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| La Cité de Dieu - Livre I - Les Goths à Rome |
| Ăcrit par Saint Augustin |
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En Ă©crivant cet ouvrage dont vous mâavez suggĂ©rĂ© la premiĂšre pensĂ©e, Marcellinus, mon trĂšs-cher fils, et que je vous ai promis dâexĂ©cuter, je viens dĂ©fendre la CitĂ© de Dieu contre ceux qui prĂ©fĂšrent Ă son fondateur leurs fausses divinitĂ©s; je viens montrer cette citĂ© toujours glorieuse, soit quâon la considĂšre dans son pĂšlerinage Ă travers le temps, vivant de foi au milieu des incrĂ©dules, soit quâon la contemple dans la stabilitĂ© du sĂ©jour Ă©ternel, quâelle attend prĂ©sentement avec patience a, jusquâĂ ce que la patience se change en force au jour de la victoire suprĂȘme et de la parfaite paix 5. Cette entreprise est, Ă la vĂ©ritĂ©, grande et difficile, mais Dieu est notre appui.Aussi bien de quelle force nâaurai-je pas besoin pour persuader aux superbes que lâhumilitĂ© possĂšde une vertu supĂ©rieure qui nous Ă©lĂšve, non par une insolence toute humaine, mais par une grĂące divine, au-dessus des grandeurs terrestres toujours mobiles et chancelantes? Câest le sens de ces paroles de lâEcriture, oĂč le roi et le fondateur de la citĂ© que nous cĂ©lĂ©brons, dĂ©couvrant aux hommes sa loi, dĂ©clare que « Dieu rĂ©siste aux superbes et donne sa grĂące aux humbles ». Cette conduite toute divine, lâorgueil humain prĂ©tend lâimiter, et il aime Ă sâentendre donner cet Ă©loge : « Tu sais pardonner aux humbles et dompter les superbes». CHAPITRE PREMIER. BEAUCOUP DâADVERSAIRES DU CHRIST ĂPARGNĂS PAR LES BARBARES, A LA PRISE DE ROME, PAR RESPECT POUR LE CHRIST.Câest contre cet esprit dâorgueil que jâentreprends de dĂ©fendre la CitĂ© de Dieu. Parmi ses ennemis, plusieurs, il est vrai, abandonnant leur erreur impie, deviennent ses citoyens; mais un grand nombre sont enflammĂ©s contre elle dâune si grande haine et poussent si loin lâingratitude pour les bienfaits signalĂ©s de son RĂ©dempteur, quâils ne se souviennent plus quâil leur serait impossible de se servir pour lâattaquer de leur langue sacrilĂšge, sâils nâavaient trouvĂ© dans les saints lieux un asile pour Ă©chapper au fer ennemi et sauver une vie dont ils ont la folie de sâenorgueillir. CHAPITRE II. IL EST SANS EXEMPLE DANS LES GUERRES ANTĂREURES QUE LES VAINQUEURS AIENT ĂPARGNĂ LE VAINCU PAR RESPECT POUR LES DIEUX.On a Ă©crit lâhistoire dâun grand nombre de guerres qui se sont faites avant la fondation de Rome et depuis son origine et ses conquĂȘtes; eh bien! quâon en trouve une seule oĂč les ennemis, aprĂšs la prise dâune ville, aient Ă©pargnĂ© ceux qui avaient cherchĂ© un refuge dans le temple de leurs dieux 1! quâon cite un seul chef des barbares qui ait ordonnĂ© Ă ses soldats de ne frapper aucun homme rĂ©fugiĂ© dans tel ou tel lieu sacrĂ©! EnĂ©e ne vit-il pas Priam traĂźnĂ© au pied des autels et « Souillant de son sang les autels et les feux quâil avait lui-mĂȘme consacrĂ©s ? » CHAPITRE III LES ROMAINS SâIMAGINANT QUE LES DIEUX PĂNATES QUI NâAVAIENT PU PROTĂGER TROIE LEUR SERAIENT DâEFFICACES PROTECTEURS.VoilĂ les dieux Ă qui les Romains sâestimaient heureux dâavoir confiĂ© la protection de leur ville. Pitoyable renversement dâesprit ! Ils sâemportent contre nous, quand nous parlons ainsi de leurs dieux, et ils sâemportent si peu contre leurs Ă©crivains, qui pourtant en parlent de mĂȘme, quâils les font apprendre Ă prix dâargent et prodiguent les plus magnifiques honneurs aux maĂźtres que lâEtat salarie pour les enseigner. Ouvrez Virgile, quâon fait lire aux petits enfants comme un grand poĂšte, le plus illustre et le plus excellent qui existe; Virgile, dont on fait couler les vers dans ces jeunes Ăąmes, pour quâelles nâen perdent jamais le souvenir, suivant le prĂ©cepte dâHorace: « Un vase garde longtemps lâodeur de la premiĂšre liqueur quâon y a versĂ©e ». CHAPITRE IV. LE TEMPLE DE JUNON AU SAC DE TROIE, ET LES BASILIQUES DES APĂTRES PENDANT LE SAC DE ROME.Troie elle-mĂȘme, cette mĂšre du peuple romain, ne put, comme je lâai dĂ©jĂ dit, mettre Ă couvert dans les temples de ses dieux ses propres habitants contre le fer et le feu des Grecs, qui adoraient pourtant les mĂȘmes dieux. Ecoutez Virgile: « Dans le temple de Junon, deux gardiens choisis, PhĂ©nix et le terrible Ulysse, veillaient Ă la garde du butin; on voyait entassĂ©s çà et lĂ les trĂ©sors dĂ©robĂ©s aux temples incendiĂ©s des Troyens et les tables des dieux et les cratĂšres dâor et les riches vĂȘtements. A lâentour, debout, se presse une longue troupe dâenfants et de mĂšres tremblantes » CHAPITRE V. SENTIMENT DE CĂSAR TOUCHANT LA COUTUME UNIVERSELLE DE PILLER LES TEMPLES DANS LES VILLES PRISES DâASSAUT.Au rapport de Salluste, qui a la rĂ©putation dâun historien vĂ©ridique, CĂ©sar dĂ©peignait ainsi le sort rĂ©servĂ© aux villes prises de vive force, quand il donna son avis dans le sĂ©nat sur le sort des complices de Catilina: « On ravit les vierges et les jeunes garçons; on arrache les enfants des bras de leurs parents; les mĂšres de famille sont livrĂ©es aux outrages « des vainqueurs; on pille les temples et les « maisons; partout le meurtre et lâincendie; « tout est plein dâarmes, de cadavres, de sang et e de cris plaintifs ». Si CĂ©sar nâeĂ»t point parlĂ© des temples, nous croirions que la coutume Ă©tait dâĂ©pargner les demeures des dieux; or, remarquez bien que les temples des Romains avaient Ă craindre ces profanations, non pas dâun peuple Ă©tranger, mais de Catilina et de ses complices, câest-Ă -dire de citoyens romains et des sĂ©nateurs les plus illustres; mais on dira peut-ĂȘtre que câĂ©taient des hommes perdus et des parricides. CHAPITRE VI. LES ROMAINS EUX-MĂMES, QUAND ILS PRENAIENT UNE VILLE DâASSAUT, NâAVAIENT POINT COUTUME DE FAIRE GRACE Aux VAINCUS RĂFUGIĂS DANS LES TEMPLES DES DIEUX.Laissons donc de cĂŽtĂ© cette infinitĂ© de peuples qui se sont fait la guerre et nâont jamais Ă©pargnĂ© les vaincus qui se sauvaient dans les temples de leurs dieux : parlons des Romains, de ces Romains dont le plus magnifique Ă©loge est renfermĂ© dans le vers fameux du poĂšte: CHAPITRE VII. LES CRUAUTĂS QUI ONT ACCOMPAGNĂ LA PRISE DE ROSIE DOIVENT ĂTRE ATTRIBUĂES AUX USAGES DE LA GUERRE, TANDIS QUE LA CLĂMENCE DONT LES BARBARES ONT FAIT PREUVE VIENT DĂ LA PUISSANCE DU NOM DU CHRIST.Ainsi donc, toutes les calamitĂ©s qui ont frappĂ© Rome dans cette rĂ©cente catastrophe, dĂ©vastation, meurtre, pillage, incendie, violences, tout doit ĂȘtre imputĂ© aux terribles coutumes de la guerre; mais ce qui est nouveau, câest que des barbares se soient adoucis au point de choisir les plus grandes Ă©glises pour prĂ©server un plus grand nombrĂ© de malheureux, dâordonner quâon nây tuĂąt personne, quâon nâen fit sortir personne, dây conduire mĂȘme plusieurs prisonniers pour les arracher Ă la mort et Ă lâesclavage; et voilĂ ce qui ne peut ĂȘtre attribuĂ© quâau nom du Christ et Ă lâinfluence de la religion nouvelle. Qui ne voit pas une chose si Ă©vidente est aveugle; qui la voit et nâen loue pas Dieu est ingrat; qui sâoppose Ă ces louanges est insensĂ©. Loin de moi lâidĂ©e quâaucun homme sage puisse faire honneur de cette clĂ©mence aux barbares. Celui qui a jetĂ© lâĂ©pouvante dans ces Ăąmes farouches et inhumaines, qui les a contenues, qui les a miraculeusement adoucies , est celui-lĂ mĂȘme qui a dit, dĂšs longtemps, par la bouche du ProphĂšte: « Je visiterai avec ma verge leurs iniquitĂ©s, et leurs pĂ©chĂ©s avec mes flĂ©aux; mais je ne leur retirerai point ma misĂ©ricorde » CHAPITRE VIII. LES BIENS ET LES MAUX DE LA VIE SONT GĂNĂRALEMENT COMMUNS AUX BONS ET AUX MĂCHANTS.Quelquâun dira : Pourquoi cette misĂ©ricorde divine a-t-elle fait aussi sentir ses effets Ă des impies et Ă des ingrats? Pourquoi ? câest parce quâelle Ă©mane de celui « qui fait chaque jour lever son soleil sur les bons et sur les mĂ©chants, et tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes. » Si quelques-uns de ces impies, se rendant attentifs Ă ces marques de bontĂ©, viennent Ă se repentir et Ă se dĂ©tourner des sentiers de lâimpiĂ©tĂ©, il en est dâautres qui, suivant 1a parole de lâApĂŽtre, « mĂ©prisant les trĂ©sors de la bontĂ© et de la longanimitĂ© divines, sâamassent par leur duretĂ© et lâimpĂ©nitence de leur coeur un trĂ©sor de colĂšre pour le jour de la colĂšre et de la manifestation du juste chĂątiment de Dieu qui rendra Ă chacun selon ses Ćuvres. » Et cependant, il est toujours vrai de dire que la patience de Dieu invite les mĂ©chants au repentir, comme ses chĂątiments