂšres de leur puretĂ©, ni celles que le malheur seul a prĂ©servĂ©es de l’orgueil, n’ont perdu la chastetĂ©; seulement elles ont gagnĂ© l’humilitĂ©; celles-lĂ  ont Ă©tĂ© guĂ©ries d’un mal prĂ©sent, celles-ci prĂ©servĂ©es d’un mal Ă  venir.

Ajoutons enfin que, parmi ces victimes de la violence des barbares, plus d’une peut-ĂȘtre s’était imaginĂ©e que la continence est un bien corporel que l’on conserve tant que le corps n’est pas souillĂ©, tandis qu’elle est un bien du corps et de l’ñme tout ensemble, lequel rĂ©side dans la force de la volontĂ©, soutenue par la grĂące divine, et ne peut se perdre contre le grĂ© de son possesseur. Les voilĂ  maintenant dĂ©livrĂ©es de ce faux prĂ©jugĂ©; et quand leur conscience les assure du zĂšle dont elles ont servi Dieu, quand leur solide foi les persuade que ce Dieu ne peut abandonner qui le sert et l’invoque de tout son coeur, sachant du reste, de science certaine, combien la chastetĂ© lui est agrĂ©able, elles doivent nĂ©cessairement conclure qu’il eĂ»t jamais permis l’outrage souffert par des Ăąmes saintes, si cet outrage eĂ»t pu leur ravir le don qu’il leur a fait lui-mĂȘme et qui les lui rend aimables, la saintetĂ©.

CHAPITRE XXIX RÉPONSE QUE LES ENFANTS DU CHRIST DOIVENT FAIRE AUX INFIDÈLES, QUAND CEUX-CI LEUR REPROCHENT QUE LE CHRIST NE LES A PAS MIS A COUVERT DE LA FUREUR DES ENNEMIS.

Toute la famille du Dieu vĂ©ritable et souverain a donc un solide motif de consolation Ă©tabli sur un meilleur fondement que l’espĂ©rance de biens chancelants et pĂ©rissables; elle doit accepter sans regret la vie temporelle elle-mĂȘme, puisqu’elle s’y prĂ©pare Ă  la vie Ă©ternelle, usant des biens de ce monde sans s’y attacher, comme fait un voyageur, et subissant les maux terrestres comme une Ă©preuve ou un chĂątiment. Si on insulte Ă  sa rĂ©signation, si on vient lui dire, aux jours d’infortune: « OĂč est ton Dieu ? » qu’elle demande Ă  son tour Ă  ceux qui l’interrogent, oĂč sont leurs dieux, alors qu’ils endurent ces mĂȘmes souffrances dont la crainte est le seul principe de leur piĂ©tĂ©. Pour nous, enfants du Christ, nous rĂ©pondrons : Notre Dieu est partout prĂ©sent et tout entier partout; exempt de limites, il peut ĂȘtre prĂ©sent en restant invisible et s’absenter sans se mouvoir. Quand ce Dieu m’afflige, c’est pour Ă©prouver ma vertu ou pour chĂątier mes pĂ©chĂ©s; et en Ă©change de maux temporels, si je les souffre avec piĂ©tĂ©, il me rĂ©serve une rĂ©compense Ă©ternelle. Mais vous, dignes Ă  peine qu’on vous parle de vos dieux, qui ĂȘtes-vous en face du mien, « plus redoutable que tous les dieux; car tous les dieux des nations sont des dĂ©mons, et le « Seigneur a fait les cieux ? »

CHAPITRE XXX. CEUX QUI S’ÉLÈVENT CONTRE LA RELIGION CHRÉTIENNE NE SONT AVIDES QUE DE HONTEUSES PROSPÉRITÉS.

