Les Piliers de la foi Copte Sacrements 83 Questions philosophiques

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83 Questions philosophiques PDF 
Écrit par Saint Augustin   

PREMIÈRE QUESTION. — L'Ăąme existe-elle par elle mĂȘme?

Tout ce qui est vrai est vrai par la vĂ©ritĂ©, et toute Ăąme est Ăąme par cela qu'elle est vraie Ăąme. Donc c'est de la vĂ©ritĂ© que toute Ăąme tient d'ĂȘtre vĂ©ritablement Ăąme. Autre chose est l'Ăąme, autre chose la vĂ©ritĂ©. Car la vĂ©ritĂ© est absolument incompatible avec le faux, et l'Ăąme est souvent trompĂ©e. Donc l'Ăąme, existant par la vĂ©ritĂ©, n'existe point par elle-mĂȘme. Mais la vĂ©ritĂ© c'est Dieu ; Dieu est donc l'auteur de l'Ăąme.

II. — Du libre arbitre.

Tout ce qui se fait ne peut ĂȘtre Ă©gal Ă  la cause qui le produit; autrement il faudrait supprimer la justice, qui doit attribuer Ă  chacun ce qui lui appartient. Donc Dieu en crĂ©ant l'homme, mĂȘme dans un Ă©tat excellent, ne l'a point fait ce qu'il Ă©tait lui-mĂȘme. Or l'homme qui est bon par volontĂ© vaut mieux que celui qui l'est par nĂ©cessitĂ©. ConsĂ©quemment il a fallu donner Ă  l'homme une volontĂ© libre.

III. — Dieu est-il la cause du mal dans l'homme?

Jamais un homme ne devient mauvais par le fait d'un homme sage. Ce serait lĂ  une grande faute, et mĂȘme si grande qu'aucun homme sage n'en est capable. Or Dieu l'emporte de beaucoup sur tout homme sage; il en est donc d'autant moins l'auteur du mal dans l'homme.Car la volontĂ© de Dieu est beaucoup meilleure que celle de l'homme sage. Ici, en parlant de cause, nous entendons la volontĂ©. C'est donc par un vice de volontĂ© que l'homme devient mauvais, et si ce vice de volontĂ© est Ă  une distance infinie de Dieu, comme l'enseigne la raison, il faut donc chercher oĂč il est.

IV. — Quelle est la cause du mal dans l'homme?

La cause du mal dans l'homme doit ĂȘtre en lui, ou dans quelque autre ĂȘtre, ou dans le nĂ©ant. Si elle est dans le nĂ©ant, elle n'existe pas. Si cependant par ce mot de nĂ©ant on entend que l'homme a Ă©tĂ© fait du nĂ©ant ou de choses tirĂ©es du nĂ©ant, il faudra dire que la cause du mal est en lui, puisque le nĂ©ant a formĂ©, pour ainsi dire, la matiĂšre dont il est fait. Si elle est dans quelque autre ĂȘtre, est-ce en Dieu, ou dans un autre homme, ou dans un ĂȘtre qui ne soit ni Dieu ni homme?

Or ce n'est pas en Dieu: car il est l'auteur du bien. Si elle est dans un homme, elle agit par violence ou par persuasion. Par violence, on ne peut l'admettre: autrement elle serait plus puissante que Dieu. En effet Dieu a créé l'homme dans une condition si parfaite, que s'il voulait rester excellent, personne ne pourrait l'en empĂȘcher. Mais si nous accordons que l'homme est perverti par la sĂ©duction d'un autre homme, il nous faudra chercher par qui cet autre homme a Ă©tĂ© perverti lui-mĂȘme. En effet, celui qui conseille ainsi le mal ne peut pas n'ĂȘtre pas mauvais. Reste ensuite je ne sais quoi, qui ne serait ni Dieu ni homme; mais cet ĂȘtre, quel qu'il soit, a dĂ» employer la violence ou la persuasion. Dans le premier cas, nous avons donnĂ© la rĂ©ponse plus haut; dans.le second, quelle qu'ait pu ĂȘtre la sĂ©duction , comme la sĂ©duction n'impose pas la violence, faut imputer Ă  la volontĂ© de l'homme la cause de sa dĂ©pravation, soit qu'il ait agi par conseil, soit qu'il ait agi de lui-mĂȘme.

V. — Un animal privĂ© de raison peut-il ĂȘtre heureux?

Un animal privĂ© de raison est privĂ© de la facultĂ© de connaĂźtre. Or aucun animal privĂ© de la facultĂ© de connaĂźtre ne saurait ĂȘtre heureux. Donc les animaux privĂ©s de raisonne peuvent ĂȘtre heureux.

VI. — Du mal.

Tout ce qui existe est corporel ou incorporel. Le corporel appartient Ă  l'espĂšce sensible, l'incorporel Ă  l'espĂšce intelligible. Donc tout ce qui existe appartient Ă  une espĂšce. Or partout oĂč il y a espĂšce, il y a mode d'ĂȘtre, et le mode d'ĂȘtre est quelque chose de bon en soi. Donc le mal souverain n'a pas de mode d'ĂȘtre : car il exclut tout bien. Il n'existe donc pas, puisqu'il n'appartient Ă  aucune espĂšce; et ce nom de mal signifie absolument privation d'espĂšce.

VII. — Ce qu'on entend proprement par ñme dans l'animal.

Quelquefois par Ăąme on entend l'intelligence, et c'est en ce sens qu'on dit que l'homme est composĂ© d'une Ăąme et d'un corps; quelquefois on prend ce mot en dehors de cette signification. Mais, dans ce cas, on l'entend des opĂ©rations qui nous sont communes avec les (429) bĂȘtes. Car les bĂȘtes sont privĂ©es de la raison, qui est le caractĂšre propre de l'intelligence.

VIII. — L'Ăąme se meut-elle par elle-mĂȘme?

Quiconque sent en lui une volontĂ©, gent que son Ăąme se meut par elle-mĂȘme. En effet, quand nous voulons, ce n'est pas un autre qui veut pour nous. Et ce mouvement de l'Ăąme est spontanĂ©, car c'est Dieu qui le lui a donnĂ© ; mais il n'est pas le passage d'un lieu Ă  un autre, comme pour le corps. Le mouvement local appartient en effet au corps. Et quand, par la volontĂ©, c'est-Ă -dire par un mouvement qui n'est pas local, l'Ăąme meut cependant son corps localement, ce n'est point une preuve qu'elle subisse elle-mĂȘme un mouvement local. Ainsi nous voyons un objet se mouvoir sur un gond Ă  travers un grand espace, bien que le gond lui-mĂȘme reste immobile.

IX. — La vĂ©ritĂ© peut-elle ĂȘtre perçue par les sens corporels?

Tout ce qui tombe sous le sens corporel et qu'on appelle sensible, Ă©prouve un changement incessant (1). C'est ainsi que quand les cheveux de notre tĂȘte croissent, quand notre corps dĂ©cline vers la vieillesse ou revĂȘt les charmes de la jeunesse, le mouvement est continuel et ne subit aucune relĂąche. Or ce qui n'est pas permanent, ne peut ĂȘtre perçu : car il n'y a de perceptible que ce que la connaissance saisit. Mais, ce qui change continuellement ne saurait ĂȘtre saisi. Il ne faut donc point attendre de perception pure et vraie de la part des sens corporels. Qu'on ne nous dise pas qu'il y a des objets sensibles qui subsistent toujours de la mĂȘme maniĂšre ; qu'on ne nous parle pas du soleil et des Ă©toiles, sur lesquels il est difficile d'Ă©tablir une certitude; au moins il n'est personne qui ne soit forcĂ© de convenir qu'il n'est pas un objet sensible qui. n'ait une fausse ressemblance, telle que la diffĂ©rence ne puisse ĂȘtre saisie. Ainsi, pour ne pas citer d'autres exemples, nous Ă©prouvons en imagination, dans le sommeil ou dans la folie, des sensations semblables Ă  celles que nous recevons parle corps, bien que les objets ne soient pas prĂ©sents aux sens; et dans ce cas, nous ne pouvons absolument pas discerner si ces sensations sont rĂ©elles ou imaginaires. Donc s'il y a de fausses images des choses sensibles, que les sens eux-mĂȘmes ne peuvent discerner, et si d'autre part, on ne petit percevoir que ce qui est discernĂ© du faux, il s'ensuit que le critĂ©rium de la vĂ©ritĂ© ne rĂ©side pas dans les sens. VoilĂ  pourquoi on a de justes raisons de nous engager Ă  `nous dĂ©tourner de ce monde, qui est tout corporel et tout sensible, pour nous porter de toute l'ardeur de notre Ăąme vers Dieu, c'est-Ă -dire vers la vĂ©ritĂ©, qui est saisie par l'intellect et le sens intĂ©rieur, dure toujours, conserve le mĂȘme mode d'ĂȘtre et n'a point de fausse ressemblance dont elle ne puisse ĂȘtre discernĂ©e.

X. — Le corps vient-il de Dieu?

Tout bien vient de Dieu ; tout ce qui appartient Ă  une espĂšce est bon, en tant qu'il est de l'espĂšce, et tout ce que l'espĂšce contient est de l'espĂšce. Or tout corps, pour ĂȘtre corps, est contenu dans quelque espĂšce. Donc tout corps vient de Dieu.

XI. — Pourquoi le Christ est-il nĂ© d'une femme?

Quand Dieu dĂ©livre, il ne dĂ©livre pas seulement une partie, mais tout ce qui peut ĂȘtre en pĂ©ril. Donc la Sagesse et la Vertu de Dieu, que nous appelons son Fils unique, a indiquĂ©, en se faisant homme qu'il venait dĂ©livrer l'homme. Or la dĂ©livrance de l'homme a dĂ» se manifester dans les deux sexes. Donc, puisqu'il fallait revĂȘtir le sexe masculin qui est le plus honorable, il fallait aussi que la dĂ©livrance du sexe fĂ©minin apparĂ»t par l'incarnation dans le sein d'une femme.

XII. — Opinion d'un sage (1).

Faites en sorte, ĂŽ malheureux mortels, dit-il, faites en sorte que le malin esprit ne souille point ce domicile, qu'il ne s'insinue point dans vos sens pour souiller la puretĂ© de votre Ăąme et obscurcir la lumiĂšre de votre esprit. Ce mal s'introduit par toutes les portes des sens: il s'applique aux figures; s'accommode aux couleurs; s'attache aux sens; se cache dans la colĂšre, dans les artifices trompeurs du discours; se mĂȘle aux odeurs; s'infuse dans les saveurs; Ă  l'aide des troubles d'un mouvement impur, il obscurcit les sens par des affections tĂ©nĂ©breuses, et remplit de certains brouillards tous les passages de l'intelligence, par oĂč le rayon de l'Ăąme a coutume de rĂ©pandre lĂ  lumiĂšre de la raison. Et comme c'est un rayon de la lumiĂšre cĂ©leste et qu'il est le miroir de la prĂ©sence divine — car en lui brille la divinitĂ©, en lui la volontĂ© innocente, en lui le mĂ©rite de la bonne action Dieu qui est prĂ©sent partout , l'est en mĂȘme temps Ă  chacun de nous, quand notre esprit pur et sans tache se croit en sa prĂ©sence. Et de mĂȘme que, quand l'Ɠil est viciĂ©, il ne croit point Ă  la prĂ©sence des objets qu'il ne peut voir car c'est en vain que l'image des choses se prĂ©sente Ă  un regard altĂ©rĂ© ainsi la prĂ©sence de Dieu, qui n'est absent nulle part, est inutile aux Ăąmes souillĂ©es que leur aveuglement d'esprit empĂȘche de le voir.

XIII. — Preuve que les hommes l'emportent sur les bĂȘtes.

Entre beaucoup de preuves qui dĂ©montrent que la raison donne Ă  l'homme la supĂ©rioritĂ© sur les bĂȘtes, en voici une qui est Ă©vidente pour tout le monde: c'est que les animaux sauvages peuvent ĂȘtre domptĂ©s et apprivoisĂ©s par les hommes, et non les hommes par les bĂȘtes sauvages.

XIV. — Le corps du Christ n'Ă©tait point un fantĂŽme.

Si le corps du Christ a été un fantÎme, le Christ a trompé, et s'il a, trompé, il n'est point la vérité. Or le Christ est la vérité. Donc son corps ne fut pas un fantÎme.

XV. — De l'intellect.

Tout ce qui se comprend soi-mĂȘme, s'embrasse soi-mĂȘme.0r ce qui s'embrasse soi-mĂȘme, est limitĂ© pour soi. Mais l'intellect se comprend. Il est donc limitĂ© pour lui. De plus il ne veut pas ĂȘtre infini, quand mĂȘme il le pourrait, parce que l'amour qu'il a pour lui-mĂȘme le porte Ă  vouloir se connaĂźtre.

XVI. — Du Fils de Dieu.

Dieu est la cause de tout ce qui existe. Or ce qui est use de toutes choses est aussi principe de sa Sagesse, et Dieu n'est jamais sans sa Sagesse. Donc il est la cause Ă©ternelle de sa Sagesse Ă©ternelle, et il ne lui est point antĂ©rieur. De plus s'il est de l’essence de Dieu d'ĂȘtre PĂšre Ă©ternel, il a toujours Ă©tĂ© PĂšre et n'a jamais Ă©tĂ© sans Fils.

XVII. — De la science de Dieu.

Tout ce qui est passé n'est plus fout ce qui est futur, n'est pas encore; donc ni le passé ni le futur n'existent. Or en Dieu tout existe; donc en lui n'y a ni passé ni futur, mais tout est présent.

XVIII. — De la TrinitĂ©.

On distingue dans tout ĂȘtre l'existence, l'espĂšce, l'accord des parties. Donc toute crĂ©ature, si elle existe d'une maniĂšre quelconque, si elle est Ă  une grande distance de ce qui n'est pas, si elle possĂšde l'accord de ses parties, a nĂ©cessairement - une cause triple : celle qui la fait ĂȘtre, celle qui la fait ĂȘtre de telle façon, celle qui fait qu'elle s'aime. Or nous disons que Dieu est la cause, c'est-Ă -dire l'auteur de la crĂ©ature. Il faut donc que la TrinitĂ© existe: la chose la plus excellente; la plus intelligente et la plus heureuse que la raison parfaite puisse imaginer. C'est pourquoi, lorsque l'on cherche la vĂ©ritĂ©, on ne peut poser plus de trois sortes de questions: si la chose est, si elle est ceci ou cela, s'il faut l'approuver ou la dĂ©sapprouver.

XIX. — De Dieu et de la crĂ©ature.

Ce qui est immuable est Ă©ternel; car il a toujours le mĂȘme mode d'existence. Mais ce qui est changeant est soumis au temps, car il n'a point toujours le mĂȘme mode d'existence; aussi a-t-on tort de l'appeler Ă©ternel; car ce qui change, n'est point, permanent, et ce qui n'est point permanent n'est point Ă©ternel. La diffĂ©rence entre l'immortel et l'Ă©ternel, c'est que tout ce qui est Ă©ternel est immortel, tandis que tout ce qui est immortel est inexactement appelĂ© Ă©ternel : parce que, bien qu'une chose vive toujours, si elle est sujette Ă  changement, on ne peut proprement la nommer Ă©ternelle, parce qu'elle n'a point toujours le mĂȘme mode d'existence; quoiqu'on ait raison de l'appeler immortelle, puisqu'elle vit toujours. Cependant on donne quelquefois le nom d'Ă©ternel Ă  ce qui est immortel. Mais ce qui est sujet Ă  changement et n'a de vie que par la prĂ©sence d'une Ăąme, n'Ă©tant point lui-mĂȘme une Ăąme, ne peut en aucune façon ĂȘtre considĂ©rĂ© comme immortel, et beaucoup moins comme Ă©ternel. Car dans l'Ă©ternel proprement dit, il n'y a rien de passĂ© qui ne soit plus, rien de futur qui ne soit pas encore ; tout ce qui y est, y est simplement.

XX. — Du lieu que Dieu occupe.

Dieu n'est point en quelque lieu. Car ce qui est dans quelque lieu, est contenu par ce lieu, et ce qui est contenu dans un lieu, est corps. Or Dieu n'est point corps; ilâ€ș'est donc point en quelque lieu. Et cependant, comme il est et, qu'il n'est point dans un lieu, tout est plutĂŽt en lui qu'il n'est lui-mĂȘme en quelque lieu. NĂ©anmoins, si toutes choses sont en lui, il n'est pas pour cela un lieu car un lieu est le point de l'espace qu'un corps occupe en longueur, en largeur et en hauteur. Or en Dieu rien de tel. Donc tout est en lui et il n'est pas un lieu. On dit cependant, mais improprement, que le temple de Dieu est le lieu qu'il occupe, non qu'il y soit contenu, mais parce qu'il y est prĂ©sent. Et par ce terme on entend surtout l'Ăąme pure.

XXI. — Dieu n'est-il pas l'auteur du mal?

Le non-ĂȘtre ne peut en aucune façon appartenir Ă  celui qui est l'auteur de tout ce qui existe, et dont la bontĂ© consiste uniquement Ă  donner l'ĂȘtre Ă  tout ce qui est. Or tout ce qui est dĂ©fectueux, s'Ă©loigne de l'ĂȘtre et tend au non-ĂȘtre. Mais ĂȘtre et n'ĂȘtre point dĂ©fectueux, voilĂ  le bien; ĂȘtre en dĂ©faut, voilĂ  le mal. Or celui Ă  qui le non-ĂȘtre n'appartient pas, ne peut ĂȘtre cause (431) se d'aucun dĂ©faut, c'est-Ă -dire de la tendance au non-ĂȘtre ; puis qu'il est, pour ainsi dire, la cause de l'ĂȘtre. Il est donc seulement la cause du bien, et pour cela, il est le souverain bien. C'est pourquoi celui qui est l'auteur de tout ce qui est, n'est point l'auteur du mal ; car toutes choses sont bonnes, en tant qu'elles sont (1).

XXII. — Dieu n'Ă©prouve aucun besoin.

OĂč rien ne manque, il n'y a pas de besoin; oĂč il n'y a pas de dĂ©faut, rien ne manque. Or il n'y a aucun dĂ©faut en Dieu; donc il n'y a aucun besoin.

XXIII. — Du Pùre et du Fils.

Tout ce qui est chaste est chaste par la chastetĂ©, tout ce qui Ă©ternel est Ă©ternel par l'Ă©ternitĂ©, tout ce qui est beau est beau par la beautĂ©, et tout ce qui est bon est bon par la bontĂ©. Donc tout ce qui est sage est sage par la sagesse, et font ce qui est semblable est semblable par la ressemblance. Or ce qui est chaste par la chastetĂ© peut l'ĂȘtre de deux maniĂšres : ou en ce sens qu'il engendre la chastetĂ© de maniĂšre Ă  ĂȘtre chaste de la chastetĂ© qu'il engendre, et dont il est le principe et la raison d'ĂȘtre: ou',en ce sens que, n'Ă©tant peut-ĂȘtre pas chaste, il te devient en participant Ă  ta chastetĂ©. Et ainsi de toute autre chose. En effet on comprend ou l'on croit que l'Ăąme est Ă©ternelle, en ce sens qu'elle participe Ă©ternellement Ă  l'Ă©ternitĂ©. Or ce n'est point ainsi que Dieu est Ă©ternel, mais parce qu'il est l'auteur de l'Ă©ternitĂ© mĂȘme. On en peut dire autant de la beautĂ© et de la bontĂ©. C'est pourquoi, quand on dit que Dieu est sage, et sage de cette sagesse sans laquelle il n'est pas permis de croire qu'il ait jamais Ă©tĂ© ou qu'il puisse ,jamais ĂȘtre, on ne le, dit point sage par participation Ă  la sagesse, comme l'Ăąme, qui peut ĂȘtre sage, ou ne pas l'ĂȘtre ;mais on entend qu'il a engendrĂ© lui-mĂȘme la sagesse dont on dit qu'il est sage (2). Ainsi les choses qui sont, par participation, chastes,. Ă©ternelles, belles, bonnes ou sages, peuvent, comme nous l'avons dit, n'ĂȘtre ni chastes, ni Ă©ternelles, ni belles, ni bonnes, ni sages; mais la chastetĂ© mĂȘme, l'Ă©ternitĂ©, la beautĂ©, la bontĂ©, la sagesse ne peuvent en aucune façon ĂȘtre sujettes Ă  la corruption, ou, pour ainsi dire, Ă  la marche du temps,. Ă  la honte, Ă  la malice.

Donc aussi les choses qui sont semblables par participation, sont susceptibles de dissemblance ; mais la ressemblance elle-mĂȘme ne peut ĂȘtre dissemblable en aucune partie. D'oĂč il rĂ©sulte que, le Fils Ă©tant dit la ressemblance du PĂšre, parce que c'est par sa participation que toutes les choses qui sont semblables entre elles ou Ă  Dieu, le sont (car il est l'espĂšce premiĂšre qui les spĂ©cialise, pour ainsi parler, et la forme par laquelle elles sont formĂ©es,) il ne peut en aucun point ĂȘtre dissemblable Ă  son PĂšre. Il est donc la mĂȘme chose que le PĂšre; en sorte que l'un est le Fils, et l'autre le PĂšre, c'est-Ă -dire l'un la ressemblance, et l'autre le type dont le Fils est la ressemblance ; l'un substance et l'autre aussi substance, d'oĂč procĂšde une mĂȘme substance. Car si la substance n'est pas la mĂȘme, est une ressemblance qui reçoit une ressemblance : ce que toute raison vraie dĂ©clare impossible.

XXIV. — Les pĂ©chĂ©s et les bonnes oeuvres dĂ©pendent-ils du libre-arbitre de la volontĂ©?

Tout ce qui se fait par nasard, se fait sans raison : tout ce qui se fait sans raison, se fait sans prĂ©voyance ou sans Providence. Si donc il se fait dans ce monde quelque chose par hasard, le inonde n'est pas gouvernĂ© tout entier par la Providence; et si le monde entier n'est pas gouvernĂ© par la Providence, il y a donc quelque nature, quelque substance qui n'est pas l'oeuvre de la Providence. Or tout ce qui existe est bon, en tant qu'il est; car l'ĂȘtre souverain est le bien par la participation duquel tous les autres biens existent; et tout ce qui est sujet Ă  changement est bon aussi en tant qu'il est, mais par la participation au bien immuable, et non par lui-mĂȘme. Or ce bien, dont la participation l'ait tous les autres biens, n'est pas bon par un autre, mais par lui-mĂȘme, et nous l'appelons aussi Providence divine. Rien ne se fait donc par hasard dans le monde. Cela posĂ©, il semble que la consĂ©quence nĂ©cessaire est que tout ce qui se fait en ce monde, soit l'oeuvre en partie de la Providence, en partie de notre volontĂ©. Car Dieu est incomparablement meilleur et plus juste que l'homme le meilleur et le plus juste. Or le juste qui rĂ©git et gouverne toutes choses ne permet pas que personne soit puni ou rĂ©compensĂ© sans l'avoir mĂ©ritĂ©. Mais c'est le pĂ©chĂ© qui mĂ©rite la peine, et la bonne action qui mĂ©rite la rĂ©compense. Or ni le pĂ©chĂ© ni la bonne action ne sauraient ĂȘtre justement imputĂ©s Ă  celui qui n'agit pas par sa propre volontĂ©.

Donc le péché et la bonne action dépendent du libre arbitre de la volonté.

XXV. — De la croix du Christ.

La sagesse de Dieu a revĂȘtu l'humanitĂ© pour nous apprendre, par son exemple, Ă  bien vivre. Or, une des (432) conditions pour bien vivre, c'est de ne pas craindre ce qui n'est pas Ă  craindre. Mais la mort n'est point Ă  craindre. C'est ce qu'a dĂ» dĂ©montrer la mort de l'homme Ă  qui la sagesse de Dieu s'est unie. Or il y a des hommes qui ne redoutent point la mort, mais qui ont horreur de certain genre de mort. Pourtant, l'homme qui vit bien ne doit pas plus craindre tel genre de mort que la mort mĂȘme. NĂ©anmoins il a fallu que la mort du Dieu-homme le dĂ©montrĂąt encore. De tous les genres de mort, en effet, la croix Ă©tait le plus odieux et le plus redoutable.

XXVI. — De la diffĂ©rence des pĂ©chĂ©s.

Autres sont les pĂ©chĂ©s d'infirmitĂ©, autres ceux d'ignorance, autres ceux de malice. L'infirmitĂ© est opposĂ©e Ă  la force, l'ignorance Ă  la science, la malice Ă  la bontĂ©. Quiconque sait ce que c'est que la vertu et la sagesse de Dieu, peut se figurer ce que c est que les pĂ©chĂ©s vĂ©niels. Et quiconque sait ce que c'est que la bontĂ© de Dieu, peut distinguer quels sont les pĂ©chĂ©s qui doivent ĂȘtre punis en ce monde et dans l'autre. Ces points bien Ă©tudiĂ©s, on peut juger avec fondement quels sont les coupables qu'on doit dispenser d'une pĂ©nitence douloureuse et pĂ©nible, bien qu'ils avouent leur faute ; et quels sont ceux qui n'ont absolument aucun espoir de salut, Ă  moins qu'ils n'offrent Ă  Dieu le sacrifice d'un coeur brisĂ© par la pĂ©nitence.

XXVII. — De la Providence.

Il peut se faire que la divine Providence se serve d'un mĂ©chant pour punir et pour aider. Par exemple, l'impiĂ©tĂ© des Juifs a causĂ© leur perte et procurĂ© le salut des nations. De mĂȘme il peut arriver que la divine Providence sative et perde parle moyen de l'homme juste, comme le dit l'ApĂŽtre : « Aux uns nous sommes odeur de vie pour la vie ; mais aux autres odeur de mort pour la mort (1). » Et comme toute tribulation est ou une punition pour les impies ou une Ă©preuve pour les bons, de mĂȘme que le traĂźneau, tribula, qui a donnĂ© son nom Ă  la tribulation, broie en mĂȘme temps la paille et en fait sortir le grain ; d'autre part, comme la paix et l'exemption des ennuis temporels profitent aux bons et gĂątent les mĂ©chants : la divine Providence proportionne tout cela aux mĂ©rites des Ăąmes. NĂ©anmoins les bons n'assument pas d'eux-mĂȘmes le rĂŽle d'instruments de punition, et les mĂ©chants n'ont pas en vue de procurer la paix. C'est pourquoi les mĂ©chants, qui servent d'instruments sans le savoir, ne reçoivent point le prix de la justice dont tout le mĂ©rite est Ă  Dieu, mais celui de leur malveillance. De mĂȘme on n'impute pointaux bons le mal qu'ils occasionnent en voulant faire le bien, mais on leur accorde de bon coeur le prix de leur bonne volontĂ©. Ainsi toute crĂ©ature se fait ou ne se fait pas sentir, est nuisible ou utile, selon les mĂ©rites des Ăąmes douĂ©es de raison. En effet sous un Dieu souverain, administrant parfaitement tous ses ouvrages, il n'y a rien de dĂ©sordonnĂ©, rien d'injuste dans l'univers, que nous le sachions ou que nous ne le sachions pas. Cependant l'Ăąme pĂ©cheresse est parfois blessĂ©e ; mais comme elle est oĂč il convient qu'elle soit, et qu'elle souffre ce qu'il est juste de souffrir en pareil Ă©tat, elle ne dĂ©pare nullement, par sa difformitĂ©, le royaume universel de Dieu. C'est pourquoi, comme nous ne connaissons pas toutes les sages dispositions de l'ordre divin en ce qui nous concerne nous n'avons que la bonne volontĂ© pour agir selon la loi ; dans tout le reste, nous sommes conduits selon cette loi, qui est immuable et gouverne admirablement tout ce qui est sujet Ă  changement. Donc Gloire Ă  Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volontĂ© (1). »

XXVIII. — Pourquoi Dieu a-t-il voulu faire le monde ?

Demander pourquoi Dieu a voulu faire le monde, c'est chercher la cause de la volonté de Dieu. Mais toute cause est efficiente. Or tout efficient est supérieur à son effet. Mais rien n'est supérieur à la volonté de Dieu. Donc il n'en faut pas chercher la cause.

XXIX. — Y a-t-il dans l'univers un haut et un bas ?

GoĂ»tez les choses d'en haut (2). » On nous ordonne de goĂ»ter les choses d'en haut, c'est-Ă -dire les choses spirituelles : ce qui doit s'entendre de leur prééminence, et non de quelques lieux ou parties supĂ©rieures de ce monde; attendu que nous ne devons fixer notre coeur nulle part ici-bas, puisque nous devons nous dĂ©pouiller du monde entier. Or il n'y a un haut et un bas que dans les parties de ce monde ; quant Ă  l'univers entier, il n'en a point. Car il est corporel, puisque tout ce qui est visible est corporel. Or, dans le corps universel, il -n'y a ni haut ni bas. En effet comme tout mouvement en ligne droite, c'est-Ă -dire non circulaire, peut se faire en six sens : en avant et en arriĂšre, Ă  droite et Ă  gauche, en haut et en bas : il n'y a pas de raison pour que le corps universel, qui n'a ni avant ni arriĂšre, ni droite ni gauche, ait un haut et un bas. Ce qui induit ici en erreur, ce sont les sens et l'habitude, contre lesquels on se tient difficilement en garde. En effet le mouvement du corps la tĂȘte en bas, n'est pas aussi facile que de droite Ă  gauche ou d'avant en arriĂšre. C'est pourquoi, laissant les mots de cĂŽtĂ©, l'esprit doit chercher en lui-mĂȘme la solution de cette question.

XXX. — Tout a-t-il Ă©tĂ© créé pour l'avantage de l'homme ?

Comme il y a une diffĂ©rence entre l'honnĂȘte et utile, il y en a une aussi entre la jouissance et l'usage. Bien qu'on puisse Ă  la rigueur soutenir que tout ce qui est honnĂȘte est utile et que tout ce qui est utile est honnĂȘte, cependant comme on appelle plus proprement et plus ordinairement honnĂȘte ce qui doit ĂȘtre recherchĂ© pour soi, et utile ce qui doit se rapporter Ă  quelque autre fin, nous parlons ici d'aprĂšs cette diffĂ©rence, sous la rĂ©serve pourtant que l'honnĂȘte et l'utile ne se contrarient en aucune façon. Car quelquefois, par ignorance et d'aprĂšs l'opinion vulgaire, on s'imagine qu'ils sont opposĂ©s l'un Ă  l'autre. On dit donc que nous jouissons de chose quand nous en retirons du plaisir ; que nous en usons quand nous la rapportons Ă  la source mĂȘme d'oĂč doit dĂ©river le plaisir. Ainsi toute la dĂ©pravation ou tout le vice de l'homme, consiste Ă  vouloir user de ce dont il faut jouir et jouir de ce dont il faut user ; comme toute sa rectitude ou sa vertu consiste Ă  jouir de ce dont il faut jouir et Ă  user de ce dont il faut faire usage. Or il faut jouir de ce qui est honnĂȘte et user de ce qui est utile.

J'appelle honnĂȘtetĂ© la bontĂ© intellectuelle, que nous nommons, nous, proprement spirituelle; et utilitĂ©, la Providence divine. Aussi, quoiqu'il y ait beaucoup de belles choses visibles qui ne sont qu'improprement appelĂ©es honnĂȘtes, cependant la beautĂ© mĂȘme qui rend beau tout ce qui est beau, est absolument invisible. De mĂȘme beaucoup de choses utiles sont visibles ; mais l'utilitĂ© elle-mĂȘme, qui rend utile tout ce qui est utile, et que nous appelons la divine Providence, n'est pas visible. Qu'il soit bien entendu que sous le nom de visible on comprend tous les objets corporels. Il faut donc jouir des belles choses invisibles, c'est-Ă -dire honnĂȘtes ; mais faut-il jouir de toutes ? C'est un autre question. Du reste peut-ĂȘtre convient-il de n'appeler honnĂȘtes que celles dont on doit jouir; mais il faut user de toutes les chose utiles, suivant le besoin. Il n'est pas dĂ©raisonnable de penser que les bĂȘtes jouissent de la nourriture et des voluptĂ©s corporelles ; mais il n'y a que l'animal douĂ© de raison qui puisse user de quoi que ce soit. Car il n'est pas donnĂ© aux ĂȘtres privĂ©s de raison, ni aux ĂȘtres raisonnables devenus insensĂ©s, de connaĂźtre le but auquel il faut rapporter chaque chose. Or celui qui ne connaĂźt pas le but auquel une chose doit ĂȘtre rapportĂ©e, ne peut en user; et personne ne peut connaĂźtre ce but, si ce n'est le sage. C'est pourquoi mal user s'appelle plus justement abuser. En effet ce dont on use mal ne sert Ă  personne, et ce qui ne sert pas n'est pas utile. Or tout ce qui est utile, est utile par l'usage ; on n'use donc que de ce qui est utile. Donc aussi celui qui use mal, n'use pas. Or la raison parfaite de l'homme use d'abord d'elle-mĂȘme pour comprendre Dieu, afin de jouir de Celui par qui elle a Ă©tĂ© faite. Puis elle use des animaux douĂ©s de raison pour en faire sa sociĂ©tĂ©, et de ceux qui en sont privĂ©s, pour exercer son autoritĂ©. Elle rapporte aussi sa vie Ă  la jouissance de Dieu: car c'est ainsi qu'elle est heureuse. Elle use donc aussi d'elle-mĂȘme: et sa misĂšre commence quand, par orgueil, elle se rapporte Ă  elle-mĂȘme, et non Ă  Dieu. Elle use aussi de certains corps pour les animer et faire le bien : comme du sien par exemple ; elle use de quelques autres pour les adopter ou les repousser par raison de santĂ© ; de quelques-uns pour les supporter et exercer sa patience ; de ceux-ci pour en tirer parti dans l'intĂ©rĂȘt de la justice, de ceux-lĂ  pour les considĂ©rer et y chercher quelque enseignement de la vĂ©ritĂ© ; il en est mĂȘme dont elle use en s'en abstenant, pour 'pratiquer la tempĂ©rance. Ainsi elle use de tout, sensible ou non sensible : car il n'y a pas de troisiĂšme catĂ©gorie. Or elle juge de tout ce dont elle use ; seulement elle ne juge point de Dieu, parce que c'est selon Dieu qu'elle juge du reste: elle n'use pas de lui, mais elle en jouit. Car on ne doit point rapporter Dieu Ă  autre chose ; parce que tout ce qui doit ĂȘtre rapportĂ© Ă  autre chose, est infĂ©rieur Ă  la chose mĂȘme Ă  laquelle il doit ĂȘtre rapportĂ©. Or rien n'est supĂ©rieur Ă  Dieu, ni par le rang, ni par l'excellence de sa nature. Donc tout ce qui a Ă©tĂ© fait a Ă©tĂ© fait pour l'usage de l'homme, parce que la raison, qui a Ă©tĂ© donnĂ©e Ă  l'homme, use de chaque chose en en jugeant. Avant sa chute, l'homme n'usait point de ce qui exerce la patience ; depuis la chute, il n'en use que quand il est converti et devenu, mĂȘme avant la mort du corps,ami de Dieu autant que possible, en le servant de bon coeur.

XXXI. — Opinion de CicĂ©ron sur la nature de la vertu et ses diffĂ©rentes espĂšces.

« La vertu est une habitude de l'homme conforme aux dispositions de la nature et Ă  la raison. En Ă©tudiant toutes ses parties, on comprendra jusqu'oĂč s'Ă©tend le domaine de ce que nous appelons l'honnĂȘte. Elle a donc quatre parties : la prudence, la justice, force, la tempĂ©rance. »

« La prudence est la science de ce qui est bon, de ce qui est mauvais et de ce qui est indiffĂ©rent. Elle se compose de la mĂ©moire, de l'intelligence et de la prĂ©voyance. La mĂ©moire est la facultĂ© qui rappelle Ă  l'esprit ce qui a Ă©tĂ©. L'intelligence, est celle qui perçoit ce qui est. Par la prĂ©voyance, l'esprit voit ce qui doit ĂȘtre avant qu'il n'arrive. »

« La justice est une disposition de l'Ăąme qui, tout en mĂ©nageant l'utilitĂ© commune, attribue Ă  chacun ce qui lui appartient. Elle a son point de dĂ©part dans la nature ; puis certaines choses Ă©tant passĂ©es en coutume Ă  raison de leur utilitĂ©, la crainte des lois et la religion ont sanctionnĂ© ce qui avait Ă©tĂ© inspirĂ© par la nature et approuvĂ© par la coutume. Il y a un droit naturel, qui n'est point le fruit de l'opinion, mais qui est inspirĂ© par une certaine puissance innĂ©e, comme le sont la religion, la piĂ©tĂ©, la bienveillance, la vindicte publique, le respect, la vĂ©ritĂ©. La religion s'occupe de cette nature supĂ©rieure qu'on appelle divine, et lui rend un culte. Par la piĂ©tĂ©, on remplit envers les parents et la patrie les devoirs de la bienveillance et on a pour eux une dĂ©fĂ©rence convenable. La bienveillance renferme le souvenir de l'amitiĂ© et le dĂ©sir de rĂ©compenser les services. La vindicte repousse la violence, l'injustice et tout ce qui peut nuire, soit en les Ă©cartant soit en les punissant. Le respect attribue des honneurs et une sorte de culte aux hommes Ă©levĂ©s en dignitĂ©. La vĂ©racitĂ© exprime sans altĂ©ration ce qui est, ce qui a Ă©tĂ© ou ce qui sera. Puis il y a un droit fondĂ© sur la coutume, faiblement indiquĂ© par la nature, mais entretenu et fortifiĂ© par l'usage; comme la religion, et les autres vertus dont nous venons de parler, lesquelles, ayant leur point de dĂ©part dans la nature, se sont fortifiĂ©es par l'habitude, ou encore sont passĂ©es en coutume chez le vulgaire Ă  cause de leur antiquitĂ©. A ce genre se rattachent le pacte, l'Ă©galitĂ©, la loi, la chose jugĂ©e : le pacte, quand une chose est convenue entre plusieurs personnes ; l'Ă©galitĂ©, qui distribue Ă  tous dans la mĂȘme mesure ; la chose jugĂ©e, quand les intĂ©rĂȘts d'un ou de plusieurs sont fixĂ©s par arrĂȘts. Le droit lĂ©gal est celui qui est exprimĂ© par Ă©crit et exposĂ© aux yeux du peuple pour ĂȘtre observĂ©. »

« La force consiste Ă  affronter le pĂ©ril et Ă  supporter le travail avec mĂ»re rĂ©flexion. Elle renferme la magnificence, la confiance, la patience, la persĂ©vĂ©rance. La magnificence consiste Ă  mĂ©diter et Ă  exĂ©cuter des choses grandes et sublimes, avec une large et gĂ©nĂ©reuse disposition de l'Ăąme. Par la confiance, l'esprit place en lui-mĂȘme un espoir puissant et assurĂ© pour les choses grandes et honnĂȘtes. La patience supporte volontairement et longtemps des choses ardues et difficiles, en vue de l'honnĂȘte ou de l'utile. La persĂ©vĂ©rance est une constance inĂ©branlable aprĂšs juste et mĂ»re rĂ©flexion. »

« La tempĂ©rance est l'empire ferme et rĂ©glĂ© de la raison sur la passion et les mouvements dĂ©sordonnĂ©s de l'Ăąme. Elle renferme la continence, la clĂ©mence la modestie. La continence assujettit la passion au joug de la prudence. La clĂ©mence retient, par un sentiment de bienveillance, l'Ăąme agitĂ©e et entraĂźnĂ©e tĂ©mĂ©rairement Ă  la haine. La modestie assure Ă  la pudeur honnĂȘte un ascendant glorieux et solide. »

2. « Or toutes ces vertus doivent ĂȘtre recherchĂ©es pour elles-mĂȘmes, et sans vues d'intĂ©rĂȘt. Il n'entre pas dans notre but de le dĂ©montrer; ce serait d'ailleurs nous Ă©carter de la briĂšvetĂ© qu'exige la simple exposition des rĂšgles. Quant aux choses qui leur sont opposĂ©es, comme la lĂąchetĂ© l'est Ă  la force, l'injustice Ă  la justice, il faut aussi les Ă©viter pour elles-mĂȘmes ; et non-seulement celles-lĂ , mais encore celles qui semblent rapprochĂ©es des vertus, bien qu'elles en soient trĂšs-Ă©loignĂ©es. C'est ainsi que si la dĂ©fiance est un vice pour ĂȘtre opposĂ©e Ă  la confiance; l'audace n'en est pas moins un, bien qu'elle ne soit point opposĂ©e Ă  la confiance, « qu'elle l'avoisine mĂȘme. De cette maniĂšre, auprĂšs de chaque vertu on trouvera un vice, ou ayant un nom connu, comme l'audace qui rapproche de la confiance, l'obstination voisine de la persĂ©vĂ©rance, et la superstition de la religion, ou n'ayant pas de nom dĂ©terminĂ©: toutes choses que nous rangerons Ă©galement parmi celles qu'il faut Ă©viter comme contraires au bien. Mais en voilĂ  assez sur cette espĂšce d'honnĂȘte qu'il faut rechercher absolument et pour soi.Maintenant il est bon de parler de l'espĂšce Ă  laquelle l'utile vient s'adjoindre, et Ă  qui nous (435) donnons cependant encore le nom d'honnĂȘte. (3). Il y a donc beaucoup de choses qui nous attirent par leur dignitĂ© propre ou par les fruits qu'elles produisent. Telles sont la gloire, le rang, la grandeur, l'amitiĂ©. La gloire est une grande renommĂ©e accompagnĂ©e de louanges. Le rang est une autoritĂ© honnĂȘte, entourĂ©e d'une sorte de culte, d'honneur et de respect. La grandeur est la puissance, ou la majestĂ© ou une grande abondance de quelques biens. L'amitiĂ© consiste Ă  vouloir du bien Ă  quelqu'un, dans l'intĂ©rĂȘt mĂȘme de celui qu'on aime, avec retour de sa part. Comme il s'agit ici des causes civiles, nous parlons des fruits de l'amitiĂ©, en mĂȘme temps que de l'amitiĂ© pour montrer qu'on peut aussi les rechercher, et pour ne pas encourir le blĂąme de ceux qui pourraient croire que nous parlons de toute espĂšce d'amitiĂ©. En effet les uns pensent qu'on ne doit rechercher que son propre intĂ©rĂȘt dans l'amitiĂ©, les autres qu'on doit la rechercher pour elle-mĂȘme, d'autres enfin veulent l'un et l'autre. Nous examinerons ailleurs laquelle de ces trois opinions est la plus conforme Ă  la vĂ©ritĂ© (1). »

XXXII. — L'un peut-il comprendre une chose moins qu'une autre, et l'intelligence d'une mĂȘme chose peut-elle aller ainsi jusqu'Ă  l’infini ?