exercent les bons Ă la rĂ©signation, et que sa misĂ©ricorde protĂ©ge doucement les bons, comme sa justice frappe durement les mĂ©chants. Il a plu, en effet, Ă la divine Providence de prĂ©parer aux bons, pour la vie future, des biens dont les mĂ©chants ne jouiront pas, et aux mĂ©chants des maux dont les bons nâauront point Ă souffrir; mais quant aux biens et aux maux de cette vie, elle a voulu quâils fussent communs aux uns et aux autres, afin quâon ne dĂ©sirĂąt point avec trop dâardeur des biens dont on entre en partage avec les mĂ©chants; et quâon nâĂ©vitĂąt point comme honteux des maux qui souvent Ă©prouvent les bons. CHAPITRE IX. LES SUJETS DE RĂPRIMANDE POUR LESQUELS LES GENS DE BIEN SONT CHĂTIĂS AVEC LES MĂCHANTS.Quels maux ont donc souffert les chrĂ©tiens, dans ces temps de dĂ©solation universelle, qui ne leur soient avantageux, sâils savent les accepter dans lâesprit de la foi? Quâils considĂšrent dâabord, en pensant humblement aux pĂ©chĂ©s qui ont allumĂ© la colĂšre de Dieu et attirĂ© tant de calamitĂ©s sur le monde, que si leur conduite est meilleure que celle des grands pĂ©cheurs et des impies, ils ne sont pas nĂ©anmoins tellement purs de toutes fautes quâils nâaient besoin, pour les expier, de quelques peines temporelles. En effet, outre quâil nây a personne, si louable que soit sa vie, qui ne cĂšde quelquefois Ă lâattrait charnel de la concupiscence, et qui, sans se prĂ©cipiter dans les derniers excĂšs du vice et dans le gouffre de lâimpiĂ©tĂ©, parvienne Ă se garantir de quelques pĂȘchĂ©s, ou rares, ou dâautant plus frĂ©quents quâils sont plus lĂ©gers; quel est celui qui se conduit aujourdâhui comme il le devrait Ă lâĂ©gard de ces mĂ©chants dont lâorgueil, lâavarice, les dĂ©bauches et les impiĂ©tĂ©s, ont dĂ©cidĂ© Dieu Ă rĂ©pandre la dĂ©solation sur la terre, ainsi quâil en menace les hommes par la bouche de ses prophĂštes ? En effet, il arrive souvent que, par une dangereuse dissimulation, nous feignons de ne pas voir leurs fautes, pour nâĂȘtre point obligĂ©s de les instruire, de les avertir, de les reprendre et quelquefois mĂȘme de les corriger, et cela, soit parce que notre paresse ne veut pas sâen donner le soin, soit parce que nous nâavons pas le courage de leur rompre en visiĂšre, soit enfin parce que nous craignons de les offenser et par suite de compromettre des biens temporels que notre convoitise veut acquĂ©rir ou que notre faiblesse a peur de perdre. Et de la sorte bien que les gens honnĂȘtes aient en horreur la vie des mĂ©chants, et quâĂ cause de cela ils ne tombent pas dans la damnation rĂ©servĂ©e aux pĂ©cheurs aprĂšs cette vie; toutefois, de cela seul quâils se sont montrĂ©s indulgents pour les vices damnables dont les mĂ©chants sont souillĂ©s, par la seule crainte de perdre des biens passagers, câest justement quâils sont chĂątiĂ©s avec eux dans le temps, sans ĂȘtre punis comme eux dans lâĂ©ternitĂ©; câest justement quâils sentent lâamertume de la vie, pour en avoir trop aimĂ© la douceur et sâĂȘtre montrĂ©s trop doux envers les mĂ©chants. CHAPITRE X. LES SAINTS NE PERDENT RIEN EN PERDANT LES CHOSES TEMPORELLES.Pesez bien toutes ces raisons, et dites-moi sâil peut arriver aucun mal aux hommes de foi et de piĂ©tĂ© qui ne se tourne en bien pour eux. Serait-elle vaine, par hasard, cette parole de lâApĂŽtre : « Nous savons que tout concourt « au bien de ceux qui aiment Dieu ? » â Mais ils ont perdu tout ce quâils avaient. Ont-ils perdu la foi, la piĂ©tĂ©? Ont-ils perdu les biens de lâhomme intĂ©rieur, riche devant Dieu ? VoilĂ lâopulence des chrĂ©tiens, commue parle le trĂšs-opulent apĂŽtre « Câest une grande richesse que la piĂ©tĂ© et la modĂ©ration dâun esprit qui se contente de ce qui suffit. Car nous nâavons rien apportĂ© en ce monde, et il est sans aucun doute que nous ne pouvons aussi en rien emporter. Ayant donc de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons ĂȘtre contents. Mais ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piĂ©ge du diable, et en divers dĂ©sirs inutiles et pernicieux qui prĂ©cipitent les hommes dans lâabĂźme de la perdition et de la damnation. Car lâamour des richesses est la racine de tous les maux, et quelques-uns, pour en avoir Ă©tĂ© possĂ©dĂ©s, se sont dĂ©tournĂ©s de la foi et embarrassĂ©s en une infinitĂ© dâafflictions et de peines ». CHAPITRE XI. SâIL IMPORTE QUE LA VIE TEMPORELLE DURE UN PEU PLUS OU UN PEU MOINS.On ajoute: Plusieurs chrĂ©tiens ont Ă©tĂ© massacrĂ©s, plusieurs ont Ă©tĂ© emportĂ©s par divers genres de morts affreuses. Si câest lĂ un malheur, il est commun Ă tous les hommes; du moins, suis-je assurĂ© quâil nâest mort personne qui ne dĂ»t mourir un jour. Or, la mort Ă©gale la plus longue vie Ă la plus courte: car, ce qui nâest plus nâest ni pire, ni meilleur, ni plus court, ni plus long. Et quâimporte le genre de mort, puisquâon ne meurt pas deux fois? Puisquâil nâest point de mortel que le cours des choses de ce monde ne menace dâun nombre infini de morts, je demande si, dans lâincertitude oĂč lâon est de celle quâil faudra endurer, il ne vaut pas mieux en souffrir une seule et mourir que de vivre en les craignant toutes. Je sais que notre lĂąchetĂ© prĂ©fĂšre vivre sous la crainte de tant de morts que de mourir une fois pour nâen plus redouter aucune; mais autre chose est lâaveugle horreur de notre chair infirme et la conviction Ă©clairĂ©e de notre raison. Il nây a pas de mauvaise mort aprĂšs une bonne vie; ce qui rend la mort mauvaise, câest lâĂ©vĂ©nement qui la suit. Ainsi donc quâune crĂ©ature faite pour la mort vienne Ă mourir, il ne faut pas sâen mettre en peine; mais oĂč va-t-elle aprĂšs la mort? VoilĂ la question. Or, puisque les chrĂ©tiens savent que la mort du -bon pauvre de IâEvangile, au milieu des chiens qui lĂ©chaient ses plaies, est meilleure que celle du mauvais riche dans la pourpre, je demande en quoi ces horribles trĂ©pas ont pu nuire Ă ceux qui sont morts, sâils avaient bien vĂ©cu? CHAPITRE XlI. LE DĂFAUT DE SĂPULTURE NE CAUSE AUX CHRĂTIENS AUCUN DOMMAGE.Je sais que dans cet Ă©pouvantable entassement de cadavres plusieurs chrĂ©tiens nâont pu ĂȘtre ensevelis. Eh bien! est-ce un si grand sujet de crainte pour des hommes de foi, qui ont appris de lâEvangile que la dent des bĂȘtes fĂ©roces nâempĂȘchera pas la rĂ©surrection des corps, et quâil nây a pas un seul cheveu de leur tĂȘte qui doive pĂ©rir? Si les traitements que lâennemi fait subir Ă nos cadavres pouvaient faire obstacle Ă la vie future, la vĂ©ritĂ© nous dirait-elle : «Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et ne peuvent tuer lâĂąme?» A moins quâil ne se rencontre un homme assez insensĂ© pour prĂ©tendre que si les meurtriers du corps ne sont point Ă redouter avant la mort, ils deviennent redoutables aprĂšs la mort, en ce quâils peuvent priver le corps de sĂ©pulture. A ce compte, elle serait fausse cette parole du Christ : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps et ne peuvent rien faire de plus contre vous »; car il resterait Ă sĂ©vir contre nos cadavres. Mais loin de nous de soupçonner de mensonge la parole de vĂ©ritĂ©! Sâil est dit, en effet, que les meurtriers font quelque chose lorsquâils tuent, câest que le corps ressent le coup dont il est frappĂ©; une fois mort, il nây a plus rien Ă faire contre lui, parce quâil a perdu tout sentiment. Il est donc vrai que la terre nâa pas recouvert le corps dâun grand nombre de chrĂ©tiens; mais aucune puissance nâa pu leur ravir le ciel, ni cette terre elle-mĂȘme que remplit de sa prĂ©sence le maĂźtre de la crĂ©ation et de la rĂ©surrection des hommes. On mâopposera cette parole du Psalmiste: « Ils ont exposĂ© les corps morts de vos serviteurs pour servir de nourriture aux oiseaux du ciel et les chairs de vos saints pour ĂȘtre la proie des bĂȘtes de la terre. Ils ont rĂ©pandu leur sang comme lâeau autour de JĂ©rusalem, et il nây avait personne qui leur donnĂąt la sĂ©pulture ». Mais le ProphĂšte a plutĂŽt pour but de faire ressortir la cruautĂ© des meurtriers que les souffrances des victimes. Ce tableau de la mort paraĂźt horrible aux yeux des hommes; « mais elle est prĂ©cieuse aux yeux du Seigneur, la mort des saints 5». Ainsi donc, toute cette pompe des funĂ©railles, sĂ©pulture choisie, cortĂ©ge funĂšbre, ce sont lĂ des consolations pour les vivants, mais non un soulagement vĂ©ritable pour les morts. Autrement, si une riche sĂ©pulture Ă©tait de quelque secours aux impurs, il faudrait croire que câest un obstacle Ă la gloire du juste dâĂȘtre enseveli simplement ou de ne pas lâĂȘtre du tout. Certes, cette