Si cet illustre Scipion Nasica, autrefois votre souverain Pontife, qui dans la terreur de la guerre punique fut choisi d’une voix unanime par le sĂ©nat, comme le meilleur citoyen de Rome, pour aller recevoir de Phrygie l’image de la mĂšre des dieux 3, si ce grand homme, dont vous n’oseriez affronter l’aspect, pouvait revenir Ă  la vie, c’est lui qui se chargerait de rabattre votre impudence. Car enfin, qu’est-ce qui vous pousse Ă  imputer au christianisme les maux que vous souffrez ? C’est le dĂ©sir de trouver la sĂ©curitĂ© dans le vice, et de vous livrer sans obstacle Ă  tout le dĂ©rĂ©glement de vos moeurs. Si vous souhaitez la paix et l’abondance, ce n’est pas pour en user honnĂȘtement, c’est-Ă -dire avec mesure, tempĂ©rance et piĂ©tĂ©, mais pour vous procurer, au prix de folles prodigalitĂ©s, une variĂ©tĂ© infinie de voluptĂ©s, et rĂ©pandre ainsi dans les moeurs, au milieu de la prospĂ©ritĂ© apparente, une corruption mille fois plus dĂ©sastreuse que toute la cruautĂ© des ennemis. C’est ce que craignait Scipion, votre grand pontife, et, au jugement de tout le sĂ©nat, le meilleur citoyen de Rome, quand il s’opposait Ă  la ruine de Carthage, cette rivale de l’empire romain, et combattait l’avis contraire de Caton. Il prĂ©voyait les suites d’une sĂ©curitĂ© fatale Ă  des Ăąmes Ă©nervĂ©es et voulait qu’elles fussent protĂ©gĂ©es par la crainte, comme des pupilles par un tuteur. Il voyait juste, et l’évĂ©nement prouva qu’il avait raison. Carthage une fois dĂ©truite, la rĂ©publique romaine fut dĂ©livrĂ©e sans doute d’une grande terreur; mais combien de maux naquirent successivement de cette prospĂ©ritĂ©! la concorde entre les citoyens affaiblie et dĂ©truite, bientĂŽt des sĂ©ditions sanglantes, puis, par un enchaĂźnement de causes funestes, la guerre civile avec ses massacres, ses flots de sang, ses proscriptions, ses rapines; enfin, un tel dĂ©luge de calamitĂ©s que ces Romains, qui, au temps de leur vertu, n’avaient rien Ă  redouter que de l’ennemi, eurent beaucoup plus Ă  souffrir, aprĂšs l’avoir perdue, de la main de leurs propres concitoyens. La fureur de dominer, passion plus effrĂ©nĂ©e chez le peuple romain que tous les autres vices de notre nature, ayant triomphĂ© dans un petit nombre de citoyens puissants, tout le reste, abattu et lassĂ©, se courba sous le joug.

CHAPITRE XXXI. PAR QUELS DEGRÉS S’EST ACCRUE CHEZ LES ROMAINS LA PASSION DE LA DOMINATION.