Comprendre une chose autrement qu'elle n'est c'est se tromper, et se tromper c'est ne comprendre pas ce en quoi on se trompe. Donc celui qui comprend une chose autrement qu'elle n'est, ne la comprend pas. Rien ne peut donc ĂȘtre compris que comme il est. Or quand nous ne comprenons pas une chose comme elle est, c'est comme si nous ne la comprenions pas, puisque nous ne la comprenons pas comme elle est. Il ne faut donc point douter qu'il existe une maniĂšre parfaite de comprendre, laquelle ne saurait ĂȘtre dĂ©passĂ©e ; par consĂ©quent que l'intelligence de. chaque chose n'a pas des degrĂ©s infinis et que nul ne peut la comprendre plus qu'un autre.

XXXIII. — De la crainte.

Il est Ă©vident pour tout le monde que la crainte ne peut avoir que deux objets: ou de perdre ce qu'on aime et qu'on possĂšde, ou de ne pas obtenir ce qu'on espĂšre. Comment donc celui qui aime Ă  ne pas craindre et qui y est parvenu, pourrait-il craindre de perdre cette disposition ? Il est bien des choses que nous - aimons, que nous possĂ©dons et que nous craignons de perdre; c'est pourquoi nous les conservons avec crainte ; mais personne ne peut conserver avec crainte l'exemption mĂȘme de la crainte. D'autre part celui qui dĂ©sire ĂȘtre exempt de crainte et n'y est pas encore parvenu, et pourtant espĂšre y parvenir, ne doit pas craindre de n'y pas parvenir. En effet, cette crainte ne serait pas autre chose que la crainte de la crainte. Or toute crainte a un objet en aversion et rien n'a d'aversion pour soi. Donc la crainte n'est pas un objet de crainte. Ne trouve-t-on pas juste de dire que la. crainte craint quelque chose, puisque c'est l'Ăąme qui craint quand elle Ă©prouve de la crainte ? Qu'on fasse attention Ă  une chose facile Ă  comprendre : c'est qu'on ne peut craindre qu'un mal Ă  venir et prochain. Or il est nĂ©cessaire que celui qui craint fuie quelque chose ; donc celui qui craint de craindre est le plus absurde des hommes, puisque, tout en fuyant, il a la chose mĂȘme qu'il fuit. En effet puisqu'on ne peut craindre que l'arrivĂ©e d'un mal, craindre que la crainte n'arrivĂ©, c'est embrasser le mal mĂȘme qu'on repousse. Or s'il y a lĂ , comme de fait, contradiction, celui qui n'aime pas autre chose que de ne pas craindre, est absolument exempt de crainte. C'est pourquoi il est impossible de n'aimer que cela et de ne pas le possĂ©der.

Mais ne doit-on aimer que cela, c'est une autre question. En tout cas celui que la crainte n'abat pas, n'est point ruinĂ© parla cupiditĂ©, affaibli par l'inquiĂ©tude, agitĂ© par le souffle de la vaine joie. En effet, la cupiditĂ© n'Ă©tant autre chose que l'amour des choses passagĂšres, s'il les dĂ©sirait, il devrait incessamment craindre ou de les perdre s'il les possĂ©dait, ou de ne pas les obtenir. Or il ne craint pas, donc il ne dĂ©sire pas. De mĂȘme si son Ăąme Ă©tait tourmentĂ©e par l'inquiĂ©tude, il faudrait nĂ©cessairement, qu'il fĂ»t agitĂ© par la crainte, parce que ceux qui sont inquiets des maux prĂ©sents, craignent aussi les maux Ă  venir. Or il est exempt de crainte; donc aussi d'inquiĂ©tude. Enfin en se livrant Ă  la vaine joie, il se rĂ©jouirait des choses qu'il peut perdre, par consĂ©quent il devrait craindre de les perdre. Or il est absolument exempt de crainte; donc il ne se livre en aucune façon Ă  la vaine joie.

XXXIV. — Ne doit-on aimer que d'ĂȘtre sans crainte ?

Si c'est un vice de ne pas craindre, il ne faut pas le dĂ©sirer. Or l'homme parfaitement heureux ne craint pas et n'est cependant point vicieux. Donc ce n'est pas un vice de ne pas craindre. Mais l'audace est un vice ; donc tout homme qui ne craint pas n'est pas pour cela (436) audacieux, bien qu'aucun audacieux ne craigne. De mĂȘme encore aucun cadavre ne craint. Par consĂ©quent, puisque l'exemption de la crainte est commune Ă  l'homme parfaitement heureux, Ă  l'audacieux et au cadavre, mais que le premier la possĂšde par la tranquillitĂ© de l'Ăąme, l'audacieux par la tĂ©mĂ©ritĂ©, le cadavre par l'insensibilitĂ© ; il faut l'aimer, puisque nous voulons ĂȘtre heureux ; mais ne pas l'aimer seule, puisque nous ne voulons ĂȘtre ni audacieux ni cadavres.

XXXV. — Que faut-il aimer?

1. Puisque tout ce qui ne vit pas ne craint pas, et que pourtant on ne nous dĂ©cidera pas Ă  ne plus vivre pour ĂȘtre exempts de crainte, il faut donc dĂ©sirer de vivre sans crainte.

D'autre part comme une vie exempte de crainte n'est pas Ă  dĂ©sirer si elle est privĂ©e de l'intelligence, il faut donc dĂ©sirer de vivre sans crainte avec l'intelligence. Mais ne doit-on dĂ©sirer que cela ? Ne doit-on pas aussi dĂ©sirer l'amour ? Oui certes; puisque sans lui on n'aimerait pas mĂȘme ce que nous venons de dire. Mais si on aime l'amour Ă  cause des objets qu'il faut aimer, il n'est pas juste de dire qu'il est aimĂ© lui-mĂȘme ; car aimer n'est pas autre chose que de rechercher un objet Ă  cause de lui-mĂȘme. Faut-il donc rechercher l'amour pour lui-mĂȘme, quand la privation de l'objet aimĂ© produit une incontestable misĂšre ? De plus comme l'amour est un mouvement et que tout mouvement tend Ă  quelque chose, demander ce qu'il faut aimer c'est demander quel est l'objet auquel nous devons tendre. Donc s'il faut aimer l'amour, il ne faut cependant pas aimer tout amour. En effet, il y a un amour coupable, qui entraĂźne l'esprit Ă  des choses au-dessous de lui ; on l'appelle plus proprement passion, et il est la racine de tons les maux. Il ne faut donc rien aimer de ce qui peut faire dĂ©faut Ă  l'amour qui persĂ©vĂšre et qui jouit. Quel est donc l'objet qu'il faut dĂ©sirer d'aimer, sinon celui qui ne peut jamais faire dĂ©faut tant qu'on l'aime ?

Or cet objet est possĂ©dĂ© en mĂȘme temps que connu. Mais connaĂźtre l'or ou un objet corporel ce n'est pas le possĂ©der ; on ne doit donc pas l'aimer. D'autre part comme on peut aimer, ,sans le possĂ©der, non-seulement un objet indigne d'amour, comme un corps douĂ© de beautĂ©, par exemple, mais aussi des objets dignes d'ĂȘtre aimĂ©s, comme la vie heureuse ; et encore comme on peut possĂ©der sans aimer, des chaĂźnes, par exemple : on demande avec raison si quelqu'un peut ne pas aimer quand il le possĂšde, c'est-Ă -dire quand il le connaĂźt, l'objet qu'on ne peut connaĂźtre sans le possĂ©der ? Or nous voyons des hommes apprendre le calcul, par exemple, dans le seul but de s'enrichir ou de plaire Ă  leurs semblables et rapporter leur science acquise Ă  la mĂȘme fin qu'ils se proposaient en l'acquĂ©rant. Cependant possĂ©der une science est la, mĂȘme chose que la connaĂźtre ; il peut donc se faire qu'on possĂšde, sans l'aimer, une chose qu'il suffit de connaĂźtre pour la possĂ©der. Du reste personne ne peut parfaitement possĂ©der ou connaĂźtre le bien qu'il n'aime pas. En effet comment connaĂźtre l'Ă©tendue d'un bien dont on ne jouit pas ? Or on ne jouit pas quand on n'aime pas ; donc celui qui n'aime pas ce qu'il faut aimer ne le possĂšde pas, quoique cet objet puisse ĂȘtre, aimĂ© sans ĂȘtre possĂ©dĂ©. Donc on ne peut connaĂźtre la vie heureuse et ĂȘtre malheureux ; car si on doit l'aimer et on le doit, la connaĂźtre c'est la possĂ©der (1).

2. Cela posé, qu'est-ce que vivre heureux, sinon connaßtre et posséder quelque chose d'éternel ?

Il n'y a en effet que l'Ă©ternel dont on soit sĂ»r qu'il ne peut ĂȘtre enlevĂ© Ă  celui qui l'aime ; et il est de plus cet objet qu'on ne peut connaĂźtre sans le possĂ©der. Car ce qui est Ă©ternel est la plus excellente de toutes les choses, et pour cela nous ne pouvons le possĂ©der que par ce qu'il y a de plus excellent en nous, l'intelligence. Or possĂ©der par l'intelligence, c'est possĂ©der par la connaissance, et il n'est pas possible de connaĂźtre un bien parfaitement sans l'aimer parfaitement. Pourtant l'intelligence n'est pas seule Ă  aimer, comme elle est seule Ă  connaĂźtre. En effet l'amour est une inclination; et si, dans les autres parties de l'Ăąme, cette inclination est d'accord avec l'intelligence et la raison, l'esprit pourra vaquer Ă  la contemplation de l'Ă©ternel avec une paix et une tranquillitĂ© parfaite. Donc les autres parties doivent aussi aimer cette chose si grande que l'intelligence seule peut connaĂźtre. Et comme l'objet aimĂ© affecte nĂ©cessairement celui qui l'aime, il en rĂ©sulte que l'Ă©ternel, une fois aimĂ©, communique Ă  l'Ăąme son Ă©ternitĂ©. Ainsi, en rĂ©sumĂ©, la vie heureuse est celle qui est Ă©ternelle.Or quel ĂȘtre Ă©ternel, si ce n'est Dieu, peut communiquer Ă  l'Ăąme son Ă©ternitĂ© ? Mais l'amour des choses dignes d'ĂȘtre aimĂ©es, s'appelle avec plus de justesse charitĂ© ou dilection. C'est pourquoi il faut mĂ©diter de toute la ferveur de notre Ăąme ce trĂšs-salutaire commandement : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton Ăąme et de tout ton esprit (1) ; » et aussi ces paroles du Seigneur JĂ©sus: « Or la vie Ă©ternelle, c'est de vous connaĂźtre, vous seul vrai Dieu, et Celui que vous avez envoyĂ©, JĂ©sus-Christ (2). »

XXXVI .— Des moyens de nourrir la charitĂ©.

1. J'appelle charitĂ©, l'amour de, ce qui n'est point Ă  mĂ©priser, comparĂ© Ă  celui qui aime; c’est-Ă -dire de ce qui est Ă©ternel, et qu'on peut aimer Ă©ternellement.

Donc Dieu et l'Ăąme qui l'aime forment la charitĂ© proprement dite ; charitĂ© trĂšs pure, parfaite mĂȘme, s'il ne s'y adjoint aucun autre amour (3) : nous lui donnons aussi le nom de dilection. Or quand Dieu est plus aimĂ© que l'Ăąme elle-mĂȘme, en sorte que l'homme aime mieux ĂȘtre Ă  lui qu'Ă  soi, c'est alors, qu'il consulte vĂ©ritablement et au plus haut degrĂ© possible les intĂ©rĂȘts de son Ăąme, et par consĂ©quent ceux de son corps ; car, en ce cas, nous n'en prenons plus soin par sensualitĂ©, mais en acceptant simplement ce qui s'offre Ă  nous et nous tombe sous la marin. Or le poison qui tue la charitĂ©, c'est l'espoir d'acquĂ©rir ou de conserver des choses temporelles : son aliment, c'est l'affaiblissement de la cupiditĂ©; sa perfection, l'absence de toute cupiditĂ©. Le signe de son progrĂšs, c'est la diminution de la crainte ; la marque de sa perfection, l'exemption de toute crainte ; parce que, d'une part, « la cupiditĂ© est la racine de tous les maux (4) ; » et que de l'autre la charitĂ©, « parfaite chasse la crainte (5). » Donc quiconque veut nourrir la charitĂ©, doit s'attacher Ă  diminuer la cupiditĂ©.

Or la cupiditĂ© n'est pas autre chose que le dĂ©sir d'acquĂ©rir ou de conserver des choses temporelles ; et le commencement de sa diminution est la crainte de Dieu, du seul ĂȘtre qu'on ne puisse craindre sans l'aimer. En effet on tend ainsi Ă  la sagesse, et rien de plus vrai que ces paroles : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse (6). » Car il n'est personne qui n'ait plus d'aversion pour la douleur que d'attrait pour le plaisir ; jusque-lĂ  que nous voyons les bĂȘtes les plus cruelles renoncer aux voluptĂ©s les plus sensibles par crainte de la souffrance ; et c'est quand cette disposition est passĂ©e chez elles en habitude, que nous les disons domptĂ©es et apprivoisĂ©es. Mais comme l'homme a la raison; que la raison, quand elle est misĂ©rablement pervertie et mise au service de la passion, lui fait entendre qu'il ne doit point craindre ses semblables, puisque les fautes secrĂštes peuvent rester inconnues ; qu'elle va mĂȘme jusqu'Ă  lui suggĂ©rer les ruses les mieux combinĂ©es pour tenir ses pĂ©chĂ©s secrets : il en rĂ©sulte que les hommes que la beautĂ© de la vertu ne charme pas encore, sont plus difficiles Ă  dompter que les bĂȘtes fĂ©roces, Ă  moins qu'ils ne soient dĂ©tournĂ©s du pĂ©chĂ© par la crainte des chĂątiments que leur annoncent en toute vĂ©ritĂ© des hommes saints et divins, et qu'ils ne finissent. par reconnaĂźtre que ce qu'ils cachent aux hommes ne saurait Ă©chapper Ă  l'oeil de Dieu. Or pour inspirer Ă  un homme la crainte de Dieu, il faut d'abord lui persuader que tout est gouvernĂ© par la divine Providence ; ce qui s'obtiendra moins par des raisonnements, peu compris de celui qui n'a pas encore goĂ»tĂ© la beautĂ© de la vertu, que par des exemples, soit rĂ©cents, s'il s'en rencontre, soit tirĂ©s de l'histoire, particuliĂšrement de celle qui par l'attention de la divine Providence elle-mĂȘme est revĂȘtue de la sublime autoritĂ© de la religion, tant dans l'ancien que dans le nouveau Testament. Mais il faut parler en mĂȘme temps de la punition des pĂ©chĂ©s et de la rĂ©compense des bonnes actions.

2. AprÚs avoir persuadé au pécheur qu'il est plus facile qu'il ne le pense de se débarrasser de l'habitude de pécher, on commence à lui faire goûter la douceur de la piété, à lui peindre les charmes de la vertu, en sorte que la liberté de l'amour l'emporte à ses yeux sur la servitude de la crainte.

Puis, aprĂšs les avoir initiĂ©s aux sacrements de la rĂ©gĂ©nĂ©ration, qui doivent nĂ©cessairement produire une profonde impression, il faut faire saisir aux fidĂšles la diffĂ©rence qui existe entre les deux hommes : le vieil homme et l'homme nouveau, l'homme extĂ©rieur et l'homme intĂ©rieur, l'homme terrestre et l'homme cĂ©leste ; c'est-Ă -dire entre celui qui s'attache aux biens charnels et temporels et celui qui recherche les biens spirituels et Ă©ternels. Il faut aussi les prĂ©venir qu'ils n'ont point Ă  attendre de Dieu des biens pĂ©rissables et passagers, lesquels peuvent affluer mĂȘme chez les mĂ©chants ; mais des biens solides, Ă©ternels, pour l'acquisition desquels on doit mĂ©priser profondĂ©ment les prĂ©tendus biens et maux de ce monde. On aura soin alors de leur mettre sous les yeux le magnifique. l'incomparable modĂšle de l'Homme-Dieu qui, aprĂšs avoir montrĂ© en lui par tant de miracles une si grande puissance, a pourtant dĂ©daignĂ© ce (438) que les hommes ignorants estiment comme de grands biens, et supportĂ© ce qu'ils regardent comme de grands maux. Et de peur qu'on ne redoute d'autant plus d'embrasser ce genre de vie qu'on l'honore davantage, il faut dĂ©montrer par les promesses et les exhortations du Christ, par la multitude innombrable des apĂŽtres, des martyrs, des saints qui ont marchĂ© sur ses traces, qu'on ne doit point dĂ©sespĂ©rer d'en faire autant.

3. Les attraits des voluptés charnelles une fois surmontés, il faut veiller à ne point laisser s'introduire le désir de plaire aux hommes, soit par quelques actions éclatantes, soit par une continence ou une patience héroïque, soit par des largesses, soit par un renom de science ou d'éloquence. A ce désir de plaire se rattache aussi l'ambition des honneurs.

Or, Ă  toutes ces fĂ©licitations, il faut opposer ce qui est Ă©crit sur le mĂ©rite de la charitĂ©, sur le vide de la vaine gloire, et faire sentir combien il est honteux de chercher l'approbation de gens qu'on ne voudrait pas imiter. En effet ou ils sont mĂ©chants, et il n'y a pas de gloire Ă  obtenir leurs Ă©loges ; ou ils sont bons, et il faut les prendre pour modĂšles. Or ceux qui sont bons ne le sont que par la vertu, et la vertu ne recherche rien de ce qui est au pouvoir d'autres hommes. Donc celui qui imite les bons, n'est point avide des louanges humaines, et celui qui imite les mĂ©chants est indigne de toute louange. Que si tu ne cherches Ă  leur plaire, que pour les aider Ă  aimer Dieu, ton dĂ©sir change de but. Mais celui qui cherche Ă  plaire doit nĂ©cessairement craindre, d'abord de pĂ©cher en secret et d'ĂȘtre rangĂ© aux yeux du Seigneur parmi les hypocrites ; puis, s'il cherche Ă  plaire par de bonnes oeuvres, de perdre en courant aprĂšs cette rĂ©compense, celle que Dieu a promise.

4. AprĂšs avoir vaincu cette passion, on doit se tenir en garde contre l'orgueil.

Difficilement daigne-t-on se mĂȘler aux hommes quand on ne dĂ©sire plus leur plaire, et qu'on se croit rempli de vertus.. Ici donc la crainte est encore nĂ©cessaire, de peur dĂ© se voir enlever ce qu'on semble avoir (1), et d'ĂȘtre jetĂ©, pieds et mains liĂ©s, dans les tĂ©nĂšbres extĂ©rieures (2). Ainsi la crainte de Dieu n'est pas seulement le commencement, mais la perfection de la sagesse ; et le sage est celui qui aime Dieu plus que tout et le prochain comme lui-mĂȘme. Quant aux pĂ©rils et aux difficultĂ©s qui sont Ă  redouter dans cette voie, et aux remĂšdes qu'il faut y apporter, c'est une autre question.

XXXVII. — De celui qui est toujours nĂ©.

Il vaut mieux. ĂȘtre toujours nĂ© que de naĂźtre toujours ; car celui qui naĂźt toujours n'est pas encore nĂ©, et s'il naĂźt toujours, il n'a jamais Ă©tĂ© et ne sera jamais nĂ©. En effet autre chose est de naĂźtre, autre chose d'ĂȘtre nĂ©. Par consĂ©quent celui qui n'est jamais nĂ©, n'est jamais fils; et le fils, parce qu'il est nĂ©, est toujours fils ; il est donc toujours nĂ©.

XXXVIII. — De la conformation de l'ñme.

Comme autre chose est la nature, autre chose l'Ă©ducation et autre chose l'usage, bien que tout cela s'entende d'une mĂȘme Ăąme, sans diversitĂ© de substance ; de plus, comme autre chose est l'esprit, autre chose la vertu, et autre chose la tranquillitĂ©, bien que tout cela appartienne Ă  une seule et mĂȘme substance ; et comme enfin l'Ăąme est d'une autre substance que Dieu, bien qu'elle soit son oeuvre, et que Dieu lui-mĂȘme est cette adorable TrinitĂ©, que beaucoup connais sent de nom, bien peu en rĂ©alitĂ© : il faut Ă©tudier avec grand soin le sens de ces paroles du Seigneur JĂ©sus : « Nul ne vient Ă  moi, si mon PĂšre ne l'attire (1); Nul ne vient Ă  mon PĂšre que par moi (2); Lui-mĂȘme vous enseignera toute vĂ©ritĂ© (3). »

XXXIX. — Des aliments.

Qu'est-ce qui reçoit une chose et la transforme? L'animal recevant la nourriture, Qu'est-ce qui est reçu et transformĂ©? Cette mĂȘme nourriture. Qu'est-ce qui est reçu sans ĂȘtre transformĂ© ? La lumiĂšre reçue par les yeux et le son par les oreilles. Or c'est l'Ăąme qui reçoit tout cela par l'entremise du corps. Mais que reçoit-elle par elle-mĂȘme pour se l'assimiler ? Une autre Ăąme qu'elle rend semblable Ă  elle- mĂȘme en la recevant dans son amitiĂ©. Mais quelle est la chose qu'elle reçoit par elle-mĂȘme sans la transformer? La vĂ©ritĂ©. C'est pourquoi il faut comprendre ce qui a Ă©tĂ© dit Ă  Pierre : « Tue et mange (4), » et ce qui est Ă©crit dans l'Evangile Et la vie Ă©tait la lumiĂšre des hommes (5). »

XL. — La nature des Ăąmes Ă©tant la mĂȘme, pourquoi les volontĂ©s des hommes diffĂšrent-elles?

De la diversitĂ© des points de vue naissent, dans les Ăąmes, des appĂ©tits divers; de la diversitĂ© des appĂ©tits naissent des procĂ©dĂ©s diffĂ©rents pour acquĂ©rir ; de la diversitĂ© des procĂ©dĂ©s rĂ©sultent des habitudes diffĂ©rentes, et, des habitudes diffĂ©rentes, des volontĂ©s diverses. Or c'est l'ordre des choses qui constitue les divers points de vue : ordre mystĂ©rieux, mais certainement Ă©tabli parla divine Providence. Il ne faut cependant point conclure que les natures des Ăąmes soient diverses parce que les volontĂ©s le sont, puisque la volontĂ© de la mĂȘme Ăąme change selon la diffĂ©rence des temps. En effet le mĂȘme homme dĂ©sire tantĂŽt ĂȘtre riche, et tantĂŽt ĂȘtre sage au mĂ©pris des richesses; et dans l'ordre des goĂ»ts temporels, le mĂȘme homme embrassera d'abord le nĂ©goce, puis l'Ă©tat militaire.

XLI. — Puisque Dieu a fait toutes choses, pourquoi ne les a-t-il pas faites Ă©gales?

Parce qu'elles ne seraient pas toutes choses, si elles étaient égales ; car alors n'existerait point cette multitude d'espÚces qui forme l'univers, renfermant des créatures de premier ordre, de second ordre, ainsi de suite jusqu'au dernier rang ; et c'est ce qu'on appelle toutes choses.

XLII. — Comment le Christ a-t-il Ă©tĂ© tout Ă  la fois dans le sein de sa mĂšre et dans le ciel?

Comme la parole de l'homme est entendue par une multitude,. et entendue tout entiĂšre par chaque auditeur.

XLIII. — Pourquoi le Fils de Dieu a-t-il apparu sous la forme humaine, et l'Esprit-Saint sous la forme d'une colombe ?

Parce que le Christ est venu pour donner aux hommes un modĂšle de conduite, tandis que l'Esprit n'a apparu que pour indiquer le bien-mĂȘme oĂč l'on parvient par une vie vertueuse. Or si l'un et l'autre ont pris une forme visible c'est pour que les hommes charnels puissent, par des degrĂ©s mystĂ©rieux, passer des objets perçus par les yeux du corps, Ă  des objets que l'intelligence seule peut comprendre. C'est ainsi que les paroles bruissent et passent, tandis que les choses qu'elles expriment, quand on traite un sujet divin et Ă©ternel, ne passent point comme elles.

XLIV. — Pourquoi le Fils de Dieu est-il venu si tard et non immĂ©diatement aprĂšs le pĂ©chĂ© de l'homme ?

Parce que toute beautĂ© vient de la souveraine beautĂ©, qui est Dieu; or la beautĂ© temporelle consiste dans la succession des choses qui meurent et se remplacent. Ainsi dans tout homme, chaque Ăąge, depuis l'enfance jusqu'Ă  la vieillesse, a sa beautĂ© particuliĂšre. Donc comme on serait absurde de ne dĂ©sirer que la jeunesse pour l'homme soumis Ă  la marche du temps, car ce serait ne vouloir pas des charmes propres aux autres phases de la vie, de mĂȘme on serait absurde de ne souhaiter qu'un seul Ăąge Ă  tout le genre humain, qui a, aussi bien que l'homme, diffĂ©rentes pĂ©riodes dans son existence. Orle MaĂźtre cĂ©leste chargĂ© d'offrir le modĂšle d'une vie parfaite, n'a pu venir qu'au temps de la jeunesse (1). C'est la pensĂ©e de l'ApĂŽtre, quand il parle d'enfants placĂ©s sous la garde de la loi comme sous celle d'un pĂ©dagogue (2), jusqu'Ă  l'arrivĂ©e de celui qui devait venir et qui avait Ă©tĂ© promis par les prophĂštes. Autre en effet est la conduite de la Providence quand elle agit sur de simples individus, autre celle qu'elle tient quand elle pourvoit aux intĂ©rĂȘts du genre humain tout entier. Tous les individus qui sont parvenus Ă  la vĂ©ritable sagesse, ne l'ont pu que parce que la mĂȘme vĂ©ritĂ© les a Ă©clairĂ©s, selon les exigences de leurs diffĂ©rents Ăąges; mais pour que cette vĂ©ritĂ© rendĂźt le peuple sage, le Christ s'est fait homme juste Ă  l'Ăąge convenable du genre humain.

XLV. — Contre les mathĂ©maticiens ou astrologues

1. Les anciens ne donnaient pas le nom de mathématiciens à ceux que nous nommons ainsi aujourd'hui, mais aux hommes qui calculaient le temps et les mouvements du ciel et des astres; personnages dont les saintes Ecritures ont dit avec beaucoup de raison : « Ceux-là non plus ne méritent point de pardon.

Car s'ils ont pu venir Ă  bout de pĂ©nĂ©trer les secrets de la crĂ©ation, comment n'ont-ils su avec moins d'effort « encore, trouver le CrĂ©ateur (3) ? » En effet l'Ăąme humaine qui juge des choses visibles, peut comprendre quelle vaut mieux qu'elles toutes. Mais en mĂȘme temps se reconnaissant sujette au changement, Ă  raison de ses retards ou de ses progrĂšs dans les voies de la sagesse, elle trouve au dessus d'elle une vĂ©ritĂ© immuable; et en s'y attachant selon ce qui est Ă©crit: « Mon Ăąme s'est attachĂ©e Ă  vous (4), » elle devient heureuse, puisqu'elle trouve au dedans d'elle le CrĂ©ateur et MaĂźtre de toutes les choses visibles, et qu'elle ne cherche plus rien au dehors dans le monde visible, pas mĂȘme dans les corps cĂ©lestes qu'on ne parvient pas Ă  connaĂźtre ou qu'on ne connaĂźt que trĂšs-difficilement et sans profit, Ă  moins qu'Ă  travers leur beautĂ© extĂ©rieure on ne trouve l'architecte qui habite au dedans, et crĂ©e dans l'Ăąme des beautĂ©s supĂ©rieures, puis dans le corps des beautĂ©s infĂ©rieures.

2. Quant à ceux qui s'appellent maintenant mathématiciens et veulent faire dépendre nos actions des corps célestes, nous vendre aux étoiles et recevoir de nous le prix de la vente, ce qu'on peut leur opposer de plus vrai et de plus bref c'est qu'ils ne parlent que sur la foi de constellations.

Or, selon eux, on distingue dans les constellations différentes parties, dont, disent-ils trois cent soixante forment le zodiaque; le ciel en parcourt quinze en une heure, en sorte que, dans cet espace d'une heure, quinze de ces parties apparaissent. Puis ils divisent chacune de ces parties en soixante minutes ; mais dans ces constellations, bases de leurs prédictions, ils ne trouvent point de division de minutes.

Cependant la conception de deux jumeaux, produit d'un mĂȘme acte conjugal, au rapport des mĂ©decins dont la science est bien plus fondĂ©e, bien plus claire, a lieu dans un espace de temps moindre que deux secondes. Pourquoi donc une si grande diffĂ©rence d'actions, d'Ă©vĂ©nements, de volontĂ©s chez deux hommes dont la conception a Ă©tĂ© nĂ©cessairement soumise Ă  la mĂȘme constellation? Pourquoi le mathĂ©maticien n'a-t-il vu qu'une constellation pour deux comme pour un ? Que s'ils s'en tiennent aux constellations de la naissance, les jumeaux les confondent encore, puisque le plus souvent ils sortent du sein maternel de telle maniĂšre qu'il faut encore en revenir aux portions de minutes : divisions de temps que les mathĂ©maticiens ne distinguent ni ne peuvent distinguer dans les constellations? On dit qu'ils ont souvent prĂ©dit la vĂ©ritĂ©; la raison en est que les hommes perdent le souvenir de leurs mensonges et de leurs erreurs ; uniquement attentifs Ă  ce qui arrive conformĂ©ment Ă  leurs oracles, ils oublient ce qui les dĂ©nient; .ils ne se souviennent que de ce qui est survenu, non par la puissance de cet art absolument nul, mais par l'effet de quelque obscur jeu du sort. Et si l'on veut en faire honneur Ă  leur science, il faudra aussi attribuer la puissance divinatoire Ă  des parchemins Ă©crits; car il en sort souvent les rĂ©ponses qu'on dĂ©sire. Or si un manuscrit contient souvent, par hasard, un vers qui annonce l'avenir, peut-on s'Ă©tonner que de l'esprit d'un homme sorte aussi une prĂ©diction, non par calcul, mais par hasard?

XLVI. — Des idĂ©es.

1. Platon est, dit-on, le premier qui ait employé ce mot (1).

 

Non qu'avant lui, les choses que l'on appelle idĂ©es n'existassent pas ou ne fussent comprises par personne; mais on leur avait peut-ĂȘtre donnĂ© d'autres noms, car on peut nommer comme l'on veut une chose inconnue qui n'a point encore de nom consacrĂ© par l'usage. Mais il est invraisemblable ou qu'il n'y ait pas eu de philosophes avant Platon, ou qu'ils n'aient pas compris ce que Platon appelle des idĂ©es, quel que soit le sens attachĂ© Ă  ce mot, puisque les idĂ©es ont une telle valeur que faute de les comprendre, on ne saurait ĂȘtre philosophe. Il est aussi Ă  croire qu'il y a eu des sages ailleurs qu'en GrĂšce, comme ,Platon lui-mĂȘme l'atteste non-seulement par les voyages qu'il entreprit pour se perfectionner dans la sagesse, mais encore par ses Ă©crits. Or il faut penser que ces sages, s’il y en eut ont connu les idĂ©es, quoiqu'ils les dĂ©signassent sous un autre nom. Mais en voilĂ  assez sur ce point: Ă©tudions la chose en elle-mĂȘme, car elle vaut la peine d'ĂȘtre soigneusement considĂ©rĂ©e, exactement comprise, et laissons Ă  chacun la libertĂ© de lui donner quel nom il voudra, pourvu qu'il la connaisse.

2. Nous pouvons traduire en latin le mot idées par formes ou espÚces, pour nous conformer au sens littéral. Si nous les appelons raisons, nous nous écartons de l'étymologie: car le mot grec logos, signifie raison, et non idées.

NĂ©anmoins en adoptant ce mot, on ne s'Ă©loigne pas de la vraie signification. En effet les idĂ©es sont certaines formes principales, certaines raisons fixes et immuables des choses, lesquelles n'ont point Ă©tĂ© formĂ©es et sont par consĂ©quent Ă©ternelles, permanentes et contenues dans l'intelligence divine. Et bien qu'elles ne naissent ni ne meurent, nous disons cependant que c'est sur elles qu'est formĂ© tout ce qui peut naĂźtre et mourir, tout ce qui naĂźt et meurt. Or nous ajoutons que l'Ăąme raisonnable seule peut les contempler par la meilleure partie de son ĂȘtre, c'est-Ă -dire par l'intelligence et la raison, qui est comme sa face et son oeil intĂ©rieur et intelligible. Nous affirmons de plus que toute Ăąme raisonnable n'est pas apte Ă  cette contemplation, mais seulement celle qui est sainte et pure, c'est-Ă -dire celle qui possĂšde 1'oeil capable de voir ces choses, l’oeil sain, net, serein, semblable aux objets mĂȘmes qu'il dĂ©sire considĂ©rer.

Or quel homme religieux, imbu de la vraie foi, fĂ»t-il encore incapable de cette contemplation, oserait nier, ou plutĂŽt n'avouera que tout ce qui existe, c'est-Ă -dire appartient Ă  un genre, Ă  une nature propre, a reçu de Dieu l'existence; que c'est par Dieu que vit tout ce qui vit ; que le bien-ĂȘtre de tout ce qui existe dans l'univers, l'ordre mĂȘme qui rĂšgle le cours du temps et prĂ©side aux changements des ĂȘtres variables, (441) est Ă©tabli et maintenu parce lĂ©gislateur souverain ? Cela posĂ©, et admis, qui osera dire que Dieu a tout créé d'une maniĂšre dĂ©raisonnable? Si on ne peut le dire ni le croire, il faut donc que tout ait Ă©tĂ© créé avec raison. Or la raison d'ĂȘtre n'est pas la mĂȘme pour l'homme que pour le cheval : il serait absurde de le penser. Chaque ĂȘtre a donc Ă©tĂ© créé pour une raison propre. Mais oĂč devons-nous croire que, ces raisons existent, sinon dans l'intelligence mĂȘme du CrĂ©ateur . En effet il n'y voyait rien hors de lui qui pĂ»t lui servir de type dans ce qu'il voulait faire une telle supposition serait sacrilĂšge. Mais si ces raisons de toutes choses créées ou Ă  crĂ©er sont contenues dans l’intelligence divine; s'il ne peut rien y avoir dans l'intelligence divine qui ne soit Ă©ternel et immuable ; si, de plus, ce sont ces premiĂšres raisons des choses que Platon appelle des idĂ©es il s'ensuit que non-seulement les idĂ©es existent, mais qu'elles sont vraies parce qu'elles sont Ă©ternelles, permanentes dans leur forme et immuables, et c'est par leur participation que tout existe, de quelque maniĂšre qu'il existe. Or l'Ăąme raisonnable l'emporte sur toutes les crĂ©atures ; elle est proche de Dieu, quand elle est pure; et dans la proportion oĂč elle lui est unie par la charitĂ©, elle se trouve comme remplie et illuminĂ©e par cette lumiĂšre intelligible, Ă  l'aide de laquelle elle voit, non par les yeux du corps mais par ce qu'elle a de meilleur en elle-mĂȘme, par son intelligence, elle voit, dis-je, ces rai sons et goĂ»te un grand bonheur Ă  les contempler. Du reste, comme nous l'avons dit, qu'on appelle ces raisons idĂ©es, ou formes, ou espĂšces' ou raisons, peu importe; il est permis Ă  beaucoup d'hommes de donner des noms Ă  leur choix, mais il n'est donnĂ© qu'Ă  bien peu de voir la vĂ©ritĂ©.

XLVII. — Pourrons-nous un jour voir nos pensĂ©es ?

On demande souvent comment, aprĂšs la rĂ©surrection et la transformation du corps, qui est promise aux saints, nous pourrons voir nos pensĂ©es. Jugeons-en par analogie d'aprĂšs la partie de notre corps qui reçoit le plus de lumiĂšre. Nous devons croire que les corps glorieux, que nous espĂ©rons revĂȘtir un jour, seront trĂšs-lumineux et de substance Ă©thĂ©rĂ©e (1). Or, si dĂ©jĂ  maintenant les mouvements de l'Ăąme se trahissent souvent par les yeux, il est probable qu'aucun ne nous Ă©chappera, quand nous aurons entiĂšrement revĂȘtu ce corps cĂ©leste, en comparaison duquel nos yeux actuels ne sont q'une chair grossiĂšre .

XLVIII. — Des choses à croire.

Il y a trois espĂšces de choses Ă  croire : les unes que l'on croit toujours sans jamais les comprendre, comme l'histoire qui dĂ©roule la marche du temps et les actions humaines ; les autres que l'on comprend dĂšs qu'on les croit, comme les raisonnements humains sur les nombres ou toute autre science ; en troisiĂšme lieu, celles que l'on croit d'abord et que l'on comprend ensuite, comme tout ce qui regarde les choses divines, dont l'intelligence n'appartient qu'aux coeurs purs, c’est-Ă -dire Ă  ceux qui observent les rĂšgles prescrites pour bien vivre.

XLIX. — Pourquoi les enfants d'IsraĂ«l offraient-ils des animaux en sacrifice ?

Parce qu'il y a aussi des sacrifices spirituels, dont ce peuple charnel devait prĂ©senter les images, afin que ce peuple esclave figurĂąt le peuple nouveau (1). Cette diffĂ©rence des deux peuples se remarque dans chacun de nous, en ce que chacun est forcĂ© d'agir selon le vieil homme, dĂšs le sein de sa mĂšre jusqu'Ă  l'adolescence : Ă©poque oĂč l'on n'est plus assujetti aux inclinations de la chair, mais oĂč la volontĂ© peut se porter aux choses spirituelles et ĂȘtre intĂ©rieurement rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e. Or ce que la nature et la discipline opĂšrent dans un homme bien Ă©levĂ©, il Ă©tait trĂšs-convenable que la divine Providence le reproduisit proportionnellement dans tout le genre humain.

L. — De l'Ă©galitĂ© du Fils.

Dieu a dĂ» engendrer Ă©gal Ă  lui, celui qu'il a engendrĂ© ; car il n'a pu engendrer meilleur que lui, puisqu'il n'y a rien de meilleur que Dieu. En effet, s'il l'eĂ»t voulu sans le pouvoir , t'eĂ»t Ă©tĂ© impuissance s'il l'eĂ»t pu sans le vouloir, t'eĂ»t Ă©tĂ© jalousie. Donc il a dĂ» engendrer son Fils Ă©gal Ă  lui-mĂȘme.