multitude de serviteurs qui suivait le corps du riche voluptueux de lâEvangile composait aux yeux des hommes une pompe magnifique, mais elles furent bien autrement Ă©clatantes aux yeux de Dieu les funĂ©railles de ce pauvre couvert dâulcĂšres que les anges portĂšrent, non dans un tombeau de marbre, mais dans le sein dâAbraham. CHAPITRE XIII. POURQUOI IL FAUT ENSEVELIR LES CORPS DES FIDĂLES.Toutefois il ne faut pas nĂ©gliger et abandonne-r la dĂ©pouille des morts, surtout les corps des justes et des fidĂšles qui ont servi dâinstrument et dâorgane au Saint-Esprit pour toutes sortes de bonnes oeuvres. Si la robe dâun pĂšre ou son anneau ou telle autre chose semblable sont dâautant plus prĂ©cieux Ă ses enfants que leur affection est plus grande, Ă plus forte raison devons-nous prendre soin du corps de ceux que nous aimons, car le corps est uni Ă lâhomme dâune façon plus Ă©troite et plus intime quâaucun vĂȘtement; ce nâest point un secours ou un ornement Ă©tranger, câest un Ă©lĂ©ment de notre nature. Aussi voyons-nous quâon a rendu aux justes des premiers temps ces suprĂȘmes devoirs de piĂ©tĂ©, quâon a cĂ©lĂ©brĂ© leurs funĂ©railles et pourvu Ă leur sĂ©pulture, et quâeux-mĂȘmes durant leur vie ont donnĂ© des ordres Ă leurs enfants pour faire ensevelir ou transfĂ©rer leurs dĂ©pouilles. Je citerai Tobie qui sâest rendu agrĂ©able Ă Dieu, au tĂ©moignage de lâange, en faisant ensevelir les morts. Notre-Seigneur lui-mĂȘme, qui devait ressusciter au troisiĂšme jour, approuve hautement et veut quâon loue lâaction de cette sainte femme qui rĂ©pand sur lui un parfum prĂ©cieux, comme pour lâensevelir par avance. LâEvangile parle aussi avec Ă©loge de ces fidĂšles qui reçurent le corps de JĂ©sus Ă la descente de la croix, le couvrirent dâun linceul et le dĂ©posĂšrent avec respect dans un tombeau. Ce quâil faut conclure de tous ces exemples, ce nâest pas que le corps garde aprĂšs la mort aucun sentiment, mais câest que la providence de Dieu sâĂ©tend jusque sur les restes des morts, et que ces devoirs de piĂ©tĂ© lui sont agrĂ©ables comme tĂ©moignages de foi dans la rĂ©surrection. Nous en pouvons tirer aussi cet enseignement salutaire, que si les soins pieux donnĂ©s Ă la dĂ©pouille inanimĂ©e de nos frĂšres ne sont point perdus devant Dieu, lâaumĂŽne qui soulage des hommes pleins de vie doit nous crĂ©er des droits bien autrement puissants Ă la rĂ©munĂ©ration cĂ©leste. Il y a encore sous ces ordres que les saints patriarches donnaient Ă leurs enfants pour la sĂ©pulture ou la translation de leurs derniers restes, des choses mystĂ©rieuses quâil faut entendre dans un sens prophĂ©tique; mais ce nâest pas ici le lieu de les approfondir, et nous en avons assez dit sur cette matiĂšre. Si donc la privation soudaine des choses les plus nĂ©cessaires Ă la vie, comme la nourriture et le vĂȘtement, ne triomphe pas de la patience des hommes de bien, et, loin dâĂ©branler leur piĂ©tĂ©, ne sert quâĂ lâĂ©prouver et Ă la rendre plus fĂ©conde, pouvons-nous croire que lâabsence des honneurs funĂšbres soit capable de troubler le repos des saints dans lâinvisible sĂ©jour de lâĂ©ternitĂ©? Concluons que si les derniers devoirs nâont pas Ă©tĂ© rendus aux chrĂ©tiens lors du dĂ©sastre de Rome ou Ă la prise dâautres villes, ni les vivants nâont commis un crime, puisquâils nâont rien pu faire, ni les morts nâont Ă©prouvĂ© une peine, puisquâils nâont rien pu sentir. CHAPITRE XIV. LES CONSOLATIONS DIVINES NâONT JAMAIS MANQUĂ AUX SAINTS DANS LA CAPTIVITĂ.On se plaint que des chrĂ©tiens aient Ă©tĂ© emmenĂ©s captifs. Affreux malheur, en effet, si les barbares avaient pu les emmener quelque part oĂč ils nâeussent point trouvĂ© leur Dieu ! Ouvrez les saintes Ecritures, vous y apprendrez comment on se console dans de pareilles extrĂ©mitĂ©s. Les trois enfants de Babylone furent captifs; Daniel le fut aussi, et comme lui dâautres prophĂštes; le divin consolateur leur a-t-il jamais fait dĂ©faut? Comment eut-il abandonnĂ© ses fidĂšles tombĂ©s sous la domination des hommes, celui qui nâabandonne pas le ProphĂšte jusque dans les entrailles de la baleine? Nos adversaires aiment mieux rire de ce miracle que dây ajouter foi; et cependant ils croient sur le tĂ©moignage de leurs auteurs quâArion de MĂ©thymne, le cĂ©lĂšbre joueur de lyre, jetĂ© de son vaisseau dans la mer, fut reçu et portĂ© au rivage sur le dos dâun dauphin. Mais, diront-ils, lâhistoire de Jonas est plus incroyable. Soit, elle est plus incroyable, parce quâelle est plus merveilleuse, et elle est plus merveilleuse, parce quâelle trahit un bras plus puissant. CHAPITRE XV. LA PIĂTĂ DE RĂGULUS, SOUFFRANT VOLONTAIREMENT LA CAPTIVITĂ POUR TENIR SA PAROLE ENVERS LES DIEUX, NE LE PRĂSERVA PAS DE LA MORT.Les paĂŻens ont parmi leurs hommes illustres un exemple fameux de captivitĂ© volontairement subie par esprit de religion. Marcus Attilius RĂ©gulus, gĂ©nĂ©ral romain, avait Ă©tĂ© pris par les Carthaginois. Ceux-ci, tenant moins Ă conserver leurs prisonniers quâĂ recouvrer ceux qui leur avaient Ă©tĂ© faits par les Romains, envoyĂšrent RĂ©gulus Ă Rome avec leurs ambassadeurs, aprĂšs quâil se fut engagĂ© par serment Ă revenir Ă Carthage, sâil nâobtenait pas ce quâils dĂ©siraient. Il part, et convaincu que lâĂ©change des captifs nâĂ©tait pas avantageux Ă la rĂ©publique, il en dissuade le sĂ©nat; puis, sans y ĂȘtre contraint autrement que par sa parole, il reprend volontairement le chemin de sa prison. LĂ , les Carthaginois lui rĂ©servaient dâaffreux supplices et la mort. On lâenferma dans un coffre de bois garni de pointes aigĂŒes, de sorte quâil Ă©tait obligĂ© de se tenir debout, ou, sâil se penchait, de souffrir des douleurs atroces ; ce fut ainsi quâils le tuĂšrent en le privant de tout sommeil. Certes, voilĂ une vertu admirable et qui a su se montrer plus grande que la plus grande infortune! Et cependant quels dieux avait pris Ă tĂ©moin RĂ©gulus, sinon ces mĂȘmes dieux dont on sâimagine que le culte aboli est la cause de tous les malheurs du monde? Si ces dieux quâon servait pour ĂȘtre heureux en cette vie ont voulu ou permis le supplice dâun si religieux observateur de son serment, que pouvait faire de plus leur colĂšre contre un parjure? Mais je veux tirer de mon raisonnement une double conclusion nous avons-vu que RĂ©gulus porta le respect pour les dieux jusquâĂ croire quâun serment ne lui permettait pas de rester dans sa patrie, ni de se rĂ©fugier ailleurs, mais lui faisait une loi de retourner chez ses plus cruels ennemis. Or, sâil croyait quâune telle conduite lui fĂ»t avantageuse pour la vie prĂ©sente, il Ă©tait Ă©videmment dans lâillusion, puisquâil nâen recueillit quâune affreuse mort. VoilĂ donc un homme dĂ©vouĂ© au culte des dieux qui est vaincu et fait prisonnier; le voilĂ qui, pour ne pas violer un serment prĂȘtĂ© en leur nom, pĂ©rit dans le plus affreux et le plus inouĂŻ des supplices! Preuve certaine que le culte des dieux ne sert de rien pour le bonheur temporel. Si vous dites maintenant quâil nous donne aprĂšs la vie la fĂ©licitĂ© pour rĂ©compense, je vous demanderai alors pourquoi vous calomniez le christianisme, pourquoi vous prĂ©tendez que le dĂ©sastre de Rome vient de ce quâelle a dĂ©sertĂ© les autels de ses dieux, puisque, malgrĂ© le culte le plus assidu, elle aurait pu ĂȘtre aussi malheureuse que le fut RĂ©gulus? Il ne resterait plus quâĂ pousser lâaveuglement et la dĂ©mence jusquâĂ prĂ©tendre que si un individu a pu, quoique fidĂšle au culte des dieux, ĂȘtre accablĂ© par lâinfortune, il nâen saurait ĂȘtre de mĂȘme dâune citĂ© tout entiĂšre, la puissance des dieux Ă©tant moins faite pour se dĂ©ployer sur un individu que sur un grand nombre. Comme si la multitude ne se composait pas dâindividus! CHAPITRE XVI. LE VIOL SUBI PAR LES VIERGES CHRĂTIENNES DANS LA CAPTIVITĂ, SANS QUE LEUR VOLONTĂ Y FUT POUR RIEN, A-T-IL PU SOUILLER LA VERTU DE LEUR ĂME?On sâimagine couvrir les chrĂ©tiens de honte, quand pour rendre plus horrible le tableau de leur captivitĂ©, on nous montre les barbares violant les femmes; les filles et mĂȘme les vierges consacrĂ©es Ă Dieu 3. Mais ni la foi, ni la piĂ©tĂ©, ni la chastetĂ©, comme vertu, ne sont ici le moins du monde intĂ©ressĂ©es; le seul embarras que nous Ă©prouvions, câest de mettre dâaccord avec la raison ce sentiment quâon nomme pudeur. Aussi, ce que nous dirons sur ce sujet aura moins pour but de rĂ©pondre Ă nos adversaires que de consoler des cĆurs amis. Posons dâabord ce principe inĂ©branlable que la vertu qui fait la bonne vie a pour siĂ©ge lâĂąme, dâoĂč elle commande aux organes corporels, et