Comment, en effet, cette passion se serait-elle apaisĂ©e dans ces esprits superbes, avant que de s’élever par des honneurs incessamment renouvelĂ©s jusqu’à la puissance royale? Or, pour obtenir le renouvellement de ces honneurs, la brigue Ă©tait indispensable; et la brigue elle-mĂȘme ne pouvait prĂ©valoir que chez un peuple corrompu par l’avarice et la dĂ©bauche. Or, comment le peuple devint-il avare et dĂ©bauchĂ©? par un effet de cette prospĂ©ritĂ© dont s’alarmait si justement Scipion, quand il s’opposait avec une prĂ©voyance admirable Ă  la ruine de la plus redoutable et de la plus opulente ennemie de Rome. Il aurait voulu que la crainte servit de frein Ă  la licence, que la licence comprimĂ©e arrĂȘtĂąt l’essor de la dĂ©bauche et de l’avarice, et qu’ainsi la vertu pĂ»t croĂźtre et fleurir pour le salut de la rĂ©publique, et avec la vertu, la libertĂ©! Ce fut par le mĂȘme principe et dans un mĂȘme sentiment de patriotique prĂ©voyance que Scipion, je parle toujours de l’illustre pontife que le sĂ©nat proclama par un choix unanime le meilleur citoyen de Rome, dĂ©tourna ses collĂšgues du dessein qu’ils avaient formĂ© de construire un amphithéùtre. Dans un discours plein d’autoritĂ©, il leur persuada de ne pas souffrir que la mollesse des Grecs vĂźnt corrompre la virile austĂ©ritĂ© des antiques moeurs et souiller la vertu romaine de la contagion d’une corruption Ă©trangĂšre. Le sĂ©nat fut si touchĂ© par cette grave Ă©loquence qu’il dĂ©fendit l’usage des siĂ©ges qu’on avait coutume de porter aux reprĂ©sentations scĂ©niques. Avec quelle ardeur ce grand homme eĂ»t-il entrepris d’abolir les jeux mĂȘmes, s’il eĂ»t osĂ© rĂ©sister Ă  l’autoritĂ© de ce qu’il appelait des dieux ! car il ne savait pas que ces prĂ©tendus dieux ne sont que de mauvais dĂ©mons, ou s’il le savait, il croyait qu’on devait les apaiser plutĂŽt que de les mĂ©priser. La doctrine cĂ©leste n’avait pas encore Ă©tĂ© annoncĂ©e aux Gentils, pour purifier leur coeur par la foi, transformer en eux la nature humaine par une humble piĂ©tĂ©, les rendre capables des choses divines et les dĂ©livrer enfin de la domination des esprits superbes.

CHAPITRE XXXII. DE L’ÉTABLISSEMENT DES JEUX SCÉNIQUES.

Sachez donc, vous qui l’ignorez, et vous aussi qui feignez l’ignorance, n’oubliez pas, au milieu de vos murmures contre votre libĂ©rateur, que ces jeux scĂ©niques, spectacles de turpitude, oeuvres de licence et de vanitĂ©, ont Ă©tĂ© Ă©tablis Ă  Rome, non par la corruption des hommes, muais par le commandement de vos dieux. Mieux eĂ»t valu accorder les honneurs divins Ă  Scipion que de rendre un culte Ă  des dieux de cette sorte, qui n’étaient certes pas meilleurs que leur pontife. Ecoutez-moi un instant avec attention, si toutefois votre esprit, longtemps enivrĂ© d’erreurs, est capable d’entendre la voix de la raison : Les dieux commandaient que l’on cĂ©lĂ©brĂąt des jeux de théùtre pour guĂ©rir la peste des corps 1, et Scipion, pour prĂ©venir la peste des Ăąmes, ne voulait pas que le théùtre mĂȘme fĂ»t construit. S’il vous reste encore quelque lueur d’intelligence pour prĂ©fĂ©rer l’ñme au corps, dites- moi qui vous devez honorer, de Scipion ou de vos dieux. Au surplus, si la peste vint Ă  cesser, ce ne fut point parce que la folle passion des jeux plus raffinĂ©s de la scĂšne s’empara d’un peuple belliqueux qui n’avait connu jusqu’alors que les jeux du cirque; mais ces dĂ©mons mĂ©chants et astucieux, prĂ©voyant que la peste allait bientĂŽt finir, saisirent cette occasion pour en rĂ©pandre une autre beaucoup plus dangereuse et qui fait leur joie parce qu’elle s’attaque , non point au corps, mais aux moeurs. Et de fait, elle aveugla et corrompit tellement l’esprit des Romains que dans ces derniers temps (la postĂ©ritĂ© aura peine Ă  le croire), parmi les malheureux Ă©chappĂ©s au sac de Rome et qui ont pu trouver un asile Ă  Carthage, on en a vu plusieurs tellement possĂ©dĂ©s de cette Ă©trange maladie qu’ils couraient chaque jour au théùtre s’enivrer follement du spectacle des histrions.