LI. — De l'homme fait à l'image et à la ressemblance de Dieu.

1. L'Ecriture Sainte fait mention de l'homme extérieur et de l'homme intérieur, et les distingue au point que l'ApÎtre a pu dire : « Si en nous l'homme extérieur se détruit, cependant l'homme interieur se renouvelle de jour en jour (2). »

On peut donc demander si l'un d'eux a Ă©tĂ© fait Ă  l'image et Ă  la ressemblance de Dieu ? Or, s'il y en a un, il est absurde de demander lequel des deux. Qui hĂ©siterait en effet Ă  nommer celui qui se renouvelle, plutĂŽt que celui qui se corrompt ? Mais le sont-ils tous les deux ? VoilĂ  une grave question (3). Si l'homme extĂ©rieur signifie Adam, et l'homme intĂ©rieur le Christ, il n'y a pas de difficultĂ©: tous les deux ont Ă©tĂ© faits Ă  l'image de Dieu. Mais comme Adam n'est pas restĂ© bon tel que Dieu l'avait fait, et qu'ilest devenu charnel en aimant les. choses charnelles, il n'est pas absurde de penser que sa chute a prĂ©cisĂ©ment consistĂ© Ă  perdre l'image et la ressemblance de Dieu. VoilĂ  pourquoi il se renouvelle et devient intĂ©rieur; mais alors comment est-il aussi extĂ©rieur? Est-ce quant au corps seulement, en sorte qu'il soit intĂ©rieur quant Ă  l'Ăąme, que sa rĂ©surrection et son renouvellement soient intĂ©rieurs, c'est-Ă -dire s'opĂšrent par la mort Ă  sa premiĂšre vie, qui est le pĂ©chĂ©, et par sa rĂ©gĂ©nĂ©ration Ă  la vie nouvelle, qui est la justice ? C'est ainsi en effet que saint Paul mentionne les deux hommes : l'un qu'il nomme ancien et que nous devons dĂ©pouiller, l'autre qu'il appelle nouveau et que nous devons revĂȘtir (1) ; l'un qu'il appelle encore l'image de l'homme terrestre, parce qu'il reprĂ©sente le pĂ©chĂ© du premier homme, qui est Adam, l'autre qu'il nomme image de l'homme cĂ©leste (2), parce qu'il reprĂ©sente la justice de l'homme nouveau, qui est JĂ©sus-Christ. Or l'homme extĂ©rieur, maintenant sujet Ă  la corruption, sera renouvelĂ© par la rĂ©surrection future, quand il aura payĂ© la dette de la nature, en subissant la mort, suivant la loi portĂ©e dans le paradis terrestre.

2. Mais qu'il n'y ait pas d'inconvenance Ă  dire que le corps mĂȘme de l'homme a Ă©tĂ© fait Ă  l'image de Dieu, c'est ce qui se comprend facilement, si l'on tait attention Ă  ces paroles : « Tout ce que Dieu a fait est trĂšs-bon (3). »

En effet personne ne doute que Dieu ne soit lui-mĂȘme essentiellement bon. Or c'est en plus d'un sens qu'une chose peut ĂȘtre dite semblable Ă  Dieu : ou par la vertu et la sagesse, puisque en lui est la vertu et la sagesse incréée: ou par la vie seulement, puisqu'il est la vie souveraine et premiĂšre ; ou par la simple existence, puisqu'il est l'existence premiĂšre et souveraine. Aussi les choses qui existent simplement, sans possĂ©der la vie ni l'intelligence, n'ont avec lui qu'une ressemblance bien faible et bien imparfaite : en ce sens qu'elles sont bonnes selon leur rang, tandis qu'il est, lui, le bien souverain, de qui tous les biens procĂšdent. Les ĂȘtres qui vivent et ne sont point dopĂ©s de raison, ont avec lui un trait de ressemblance de plus : car tout ce qui vit, existe, tandis que tout ce qui existe ne vit pas. Enfin les ĂȘtres douĂ©s de raison sont tellement semblables Ă  Dieu que rien n'est plus rapprochĂ© de lui dans toute la crĂ©ation. En effet tout ce qui participe Ă  la raison, a la vie et l'existence ; or la vie suppose nĂ©cessairement l'existence, mais non l'intelligence. C'est pourquoi, l'homme pouvant participer Ă  la sagesse selon l'homme intĂ©rieur, devient par lĂ  mĂȘme tellement semblable Ă  Dieu, qu il n'y a pas entre eux de nature intermĂ©diaire. Par consĂ©quent rien n'est plus rapprochĂ© de Dieu, car il a la raison, la vie et l'ĂȘtre ; il n'y a pas de crĂ©ature qui l'emporte sur lui.

3. Si, par l'homme extĂ©rieur, on entend cette vie qui nous fait Ă©prouver des sensations dans notre corps, au moyen des cinq sens qui nous sont communs avec les animaux, vie exposĂ©e Ă  ĂȘtre dĂ©truite par les souffrances sensibles, qui viennent de tant d'attaques, sous ce rapport encore nous avons raison de dire que l'homme est fait Ă  l'image de Dieu, non-seulement parce qu'il vit, car les animaux vivent aussi, mais encore, mais surtout, parce qu'il se tourne vers l'intelligence qui le gouverne, et que la sagesse Ă©claire, ce qui ne se peut chez les animaux privĂ©s de raison.

De plus le corps de l'homme est le seul parmi les corps des animaux terrestres qui, Ă©tant visible comme eux ne soit pas inclinĂ© vers le ventre, mais, debout, dressĂ© pour voir le ciel, principe des choses visibles. Bien qu'il ne vive pas de sa vie propre, mais par la prĂ©sence de l'Ăąme, il est cependant bon, non-seulement parce qu'il existe et en tant qu'il existe, mais encore parce qu'il est formĂ© pour contempler le ciel, et que par lĂ  on peut avec raison le considĂ©rer comme se rapprochant, plus que celui des autres animaux, de l'image et de la ressemblance de Dieu. Toutefois comme il n'est pas juste de donner le nom d'homme Ă  un corps privĂ© de vie (1), l'homme extĂ©rieur ne sera donc ni le corps seul, ni la vie des sens seule ; peut-ĂȘtre serait il plus exact d'appliquer celte dĂ©nomination aux deux choses rĂ©unies.

4. Ce n'est point Ă  tort non plus qu'on distingue l'image et la ressemblance de Dieu, qui s'appelle aussi son Fils, et ce qui est fait Ă  cette image et Ă  celle ressemblance, comme l'homme (2) par exemple.

 

Quelques-uns prĂ©tendent aussi que ce n'est pas sans raison qu'on a employĂ© ces deux expressions, image et ressemblance : car, disent-ls, s'il n'y avait qu'une chose, il n'y aurait eu besoin que d'un mot. C'est l'intelligence qui, selon eux, a Ă©tĂ© faite Ă  l'image de Dieu, elle qui se forme sans intermĂ©diaire sur la vĂ©ritĂ© mĂȘme, et qui s'appelle aussi esprit : non cet Esprit-Saint qui est de mĂȘme substance que le PĂšre et le Fils, mais l'esprit de l'homme. Distinction que l'ApĂŽtre Ă©tablit en ces termes : «Personne ne sait ce qui se passe dans l'homme, sinon l'esprit de l’homme ; et personne ne sait ce qui se passe en Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu (1). » Il dit encore en parlant de l'esprit de l'homme : « Que Dieu sauve votre esprit, et votre Ăąme et votre corps (2). » Or cet esprit est l'oeuvre de Dieu, comme toute autre crĂ©ature. Car il est Ă©crit dans le livre des Proverbes: « Sachez que le Seigneur tonnait les coeurs des hommes ; et que celui qui a créé l’esprit de chacun, connaĂźt toutes les choses (3). » Donc, sans aucun doute, cet esprit qui a l'intelligence de la vĂ©ritĂ© et s'y attache sans intermĂ©diaire, a Ă©tĂ© fait Ă  l'image de Dieu.

Ces mĂȘmes hommes entendent ensuite que le reste de la nature humaine a Ă©tĂ© fait seulement Ă  la ressemblance de Dieu: parce que, disent-ils, toute image est semblable, mais tout ce qui est semblable ne saurait s'appeler image qu'improprement et par abus. Or en pareil sujet il faut Ă©viter de pousser l'affirmation trop loin, et se bien garder d'attribuer Ă  la substance divine l'Ă©tendue matĂ©rielle propre Ă  tout corps. En effet, l'idĂ©e d'une chose moindre dans la partie que dans le tout rĂ©pugne Ă  la dignitĂ© de l'Ăąme ; Ă  combien plus forte raison Ă  la majestĂ© de Dieu?

LII. — Sur ces mots de l'Ecriture : « Je me repens d'avoir fait l'homme (4). »

Les divines Ecritures ayant pour but de nous faire passer du sens terrestre et humain au sens divin et cĂ©leste, n'ont pas dĂ©daignĂ© de se servir du langage que l'usage a Ă©tabli mĂȘme parmi les hommes les moins sensĂ©s. Ainsi les Ă©crivains qui ont servi d'organe Ă  l'Esprit-Saint, n'ont pas hĂ©sitĂ© Ă  employer trĂšs Ă  propos dans leurs livres les noms des passions que notre Ăąme subit, ruais que tout homme douĂ© de bon sens sait ĂȘtre Ă  une distance infinie de Dieu. Par exemple, comme il est trĂšs-difficile Ă  l'homme de se venger sans colĂšre, ils ont cru devoir appeler aussi colĂšre la vengeance divine, qui s'exerce cependant sans le moindre trouble (5). De mĂȘme, comme un Ă©poux veille, par jalousie, Ă  la chastetĂ© de son Ă©pouse, ils ont appelĂ© jalousie cette providence de Dieu qui, en paroles e t en actes, empĂȘche l'Ăąme de se corrompre et de se prostituer, en quelque sorte, Ă  la suite de tel ou tel faux Dieu. Ainsi encore ils ont donnĂ© des mains Ă  Dieu, pour exprimer la puissance avec laquelle il opĂšre; des pieds, pour signifier la puissance qui s'Ă©tend Ă  conserver et gouverner tout; des oreilles, des yeux, pour indiquer qu'il entend et comprend tout; une face, pour rappeler qu'il se manifeste et se fait connaĂźtre, et ainsi de suite tout cela, parĂ©e qu'ils s'adressent Ă  nous et que nous avons coutume d'opĂ©rer par nos mains,. de marcher avec nos pieds, d'aller oĂč notre esprit nous porte, de percevoir les objets matĂ©riels par les oreilles, par les yeux et les autres sens, enfin d'ĂȘtre connus par la figure. Ceci s'applique Ă  toutes les autres locutions du mĂȘme genre. De plus, comme nous substituons rarement une rĂ©solution Ă  une autre sans nous repentir de la premiĂšre, pour ce motif et afin de se conformer Ă  notre faible intelligence, ces Ă©crivains disent, quand une chose a commencĂ© d'ĂȘtre et ne persĂ©vĂšre point autant qu'on s'y attendait, qu'elle est dĂ©truite par l'effet du repentir divin ; bien que, pour quiconque rĂ©flĂ©chit avec calme, la divine Providence administre tout avec un ordre qui ne saurait faillir.

LIII. — De l'or et de l'argent que les IsraĂ«lites reçurent des Egyptiens.

1. Étudions les dispositions faites dans les deux Testaments, et accommodĂ©es avec tant de soin aux exigences des temps et aux divers Ăąges du genre humain ; on comprend assez, ce me semble, ce qui convient Ă  la premiĂšre Ă©poque et ce qui convient Ă  la seconde.

En effet sous le sage gouvernement de la Providence qui s'Ă©tend Ă  tout, la suite des gĂ©nĂ©rations depuis Ad aln jusqu'Ă  la fin des siĂšcles, est rĂ©glĂ©e comme l'existence d'un seul homme, qui passe par des changements progressifs, de l'enfance Ă  la vieillesse. Aussi quand on mĂ©dite avec piĂ©tĂ© les divines leçons, on doit Ă©galement distinguer diffĂ©rents degrĂ©s dans les vertus, jusqu'Ă  ce qu'on soit parvenu au sommet de la perfection humaine ; et si l'on remarque de moindres devoirs imposĂ©s aux faibles, et de plus grands aux forts, on ne doit point s'imaginer que le moins est un pĂ©chĂ© en comparaison du plus, et qu'il est indigne de Dieu de donner aux hommes de tels ordres. Mais il serait trop long de discuter ici sur les degrĂ©s des vertus. Qu'il nous suffise, pour la question prĂ©sente, de dire, en ce qui regarde la fraude, que c'est le (444) sommet, la perfection de la vertu de ne tromper personne, et de se conformer Ă  cette parole : « Que votre langage soit: Oui oui ; non non (1). » Mais ce commandement est fait pour ceux Ă  qui s'adresse la promesse du royaume des cieux, et il y a une grande vertu Ă  accomplir les actes plus importants auxquels est due cette rĂ©compense ; car le royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui le ravissent (2). Il faut donc chercher par quels degrĂ©s on arrive Ă  ce sommet de perfection. Or sur ces degrĂ©s se trouvent ceux Ă  qui on promettait encore un royaume terrestre, comme un jouet donnĂ© Ă  des enfants, afin qu'obtenant de temps en temps de terrestres jouissances du seul Dieu, le maĂźtre de toutes choses, ils en tirassent profit et accroissement spirituel et s'enhardissent aussi Ă  espĂ©rer lesbiens cĂ©lestes. Par consĂ©quent, comme c'est la perfection et une vertu presque divine de ne tromper personne, le plus bas degrĂ© du vice est de tromper tout le monde; et quand on cherche Ă  s'Ă©lever de cette profondeur du vice Ă  cette hauteur de la vertu, un degrĂ©,se prĂ©sente : c'est de ne tromper ni un ami ni un inconnu, mais de tromper quelquefois un ennemi. De lĂ  vient qu'on a fait comme un proverbe de cette parole d'un poĂšte: Ruse ou bien probitĂ©, qu'importe entre ennemis (3) ? Mais comme souvent un ennemi peut ĂȘtre trompĂ© injustement, par exemple quand une paix momentanĂ©e, c’est-Ă -dire une trĂȘve, a Ă©tĂ© conclue et n'est point observĂ©e, ou en d'autres cas semblables: on est bien plus irrĂ©prochable, bien plus voisin de la perfection, quand, tout disposĂ© qu'on soit Ă  tromper l'ennemi, on ne le trompe cependant que sur l'autorisation de Dieu. En effet Dieu seul sait et beaucoup mieux, beaucoup plus parfaitement que l'homme, quelle punition ou quelle rĂ©compense est mĂ©ritĂ©e par chacun.

2. Aussi ne trompe-t-il personne par lui-mĂȘme; car il est le PĂšre de la vĂ©ritĂ©, la VĂ©ritĂ© et l'Esprit de vĂ©ritĂ©.

Cependant, en rendant Ă  chacun ce qui lui est dĂ», car c'est lĂ  aussi un attribut de la justice et de la vĂ©ritĂ©, il traite, selon leurs mĂ©rites et leurs rangs, les Ăąmes placĂ©es sur les divers degrĂ©s. Mais si quelqu'un mĂ©rite d'ĂȘtre trompĂ©, il ne le trompe, ni par lui-mĂȘme, ni par l'homme qui aime dĂ©jĂ  comme il convient de s'aimer et qui tient Ă  observer ce prĂ©cepte : « Que votre langage soit: Oui, Oui, Non, Non; » ni par un ange, Ă  qui le rĂŽle de trompeur ne saurait convenir; mais au moyen, soit d'un homme qui ne s'est pas encore dĂ©pouillĂ© de telles passions, soit d'un ange qui, Ă  raison de la perversitĂ© de sa volontĂ©, a Ă©tĂ© placĂ© au plus bas degrĂ© de la nature, ou pour tirer vengeance du pĂ©cheur, ou pour exercer et purifier ceux qui sont rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s en Dieu. Aussi lisons-nous d'un roi qu'il fut trompĂ© par les prĂ©dictions des faux prophĂštes; et que ce ne fut pas sans un effet de la volontĂ© divine, parce qu'il mĂ©ritait d'ĂȘtre trompĂ© dĂ© la sorte. Il ne fut cependant point induit en erreur par l'entremise d'un de ces anges Ă  qui un tel ministĂšre ne pourrait convenir, mais par l'ange de l'erreur, qui avait demandĂ© et acceptĂ© ce rĂŽle avec joie (1). Car en certains passages de l'Ecriture on exprime quelquefois clairement ce que le lecteur pieux et attentif retrouve indiquĂ© plus obscurĂ©ment en d'autres endroits. Aussi notre Dieu a tellement mĂ©nagĂ© l'ordonnance des Ecritures sous l'inspiration du Saint-Esprit et en vue de notre salut, qu'il s'y trouve tout Ă  la fois des passages clairs pour nourrir notre foi et des passages obscurs pour l'exercer.

D'aprĂšs cette magnifique et sublime Ă©conomie, oeuvre de la divine Providence, la loi naturelle est comme transcrite dans l'Ăąme raisonnable, et les hommes en reproduisent l'image dans leur conduite et dans leurs usages terrestres. VoilĂ  pourquoi un juge regarde comme criminel et indigne de lui de frapper celui qu'il a condamnĂ©; c’est cependant par son ordre qu'agit le bourreau, revĂȘtu de cette fonction par sa propre volontĂ©, et prĂȘt Ă  frapper le coupable condamnĂ© par des lois sages, comme il frapperait peut-ĂȘtre un innocent, par cruautĂ©; car le juge ne remplit point cet office par lui-mĂȘme, ni par le prince, ni par l'avocat, ni par un fonctionnaire quelconque, Ă  qui un tel ministĂšre serait messĂ©ant. Ainsi encore nous employons les animaux privĂ©s de raison pour faire ce que nous ne pourrions faire sans crime. Par exemple un voleur mĂ©rite-t-il d'ĂȘtre mordu ? Un homme ne le mordra ni ne le fera mordre soit par son fils, soit par son parent ou mĂȘme son serviteur; on y emploiera un chien, animal dont la nature ne rĂ©pugne point Ă  de tels offices. Ainsi, comme il y a des punitions que quelques-uns doivent subir, mais que d'autres ne peuvent infliger, il existe des ministĂšres intermĂ©diaires Ă  qui ces fonctions sont confiĂ©es, et dont la justice se sert, non-seulement pour appliquer la peine Ă  qui de droit, mais encore pour l'appliquer par des instruments convenables.

VoilĂ  pourquoi, les Egyptiens mĂ©ritant d'ĂȘtre trompĂ©s, et le peuple d'IsraĂ«l Ă©tant encore, Ă  raison de l'Ăąge, du genre humain, dans le cas de tromper son ennemi sans se dĂ©grader, Dieu lui a ordonnĂ©, ou plutĂŽt permis, Ă  cause de sa cupiditĂ©, de demander sans intention de les rendre, et de recevoir comme pour les rendre, des vases d'or et d'argent, dont ces amis du bonheur terrestre Ă©taient singuliĂšrement avides (1). Dieu voulait que ce salaire d'un long et pĂ©nible travail ne fĂ»t point injuste, eu Ă©gard au degrĂ© de vertu oĂč se trouvaient les IsraĂ«lites, et en mĂȘme temps il punissait les Egyptiens en leur faisant perdre ce qu'ils auraient dĂ» eux-mĂȘmes restituer. Dieu n'est donc pas trompeur, il serait criminel et impie de le dire, mais il distribue avec une parfaite Ă©quitĂ© Ă  chacun selon son mĂ©rite; faisant par lui-mĂȘme certaines choses qui sont dignes de lui et ne conviennent qu'Ă  lui : ainsi Ă©clairer les Ăąmes, se donner Ă  elles pour qu'elles jouissent de lui, les rendre sages et heureuses ; en faisant d'autres par l'intermĂ©diaire des crĂ©atures soumises Ă  ses ordres, et Ă©tablies chacune Ă  sa place par des lois trĂšs-justes ; tantĂŽt agissant, tantĂŽt permettant, mais embrassant tout dans les soins de sa Providence, jusqu'Ă  l'existence des passereaux, comme l'enseigne lĂ© Seigneur dans l'Evangile, jusqu'Ă  la beautĂ© de la fleur des champs, jusqu'au nombre des cheveux qui sont sur notre tĂȘte (2). Ailleurs encore il est dit de cette Providence : « Elle atteint avec force d'une extrĂ©mitĂ© Ă  l'autre, et elle rĂšgle tout avec douceur (3). »

3.Maintenant, que Dieu punisse par le ministĂšre des Ăąmes soumises Ă  ses lois et proportionne les peines aux fautes, tout en restant lui-mĂȘme dans une tranquillitĂ© parfaite, c'est ce que l'Ecriture atteste de la maniĂšre la plus expresse : « Vous regardez comme indigne de votre grandeur de condamner celui qui ne doit pas ĂȘtre puni.

Car votre justice a son principe dans votre grandeur mĂȘme; et c'est parce que vous ĂȘtes le maĂźtre de tout, que vous ĂȘtes indulgent envers tous. En effet vous montrez votre puissance lorsqu'on ne vous croit pas la plĂ©nitude de la force, et vous humiliez l'audace de ceux qui vous connaissent (4). Et vous, le Seigneur des vertus, vous jugez avec tranquillitĂ© et vous nous gouvernez avec un grand respect (1). »

4. De mĂȘme le Seigneur fait voir clairement que pour parvenir Ă  la justice cĂ©leste exigĂ©e de ceux qui sont dĂ©jĂ  plus affermis, il faut partir des choses terrestres; c'est lorsqu'il dit: « Et si vous n'avez pas Ă©tĂ© fidĂšles dans le bien d'autrui, qui vous donnera celui qui est Ă  vous (2) ?

Il montre Ă©galement que les Ăąmes sont instruites en proportion du degrĂ© oĂč elles se trouvent ; c'est quand il dit : « J'ai encore bien des choses Ă  vous enseigner, mais vous ne pouvez les porter Ă  prĂ©sent (3). » L'ApĂŽtre dit dans le mĂȘme sens: « Pour moi, mes frĂšres, je n'ai pu vous parler comme Ă  des hommes spirituels, mais comme Ă  des hommes charnels. Je vous ai abreuvĂ©s de lait, mais j e ne vous ai point donnĂ© Ă  manger, parce que vous ne le pouviez pas encore ; et Ă  prĂ©sent mĂȘme vous ne le pouvez, parce que vous ĂȘtes encore charnels (4). » Or la diffĂ©rence de conduite qu'exigeait alors le degrĂ© diffĂ©rent de vertu oĂč se trouvaient les fidĂšles s'est Ă©tendue Ă  l'humanitĂ© entiĂšre ; et si les commandements donnĂ©s au peuple charnel et au peuple spirituel ont diffĂ©rĂ© entre eux, c'est qu'ainsi le demandaient les besoins des temps. Il n'est donc pas Ă©tonnant que les IsraĂ«lites aient ainsi reçu l'ordre de tromper leur ennemi, puisqu'il sen Ă©taient encore capables. Car ils n'Ă©taient pas encore en Ă©tat d'entendre ce commandement « Aimez vos ennemis; » celui-ci seulement Ă©tait Ă  leur portĂ©e : « Tu aimeras ton prochain, et tu haĂŻras ton ennemi (5): » L'Ă©poque ne permettait pas encore de faire connaĂźtre dans toute l'Ă©tendue la signification du mot prochain. Le pĂ©dagogue avait commencĂ©, afin que le MaĂźtre pĂ»t achever; et pourtant c'est le mĂȘme Dieu qui a donnĂ© Ă  ses enfants encore petits le pĂ©dagogue, c'est-Ă -dire la Loi, par son serviteur MoĂŻse; puis Ă  ces mĂȘmes enfants devenus plus grands, le MaĂźtre; c'est-Ă -dire l'Evangile par son Fils unique.

LIV. — Sur ces paroles: « Pour moi il m'est bon de m'attacher Ă  Dieu (6) ».

Tout ce qui existe est ou n'est pas toujours de la mĂȘme maniĂšre. De plus toute Ăąme vaut mieux que tout corps, car ce qui donne la vie. vaut mieux que ce qui la reçoit ; et personne ne conteste que c'est l'Ăąme qui donne la vie au.corps et non le corps Ă  l'Ăąme. Or ce qui n'est pas corps et qui- existe pourtant, est Ăąme ou quelque chose de meilleur que l'Ăąme. Car rien n'est infĂ©rieur Ă  un corps quelconque ; et si on parle de la matiĂšre dont le corps est composĂ©, on pourra dire avec raison que, n'Ă©tant d'aucune espĂšce elle n'est rien. De plus entre le corps et l'Ăąme, on ne trouve rien qui soit infĂ©rieur Ă  celui-lĂ , supĂ©rieur Ă  celle-ci. S'il y avait en effet un intermĂ©diaire, ou il serait vivifiĂ© par l'Ăąme, ou il la vivifierait , ou il ne la vivifierait ni ne serait vivifiĂ© par elle : ou bien encore il vivifierait le corps, ou il en serait vivifiĂ©, ou il ne le vivifierait ni ne serait vivifiĂ© par lui. Or tout ce qui est vivifiĂ© par l'Ăąme est corps, et tout ce qui vivifie l'Ăąme vaut mieux qu'elle. D'autre part ce qui donne la vie au corps, est Ăąme ; ce qui est vivifiĂ© par corps, n'est rien ; et ce qui n'est ni l'un ni l'autre, c'est-Ă -dire n'a pas besoin d'ĂȘtre vivifiĂ© et ne vivifie point lui-mĂȘme, ou n'est rien ou est meilleur que le corps et l'Ăąme. Mais existe-t-il quelque chose de ce genre dans la nature? c'est une autre question. En attendant, la raison nous apprend qu'il n'y a pas d'intermĂ©diaire entrĂ© le corps et l'Ăąme, qui soit au dessus de celui-lĂ , au dessous de celle-ci. Or l'ĂȘtre qui l'emporte sur toute Ăąme, nous l'appelons Dieu, et quiconque le comprend, lui est uni. Car le vrai, c'est se qui est compris, et non pas toujours ce qui est cru. Mais tout ce qui est en mĂȘme temps vrai et sĂ©parĂ© de l'intelligence et des sens ne peut ĂȘtre que cru, et non senti ni compris Donc ce qui comprend Dieu est uni Ă  Dieu. Or l'Ăąme raisonnable comprend Dieu, car elle comprend ce qui a toujours le mĂȘme mode d'ĂȘtre et n'est sujet Ă  aucun changement ; tandis que le corps, parle temps et l'espace, et l'Ăąme raisonnable elle-mĂȘme, tantĂŽt sage tantĂŽt insensĂ©e, sont sujets Ă  changement. Mais ce qui est immuable vaut certainement mieux que ce qui ne l'est pas, et il n'y a rien de meilleur que l'Ăąme raisonnable, si ce n'est Dieu. Donc quand l'Ăąme comprend quelque chose qui existe toujours de la mĂȘme maniĂšre, c'est sans aucun doute Dieu mĂȘme qu'elle comprend. Or c'est lĂ  la vĂ©ritĂ© mĂȘme, et quand l'Ăąme lui est unie par l'intelligence y trouve son bonheur, et ces paroles s'expliquent parfaitement : « Pour moi, il m'est bon de m'attacher Ă  Dieu.»

LV. — Sur ces paroles : « Il y a soixante reines, quatre-vingt concubines et des Jeunes filles sans nombre (1). »

Le nombre dix peut signifier la science de l'univers. Si on l'applique aux choses intĂ©rieures et intelligibles, indiquĂ©es par le nombre six, il en rĂ©sultĂ© le nombre dix fois six; c'est-Ă -dire soixante ; si on la rapporte aux choses terrestres et corruptibles, qui peuvent ĂȘtre dĂ©signĂ©es par le nombre huit, on obtient dix fois huit, c'est-Ă -dire quatre-vingt. Les reines sont donc les Ăąmes qui rĂšgnent dans le monde intelligible et spirituel. Les concubines sont les Ăąmes qui reçoivent une rĂ©compense terrestre, et dont il est dit : « Elles ont reçu leur rĂ©compense (1).» Les jeunes filles sans nombre sont les Ăąmes dont la science, n'est pas fixe et que des doctrines diverses peuvent mettre en danger. Ainsi le nombre, comme nous l'avons dit, signifierait une science certaine, positive et affermie.

LVI. — Des quarante-six ans employĂ©s Ă  la construction du temple.

Six, neuf, douze et dix-huit rĂ©unis, font quarante-cinq. Ajoutez-y l'unitĂ©, tous avez quarante-six qui, multipliĂ© par six, donne deux cent soixante-seize. Or on prĂ©tend que la conception humaine suit la progression suivante : Les six premiers jours elle ressemble' Ă  du lait; lĂ©s neuf suivants, elle se change en sang ; dans les douze qui viennent ensuite, elle se consolide; puis pendant dix-huit jours, elle prend la forme complĂšte des membres; et enfin, pendant le reste du temps jusqu'au, terme, elle prend de l'accroissement. Si donc Ă  quarante-cinq on ajoute l'unitĂ©, qui indique le total Ă  obtenir, puisque six, neuf, douze et dix-huit rĂ©unis font quarante-cinq ; cette unitĂ© produit quarante-six. Or quarante-six, multipliĂ© par le nombre six, que nous avons placĂ© le premier de la sĂ©rie, donne deux cent soixante-seize, c'est-Ă -dire neuf mois et six jours Ă  partir du huit des calendes d'avril jour oĂč l'on croit que le Seigneur a Ă©tĂ©, conçu parce que c'est ce jour-lĂ  qu'il a Ă©tĂ© crucifiĂ©, jusqu'au huit des calendes de janvier oĂč il est nĂ©. Ce n'est donc pas sans raison qu'on dit que le temple, image de son corps (2), a Ă©tĂ© construit en quarante-six ans: car on aurait employĂ© Ă  Ă©lever cet Ă©difice autant d'annĂ©es que le corps du Seigneur aurait mis de jours Ă  se dĂ©velopper complĂštement.

LVII. — Des cent cinquante-trois poissons.

1. « Tout est Ă  vous, mais vous ĂȘtes au Christ et le Christ est Ă  Dieu (3). »

En commençant ici au Chef suprĂȘme, on trouve un, deux, trois, quatre objets. De mĂȘme il est Ă©crit : « Le chef de la femme est l'homme, le chef de l'homme est le Christ, et le chef du Christ est Dieu (4). » En comptant de la mĂȘme maniĂšre, on trouve encore ici un, deux, trois et quatre. Or un, deux, trois et quatre additionnĂ©s, donnent dix. C'est pourquoi le nombre dix reprĂ©sente bien la doctrine qui montre Dieu crĂ©ateur et le inonde crĂ©ature. De plus, comme le corps une fois parfait et immortel est soumis Ă  l'Ăąme parfaite aussi et immortelle, que l'Ăąme elle-mĂȘme est soumise au Christ et le Christ Ă  Dieu, non comme Ă©tant d'une nature diffĂ©rente ou Ă©trangĂšre, mais comme un fils Ă  son pĂšre, ce mĂȘme nombre dix ex prime aussi tout ce que nous espĂ©rons pour l’éternitĂ© aprĂšs la rĂ©surrection du corps. Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que les ouvriers louĂ©s pour travailler Ă  la vigne reçoivent un denier pour salaire (1). Or comme un, deux, trois et quatre rĂ©unis font dix ; de mĂȘme un, deux, trois et quatre multipliĂ©s par quatre forment quarante.

2. Si le nombre quatre désigne vraiment le corps, à raison de ses quatre éléments bien connus : le sec et l'humide, le froid et le chaud, et encore parce que la progression du point à la longueur, de la longueur à la largeur et de la largeur à la hauteur en constitue la solidité, qui est ainsi renfermée dans le nombre quatre, il ne sera pas déraisonnable d'exprimer par le nombre quarante l'oeuvre accomplie dans le temps pour notre salut, quand le Seigneur a pris un corps et a daigné apparaßtre aux hommes sous forme visible.

Car un, deux, trois et quatre, qui dĂ©signent le CrĂ©ateur et la crĂ©ature, multipliĂ©s par quatre, c'est-Ă -dire figurĂ©s par le corps qu'a pris le Sauveur dans le temps, forment quarante. En effet, entre quatre et quatre fois existe cette diffĂ©rence, que le premier indique l'Ă©tat fixe, et le second le mouvement. Doue comme quatre se rapporte au corps, quatre fois le rapporte au temps ; et par lĂ  se trouve indiquĂ© le mystĂšre opĂ©rĂ© corporellement et dans le temps, en vue de ceux qui Ă©taient esclaves de l'amour du corps et soumis aux variations du temps. Donc aussi, comme nous l'avons dit, le nombre quarante est censĂ© dĂ©signer avec assez de fondement, l'Ɠuvre mĂȘme de la Providence dans le temps. Et si le Christ a jeĂ»nĂ© quarante jours (2), c'est peut-ĂȘtre pour faire ressortir la pauvretĂ© de ce siĂšcle, qui repose sur le mouvement des corps et sur le temps ; comme aussi, quand il a passĂ© quarante jours avec ses disciples aprĂšs sa rĂ©surrection, c'Ă©tait par allusion, je pense, Ă  l'oeuvre qu'il a accomplie dans le temps pour notre salut. Or le nombre quarante, si on additionne ses parties aliquotes, s'Ă©lĂšve au nombre cinquante, et a la mĂȘme signification. En effet ces parties aliquotes le forment avec exactitude; or, quand la vie corporelle et visible que l'on mĂšne dans le temps a toute l'exactitude de le justice, on arrive Ă  la perfection dont l'homme est capable. Cette perfection, comme nous l'avons dit, est exprimĂ©e par le nombre dix; et le nombre quarante,en faisant la somme de ses parties aliquotes produit le nombre dix, parce qu'il s'Ă©lĂšve Ă  cinquante, comme nous l'avons dit aussi plus haut. En effet un, renfermĂ© quarante fois dans quarante ; deux, vingt fois; quatre, dix-fois; cinq, huit fois; huit, cinq fois ; dix, quatre fois ; et vingt, deux fois, rĂ©unis ensemble, forment cinquante. Or il n'y a dans le nombre quarante aucun autre nombre, que ceux que nous venons d'Ă©numĂ©rer, et dont nous avons formĂ© le nombre cinquante en les additionnant l'un Ă  l'autre.

AprĂšs avoir donc passĂ© quarante jours avec ses disciples, aprĂšs sa rĂ©surrection, pour leur recommander l'Ɠuvre qu'il avait accomplie pour nous dans le temps, le Seigneur monta au ciel; et dix jours aprĂšs, il envoya le Saint-Esprit (1), pour les perfectionner spirituellement et les rendre capables de comprendre les choses invisibles, eux qui n'avaient cru jusque-lĂ  qu'aux choses temporelles et visibles. En effet, par les dix jours aprĂšs lesquels il envoya le Saint-Esprit, il indiquait la perfection opĂ©rĂ©e parle Saint-Esprit; car c'est ce nombre dix que produit le nombre quarante lorsque par l'addition de ses parties aliquotes il devient le nombre cinquante; et c'est ainsi qu'en vivant avec l'exactitude de la justice on parvient Ă  la perfection, dĂ©signĂ©e par ce mĂȘme nombre de dix, qui forme le nombre cinquante en s'ajoutant Ă  quarante. Donc puisque la perfection opĂ©rĂ©e par le Saint-Esprit, tant que nous vivons dans la chair sans marcher selon la chair, s'unit Ă .la vie du temps nous avons raison de penser que le nombre cinquante dĂ©signe l'Eglise, mais l'Eglise dĂ©jĂ  purifiĂ©e et perfectionnĂ©e, qui embrasse, dans la charitĂ©, la foi de la vie prĂ©sente et l'espĂ©rance de l'Ă©ternitĂ© future, c'est-Ă -dire qui rĂ©unit le nombre dix au nombre quarante. Or, soit parce qu'elle est composĂ©e de trois espĂšces d'hommes, les Juifs, les Gentils et les chrĂ©tiens charnels ; soif parce qu'elle est marquĂ©e du sceau de la TrinitĂ© dans le sacrement ; cette Eglise, dĂ©signĂ©e par le nombre cinquante, si on multiplie par trois le nombre qui lui, est propre, arrive Ă  cent cinquante. En effet trois fois cinquante font cent cinquante. Ajoutez-y trois, parce qu'il faut indiquer par un signe vĂ©ritable, Ă©clatant, qu'elle est purifiĂ©e dans le bain de la rĂ©gĂ©nĂ©ration, au nom du PĂšre, et du Fils et du Saint-Esprit (1), et vous avez cent cinquante-trois. Or c'est prĂ©cisĂ©ment le nombre des poissons pris dans le filet jetĂ© sur la droite. Si on les dit grands (2), c'est parce qu'ils reprĂ©sentent les hommes parfaits, aptes au royaume des cieux. En effet, dans l'autre cas, le filet qui ne fut point jetĂ© sur. la droite, prit de bons et de mauvais poissons, qui furent sĂ©parĂ©s sur le rivage (3). Car, dans l'Ă©tat prĂ©sent de l'Église, il y a tout Ă  la fois de bons et de mauvais poissons dans les filets des prĂ©ceptes et des sacrements divins. Or la sĂ©paration se fait Ă  la fin des temps, c'est-Ă -dire Ă  l'extrĂ©mitĂ© de la mer, sur le rivage : les justes rĂšgnent d'abord dans le temps, comme il est dit dans l'Apocalypse, puis dans l'Ă©ternitĂ© au sein de la citĂ© qui y est dĂ©crite (4) ; lĂ  oĂč l'oeuvre du temps, dĂ©signĂ©e par le nombre quarante, ayant son terme, il ne reste plus que le nombre dix, denarius, le denier, salaire rĂ©servĂ© aux saints qui travaillent dans la vigne.

3. Pris en lui-mĂȘme, ce nombre peut aussi dĂ©signer la saintetĂ© de l'Église, opĂ©rĂ©e par Notre-Seigneur ; car le nombre sept enfermant toute la crĂ©ation, puisque le nombre trois est attribuĂ© Ă  l'Ăąme, et le nombre quatre au corps, l'incarnation mĂȘme s'exprimerait par sept fois trois.

En effet le PĂšre a envoyĂ© le Fils, et le PĂšre est dans le Fils, et le Fils est nĂ© d'une Vierge par le don du Saint-Esprit. VoilĂ  bien trois: le PĂšre, le Fils et le Saint-Esprit. De plus le nombre sept est dans l'homme auquel s'est uni le Fils de Dieu dans l'incarnation pour le rendre Ă©ternel. La somme totale est donc de vingt un, c'est-Ă -dire de trois fois sept. Or ce mystĂšre de l'Incarnation a procurĂ© ; la dĂ©livrance de l'Église, dont le Christ est le chef (5) ; mais cette Eglise ayant Ă©tĂ© rĂ©parĂ©e dans son corps et dans son Ăąme; voilĂ  encore le nombre sept. Or en multipliant vingt-un par sept, Ă  cause de ceux qui sont dĂ©livrĂ©s par l'Homme-Dieu, on trouve pour total cent quarante-sept. On y ajoute le nombre six, ou le nombre parfait, attendu qu'il se compose exactement de la somme de ses parties aliquotes En effet ses parties aliquotes sont un, qu'il contient six fois ; deux, qu'il renferme trois fois; trois, qu'il contient deux fois ; et un, deux, trois, rĂ©unis, donnent six. Peut-ĂȘtre est-ce pour ce motif que Dieu a achevĂ© mystĂ©rieusement l'oeuvre de la crĂ©ation le sixiĂšme jour (1). Si donc vous ajoutez six, le signe de la perfection, Ă  cent quarante-sept, vous obtenez cent-cinquante trois, le nombre des poissons pris le jour oĂč, sur l'ordre du Seigneur, on jeta le filet sur la droite, et non sur la gauche; oĂč se trouvent les pĂ©cheurs.

LVIII. — De Jean-Baptiste.

1. D'aprĂšs ce que l'Écriture enseigne de Jean-Baptiste dans l'Évangile, on peut avec beaucoup de raison croire qu'il a personnifiĂ© la prophĂ©tie, surtout d'aprĂšs ce que le Seigneur dit de lui : « Plus qu'un prophĂšte (2). »

En effet il reprĂ©sente toutes les prophĂ©ties relatives au Seigneur, qui ont eu lieu depuis le commencement du genre humain jusqu'Ă  l'avĂšnement du Seigneur lui-mĂȘme. Or l'Évangile est personnifiĂ© dans le Seigneur, but des prophĂ©ties, et s'Ă©tend, par la prĂ©dication, au monde entier, depuis l'arrivĂ©e mĂȘme du Seigneur; mais, ce qu'annonçaient les prophĂ©ties Ă©tant arrivĂ©, celles-ci diminuent. Aussi le Seigneur dit-il : « La loi, et les prophĂštes ont durĂ© jusqu'Ă  Jean-Baptiste; depuis, c'est le royaume de Dieu qui est annoncĂ© (3). » Et Jean lui-mĂȘme : « Il faut qu'il croisse et que je diminue (4). » C'est ce qui a Ă©tĂ© figurĂ© par les jours oĂč ils sont nĂ©s et par la maniĂšre dont ils sont morts. En effet Jean naĂźt Ă  l'Ă©poque de l'annĂ©e oĂč les jours commencent Ă  diminuer, et le Christ dans le moment oĂč ils commencent Ă  croĂźtre. L'un meurt dĂ©capitĂ©, c'est-Ă -dire diminuĂ© de la tĂȘte ; l'autre est Ă©levĂ© sur une croix. AussitĂŽt donc que la prophĂ©tie, personnifiĂ©e dans Jean, a montrĂ© du doigt comme prĂ©sent celui qu'elle avait annoncĂ© dĂšs le commencement du monde, elle commence Ă  diminuer, et la prĂ©dication du royaume de Dieu augmente. VoilĂ  pourquoi Jean a donnĂ© le baptĂȘme de la pĂ©nitence (5) ; car c'est par la pĂ©nitence que finit la vie ancienne et que la nouvelle commence.