que le corps tire sa saintetĂ© du secours quâil prĂȘte Ă une volontĂ© sainte. Tant que cette volontĂ© ne faiblit pas, tout ce qui arrive au corps parle fait dâune volontĂ© Ă©trangĂšre, sans quâon puisse lâĂ©viter autrement que par un pĂ©chĂ©, tout cela nâaltĂšre en rien notre innocence. Mais, dira-t-on, outre les traitements douloureux que peut souffrir le corps, il est des violences dâune autre nature, celles que le libertinage fait accomplir. Si une chastetĂ© ferme et sĂ»re dâelle-mĂȘme en sort triomphante, la pudeur en souffre cependant, et on a lieu de craindre quâun outrage qui ne peut ĂȘtre subi sans quelque plaisir de la chair ne se soit pas consommĂ© sans quelque adhĂ©sion de la volontĂ©. CHAPITRE XVII. DU SUICIDE PAR CRAINTE DU CHĂTIMENT ET DU DĂSHONNEUR.Sâil est quelques-unes de ces vierges quâun tel scrupule ait portĂ©es Ă se donner la mort, quel homme ayant un coeur leur refuserait le pardon? Quant Ă celles qui nâont pas voulu se tuer, de peur de devenir criminelles en Ă©pargnant un crime Ă leurs ravisseurs, quiconque les croira coupables ne sera-t-il pas coupable lui-mĂȘme de folle lĂ©gĂšretĂ© ? Sâil nâest pas permis, en effet, de tuer un homme, mĂȘme criminel, de son autoritĂ© privĂ©e, parce quâaucune loi nây autorise, il sâensuit que celui qui se tue est homicide; dâautant plus coupable en cela quâil est dâailleurs plus innocent du motif qui le porte Ă sâĂŽter la vie. Pourquoi dĂ©testons-nous le suicide de Judas? Pourquoi la VĂ©ritĂ© elle-mĂȘme a-t-elle dĂ©clarĂ© quâen se pendant il a plutĂŽt accru quâexpiĂ© le crime de son infĂąme trahison ? Câest quâen dĂ©sespĂ©rant de la misĂ©ricorde de Dieu, il sâest fermĂ© la voie Ă un repentir salutaire. A combien plus forte raison faut-il donc rejeter la tentation du suicide quand on nâa aucun crime Ă expier! En se tuant, Judas tua un coupable, et cependant il lui sera demandĂ© compte, non-seulement de la vie du Christ, mais de sa propre vie, parce quâen se tuant Ă cause dâun premier crime, il sâest chargĂ© dâun crime nouveau. Pourquoi donc un homme qui nâa point fait de mal Ă autrui sâen ferait-il Ă lui-mĂȘme? Il tuerait donc un innocent dans sa propre personne, pour empĂȘcher un coupable de consommer son dessein, et il attenterait criminellement Ă sa vie, de peur quâelle ne fĂ»t lâobjet dâun attentat Ă©tranger ! CHAPITRE XVIII. DES VIOLENCES QUE LâIMPURETĂ DâAUTRUI PEUT FAIRE SUBIR A NOTRE CORPS, SANS QUE NOTRE VOLONTĂ Y PARTICIPE.On allĂ©guera la crainte quâon Ă©prouve dâĂȘtre souillĂ© par lâimpuretĂ© dâautrui. Je rĂ©ponds Si lâimpuretĂ© reste le fait dâun autre que vous, elle ne vous souillera pas ; si elle vous souille, câest quâelle est aussi votre fait. La puretĂ© est une vertu de lâĂąme ; elle a pour compagne la force qui nous rend capables de supporter les plus grands maux plutĂŽt que de consentir au mal. Or, lâhomme le plus pur et le plus ferme est maĂźtre, sans doute, du consentement et du refus de sa volontĂ©, mais il ne lâest pas des accidents que sa chair peut subir; comment donc pourrait-il croire, sâil a lâesprit sain, quâil a perdu la puretĂ© parce que son corps violemment saisi aura servi Ă assouvir une impuretĂ© dont il nâest pas complice? Si la puretĂ© peut ĂȘtre perdue de la sorte, elle nâest plus une vertu de lâĂąme ; il faut cesser de la compter au nombre des biens qui sont le principe de la bonne vie, et le ranger parmi les biens du corps, avec la vigueur, la beautĂ©, la santĂ© et tous ces avantages qui peuvent souffrir des altĂ©rations, sans que la justice et la vertu en soient aucunement altĂ©rĂ©es. Or, si la puretĂ© nâest rien de mieux que cela, pourquoi sâen mettre si fort en peine au pĂ©ril mĂȘme de la vie? Rendez-vous Ă cette vertu de lâĂąme son vrai caractĂšre, elle ne peut plus ĂȘtre dĂ©truite par la violence faite au corps. Je dirai plus sâil est vrai quâen faisant des efforts pour ne pas cĂ©der Ă lâattrait des concupiscences charnelles, la sainte continence sanctifie le corps lui-mĂȘme, jâen conclus que tarit que lâintention de leur rĂ©sister se maintient ferme et inĂ©branlable, le corps ne perd pas sa saintetĂ©, car la volontĂ© de sâen servir saintement persĂ©vĂšre, et, autant quâil dĂ©pend de lui, il nous en laisse la facultĂ©. CHAPITRE XIX. DE LUCRĂCE, QUI SE DONNA LA MORT POUR AVOIR ĂTĂ OUTRAGĂE.Nous soutenons que lorsquâune femme, dĂ©cidĂ©e Ă rester chaste , est victime dâun viol sans aucun consentement de sa volontĂ©, il nây a de coupable que lâoppresseur. Oseront-ils nous contredire, ceux contre qui nous dĂ©fendons la puretĂ© spirituelle et aussi la puretĂ© corporelle des vierges chrĂ©tiennes outragĂ©es dans leur captivitĂ©? Nous leur demanderons pourquoi la pudeur de LucrĂšce, cette noble dame de lâancienne Rome, est en si grand honneur auprĂšs dâeux? Quand le fils de Tarquin eut assouvi sa passion infĂąme, LucrĂšce dĂ©nonça le crime Ă son mari, Collatin, et Ă son parent, Brutus, tous deux illustres par leur rang et par leur courage, et leur fit prĂȘter serment de la venger; puis, lâĂąme brisĂ©e de douleur et ne voulant pas supporter un tel affront, elle se tua. Dirons-nous quâelle est morte chaste ou adultĂšre ? Poser cette question câest la rĂ©soudre. Jâadmire beaucoup cette parole dâun rhĂ©teur qui dĂ©clamait sur LucrĂšce : « Chose admirable !» sâĂ©criait-il ; « ils Ă©taient deux; et un seul fut adultĂšre ! » Impossible de dire mieux et plus vrai. Ce rhĂ©teur a parfaitement distinguĂ© dans lâunion des corps la diffĂ©rence des Ăąmes, lâune souillĂ©e par une passion brutale, lâautre fidĂšle Ă la chastetĂ©, et exprimant Ă la fois cette union toute matĂ©rielle et cette diffĂ©rence morale, il a dit excellemment: « Ils Ă©taient deux, un seul fut adultĂšre». CHAPITRE XX. LA LOI CHRĂTIENNE NE PERMET EN AUCUN CAS LA MORT VOLONTAIRE.Ce nâest point sans raison que dans les livres saints on ne saurait trouver aucun passage oĂč Dieu nous commande ou nous permette, soit pour Ă©viter quelque mal, soit mĂȘme pour gagner la vie Ă©ternelle, de nous donner volontairement la mort. Au contraire, cela nous est interdit par le prĂ©cepte : « Tu ne tueras point ». Remarquez que la loi nâajoute pas: «Ton prochain », ainsi quâelle le fait quand elle dĂ©fend le faux tĂ©moignage : « Tu ne porteras point faux tĂ©moignage contre ton prochain ». Cela ne veut pas dire nĂ©anmoins que celui qui porte faux tĂ©moignage contre soi-mĂȘme soit exempt de crime; car câest de lâamour de soi-mĂȘme que la rĂšgle de lâamour du prochain tire sa lumiĂšre, ainsi quâil est Ă©crit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-mĂȘme ». Si donc celui qui porte faux tĂ©moignage contre soi-mĂȘme nâest pas moins coupable que sâil le portait contre son prochain, bien quâen cette dĂ©fense il ne soit parlĂ© que du prochain et quâil puisse paraĂźtre quâil nâest pas dĂ©fendu dâĂȘtre faux tĂ©moin contre soi-mĂȘme, Ă combien plus forte raison faut-il regarder comme interdit de se donner la mort, puisque ces termes « Tu ne tueras « point », sont absolus, et que la loi nây ajoute rien qui les limite; dâoĂč il suit que la dĂ©fense est gĂ©nĂ©rale, et que celui-lĂ mĂȘme Ă qui il est commandĂ© de ne pas tuer ne sâen trouve pas exceptĂ©. Aussi plusieurs cherchent-ils Ă Ă©tendre ce prĂ©cepte jusquâaux bĂȘtes mĂȘmes, sâimaginant quâil nâest pas permis de les tuer . Mais que ne lâĂ©tendent-ils donc aussi aux arbres et aux plantes ? car, bien que les plantes nâaient point de sentiment, on ne laisse pas de dire quâelles vivent, et par consĂ©quent elles peuvent mourir, et mĂȘme, quand la violence sâen mĂȘle, ĂȘtre tuĂ©es. Câest ainsi que lâApĂŽtre, parlant des semences, dit : « Ce que tu sĂšmes ne peut vivre, sâil ne meurt auparavant » et le Psalmiste : « Il a tuĂ© leurs vignes par la grĂȘle ». Est-ce Ă dire quâen vertu du prĂ©cepte : « Tu ne tueras point », ce soit un crime dâarracher un arbrisseau, et serons-nous assez fous pour souscrire, en cette rencontre, aux erreurs des ManichĂ©ens ? Laissons de cĂŽtĂ© ces rĂȘveries, et lorsque nous lisons: «Tu « ne tueras point », si nous rie lâentendons pas des plantes, parce quâelles nâont point de sentiment, ni des bĂȘtes brutes, quâelles volent dans lâair, nagent dans lâeau, marchent ou rampent sur terre, parce quâelles sont privĂ©es de raison et ne forment point avec lâhomme une sociĂ©tĂ©, dâoĂč il suit que par une disposition trĂšs-juste du CrĂ©ateur, leur vie et leur mort sont Ă©galement faites pour notre usage, il reste que nous entendions de lâhomme seul ce prĂ©cepte: « Tu ne tueras point », câest-Ă -dire, tu ne tueras ni un autre ni toi-mĂȘme, car