CHAPITRE XXXIII. LA RUINE DE ROME N’A PAS CORRIGÉ LES VICES DES ROMAINS.

Quelle est donc votre erreur, insensĂ©s, ou plutĂŽt, quelle fureur vous transporte ! Quoi! au moment oĂč, si l’on en croit les rĂ©cits des voyageurs, le dĂ©sastre de Rome fait jeter un cri de douleur jusque chez les peuples de l’Orien, au moment oĂč les citĂ©s les plus illustres dans les plus lointains pays font de votre malheur un deuil public, c’est alors que vous recherchez les théùtres, que vous y courez, que vous les remplissez, que vous en envenimez encore le poison. C’est cette souillure et cette perte des Ăąmes, ce renversement de toute probitĂ© et de tout sentiment honnĂȘte que Scipion redoutait pour vous, quand il s’opposait Ă  la construction d’un amphithéùtre, quand il prĂ©voyait que vous pourriez aisĂ©ment vous laisser corrompre par la bonne fortune, quand il ne voulait pas qu’il ne vous restĂąt plus d’ennemis Ă  redouter. Il n’estimait pas qu’une citĂ© fĂ»t florissante, quand ses murailles sont debout et ses moeurs ruinĂ©es. Mais le sĂ©ducteur des dĂ©mons a eu plus de pouvoir sur vous que la prĂ©voyance des sages. De lĂ  vient que vous ne voulez pas qu’on vous impute le mal que vous faites et que vous imputez aux chrĂ©tiens celui que vous souffrez. Corrompus par la bonne fortune, incapables d’ĂȘtre corrigĂ©s par la mauvaise, vous ne cherchez pas dans la paix la tranquillitĂ© de, l’Etat, mais l’impunitĂ© de vos vices. Scipion vous souhaitait la crainte de l’ennemi pour vous retenir sur la pente de la licence, et vous, Ă©crasĂ©s par l’ennemi, vous ne pouvez pas mĂȘme contenir vos dĂ©rĂšglements; tout l’avantage de votre calamitĂ©, vous l’avez perdu; vous ĂȘtes devenus misĂ©rables, et vous ĂȘtes restĂ©s vicieux.

CHAPITRE XXXIV. LA CLÉMENCE DE DIEU A ADOUCI LE DÉSASTRE DE ROME.

Et cependant si vous vivez, vous le devez à Dieu, à ce Dieu qui ne vous épargne que pour vous avertir de vous corriger et de faire pénitence, à ce Dieu qui a permis que malgré votre ingratitude vous ayez évité la fureur des ennemis, soit en vous couvrant du nom de ses serviteurs, soit en vous réfugiant dans les églises de ses martyrs.

On dit que RĂ©mus et Romulus, pour peupler leur ville, Ă©tablirent un asile oĂč les plus grands criminels Ă©taient assurĂ©s de l’impunitĂ©. Exemple remarquable et qui s’est renouvelĂ© de nos jours Ă  l’honneur du Christ! Ce qu’avaient ordonnĂ© les fondateurs de Rome, ses destructeurs l’ont Ă©galement ordonnĂ©. Mais quelle merveille que ceux-lĂ  aient fait pour augmenter le nombre de leurs citoyens ce que ceux-ci ont fait pour augmenter le nombre de leurs ennemis?

CHAPITRE XXXV L’ÉGLISE A DES ENFANTS CACHÉS PARMI SES ENNEMIS ET DE FAUX AMIS PARMI SES ENFANTS.