2. Or ce n'est pas seulement dans les prophĂštes proprement dits, mais dans l'histoire mĂȘme de l'ancien Testament que la prophĂ©tie Ă©lĂšve la voix pour ceux qui la cherchent avec piĂ©tĂ© et dont le secours divin facilite les recherches.

Cependant elle Ă©clate surtout dans les passages figuratifs qui nous montrent: Abel le juste mis Ă  mort par son frĂšre (1), et le Seigneur par les Juifs; l'arche de NoĂ© sur les eaux, comme l'Église dirigĂ©e Ă  travers le dĂ©luge de ce monde (2) ; Isaac conduit pour ĂȘtre immolĂ© au Seigneur, puis remplacĂ© par un bĂ©lier arrĂȘtĂ© dans les Ă©pines et comme crucifiĂ© (3); les deux Testaments rappelĂ©s par les deux fils d'Abraham, nĂ©s l'un de la servante, l'autre de la femme libre (4) ; deux peuples reprĂ©sentĂ©s dans deux jumeaux, EsaĂŒ et Jacob (5) ; Joseph persĂ©cutĂ© par ses frĂšres et honorĂ© par des Ă©trangers (6), comme le Seigneur, persĂ©cutĂ© par les Juifs, est glorifiĂ© parmi les nations. Il serait long de tout rapporter en dĂ©tail ; aussi l'ApĂŽtre conclut-il en disant : « Or toutes ces choses leur arrivaient en figure, et elles ont Ă©tĂ© Ă©crites pour nous, nous qui sommes Ă  la fin des temps (7). »

Or, en comparant le genre humain Ă  un homme, la fin des temps, semblable Ă  la vieillesse, est marquĂ©e par le sixiĂšme Ăąge oĂč le Seigneur est venu. Il y a en effet six Ăąges dans l'homme celui du berceau, l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, l'Ăąge mĂ»r et la vieillesse. Or le premier Ăąge du genre humain s'Ă©tend d'Adam Ă  NoĂ© ; le second de NoĂ© Ă  Abraham, deux Ă©poques bien distinctes et bien connues ; le troisiĂšme d'Abraham Ă  David, suivant la division de l'ÉvangĂ©liste Matthieu (8). Le quatriĂšme, de David Ă  la transmigration de Babylone ; le cinquiĂšme, de la transmigration de Babylone Ă  l’avĂšnement du Seigneur ; le sixiĂšme doit s'Ă©tendre de l'arrivĂ©e du Seigneur Ă  la fin des temps ; c'est dans sa durĂ©e que l'homme extĂ©rieur, appelĂ© aussi le vieil homme, s'use de vieillesse, et que l'homme intĂ©rieur se renouvelle de jour en jour (9). Puis suivra le repos Ă©ternel, figurĂ© parle sabbat. C'est parla mĂȘme disposition que l'homme a Ă©tĂ© créé le sixiĂšme jour Ă  l'image et Ă  la ressemblance de Dieu (10).


De plus personne. n'ignore que la vie de l'homme, devenu maĂźtre de lui-mĂȘme, s'appuie sur la connaissance et sur l'action. En effet toute action faite sans connaissance n'Ă  pas de but, et toute connaissance quelle suit pas l'action est stĂ©rile. Mais le premier Ăąge, que l'on a raison de, croire incapable de se diriger, est livrĂ© aux cinq sens du corps, qui sont la vue, l'ouĂŻe, l'odorat, le goĂ»t, le toucher. Et voilĂ  pourquoi les deux premiers Ăąges du genre humain, son berceau en quelque sorte et son enfance, sont limitĂ©s Ă  dix gĂ©nĂ©rations : car on double le nombre cinq, puisque la gĂ©nĂ©ration exige le concours des deux sexes. Aussi y a-t-il dix gĂ©nĂ©rations d'Adam Ă  No Ă© et autant de NoĂ© Ă  Abraham ; et ces deux Ă©poques forment, comme nous l'avons dit, le premier Ăąge et l'enfance de l'humanitĂ©. Puis l'adolescence, la jeunesse et l'Ăąge mĂ»r; c'est-Ă -dire Ă  partir d'Abraham jusqu'Ă  David, depuis David jusqu'Ă  la transmigration de Babylone et depuis la transmigration de Babylone jusqu'Ă  l'avĂšnement du Seigneur, sont reprĂ©sentĂ©s par quatorze gĂ©nĂ©rations : c'est le nombre sept, formĂ© de la connaissance et de l'action ajoutĂ©es au nombre cinq, celui des sens du corps, et qui se trouve doublĂ©, toujours Ă  raison des deux sexes. Or la vieillesse comprend d'ordinaire autant de temps que les autres Ăąges. En effet, comme elle est censĂ©e commencer Ă  soixante ans et que la vie humaine peut se prolonger jusqu'Ă  cent vingt ans, il est clair que la vieillesse peut durer autant que tous les Ăąges qui l'ont prĂ©cĂ©dĂ©e. On ne peut donc dire combien de gĂ©nĂ©rations comptera le dernier Ăąge du genre humain, qui a commencĂ© Ă  l'arrivĂ©e du Seigneur et durera jusqu'Ă  la fin des temps. Et c'est pour de bonnes raisons que Dieu a voulu nous en cacher le terme, comme il est Ă©crit dans l'Évangile (1), et comme l'atteste l'ApĂŽtre, quand il nous dit que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit (2).

3. Toutefois les gĂ©nĂ©rations Ă©numĂ©rĂ©es plus haut nous apprennent elles-mĂȘmes que le genre humain a Ă©tĂ© visitĂ©, au sixiĂšme Ăąge, par l'humble avĂšnement du Seigneur.

 

C'est cette visite qui a commencĂ© Ă  rendre sensible la prophĂ©tie qui Ă©tait obscure pendant les cinq Ăąges prĂ©cĂ©dents : et parce que Jean personnifiait en lui cette prophĂ©tie, comme nous l'avons remarquĂ© dĂ©jĂ , il est nĂ© de parents avancĂ©s en Ăąge, figure de la vieillesse du siĂšcle oĂč la prophĂ©tie commençait Ă  se manifester, et sa mĂšre s'est tenue cachĂ©e pendant cinq, mois, car l'Écriture dit expressĂ©ment: « Elisabeth se tenait cachĂ©e pendant cinq mois (3). » Or, le sixiĂšme mois, elle est visitĂ©e par Marie, mĂšre du Seigneur ; et l'enfant tressaille dans son sein, comme si la prophĂ©tie commençait Ă  se manifester dĂšs le premier instant oĂč le Seigneur apparaĂźt dans son humilitĂ© ; mais Ă  se manifester dans le sein maternel, c'est-Ă -dire non encore avec assez d'Ă©vidence pour que tous la confessent comme Ă©clatant au grand jour: ce qui, d'aprĂšs notre foi, ne doit arriver qu'au second avĂšnement du Seigneur, quand il viendra dans sa gloire; avĂšnement dont Elie sera le prĂ©curseur, comme Jean le fut du premier. VoilĂ  pourquoi le Seigneur dit : « Elie est dĂ©jĂ  venu et les hommes lui ont r fait bien des choses, et si vois voulez le comprendre, il est lui-mĂȘme Elie qui doit venir (1). » En effet c'est dans le mĂȘme esprit et dans la mĂȘme vertu que l'un est dĂ©jĂ  venu remplir l'office de prĂ©curseur, et que l'autre viendra le remplir Ă  son tour. C'est pour cela que l'Esprit qui remplit Zacharie et le fait prophĂ©tiser, annonce que Jean sera le prĂ©curseur du Seigneur dans l'esprit et dans la vertu d'Elie. Marie se retire, aprĂšs avoir passĂ© trois mois avec Elisabeth (2). Ce nombre me semble indiquer le dogme de la TrinitĂ©, et le baptĂȘme donnĂ© au nom du PĂšre, du Fils et du Saint-Esprit, pour purifier le genre humain par la grĂące de l'humble avĂšnement du Seigneur, et l'Ă©lever au sein de la gloire du second avĂšnement (3).

LIX. — Des dix Vierges.

1. Entre les paraboles du Seigneur, celle des dix vierges cri ibarrasse ordinairement beaucoup ceux qui cherchent à la pénétrer.

On a Ă©mis, lĂ  dessus, des opinions quine sont pas contre la foi; mais comment faut-il l'expliquer dans toutes ses parties, voilĂ  Ă  quoi nous devons nous attacher. J'en ai lu une exposition dans un de ces Ă©crits qu'on nomme apocryphes, et qui cependant n'avait rien de contraire Ă  la foi catholique; mais, en Ă©tudiant toutes les parties de cette parabole, l'explication dont je parle m'a paru inexacte. Je n'ose cependant la juger tĂ©mĂ©rairement ; peut-ĂȘtre Ă©tait-ce moins son inexactitude que mon dĂ©faut d'intelligence qui causait mes embarras. J'exposerai donc le plus briĂšvement et le plus exactement possible, ce que je crois de plus raisonnable sur ce point.

2. Donc le Seigneur interrogé en secret par ses disciples sur la fin des temps, leur répondit ceci, parmi beaucoup d'autres choses: « Alors le royaume des cieux sera semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, allÚrent au devant de l'époux.

Cinq d'entre elles Ă©taient folles, et cinq Ă©taient sages. Les cinq folles, en prenant leurs lampes, n'emportĂšrent point d'huile avec elles. mais les sages prirent de l'huile dans leurs vases avec leurs lampes. Or l'Ă©poux tardant Ă  venir, elles s'assoupirent toutes et s'endormirent. Mais au milieu de la nuit, un cri s'Ă©leva : Voici l'Ă©poux qui vient ; sortez au devant de lui. AussitĂŽt toutes ces vierges se levĂšrent et prĂ©parĂšrent leurs lampes. Mais les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s'Ă©teignent. Les sages rĂ©pondirent, disant: De peur qu'il n'y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutĂŽt Ă  ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous. Or pendant qu'elles allaient en acheter, l'Ă©poux arriva ; et celles qui Ă©taient prĂȘtes entrĂšrent avec lui dans la salle des noces et la porte fut fermĂ©e. Enfin les autres vierges arrivent aussi, disant : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. Mais l'Ă©poux rĂ©pondant , dit: En vĂ©ritĂ© je vous assure que je ne vous connais point. Veillez donc parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure (1). »

Evidemment l'admission de cinq de ces vierges, l'exclusion des cinq autres, indique la distinction des bons et des mĂ©chants. Mais si la virginitĂ© est honorable, pourquoi est-elle commune Ă  celles qui sont admises et Ă  celles qui sont exclues ? Ensuite que signifie ce nombre cinq de part et. d'autre ? Autre difficultĂ© : que signifie l'huile ? Et encore : pourquoi les vierges sages refusent-elles l'huile qu'on leur demande, quand la jalousie est interdite Ă  des Ăąmes assez parfaites pour ĂȘtre reçues par l'Ă©poux, en qui personne n'hĂ©site Ă  reconnaĂźtre Notre-Seigneur JĂ©sus-Christ; et cela quand elles doivent ĂȘtre misĂ©ricordieuses et disposĂ©es Ă  donner de ce qu'elles ont, suivant l'ordre mĂȘme du Seigneur Donne Ă  quiconque te demande (1) ? » Et pourquoi, en donnant de leur huile, auraient-elles Ă  craindre qu'il n'y en ait pas assez pour toutes? VoilĂ  des questions qui augmentent singuliĂšrement la difficultĂ©. Du reste le sujet considĂ©rĂ© dans son ensemble exige qu'on prenne les plus grandes prĂ©cautions, pour que tout y concoure au mĂȘme but, et que ce qu'on dit sur un point ne soit pas en contradiction avec ce qui se dit sur un autre.

3. Les cinq vierges me semblent donc représenter l'abstention des cinq sortes de plaisirs charnels.

Il faut en effet s'abstenir du plaisir dĂ©rĂ©glĂ© de la vue, de celui de l'oreille, de l'odorat, du goĂ»t et du toucher. Mais cette continence n'a tantĂŽt pour tĂ©moin que Dieu, Ă  qui l'on cherche Ă  plaire dans la joie intime de la conscience, et tantĂŽt se montre aux regards des hommes, dans le but de recueillir leurs suffrages ; voilĂ  pourquoi cinq des vierges sont proclamĂ©es sages, et les cinq autres folles : toutes sont vierges, cependant, parce que des deux cĂŽtĂ©s il y a continence, bien que parlant de principes diffĂ©rents. Or les lampes qu'elles ont Ă  la main ce sont les oeuvres qu'elles produisent en harmonie avec cette continence. Il est dit d'ailleurs : « Que vos oeuvres brillent aux yeux des hommes (1). — Toutes prirent leurs lampes et allĂšrent au devant de l'Ă©poux. » Il faut donc entendre tout ceci des chrĂ©tiens ; car ceux qui ne sont pas chrĂ©tiens ne vont pas au devant du Christ, de l'Ă©poux. « Mais les cinq folles, en prenant leurs lampes, n'emportĂšrent pas d'huile avec elles. » En effet beaucoup d'hommes, quoique pleins de confiance dans la bontĂ© du Christ, ne cherchent cependant pas d'autre ;joie dans la continence que les louanges humaines; ils n'ont donc pas d'huile avec eux; car j'imagine que l'huile dĂ©signe ici la joie. Il est Ă©crit : « C'est pour cela que Dieu, que votre Dieu a versĂ© sur vous l'huile de la joie (2). » Or quiconque cherche une autre satisfaction que celle de plaire intĂ©rieurement Ă  Dieu, n'a point d'huile avec lui. « Mais les sages prirent de l'huile dans leurs vases avec leurs lampes, » c'est-Ă -dire placĂšrent dans leur coeur et dans leur conscience la joie de leurs bonnes oeuvres, suivant le conseil de l'ApĂŽtre : « Que l'homme s'Ă©prouve lui-mĂȘme, et alors il trouvera sa gloire en lui et non dans lin autre (3). Or l'Ă©poux tardant Ă  venir, elles s'assoupirent toutes ; » parce que tous ceux qui pratiquent la continence, soit qu'ils ne cherchent leur bonheur qu'en Dieu, soit qu'ils se laissent sĂ©duire aux louanges des hommes, doivent tous mourir dans le temps, jusqu'Ă  ce que la rĂ©surrection des morts ait lieu Ă  l'arrivĂ©e du Seigneur.

« Mais au milieu de la nuit, » c'est-Ă -dire au moment oĂč personne ne le sait ni ne s'y attend car le Seigneur lui-mĂȘme a dit : « Pour ce jour et cette heure, personne ne les connaĂźt (4), » et l'ApĂŽtre : « Le jour du Seigneur viendra comme un voleur, dans la nuit (5) ; » ce qui signifie, que le moment de son arrivĂ©e est absolument inconnu. « Un cri s'Ă©leva: Voici l'Ă©poux qui vient, sortez a devant de lui. » En un clin d'oeil, au son de la derniĂšre trompette, nous ressusciterons tous (6). « AussitĂŽt toutes ces vierges se levĂšrent et prĂ©parĂšrent leurs lampes, » c'est-Ă -dire se prĂ©parĂšrent Ă  rendre compte de leurs oeuvres. Car nous devons tous comparaĂźtre devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui lui est dĂ», selon qu'il aura fait du bien ou du mal, pendant qu'il Ă©tait uni au corps (1). « Mais les folles dirent aux sages : Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s'Ă©teignent. » En effet tous ceux qui rĂšglent leur conduite sur les louanges humaines, se trouvent sans appui dĂšs qu'elles leur planquent, et par habitude ils demandent toujours ce qui faisait leur joie. Sous les yeux de Dieu qui lit dans les coeurs ils ambitionnent donc les tĂ©moignages des hommes qui n'en voient point les secrets. Mais que rĂ©pondirent les vierges sages ? De peur qu'il n'y en ait pas assez pour vous et pour nous. » Chacun en effet rendra compte de soi-mĂȘme ; le tĂ©moignage d'un autre ne sera d'aucune utilitĂ© devant le Dieu qui pĂ©nĂštre les replis du coeur ; Ă  peine aura-t-on assez du tĂ©moignage de sa propre conscience. Qui peut en effet se glorifier d'avoir le coeur pur (2) ? VoilĂ  pourquoi l'ApĂŽtre dit: « Pour moi, je me mets fort peu en peine d'ĂȘtre jugĂ© par vous ou par un tribunal humain ; bien plus, je ne me juge pas moi-mĂȘme (3). » Si donc personne, Ă  peu prĂšs, ne peut porter un jugement sĂ»r sur son propre compte, comment juger autrui, alors que, pour savoir ce qui se passe dans un homme, il n'y a que l'esprit de cet homme (4)? « Allez plutĂŽt Ă  ceux qui en vendent et achetez-en pour vous. » Il faut moins voir ici un conseil qu'un reproche indirect. En effet ceux qui vendent de l'huile, ce sont les flatteurs ; car en louant Ă  tort et Ă  travers, ils trompent les Ăąmes, leur procurent des joies vaines et insensĂ©es, dans l'espoir de recevoir pour salaire soit nourriture, soit argent, soit honneurs, ou quelque avantage temporel : vu que ceux Ă  qui ils s'adressent ne comprennent pas cet avis du prophĂšte : « Ceux qui vous appellent heureux virus trompent (5). » Mais il vaut mieux recevoir des reproches d'un juste, que des Ă©loges d'un pĂ©cheur. Le juste me corrigera par compassion, est-il Ă©crit ; « mais que l'huile du pĂ©cheur ne coule jamais sur ma tĂȘte (6). — Donc : « Allez plutĂŽt Ă  ceux qui en vendent et achetez-en pour vous, » c'est-Ă -dire voyons maintenant Ă  quoi vous serviront ceux qui vous vendaient des louanges et vous abusaient au point de vous faire chercher la gloire humaine, et non celle qui est selon Dieu.

« Or, pendant qu'elles allaient en acheter, l'Ă©poux arriva ; » c'est-Ă -dire pendant qu'elles se penchaient vers lĂ©s choses du dehors et Ă©taient en quĂȘte de leurs joies accoutumĂ©es, vu qu'elles ne connaissaient point lĂ©s joies intĂ©rieures, celui qui juge arriva : « Et celles qui Ă©taient prĂȘtes, » c'est-Ă -dire Ă  qui leur conscience rendait un bon tĂ©moignage devant Dieu « entrĂšrent avec lui dans la salle des noces, » c'est-Ă -dire lĂ  oĂč l'Ăąme pure s'unit, pour ĂȘtre fĂ©condĂ©e, au Verbe de Dieu, pur, parfait, Ă©ternel. « Et la porte fut fermĂ©e, » c'est-Ă -dire aprĂšs la rĂ©ception de ceux qui doivent revĂȘtir la vie des anges ; car nous ressusciterons tous, dit l'ApĂŽtre, mais nous ne serons pas tous changĂ©s (1), » l'entrĂ©e du royaume des cieux fut fermĂ©e. En effet, aprĂšs le jugement, il n'y a plus de place pour la priĂšre ni pour les mĂ©rites. « Enfin les autres vierges arrivent aussi; disant : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. » On ne dit pas qu'elles eussent achetĂ© de l'huile, d'oĂč il faut conclure que, privĂ©es dĂ©s satisfactions que leur procuraient les louanges humaines, elles revinrent, accablĂ©es de douleurs et d'afflictions, implorer la misĂ©ricorde de Dieu. Mais, aprĂšs le jugement, il est bien sĂ©vĂšre, lui, dont, avant le jugement, la bontĂ© Ă©tait sans bornes. Aussi rĂ©pond-il : « En vĂ©ritĂ©, je vous dis due je ne vous connais point : » en vertu de cette rĂšgle : que la Providence ou la Sagesse divine n'admet point Ă  participer Ă  ses joies ceux qui ont paru agir selon ses commandements, mais seulement pour plaire aux hommes, et non Ă  Dieu. Aussi le Sauveur conclut-il: «Veillez donc, parce que vous ne savez ni le jour ni l'heure. » Non-seulement chacun ignore l'heure derniĂšre oĂč l'Ă©poux doit venir : mais personne ne sait le jour et l'heure oĂč il faudra mourir. Cependant quiconque se tient prĂȘt jusqu'au sommeil, c'est-Ă -dire jusqu'au moment oĂč il subira la mort selon la loi comme, sera aussi trouvĂ© prĂȘt quand, retentira, au milieu de la nuit, la voix qui doit Ă©veiller tous les morts.

4. Quant à ce trait, que les vierges vont au devant de l'époux, on doit, je pense, l'entendre en ce sens, que tes vierges représentent l'épouse comme si tous les chrétiens, se rendant dans le sein de l'Eglise, étaient comparés à des enfants se réfugiant chez leur mÚre ; puisque c'est leur région qui forme l'Eglise que nous appelons notre mÚre.

Maintenant l'Eglise estime fiancĂ©e, une vierge qu'il faut conduire Ă  la noce, tant que, bien entendu, elle se tient. Ă  l'abri de la corruption du siĂšcle; et, elle se mariera dans le temps oĂč tout le genre humain ayant pĂ©ri, elle sera Ă  jamais rĂ©unie Ă  son Dieu. « Je vous ai fiancĂ©s, est-il Ă©crit, Ă  un Ă©poux unique, au Christ, pour vous prĂ©senter Ă  lui comme une vierge pure (1); Vous... comme une vierge, » en passant du pluriel au singulier; en sorte qu'on peut dire vierges et vierge. Pourquoi parle-t-on de cinq J'ai exposĂ© plus haut mon sentiment lĂ  dessus. Maintenant nous voyons en Ă©nigme, mais alors nous verrons face Ă  face; maintenant nous connaissons imparfaitement , mais alors ce sera parfaitement (2): Or cette connaissance, mĂȘme, partielle et imparfaite, qu'on trouve dans l'Ecriture et qui est pourtant conforme Ă  la foi catholique, est le rĂ©sultat du gage sacrĂ© que l'Eglise vierge a reçu dans l'humble avĂšnement de son Ă©poux : de celui qu'elle doit Ă©pouser, quand il viendra pour la derniĂšre fois dans l'Ă©clat de sa gloire, et qu'elle le verra face-Ă -face. Car comme dit l’ApĂŽtre, il nous a donnĂ© pour gage le Saint-Esprit (3). Ainsi cette explication n'a rien de certain que sa conformitĂ© Ă  la foi, et n'en contrarie aucune autre , pourvu que. cette, autre soit aussi, conforme Ă  le roi.

LX. — « Mais pour ce jour et cette heure, personne ne le sait, pas mĂȘme les Anges du ciel, ni le Fils de l'homme; il n'y a que le PĂšre seul (4)»

On dit spĂ©cialement que Dieu sait, quand il fait savoir ; c'est en ce sens qu'il est Ă©crit : « Le Seigneur votre Dieu vous tente, pour savoir si vous l'aimez (5). » Par lĂ  on n'entend pas dire que Dieu ignore, mais que la tentation est un moyen employĂ© pour faire savoir aux hommes quels progrĂšs ils ont faits dans l'amour du Seigneur ; ce qu'ils ne savent jamais bien que parles tentations qui leur arrivent. Ce mot tente signifie donc: permet que vous soyez tentĂ©s. De mĂȘme quand on dit que Dieu ignore, cela signifie ou qu'il n'approuve pas, qu'il ne reconnaĂźt pas un acte comme conforme Ă  ses prĂ©ceptes et Ă  ses enseignements ; et c'est le sens de ces mots : « Je ne vous connais pas (6) : » ou qu'il laisse ignorer, pour de bonnes raisons, ce qu'il est inutile de savoir. C'est pourquoi on est autorisĂ© Ă  interprĂ©ter ces paroles : « Le PĂšre seul sait, » en ce sens qu'il fait savoir au Fils ; et ces autres : « Le Fils ne sait pas, » en ce sens qu'il laisse ignorer aux hommes, c'est-Ă -dire ne leur rĂ©vĂšle point ce qu'il leur est inutile de savoir.

LXI. — Du miracle des cinq pains.

1 . Les cinq pains d'orge, avec lesquels lé Seigneur a nourri la foule sur la montagne, signifient la loi ancienne ; soit parce qu'elle à été donnée à des hommes qui n'étaient,pas encore spirituels, mais charnels et esclaves des cinq sens du corps, car la foule se composait aussi de cinq mille hommes (1); soit parce qu'elle a été promulguée par Moïse qui a écrit cinq livrés.

En ce qu'ils Ă©taient d'orge, ifs signifient encore ou la loi elle-mĂȘme, dont la substance spirituelle Ă©tait voilĂ©e sous les Ă©lĂ©ments matĂ©riels, aussi la moĂ«lle de l'orge est recouverte d'Ăąne enveloppe trĂšs-tenace ; ou le peuple lui-mĂȘme, noix encore dĂ©pouillĂ© des dĂ©sirs charnels, adhĂ©rents Ă  son coeur comme une enveloppĂ©, c'est-Ă -dire si peu circoncis de coeur, que quarante ans de tribulations dans le dĂ©sert n'avaient pu lui ouvrir l'intelligence ni le dĂ©gager de son enveloppe charnelle, de mĂȘme que l'orge, quoique triturĂ©e dans l'aire, ne Perd point la sienne. Une telle loi convenait donc Ă  un tel peuple.

2. Les deux poissons, qui donnaient au pain une saveur agrĂ©able, me paraissent symboliser les deux personnes qui gouvernaient ce peuple et constituaient son Ă©tat social : je veux dire la personne du roi et celle du prĂȘtre, qui recevaient toutes les deux l'onction sacrĂ©e (2).

Leur fonction Ă©tait de rĂ©sister aux tempĂȘtes et aux flots populaires, de briser les violentes contradictions de la foule comme on brise le courant des vagues, de leur cĂ©der quelquefois sans rien sacrifier du devoir, de se conduire enfin dans le gouvernement d'une nation turbulente comme les poissons au sein d'une mer orageuse. Cependant ces deux personnages Ă©taient la figure de Notre-Seigneur, qui, seul, a rempli ce double rĂŽle, en rĂ©alitĂ© et non plus en figure

En effet le Seigneur JĂ©sus-Christ est notre roi, lui qui nous a appris Ă  combattre et Ă  vaincre, lui qui a portĂ© le poids de nos pĂ©chĂ©s dans une chair mortelle, qui n'a cĂ©dĂ© ni aux assauts terribles ni aux tentations sĂ©duisantes de l’ennemi, et qui enfin en se dĂ©pouillant de sa chair, a aussi dĂ©pouillĂ© les principautĂ©s et les puissances et en a triomphĂ© avec une noble fiertĂ© en lui mĂȘme (1). Sous sa conduite, nous sommes dĂ©livrĂ©s des pĂ©nibles travaux de notre pĂšlerinage, comme d'un autre captivitĂ© d'Egypte ; les pĂ©chĂ©s qui nous poursuivent sont comme ensevelis dans le sacrement de BaptĂȘme et nous leur Ă©chappons. De plus, tant que nous vivons dans l'attente des biens promis, des biens que nous ne voyons pas encore, nous sommes conduits comme Ă  travers les dĂ©serts, ayant pour consolation la parole, de Dieu renfermĂ©e dans les saintes Ecritures, comme les Juifs avaient la manne tombĂ©e du ciel ; et sous ce mĂȘme guide, nous espĂ©rons pouvoir ĂȘtre introduits dans la JĂ©rusalem cĂ©leste, comme dans une terre promise, et, lĂ , vivre Ă©ternellement sous sa direction et sous sa garde. VoilĂ  comment Notre-Seigneur JĂ©sus-Christ se montre notre Roi. Il est aussi notre prĂȘtre Ă©ternel selon l'ordre de MelchisĂ©dech (2) ; lui qui s'est offert lui-mĂȘme en holocauste pour nĂŽs pĂ©chĂ©s, et a voulu que ce sacrifice se perpĂ©tuĂąt en mĂ©moire, de sa passion, et que nous voyions l'oblation que fit MelchisĂ©dech Ă  Dieu (3) se renouveler au sein de l’Eglise du Christ dans le monde entier.

Or, comme, il s'est chargĂ© de nos pĂ©chĂ©s en qualitĂ© de notre roi, pour nous apprendre par son exemple Ă  combattre et Ă  vaincre, c'est ce rĂŽle et cette dignitĂ© royale que l'Ă©vangĂ©liste saint Matthieu a en vue, quand il commence la gĂ©nĂ©alogie du Christ selon la chair Ă  Abraham qui est le pĂšre du peuple fidĂšle, la continue jusqu'Ă  David, en qui le sceptre paraĂźt surtout affermi; puis passe Ă  Salomon, nĂ© de celle avec qui son pĂšre avait pĂ©chĂ©, et suit enfin la descendance royale jusqu'Ă  la naissance du Seigneur (4). Un autre Ă©vangĂ©liste, saint Luc, voulant donner la gĂ©nĂ©alogie du Christ selon la chair, mais au point de vue de la dignitĂ© sacerdotale, Ă  qui revient la fonction d'expier et de dĂ©truire le pĂ©chĂ©, ne remonte point, comme saint Matthieu, jusqu'au commencement du livre; mais il part du moment oĂč JĂ©sus fut baptisĂ©, oĂč il a annoncĂ© en figure la rĂ©mission de nos pĂ©chĂ©s, et suit de degrĂ© en degrĂ© les gĂ©nĂ©rations, non plus en descendant, comme saint Matthieu, qui nous montrait le Christ descendant pour se charger de nos iniquitĂ©s; mais en remontant, pour nous faire voir le Sauveur montant aprĂšs avoir effacĂ© les pĂ©chĂ©s. Il ne lui donne pas non plus les mĂȘmes parents que saint Matthieu (5). Autre en effet Ă©tait l'origine sacerdotale; par un des fils de David, mariĂ©, comme il arrive souvent, dans la tribu sacerdotale, il Ă©tait arrivĂ© que Marie descendait de l'une et de l'autre tribu, c'est-Ă -dire de la tribu royale et de la tribu sacerdotale. En effet, Ă  l'Ă©poque du recensement, JĂ©sus et Marie sont inscrits comme Ă©tant de la maison, c'est-Ă -dire de la race de David (1) ; de plus Elisabeth; que l'on donne comme parente de Marie, Ă©tait de la tribu sacerdotale (2). Or, pendant que saint Matthieu, qui nous reprĂ©sente le Christ comme roi, et descendant pour expier nos pĂ©chĂ©s, descend de David par Salomon, parce que Salomon Ă©tait nĂ© de la femme avec qui David avait pĂ©chĂ©; saint Luc qui nous montre le Christ comme prĂȘtre et remontant aprĂšs avoir effacĂ© nos pĂ©chĂ©s, remonte Ă  David par Nathan, parce que Nathan avait Ă©tĂ© envoyĂ© comme prophĂšte, et que ce fut Ă  la suite de ses reproches que David obtint par son repentir le pardon de sa faute (3).

Aussi saint Luc, aprĂšs avoir passĂ© David, donne la mĂȘme liste que saint Matthieu; car il nomme, en remontant de David Ă  Abraham, ceux que saint Matthieu dĂ©signe en descendant d'Abraham Ă  David. En effet, Ă  partir de David, la race se divise en deux branches, la royale et la sacerdotale; saint Matthieu descend dans la premiĂšre et saint Luc remonte dans la seconde, comme nous l'avons dĂ©jĂ  dit; en sorte que notre Seigneur JĂ©sus-Christ, notre roi et notre prĂȘtre tout Ă  la fois, tire son origine de la tribu sacerdotale, c'est-Ă -dire de la tribu de LĂ©vi, sans en ĂȘtre membre, et est en rĂ©alitĂ© de la tribu de Juda, c'est-Ă -dire de la tribu de David, dont personne n'appartenait au service de l'autel. C'est donc avec grande raison qu'on le dit fils de David, puisque saint Luc en remontant, saint Matthieu en descendant, se rencontrent Ă  David. Il Ă©tait nĂ©cessaire en effet que, devant abolir les sacrifices qui se faisaient dans le sacerdoce lĂ©vitique selon l'ordre d'Aaron, il ne fĂ»t point de la tribu de LĂ©vi, de peur qu'on n'attribuĂąt Ă  cette tribu et Ă  un sacerdoce qui n'Ă©tait que l'ombre et la figure du sacerdoce Ă  venir, l'expiation des pĂ©chĂ©s que le Seigneur devait accomplir par l'offrande de son propre holocauste, dont l'ancien sacerdoce n'Ă©tait que la figure. Il a voulu aussi que l’image de ce mĂȘme holocauste se perpĂ©tuĂąt dans l'Eglise en mĂ©moire de sa passion, afin d'ĂȘtre lui-mĂȘme le PrĂȘtre Ă©ternel, non plus selon l'ordre d'Aaron, mais selon l'ordre de MelchisĂ©dech (4); mystĂšre qui pourrait ĂȘtre Ă©tudiĂ© plus Ă  fond. Mais nous croyons en avoir assez dit Ă  propos de ces deux poissons, dans lesquels nous voyons figurĂ©es les deux dignitĂ©s, royale et sacerdotale.

3. Si la foule s'assit sur l'herbe sÚche, c'est que ceux qui avaient reçu l'ancien Testament n'avaient que des espérances charnelles, puisqu'on leur promettait un royaume temporel et une Jérusalem terrestre.

En effet « toute chair est de l'herbe sĂšche, et la gloire humaine, une fleur flĂ©trie (1). » Quant aux douze corbeilles de restes recueillis, elles indiquent que les disciples du Seigneur, dont les principaux Ă©taient au :nombre de douze, ont Ă©tĂ© rassasiĂ©s par l'explication et les discussions de la loi mĂȘme, que les Juifs avaient rejetĂ©e et abandonnĂ©e. Carie nouveau Testament n'Ă©tait pas encore Ă©crit, quand le Seigneur brisant, en quelque sorte, ce qu'il y avait de dur dans la loi et expliquant ce qu'il y avait d'obscur, en nourrissait ses disciples, lorsqu'aprĂšs sa rĂ©surrection il leur dĂ©couvrait le sens des anciennes Ecritures, en commençant par MoĂŻse et par tous les prophĂštes, et interprĂ©tant tous les passages qui avaient trait Ă  sa personne. Ce fut alors aussi que deux d'entre eux le reconnurent Ă  la fraction du pain (2).

4. Voilà pourquoi on a raison de rapporter à la prédication du nouveau Testament, la multiplication des sept pains, qui eut lieu ensuite.

En effet aucun des Ă©vangĂ©listes ne dit que ceux-ci fussent d'orge, comme Jean l'a dit des premiers. Cette seconde multiplication de sept pains indique donc la grĂące accordĂ©e Ă  l'Eglise, nourrie et restaurĂ©e, comme on le sait, par les sept opĂ©rations du Saint-Esprit. Aussi ne parle-t-on pas ici de deux poissons reprĂ©sentant les deux personnages, le roi et le prĂȘtre qui recevaient l'onction sous la loi ancienne ; mais de quelques poissons, symbolisant ceux qui ont cru les premiers Ă  JĂ©sus-Christ, qui ont reçu l'onction en son nom, ont Ă©tĂ© envoyĂ©s pour prĂȘcher l'Evangile, et affronter au nom dĂ© ce poisson mystĂ©rieux la mer orageuse de ce siĂšcle, en qualitĂ© d'ambassadeurs du Christ, pour employer le terme de l'apĂŽtre Paul (3). Ici non plus la foule n'Ă©tait pas de cinq mille hommes, comme lĂ , oĂč ce nombre reprĂ©sentait les hommes charnels qui avaient reçu la.loi et Ă©taient esclaves des cinq sens; mais de quatre mille, nombre qui dĂ©signe les hommes spirituels, Ă  cause des quatre vertus de prudence, de tempĂ©rance, de force et de justice, qui forment ici-bas la vie spirituelle. La premiĂšre est la connaissance de ce qu'il faut rechercher et fuir; la seconde, la rĂ©pression du penchant qui porte aux jouissances temporelles; la troisiĂšme, la fermetĂ© qui supporte les adversitĂ©s de cette vie ; la quatriĂšme, l'amour de Dieu et du prochain, qui se rĂ©pand sur toutes les autres vertus.

5. De ces nombres de cinq mille et de quatre mille, on excepte, il est vrai, les femmes et les enfants (1); et c'est, ce me semble, pour nous donner à entendre,qu'il y avait, dans le peuple de l'ancien Testament, des hommes faibles dans l'accomplissement de la justice légale, que l'ApÎtre saint Paul dit avoir observée sans reproche (2); et aussi des ùmes faciles à entrainer au culte des idoles.

Ces deux dĂ©fauts, la faiblesse et l'erreur, sont reprĂ©sentĂ©s par les femmes et les enfants. En effet le sexe fĂ©minin est faible pour agir, et l'enfance a un grand penchant pour le jeu. Or qu'est-ce qui ressemble plus aux jeux de l'enfant que le culte des idoles? C'est sous ce point de vue que l'ApĂŽtre considĂšre cette superstition, quand il dit : « Et que vous ne deveniez point idolĂątres, comme quelques-uns d'eux, selon qu'il est Ă©crit : Le peuple s'est assis pour manger et pourboire, et, il s'est levĂ© pour jouer (3). » Ils ressemblaient donc Ă  des femmes ceux qui, dans la vie laborieuse de l'attente qui devait les conduire Ă  l'accomplissement des promesses divines, n'eurent point le courage de persĂ©vĂ©rer et-,tentĂšrent Dieu; et ils ressemblaient Ă  des enfants, ceux qui s'assirent pour manger et pourboire, et se levĂšrent ensuite pour jouer. Ce n'est pas seulement alors, c'est aussi sous le peuple du nouveau Testament, qu'il faudra comparer Ă  des femmes et Ă  des enfants ceux qui, par dĂ©faut de forces ou par lĂ©gĂšretĂ© d'esprit, n'ont pas assez de persĂ©vĂ©rance pour parvenir Ă  l'Ă©tat d'homme parfait (4). Car aux uns on dit : « Si pourtant nous conservons jusqu'Ă  la fin ce commencement de son ĂȘtre (5), » et aux autres : « Ne devenez pas enfants par l'intelligence; mais soyez petits enfants en malice pour ĂȘtre hommes faits en intelligence (6). » Aussi ceux-lĂ  ne comptent ni dans l'ancien ni dans le nouveau Testament ; mais dans les cinq mille comme dans tes quatre mille, on excepte formellement les femmes et les enfants (7).

6. Dans l'un et l'autre cas cependant il Ă©tait convenable que le peuple fĂ»t nourri sur une montagne, Ă  cause du Christ mĂȘme qui est souvent appelĂ© montagne dans les Ecritures.

Mais ce n'est plus sur de l'herbe sÚche, c'est sur la terre, que le peuple s'asseoit dans la derniÚre circonstance. Dans la premiÚre, en effet, à cause des hommes charnels et de, la Jérusalem terrestre, la hauteur du Christ est voilée sous des espérances et des désirs charnels; mais dans la seconde, toute convoitise charnelle étant mise de cÎté, les convives du nouveau Testament n'ont plus besoin d'herbe sÚche, assis qu'ils sont sur une espérance fixe et inébranlable comme sur une montagne solide.