celui qui se tue, tue un homme. CHAPITRE XXI. DES MEURTRES QUI, PAR EXCEPTION, NâIMPLIQUENT POINT CRIME DâHOMICIDE.Dieu lui-mĂȘme a fait quelques exceptions Ă la dĂ©fense de tuer lâhomme, tantĂŽt par un commandement gĂ©nĂ©ral, tantĂŽt par un ordre temporaire et personnel. En pareil cas, celui qui tue ne fait que prĂȘter son ministĂšre Ă un ordre supĂ©rieur ; il est comme un glaive entre les mains de celui qui frappe, et par consĂ©quent il ne faut pas croire que ceux-lĂ aient violĂ© le prĂ©cepte: « Tu ne tueras point », qui ont entrepris des guerres par lâinspiration de Dieu, ou qui, revĂȘtus du caractĂšre de la puissance publique et obĂ©issant aux lois de lâEtat, câest-Ă -dire Ă des lois trĂšs-justes et trĂšs-raisonnables, ont puni de mort les malfaiteurs. LâEcriture est si loin dâaccuser Abraham dâune cruautĂ© coupable pour sâĂȘtre dĂ©terminĂ©, par pur esprit dâobĂ©issance, Ă tuer son fils, quâelle loue sa piĂ©tĂ© 4. Et lâon a raison de se demander si lâon peut considĂ©rer JephtĂ© comme obĂ©issant Ă un ordre de Dieu, quand, voyant sa fille qui venait Ă sa rencontre, il la tue pour ĂȘtre fidĂšle au voeu quâil avait fait dâimmoler le premier ĂȘtre vivant qui sâoffrirait Ă ses regards son retour aprĂšs la victoire. De mĂȘme, comment justifie-t-on Samson de sâĂȘtre enseveli avec les ennemis sous les ruines dâun Ă©difice? en disant quâil obĂ©issait au commandement intĂ©rieur de lâEsprit, qui se servait de lui pour faire des miracles. Ainsi donc, sauf les deux cas exceptionnels dâune loi gĂ©nĂ©rale et juste ou dâun ordre particulier de celui qui est la source de toute justice, quiconque tue un homme, soi-mĂȘme ou son prochain, est coupable dâhomicide. CHAPITRE XXII. LA MORT VOLONTAIRE NâEST JAMAIS UNE PREUVE DE GRANDEUR DâĂME.On peut admirer la grandeur dâĂąme de ceux qui ont attentĂ© sur eux-mĂȘmes, mais, Ă coup sĂ»r, on ne saurait louer leur sagesse. Et mĂȘme, Ă examiner les choses de plus prĂšs et de lâoeil de la raison, est-il juste dâappeler grandeur dâĂąme cette faiblesse qui rend impuissant Ă supporter son propre mal ou les fautes dâautrui? Rien ne marque mieux une Ăąme sans Ă©nergie que de ne pouvoir se rĂ©signer Ă lâesclavage du corps et Ă la folie de lâopinion. Il y a plus de force Ă endurer une vie misĂ©rable quâĂ la fuir, et les lueurs douteuses de lâopinion, surtout de lâopinion vulgaire, ne doivent pas prĂ©valoir sur les pures clartĂ©s de la conscience. Certes, sâil y a quelque grandeur dâĂąme Ă se tuer, personne nâa un meilleur droit Ă la revendiquer que ClĂ©ombrote, dont on raconte quâayant lu le livre oĂč Platon discute lâimmortalitĂ© de lâĂąme, il se prĂ©cipita du haut dâun mur pour passer de cette vie dans une autre quâil croyait meilleure; car il nây avait ni calamitĂ©, ni crime faussement ou justement imputĂ© dont le poids pĂ»t lui paraĂźtre insupportable; si donc il se donna la mort, sâil brisa ces liens si doux de la vie, ce fut par pure grandeur dâĂąme. Eh bien ! je dis que si lâaction de ClĂ©ombrote est grande, elle nâest du moins pas bonne; et jâen atteste Platon lui-mĂȘme, Platon, qui nâaurait pas manquĂ© de se donner la mort et de prescrire le suicide aux autres, si ce mĂȘme gĂ©nie qui lui rĂ©vĂ©lait lâimmortalitĂ© de lâĂąme, ne lui avait fait comprendre que cette action, loin dâĂȘtre permise, doit ĂȘtre expressĂ©ment dĂ©fendue. CHAPITRE XXIII. DE LâEXEMPLE DE CATON, QUI SâEST DONNĂ LA MORT POUR NâAVOIR PU SUPPORTER LA VICTOIRE DE CĂSAR.AprĂšs lâexemple de LucrĂšce, dont nous avons assez parlĂ© plus haut, nos adversaires ont beaucoup de peine Ă trouver une autre autoritĂ© que celle de Caton, qui se donna la mort Ă Utique : non quâil soit le seul qui ait attentĂ© sur lui-mĂȘme, mais il semble que lâexemple dâun tel homme, dont les lumiĂšres et la vertu sont incontestĂ©es, justifie complĂ©tement ses imitateurs. Pour nous, que pouvons-nous dire de mieux sur lâaction de Caton, sinon que ses propres amis, hommes Ă©clairĂ©s tout autant que lui, sâefforcĂšrent de lâen dissuader, ce qui prouve bien quâils voyaient plus de faiblesse que de force dâĂąme dans cette rĂ©solution, et lâattribuaient moins Ă un principe dâhonneur qui porte Ă Ă©viter lâinfamie quâĂ un sentiment de pusillanimitĂ© qui rend le malheur insupportable. Au surplus, Caton lui-mĂȘme sâest trahi par le conseil donnĂ© en mourant Ă son fils bien-aimĂ©. Si en effet câĂ©tait une chose honteuse de vivre sous la domination de CĂ©sar, pourquoi le pĂšre conseille-t-il au fils de subir cette honte, en lui recommandant de tout espĂ©rer de la clĂ©mence du vainqueur? Pourquoi ne pas lâobliger plutĂŽt Ă pĂ©rir avec lui? Si Torquatus a mĂ©ritĂ© des Ă©loges pour avoir fait mourir son fils, quoique vainqueur, parce quâil avait combattu contre ses ordres, pourquoi Caton Ă©pargne-t-il son fils, comme lui vaincu, alors quâil ne sâĂ©pargne pas lui-mĂȘme? Y avait-il plus de honte Ă ĂȘtre vainqueur en violant la discipline, quâĂ reconnaĂźtre un vainqueur en subissant lâhumiliation? Ainsi donc Caton nâa point pensĂ© quâil fĂ»t honteux de vivre sous la loi de CĂ©sar triomphant, puisque autrement il se serait servi, pour sauver lâhonneur de son fils, du mĂȘme fer dont il perça sa poitrine. Mais la VĂ©ritĂ© est quâautant il aima son fils, sur qui ses voeux et sa volontĂ© appelaient la clĂ©mence de CĂ©sar, autant il envia Ă CĂ©sar (comme CĂ©sar lâa dit lui-mĂȘme, Ă ce quâon assure), la gloire de lui pardonner; et si ce ne fut pas de lâenvie, disons, en termes plus doux, que ce fut de la honte. CHAPITRE XXIV. LA VERTU DES CHRĂTIENS LâEMPORTE SUR CELLE DE RĂGULUS, SUPĂRIEURE ELLE-MĂME A CELLE DE CATON.Nos adversaires ne veulent pas que nous prĂ©fĂ©rions Ă Caton le saint homme Job, qui aima mieux souffrir dans sa chair les plus cruelles douleurs, que de sâen dĂ©livrer par la mort, sans parler des autres saints que lâEcriture, ce livre Ă©minemment digne dâinspirer confiance et de faire autoritĂ©, nous montre rĂ©solus Ă supporter la captivitĂ© et la domination des ennemis plutĂŽt que dâattenter Ă leurs jours. Eh bien! prenons leurs propres livres, et nous y trouverons des motifs de prĂ©fĂ©rer quelquâun Ă Marcus Caton : câest Marcus RĂ©gulus. Caton, en effet, nâavait jamais vaincu CĂ©sar; vaincu par lui, il dĂ©daigna de se soumettre et prĂ©fĂ©ra se donner la mort. RĂ©gulus, au contraire, avait vaincu les Carthaginois. GĂ©nĂ©ral romain, il avait remportĂ©, Ă la gloire de Rome, une de ces victoires qui, loin de contrister les bons citoyens, arrachent des louanges Ă lâennemi lui-mĂȘme. Vaincu Ă son tour, il aima mieux se rĂ©signer et rester captif que sâaffranchir et devenir meurtrier de lui-mĂȘme. InĂ©branlable dans sa patience Ă subir le joug de Carthage, et dans sa fidĂ©litĂ© Ă aimer Rome, il ne consentit pas plus Ă dĂ©rober son corps vaincu aux ennemis, quâĂ sa patrie son coeur invincible. Sâil ne se donna pas la mort, ce ne fut point par amour pour la vie. La preuve, câest que pour garder la foi de son serment, il nâhĂ©sita point Ă retourner Ă Carthage, plus irritĂ©e contre lui de son discours au sĂ©nat romain que de ses victoires. Si donc un homme qui tenait si peu Ă la vie a mieux aimĂ© pĂ©rir dans les plus cruels tourments que se donner la mort, il fallait donc que le suicide fĂ»t Ă ses yeux un trĂšs-grand crime. Or, parmi les citoyens de Rome les plus vertueux et les plus dignes dâadmiration, en peut-on citer un seul qui soit supĂ©rieur Ă RĂ©gulus? Ni la prospĂ©ritĂ© ne put le corrompre, puisquâaprĂšs de si grandes victoires il resta pauvre ; ni lâadversitĂ© ne put le briser, puisquâen face de si terribles supplices il accourut intrĂ©pide. Ainsi donc, ces courageux et illustres personnages, mais qui nâont aprĂšs tout servi que leur patrie terrestre, ces religieux observateurs de la foi jurĂ©e, mais qui nâattestaient que de faux dieux, ces hommes qui pouvaient, au nom de la coutume et du droit de la guerre, frapper leurs ennemis vaincus, nâont pas voulu, mĂȘme vaincus par leurs ennemis, se frapper de leur propre. main; sans craindre la mort, ils ont prĂ©fĂ©rĂ©-subir la domination du vainqueur que sây soustraire par le suicide. Quelle leçon pour les chrĂ©tiens, adorateurs du vrai Dieu et amants de la cĂ©leste patrie ! avec quelle Ă©nergie ne doivent-ils pas repousser lâidĂ©e du suicide, quand la Providence divine, pour les Ă©prouver ou les chĂątier, les soumet pour un temps au joug ennemi t Quâils rie craignent point, dans cette humiliation passagĂšre, dâĂȘtre abandonnĂ©s par celui qui a voulu naĂźtre humble, bien quâil sâappelle le TrĂšs-Haut; et quâils se souviennent enfin