Tels sont les moyens de dĂ©fense (et il y en a peut-ĂȘtre de plus puissants encore) que nous pouvons opposer Ă  nos ennemis, nous enfants du Seigneur JĂ©sus, rachetĂ©s de son sang et membres de la citĂ© ici-bas Ă©trangĂšre, de 1a citĂ© royale du Christ. N’oublions pas toutefois qu’au milieu de ces ennemis mĂȘmes se cache plus d’un concitoyen futur, ce qui doit nous faire voir qu’il n’est pas sans avantage de supporter patiemment comme adversaire de notre foi celui qui peut en devenir confesseur. De mĂȘme, au sein de la citĂ© de Dieu. pendant du moins qu’elle accomplit son voyage Ă  travers ce monde, plus d’un qui est uni Ă  ses frĂšres par la communion des mĂȘmes sacrements, sera banni un jour de la sociĂ©tĂ© des saints. De ces faux amis, les uns se tiennent dans l’ombre, les autres osent mĂȘler ouvertement leur voix Ă  celle de nos adversaires, pour murmurer contre le Dieu dont ils portent la marque sacrĂ©e, jouant ainsi deux rĂŽles contraires et frĂ©quentant Ă©galement les théùtres et les lieux saints. Faut-il cependant dĂ©sespĂ©rer de leur conversion? Non, certes, puisque parmi nos ennemis les plus dĂ©clarĂ©s, nous avons des amis prĂ©destinĂ©s encore inconnus Ă  eux-mĂȘmes. Les deux citĂ©s, en effet, sont mĂȘlĂ©es et confondues ensemble pendant cette vie terrestre jusqu’à ce qu’elles se sĂ©parent au dernier jugement. Exposer leur naissance, leur progrĂšs et leur fin, c’est ce que je vais essayer de faire, avec l’assistance du ciel et pour la gloire de la citĂ© de Dieu, qui tirera de ce contraste mi plus vif Ă©clat.

CHAPITRE XXXVI. DES SUJETS QU’IL CONVIENDRA DE TRAITER DANS LES LIVRES SUIVANTS.

Mais avant d’aborder cette entreprise, j’ai encore quelque chose Ă  rĂ©pondre Ă  ceux qui rejettent les malheurs de l’empire romain sur notre religion, sous prĂ©texte qu’elle dĂ©fend de sacrifier aux dieux. Il faut pour cela que je rapporte (autant du moins que ma mĂ©moire et le besoin de mon sujet le permettront) tous les maux qui sont arrivĂ©s Ă  l’empire ou aux provinces qui en dĂ©pendent avant que cette dĂ©fense n’eĂ»t Ă©tĂ© faite : calamitĂ©s qu’ils ne manqueraient pas de nous attribuer, si notre religion eĂ»t paru dĂšs ce temps-lĂ  et interdit leurs sacrifices impies. Je montrerai ensuite pourquoi le vrai Dieu, qui tient en sa main tous les royaumes de la terre, a daignĂ© accroĂźtre le leur, et je ferai voir que leurs prĂ©tendus dieux, loin d’y avoir contribuĂ©, y ont plutĂŽt nui, au contraire, par leurs fourberies et leurs prestiges. Je terminerai en rĂ©futant ceux qui, convaincus sur ce dernier point par des preuves si claires, se retranchent Ă  soutenir qu’il faut servir les dieux, non pour les biens de la vie prĂ©sente, mais pour ceux de la vie future. Ici la question, si je ne me trompe, devient plus difficile et monte vers les rĂ©gions sublimes. Nous avons affaire Ă  des philosophes, non pas aux premiers venus d’entre eux, mais aux plus illustres et aux plus excellents, lesquels sont d’accord avec nous sur plusieurs choses, puisqu’ils reconnaissent l’ñme immortelle et le vrai Dieu, auteur et providence de l’univers. Mais comme ils ont aussi beaucoup d’opinions contraires aux nĂŽtres, nous devons les rĂ©futer et nous ne faillirons pas Ă  ce devoir. Nous combattrons donc leurs assertions impies dans toute la force qu’il plaira Ă  Dieu de nous dĂ©partir, pour l’affermissement de la citĂ© sainte, de la vraie piĂ©tĂ© et du culte de Dieu, sans lequel on ne saurait parvenir Ă  la fĂ©licitĂ© promise. Je termine ici ce livre, afin de passer au nouveau sujet que je me propose de traiter.