7. L'ApĂŽtre Ă©crit avec beaucoup de raison: « Avant que la foi vint, nous Ă©tions sous la garde de la Loi (1); » or, le Seigneur parait avoir voulu exprimer la mĂȘme chose, quand il dit, en parlant de ceux qu'il allait rassasier avec cinq pains : « Il n'est pas nĂ©cessaire qu'ils y aillent; donnez-leur vous-mĂȘmes Ă  manger (2). »

Par ces paroles il semble les retenir en quelque sorte sous sa garde, quand les disciples l'invitent Ă  les renvoyer. Pour l'autre troupe nourrie avec sept pains, il dĂ©clare de son propre mouvement qu'il en a pitiĂ©, parce que depuis trois jours ils le suivent quoiqu'Ă  jeun. En effet c'est Ă  la troisiĂšme Ă©poque de la vie du genre humain, que le bienfait de la foi chrĂ©tienne a Ă©tĂ© accordĂ©. La premiĂšre Ă©poque a prĂ©cĂ©dĂ© la Loi, la seconde a eu lieu sous la Loi, et la troisiĂšme sous la grĂące. Et comme il en est une quatriĂšme, celle oĂč nous devons parvenir Ă  la paix parfaite de la JĂ©rusalem cĂ©leste, qui est le terme oĂč tend quiconque a la vraie foi au Christ, le Seigneur dĂ©clare qu'il veut nourrir celle foule, de peur que les forces ne lui manquent en chemin. Quel est en effet le but de cette apparition -temporelle et visible du Seigneur sous forme humaine, de ce gage qu'il nous a donnĂ© dans le Saint-Esprit, dont les sept opĂ©rations nous procurent la vie ; et aussi de cette autoritĂ© des apĂŽtres, poissons mystĂ©rieux destinĂ©s Ă  donner de fa saveur : quel est, dis-je, le but de tout cela, sinon de nous faire parvenir sans dĂ©faillance Ă  la palme de la vocation Ă©ternelle ? Car c'est par la foi que nous marchons, « et non par une claire vue (3). » Et l'ApĂŽtre lui-mĂȘme affirme qu'il n'est point encore parvenu au royaume de Dieu. « Mais oubliant ce qui est en arriĂšre et m'avançant vers ce qui est devant, je tends au terme au prix de la vocation cĂ©leste.

Cependant en tant que nous sommes dĂ©jĂ  parvenus, marchons dans la mĂȘme voie (1) ; » parce que, nous attachant Ă  Dieu pendant trois jours et nourris par lui, nous ne perdrons pas nos forces en route.

8. Ici sans doute on ne peut parvenir Ă  ĂȘtre Ă  l'abri de la faim ; mais on nous a laissĂ© de quoi manger.

Ce n'est pas en vain que, parlant de l'avenir, le Christ dit : « Mais quand le Fils de l'homme viendra, penses-tu qu'il trouve de la foi sur la terre (2)? » Je crois qu'il en sera ainsi, à cause des femmes et des enfants. Néanmoins on emplit sept corbeilles des restes: ce qui désigne les sept églises, dont il est parlé dans l'Apocalypse (3), c'est-à-dire tous -ceux qui persévéreront jusqu'à la fin. Car si celui qui a dit : « Quand le fils de l'homme viendra, penses-tu qu'il trouve de la foi sur la terre ? » a laissé entendre, il est vrai, qu'à la fin du repas on pourrait bien rejeter et abandonner la nourriture ; en disant aussi : « Celui qui persévérera jusqu'à la fin, sera sauvé (4), » il a donné l'espérance qu'il y aura toujours sept églises pour recevoir les sept pains avec plus d'abondance, et les conserver dans des coeurs qui se dilateront pour persévérer et dont les sept corbeilles sont l'emblÚme.

LXII. — Sur ces paroles de l'Évangile: « JĂ©sus baptisait plus que Jean, quoique JĂ©sus ne baptisĂąt point, mais ses disciples (5). »

On demande si ceux qui reçurent le baptĂȘme dans le temps oĂč le Seigneur baptisa] par ses disciples plus que Jean, recevaient aussi le Saint-Esprit. Car en un autre endroit de l'Évangile il est dit: « L'Esprit n'avait pas encore Ă©tĂ© donnĂ©, parce que JĂ©sus n'Ă©tait pas encore glorifiĂ© (6). » A cela il y aurait une rĂ©ponse trĂšs-facile : c'est que le Seigneur, qui rendait la vie, pouvait permettre qu'aucun d'eux ne mourĂ»t avant d'avoir reçu le Saint-Esprit aprĂšs sa glorification, c'est-Ă -dire aprĂšs sa rĂ©surrection et son ascension au ciel. Mais aussitĂŽt vient en pensĂ©e le souvenir du larron, Ă  qui il fut dit : « En vĂ©ritĂ© je te le dĂ©clare, tu seras aujourd'hui avec moi en paradis, » et qui n'avait cependant pas reçu le baptĂȘme (7). Il est vrai que Corneille et ceux des Gentils qui avaient cru comme lui, reçurent le Saint-Esprit, mĂȘme avant d'ĂȘtre baptisĂ©s (8). Cependant je ne vois pas comment le larron aurait pu dire, sans le secours du Saint-Esprit : « Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez arrivĂ© dans votre royaume (1): » car, suivant l'ApĂŽtre : « Nul ne peut dire Seigneur JĂ©sus que par l'Esprit-Saint (2). » Le Seigneur lui-mĂȘme a fait voir lĂ  rĂ©sultat de cette foi, en disant : « En vĂ©ritĂ© je te le dĂ©clare: tu seras aujourd'hui avec moi en paradis. » ConsĂ©quemment, de mĂȘme que par l'effet de la bontĂ© ineffable et de la justice de Dieu, maĂźtre absolu de toutes choses, ce larron, Ă  raison de sa foi, a Ă©tĂ© censĂ© recevoir le baptĂȘme dans son Ăąme restĂ©e libre, puisqu'il ne le pouvait dans son corps crucifiĂ© : ainsi l'Esprit-Saint Ă©tait donnĂ© d'une maniĂšre invisible avant la glorification du Seigneur, et le fut ensuite plus ostensiblement aprĂšs la manifestation de lĂ  divinitĂ©. Et c'est le sens de ces paroles : « L'Esprit n'avait pas encore Ă©tĂ© donnĂ©, » c'est-Ă -dire n'avait pas encore apparu de maniĂšre Ă  forcer tout le monde Ă  le reconnaĂźtre. De mĂȘme le Seigneur n'avait point encore Ă©tĂ© glorifiĂ© devant les hommes, et pourtant sa gloire Ă©ternelle n'a jamais cessĂ© d'exister. De mĂȘme encore son apparition dans la chair a Ă©tĂ© appelĂ©e son avĂšnement; quoiqu'il soit venu oĂč il Ă©tait dĂ©jĂ  : « puisqu'il est venu chez lui, » et qu'il Ă©tait dans le monde, et que le monde a Ă©tĂ© fait par lui (3). » Donc comme, par l'avĂšnement du Seigneur, on entend sa manifestation dans la chair, bien qu'avant cette manifestation il eĂ»t parlĂ© lui-mĂȘme par tous les saints prophĂštes, en qualitĂ© de Verbe de Dieu et de Sagesse de Dieu : ainsi par l'arrivĂ©e de l'Esprit-Saint, on entend cette manifestation visible aux yeux du corps, qui eut lieu quand il descendit sur les apĂŽtres en forme de langues de feu, et qu'ils commencĂšrent Ă  parler diverses langues (4). En effet si l'Esprit-Saint n'Ă©tait pas dans l'homme avant la glorification visible du Seigneur, comment David a-t-il pu dire:, « Ne retirez point de moi votre Esprit-Saint (5) ? » Comment Elisabeth et Zacharie son Ă©poux ont-ils Ă©tĂ© inspirĂ©s de l'esprit prophĂ©tique? comment Anne et SimĂ©on ont-ils Ă©tĂ© remplis de ce mĂȘme Esprit, car il est Ă©crit de tous qu'ils furent remplis de l'Esprit-Saint pour dire ce que nous lisons dans l'Évangile (6) ?

Or, si Dieu opĂšre tantĂŽt en secret, tantĂŽt ostensiblement par quelque crĂ©ature visible, c'est lĂ  l'affaire de sa Providence, qui rĂšgle toutes ses actions avec un ordre admirable et en distinguant parfaitement les lieux et les temps, vu que la divinitĂ© elle-mĂȘme n'est contenue nulle part, ne change point de place et ne subit en aucune façon les variations du temps. Et de mĂȘme que le Seigneur possĂ©dait certainement le Saint-Esprit dans la nature humaine qu'il avait revĂȘtue, lorsqu'il vint Ă  Jean pour ĂȘtre baptisĂ©, et que cependant, aprĂšs son baptĂȘme, on vit l'Esprit-Saint descendre sur lui en forme de colombe (1); ainsi faut-il penser que tous les saints ont pu recevoir invisiblement le Saint-Esprit, mĂȘme avant son arrivĂ©e Ă©clatante et visible. On n'en doit pas moins croire que par cette manifestation visible appelĂ©e son avĂšnement, l'Esprit-Saint a rĂ©pandu, d'une maniĂšre ineffable et en plus grande abondance, dans tes cours des hommes, la plĂ©nitude dĂ© ses dons.

LXIII. — Du Verbe.

« Au commencement Ă©tait le Verbe (2). » Le mot grec logos, signifie en latin raison et parole. Mais ici il signifie plutĂŽt parole, pour exprimer non-seulement le rapport du Fils au PĂšre; mais encore celui de la puissance crĂ©atrice aux ouvres qui ont Ă©tĂ© faites par le Verbe. Or la raison s'appelle toujours raison, mĂȘme quand elle n'agit pas.

LXIV. — De la Samaritaine.

1. Les mystÚres évangéliques renfermés dans les paroles et dans les actes de Notre- Seigneur Jésus-Christ, ne sont pas compris de tout le monde; quelques-uns, pour vouloir les expliquer avec trop peu d'attention et trop peu de réserve, en font souvent sortir la mort au lieu de la vie et l'erreur au lieu de la vérité.

Tel est, entre autres, le passage oĂč il est Ă©crit que le Seigneur vint, Ă  la sixiĂšme heure du jour, au puits de Jacob; que fatiguĂ© de la marche, il s'assit, demanda Ă  boire Ă  une femme samaritaine; et autres dĂ©tails qui prĂȘtent matiĂšre Ă  discussion et Ă  Ă©tudes. Sur quoi il faut d'abord poser en principe que, dans les saintes Ecritures, on doit user de la plus grande circonspection pour que l'explication des mystĂšres divins qu'elles contiennent soit conforme Ă  la foi.

2. C'est donc Ă  la sixiĂšme heure que Notre-Seigneur vint au puits.

Ce puits me reprĂ©sente une tĂ©nĂ©breuse profondeur et j'y vois la partie infĂ©rieure de ce monde, c'est-Ă -dire la terre oĂč le Seigneur JĂ©sus est venu Ă  la sixiĂšme heure, c’est-Ă -dire au sixiĂšme Ăąge du genre humain, celui du vieil homme dont on nous ordonne de nous dĂ©pouiller, afin de revĂȘtir le nouveau qui a Ă©tĂ© créé selon Dieu (3). En effet la vieillesse est le sixiĂšme Ăąge, puisque le premier est celui du berceau; le second, l'enfance; le troisiĂšme, l'adolescence; le quatriĂšme, la jeunesse; le cinquiĂšme, l'Ăąge mĂ»r. Ainsi la vie du vieil homme, selon la chair et dans le cours du temps se termine Ă  la vieillesse ou au sixiĂšme ĂągĂ©. C'est, comme je l'ai dit, pendant cette vieillesse du genre humain que le Seigneur nous est arrivĂ© et comme crĂ©ateur et comme RĂ©parateur; afin d'Ă©tablir en lui, par la mort du vieil homme, l'homme nouveau, et de le transporter, purifiĂ© des souillures, d'ici-bas, dans le royaume cĂ©leste. Ainsi donc le puits, comme nous l'avons dit, dĂ©signe par sa tĂ©nĂ©breuse profondeur, les peines et les erreurs de cette vie.

De plus, comme le vieil homme est extérieur et le nouveau intérieur, suivant cette parole de l'ApÎtre : « Si l'homme extérieur se détruit en nous, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour, » et que toutes les choses visibles auxquelles la morale chrétienne nous oblige à renoncer appartiennent à l'homme extérieur; c'est avec trÚs-grande raison que le Seigneur est venu au puits à la sixiÚme heure, c'est-à-dire au milieu du jour, quand le soleil visible commence à pencher vers son déclin; puisque le goût des choses visibles diminue pour nous en suite de l'appel du Christ, et que l'homme intérieur, réjoui par l'amour des choses invisibles, revient à la lumiÚre intérieure qui ne s'éteint jamais et selon la doctrine de l'ApÎtre : « Ne recherche point les choses qui se voient, ruais celles qui né se voient pas; car les choses qui se voient sont passagÚres, mais celles qui ne se voient pas sont éternelles (1). »

3. Si Jésus est arrivé au puits accablé de fatigue, c'est l'emblÚme de l'infirmité de la chair; s'il s'est assis, c'est un signe d'humilité.

En effet, il a revĂȘtu pour nous l'infirmitĂ© de la chair et avec une humilitĂ© profonde s'est fait homme et a apparu aux hommes. De cette infirmitĂ© dĂ© la chair parlait ainsi le prophĂšte: « Un homme couvert de plaies et sachant supporter l'infirmitĂ© (2). » Et l'ApĂŽtre disait de cette humilitĂ© : « Il s'est abaissĂ© en se faisant obĂ©issant jusqu'Ă  la mort (3). » Du reste, il se peul qu'en s'asseyant le Sauveur ait plutĂŽt eu en vue la dignitĂ© du maĂźtre que le symbole de l'humilitĂ©, puisqu'en effet tes maĂźtres s'assoient pour enseigner.

4. Mais une question se présente: Pourquoi a-t-il demandé a boire à cette Samaritaine qui était venue pour remplir sa cruche, lui qui affirme bientÎt aprÚs qu'il peut donner en abondance, à ceux qui l'en prient, les eaux de la fontaine spirituelle ?

C'est qu'il avait soif de la foi de cette femme parce qu'elle était Samaritaine, et que Samarie représentait l'idolùtrie. En effet, les Samaritains, séparés du peuple Juif, prostituaient leurs hommages à des simulacres d'animaux muets, c'est-à-dire à des veaux d'or. Or, Notre-Seigneur Jésus était venu pour appeler à la foi chrétienne, à une religion pure, la multitude des nations esclaves du cuite des idoles. « Ce ne sont pas, a-t il dit, ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades (1). » Il a donc soif de la foi de ceux pour qui il a versé son sang. Or Jésus dit à la femme : « Donne-moi à boire. » On va savoir de quoi le Seigneur avait, soif. Peu aprÚs arrivent ses disciples qui étaient allés à la ville acheter de quoi manger, et ils lui dirent. « Maitre, mangez. Mais il leur répondit : J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez point. Les disciples se disaient alors entre eux: Quelqu'un lui a-t il apporté à manger? Jésus ajouta: Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé et d'accomplir son oeuvre. » Or la volonté du PÚre qui l'a envoyé et l'oeuvre qu'il se déclare chargé d'accomplir, est-elle autre chose que de nous convertir à sa foi, en nous arrachant aux pernicieuses erreurs du inonde? Donc telle. nourriture, telle boisson. Ainsi ce dont il avait soit' dans cette femme, c'était de faire en elle la volonté de son PÚre et d'accomplir son oeuvre.

Mais elle, n'ayant que le sens charnel, rĂ©pondit: «Comment vous, qui ĂȘtes Juif, me demandez-vous Ă  boire, Ă  moi qui suis une femme Samaritaine? Car les Juifs n'ont point de commerce avec les Samaritains. » Notre-Seigneur rĂ©pliqua: « Si tu savais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : Donne-moi Ă  boire, peut-ĂȘtre lui aurais tu demandĂ© toi-mĂȘme et il l'aurait donnĂ© de l'eau vive. » Par lĂ  il veut lui indiquer que l'eau qu'il demande n'est pas ce qu'elle entend; mais comme il avait soif de sa foi, c'est le Saint-Esprit qu'il dĂ©sirait donner Ă  l'ardeur de sa soif. Car, c'est lui que nous entendons par l'eau vive, ou par le don de Dieu, comme JĂ©sus le dit lui-mĂȘme : « Si tu savais le don de Dieu ; » et comme le mĂȘme Ă©vangĂ©liste Jean, l'atteste en un autre endroit : « JĂ©sus se tenait debout et s'Ă©criait : Si quel qu'un a soif, qu'il vienne Ă  moi et qu'il boive. Celui qui croit en moi, comme dit l'Ecriture, des fleuves d'eau vive couleront de son sein. » VoilĂ  bien la consĂ©quence nĂ©cessaire : « Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront de son sein; » car il faut d'abord croire pour mĂ©riter ces dons. Donc ces fleuves d'eau vive que le Seigneur voulait donner Ă  cette femme, Ă©taient la rĂ©compense de la foi dont il avait soif en elle. Or l'EvangĂ©liste interprĂšte ainsi le sens de ce mot eau vive ; « Il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; « car l'Esprit n'avait pas encore Ă©tĂ© donnĂ©, parce que JĂ©sus n'Ă©tait pas encore glorifiĂ© (1). » Aussi l'Esprit-Saint est prĂ©cisĂ©ment le don que le Christ a fait Ă  l’Eglise aprĂšs sa glorification, comme l'Ecriture le dit ailleurs : « En montant au ciel, « il a conduit une captivitĂ© captive, il a fait des dons aux hommes (2). »

5. Mais cette femme a encore le sens charnel, car elle rĂ©pond : «Seigneur, vous n'avez pas de quoi puiser et le puits est profond; comment pourriez-vous donc me donner de l'eau vive ? Êtes-vous plus grand que notre pĂšre Jacob, qui nous a donnĂ© ce puits et qui en a bu, lui ses a enfants et ses troupeaux ? »

Maintenant le Seigneur explique sa pensée. «Quiconque, dit-il, boit de cette eau, aura encore soif; au contraire, celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura soit jamais ; mais l'eau que je lui donnerai deviendra une fontaine d'eau jaillissante jusques dans la vie éternelle. » Pourtant, la femme s'attache encore à la prudence de la chair. Que répond-elle, en effet ? « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus puiser ici. Jésus lui dit: Va, appelle ton mari et viens ici. » Comme il savait qu'elle n'avait point de mari, on demande pourquoi il lui parlé ainsi. Car aprÚs que la femme lui eut dit: « Je n'ai point de mari, » Jésus reprend : « Tu as eu raison de dire que tu n'as point de mari : car tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari : en cela tu as dit vrai. » Mais il ne faut point prendre ces paroles dans le sens charnel, pour ne pas ressembler à cette Samaritaine. Si nous avons déjà goûté un peu ce don do Dieu, considérons tout cela sous le cÎté spirituel.

6. Par ces cinq maris, quelques-uns entendent les cinq livres de MoĂŻse.

 

Ils prĂ©tendent Ă©galement qu'en disant : « Et celui que tu as maintenant n'est a pas ton mari ; » le Christ a voulu parler de lui-mĂȘme, en sorte que le sens serait : Tu as d'abord Ă©tĂ© attachĂ©e aux cinq livres de MoĂŻse, comme Ă  cinq maris, mais celui que tu as maintenant, c'est-Ă -dire que tu entends, qui te parle, n'est pas ton mari, parce que tu ne crois pas encore en lui. Cependant puisque, ne croyant pas encore au Christ, elle Ă©tait toujours liĂ©e aux cinq maris, c'est-Ă -dire au cinq livres, on peut demander pourquoi on lui dit : « Tu as eu cinq maris, » comme si elle ne les avait plus, bien qu'elle vĂ©cut encore dans leur dĂ©pendance. De plus, les cinq livres de MoĂŻse n'annoncent pas autre chose que le Christ, ainsi que le Christ le dit lui-mĂȘme Si vous croyiez Ă  MoĂŻse, vous croiriez sans doute Ă  moi aussi, parce que c'est de moi - qu'il a Ă©crit (1): » comment alors peut-on imaginer qu'un homme quitte les cinq livres pour passer au Christ, quand celui qui croit au Christ, bien loin d'abandonner les cinq livres, s'attache Ă  eux avec plus d'ardeur, en les entendant dans le sens spirituel ?

7. Il y a donc une autre explication : d'est que les cinq maris signifient les cinq sens dus corps l'ail qui nous est donné pour recevoir la lumiÚre visible et distinguer les couleurs et les formes des corps ; l'oreille, pour percevoir les voix et toutes les nuances des sons; les narines, pour respirer les odeurs agréables ; le goût, pour sentir le doux et l'amer et juger de toutes les saveurs ; et en cinquiÚme lieu, le toucher qui, s'étendant à tout le corps, distingue le chaud et le froid, le mou et, le dur, l'uni et' l'ùpre, en un mot tout ce qui tombe sous le tact.

Or le premier Ăąge de l'homme est sous l'empire de ces cinq sens charnels, en vertu de la loi de notre nature mortelle. Depuis le pĂ©chĂ© du premier pĂšre cette nature est ainsi constituĂ©e, que, n'ayant pas encore, recouvrĂ© la lumiĂšre de l'esprit, asservis parles sens corporels, nous vivons d'une vie toute charnelle sans aucune connaissance de la vĂ©ritĂ©. Tel est nĂ©cessairement l'enfant au -berceau, tel aussi l'enfant qui n'a pas encore atteint l'Ăąge de raison. Et comme ces sens qui dominent le premier Ăąge, sont naturels et l'oeuvre de Dieu mĂȘme; on leur donne Ă  juste titre le nom de maris, parce qu'ils sont lĂ©gitimes, et que ce n'est point l'erreur par son vice propre, mais la nature façonnĂ©e par Dieu, qui nous les a. procurĂ©s. Cependant tout homme parvenu Ă  l'Ăąge de raison cesse de les prendre pour guides, dĂšs qu'il a pu comprendre la vĂ©ritĂ© ; dĂšs lors il a pour mari l'esprit raisonnable, auquel il assujettit les sens, en rendant son corps esclave ; l'Ăąme alors n'est plus asservie Ă  cinq maris, c'est-Ă -dire aux cinq sens, mais elle possĂšde son lĂ©gitime Ă©poux, le Verbe divin, auquel elle s'unit et s'attache, puisque l'esprit de l'homme s'attache au Christ, vu que le Christ est le chef de l'homme (1), et, dans cette union spirituelle, elle jouit de la vie Ă©ternelle sans plus craindre la sĂ©paration. En effet, qui pourra nous sĂ©parer de l'amour du Christ (2).

Mais comme cette femme partageait l'erreur d'un siĂšcle livrĂ© aux vaines superstitions, aprĂšs le temps des cinq sens charnels qui dominent, comme nous l'avons dit, le premier Ăąge, le Verbe de Dieu ne l'avait point Ă©pousĂ©e, mais elle Ă©tait unie au dĂ©mon dans un commerce adultĂšre. VoilĂ  pourquoi le Seigneur, voyant qu'elle Ă©tait charnelle c'est-Ă -dire qu'elle avait les goĂ»ts de la chair, lui dit : « Va, appelle ton mari et viens ici; » c'est-Ă -dire renonce Ăą l'affection charnelle qui te domine maintenant et t'empĂȘche de comprendre ce que je dis, « et appelle ton mari, » c’est-Ă -dire sois ici prĂ©sente par l'esprit d'intelligence. En effet l'esprit de l'homme est en quelque sorte le mari de l'Ăąme, puisqu'il gouverne l'affection charnelle comme une Ă©pouse. Ce n'est pas cet Esprit-Saint, qui vit immuable avec le PĂšre et le Fils et se donne sans retour aux Ăąmes pures, c'est l'esprit de l'homme dont l'ApĂŽtre dit: « Personne ne sait ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme ; » tandis que l'Esprit-Saint est l'Esprit de Dieu, dont le mĂȘme ApĂŽtre dit : « Personne ne sait ce qui est en Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu (3). » Donc quand l'esprit de l'homme est prĂ©sent, c'est-Ă -dire attentif, et qu'il se soumet pieusement Ă  Dieu, l'homme comprend les choses qu'on lui dit dans l'ordre spirituel. Mais quand l'erreur diabolique domine l'Ăąme, et que l'intelligence est, pour ainsi dire, absente, l'homme devient adultĂšre. Ainsi appelle ton;mari, » veut dire fais appel Ă  l'esprit qui est en toi, par lequel l'homme peut comprendre les choses spirituelles quand la lumiĂšre de la vĂ©ritĂ© l'Ă©claire; qu'il soit prĂ©sent quand je te parle, afin que tu puisses recevoir l'eau spirituelle. Et comme elle rĂ©pondait : « Je n'ai pas de mari, » le Sauveur reprend : « Tu as bien dit : car tu as eu cinq maris; » en d'autres termes, les cinq sens de la chair qui t'ont gouvernĂ©e dans le premier Ăąge; et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari, parce que tu n'as pas l'Esprit qui comprend Dieu, et avec lequel tu peux avoir une union lĂ©gitime ; mais tu es sous l'empire de l'erreur du dĂ©mon, qui te souille par un commerce adultĂšre.

8. C'est peut-ĂȘtre aussi pour indiquer; Ă  qui sait comprendre, que les cinq maris dĂ©signent vraiment les cinq sens du corps, qu'aprĂšs cinq rĂ©ponses charnelles, cette femme nomme enfin le Christ dans une sixiĂšme rĂ©ponse.

En effet, elle a d'abord rĂ©pondu: «Comment vous, qui ĂȘtes Juif, me demandez-vous Ă  boire? » Puis: « Seigneur, vous n'avez pas mĂȘme de quoi puiser, et le puits est profond; » ensuite. «Seigneur, donne-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser ici; » en quatriĂšme lieu : « Je n'ai Point de mari,» et enfin : « Je vois que vous ĂȘtes un prophĂšte. Nos pĂšres ont adorĂ© sur cette montagne. » Car cette derniĂšre rĂ©ponse est encore charnelle. En effet on avait donnĂ© aux hommes charnels un lieu terrestre pour y prier; niais le Seigneur dit que le hommes spirituels prieront en esprit et en vĂ©ritĂ©. Or aprĂšs.qu'il a dit cela, la femme, dans sa sixiĂšme rĂ©ponse, reconnaĂźt que le Christ enseignera toutes ces choses; car elle dit : « Je sais que le Messie; c’est-Ă -dire le Christ, viendra ; lors donc qu'il sera venu, il nous apprendra lui- mĂȘme toutes choses. » Ici elle se trompe encore, parce qu'elle ne voit pas que celui dont elle attend la venue, est dĂ©jĂ  arrivĂ©. Mais la misĂ©ricorde du Seigneur dissipe cette erreur adultĂšre. « JĂ©sus lui dit en effet : Je le suis, moi qui te parle. » A ces mots elle ne rĂ©pond rien; mais elle laisse aussitĂŽt sa cruche, s'en va en hĂąte vers la ville, et non contente de croire, elle y prĂȘche l'Évangile et l'arrivĂ©e du Seigneur. Elle laissa sa cruche : circonstance sur laquelle il ne faut pas passer lĂ©gĂšrement. Peut-ĂȘtre cette cruche est-elle l'emblĂšme de l'amour du siĂšcle, c'est-Ă -dire de l'ardeur coupable avec laquelle les hommes cherchent le plaisir dans la profondeur des tĂ©nĂšbres figurĂ©e par le puits, ou, autrement, dans le commerce avec les choses terrestres; jouissances qui ne font qu'augmenter leur convoitise, comme cette eau dont il est dit: c Quiconque boit de cette eau, aura encore soif (1). » Or, dĂšs que cette femme croyait au Christ, il fallait qu'elle renonçùt au monde; qu'elle prouvĂąt en laissant sa cruche, qu'elle disait adieu Ă  l'ambition du siĂšcle; non- seulement en croyant de cƓur pour ĂȘtre justifiĂ©e, mais en confessant de bouche pour ĂȘtre sauvĂ©e, et en proclamant ce qu'elle croyait (2).

LXV. — De la rĂ©surrection de Lazare

Nous croyons fermement, d'aprÚs le récit évangélique, que Lazare est ressuscité; cependant je ne doute pas que ce fait renferme aussi une allégorie.

Mais le sens allégorique d'un événement n'en détruit pas la certitude. Par exemple : saint Paul nous dit que les deux :ils d'Abraham représentent en allégorie les deux Testaments (1). Abraham en a-t-il moins existé pour cela, ou n'a-t-il pas eu deux fils?

Donc voyons en allĂ©gorie, dans Lazare enseveli, l'Ăąme, c'est-Ă -dire lĂ© genre humain, accablĂ© sous le poids du pĂ©chĂ© : ce que le Seigneur lui-mĂȘme exprime ailleurs dans la parabole de la brebis perdue, pour laquelle il dĂ©clare ĂȘtre descendu en laissant les quatre-vingt-dix-neuf autres sur la montagne (2). Cette question : « OĂč l'avez-vous mis ? » me semble avoir rapport Ăą notre vocation qui se fait dans le secret; car notre prĂ©destination Ă  la vocation est mystĂ©rieuse, comme l'indique l'interrogation du Seigneur, qui semble l'ignorer parce que nous l'ignorons nous-mĂȘmes , selon les termes de l'ApĂŽtre : « Afin que je connaisse, comme je suis connu (3). » Ou bien encore cette question rappelle, comme le Seigneur le dit ailleurs, qu'il ne connaĂźt pas les pĂ©cheurs : « Je ne vous connais pas (4). » VoilĂ  ce que signifiait la sĂ©pulture de Lazare, car la doctrine et les commandements de Dieu ne contiennent pas de pĂ©chĂ©s. Telle est encore l'interrogation qu'on lit dans la GenĂšse : « Adam, oĂč es-tu (5) ? » Adam avait pĂ©chĂ© et s'Ă©tait soustrait aux regards de Dieu. C'est ce que reprĂ©sente ici la sĂ©pulture: Lazare mort figure le pĂ©cheur; Lazare enseveli, c'est le pĂ©cheur se dĂ©robant aria regards divins.

« Otez la pierre. » Ces paroles, je pense, font allusion Ă  ceux qui voulaient imposer la circoncision aux paĂŻens convertis Ă  l'Église, et contre lesquels l'ApĂŽtre a Ă©crit plus d'une fois (6); ou aux membres de l'Église dont la conduite est criminelle et qui scandalisent ceux qui seraient disposĂ©s Ă  croire. « Marthe lui dit : Seigneur, « voici dĂ©jĂ  le quatriĂšme jour et il sent mauvais. » La terre est le dernier- des quatre Ă©lĂ©ments; elle est donc la figure de la puanteur des pĂ©chĂ©s, c'est-Ă -dire des passions charnelles. « Tu es terre, » a dit le Seigneur Ă  Adam aprĂšs son pĂ©chĂ©, « et tu retourneras en terre (7). » On ĂŽta la pierre, et Lazare sortit du tombeau, liĂ© aux pieds et aux mains, et le visage enveloppĂ© d'un suaire. Cette sortie du tombeau est l'image de l'Ăąme se dĂ©tachant des vices de la chair. Si Lazare est liĂ©, c'est que tout en renonçant aux passions charnelles et en obĂ©issant par l'esprit Ă  la loi de Dieu, nous ne pouvons cependant ĂȘtre exempts des inconvĂ©nients de la chair, tant que nous habiterons dans notre corps; aussi l'ApĂŽtre nous dit : « J'obĂ©is par l'esprit Ă  la loi de Dieu, et par la chair Ă  la loi du pĂ©chĂ© (1). » Quant au suaire qui enveloppait le visage du mort, il signifie que nous ne pouvons avoir en cette vie de connaissance parfaite, suivant le mot de l'ApĂŽtre : « Nous voyons maintenant Ă  travers un miroir en Ă©nigme; mais plus tard nous verrons face Ă  face (2). » Puis JĂ©sus dit : « DĂ©liez-le et le laissez aller; » c'est-Ă -dire qu'aprĂšs cette vie, tous les voiles seront Ă©cartĂ©s, afin que nous voyions face Ă  face. Pour mesurer la distance qui sĂ©pare des autres hommes l'Homme que la Sagesse de Dieu animait, et par qui nous avons Ă©tĂ© sauvĂ©s, il suffit de comprendre que Lazare n'a Ă©tĂ© dĂ©liĂ© qu'au sortir du tombeau, c'est-Ă -dire que l'Ăąme, mĂȘme rendue a la vie, ne peut ĂȘtre dĂ©gagĂ©e de tout pĂ©chĂ© et de l'ignorance qu'aprĂšs la dissolution de son corps; tant qu'elle ne voit le Seigneur qu'Ă  travers un miroir et en Ă©nigme; tandis que les linges et le suaire de celui qui n'a point pĂ©chĂ© et n'a rien ignorĂ©, ont Ă©tĂ© trouvĂ©s dans lĂ© sĂ©pulcre (3). Seul donc, non-seulement il n'a point senti dans sa chair le poids du. tombeau., comme s'il eĂ»t Ă©tĂ© trouvĂ© coupable de quelque pĂ©chĂ© (4); mais il n'a point Ă©tĂ© embarrassĂ© dans les bandelettes, comme s'il eĂ»t ignorĂ© quelque chose ou qu'il eĂ»t pu ĂȘtre retardĂ© dans sa marche.

LXVI. — Sur ce passage: « Ignorez-vous, mes frĂšres, je parle Ă  ceux qui connaissent la loi, « que la loi ne domine sur l’ homme, que pendant le temps qu'il vit? »Jusqu'Ă  ce verset : « Il vivifiera aussi vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous (5). »

1. Il y a trois choses Ă  considĂ©rer dans cette comparaison de l'ApĂŽtre, oĂč il parle de l'homme et dĂ© lĂ  femme et dit que la femme est assujettie Ă  la loi de l'homme : La femme, l'homme et la loi; la femme soumise Ă  l'homme par le lien de la loi, lien qui ne se brise que par la mort de l'homme et rend Ă  la femme la libertĂ© d'Ă©pouser qui elle veut. Voici en effet les termes de l'ApĂŽtre : « Car la femme qui est soumise Ă  un mari, le mari vivant, est liĂ©e par la loi; mais si son mari meurt, elle est affranchie de la loi du mari. Donc, son mari vivant, elle sera appelĂ©e adultĂšre, si elle s'unit Ă  un autre homme ; mais si son mari meurt, elle est affranchie de la loi du mari, de sorte qu'elle n'est point adultĂšre, si elle s'unit Ă  un autre homme. » Jusqu'ici c'est une comparaison.

Puis l'ApĂŽtre passe Ă  l'explication et Ă  la preuve de la thĂšse, objet de cette comparaison. Ici trois choses sont aussi Ă  considĂ©rer : l'homme, le pĂ©chĂ©, la loi. Il dit en effet que l'homme est sous l'empire de la loi, tant qu'il vit pour le pĂ©chĂ© comme la femme est sous la loi du mari, tant que le mari vit. Dr le pĂ©chĂ© dont il est question ici, est celui qui est venu Ă  l'occasion de la loi pĂ©chĂ© que l'ApĂŽtre dĂ©clare dĂ©passer toute mesure, parce qu'on le commet pourtant, bien qu'il apparaisse dans sa nature de pĂ©chĂ©, et qu'on l'aggrave par la prĂ©varication. « Car oĂč il n'y a point de loi, il n'y a point de prĂ©varication (1). » Et c'est lĂ  le sens de ces paroles : « En sorte que le commandement a rendu coupable outre mesure le pĂ©cheur ou le pĂ©chĂ© . » Quoique la Loi dĂ©fende de pĂ©cher, l'ApĂŽtre ne dit cependant pas qu'elle ait Ă©tĂ© donnĂ©e pour dĂ©livrer du pĂ©chĂ©, mais pour le faire paraĂźtre ; et l'Ăąme qui est sous son joug doit recourir Ă  la grĂące du libĂ©rateur, pour ĂȘtre affranchie du pĂ©chĂ©. « Car par la loi on a la connaissance du pĂ©chĂ© (2). » Et ailleurs : « Mais le pĂ©chĂ©, pour paraĂźtre pĂ©chĂ©, a, par ce qui est bon produit en moi la mort. » Donc lĂ  oĂč n'est pas la grĂące du libĂ©rateur, la dĂ©fense du pĂ©chĂ© augmente le dĂ©sir de pĂ©cher. Et cela mĂȘme est un bien; car il faut que l'Ăąme sente qu'elle ne peut, par elle-mĂȘme se dĂ©livrer de l'esclavage du pĂ©chĂ©, et que, par lĂ , dĂ©pouillant et Ă©touffant tout sentiment d'orgueil, elle se soumette Ă  son libĂ©rateur, en sorte que l’homme puisse dire avec vĂ©ritĂ© : « Mon Ăąme s'est attachĂ©e Ă  vous (3); » alors c'est ĂȘtre sous la loi de justice, et non plus sous celle du pĂ©chĂ©.

On appelle cette loi, loi de pĂ©chĂ©, non parce qu'elle est pĂ©chĂ© elle-mĂȘme, mais parce qu'elle est imposĂ©e Ă  des pĂ©cheurs. On l'appelle aussi loi de mort parce que la solde du pĂ©chĂ© est la mort (4); » parce que « l'aiguillon de la mort c'est le pĂ©chĂ©; et la force du pĂ©chĂ©, la loi (5). » En effet c'est par le pĂ©chĂ© que nous allons Ă  la mort. A raison mĂȘme de la dĂ©fense de la loi, nos fautes, sont plus, graves que si cette dĂ©fense n'existait pas. Mais, avec l'aide de 1a grĂące, nous faisons volontiers, et sans peine ce qui nous Ă©tait pĂ©nible et onĂ©reux sous l'empire de la loi. Ainsi la loi de pĂ©chĂ© et de mort, c'est-Ă -dire imposĂ©e Ă  des hommes pĂ©cheurs et sujets Ă  la mort, nous dĂ©fend seulement la convoitise, et pourtant nous nous y laissons aller. Mais la loi de l'esprit de vie, produit de la grĂące, nous dĂ©livre de la loi de pĂ©chĂ© et de mort et fait que nous ne convoitons plus, que nous remplissons les prĂ©ceptes de la loi, non plus comme des esclaves, poussĂ©s par la crainte, mais comme des amis mus par lĂ  charitĂ© et serviteurs de la justice, qui est la source mĂȘme de la loi. Or ce n'est pas en esclave, mais d'un coeur gĂ©nĂ©reux, c'est-Ă -dire par amour plutĂŽt que par crainte, qu'il faut accomplir la justice. C'est donc avec une grande vĂ©ritĂ© que l'ApĂŽtre a dit: « DĂ©truisons-nous donc la Loi par la foi ? Loin de lĂ : car nous Ă©tablissons la loi (1). » En effet c'est la foi qui accomplit ce que la loi commande. La loi est donc affermie par la foi. Hors de la foi, la loi se contente de commander, de dĂ©clarer coupables ceux qui ne lui obĂ©issent pas, dans le but de les amener un jour, gĂ©missants et impuissants, Ă  la grĂące du LibĂ©rateur.

2. Nous voyons donc trois choses dans la comparaison : la femme, l'homme et la loi; et dans le sujet qui amÚne la comparaison, trois choses encore : l'ùme, le péché et la loi de péché.

La seule diffĂ©rence est que, dans la comparaison, l'homme meurt et que la femme dĂ©gagĂ©e du lien qui l'unissait Ă  lui, peut Ă©pouser qui elle veut, tandis qu'ici l'Ăąme elle-mĂȘme meurt au pĂ©chĂ©, pour s'unir au Christ. Or, en mourant au pĂ©chĂ©, elle meurt aussi Ă  la loi du pĂ©chĂ©. « Ainsi mes frĂšres, dit l'ApĂŽtre, vous aussi vous ĂȘtes morts Ă  la loi parle corps du Christ, pour ĂȘtre Ă  un autre qui est ressuscitĂ© d'entre les morts, « afin que nous portions des fruits pour Dieu. « Car, ajoute-t-il, quand nous Ă©tions dans la chair, » c'est-Ă -dire esclaves des dĂ©sirs charnels, « les passions des pĂ©chĂ©s qui Ă©taient occasionnĂ©es par la loi, agissaient dans nos membres, en sorte qu'elles leur faisaient produire des fruits de mort. » La concupiscence, que la loi dĂ©fend, augmentait lĂ  oĂč la foi n'existait pas, et le crime de la rĂ©bellion s'ajoutait au pĂ©chĂ© et l'aggravait outre mesure; puisque « oĂč il n'y a point de loi, il n'y a point de prĂ©varication. » Les passions dont il parlĂ© sont les dĂ©sirs occasionnĂ©s par la loi, et qui opĂ©raient dans nos membres pour produire des fruits de mort.

Avant que la grĂące n'arrivĂąt par la foi, l'Ăąme agissait sous l'empire de ces passions, comme une femme sous la domination de son mari. Donc celui qui observe en esprit la loi de Dieu, est mort Ă  ces passions ; bien qu'elles ne soient pas mortes elles-mĂȘmes tant que l'homme est encore assujetti dans sa chair, Ă  la loi du pĂ©chĂ©. Dans celui qui vit sous la grĂące, il reste donc quelque chose qui ne le vaincra ni ne le captivera lui-mĂȘme: et cela jusqu'Ă  ce que soit entiĂšrement dĂ©truit tout ce qui s'est fortifiĂ© en lui par les mauvaises habitudes et qui fait dire que, dĂ©s aujourd'hui, le corps est mort tant qu'il n'est pas parfaitement assujetti Ă  l'esprit. Or il lui sera comptĂ© ment assujetti, quand ce corps mortel aura Ă©tĂ© lui-mĂȘme vivifiĂ©.

3. Ceci nous fait comprendre qu'il y a dans le mĂȘme homme quatre Ă©tats diffĂ©rents et successifs, aprĂšs lesquels viendra le repos de la vie Ă©ternelle.