quâil nây a plus pour eux de discipline militaire, ni de droit de la guerre qui les autorise ou leur commande la mort du vaincu. Si donc un vrai chrĂ©tien ne doit pas frapper mĂȘme un ennemi qui a attentĂ© ou qui est sur le point dâattenter contre lui, quelle peut donc ĂȘtre la source de cette dĂ©testable erreur que lâhomme peut se tuer, soit parce quâon a pĂ©chĂ©, soit de peur quâon ne pĂšche Ă son dĂ©triment? CHAPITRE XXV. IL NE FAUT POINT ĂVITER UN PĂCHĂ PAR UN AUTRE.Mais il est Ă craindre, dit-on, que soumis Ă un outrage brutal, le corps nâentraĂźne lâĂąme, par le vif aiguillon de la voluptĂ©, Ă donner au pĂ©chĂ© un coupable contentement; et dĂšs lors, le chrĂ©tien doit se tuer, non pour Ă©viter le pĂ©chĂ© Ă autrui, niais pour sâen prĂ©server lui-mĂȘme. Je rĂ©ponds que celui-lĂ ne laissera point son Ăąme cĂ©der Ă lâexcitation dâune sensualitĂ© Ă©trangĂšre qui vit soumis Ă Dieu et Ă la divine sagesse, et non Ă la concupiscence de la chair. De plus, sâil est vrai et Ă©vident que câest un crime dĂ©testable et digne de la damnation de se donner la mort, y a-t-il un homme assez insensĂ© pour parler de la sorte: PĂ©chons maintenant, de crainte que nous ne venions Ă pĂ©cher plus tard. Soyons homicides, de crainte dâĂȘtre plus tard adultĂšres. Quoi donc! si lâiniquitĂ© est si grande quâil nây ait plus-Ă choisir entre le crime et lâinnocence, mais Ă opter entre deux crimes, ne vaut-il pas mieux prĂ©fĂ©rer un adultĂšre incertain et Ă venir Ă un homicide actuel et certain; et le pĂ©chĂ©, qui peut ĂȘtre expiĂ© par la pĂ©nitence nâest-il point prĂ©fĂ©rable Ă celui qui ne laisse aucune place au repentir? Ceci soit dit pour ces fidĂšles qui se croient obligĂ©s Ă se donner la mort, non pour Ă©pargner un crime Ă leur prochain, mais de peur que la brutalitĂ© quâils subissent nâarrache Ă leur volontĂ© un consentement criminel. Mais loin de moi, loin de toute Ăąme chrĂ©tienne, qui, ayant mis sa confiance en Dieu, y trouve son appui, loin de nous tous cette crainte de cĂ©der Ă lâattrait honteux de la voluptĂ© de la chair! Et si cet esprit de rĂ©volte sensuelle, qui reste attachĂ© Ă nos membres, mĂȘme aux approches de la mort, agit comme par sa loi propre en dehors de la loi de notre volontĂ©, peut-il y avoir faute, quand la volontĂ© refuse, puisquâil nây en a pas, quand elle est suspendue par le sommeil? CHAPITRE XXVI. IL NâEST POINT PERMIS DE SUIVRE LâEXEMPLE DES SAINTS EN CERTAINS CAS OU LA FOI NOUS ASSURE QUâILS ONT AGI PAR DES MOTIFS PARTICULIERS.On objecte lâexemple de plusieurs saintes femmes qui, au temps de la persĂ©cution, pour soustraire leur pudeur Ă une brutale violence, se prĂ©cipitĂšrent dans un fleuve oĂč elles devaient infailliblement ĂȘtre entraĂźnĂ©es et pĂ©rir. LâEglise catholique, dit-on, cĂ©lĂšbre leur martyre avec une solennelle vĂ©nĂ©ration. Ici je dois me dĂ©fendre tout jugement tĂ©mĂ©raire. LâEglise a-t-elle obĂ©i Ă une inspiration divine, manifestĂ©e par des signes certains, en honorant ainsi la mĂ©moire de ces saintes femmes ? Je lâignore; mais cela peut ĂȘtre. Qui dira si ces vertueuses femmes, loin dâagir humainement, nâont pas Ă©tĂ© divinement inspirĂ©es, et si, loin dâĂȘtre Ă©garĂ©es par le dĂ©lire, elles nâont pas exĂ©cutĂ© un ordre dâen haut, comme fit Samson, dont il nâest pas permis de croire quâil ait agi autrement ? Lorsque Dieu parle et intime un commandement prĂ©cis, qui oserait faire un crime de lâobĂ©issance et accuser la piĂ©tĂ© de se montrer trop docile? Ce nâest point Ă dire maintenant que le premier venu ait le droit dâimmoler son fils Ă Dieu, sous prĂ©texte dâimiter lâexemple dâAbraham. En effet, quand un soldat tue un homme pour obĂ©ir Ă lâautoritĂ© lĂ©gitime, il nâest coupable dâhomicide devant aucune loi civile; au contraire, sâil nâobĂ©it pas, il est coupable de dĂ©sertion et de rĂ©volte. Supposez, au contraire, quâil eĂ»t agi de son autoritĂ© privĂ©e, il eĂ»t Ă©tĂ© responsable du sang versĂ©; de sorte que, pour une mĂȘme action, ce soldat est justement puni, soit quand il la fait sans ordre, soit quand ayant ordre de la faire, il ne la fait pas. Or, si lâordre dâun gĂ©nĂ©ral a une si grande autoritĂ©, que dire dâun commandement du CrĂ©ateur? Ainsi donc, permis Ă celui qui sait quâil est dĂ©fendu dâattenter sur soi-mĂȘme, de se tuer, si câest pour obĂ©ir Ă celui dont il nâest pas permis de mĂ©priser les ordres; mais quâil prenne garde que lâordre ne soit pas douteux. Nous ne pĂ©nĂ©trons, nous, dans les secrets de la conscience dâautrui que par ce qui est confiĂ© Ă notre oreille, et nous ne prĂ©tendons pas au jugement des choses cachĂ©es : « Nul ne sait ce qui se passe dans lâhomme, si ce nâest lâesprit de «lâhomme qui est en lui ». Ce que nous disons, ce que nous affirmons, ce que nous approuvons en toutes maniĂšres, câest que personne nâa le droit de se donner la mort, ni pour Ă©viter les misĂšres du temps, car il risque de tomber dans celles de lâĂ©ternitĂ©, ni Ă cause des pĂ©chĂ©s dâautrui, car, pour Ă©viter un pĂ©chĂ© qui ne le souillait pas, il commence par se charger lui-mĂȘme dâun pĂ©chĂ© qui lui est propre, ni pour ses pĂ©chĂ©s passĂ©s, car, sâil a pĂ©chĂ©, il a dâautant plus besoin de vivre pour faire pĂ©nitence, ni enfin, par le dĂ©sir dâune vie meilleure, car il nây a point de vie meilleure pour ceux qui sont coupables de leur mort. CHAPITRE XXVII. SI LA MORT VOLONTAIRE EST DĂSIRABLE COMME UN REFUGE CONTRE LE PĂCHĂ.Reste un dernier motif dont jâai dĂ©jĂ parlĂ©, et qui consiste Ă fonder le droit de se donner la mort sur la crainte quâon Ă©prouve dâĂȘtre entraĂźnĂ© au pĂ©chĂ© par les caresses de la voluptĂ© ou par les tortures de la douleur. Admettez ce motif comme lĂ©gitime, vous serez conduits par le progrĂšs du raisonnement Ă conseiller aux hommes de se donner la mort au moment oĂč, purifiĂ©s par lâeau rĂ©gĂ©nĂ©ratrice du baptĂȘme, ils ont reçu la rĂ©mission de tous leurs pĂ©chĂ©s. Le vrai moment, en effet, de se mettre Ă couvert des pĂ©chĂ©s futurs, câest quand tous les anciens sont effacĂ©s. Or, si la mort volontaire est lĂ©gitime, pourquoi ne pas choisir ce moment de prĂ©fĂ©rence? quel motif peut retenir un nouveau baptisĂ©? pourquoi exposerait-il encore son Ăąme purifiĂ©e Ă tous les pĂ©rils de la vie, quand il lui est si facile dây Ă©chapper, selon ce prĂ©cepte : « Celui qui aime le pĂ©ril y tombera ? » pourquoi aimer tant et de si grands pĂ©rils, ou, si on ne les aime pas, pourquoi sây exposer en conservant une vie dont on a le droit de sâaffranchir? est-il possible dâavoir le coeur assez pervers et lâesprit assez aveuglĂ© pour se crĂ©er ces deux obligations contradictoires : lâune, de se donner -la mort, de peur que la domination dâun maĂźtre ne nous fasse tomber dans le pĂ©chĂ©; lâautre, de vivre, afin de supporter une existence pleine Ă chaque heure de tentations, de ces mĂȘmes tentations que lâon aurait Ă craindre sous la domination dâun maĂźtre, et de mille autres qui sont insĂ©parables de notre condition mortelle? Ă ce compte, pourquoi perdrions-nous notre temps Ă enflammer le zĂšle des nouveaux baptisĂ©s par de vives exhortations, Ă leur inspirer lâamour de la puretĂ© virginale, de la continence dans le veuvage, de la fidĂ©litĂ© au lit conjugal, quand nous avons Ă leur indiquer un moyen de salut beaucoup plus sĂ»r et Ă lâabri de tout pĂ©ril, câest de se donner la mort aussitĂŽt aprĂšs la rĂ©mission de leurs pĂ©chĂ©s, afin de paraĂźtre ainsi plus sains et plus purs devant Dieu? Or, sâil y a quelquâun qui sâavise de donner un pareil conseil, je ne dirai pas : Il dĂ©raisonne je dirai : Il est fou. Comment donc serait-il permis de tenir Ă un homme le langage que voici : « Tuez-vous, de crainte que, vivant sous la domination dâun maĂźtre impudique, vous nâajoutiez Ă vos fautes vĂ©nielles quelque plus grand pĂ©ché», si câest Ă©videmment un crime abominable de lui dire: « Tuez-vous, aussitĂŽt aprĂšs lâabsolution de vos pĂ©chĂ©s, de crainte que vous ne veniez par la suite Ă en commettre dâautres et de plus grands, vivant dans un monde plein de voluptĂ©s attrayantes, de cruautĂ©s furieuses, dâillusions et de terreurs ». Puisquâun tel langage serait criminel, câest donc aussi une chose criminelle de se tuer. On ne saurait, en effet, invoquer aucun motif qui fĂ»t plus lĂ©gitime; celui-lĂ nĂ© lâĂ©tant pas, nul ne saurait lâĂȘtre. CHAPITRE XXVIII POURQUOI DIEU A PERMIS QUE LES BARBARES AIENT ATTENTĂ A LA PUDEUR DES FEMMES CHRĂTIENNES.Ainsi donc, fidĂšles servantes tic JĂ©sus-Christ, que la vie ne vous soit point Ă charge parce que les ennemis se sont fait un jeu de votre chastetĂ©. Vous avez une grande et solide consolation, si votre conscience vous rend ce tĂ©moignage que vous nâavez point consenti au pĂ©chĂ© qui a Ă©tĂ© permis contre vous. Demanderez-vous pourquoi il a Ă©tĂ© permis? quâil vous suffise de savoir que la Providence, qui a créé le monde et qui le gouverne, est profonde en ses conseils; « impĂ©nĂ©trables sont « ses jugements et insondables ses voies ». Toutefois descendez au fond de votre conscience, et demandez-vous sincĂšrement si ces dons de puretĂ©, de continence, de chastetĂ© nâont pas enflĂ© votre orgueil, si, trop charmĂ©es par les louanges des hommes, vous nâavez point enviĂ© Ă quelques-unes de vos compagnes ces mĂȘmes vertus. Je nâaccuse point, ne sachant rien, et je ne puis entendre la rĂ©ponse de votre conscience ; mais si elle est telle que je le crains, ne vous Ă©tonnez plus dâavoir perdu ce qui vous faisait espĂ©rer les empressements des hommes, et dâavoir conservĂ© ce qui Ă©chappe Ă leurs regards. Si vous nâavez pas consenti au mal, câest quâun secours dâen haut est venu fortifier la grĂące divine que vous alliez perdre, et lâopprobre subi devant les hommes a remplacĂ© pour vous cette gloire humaine que vous risquiez de trop aimer. Ames timides, soyez deux fois consolĂ©es; dâun cĂŽtĂ©, une Ă©preuve, de lâautre, un chĂątiment; une Ă©preuve qui vous justifie, un chĂątiment qui vous corrige. Quant Ă celles dâentre vous dont la conscience ne leur reproche pas de sâĂȘtre enorgueillies de possĂ©der la puretĂ© des vierges, la continence des veuves, la chastetĂ© des Ă©pouses, qui, le coeur plein dâhumilitĂ© , se sont rĂ©jouies avec crainte de possĂ©der le don de Dieu, sans porter aucune envie Ă leurs Ă©mules en saintetĂ©, qui dĂ©daignant enfin lâestime des hommes, dâautant plus grande pour lâordinaire que la vertu qui les obtient est plus rare, ont souhaitĂ© lâaccroissement du nombre des saintes Ăąmes plutĂŽt que sa diminution qui les eĂ»t fait paraĂźtre davantage; quant Ă celles-lĂ , quâelles ne se plaignent pas dâavoir souffert la brutalitĂ© des barbares quâelles nâaccusent point Dieu de lâavoir permise, quâelles ne doutent point de sa providence, qui laisse faire ce que nul ne commet impunĂ©ment. Il est en effet certains penchants mauvais qui pĂšsent secrĂštement sur lâĂąme, et auxquels la justice de Dieu lĂąche les rĂȘnes Ă un certain jour pour en rĂ©server la punition au dernier jugement. Or, qui sait si ces saintes femmes, dont la conscience est pure de tout orgueil et qui ont eu Ă subir dans leur corps la violence des barbares, qui sait si elles ne nourrissaient pas quelque secrĂšte faiblesse, qui pouvait dĂ©gĂ©nĂ©rer en faste ou en superbe, au cas oĂč, dans le dĂ©sordre universel, cette humiliation leur eĂ»t Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e? De mĂȘme que plusieurs ont Ă©tĂ©. emportĂ©s par la mort, afin que lâesprit du mal ne pervertĂźt pas leur volontĂ©, ces femmes ont perdu lâhonneur par la violence, afin que la prospĂ©ritĂ© ne pervertĂźt pas leur modestie. Ainsi donc, ni celles qui Ă©taient trop fiĂšres de leur puretĂ©, ni celles que le malheur seul a prĂ©servĂ©es de lâorgueil, nâont perdu la chastetĂ©; seulement elles ont gagnĂ© lâhumilitĂ©; celles-lĂ ont Ă©tĂ© guĂ©ries dâun mal prĂ©sent, celles-ci prĂ©servĂ©es dâun mal Ă venir. CHAPITRE XXIX RĂPONSE QUE LES ENFANTS DU CHRIST DOIVENT FAIRE AUX INFIDĂLES, QUAND CEUX-CI LEUR REPROCHENT QUE LE CHRIST NE LES A PAS MIS A COUVERT DE LA FUREUR DES ENNEMIS.Toute la famille du Dieu vĂ©ritable et souverain a donc un solide motif de consolation Ă©tabli sur un meilleur fondement que lâespĂ©rance de biens chancelants et pĂ©rissables; elle doit accepter sans regret la vie temporelle elle-mĂȘme, puisquâelle sây prĂ©pare Ă la vie Ă©ternelle, usant des biens de ce monde sans sây attacher, comme fait un voyageur, et subissant les maux terrestres comme une Ă©preuve ou un chĂątiment. Si on insulte Ă sa rĂ©signation, si on vient lui dire, aux jours dâinfortune: « OĂč est ton Dieu ? » quâelle demande Ă son tour Ă ceux qui lâinterrogent, oĂč sont leurs dieux, alors quâils endurent ces mĂȘmes souffrances dont la crainte est le seul principe de leur piĂ©tĂ©. Pour nous, enfants du Christ, nous rĂ©pondrons : Notre Dieu est partout prĂ©sent et tout entier partout; exempt de limites, il peut ĂȘtre prĂ©sent en restant invisible et sâabsenter sans se mouvoir. Quand ce Dieu mâafflige, câest pour Ă©prouver ma vertu ou pour chĂątier mes pĂ©chĂ©s; et en Ă©change de maux temporels, si je les souffre avec piĂ©tĂ©, il me rĂ©serve une rĂ©compense Ă©ternelle. Mais vous, dignes Ă peine quâon vous parle de vos dieux, qui ĂȘtes-vous en face du mien, « plus redoutable que tous les dieux; car tous les dieux des nations sont des dĂ©mons, et le « Seigneur a fait les cieux ? » CHAPITRE XXX. CEUX QUI SâĂLĂVENT CONTRE LA RELIGION CHRĂTIENNE NE SONT AVIDES QUE DE HONTEUSES PROSPĂRITĂS.Si cet illustre Scipion Nasica, autrefois votre souverain Pontife, qui dans la terreur de la guerre punique fut choisi dâune voix unanime par le sĂ©nat, comme le meilleur citoyen de Rome, pour aller recevoir de Phrygie lâimage de la mĂšre des dieux 3, si ce grand homme, dont vous nâoseriez affronter lâaspect, pouvait revenir Ă la vie, câest lui qui se chargerait de rabattre votre impudence. Car enfin, quâest-ce qui vous pousse Ă imputer au christianisme les maux que vous souffrez ? Câest le dĂ©sir de trouver la sĂ©curitĂ© dans le vice, et de vous livrer sans obstacle Ă tout le dĂ©rĂ©glement de vos moeurs. Si vous souhaitez la paix et lâabondance, ce nâest pas pour en user honnĂȘtement, câest-Ă -dire avec mesure, tempĂ©rance et piĂ©tĂ©, mais pour vous procurer, au prix de folles prodigalitĂ©s, une variĂ©tĂ© infinie de voluptĂ©s, et rĂ©pandre ainsi dans les moeurs, au milieu de la prospĂ©ritĂ© apparente, une corruption mille fois plus dĂ©sastreuse que toute la cruautĂ© des ennemis. Câest ce que craignait Scipion, votre grand pontife, et, au jugement de tout le sĂ©nat, le meilleur citoyen de Rome, quand il sâopposait Ă la ruine de Carthage, cette rivale de lâempire romain, et combattait lâavis contraire de Caton. Il prĂ©voyait les suites dâune sĂ©curitĂ© fatale Ă des Ăąmes Ă©nervĂ©es et voulait quâelles fussent protĂ©gĂ©es par la crainte, comme des pupilles par un tuteur. Il voyait juste, et lâĂ©vĂ©nement prouva quâil avait raison. Carthage une fois dĂ©truite, la rĂ©publique romaine fut dĂ©livrĂ©e sans doute dâune grande terreur; mais combien de maux naquirent successivement de cette prospĂ©ritĂ©! la concorde entre les citoyens affaiblie et dĂ©truite, bientĂŽt des sĂ©ditions sanglantes, puis, par un enchaĂźnement de causes funestes, la guerre civile avec ses massacres, ses flots de sang, ses proscriptions, ses rapines; enfin, un tel dĂ©luge de calamitĂ©s que ces Romains, qui, au temps de leur vertu, nâavaient rien Ă redouter que de lâennemi, eurent beaucoup plus Ă souffrir, aprĂšs lâavoir perdue, de la main de leurs propres concitoyens. La fureur de dominer, passion plus effrĂ©nĂ©e chez le peuple romain que tous les autres vices de notre nature, ayant triomphĂ© dans un petit nombre de citoyens puissants, tout le reste, abattu et lassĂ©, se courba sous le joug. CHAPITRE XXXI. PAR QUELS DEGRĂS SâEST ACCRUE CHEZ LES ROMAINS LA PASSION DE LA DOMINATION.Comment, en effet, cette passion se serait-elle apaisĂ©e dans ces esprits superbes, avant que de sâĂ©lever par des honneurs incessamment renouvelĂ©s jusquâĂ la puissance royale? Or, pour obtenir le renouvellement de ces honneurs, la brigue Ă©tait indispensable; et la brigue elle-mĂȘme ne pouvait prĂ©valoir que chez un peuple corrompu par lâavarice et la dĂ©bauche. Or, comment le peuple devint-il avare et dĂ©bauchĂ©? par un effet de cette prospĂ©ritĂ© dont sâalarmait si justement Scipion, quand il sâopposait avec une prĂ©voyance admirable Ă la ruine de la plus redoutable et de la plus opulente ennemie de Rome. Il aurait voulu que la crainte servit de frein Ă la licence, que la licence comprimĂ©e arrĂȘtĂąt lâessor de la dĂ©bauche et de lâavarice, et quâainsi la vertu pĂ»t croĂźtre et fleurir pour le salut de la rĂ©publique, et avec la vertu, la libertĂ©! Ce fut par le mĂȘme principe et dans un mĂȘme sentiment de patriotique prĂ©voyance que Scipion, je parle toujours de lâillustre pontife que le sĂ©nat proclama par un choix unanime le meilleur citoyen de Rome, dĂ©tourna ses collĂšgues du dessein quâils avaient formĂ© de construire un amphithéùtre. Dans un discours plein dâautoritĂ©, il leur persuada de ne pas souffrir que la mollesse des Grecs