 

En effet il fallait en toute justice que notre nature, aprĂšs sa chute, perdit la bĂ©atitude spirituelle, figurĂ©e par le paradis, et que nous virassions au monde avec une vie animale et charnelle. Le premier Ă©tat a donc prĂ©cĂ©dĂ© la loi; puis est venue la loi, puis la grĂące, et en quatriĂšme lieu viendra la paix. Avant la loi, nous ignorons le pĂ©chĂ© et suivons les concupiscences charnelles. Sous la loi, on nous dĂ©fend le pĂ©chĂ©; mais, entraĂźnĂ©s par l'habitude, nous le commettons, parce que la foi ne nous aide pas encore. Dans la troisiĂšme Ă©poque, comme nous avons une foi pleine Ă  notre LibĂ©rateur, que nous n'attribuons rien Ă --nos mĂ©rites, mais Ă  sa misĂ©ricorde que nous aimons, nous ne sommes plus dominĂ©s par la mauvaise habitude quand elle s'efforce de nous entraĂźner au mal; cependant nous subissons encore ses assauts, mais sans y cĂ©der. Dans le quatriĂšme Ă©tat, il n'y a plus rien en. l'homme qui rĂ©siste Ă  l'esprit; tout cirez lui est maintenu dans un accord parfait et dans une paix solide; et c'est ce qui aura lieu quand, ce corps mortel Ă©tant ressuscitĂ©, ce qu'il y a de corruptible en lui aura revĂȘtu l'incorruptibilitĂ©, et ce qu'il y a de mortel, l'immortalitĂ© (1).

4. Pour prouver l'existence du premier état, voici les témoignages qui se présentent à nous .

« Le pĂ©chĂ© est entrĂ© dans le monde par un seul homme, et la mort par le pĂ©chĂ©; ainsi la mort a passĂ© dans tous les hommes par celui en qui tous ont pĂ©chĂ©. Car le pĂ©chĂ© a Ă©tĂ© dans le monde de jusqu'Ă  la loi ; mais le pĂ©chĂ© n'Ă©tait pas imputĂ©, puisque la loi n'existait pas (1). » Et encore : Car, sans la loi, le pĂ©chĂ© est mort; or j'ai vĂ©cu quelque temps sans la loi. » L'ApĂŽtre dit « que le pĂ©chĂ© est mort, » dans le sens oĂč il disait plus haut qu'il n'Ă©tait pas imputĂ©, » c’est-Ă -dire qu'il restait cachĂ©; c'est ce qu'il explique lui-mĂȘme dans ce qui suit : « Mais le pĂ©chĂ© pour paraĂźtre pĂ©chĂ© a, par une chose bonne, produit en moi la mort, » c'est-Ă -dire par la loi car la loi est bonne si on en use lĂ©gitimement (2). Donc s'il dit ici, « pour paraĂźtre pĂ©chĂ©, » il est Ă©vident que, plus haut, en disant : « le pĂ©chĂ© est mort, le pĂ©chĂ© n'Ă©tait pas imputĂ©, » l'ApĂŽtre a voulu dire que le pĂ©chĂ© ne paraissait pas avant que, par la dĂ©fense, la loi le fit apercevoir.

5. Voici les témoignages qui se rapportent à la seconde époque: « Mais la loi est survenue, pour faire abonder le péché (3). »

Car la prévarication, qui n'existait pas, est survenue ainsi. Puis cet autre texte déjà cité: « Quand nous étions dans la chair; les passions des péchés qui étaient occasionnées par la loi, agissaient dans nos membres, jusqu'à leur faire produire des fruits de mort. » Et cet autre : « Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? » Point du tout. « Mais je n'ai connu le péché que par la loi, car je ne connaßtrais pas la concupiscence, si la loi n'eût dit : Tu ne convoiteras pas. Or, prenant occasion du commandement, le péché a excité en moi toute concupiscence. » Et un peu plus bas : » Quand est venu le commandement, le péché a revécu. Et moi je suis mort ; et il s'est trouvé que ce commandement qui devait me donner la vie, a causé ma mort. Ainsi le péché, prenant occasion du commandement, m'a séduit et par lui m'a tué. » Par ces mots : « Je suis mort, » l'ApÎtre veut dire : J'ai connu que j'étais mort : car celui-là devient prévaricateur qui sait, par la loi, ce qu'il ne doit pas faire et le fait néanmoins. Quant à ces paroles : « Le péché, en prenant occasion du commandement, m'a séduit, » elles signifient, ou que l'attrait au péché est plus grand, quand il y a une défense ; ou que l'homme qui accomplit les ordres de la loi, s'il n'a pas encore la foi qui est le produit de la grùce, s'en attribue le mérite et pÚche davantage par orgueil.

L'ApĂŽtre continue et dit : « Ainsi la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon. Ce qui est bon est donc devenu pour moi la mort? Loin delĂ  : car le pĂ©chĂ© pour paraĂźtre pĂ©chĂ©, a, par une chose bonne; produit en moi la mort, de sorte que le commandement, a rendu coupable outre mesure le pĂ©cheur ou le pĂ©chĂ©. Car nous savons que la loi est spirituelle, et moi je suis charnel, » c'est-Ă -dire n'Ă©tant pas encore dĂ©livrĂ© par la grĂące spirituelle (1), j'acquiesce Ă  la chair, « vendu comme esclave au pĂ©chĂ©, » c'est-Ă -dire commettant le pĂ©chĂ© pour des voluptĂ©s temporelles. « Aussi ce que je fais, je ne le comprends pas, » c'est-Ă -dire je ne le reconnais point comme conforme aux prĂ©ceptes de la charitĂ©, oĂč est la vraie science. C'est en ce sens que le Seigneur dit aux pĂ©cheurs : « Je ne vous connais pas. » Car rien ne lui Ă©chappe ; mais comme les pĂ©chĂ©s n'ont point de place dans les prescriptions de la loi, fondĂ©es sur la vĂ©ritĂ©, celui qui est la VĂ©ritĂ© mĂȘme dit aux pĂ©cheurs : « Je ne vous connais pas. » En effet comme les yeux reconnaissent les tĂ©nĂšbres en ne les voyant pas, ainsi l'esprit sert les pĂ©chĂ©s sans les connaĂźtre. C'est pour cela, je pense, qu'il est Ă©crit dans les psaumes : « Qui connaĂźt les pĂ©chĂ©s (2)? »

« Car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je haïs. Or si je fais ce que ne je ne veux pas, j'acquiesce à la loi comme étant bonne. Ainsi ce n'est plus moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair. En effet, le vouloir réside en moi, mais accomplir le bien, je ne l'y trouve pas. Aussi le bien que je veux, je ne le fais point ; mais le mal que je ne veux pas, je le fais. Si donc je fais ce que je ne veux pas, ce n'est pas moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi. Je trouve donc, quand je veux faire le bien, cette loi, que le mal réside en moi. Je me complais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit, et me captive sous la loi du péché, laquelle est dans mes membres. » Jusques-là c'est le langage d'un homme établi sous la loi, mais non encore sous la grùce ; il est vaincu parle péché, malgré lui ; car l'habitude de la chair a prévalu, ainsi que le lien naturel de la mortalité, qui nous rattache à Adam. Que celui qui se trouve en cet état implore donc du secours, et qu'il sache qu'il n'a en propre que la nature déchue, et non la nature restaurée. Une fois délivré, i connaßt la grùce de son libérateur et s'écrie : « Homme infortuné que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grùce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

6. Maintenant commence le langage de l'homme Ă©tabli sous la grĂące, dans le troisiĂšme Ă©tat dont nous avons parlĂ©, oĂč la chair mortelle offre encore de la rĂ©sistance, mais ne triomphe plus et ne force plus Ă  consentir au pĂ©chĂ©. Voici ce que dit l'ApĂŽtre.

« Ainsi j'obĂ©is moi-mĂȘme par l'esprit Ă  la loi de Dieu, et par la chair Ă  la loi du pĂ©chĂ©. Il n'y a donc pas maintenant de condamnation pour ceux qui sont en JĂ©sus-Christ, parce que la loi de l'esprit de vie, qui est dans le Christ JĂ©sus, m'a affranchi de la loi du pĂ©chĂ© et de la mort.. Car ce qui Ă©tait impossible Ă  la loi, parce qu'elle Ă©tait affaiblie par la chair; » c'est-Ă -dire par les dĂ©sirs charnels car la loi n'Ă©tait pas accomplie, parce que l'amour de la justice n'existait pas encore, cet amour qui contient l'Ăąme, par la joie intĂ©rieure et ne permet pas qu'elle soit entraĂźnĂ©e au pĂ©chĂ© par l'attrait des choses temporelles. La loi Ă©tait donc affaiblie par la chair, c'est-Ă -dire ne rendait pas justes ceux qui Ă©taient les esclaves de la chair. « Mais Dieu a envoyĂ© son Fils dans une chair semblable Ă  celle du pĂ©chĂ©. » Ce n'Ă©tait point une chair de pĂ©chĂ©, car elle n'Ă©tait point nĂ©e de la dĂ©lectation charnelle ; cependant elle ressemblait Ă  la chair du pĂ©chĂ©, parce qu'elle Ă©tait mortelle, et qu'Adam n'a mĂ©ritĂ© la mort qu'en pĂ©chant. Mais qu'a fait le Seigneur? Il a condamnĂ© le pĂ©chĂ© dans la chair Ă  cause du pĂ©chĂ© mĂȘme, » c'est-Ă -dire, en revĂȘtant la chair de l'homme pĂ©cheur et en nous apprenant Ă  vivre, il a condamnĂ© le pĂ©chĂ© dans la chair mĂȘme, afin que l'esprit enflammĂ© de l'amour des choses Ă©ternelles ne se laissĂąt plus entraĂźner par la passion.

« Afin, continue l'ApĂŽtre, que la justification de la loi s'accomplĂźt en nous, qui ne marchons point selon la chair, mais selon l'esprit. » Ainsi les prĂ©ceptes de la loi, quine pouvaient s'accomplir par la crainte, s'accomplissent par l'amour. « En effet ceux qui sont selon la chair, goĂ»tent les choses de la chair, » c'est-Ă -dire estiment les biens charnels comme le souverain bonheur. « Mais ceux qui. sont selon l'esprit ont le sentiment des choses de l'esprit. Or la prudente de la chair est mort ; mais la prudence de l'esprit est vie et paix. Parce que la prudente de la chair est ennemie de Dieu. » Il a lui-mĂȘme expliquĂ© le sens de ce mot ennemie, de peur qu'on ne supposĂąt l'existence d'un autre principe. En effet il ajoute immĂ©diatement: « Car elle n'est point soumise Ă  la loi de Dieu, et elle ne le peut. » Ainsi agir contre la loi, c'est ĂȘtre ennemi de Dieu. Non que rien puisse nuire Ă  Dieu ; mais celui qui rĂ©siste Ă  la volontĂ© de Dieu se nuit Ă  lui-mĂȘme : il regimbe contre l'aiguillon, ainsi que la voix d'en haut le dit Ă  l'apĂŽtre Paul, quand il persĂ©cutait l'Église (1). « Car elle n'est point soumise Ă  la loi de Dieu et elle ne le peut, » c'est Ă  peu prĂšs comme si l'on disait : La neige n'Ă©chauffe pas, car elle ne le peut. En effet tant qu'elle est neige, elle n'Ă©chauffe pas; seulement elle peut se fondre et devenir brĂ»lante, jusqu'Ă  Ă©chauffer ; mais alors, elle n'est plus neige. De mĂȘme ce que l'ApĂŽtre appelle prudence de la chair, c'est la convoitise l'Ăąme pour les biens temporels auxquels elle attache un grand prix. Tant que l'Ăąme est dominĂ©e par cette convoitise, elle ne peut ĂȘtre soumise Ă  la loi de Dieu, c'est-Ă -dire elle ne peut accomplir ce que la loi commande. Mais dĂšs qu'elle commence Ă  dĂ©sirer les biens spirituels et Ă  mĂ©priser les biens temporels, la prudence de la chair cesse et n'oppose plus de rĂ©sistance Ă  l'esprit. Ainsi la mĂȘme Ăąme est dite avoir la prudence de la chair, quand elle convoite les choses d'ici-bas, et la prudence de l'esprit, quand elle aspire aux choses d'en haut; non que la prudence de la chair soit une espĂšce de substance, dont l'Ăąme se revĂȘte ou se dĂ©pouille ; mais c'est une affection de l'Ăąme elle-mĂȘme et qui cesse aussitĂŽt que l'Ăąme se tourne vers les choses du ciel.

« Or, dit l'ApĂŽtre, ceux qui sont dans la chair ne peuvent plaire Ă  Dieu, » c'est-Ă -dire ceux qui se livrent aux voluptĂ©s' de la chair. Car de peur qu'on n'entende ces paroles de ceux qui ne sont pas encore sortis de cette vie, il ajoute trĂšs Ă  propos : «Pour vous, vous n'ĂȘtes point dans la chair, mais dans l'esprit. » Evidemment il parle Ă  des hommes qui sont encore de ce monde. En effet ils Ă©taient dans l'esprit, parce qu'ils se complaisaient dans la foi, l'espĂ©rance et l'amour des choses spirituelles. « Si toutefois l'Esprit de Dieu habite en vous. Or si quelqu'un n'a point l'Esprit du Christ, celui-lĂ  n'est point Ă  lui. Mais si le Christ est en vous, quoique le corps soit mort Ă  cause du pĂ©chĂ©, l'esprit vit par l'effet de la justification. »

Il appelle le corps mort, tant qu'il fatigue l'Ăąme par le besoin des choses corporelles (1), et qu'il excite en elle des appĂ©tits terrestres par certains mouvements dont l'origine est dans ces besoins mĂȘmes. Cependant, malgrĂ© ces mouvements, l'Ăąme, une fois sous le joug de la loi de Dieu et sous l'empire de la grĂące, ne consent point Ă  faire le mal. C'est ce que l'ApĂŽtre a exprimĂ© plus haut, quand il a dit : « J'obĂ©is par l'esprit Ă  la loi de Dieu et par la chair Ă  la loi du pĂ©chĂ©. »L'homme ainsi dĂ©peint sous l'action de la grĂące n'a point encore la paix parfaite, qui s'Ă©tablira Ă  la rĂ©surrection et Ă  la transformation du corps.

7. II ne reste donc plus à l'ApÎtre qu'à parler de cette paix, qui suit la résurrection du corps, c'est-à-dire du quatriÚme acte de l'humanité, s'il est permis de donner ce nom à ce qui sera le repos partait.

Il continue en effet et dit : « Si donc l'Esprit de celui qui a ressuscitĂ© JĂ©sus d'entre les morts habite en vous; celui qui a ressuscitĂ© JĂ©sus d'entre les morts vivifiera aussi vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous (1). » VoilĂ  un tĂ©moignage trĂšs-clair de la rĂ©surrection des morts. Il est du reste assez certain que tant que nous sommes en cette vie nous ne pouvons ĂȘtre exempts des incommoditĂ©s de la chair mortelle, ni. de certaines provocations aux voluptĂ©s sensuelles. En effet, bien que celui qui est Ă©tabli sous la grĂące et qui obĂ©it par l'esprit Ă  la loi de Dieu ne cĂšde point Ă  ces tentations, cependant, par la chair, il est assujetti Ă  la loi du pĂ©chĂ©. L'homme montant, par ces degrĂ©s, Ă  la perfection, il est sĂ»r que le mal n'est point une substance, et que la loi n'est point mauvaise, elle qui fait voir Ă  l'homme les liens dont le pĂ©chĂ© l'enchaĂźne, afin qu'en implorant avec foi le secours du libĂ©rateur, il mĂ©rite d'ĂȘtre dĂ©liĂ©, relevĂ© et complĂštement raffermi.

Ainsi dans la premiĂšre Ă©poque, qui prĂ©cĂšde la loi, il :n'y a point de lutte contre les plaisirs du siĂšcle; dans la seconde, sous la loi, on combat mais on est vaincu ; dans la troisiĂšme, nous combattons et nous triomphons ; dans la quatriĂšme, nous ne combattons plus, mais nous nous reposons dans une paix parfaite et Ă©ternelle. Alors nous dominons la partie infĂ©rieure de notre ĂȘtre, qui ne voulait plus se soumettre depuis que nous avions abandonnĂ© Dieu, notre Souverain maĂźtre

LXVII. — Sur ce passage: « Or j'estime que les souffrances du temps prĂ©sent ne sont pas dignes de la, gloire future qui sera rĂ©vĂ©lĂ©e en nous ; » jusqu'Ă  ces paroles : « Car c'est en espĂ©rance que nous sommes sauvĂ©s (1). »

1. Ce passage est obscur, parce qu'on n'y voit pas assez clairement ce que l'ApÎtre entend par créature. Selon la doctrine catholique, on entend par créature tout ce qu'a fait et créé Dieu le PÚre, par son Fils unique, dans l'unité du Saint-Esprit.

Par consĂ©quent, ce mot comprend non-seulement les corps, mais encore nos Ăąmes et les esprits. Or il est dit : « La crĂ©ature elle-mĂȘme sera affranchie de la servitude de la mort, pour passer Ă  la libertĂ© de la gloire des enfants de Dieu, » comme si nous n'Ă©tions pas crĂ©atures, mais enfants de Dieu, et que la crĂ©ature dĂ»t ĂȘtre affranchie pour passer Ă  la libertĂ© de notre gloire. L'ApĂŽtre dit encore: « Car nous savons que toutes les crĂ©atures gĂ©missent et sont dans le travail de l'enfantement jusqu'Ă  . cette heure, et non-seulement elles, mais aussi nous-mĂȘmes, » comme si nous et les crĂ©atures Ă©tions choses diffĂ©rentes. Il faut donc Ă©tudier tout ce passage en dĂ©tail.

2. « Or j'estime, dit l'ApÎtre, que les souffrances du temps présent ne sont pas dignes de la gloire future qui éclatera en nous. »

VoilĂ  qui est clair. DĂ©jĂ  il avait dit plus haut: « Si par l'esprit vous mortifiez les oeuvres de la chair, vous vivrez, » ce qui ne peut se faire sans incommoditĂ©, et exige la patience. C'est encore le sens de ce qu'il a dit un peu plus haut: « Pourvu que nous souffrions avec lui, afin d'ĂȘtre glorifiĂ©s avec lui (2). »

Quant Ă  ces expressions: « Aussi la crĂ©ature attend d'une vive attente la manifestation des fils de Dieu, » voici, je pense, lĂ  signification qu'il y attache. Ce qui souffre en nous, quand nous mortifions les oeuvres de la chair; quand nous supportons volontairement la faim ou la soif ; quand nous nous contenons dans les rĂšgles de la chastetĂ©; quand nous souffrons avec patience des injures blessantes, de cruels affronts; quand, dĂ©daignant et rejetant toute jouissance personnelle, nous travaillons au profit de l'Eglise notre mĂšre: tout ce qui souffre en nous, dis-je, dans de telles Ă©preuves, est crĂ©ature. Car le corps souffre et aussi l'Ăąme, qui est certainement une crĂ©ature et qui attend la manifestation des fils de Dieu, c'est-Ă -dire le terme oĂč les Ă©lus apparaĂźtront, dans la gloire mĂȘme Ă  laquelle ils sont appelĂ©s. En effet le Fils unique de Dieu ne pouvant ĂȘtre appelĂ© crĂ©ature, puisque c'est par lui qu'a Ă©tĂ© fait tout ce que Dieu a fait, c'est Ă©videmment Ă  nous que ce terme s'applique, avant la manifestation de la gloire ; en mĂȘme temps nous sommes appelĂ©s enfants de Dieu; mais seulement par adoption, le Fils unique l'Ă©tant par nature. Donc « la crĂ©ature, » c'est-Ă -dire nous, « attend d'une vive attente la manifestation des fils de Dieu,» c'est-Ă -dire la rĂ©alisation des promesses, le moment oĂč nous serons rĂ©ellement ce que nous ne sommes encore qu'en espĂ©rance. Car nous sommes les enfants de Dieu, mais on ne voit pas encore ce que nous serons. « Toutefois nous savons que lorsqu'il apparaĂźtra nous serons semblables Ă  lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (1). » Et c'est lĂ  la manifestation des fils de Dieu, que la crĂ©ature attend maintenant d'une vive attente. Non qu'elle attende la manifestation d'une autre nature, qui ne soit point crĂ©ature ; mais telle qu'elle est maintenant, elle attend l'Ă©tat oĂč elle doit ĂȘtre un jour. C'est Ă  peu prĂšs comme si l'on disait pendant que le peintre travaille avec les couleurs qui sont devant lui et qu'il a prĂ©parĂ©es pour son oeuvre, les couleurs.attendent l'apparition du portrait; non pas qu'elles soient ou doivent ĂȘtre d'une autre nature, ou qu'elles doivent cesser d'ĂȘtre couleurs, mais parce qu'elles auront alors une tout autre valeur.

3. « Car, dit l'ApÎtre, la créature est assujettie à la vanité. » Ce qui veut dire: « Vanité des hommes livrés à la vanité, et tout est vanité. « Que reste-t-il à l'homme de tout le travail auquel il se livre sous le soleil (2) ? » à l'homme à qui il a été dit : « Tu mangeras péniblement ton pain (3). » Donc la créature est assujettie à la vanité non point volontairement. »

L'ApĂŽtre a raison de dire: « non point volontairement. » En effet l'homme a pĂ©chĂ© volontairement, mais il n'a point Ă©tĂ© condamnĂ© volontairement. C'est librement qu'il a pĂ©chĂ©, en transgressant le commandement de la vĂ©ritĂ©; la punition de son pĂ©chĂ© a Ă©tĂ© d'ĂȘtre soumis Ă  la dĂ©ception. Ce n'est donc point volontairement que la crĂ©ature est assujettie Ă  la vanitĂ©; « mais Ă  cause de celui qui l'y assujettit dans l'espĂ©rance; » c'est-Ă -dire Ă  cause de la justice et de la clĂ©mence de celui qui n'a pas laissĂ© le pĂ©chĂ© impuni, et n'a point voulu que le pĂ©cheur fĂ»t incurable.

4. « Parce que la crĂ©ature elle-mĂȘme, » c’est-Ă -dire l'homme mĂȘme, qui est restĂ© simplemen crĂ©ature depuis qu'il a perdu par le pĂ©chĂ© le sceau de la ressemblance divine (1) ; donc la crĂ©ature elle-mĂȘme, » c'est-Ă -dire celle qui n'a point encore la forme parfaite des enfants, et ne porte que le nom de crĂ©ature, « sera aussi affranchie elle-mĂȘme de la servitude de la mort. »

En disant « sera aussi affranchie elle-mĂȘme, » il donne Ă  ces mots aussi, elle-mĂȘme » le mĂȘme sens que s'il Ă©crivait; comme nous aussi, et veut dire: Il ne faut point dĂ©sespĂ©rer de ceux qui ne se nomment point encore fils de Dieu, parce qu'ils n'ont pas cru jusqu'ici; mais ni sont simplement appelĂ©s crĂ©ature, parce que, eux aussi, doivent croire, et ĂȘtre dĂ©livrĂ©s de la servitude de mort, comme nous qui sommes dĂ©jĂ  enfants de Dieu, bien qu'on ne voie pas encore ce que nous serons. Ils seront donc dĂ©livrĂ©s de la servitude de la mort « pour passer Ă  la libertĂ© de la gloire des enfants de Dieu, » c’est-Ă -dire que, d'esclaves, ils deviendront glorieux dans la vie parfaite, qui est l'apanage des enfants de Dieu.

5. « Car nous savons que toutes les créatures gémissent et sont dans .le travail de l'enfantement jusqu'à cette heure. »

Toute crĂ©ature est renfermĂ©e dans l'homme, non qu'il contienne tous les anges, les vertus supĂ©rieures et les Puissances, ou le ciel et la terre et la mer et tout ce qu'ils renferment; mais parce que toute crĂ©ature est ou spirituelle, ou animale, ou matĂ©rielle. A partir du degrĂ© infĂ©rieur, la crĂ©ature matĂ©rielle. est celle qui s'Ă©tend dans l'espace; la crĂ©ature animale est celle qui donne vie Ă  la matiĂšre; la crĂ©ature spirituelle est celle qui rĂ©git la partie animale, et la rĂ©git bien, quand elle se laisse elle-mĂȘme gouverner par Dieu; mais quand elle viole ses prĂ©ceptes, elle ne rencontre que peines et difficultĂ©s dans ce qui devait ĂȘtre soumis Ă  ses lois. Donc celui qui vit de la vie des sens, est appelĂ© homme charnel ou animal: charnel, parce qu'il s'attache aux jouissances de la chair; animal; parce qu'il est entraĂźnĂ© par les passions dĂ©sordonnĂ©es de son Ăąme, laquelle n'est plus gouvernĂ©e par l'esprit ni contenue dans les limites de l'ordre naturel, parce que l'homme a secouĂ© lui-mĂȘme le joug de Dieu. Mais on appelle spirituel, celui qui gouverne l'Ăąme et le corps par l'Ăąme, ce qu'il ne peut faire s'il n'a lui-mĂȘme Dieu pour guide; car le Christ est le chef de l'homme, comme l'homme l'est de la femme (2). Cette sorte de vie n'est point sans souffrances ici-bas ; mais plus tard elle en sera entiĂšrement exempte. Et comme les anges des degrĂ©s supĂ©rieurs vivent spirituellement, ceux des degrĂ©s infĂ©rieurs animalement (1), les bĂȘtes et tous les animaux charnellement et que le corps n'a pas la vie par lui-mĂȘme, mais la reçoit : toute crĂ©ature se trouve renfermĂ©e dans l'homme parce qu'il comprend par l'esprit, sent par l'Ăąme et se meut localement par le corps. Ainsi toute crĂ©ature gĂ©mit et souffre dans l'homme.

L'ApĂŽtre n'a pas dit la crĂ©ature entiĂšre, mais toute crĂ©ature; c'est comme si l'on disait que tous les hommes, qui ont l'oeil sain, voient le soleil, mais qu'ils ne voient par tout entiers le soleil, puisqu'ils ne le voient que par les yeux ainsi toute crĂ©ature est dans l'homme, parce qu'il a l'intelligence, la vie et un corps ; mais lĂ  crĂ©ation tout entiĂšre n'est pas en lui, parce que, en dehors de lui, existent les anges qui ont l'intelligence, la vie et l'ĂȘtre; les animaux qui ont la vie et l'ĂȘtre; et les corps, qui n'ont que l'ĂȘtre; et que vivre est plus que ne pas vivre, et comprendre plus que vivre sans l'intelligence. Par consĂ©quent, quand l'homme gĂ©mit et souffre, toute crĂ©ature gĂ©mit et souffre jusqu'Ă  cette heure. L'ApĂŽtre a raison de dire ,jusqu'Ă  cette heure, », parce que s'il y a dĂ©jĂ  quelques justes dans le sein d'Abraham (2), si le larron, qui est entrĂ© en paradis avec le Seigneur (3), a cessĂ© de souffrir du jour oĂč il a cru : cependant toute crĂ©ature gĂ©mit et souffre jusqu'Ă  cette heure, parce qu'elle existe, en ceux quine sont pas encore dĂ©livrĂ©s, Ă  cause de l'esprit, de l'Ăąme et du corps qu'ils ont.

6. « Non-seulement, » ajoute-t-il, toutes les crĂ©atures gĂ©missent et souffrent, « mais aussi nous-mĂȘmes, » c'est-Ă -dire non-seulement le corps, l'Ăąme et l'esprit souffrent dans l'homme Ă  raison des infirmitĂ©s du corps, mais aussi nous-mĂȘmes, en dehors du corps, « nous gĂ©missons au dedans de nous, nous qui avons les prĂ©mices de l'esprit, » c'est-Ă -dire dont les esprits ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© offerts Ă  Dieu en sacrifice et enflammĂ©s du feu divin de la charitĂ©.

Car ce sont lĂ  les prĂ©mices de l'homme ; puisque la vĂ©ritĂ© s'empare d'abord de notre esprit, pour dominer, parlai, tout le reste. Il a donc dĂ©jĂ  offert ses prĂ©mices Ă  Dieu, celui qui dit: « J'obĂ©is, par l'esprit, Ă  la loi de Dieu, et par la chair Ă  la loi du pĂ©chĂ© (4) : » Et encore: « Dieu que je sers en mon esprit (1) ; » cet esprit dont il est dit : « L'esprit est prompt, mais la chair est faible (2). » Mais comme ce mĂȘme homme dit encore de lui-mĂȘme : « Malheureux homme que je suis, qui me dĂ©livrera du corps de cette mort (3) ? » et Ă  ceux qui se trouvent dans le mĂȘme cas: « Il vivifiera aussi vos corps mortels par l'Esprit qui habite en vous (4) : » l'holocauste n'existe pas encore; mais il existera quand la mort sera absorbĂ©e dans la victoire, et qu'on pourra dire : « O mort, oĂč est ta victoire? OĂč est, ĂŽ mort, ton aiguillon (5). ? » Donc maintenant, dit l'ApĂŽtre, non-seulement toute crĂ©ature, unie Ă  son corps, « mais nous aussi qui avons les prĂ©mices de l'esprit, » c'est-Ă -dire, nous, Ăąmes, qui avons dĂ©jĂ  offert Ă  Dieu nos esprits en prĂ©mices, « nous gĂ©missons au dedans de nous, » c'est-Ă -dire en dehors de notre corps, « attendant l'adoption des enfants de Dieu, la rĂ©demption de notre corps, » en d'autres termes, attendant que notre corps lui-mĂȘme, recevant le bĂ©nĂ©fice de l'adoption des enfants Ă  laquelle nous sommĂ©s appelĂ©s, dĂ©montre que nous sommes complĂštement dĂ©livrĂ©s, que toutes les peines sont finies et que nous sommĂ©s en tout sens enfants de Dieu. « Car c'est en espĂ©rance que nous sommes sauvĂ©s; or l'espĂ©rance qui se voit n'est pas de l'espĂ©rance. » Ce qui. est espĂ©rance maintenant, sera alors rĂ©alitĂ©, « quand on verra ce que nous serons. » C'est-Ă -dire quand nous serons « semblables Ă  Lui, parce que nous le verrons tel qu'il est.

7. En expliquant ainsi ce passage, nous évitons les difficultés qui font dire à ta plupart des commentateurs, que ces paroles : « Toute créature gémit et souffre, » signifient que tous les anges, que toutes les vertus des cieux sont dans la douleur et les gémissements, jusqu'à ce que nous soyons entiÚrement délivrés.

Bien qu'ils nous aident, en proportion de leur Ă©lĂ©vation, et par obĂ©issance Ă  Dieu qui a daignĂ© envoyer pour nous son Fils unique, nous devons cependant penser qu'ils le font sans gĂ©missements et sans douleurs; autrement il faudrait les croire malheureux, moins heureux qu'un des nĂŽtres, Lazare, qui repose dĂ©jĂ  dans le sein d'Abraham. Outre que l'ApĂŽtre dit que la mĂȘme crĂ©ature qui gĂ©mit et souffre est assujettie Ă  la vanitĂ© ; ce qu'il n'est pas permis de croire de ces Vertus sublimes, de ces Puissances excellentes. L'ApĂŽtre ajoute que cette mĂȘme crĂ©ature doit ĂȘtre affranchie de la servitude de la mort; or, nous ne pouvons croire que ceux qui vivent dans le ciel au sein du bonheur parfait, soient tombĂ©s dans cette servitude. Cependant il ne faut rien affirmer au hasard; c'est avec un pieux respect qu'on doit peser et peser encore les paroles divines. Peut-ĂȘtre cette crĂ©ature qui gĂ©mit et souffle et est assujettie Ă  la vanitĂ©, peut-elle s'entendre en quelque autre façon; peut-ĂȘtre mĂȘme pourrait-on, sans impiĂ©tĂ©, appliquer ces expressions aux anges, tant qu'ils viennent au secours de notre faiblesse par l’ordre de Notre-Seigneur. Mais soit qu'on adopte notre explication sur ce passage, soit qu'on est prĂ©sente une autre, le point essentiel est de ne point blesser la foi catholique. Car je sais que d'orgueilleux hĂ©rĂ©tiques ont avancĂ©, lĂ  dessus, bien des impiĂ©tĂ©s et bien des inepties.

LXVIII. — Sur ces paroles : « O homme qui es-tu, pour contester avec Dieu » (1) ?

1. En disant : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu?» l'ApÎtre parait avoir eu en vue de corriger la curiosité.

Or test sur cela. mĂȘme qu'on Ă©lĂšve une question; on est curieux Ă  l'occasion des paroles mĂȘmes qui blĂąment la curiositĂ©. Les impies, y ajoutant l'injure, prĂ©tendent que l'ApĂŽtre, impuissant Ă  rĂ©soudre la question, gronde ceux qui l'ont faite pattĂ© qu'il ne peut donner la solution qu'on cherche. Quelques hĂ©rĂ©tiques (2), qui ne trompent que quand ils promettent une science qu'ils ne sauraient montrer, ennemis de la loi, et des prophĂštes, traitent de faussetĂ©s et d'interpolations tous tes passages que l'ApĂŽtre en cite ; et, parmi ces passages falsifiĂ©s, il leur plaĂźt surtout de compter celui-ci; et de nier que Paul ait dit : « O homme; qui es-tu, pour contester avec Dieu ? » C'est que, s'ils acceptent ces paroles, eux qui n'avancent leurs calomnies que dans le but de tromper les hommes, ils garderont dĂ©sormais le silence, et n'oseront plus promettre, aux ignorants qu'ils veulent sĂ©duire, de savantes discussions sur la volontĂ©, du Dieu tout-puissant. Enfuit quelques lecteurs des saintes Écritures, hommes droits et pieux, demandent ce qu'on peut rĂ©pondre ici aux injures ou aux calomnies.

Pour nous, nous attachant saintement Ă  l'autoritĂ© apostolique et convaincus que les livres placĂ©s sous la garde de l'enseignement catholique ne sont point falsifiĂ©s, reconnaissons, ce qui est vrai, que ceux Ă  qui les dĂ©crets divins sont cachĂ©s, sont faibles et indignes de les comprendre ; puis, Ă  ceux qui murmurent et s'indignent de ne pas pĂ©nĂ©trer les desseins de Dieu, rĂ©pondons, quand ils commenceront Ă  dire Donc il a pitiĂ© de qui il veut et il endurcit qui il veut. De quoi se plaint-il encore? Car qui rĂ©siste Ă  sa volontĂ© (1) ? » quand, au moyen de ces paroles, il se mettront Ă  calomnier l'Écriture, ou chercheront une excuse Ă  leurs pĂ©chĂ©s, Ă  leur mĂ©pris pour les commandements, qui sont le chemin de la vertu; rĂ©pondons-leur, dis-je, en toute confiance : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu? » N'allons pas, par Ă©gard pour eux , donner les choses saintes aux chiens, ni jeter nos pertes devant les pourceaux (2); si tant est que nous ne noyions pas nous-mĂȘmes des chiens et des pourceaux, et que nous entrevoyions, mĂȘme imparfaitement et en Ă©nigme, quelque chose de sublime, de trĂšs-supĂ©rieur aux idĂ©es vulgaires, quand l'Esprit-Saint nous parle des mĂ©rites des Ăąmes.

2. Car ce n'est pas aux saints que l'ApÎtre interdit ici les recherches, mais à ceux qui ne sont pas assez enracinés et fondés dans ta charité, pour pouvoir comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et tout ce qu'il énumÚre ensuite en ce passage (3).

Non, il n'a point dĂ©fendu les recherchĂ©s, celui qui a dit : « Mais l'homme spirituel juge de toute chose, et il n'est jugĂ© par personne; » et surtout ceci : « Pour nous, nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les dons qui nous ont Ă©tĂ© faits par Dieu (4). » A qui donc l'ApĂŽtre fait-il cette dĂ©fense, sinon aux hommes de boue et de terre, qui n'Ă©tant pas encore rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s et nourris intĂ©rieurement, portent l'image de cet homme qui, tirĂ© le premier de la terre, Ă©tait terrestre (5); et gui, pour n'avoir pas voulu obĂ©ir Ă  celui qui l'avait créé, retomba dans l’élĂ©ment d'oĂč il avait Ă©tĂ© formĂ©, et mĂ©rita aprĂšs son pĂ©chĂ© d'entendre cet arrĂȘt : « Tu es terre et tu iras en terre (6)? » C'est donc Ă  ces hommes que l'ApĂŽtre dit : « O homme, qui es-tu, pour contester avec Dieu? Le vase dit-il au potier : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? A Tant que tu n'es qu'un vase d'argile, tu n'es pas encore un enfant parfait, parce que tu n'as pas encore reçu la plĂ©nitude de la grĂące qui nous donne te pouvoir de devenir enfants de Dieu (1), et te mĂ©rite la faveur d'entendre dire DĂ©sormais je ne vous appellerai plus serviteurs, mais amis (2). — Qui es-tu, pour contester avec Dieu? » et vouloir pĂ©nĂ©trer ses desseins? Tu serais un impudent de chercher Ă  connaĂźtre les projets d'un homme, ton Ă©gal, avant d'avoir obtenu son amitiĂ©. Comme donc nous avons portĂ© l'image de l'homme terrestre, portons aussi l'image l'homme cĂ©leste, (3) en nous dĂ©pouillant du vieil homme et en revĂȘtant le nouveau (4), pour qu'on ne nous dise pas, comme au vase d'argile: « Le vase dit-il au potier : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? »

3. Et pour preuve que ce n'est point à l'esprit sanctifié, mais à la boue de la chair que s'adressent ces paroles, écoutez la suite : « Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire, de la masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie (5) ? »

Depuis que notre nature a pĂ©chĂ© dans le paradis, d'aprĂšs l'ordre de la divine Providence, notre gĂ©nĂ©ration mortelle prend son type, non plias au ciel mais sur la terre, c’est-Ă -dire nous ne Sommes plus fermĂ©s selon l'esprit, mais selon la chair ; nous sommes tous pĂ©tris de la mĂȘme masse de boue, qui est celle du pĂ©chĂ©. Donc puisque clous avons perdu tout mĂ©rite en pĂ©chant, et que, en dehors de la divine misĂ©ricorde, la damnation Ă©ternelle est l'unique partage du pĂ©cheur, Ă  quoi pense l'homme formĂ© de cette masse, de contester avec Dieu et de lui dire : « Pourquoi m'avez-vous fait ainsi? » Si tu veux connaĂźtre ces secrets, cesse d'ĂȘtre boue, deviens enfant de Dieu par la misĂ©ricorde de Celui qui a donnĂ© Ă  ceux qui croient en son nom le pouvoir d'ĂȘtre faits enfants de Dieu, mais non Ă  ceux qui, comme toi, dĂ©sirent pĂ©nĂ©trer les choses divines avant de croire. En effet cette connaissance est le prix du mĂ©rite, et le mĂ©rite s'acquiert par la foi. Mais la grĂące mĂȘme de la foi ne suppose, de notre part, aucun mĂ©rite antĂ©rieur. Quel est en effet le mĂ©rite du pĂ©cheur et de l'impie ? Or le Christ est mort pour les impies et pour les pĂ©cheurs (6), afin que la vocation Ă  la foi fĂ»t le fruit de la grĂące, et non du mĂ©rite, et que pourtant nous mĂ©ritassions en croyant. On ordonne donc aux pĂ©cheurs de croire, afin d'ĂȘtre, par lĂ , purifiĂ©s de leurs pĂ©chĂ©s. Car ils ignorent encore ce qu'ils verront plus tard, quand leur vie sera pure.

Par consĂ©quent, ne pouvant voir sans bien vivre, ni bien vivre sans croire, ils doivent Ă©videmment commencer par la foi, afin que les prĂ©ceptes auxquels ils croiront les dĂ©tournant du siĂšcle, leur tassent un coeur pur oĂč Dieu puisse se manifester. En effet Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (1); » le prophĂšte s'Ă©crie aussi: « Cherchez-le dans la simplicitĂ© de votre coeur (2). » C'est donc avec raison qu'on dit Ă  ceux qui persĂ©vĂšrent dans la vie du vieil;homme, et chez qui l'Ɠil de l'Ăąme est voilĂ© de tĂ©nĂšbres : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d'argile dit-il au potier: Pourquoi m'as tu fait ainsi. Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire, de la mĂȘme masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie? » Purifie-toi du vieux levain, afin d'ĂȘtre une nouvelle pĂąte (3), et dans ce nouvel Ă©tat, ne te contente pas d'ĂȘtre en JĂ©sus-Christ un petit enfant qu'il faille abreuver de lait (4); mais Ă©lĂšve-toi jusqu'Ă  l'homme parfait, pour ĂȘtre de ceux dont il est dit : « Nous prĂȘchons la sagesse parmi les parfaits (5). » Alors tu apprendras avec exactitude et nettetĂ©, les secrets du Dieu Tout-Puissant sur les mĂ©rites les plus cachĂ©s des Ăąmes, et sur la grĂące ou la justice.