vĂźnt corrompre la virile austĂ©ritĂ© des antiques moeurs et souiller la vertu romaine de la contagion dâune corruption Ă©trangĂšre. Le sĂ©nat fut si touchĂ© par cette grave Ă©loquence quâil dĂ©fendit lâusage des siĂ©ges quâon avait coutume de porter aux reprĂ©sentations scĂ©niques. Avec quelle ardeur ce grand homme eĂ»t-il entrepris dâabolir les jeux mĂȘmes, sâil eĂ»t osĂ© rĂ©sister Ă lâautoritĂ© de ce quâil appelait des dieux ! car il ne savait pas que ces prĂ©tendus dieux ne sont que de mauvais dĂ©mons, ou sâil le savait, il croyait quâon devait les apaiser plutĂŽt que de les mĂ©priser. La doctrine cĂ©leste nâavait pas encore Ă©tĂ© annoncĂ©e aux Gentils, pour purifier leur coeur par la foi, transformer en eux la nature humaine par une humble piĂ©tĂ©, les rendre capables des choses divines et les dĂ©livrer enfin de la domination des esprits superbes. CHAPITRE XXXII. DE LâĂTABLISSEMENT DES JEUX SCĂNIQUES.Sachez donc, vous qui lâignorez, et vous aussi qui feignez lâignorance, nâoubliez pas, au milieu de vos murmures contre votre libĂ©rateur, que ces jeux scĂ©niques, spectacles de turpitude, oeuvres de licence et de vanitĂ©, ont Ă©tĂ© Ă©tablis Ă Rome, non par la corruption des hommes, muais par le commandement de vos dieux. Mieux eĂ»t valu accorder les honneurs divins Ă Scipion que de rendre un culte Ă des dieux de cette sorte, qui nâĂ©taient certes pas meilleurs que leur pontife. Ecoutez-moi un instant avec attention, si toutefois votre esprit, longtemps enivrĂ© dâerreurs, est capable dâentendre la voix de la raison : Les dieux commandaient que lâon cĂ©lĂ©brĂąt des jeux de théùtre pour guĂ©rir la peste des corps 1, et Scipion, pour prĂ©venir la peste des Ăąmes, ne voulait pas que le théùtre mĂȘme fĂ»t construit. Sâil vous reste encore quelque lueur dâintelligence pour prĂ©fĂ©rer lâĂąme au corps, dites- moi qui vous devez honorer, de Scipion ou de vos dieux. Au surplus, si la peste vint Ă cesser, ce ne fut point parce que la folle passion des jeux plus raffinĂ©s de la scĂšne sâempara dâun peuple belliqueux qui nâavait connu jusquâalors que les jeux du cirque; mais ces dĂ©mons mĂ©chants et astucieux, prĂ©voyant que la peste allait bientĂŽt finir, saisirent cette occasion pour en rĂ©pandre une autre beaucoup plus dangereuse et qui fait leur joie parce quâelle sâattaque , non point au corps, mais aux moeurs. Et de fait, elle aveugla et corrompit tellement lâesprit des Romains que dans ces derniers temps (la postĂ©ritĂ© aura peine Ă le croire), parmi les malheureux Ă©chappĂ©s au sac de Rome et qui ont pu trouver un asile Ă Carthage, on en a vu plusieurs tellement possĂ©dĂ©s de cette Ă©trange maladie quâils couraient chaque jour au théùtre sâenivrer follement du spectacle des histrions. CHAPITRE XXXIII. LA RUINE DE ROME NâA PAS CORRIGĂ LES VICES DES ROMAINS.Quelle est donc votre erreur, insensĂ©s, ou plutĂŽt, quelle fureur vous transporte ! Quoi! au moment oĂč, si lâon en croit les rĂ©cits des voyageurs, le dĂ©sastre de Rome fait jeter un cri de douleur jusque chez les peuples de lâOrien, au moment oĂč les citĂ©s les plus illustres dans les plus lointains pays font de votre malheur un deuil public, câest alors que vous recherchez les théùtres, que vous y courez, que vous les remplissez, que vous en envenimez encore le poison. Câest cette souillure et cette perte des Ăąmes, ce renversement de toute probitĂ© et de tout sentiment honnĂȘte que Scipion redoutait pour vous, quand il sâopposait Ă la construction dâun amphithéùtre, quand il prĂ©voyait que vous pourriez aisĂ©ment vous laisser corrompre par la bonne fortune, quand il ne voulait pas quâil ne vous restĂąt plus dâennemis Ă redouter. Il nâestimait pas quâune citĂ© fĂ»t florissante, quand ses murailles sont debout et ses moeurs ruinĂ©es. Mais le sĂ©ducteur des dĂ©mons a eu plus de pouvoir sur vous que la prĂ©voyance des sages. De lĂ vient que vous ne voulez pas quâon vous impute le mal que vous faites et que vous imputez aux chrĂ©tiens celui que vous souffrez. Corrompus par la bonne fortune, incapables dâĂȘtre corrigĂ©s par la mauvaise, vous ne cherchez pas dans la paix la tranquillitĂ© de, lâEtat, mais lâimpunitĂ© de vos vices. Scipion vous souhaitait la crainte de lâennemi pour vous retenir sur la pente de la licence, et vous, Ă©crasĂ©s par lâennemi, vous ne pouvez pas mĂȘme contenir vos dĂ©rĂšglements; tout lâavantage de votre calamitĂ©, vous lâavez perdu; vous ĂȘtes devenus misĂ©rables, et vous ĂȘtes restĂ©s vicieux. CHAPITRE XXXIV. LA CLĂMENCE DE DIEU A ADOUCI LE DĂSASTRE DE ROME.Et cependant si vous vivez, vous le devez Ă Dieu, Ă ce Dieu qui ne vous Ă©pargne que pour vous avertir de vous corriger et de faire pĂ©nitence, Ă ce Dieu qui a permis que malgrĂ© votre ingratitude vous ayez Ă©vitĂ© la fureur des ennemis, soit en vous couvrant du nom de ses serviteurs, soit en vous rĂ©fugiant dans les Ă©glises de ses martyrs. CHAPITRE XXXV LâĂGLISE A DES ENFANTS CACHĂS PARMI SES ENNEMIS ET DE FAUX AMIS PARMI SES ENFANTS.Tels sont les moyens de dĂ©fense (et il y en a peut-ĂȘtre de plus puissants encore) que nous pouvons opposer Ă nos ennemis, nous enfants du Seigneur JĂ©sus, rachetĂ©s de son sang et membres de la citĂ© ici-bas Ă©trangĂšre, de 1a citĂ© royale du Christ. Nâoublions pas toutefois quâau milieu de ces ennemis mĂȘmes se cache plus dâun concitoyen futur, ce qui doit nous faire voir quâil nâest pas sans avantage de supporter patiemment comme adversaire de notre foi celui qui peut en devenir confesseur. De mĂȘme, au sein de la citĂ© de Dieu. pendant du moins quâelle accomplit son voyage Ă travers ce monde, plus dâun qui est uni Ă ses frĂšres par la communion des mĂȘmes sacrements, sera banni un jour de la sociĂ©tĂ© des saints. De ces faux amis, les uns se tiennent dans lâombre, les autres osent mĂȘler ouvertement leur voix Ă celle de nos adversaires, pour murmurer contre le Dieu dont ils portent la marque sacrĂ©e, jouant ainsi deux rĂŽles contraires et frĂ©quentant Ă©galement les théùtres et les lieux saints. Faut-il cependant dĂ©sespĂ©rer de leur conversion? Non, certes, puisque parmi nos ennemis les plus dĂ©clarĂ©s, nous avons des amis prĂ©destinĂ©s encore inconnus Ă eux-mĂȘmes. Les deux citĂ©s, en effet, sont mĂȘlĂ©es et confondues ensemble pendant cette vie terrestre jusquâĂ ce quâelles se sĂ©parent au dernier jugement. Exposer leur naissance, leur progrĂšs et leur fin, câest ce que je vais essayer de faire, avec lâassistance du ciel et pour la gloire de la citĂ© de Dieu, qui tirera de ce contraste mi plus vif Ă©clat. CHAPITRE XXXVI. DES SUJETS QUâIL CONVIENDRA DE TRAITER DANS LES LIVRES SUIVANTS.Mais avant dâaborder cette entreprise, jâai encore quelque chose Ă rĂ©pondre Ă ceux qui rejettent les malheurs de lâempire romain sur notre religion, sous prĂ©texte quâelle dĂ©fend de sacrifier aux dieux. Il faut pour cela que je rapporte (autant du moins que ma mĂ©moire et le besoin de mon sujet le permettront) tous les maux qui sont arrivĂ©s Ă lâempire ou aux provinces qui en dĂ©pendent avant que cette dĂ©fense nâeĂ»t Ă©tĂ© faite : calamitĂ©s quâils ne manqueraient pas de nous attribuer, si notre religion eĂ»t paru dĂšs ce temps-lĂ et interdit leurs sacrifices impies. Je montrerai ensuite pourquoi le vrai Dieu, qui tient en sa main tous les royaumes de la terre, a daignĂ© accroĂźtre le leur, et je ferai voir que leurs prĂ©tendus dieux, loin dây avoir contribuĂ©, y ont plutĂŽt nui, au contraire, par leurs fourberies et leurs prestiges. Je terminerai en rĂ©futant ceux qui, convaincus sur ce dernier point par des preuves si claires, se retranchent Ă soutenir quâil faut servir les dieux, non pour les biens de la vie prĂ©sente, mais pour ceux de la vie future. Ici la question, si je ne me trompe, devient plus difficile et monte vers les rĂ©gions sublimes. Nous avons affaire Ă des philosophes, non pas aux premiers venus dâentre eux, mais aux plus illustres et aux plus excellents, lesquels sont dâaccord avec nous sur plusieurs choses, puisquâils reconnaissent lâĂąme immortelle et le vrai Dieu, auteur et providence de lâunivers. Mais comme ils ont aussi beaucoup dâopinions contraires aux nĂŽtres, nous devons les rĂ©futer et nous ne faillirons pas Ă ce devoir. Nous combattrons donc leurs assertions impies dans toute la force quâil plaira Ă Dieu de nous dĂ©partir, pour lâaffermissement de la citĂ© sainte, de la vraie piĂ©tĂ© et du culte de Dieu, sans lequel on ne saurait parvenir Ă la fĂ©licitĂ© promise. Je termine ici ce livre, afin de passer au nouveau sujet que je me propose de traiter. |