4. Pour ce qui regarde Pharaon, la réponse est facile.

Les persĂ©cutions qu'il avait infligĂ©es aux Ă©trangers, habitant en son royaume, lui avaient mĂ©ritĂ© un endurcissement de coeur tel qu'il n'ajouta point foi aux ordres de Dieu, mal grĂ© les miracles les plus Ă©clatants. Ainsi, de la mĂȘme ruasse de pĂ©chĂ©, Dieu a tirĂ© des vases de misĂ©ricorde, les enfants d'IsraĂ«l qu'il devait sauver, quand ils lui adresseraient leur priĂšres; et des vases de colĂšre, c'est-Ă -dire Pharaon et son peuple, dont la punition devait servir d'exemple Ă  ces mĂȘmes enfants d'IsraĂ«l; parce que, bien que les uns et les autres fussent pĂ©cheurs et par consĂ©quent appartinssent Ă  la mĂȘme masse, il fallait cependant traiter diffĂ©remment ceux qui s'Ă©taient multipliĂ©s dans la foi en un seul Dies. « Il a donc supportĂ© avec une patience extrĂȘme les vases de colĂšre propres Ă  ĂȘtre dĂ©truits. » Par ces mots « avec un patience extrĂȘme, » l'ApĂŽtre indique assez les anciennes iniquitĂ©s que Dieu avait supportĂ©es chez eux, pour s'en venger dans l'occasion, quand leur punition devait contribuer au salut de ceux qu'il fallait dĂ©livrer. « Afin de manifester les richesses de sa gloire sur les vases de misĂ©ricorde, qu'il a prĂ©parĂ©s pour la gloire. » Peut-ĂȘtre ceci te trouble-t-il et reviens-tu Ă  dire : « Il a pitiĂ© de qui il veut et il endurcit qui il veut. De quoi se plaint-il encore ? car qui rĂ©siste Ă  sa volontĂ© (1) ? » Certainement il a pitiĂ© de qui il veut, et il endurcit qui il veut; mais cette volontĂ© de Dieu ne peut ĂȘtre injuste ; car elle a son origine dans des mĂ©rites trĂšs-secrets. Et les pĂ©cheurs eux-mĂȘmes, quoiqu'ils appartiennent Ă  la mĂȘme masse par la communautĂ© du crime, ont cependant entre eux des diffĂ©rences. Il y a donc dans les uns quelque chose qui les rend d'avance dignes de la justification, bien qu'ils ne soient pas encore justifiĂ©s; et chez d'autres, ils se trouve aussi quelque chose qui leur mĂ©rite l'endurcissement. Aussi le mĂȘme ApĂŽtre dit-il ailleurs : « Parce qu'ils n'ont pas montrĂ© qu'ils avaient la connaissance des Dieu, Dieu les a livrĂ©s Ă  un sens rĂ©prouvĂ© (2). » Dieu les a livrĂ©s Ă  un sens reprouvĂ©, c'est-Ă -dire il a endurci le cƓur de Pharaon ; parce qu'ils n'ont pas montrĂ© qu'ils avaient la connaissance de Dieu ; c’est-Ă -dire qu'ils ont ainsi mĂ©ritĂ© d'ĂȘtre livrĂ©s Ă  un sens reprouvĂ©.

5. Cependant il est vrai de dire que « cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. (3) »

En effet, si l'homme coupable de fautes lĂ©gĂšres, ou mĂȘme de fautes graves et nombreuses, obtient la misĂ©ricorde de Dieu, Ă  force de gĂ©missements, de douleurs et de regrets, ce n'est point lĂ  son oeuvre, puisque, abandonnĂ© Ă  lui-mĂȘme, il aurait pĂ©ri, mais celle du Dieu compatissant, qui s'est laissĂ© toucher par ses priĂšres et son repentir. En effet c'est peu de chose de vouloir, si Dieu ne fait misĂ©ricorde; mais Dieu, qui invite Ă  la paix, ne fait misĂ©ricorde qu'autant que la volontĂ© a pris l'avance (4) : car la paix sur la terre est pour les hommes de bonne volontĂ© (5). Et comme personne ne peut vouloir s'il n'est prĂ©venu et appelĂ©, soit au dedans, lĂ  oĂč l'oeil de l'homme ne pĂ©nĂštre pas, soit extĂ©rieurement par la parole ou par quelques signes visibles, il en rĂ©sulte que c'est encore Dieu qui opĂšre le vouloir en nous (6).

En effet tous ceux qui furent invitĂ©s au festin prĂ©parĂ©, dont parle le Seigneur dans l'Evangile, ne voulurent pas y venir; et ceux qui y vinrent ne l'auraient pu, s'ils n'y eussent Ă©tĂ© invitĂ©s (7). Ainsi ceux qui vinrent ne peuvent se l'attribuer, parce qu'ils durent ĂȘtre invitĂ©s pour venir; et ceux qui ne vinrent pas ne peuvent en accuser qu’eux-mĂȘmes, puisque, Ă©tant appelĂ©s, ils Ă©taient libres devenir. La vocation est donc le principe de la volontĂ©, antĂ©rieurement au mĂ©rite. Donc si quelqu'un peut s'attribuer d'ĂȘtre venu quand on l'a appelĂ©, il ne peut s'attribuer d'avoir Ă©tĂ© appelĂ©. Quant Ă  celui qui ne vient pas, quoique appelĂ©, de mĂȘme que sa vocation n'Ă©tait point le fruit de ses mĂ©rites, ainsi son refus de se rendre Ă  l'appel devient le principe de sa condamnation. Par lĂ  se trouveront rĂ©unies ces deux choses : « Je cĂ©lĂšbrerai en vous, Seigneur, la misĂ©ricorde et la justice (1). » La vocation est l'oeuvre de la misĂ©ricorde; Ă  la justice se rattachent et le bonheur de ceux qui ont Ă©tĂ© appelĂ©s et sont venus, et le supplice de ceux qui n'ont pas voulu venir. Pharaon ignorait-il tout le bien que l'arrivĂ©e de Joseph avait procurĂ© Ă  l'Egypte (2) ? La connaissance de ce fait Ă©tait une invitation Ă  ne pas se montrer ingrat, et Ă  traiter avec bontĂ© le peuple d'IsraĂ«l. Pour n'avoir point cĂ©dĂ© Ă  cet appel, pour s'ĂȘtre montrĂ© cruel envers ceux qu'il devait traiter avec humanitĂ© et douceur, il a mĂ©ritĂ© que son coeur fĂ»t endurci et son esprit aveuglĂ© au point de ne pas croire Ă  des signes si nombreux et si Ă©clatants de la puissance de Dieu; et, soit par son endurcissement soit par sa submersion visible dans la mer Rouge, de servir de leçon au peuple mĂȘme qu'il avait persĂ©cutĂ© injustement, jusqu'Ă  s'attirer cette double punition (3).

6. Or cet appel qui agit ou, chez les individus, ou chez les peuples, ou dans le genre humain tout entier: selon les circonstances, est t'Ɠuvre d'une haute et mystĂ©rieuse Providence.

Ainsi s'expliquent ces paroles : « Je t'ai sanctifiĂ© dans le sein maternel (4) ; » et encore : « Je t'ai vu, « avant que tu fusses conçu (5), » et ailleurs : « J'ai aimĂ© Jacob et j'ai haĂŻ EsaĂŒ (6): toutes paroles prononcĂ©es avant la naissance de ceux qui en Ă©taient l'objet. Elles ne peuvent ĂȘtre comprises que par ceux peut-ĂȘtre qui aiment Dieu de tout leur coeur, de toute leur Ăąme, de tout leur esprit, et leur prochain comme eux-mĂȘmes (7). FondĂ©s sur une si grande charitĂ©, peut-ĂȘtre peuvent-ils dĂ©jĂ  comprendre avec les saints quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur (8). Cependant il est un point qu'il faut croire de la foi la plus ferme : c'est que Dieu ne peut rien faire d'injuste, et qu'il n'existe aucun ĂȘtre qui ne lui doive tout ce qu'il est; puisque c'est Ă  lui qu'est dĂ» tout honneur, toute beautĂ©, toute harmonie entre les parties. Mais si on s'attaque Ă  tout cela, si on en dĂ©pouille complĂštement ce qui existe, il ne reste plus rien.

LXIX. — Sur ce passage : « Alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  celui qui lui a soumis toutes choses (1). »

1. Ceux qui prĂ©tendent que le Fils n'est point Ă©gal au PĂšre, citent souvent le texte de l'ApĂŽtre: « Et lorsque tout lui aura etc soumis, « alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  Celui qui lui a soumis toute choses. »

En effet ils ne pourraient cacher aucune erreur sous le voile du christianisme, s'ils ne l'appuyaient sur quelques textes des Ecritures mal compris. Ils disent donc: si le Fils est Ă©gal au PĂšre, comment lui sera-t-il soumis ? Ce qui revient Ă  cette autre question de l'Evangile : si le Fils est Ă©gal au PĂšre, comment le PĂšre est-il plus grand que lui? Car le Seigneur a dit lui-mĂȘme: « Parce que mon PĂšre est plus grand que moi (2). » Or la rĂšgle de la foi catholique est que, chaque fois qu'il est dit dans l'Ecriture que le Fils est moins grand que le PĂšre, cela doit s'entendre du Fils entant qu'homme, et que, quand il est dit son Ă©gal, cela doit s'entendre du Fils en tant que Dieu. On comprend maintenant le sens de ces paroles: « Mon PĂšre est plus grand que moi, » et: « Moi et mon PĂšre nous sommes un (3); » puis: « le Verbe Ă©tait Dieu, » et: « le Verbe a Ă©tĂ© fait chair; (4) » puis encore: « Il n'a pas cru que ce fĂ»t une usurpation de se faire Ă©gal Ă  Dieu, « mais il s'est anĂ©anti lui-mĂȘme, prenant la forme d'esclave (5). »

Mais comme souvent, en dehors du fait de l'Incarnation, on parle de ce qui est propre Ă  la personne seulement, et que le PĂšre est simplement le PĂšre, et le Fils le Fils : les hĂ©rĂ©tiques s'imaginent que dans ces passages ainsi entendus, il ne peut ĂȘtre question d'Ă©galitĂ©. Il est Ă©crit, disent-ils : « Tout a Ă©tĂ© fait par lui (6); » oui, par l'entremise du Fils, du Verbe de Dieu: mais qui a tout fait, si ce n'est le PĂšre? Or on ne lit nulle part que le Fils ait rien fait par le PĂšre. De mĂȘme il est Ă©crit que le Fils est l'image du PĂšre, (7) et on ne lit nulle part que le PĂšre soit l'image du Fils. Puis l'un engendre, l'autre est engendrĂ©; puis encore bien d'autres expressions de ce genre, qui ne se rapportent point Ă  l'Ă©galitĂ© de substance, mais Ă  la propriĂ©tĂ© des personnes. Et comme ces hĂ©rĂ©tiques prĂ©tendent qu'il ne peut y avoir d'Ă©galitĂ© dans les personnes, parce que leurs esprits trop grossiers, sont incapables de pĂ©nĂ©trer ces questions, il faut les Ă©craser sous le poids de l'autoritĂ©. Si en effet il n'Ă©tait pas possible d'admettre l'Ă©galitĂ© des personnes : de celui par qui tout a Ă©tĂ© fait et de celui qui a tout fait, de l'image et du type, de l'engendrĂ© et de celui qui engendre: l'ApĂŽtre n'aurait pas dit, pour fermer la bouche Ă  des disputeurs opiniĂątres: « Il n'a pas cru que ce fĂ»t une usurpation de se faire Ă©gal Ă  Dieu. »

2. Ainsi puisque les passages oĂč est Ă©tablie la distinction du PĂšre et du Fils, se rapportent les uns aux propriĂ©tĂ©s des personnes, les autres au mystĂšre de i'Incarnation ; on peut, mais en maintenant la divinitĂ©, l'unitĂ© et l'Ă©galitĂ© du PĂšre et du Fils, demander ici dans lequel de ces deux sens doit s'entendre ce que dit l'ApĂŽtre: « Alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  Celui qui lui a soumis toutes choses. »

Le contexte jette ordinairement du jour sur un texte, quand on examine avec attention le sujet mĂȘme dont il s'agit et l'objet que se proposait l'Ă©crivain. Or nous trouvons que ces paroles viennent Ă  la suite de celles-ci, placĂ©es plus haut: «Mais maintenant le Christ est ressuscitĂ© d'entre les morts, comme prĂ©mices de ceux qui dorment. » L'ApĂŽtre traitait en effet de la rĂ©surrection des morts. Or, c'est en tant qu'homme que le Seigneur est ressuscitĂ©, comme le prouve trĂšs-clairement ce que l'ApĂŽtre ajoute : « Car par un homme est venue la mort, et par un homme la rĂ©surrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, tous revivent aussi dans le Christ, mais chacun en son rang : le Christ comme prĂ©mices : puis ceux qui sont au Christ, en sa prĂ©sence.

La fin suivra lorsqu'il aura remis le royaume Ă  Dieu et au PĂšre; qu'il aura anĂ©anti toute principautĂ©, toute puissance et toute vertu. « Car il faut qu'il rĂšgne jusqu'Ă  ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. Or le dernier ennemi dĂ©truit sera la mort. Car Dieu a tout mis sous les pieds de son Fils. Quand donc l'Ecriture dit: Tout lui a Ă©tĂ© soumis, elle excepte sans doute Celui qui lui a tout soumis.Et lorsque tout lui aura Ă©tĂ© soumis, alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  Celui qui lui a soumis toutes choses, « afin que Dieu soit tout en tout. (1)» Il est donc clair qu'il s'agit ici du Christ en tant qu'homme.

3. Mais il y a dans ce passage, dont je viens de citer le texte en entier, d'autres points Ă  examiner.

D'abord ces paroles: « Lorsqu'il aura remis le royaume Ă  Dieu et au PĂšre, » comme si le PĂšre ne possĂ©dait pas le royaume maintenant. Puis cet autre endroit: « Car il faut qu'il rĂšgne jusqu'Ă  ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, » comme s'il ne devait plus rĂ©gner ensuite, et qu'on dĂ»t rattacher Ă  ces expressions les mots qui prĂ©cĂšdent La fin suivra. » Une interprĂ©tation sacrilĂšge a expliquĂ© ce mot de fin par une extinction du rĂšgne du Christ, tandis qu'il est Ă©crit: « Et son rĂšgne n'aura pas de fin (1). » Enfin ce verset : « Et lorsque tout lui aura Ă©tĂ© soumis, alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  Celui qui lui a soumis toutes choses , » oĂč l'on a voulu voir ou que tout n'est pas soumis au Fils, ou que lui-mĂȘme n'est pas soumis au PĂšre.

4. Une formule de langage résout toute la difficulté.

C'est effectivement un usage ordinaire dans l'Écriture de dire qu'une chose, qui existe toujours, se fait en quelqu'un, au moment mĂȘme oĂč elle commence Ă  se manifester en lui. C'est ainsi que nous disons dans l'oraison dominicale : « Que votre nom soit sanctifiĂ©?, » comme si ce nom n'Ă©tait pas toujours saint. Donc ce mot «soit sanctifiĂ©, » signifie soit connu comme saint. De mĂȘme ici ces paroles. « Lorsqu'il aura remis le royaume Ă  Dieu et au PĂšre, » signifient alors qu'il aura prouvĂ© que son PĂšre rĂšgne, en sorte que ce que le fidĂšle croit et ce que l'infidĂšle nie maintenant, soit rĂ©ellement et clairement dĂ©montrĂ©. Or il anĂ©antira toute principautĂ© et toute puissance, en manifestant d'une maniĂšre certaine le rĂšgne de son PĂšre ; et tous sauront qu'aucun des princes ni des puissants, soit dans le ciel soit sur la terre, n'a eu pair lui-mĂȘme la principautĂ© ou la puissance, mais par le don de Celui par qui tout est non-seulement créé, mais Ă©tabli Ă  sa place. En effet au jour de cette manifestation, personne ne conservera plus le moindre espoir dans un prince ou dans un homme ; c'est ce que le prophĂšte proclame dĂšs Ă  prĂ©sent : « Il vaut mieux espĂ©rer en Dieu qu'espĂ©rer en l'homme : il vaut mieux placer sa confiance en Dieu que dans les princes (3) ; » il veut par cette considĂ©ration que l'Ăąme s'Ă©lĂšve dĂ©jĂ  jusqu'au royaume du PĂšre, n'estime d'autre autoritĂ© que la sienne et se garde d'une fatale complaisance en elle-mĂȘme. Le Christ remettra donc le royaume Ă  Dieu et au PĂšre, alors que, par lui, le PĂšre sera connu tel qu'il est. Car son royaume est formĂ© de ceux en qui il rĂšgne maintenant par la foi. Autre en effet est le rĂšgne du Christ en tant que Dieu, et exerçant son empire sur toutes les crĂ©atures ; autre son rĂšgne dans l'Église, qui a foi en lui et lui dit : « PossĂ©dez-nous (1), » bien qu'il possĂšde toutes choses. L'ApĂŽtre dit dans le mĂȘme sens : « Lorsque vous Ă©tiez esclaves du pĂ©chĂ©, vous Ă©tiez libres Ă  l'Ă©gard de la justice (2). » Il anĂ©antira 'donc toute principautĂ©, toute puissance et toute vertu en ce" sens que quiconque verra le PĂšre par le Fils n'aura plus ni besoin ni envie de se complaire en sa propre puissance, ni en aucune puissance créée.

5. « Car il faut qu'il rÚgne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, » c'est-à-dire il faut que son rÚgne soit manifesté de telle maniÚre que tous ses ennemis soient forcés de reconnaßtre sa puissance royale.

C'est en ce sens qu'il mettra ses ennemis sous ses pieds. Que si nous appliquons ce mot aux justes, cela veut dire qu'ils sont devenus justes, de pĂ©cheurs qu'ils Ă©taient, et qu'ils se sont soumis Ă  lui par la foi. Quant aux mĂ©chants qui seront exclus du futur bonheur des justes, il faut entendre que, confondus par l'Ă©clatante manifestation de son rĂšgne, ils seront forcĂ©s de confesser qu'il est roi. Donc ces paroles : « Il faut qu'il rĂšgne jusqu'Ă  ce qu'il ait mis, ses ennemis sous ses pieds, » ne veulent pas dire qu'aprĂšs avoir mis ses ennemis sous ses pieds, il cessera de rĂ©gner : mais que son rĂšgne sera manifestĂ© avec tant d'Ă©vidence que ses ennemis ne pourront le contester en aucune façon. Quand il est Ă©crit : « Ainsi nos yeux sont tournĂ©s vers le Seigneur notre Dieu, jusqu'Ă  ce qu'il ait pitiĂ© de nous (3), » cela ne veut pas dire que, quand le Seigneur aura eu pitiĂ© de nous, nous dĂ©tournerons de lui nos ,yeux. Car notre bonheur, consiste Ă  jouir de lui en le contemplant. Il en est de mĂȘme ici : si nous ne tournons nos regards vers le Seigneur que jusqu'Ă  ce que nous ayons obtenu misĂ©ricorde, ce n'est pas pour les dĂ©tourner ensuite, mais parce que notre but est rempli. « Jusqu'Ă  ce que » signifie donc: pas au-delĂ . » Jusqu'Ă  quel point, c'est-Ă -dire de quelle maniĂšre plus Ă©clatante, le rĂšgne du Christ pourrait-il ĂȘtre manifestĂ© qu'en forçant ses ennemis Ă  reconnaĂźtre son empire ? Mais autre chose est de ne plus se manifester, autre chose de ne plus exister. Ne plus se manifester, c'est ne pas Ă©clater davantage; ne plus exister, ce serait cesser d'ĂȘtre. Or quand le rĂšgne du Christ sera-t-il plus manifeste, que quand il aura Ă©clatĂ© aux yeux de tous ses ennemis?

6. « Le dernier ennemi détruit sera la mort. »

Elle ne pourra manquer d'ĂȘtre dĂ©truite, quand ce corps mortel aura revĂȘtu l'immortalitĂ©. « Car il lui a mis tout sous les pieds, » c'est-Ă -dire il lui a donnĂ© le pouvoir de dĂ©truire mĂȘme la mort. « Quand donc l'Écriture dit: « Tout lui a Ă©tĂ© soumis (le prophĂšte l'a dit en effet dans les psaumes (1), ) elle excepte sans doute Celui qui lui a tout soumis. » L'ApĂŽtre veut dire que le PĂšre a tout soumis Ă  son Fils, comme le Seigneur lui-mĂȘme le rĂ©pĂšte en beaucoup de passages de l'Évangile, non-seulement parce qu'il a pris la forme d'esclave, mais Ă  cause du principe mĂȘme dont il Ă©mane et qui le rend l'Ă©gal de Celui dont il procĂšde. Car le Christ aime Ă  tout rapporter Ă  un seul principe, comme Ă©tant lui-mĂȘme l'image de ce principe, et celui en qui habite toute la plĂ©nitude de la divinitĂ© (2).

7. « Et lorsque tout lui aura Ă©tĂ© soumis, alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  Celui qui lui a soumis toutes choses. »

Non qu'il n'en soit pas déjà ainsi maintenant ; mais alors cela sera manifesté, suivant la formule de langage que nous avons expliquée plus haut: « Afin que Dieu soit tout eu tous. » Et ce sera proprement ce dont l'ApÎtre a parlé en premier lieu, voulant d'abord dire en abrégé ce qu'il se proposait d'exposer en détail. Car il parlait de la résurrection, quand il disait : « Le Christ comme prémices; puis ceux qui sont au Christ, en sa présence ; ensuite la fin. » Or la fin sera que Dieu soit tout en tous. » Autre en effet est la fin qui veut dire perfection, autre la fin qui signifie destruction ; autre, par exemple, celle d'une tunique qu'on finit de tisser, autre celle d'un mets qu'on consomme en le mangeant. Or on dit que Dieu est tout en tous, quand aucun de ceux qui s'attachent à lui n'aime sa propre volonté aux dépens de la sienne, et quand tous comprennent clairement ce que l'ApÎtre dit ailleurs : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu (3) ? »

8. Il en est qui entendent autrement ce passage : « Il faut qu'il rÚgne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. »

Ils attachent au mot rĂ©gner une autre signification que lĂ  oĂč il est dit : « Lorsqu'il aura remis le royaume Ă  Dieu et au PĂšre. » Selon eux, dans ce dernier cas, il est question du rĂšgne que Dieu exerce sur toute crĂ©ature ; dans le premier, rĂ©gner a le sens de marcher contre l'ennemi, ou de dĂ©fendre l'État; en sorte que, en disant : « Il faut qu'il rĂšgne jusqu'Ă  ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, » l'ApĂŽtre entendrait qu'il n'y aura plus besoin de l'autoritĂ© telle que l'exercent les gĂ©nĂ©raux d'armĂ©e, quand l'ennemi sera soumis de maniĂšre Ă  ne pouvoir plus se rĂ©volter. Car on lit positivement dans l'Évangile : « Et son rĂšgne n'aura point de fin, » en ce sens qu'il rĂšgne pour l'Ă©ternitĂ©. Quant Ă  la lutte livrĂ©e sous son Ă©tendard au dĂ©mon, elle durera jusqu'Ă  ce qu'il ait luis tous ses ennemis sous ses pieds; puis elle cessera quand nous jouirons de la paix Ă©ternelle.

9. Que tout ceci soit dit pour nous faire comprendre la nécessité d'étudier plus attentivement le rÚgne que le Seigneur exerce par la mystérieuse application de son incarnation et de sa passion.

En tant qu'il est le Verbe de Dieu, son rÚgne n'a ni fin, ni commencement, ni interruption. Mais en tant que Verbe fait chair (1), il a commencé à régner chez les croyants par la foi à son Incarnation. Ce que le prophÚte exprime ainsi : « C'est par le bois que le Seigneur a régné (2). » Par là aussi il a anéanti toute principauté, toute puissance et toute vertu, en sauvant, non par la gloire, mais par l'humilité, ceux qui croient en lui. C'est là le secret caché aux sages et aux prudents, et révélé aux petits (3) ; car il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication (4). Et, parmi ces petits, l'ApÎtre affirme qu'il ne sait autre chose que Jésus, et Jésus crucifié (5). Cette prédication est nécessaire, jusqu'à ce que tous les ennemis du Christ soient sous ses pieds, c'est-à-dire que tout l'orgueil du siÚcle ait cédé et se soit soumis à son humilité, figurée ici, ce me semble, par ses pieds : ce qui est déjà accompli en grande partie, et que nous voyons s'accomplir tous les jours.

Mais pourquoi tout cela ? Pour remettre le royaume Ă  Dieu et au PĂšre, c'est-Ă -dire pour Ă©lever jusqu'Ă  le voir dans cette nature qui le rend Ă©gal au PĂšre, ceux qui se seront nourris de la foi Ă  son Incarnation. DĂ©jĂ  il l'annonçait Ă  ceux qui croyaient en lui, quand il leur disait : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples, et vous connaĂźtrez la vĂ©ritĂ© et la vĂ©ritĂ© vous rendra libres (1). » En effet, il remettra le royaume Ă  son PĂšre quand il rĂšgnera dans ceux qui contemplent la vĂ©ritĂ©, comme Ă©tant Ă©gal Ă  son PĂšre, moque, par lui-mĂȘme, Fils unique, il rendra le PĂšre visible en sa substance. Maintenant il rĂšgne chez les croyants comme s'Ă©tant anĂ©anti et revĂȘtu de la forme d'esclave (2). Mais alors il remettra le royaume Ă  Dieu et au PĂšre, lorsqu'il aura anĂ©anti toute principautĂ©, toute puissance et toute vertu. Et comment les anĂ©antira-t-il, si ce n'est par l'humilitĂ©, la patience et l'infirmitĂ© ? Quelle principautĂ© n'est pas rĂ©duite Ă  nĂ©ant, quand le Fils de Dieu ne rĂšgne chez les croyants que parce que les princes du siĂšcle l'ont jugĂ© ? Quelle puissance restera debout, quand Celui par qui tout a Ă©tĂ© fait n'a d'empire sur les fidĂšles que pour avoir Ă©tĂ© soumis aux puissances, au point de dire Ă  un homme : « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, s'il ne t'avait Ă©tĂ© donnĂ© d'en haut (3) ? » Quelle vertu ne sera pas dĂ©truite, quand Celui par qui les cieux ont Ă©tĂ© affermis, ne rĂšgne sur les croyants que parce qu'il a Ă©tĂ© infirme jusqu'Ă  subir la croix et la mort ? C'est ainsi proprement que le Fils de Dieu rĂšgne par la foi des croyants. Car ce n'est pas du PĂšre qu'on peut dire ou croire qu'il s'est incarnĂ©, qu'il a Ă©tĂ© jugĂ© ou mis en croix. Or comme Dieu Ă©gal au PĂšre, il rĂšgne avec le PĂšre sur ceux qui contemplent la vĂ©ritĂ©. Il ne perd donc point lui-mĂȘme le royaume qu'il remettra Ă  Dieu et au PĂšre, quand il conduira ceux qui croient maintenant en lui, de la foi de son Incarnation, Ă  la possession de la divinisĂ© ; mais le PĂšre et le Fils se donneront, comme une seule nature, pour faire le bonheur des Ă©lus qui les contempleront. Et tant que les hommes ne seront pas capables de voir clairement l'Ă©galitĂ© du PĂšre et du Fils, il faut que le Fils rĂšgne par ce que les hommes peuvent comprendre en lui, par ce qu'il a pris volontairement, c'est-Ă -dire par l'humilitĂ© de l'Incarnation, jusqu'Ă  ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, c'est-Ă -dire encore jusqu'Ă  ce que tout orgueil mondain se soit abaissĂ© devant l'humilitĂ© de son Incarnation.

10. Sans doute ces paroles : « Et alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  Celui qui lui a soumis toutes choses, » doivent s'entendre du Christ incarnĂ©: car il s'agissait prĂ©cisĂ©ment de la. rĂ©surrection des morts.

Cependant on peut demander si elles s'appliquent seulement au Christ en tant qu'il est le chef de l'Eglise (1), ou au Christ tout entier, dans son corps et dans ses membres. En effet, quand l'ApĂŽtre dit au Galates : « Il ne dit pas: A ceux qui naĂźtront, comme parlant de plusieurs, mais comme d'un seul : Et Ă  celui qui naĂźtra de toi, c'est-Ă -dire au Christ: » de peur qu'on n'appliquĂąt ces paroles qu'au Christ nĂ© de la vierge Marie, saint Paul ajoute plus bas : « Car vous n'ĂȘtes tous qu'un dans le Christ JĂ©sus. Et si vous ĂȘtes tous au Christ, vous ĂȘtes donc de la postĂ©ritĂ© d'Abraham (2). » Ailleurs, parlant aux Corinthiens de la charitĂ© et empruntant aux membres du corps une comparaison « Comme le corps, dit-il, est un, quoique ayant beaucoup de membres, et que tous les membres du corps, quoique nombreux, ne soient cependant qu'un seul corps; ainsi est le Christ. » Il ne dit pas: Ainsi est le corps du Christ; mais « ainsi est le Christ, » pour nous montrer que par le Christ on peut trĂšs-bien entendre le tout, c'est-Ă -dire le chef avec son corps, qui est l'Eglise. En beaucoup d'autres endroits de l'Ecriture nous trouvons qu'on prend le mot Christ dans le mĂȘme sens, c'est-Ă -dire du Christ avec tous ses membres, avec ceux Ă  qu'il a Ă©tĂ© dit: « Vous ĂȘtes le corps et les membres du Christ (3). » Il n'est donc point dĂ©raisonnable d'appliquer ces paroles : « Alors le Fils lui-mĂȘme sera soumis Ă  Celui qui lui a soumis toutes choses, » de les appliquer, dis-je, non-seulement au Christ comme chef de l'Eglise, mais aussi Ă  tous les saints, qui ne font qu'un dans le Christ, une mĂȘme race d'Abraham, soumise, en contemplant l'Ă©ternelle vĂ©ritĂ©, pour y trouver le bonheur, sans Ă©prouver aucune rĂ©sistance ni dans le corps ni dans l'Ăąme, « en sorte que, » personne n'aimant plus son propre pouvoir, « Dieu soit tout en tous. »

LXX. — Sur ces paroles de l'ApĂŽtre : « La mort a Ă©tĂ© absorbĂ©e dans la victoire. O mort, oĂč est ta rĂ©sistance ? OĂč est, ĂŽ mort, ton aiguillon ? Or l'aiguillon de la mort, c'est le pĂ©chĂ©, et la force du pĂ©chĂ©, la loi (4). »

Par mort, je perse, l’ApĂŽtre entend ici l'habitude de la chair, qui rĂ©siste Ă  la bonne volontĂ© par l'attrait des jouissances temporelles. Il ne dirait pas : « O mort, oĂč est ta rĂ©sistance ? » s'il n'y avait pas eu rĂ©sistance et combat. Or la lutte de la chair est dĂ©crite dans le passage suivant: « La chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. En effet ils sont opposĂ©s l'un Ă  l'autre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez (1). » La sanctification parfaite produit donc cet effet que tout appĂ©tit charnel est soumis Ă  notre esprit Ă©clairĂ© et vivifiĂ©, c'est-Ă -dire Ă  la bonne volontĂ©. Et comme nous nous voyons maintenant privĂ©s de beaucoup de jouissances puĂ©riles, dont le refus causait Ă  notre enfance les plus cruels tourments ainsi devons-nous croire qu'il en sera de toute dĂ©lectation charnelle, quand une saintetĂ© parfaite aura tout rĂ©parĂ© dans l'homme. Mais tant qu'il y aura en nous quelque chose qui rĂ©siste Ă  la bonne volontĂ©, nous avons besoin du secours de Dieu par l'entremise des Ăąmes pieuses et des bons anges, afin que si notre blessure nous incommode avant d'ĂȘtre guĂ©rie, elle ne dĂ©truise au moins pas en nous la bonne volontĂ©.

Nous avons mĂ©ritĂ© cette mort par le pĂ©chĂ© : pĂ©chĂ© parfaitement libre, parfaitement volontaire, puisqu'il n'y avait, dans le paradis terrestre, aucune douleur, aucune privation de jouissance, qui pĂ»t, comme aujourd'hui, faire obstacle Ă  la bonne volontĂ©. Par exemple, si quelqu'un n'a jamais eu de goĂ»t pour la chasse, il reste pleinement libre de chasser ou de ne pas chasser, et on ne lui fait aucune peine en l'en empĂȘchant. Mais s'il a abusĂ© de cette libertĂ©, en chassant contre l'ordre d'un maĂźtre, le plaisir s'insinuant peu Ă  peu dans son Ăąme, la blesse, au point que, s'il veut s'en abstenir, il ne le peut plus sans douleur et sans peine : ce qui ne lui fĂ»t point arrivĂ©, si son Ăąme avait conservĂ© sa santĂ© parfaite. « Donc l'aiguillon de la mort, c'est le pĂ©chĂ©,» parce que le pĂ©chĂ© procure une dĂ©lectation qui met obstacle Ă  la bonne volontĂ©, et dont la privation cause de la douleur. Or, cette dĂ©lectation, nous l'appelons mort, et avec raison, parce qu'elle consiste dans un dĂ©faut de l'Ăąme devenue plus mauvaise. « Et la force du pĂ©chĂ©, c'est la loi ; » parce que les actions dĂ©fendues par la loi sont commises avec plus de mĂ©chancetĂ© et de perversitĂ©, que si elles n'Ă©taient pas dĂ©fendues. La mort sera donc absorbĂ©e dans la victoire, quand, l'homme Ă©tant entiĂšrement sanctifiĂ©, les dĂ©lectations charnelles auront disparu dans la jouissance parfaite des biens spirituels.

LXXI. — Sur ce passage de l'Ecriture : « Portez les fardeaux les uns des autres, et c'est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ (2).

1. Comme l'observation de l'ancienne loi avait la crainte pour motif, aucun passage ne prouve mieux que l'amour est le fruit du nouveau Testament, que celui oĂč l'ApĂŽtre nous dit : « Portez les fardeaux les uns des autres, et c'est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ. »

On comprend qu'il parle ici de la loi que le Christ nous a faite de nous aimer les uns les autres, et sur laquelle il insiste jusqu'Ă  dire «C'est en cela qu'on connaĂźtra que vous ĂȘtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres (1). » Or le propre de cet amour est de porter mutuellement nos fardeaux. Mais ce devoir, qui n'est pas Ă©ternel, nous conduira certainement Ă  l'Ă©ternelle bĂ©atitude, oĂč il n'y aura plus de charges mutuelles Ă  supporter. Maintenant donc pendant cette vie, c'est-Ă -dire pendant cette route, portons les fardeaux les uns des autres, pour mĂ©riter de parvenir Ă  cette autre vie oĂč il n'y a de fardeau d'aucune espĂšce. Ceux qui ont Ă©tudiĂ© les moeurs des animaux racontent que, quand les cerfs passent un bras de mer pour atteindre un pĂąturage dans une ale, ils se rangent de maniĂšre Ă  supporter mutuellement le poids de leur tĂšte ou plutĂŽt de leurs bois, en sorte que chacun avance sa tĂȘte et la pose sur celui qui le prĂ©cĂšde. Et comme nĂ©cessairement le premier n'en trouve aucun autre pour lui rendre ce service, on ajoute que le poste est occupĂ© tour Ă  tour par les membres de la troupe, de maniĂšre que celui qui Ă©tait en avant, fatiguĂ© de porter le poids de sa tĂȘte, passe en arriĂšre et est remplacĂ© par le second qui s'appuyait sur lui. C'est ainsi que, portant les fardeaux les uns des autres, ils traversent la mer jusqu'Ă  ce qu'ils arrivent Ă  la terre ferme (2). C'est peut-ĂȘtre cette particularitĂ© que Salomon avait en vue, quand il disait: « Que ton cerf chĂ©ri, que ton poulain bien-aimĂ© s'entretiennent avec toi (3). » En effet, il n'y a pas de plus grande preuve d'affection que de porter les charges d'un ami.

2. Cependant nous ne pourrions mutuellement supporter nos charges, si nous Ă©tions affligĂ©s du mĂȘme genre d'infirmitĂ©, et en mĂȘme temps ; mais la diversitĂ© du temps et la variĂ©tĂ© dans les espĂšces d'infirmitĂ© font qu'on peut remplir ce devoir.

Par exemple, tu porteras la colĂšre de ton pĂšre, quand tu ne seras point irritĂ© contre lui ; comme lui, Ă  son tour, supportera avec douceur et calme le poids de la tienne, au jour oĂč tu en seras dominĂ©. Ceci se rapporte Ă  la diversitĂ© du temps, quand ceux qui se doivent le support mutuel sont sujets Ă  la mĂȘme infirmitĂ© ; il s'agit en effet de la colĂšre des deux cĂŽtĂ©s. Mais donnons un exemple de faiblesses diffĂ©rentes : quelqu'un a rĂ©primĂ© sa loquacitĂ©, mais n'a corrigĂ© son opiniĂątretĂ©, tandis qu'un autre; toujours loquace, n'est plus obstinĂ© ; ils doivent supporter charitablement, l'un la loquacitĂ©, l'autre l'opiniĂątretĂ© de son frĂšre, jusqu'Ă  ce qu'ils soient guĂ©ris tous les deux. Mais la mĂȘme infirmitĂ© se produisant chez deux hommes en. mĂȘme temps, ne peut ĂȘtre l'objet du support mutuel, parce qu'elle devient obstacle pour elle-mĂȘme. A l'Ă©gard d'un tiers, deux hommes irritĂ©s peuvent tomber d'accord et se supporter; si tant est qu'on puisse appeler cela support, et non mutuel soulagement. C'est ainsi que deux hommes tristes pour le mĂȘme sujet, se supportent mieux, s'appuient mieux l'un sur l'autre, que si l'un Ă©tait triste et l'autre joyeux ; mais s'ils sont la cause de leur mutuelle tristesse, ils ne peuvent plus se supporter. Dans ces sortes d'affections, il faut quelque peu condescendre Ă  la maladie mĂȘme dont on veut guĂ©rir son prochain, et cela, non pour la partager entiĂšrement, mais pour lui venir en aide, absolument comme on se baisse pour tendre la main Ă  quelqu'un qui est Ă  terre. En effet on ne se couche pas Ă  cĂŽtĂ© de lui pour partager sa situation; on se contente de s'incliner, pour l'aider Ă  se relever.

3. Aucun motif n'est plus puissant pour nous déterminer à remplir volontiers le devoir du support mutuel, que le souvenir de ce que le Seigneur a souffert pour nous.

C'est ce que l’ApĂŽtre nous rappelle quand il nous dit : « Ayez en vous les sentiments qu'avait en lui le Christ-JĂ©sus. Il avait la nature de Dieu, et il n'a pas cru que ce fĂ»t une usurpation de se faire Ă©gal Ă  Dieu ; et pourtant il s'est anĂ©anti lui-mĂȘme, prenant la forme d'esclave, ayant Ă©tĂ© fait semblable aux hommes et reconnu pour homme par les dehors ; il s'est- humiliĂ© lui-mĂȘme, s'Ă©tant fait obĂ©issant jusqu'Ă  la mort, et Ă  la mort de la croix. » Plus haut il avait dit : « Chacun ayant Ă©gard, non Ă  ses propres intĂ©rĂȘts, mais Ă  ceux d'autrui (1). » C'est Ă  cette pensĂ©e qu'il rattache ce que nous venons de citer, puisqu'il le fait suivre immĂ©diatement de ces mots : « Ayez en vous les sentiments qu'avait en lui le Christ JĂ©sus. » Son but est de nous montrer que si le Seigneur, en tant qu'il Ă©tait le Verbe fait chair et qu'il a habitĂ© parmi nous (2), bien qu'il fĂ»t sans pĂ©chĂ©, a cependant portĂ© le poids de nos pĂ©chĂ©s, ayant Ă©gard, non Ă  ses propres intĂ©rĂȘts, mais aux nĂŽtres : nous devons, Ă  son imitation, supporter volontiers nos charges mutuelles.

4. A cette pensĂ© s'en ajoute une autre : le Seigneur a revĂȘtu l'humanitĂ©, et nous, nous sommes hommes ; et nous devons considĂ©rer que nous avons pu, que nous pouvons encore Ă©prouver cette peine d'esprit ou de corps, dont nous voyons le prochain affligĂ©.

Supportons donc son infirmitĂ© comme nous voudrions qu'il la supportĂąt en nous, si par hasard nous l'Ă©prouvions et qu'il en fĂ»t exempt. C'est le sens de ces paroles de l'ApĂŽtre : « Je me suis fait tout Ă  tous, pour les sauver tous (1). »Il pensait qu'il aurait pu lui-mĂȘme ĂȘtre atteint du dĂ©faut dont il dĂ©sirait affranchir les autres. C'Ă©tait donc chez lui compassion, et non mensonge, comme quelques-uns l'en soupçonnent, surtout ceux qui ont intĂ©rĂȘt Ă  abriter sous le patronage d'un grand nom leurs propres mensonges qu'ils ne peuvent plus contester.

5. Tu dois aussi songer qu'il n'est pas d'homme qui ne puisse avoir, quand mĂȘme on ne la verrait pas, quelque bonne qualitĂ© que tu n'as pas encore, et qui lui donne sur toi un avantage incontestable.

Cette pensĂ©e est trĂšs-propre Ă  refouler et Ă  dompter l'orgueil. Parce qu'il y a en toi quelque bien manifeste, Ă©clatant, ne t'imagine pas qu'un autre n'en puisse avoir qui soit cachĂ©, qui soit mĂȘme d'une plus grande -valeur et l'Ă©lĂšve au dessus de toi Ă  ton insu. Car l'ApĂŽtre ne nous commande ni l'erreur ni l'adulation, quand il nous dit : « Rien par esprit de contention ni par vaine gloire, mais par humilitĂ© d'esprit, croyant les autres au dessus de soi (2). » Il ne faut pas non plus que ce sentiment ne soit qu'apparent ; nous devons rĂ©ellement croire qu'il peut y avoir dans un autre quelque mĂ©rite secret qui lui donne la supĂ©rioritĂ© sur nous, bien que notre mĂ©rite apparent semble nous placer au dessus de lui. Ces pensĂ©es, en abattant l'orgueil et en excitant la charitĂ©, font que l'on supporte les fardeaux de ses frĂšres, non seulement avec patience, mais avec un trĂšs grand plaisir. Or il ne faut jamais juger un inconnu, et on ne tonnait que par l'amitiĂ©. Et si nous supportons avec plus de courage les dĂ©fauts de nos amis, c'est que leurs bonnes qualitĂ©s nous charment et nous captivent.

6. Nous ne devons donc jamais repousser l'amitié d'un homme qui cherche à se lier avec avec nous.

Non qu'on doive l'admettre immĂ©diatement ; mais il faut dĂ©sirer de pouvoir le faire, et le traiter en consĂ©quence. Or nous pouvons appeler ami celui Ă  qui nous nous ouvrons en confiance sur tous nos projets. Et si quelqu'un n'ose aspirer Ă  notre amitiĂ©, par Ă©gard pour la considĂ©ration dont nous jouissons dans le monde ou le rang que nous occupons, il faut descendre jusqu'Ă  lui et lui offrir, avec bontĂ© et dĂ©fĂ©rence, ce qu'il n'ose demander par lui-mĂȘme. Rarement, il est vrai, mais enfin quelquefois, il arrive que nous connaissons plus tĂŽt les dĂ©fauts que les bonnes qualitĂ©s de celui que nous voulons admettre dans notre amitiĂ©; en sorte que, blessĂ©s et en quelque sorte repoussĂ©s, nous l'abandonnons, sans avoir cherchĂ© Ă  pĂ©nĂ©trer ce qu'il recĂšle de bon au dedans de lui. C'est pourquoi Notre-Seigneur JĂ©sus-Christ, qui veut faire de nous ses imitateurs, nous exhorte Ă  supporter les infirmitĂ©s du prochain, afin d'arriver, Ă  l'aide d'une tolĂ©rante charitĂ©, Ă  certaines bonnes qualitĂ©s, oĂč nous puissions nous arrĂȘter avec complaisance. Il dit en effet : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de mĂ©decin, mais ceux qui sont malades (1). » Si donc, pour l'amour du Christ, nous ne devons pas repousser d'homme qui est peut-ĂȘtre entiĂšrement envahi par la maladie, parce que le Verbe de Dieu a le pouvoir de le guĂ©rir ; beaucoup moins devons-nous Ă©loigner celui qui a7pu nous paraĂźtre entiĂšrement malade, parce qu'au dĂ©but de notre amitiĂ© nous n'avons pu supporter en lui certaines blessures, et que nous avons, chose plus grave, osĂ©, dans, un sentiment d'aigreur, porter sur lui un jugement tĂ©mĂ©raire, au mĂ©pris de cette parole : « Ne jugez pas, afin de n'ĂȘtre point jugĂ©s; » et de cette autre : « Selon la mesure avec laquelle vous aurez mesurĂ©, mesure vous sera faite (2). » Souvent aussi les bonnes qualitĂ©s apparaissent les premiĂšres ; mais alors encore ii faut se dĂ©fendre de juger tĂ©mĂ©rairement par bienveillance, pour ne pas ĂȘtre pris au dĂ©pourvu et vivement blessĂ© quand le mal se montrera aprĂšs ces premiĂšres apparences, et changera peut-ĂȘtre, ce qui est un crime, ton affection hasardĂ©e en une haine violente. Quand mĂȘme le mal qui se dĂ©couvre plus tard, frapperait tout d'abord, sans avoir Ă©tĂ© prĂ©cĂ©dĂ© d'aucun bien, il faudrait pourtant le supporter, en attendant de pouvoir tout mettre en oeuvre pain le guĂ©rir : Ă  combien plus forte raison ne le doit-on pas, quand le bien a paru d'avance et s'est prĂ©sentĂ© comme un gage, pour nous faire supporter le mal qui devait faire suivre ?

7. C'est donc la loi du Christ que nous portions les fardeaux les uns des autres.

Or, en aimant le Christ, nous supportons facilement l'infirmitĂ© d'un homme, que nous n'aimons pas encore pour le bien qui est en lui. Nous pensons alors que le Seigneur, objet de notre amour, est mort pour lui. L'apĂŽtre Purifiions inspire cette charitĂ©, quand il dit: « Ainsi par ta science, pĂ©rira ton frĂšre encore faible, pour qui le Christ est mort (1) ! » Que si nous sommes moins disposĂ©s Ă  aimer cet infirme, Ă  cause du vice mĂȘme qui fait son infirmitĂ©, voyons en lui celui qui est mort pour lui. Or ne pas aimer le Christ, ce n'est pas une maladie, mais la mort. C'est pourquoi veillons avec soin, implorons la misĂ©ricorde de Dieu et prenons garde de manquer d'Ă©gards pour le Christ Ă  cause d'uni infirme, quand nous devons aimer cet infirme Ă  cause du Christ.

LXXII. — Des temps Ă©ternels.

On peut demander comment l'apĂŽtre saint Paul a pu Ă©crire: « Avant les temps Ă©ternels (2) ? » S'il s'agissait du temps, comment est-il Ă©ternel? A moins que l'ApĂŽtre n'ait voulu dire: avant tous les temps. S'il avait dit simplement avant les temps, sans ajouter Ă©ternels, on pourrait l'entendre de certains temps, prĂ©cĂ©dĂ©s d'autres temps. Il a mieux aimĂ© dire temps Ă©ternels» que tous les temps, peut-ĂȘtre parce que le temps n'a pas son origine dans le temps. Par temps Ă©ternel a-t-il entendu l'immortalitĂ©, aevum, qui diffĂšre du temps en ce qu'elle est permanente, tandis que le temps est sujet Ă  variations (3)?

LXXIII. — Sur ces paroles: « Être reconnu pour homme par les dehors, habitus (4). »

1. Ce monde dehors, habitus, peut s'entendre de plusieurs façons: tantĂŽt c'est l'Ă©tat de l'Ăąme, l'habitude proprement dite, comme l'intelligence d'une science quelconque, confirmĂ©e et fortifiĂ©e par d'usage; tantĂŽt c'est l'Ă©tat du corps, dans le sens oĂč-nous disons que l'un a plus d'embonpoint ou de force qu'un autre, ce qu'on appelle proprement Ă©tat de santĂ©; tantĂŽt c'est l'enveloppe extĂ©rieure que nous donnons Ă  nos membres, et dans ce sens nous disons qu'un homme est vĂȘtu, chaussĂ©, armĂ©, et le reste.

Dans toutes ces significations, admettant que le mot habitus vienne du verbe avoir, habere, il est Ă©vident que cette expression habitus, ne s'entend que d'une chose accidentelle, qu'on peut avoir ou n'avoir pas. En effet l'instruction est accidentelle pour l'Ăąme, comme l'embonpoint et la force pour le corps, les vĂȘtements et les armes pour nos membres: en sorte que l'Ăąme pourrait rester ignorante, si elle Ă©tait privĂ©e d'instruction ; le corps maigre et languissant, Ă  dĂ©faut de chyle et de force; et un homme rester nu, sans armes et marcher nu-pieds. Le mot habitus s'applique donc Ă  tout ce quine nous est qu'accidentel.

Il y a cependant une diffĂ©rence : certains de ces accidents, pour devenir habituels, ne sont point transformĂ©s par nous, mais nous absorbent en eux, tout en restant entiers et immuables ; telle est la sagesse, par exemple, qui ne subit pas de changement quand elle vient chez l'homme, mais qui change l'homme lui-mĂȘme, en le rendant sage de fou qu'il Ă©tait. D'autres, au contraire, changent et sont changĂ©s: comme la nourriture, par exemple, qui perd son espĂšce propre, pour s'assimiler Ă  notre corps, et, d'autre part, le restaure de maniĂšre Ă  changer sa maigreur et sa faiblesse en force et en embonpoint. D'autres enfin subissent un changement pour former l'habit, habitum, et reçoivent en quelque sorte une forme de ceux auxquels ils s'appliquent, comme un vĂȘtement, par exemple, qui n'a plus, quand on l'ĂŽte et qu'on le met de cĂŽtĂ©, la mĂȘme forme que quand il couvre nos membres. Il prend donc, quand on le revĂȘt, une forme qu'il n'a plus quand on s'en dĂ©pouille, bien que, dans les deux cas, nos membres restent dans le mĂȘme Ă©tat. Si ce n'Ă©tait point pousser les choses jusqu'Ă  la subtilitĂ©, on pourrait encore dĂ©signer une quatriĂšme espĂšce : celle des accidents qui ne produisent et ne subissent aucun changement, comme par exemple un anneau au doigt. Mais, Ă  y regarder de prĂšs, cette quatriĂšme espĂšce n'existe pas ou est trĂšs-rare.

2. Quand donc l'ApÎtre parlait du Fils unique de Dieu au point vue de la divinité, en tant qu'il est trÚs véritablement Dieu, il a dit qu'il « est égal au PÚre. »

Que ce n'eĂ»t point Ă©tĂ© chez lui « usurpation, » c'est-Ă -dire convoitise du bien d'autrui, de rester toujours dans cette Ă©galitĂ©, de ne point revĂȘtir la nature humaine, de ne point paraĂźtre comme homme aux yeux des hommes. Mais il s'est anĂ©anti lui-mĂȘme; » non en changeant sa propre forme, mais « en prenant la forme d'esclave » non en se transformant en homme, aux dĂ©pens de son immutabilitĂ©, mais en revĂȘtant la forme humaine, de maniĂšre Ă  ĂȘtre fait semblable aux hommes » non pour lui, mais pour ceux aux yeux desquels il apparaissait sous cette forme, « et reconnu pour homme par les dehors, habitu (1), » c'est-Ă -dire qu'ayant la nature humaine, il a Ă©tĂ© reconnu pour homme. Car il ne pourrait ĂȘtre reconnu comme Dieu par ceux qui avaient le coeur impur, qui ne pouvaient voir le Verbe au sein du PĂšre, Ă  moins qu'il ne prit une forme visible pour eux, et par laquelle ils pussent ĂȘtre conduits Ă  la lumiĂšre intĂ©rieure.

Or cette maniĂšre d'ĂȘtre n'appartient pas au premier genre d'accidents. dont nous avons parlĂ© ; car la nature de l'homme n'a point, en restant telle, transformĂ© en elle la nature divine; ni au second genre, car l'homme n'a pas changĂ© Dieu, pour ĂȘtre ensuite changĂ© par lui; ni au quatriĂšme, car la nature humaine n'a pas Ă©tĂ© prise de maniĂšre Ă  n'opĂ©rer en Dieu et Ă  ne recevoir de Dieu aucun changement; c'est donc au troisiĂšme qu'il faut se rattacher. En effet le Seigneur a revĂȘtu la nature humaine, pour la changer en mieux et lui donner une forme ineffable, bien plus parfaite, bien mieux adaptĂ©e que celle qu'un vĂȘtement reçoit du corps humain. L'ApĂŽtre a assez indiquĂ© le sens de ce mot « les dehors, » habitus, en disant : « fait semblable aux hommes ; » car ce n'est point par transformation, mais par les dehors, habitu, que le Christ s'est revĂȘtu de la nature humaine, pour se l'unir en un sens, lui donner sa forme, et l'associer Ă  son immortalitĂ© et Ă  son Ă©ternitĂ©. Les Grecs donnent proprement le nom de exeis, habitude, Ă  cet Ă©tat de l'Ăąme qui rĂ©sulte de l'acquisition de la sagesse et de la science ; tandis qu'ils rĂ©servent le mot de skhema, habit, pour exprimer l'Ă©tat du corps, vĂȘtu ou armĂ©, par exemple. Or c'est dans ce dernier sens que l'ApĂŽtre parle; car nous lisons skhemati , dans les exemplaires grecs, ce que nous trouvons traduit par habitu dans les exemplaires latins. D'oĂč il faut conclure que le Verbe n'a subi aucun changement en revĂȘtant la nature humaine, pas plus que nos membres en revĂȘtant un habit, bien que l'Incarnation ait uni d'une maniĂšre ineffable les deux natures, divine et humaine. Or pour faire comprendre, autant que le langage de l'homme le permet, des mystĂšres si profonds, et pour qu'on ne s'imagine pas que Dieu ait subi aucun changement en revĂȘtant notre faible humanitĂ©, on a employĂ© le mot grec skhema et le mot latin habitus pour exprimer l'Incarnation.

LXXIV. — Sur ce passage de l'Ă©pĂźtre de saint Paul aux Colossiens : «En qui nous avons la RĂ©demption et la rĂ©mission des pĂ©chĂ©s ; qui est l’image du Dieu invisible (1). »

Il faut distinguer l'image, l'égalité et la ressemblance. DÚs qu'il y a image, il y a nécessairement. ressemblance, mais non égalité; dÚs qu'il y a égalité, il y a nécessairement ressemblance, mais non image ; dÚs qu'il y a ressemblance, il n'y a pas nécessairement image ni égalité.

DĂšs qu'il y a image il y a nĂ©cessairement ressemblante, mais non nĂ©cessairement Ă©galitĂ© ; ainsi en est-il de l'image de l'homme dans un miroir, parce qu'elle provient de l'homme mĂȘme; il y a donc nĂ©cessairement ressemblance, mais non Ă©galitĂ©, parce que l'image manque de bien des choses qui appartiennent au type dont elle est l'expression. DĂšs qu'il y a Ă©galitĂ©, il y a nĂ©cessairement ressemblance, mais non nĂ©cessairement image : ainsi dans deux veufs Ă©gaux, il,y a ressemblance parce qu'il y a Ă©galitĂ© ; car l'un a tout ce qu'a l'autre ; cependant il n'y a pas image, parce que l'un n'est pas le reflet de l'autre. DĂšs qu'il y a similitude, il n'y a pas nĂ©cessairement image, ni Ă©galitĂ©; en effet tout veuf, en tant qu'oeuf, est semblable Ă  un autre veuf; cependant quoique un oeuf de perdrix, en tant qu'oeuf soit semblable Ă  un neuf de poule, il n'en est pas l'image, parce qu'il n'en est pas la reproduction, et il n'en est point l'Ă©gal parce qu'il est plus petit, et qu'il appartient Ă  une autre espĂšce d'animal.

Mais quand on dit : il n'y a pas nĂ©cessairement, on laisse entendre que cela peut arriver quelque fois. Il peut donc y avoir une image oĂč se trouve l'Ă©galitĂ© ; par exemple dans les parents et les enfants, on rencontrerait image, Ă©galitĂ© et ressemblance, sauf l'intervalle du temps; car la ressemblance du fils est tellement la reproduction du pĂšre, qu'on peut l'appeler image ; et elle peut ĂȘtre assez grande pour ĂȘtre appelĂ©e Ă©galitĂ©, si ce n'Ă©tait que le pĂšre a prĂ©cĂ©dĂ© le fils dans l'ordre du temps. D'oĂč il suit que l'Ă©galitĂ© peut quelquefois emporter non-seulement ressemblance, mais encore image ; comme le prouve l'exemple que nous venons de citer. Quelquefois aussi la ressemblance peut ĂȘtre Ă©galitĂ© sans ĂȘtre image, comme on le voit dans deux oeufs Ă©gaux. Il peut encore y avoir ressemblance et image, sans Ă©galitĂ©, comme nous l'avons prouvĂ© par l'exemple du miroir. Il peut enfin y avoir tout Ă  la fois ressemblance, Ă©galitĂ© et image, comme nous l'avons dit des enfants, abstraction faite de la diffĂ©rence des Ăąges. C'est ainsi encore que nous disons une syllabe Ă©gale Ă  une syllabe, bien que l'une prĂ©cĂšde l'autre.

Mais comme il n'y a pas de temps en Dieu, puisqu'il est impossible de supposer que Dieu ait engendré dans le temps Celui par qui il a créé les temps, il en résulte nécessairement que le Fils est non-seulement l'image du PÚre, puis qu'il est de lui, et sa ressemblance, puisqu'il est son image (1) ; mais encore son égal, et si parfaitement, qu'il n'y a pas entre eux la moindre différence de temps.

LXXV. — De l'hĂ©ritage de Dieu.

1. L'ApÎtre dit aux Hébreux : « Le testament reçoit sa force de la mort du tentateur (2) ; » par conséquent, selon lui, le Christ étant mort pour nous, le nouveau Testament est valide.

L'ancien Testament figurait cela d'avance : car l'immolation d'une victime y reprĂ©sentait la mort du tentateur. Si donc on nous demande comment nous sommes « les cohĂ©ritiers du Christ, les enfants et les hĂ©ritiers de Dieu (3), » nous rĂ©pondons, que la mort du propriĂ©taire constituant l'hĂ©rĂ©ditĂ©, (ce qui ne pourrait se comprendre autrement,) dĂšs que le Christ est mort, nous sommes devenus ses hĂ©ritiers, puisque nous sommes appelĂ©s ses enfants. « Les fils de l'Ă©poux ne jeĂ»nent pas, a dit le Christ lui-mĂȘme, tant que l'Ă©poux est avec eux. (4) » Nous sommes donc appelĂ©s ses hĂ©ritiers parce qu'il nous a laissĂ© en jouissance la paix de l'Eglise, par la foi Ă  l'Incarnation que nous possĂ©dons en cette vie, comme il l'atteste en disant: « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix (5). » Or, nous deviendrons ses cohĂ©ritiers, quand, Ă  la fin des temps, la mort sera absorbĂ©e dans la victoire (6). Car alors nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est (7).

Ce n'est point par la mort de son PĂšre que nous obtenons cet hĂ©ritage, puisque le PĂšre ne peut mourir; et que, de plus il doit ĂȘtre lui-mĂȘme, notre hĂ©ritage, selon ce qui est Ă©crit : «Le Seigneur est ma part d'hĂ©ritage (8). » Mais comme nous avons Ă©tĂ© appelĂ©s Ă©tant encore tout petits et peu capables de comprendre les choses spirituelles, et que la divine misĂ©ricorde a daignĂ© s'abaisser jusqu'Ă  nos plus humbles pensĂ©es, pour nous faire voir d'une façon quelconque ce que nous ne pouvions contempler d'une vue claire: tout ce que nous voyons en Ă©nigme doit s'anĂ©antir, dĂšs que nous commencerons Ă  voir face Ă  face. C'est donc avec raison que cette disparition s'appelle anĂ©antissement. « Car, quand viendra ce qui est parfait, alors s'anĂ©antira ce qui est imparfait (1). » Ainsi, en un sens, le PĂšre meurt pour nous en Ă©nigme, et il devient lui-mĂȘme notre hĂ©ritage, quand nous le voyons face Ă  face. Non qu'il meure rĂ©ellement ; mais la connaissance imparfaite que nous en avions est dĂ©truite par la vue parfaite ; et cependant si celle-lĂ  n'avait d'abord nourri notre foi, nous n'aurions jamais pu parvenir Ă  la plĂ©nitude et Ă  la clartĂ© de celle-ci.

2. Que si notre pieuse croyance peut,en admettre autant dans le Seigneur Jésus-Christ, non pas en tant qu'il est le Verbe dans le commencement, Dieu en Dieu, mais en tant qu'il fut un enfant croissant en ùge et en sagesse (2), en vertu de cette nature humaine qu'il a prise, qu'il conserve, qui lui est commune avec les autres hommes et dont la mort le met en possession de l'héritage: si, dis-je, il en est ainsi, ce que nous disons est hors de doute.

Car nous ne pouvons pas ĂȘtre ses cohĂ©ritiers, s'il n'est lui-mĂȘme hĂ©ritier. Mais si la piĂ©tĂ© repousse cette supposition que l'Homme-Dieu ait d'abord vu imparfaitement et ensuite en entier (3), bien qu'on dise de lui qu'il croissait en sagesse, alors il faut entendre qu'il est hĂ©ritier dans son corps,c'est-Ă -dire dans l'Église dont nous sommes les cohĂ©ritiers ; comme nous sommes appelĂ©s les enfants de cette mĂšre, quoique nous la formions nous-mĂȘmes.

3. On peut encore demander quelle est cette mort qui fait de nous l'héritage de Dieu, suivant cette parole du Psalmiste : « Je vous donnerai les nations pour héritage (4), » à moins qu'on ne l'entende de la mort de ce monde, qui nous tenait d'abord sous sort empire.

Mais dÚs que nous pouvons dire: « Le monde m'est crucifié et moi au monde (5), » nous devenons la propriété du Christ : celui qui nous possédait en premier lieu étant mort. En renonçant au monde nous sommes morts pour lui, et il est mort pour nous.

LXXVI. — Sur ces paroles de l'apĂŽtre saint Jacques : « Or veux-tu savoir, ĂŽ homme vain, que la foi sans les oeuvres est inutile (5) ?»

1. L'ApĂŽtre saint Paul annonçant que l'homme est justifiĂ© par la foi sans les Ɠuvres n'Ă©tait pas bien compris par ses auditeurs.

Ceux-ci s'imaginaient que dĂšs qu'ils croyaient au Christ, cette foi suffisait Ă  les sauver, fissent-ils le mai d'ailleurs, vĂ©cussent-ils de la maniĂšre la plus criminelle. Ce passage de la lettre de saint Jacques explique donc en quel sens les paroles saint Paul doivent ĂȘtre entendues (1) ; et si cet apĂŽtre insiste particuliĂšrement sur l'exemple d'Abraham, pour prouver que la foi est inutile sans les Ɠuvres, c'est prĂ©cisĂ©ment parce que saint Paul avait choisi ce mĂȘme exemple pour dĂ©montrer que l'homme est justifiĂ© par la foi sans les oeuvres de la loi (2). En effet en rappelant les bonnes Ɠuvres qui accompagnĂšrent la foi d'Abraham, saint Jacques fait assez voir que Paul, en citant ce patriarche, n'a pas voulu dire que l'homme est justifiĂ© par la foi sans les oeuvres, en ce sens que celui qui croit soit dispensĂ© de faire le bien; mais que son but a Ă©tĂ© de montrer que personne ne doit s'imaginer ĂȘtre parvenu au don de la justification par la foi, en vertu des mĂ©rites de ses Ɠuvres prĂ©cĂ©dentes. Car les Juifs prĂ©tendaient l'emporter sur les paĂŻens convertis au Christ, parce que, disaient-ils, ils Ă©taient parvenus Ă  la grĂące Ă©vangĂ©lique pour avoir pratiquĂ© les bonnes oeuvres prescrites par la loi. Aussi beaucoup d'entre eux, qui avaient la foi, se scandalisaient-ils devoir les paĂŻens incirconcis participer Ă  la grĂące du Christ. VoilĂ  pourquoi l'apĂŽtre saint Paul dit que l'homme peut ĂȘtre justifiĂ© par la foi sans les Ɠuvres, c'est-Ă -dire sans Ɠuvres antĂ©rieures. En effet comment celui qui est justifiĂ© par la foi pourrait-il faire autre chose que lebien, quoiqu'il soit parvenu Ă  la justification par la foi sans avoir rien fait de bien jusque-lĂ , sans avoir rien mĂ©ritĂ© par les bonnes oeuvres, mais par la grĂące de Dieu, qui ne peut plus ĂȘtre stĂ©rile chez lui dĂšs qu'il fait le bien par amour ? S'il mourait immĂ©diatement aprĂšs avoir embrassĂ© la foi, la justification de fa foi demeurerait en lui, mĂȘme sans qu'aucunes bonnes Ɠuvres l'eussent prĂ©cĂ©dĂ©e, parce qu'il l'a obtenue par grĂące, et non par son mĂ©rite; et aussi sans qu'aucunes bonnes Ɠuvres l'aient accompagnĂ©e, puisqu'il serait retirĂ© de cette vie. Il est donc clair que ces paroles de l'apĂŽtre saint Paul : « Nous pensons que l'homme est justifiĂ© par la foi sans les oeuvres (3), » ne doivent pas s'entendre en ce sens qu'il faille appeler juste celui qui vit aprĂšs avoir reçu la foi, quand mĂȘme il vivrait dans le pĂ©chĂ©. Et si l'apĂŽtre saint Paul cite l'exemple d'Abraham, c'est que ce patriarche a Ă©tĂ© justifiĂ© par la foi sans les Ɠuvres de la loi qu'il  n'avait pas reçue ;) et saint Jacques, en dĂ©montrant que les bonnes Ɠuvres ont accompagnĂ© la foi d'Abraham, fait voir en quel sens il faut entendre la doctrine de- l'apĂŽtre saint Paul.

2. Ceux qui croient que la pensĂ©e de l'apĂŽtre saint Jacques contredit celle de l'apĂŽtre saint Paul, pourront aussi croire que saint Paul se contredit lui-mĂȘme, quand il dit ailleurs : « Ce ne sont pas ceux qui Ă©coutent la loi qui sont justes devant Dieu, mais ce sont les observateurs de la loi . qui seront justifiĂ©s (1). »

Et encore: « Mais la foi qui agit par la charitĂ© (2) ; » et en un autre endroit. « Si c'est selon la chair que vous vivez, « vous mourrez; mais si, par l'esprit, vous morfiliez les oeuvres de la chair, vous vivrez (3). » Or il Ă©numĂšre ailleurs les oeuvres de la chair qu'il faut mortifier par les Ɠuvres de l'esprit, quand il dit: « On connaĂźt aisĂ©ment les Ɠuvres de la chair qui sont la fornication, l'impuretĂ©, l'impudicitĂ©, le culte des idoles, les empoisonnements, les inimitiĂ©s, les contestations, les jalousies, les colĂšres, les dissensions, les hĂ©rĂ©sies, les envies, les ivrogneries, les dĂ©bauches de table et autres choses semblables. Je vous le dis, comme je l'ai dĂ©jĂ  dit : Ceux qui font de telles choses n'obtiendront pas le royaume de Dieu (4). » Et aux Corinthiens : « Ne vous abusez point: ni les fornicateurs, ni les idolĂątres, ni les adultĂšres, ni les effĂ©minĂ©s, ni les sodomites, « ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les mĂ©disants, ni les ravisseurs ne possĂ©deront le royaume de Dieu. C'est, il est vrai, ce que vous avez Ă©tĂ©; mais vous avez Ă©tĂ© lavĂ©s, mais vous avez Ă©tĂ© sanctifiĂ©s, mais vous avez Ă©tĂ© justifiĂ©s au nom de Notre-Seigneur JĂ©sus-Christ, « Et par l'Esprit de notre Dieu (5). » VoilĂ  qui prouve bien clairement que les convertis n'Ă©taient point parvenus Ă  la justification de la foi en vertu de leurs bonnes Ɠuvres antĂ©rieures, et que cette grĂące n'avait point Ă©tĂ© accordĂ©e Ă  leurs mĂ©rites, puisque l'ApĂŽtre leur dit : « C'est; il est vrai, ce que vous avez Ă©tĂ©. » Mais quand il ajoute : « Ceux qui font de telles choses n'obtiendront pas le royaume de Dieu, » il fait assez voir que, du moment qu'ils ont cru, ils sont obligĂ©s de faire le bien. Aussi saint Jacques et saint Paul en beaucoup d'endroits, enseignent ouvertement et formellement, que tous ceux qui croient au Christ doivent bien vivre, pour Ă©viter les chĂątiments. Le Seigneur lui-mĂȘme a dit expressĂ©ment : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, « Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volontĂ© de mon PĂšre qui Ă©st aux cieux, celui-lĂ  entrera dans le royaume des cieux (1). » Et ailleurs : « Mais pourquoi me dites-vous,: Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous point ce que je vous dis (2) ? » Et encore : « Quiconque entend ces paroles que je dis et les accomplit, je le comparerai Ă  un homme sage qui a bĂąti sa maison sur la pierre, etc... « Mais quiconque entend ces paroles que je dis et ne les accomplit point, je le comparerai Ă  un homme insensĂ© qui a bĂąti sa maison sur le sable, etc... (3). » Par consĂ©quent il n'y a point de contradiction dans le langage des deux apĂŽtres, Paul et Jacques, quand l'un dit que l'homme est justifiĂ© par la foi sans les oeuvres, et l'autre que la foi sans les oeuvres est inutile ; parce que le premier parle des oeuvres qui prĂ©cĂšdent la foi, le second de celles qui l'accompagnent; comme Paul lui-mĂȘme l'indique en beaucoup d'endroits.

LXXVII. — La crainte est-elle un pĂ©chĂ© ?

Tout trouble est une souffrance ; toute passion est un trouble; donc toute passion est une souffrance. Or quand une souffrance quelconque existe en nous, nous souffrons par elle; et nous souffrons par cette passion mĂȘme, et en tant qu'elle est passion. Or une souffrance, en tant que nous souffrons par elle, n'est pas un pĂ©chĂ©; par consĂ©quent si nous Ă©prouvons de la crainte, ce n'est point un pĂ©chĂ©. Si l'on disait : voilĂ  un bipĂšde, donc ce n'est point animal ; cette conclusion serait fausse, parce qu'il y a beaucoup d'animaux bipĂšdes ; de mĂȘme ici la consĂ©quence n'est pas juste, parce qu'il y a beaucoup de pĂ©chĂ©s qui nous font souffrir. Il n'est donc pas logique de dire que si nous Ă©prouvons de la crainte, ce n'est pas un pĂ©chĂ©. NĂ©anmoins c'est ce que tu prĂ©tends, tout en accordant qu'il y a quelques pĂ©chĂ©s qui nous font souffrir.

LXXVIII. — De la beautĂ© des statues.

Cet art souverain du Dieu tout-puissant, par lequel il a tout tirĂ© du. nĂ©ant et qu'on appelle aussi sa Sagesse, agit dans les artistes et leur fait faire de beaux et harmonieux ouvrages ; quoiqu'ils travaillent, non pas avec rien, mais avec du bois, du marbre, de l'ivoire ou d'autres matĂ©riaux de ce genre, devenus dociles sous leur main. La raison pour laquelle ils ne peuvent rien faire avec rien, c'est qu'ils agissent Ă  l'aide du corps. Mais les proportions, l'accord des lignes qu'ils impriment par leur corps sur un corps, ils les reçoivent par leur intelligence de cette souveraine Sagesse, qui les a gravĂ©s elle-mĂȘme, avec un art bien plus parfait, sur ce vaste corps de l'univers qu'elle a tirĂ© du nĂ©ant, et qui renferme les corps des animaux dĂ©jĂ  formĂ©s de quelque chose, c'est-Ă -dire d'Ă©lĂ©ments matĂ©riels, mais d'une maniĂšre plus excellente et plus parfaite que dans les figures et les imitations reproduites par les artistes. On ne trouve pas en effet dans une statue tous les dĂ©tails du corps humain; cependant tout ce qu'on y en trouve, vient, par la main de l'ouvrier, de cette souveraine Sagesse, qui forme le corps humain lui-mĂȘme d'aprĂšs les lois de la nature.

Il ne faut. cependant pas trop estimer ceux qui' fabriquent ou aiment de tels ouvrages; parce que leur Ăąme, prĂ©occupĂ©e des objets de moindre importance qu'elle façonne matĂ©riellement Ă  l'aide de son corps, s'attache trop peu Ă  la souveraine Sagesse, de qui elle tient ces talents. Et ces talents mĂȘme, elle en use mal, en les exerçant au dehors; car, affectionnant les objets sur lesquels elle les applique, elle nĂ©glige Celui qui en est le type intĂ©rieur et immuable, et devient plus vaine et plus faible. Quant Ă  ceux qui ont rendu un culte Ă  de tels ouvrages, ce qui fait comprendre Ă  quel point ils se sont Ă©cartĂ©s de la vĂ©ritĂ©, c'est que, quand mĂȘme ils eussent adorĂ© les animaux, assurĂ©ment plus parfaits que leurs images, nous dirions encore: Est-il rien de plus misĂ©rable ?

LXXIX. — Pourquoi les magiciens de Pharaon ont-ils fait certains miracles comme Moïse, le serviteur de Dieu (1) ?

1. Toute ùme est en partie en possession de certain droit privé, et en partie contenue et gouvernée parles lois universelles. Donc comme toute chose visible en ce monde est sous la garde de quelque puissance angélique, ainsi que l'Ecriture sainte l'atteste en plusieurs endroits, cette puissance traite différemment l'objet qui lui est subordonné, selon qu'elle agit en vertu de son droit privé, ou en conformité aux lois générales.

Car le tout l'emporte sur la partie ; et l'exercice du droit privĂ© n'est possible qu'autant que la loi gĂ©nĂ©rale le permet. Mais une Ăąme est d'autant plus pieuse et plus pure, qu'elle se complaĂźt moins dans ses intĂ©rĂȘts personnels, pour s'attacher Ă  la loi gĂ©nĂ©rale, et s'y dĂ©vouer avec empressement et bonne volontĂ©. Or la loi de l'univers, c'est la divine sagesse. Donc plus l'Ăąme recherche son bien propre, en laissant de cĂŽtĂ© les intĂ©rĂȘts de Dieu, dont le gouvernement est si utile, si salutaire Ă  toutes les Ăąmes ; plus elle dĂ©sire s'appartenir Ă  elle-mĂȘme ou Ă  qui il lui plaĂźt, plutĂŽt qu'Ă  Dieu, prĂ©fĂ©rant le pouvoir qu'elle exerce sur elle ou sur d'autres Ă  celui de Dieu sur toutes les crĂ©atures ; plus aussi elle devient difforme et se trouve astreinte, par punition, aux lois divines, comme rĂ©gulatrice de l'univers. Donc aussi, plus une Ăąme humaine, abandonnant Dieu, se complaira dans des honneurs propres ou dans sa puissance, plus elle est soumise aux puissances qui jouissent aussi de leur droit personnel, et dĂ©sirent ĂȘtre honorĂ©s comme dieux par les hommes. Or la loi divine permet souvent Ă  ces puissances de produire, en vertu de leur droit privĂ©, quelque miracle Ă  la priĂšre de ceux qu'elles ont subjuguĂ©s, parce qu'ils le mĂ©ritaient miracles qui n'ont lieu que dans les objets de rang infime, auxquels ces puissances sont prĂ©posĂ©es dans l'ordre hiĂ©rarchique. Mais lĂ  oĂč la loi divine commande comme loi gĂ©nĂ©rale, elle l'emporte sur tout droit privĂ© ; lequel droit serait absolument nul sans la permission de la puissance divine. D'oĂč il arrive qu'en vertu de la loi gĂ©nĂ©rale et en quelque sorte royale, c'est-Ă -dire par la puissance du Dieu souverain, les saints serviteurs de Dieu, commandent, quand le bien l'exige, aux puissances infĂ©rieures, de faire quelques miracles visibles. Car c'est Dieu qui commande en eux: Dieu dont ils sont le temple et qu'ils aiment du plus ardent amour, au mĂ©pris de leur propre puissance. Mais dans les opĂ©rations magiques, dont le but est de tromper et de subjuguer ceux au profit de qui elles se font, les puissances infĂ©rieures cĂšdent aux priĂšres et Ă  l'intercession de leurs ministres, accordant de leur droit privĂ© ce qu'elles peuvent accorder Ă  ceux qui les honorent, les servent et sont liĂ©s avec elles par des pactes mystĂ©rieux. Et quand les magiciens ont l'air de donner un ordre, ils frappent de terreur ceux qui sont au dessous d'eux en invoquant des puissances plus Ă©levĂ©es, et font paraĂźtre, Ă  leur regards Ă©tonnĂ©s, quelques faits visibles, qui, Ă  raison de l'infirmitĂ© de la chair, passent pour merveilleux aux yeux d'hommes incapables de contempler les beautĂ©s Ă©ternelles, rĂ©servĂ©es par le vrai Dieu Ă  ceux qui l'aiment. Or Dieu, dans sa justice et dans sa sagesse, permet cela, pour proportionner aux passions et (483) au libre choix de chacun la servitude ou la libertĂ© qu'il mĂ©rite. Et si quelquefois c'est en invoquant le Dieu souverain que les passions coupables sont exaucĂ©es, c'est de sa part, non une faveur, ,mais un acte de vengeance. Car ce n'est pas sans; raison que l'ApĂŽtre a dit : « Dieu les a, livrĂ©s aux dĂ©sirs de leur coeur (1). » En effet la facilitĂ© de commettre certains pĂ©chĂ©s est la punition des pĂ©chĂ©s dĂ©jĂ  commis.

2. « Quant à ces paroles de notre Seigneur Satan ne peut chasser Satan (2),» on ne doit pas en nier la vérité parce que quelqu'un aura chassé Satan, en invoquant quelques puissances inférieures.

Il faut les entendre en ce sens que, quand Satan Ă©pargne le corps ou les sens du corps, il ne le fait que pour mieux triompher et exercer, Ă  l'aide d'une erreur impie, un plus grand empire sur la volontĂ© de l'homme. Dans ce cas Satan ne sort point, mais il pĂ©nĂštre jusqu'au fond du cƓur, pour y agir comme le dit l'ApĂŽtre : « Selon le prince des puissances de l'air, qui agit efficacement Ă  cette heure sur les fils de la dĂ©fiance (3). » Car il ne troublait point alors, il ne tourmentait point leurs sens corporels, il ne leur brisait pas les membres, mais il rĂ©gnait sur leur volontĂ©, ou plutĂŽt sur leur passion.

3. En disant ailleurs que les faux prophĂštes feront beaucoup de signes et de prodiges, au point de tromper, s'il se peut, mĂȘme les Ă©lus (4), le Seigneur nous fait entendre que des hommes souillĂ©s de crime peuvent opĂ©rer certains prodiges, que les saints mĂȘmes ne pourraient faire.

Il ne faut pas pour cela les croire plus en faveur prÚs de Dieu. Les magiciens d'Egypte n'étaient pas plus agréables à Dieu que le peuple d'Israël, parce que ce peuple ne pouvait faire ce qu'ils faisaient, bien que, par la vertu divine, Moïse ait pu davantage (5). Si ce pouvoir n'est pas accordé à tous les saints, c'est pour que les faibles ne tombent pas dans cette fatale erreur, d'estimer ces dons au dessus des oeuvres de justice qui méritent la vie éternelle. Aussi le Seigneur défendait à ses disciples de s'en réjouir, quand il leur dit : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis : mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux (6). »

4. Ainsi quand les magiciens opĂšrent les prodiges que font quelquefois les saints, l'apparence extĂ©rieure est la mĂȘme, mais le but et le droit sont diffĂ©rents. En effet les magiciens cherchent leur propre gloire, les saints cherchent la gloire de Dieu ; les premiers font en quelque sorte un commerce privĂ©, un mĂ©tier d'empoisonneurs, en vertu de certaines concessions faites aux puissances, suivant leur rang ; les seconds agissent en conformitĂ© aux lois gĂ©nĂ©rales, par l'ordre de Celui Ă  qui toute crĂ©ature est soumise.

Autre chose est qu'un propriĂ©taire soit forcĂ© de livrer son cheval Ă  un soldat; autre chose qu'il le vende, le donne ou le prĂȘte Ă  qui il lui plaĂźt. Et comme la plupart des mauvais soldats, au mĂ©pris de la discipline militaire, abusent du drapeau de leur gĂ©nĂ©ral pour effrayer certains propriĂ©taires, et extorquer d'eux des contributions illĂ©gales ; ainsi quelquefois de mauvais chrĂ©tiens, des schismatiques ou des hĂ©rĂ©tiques, au nom du Christ, ou en employant des paroles chrĂ©tiennes et des objets consacrĂ©s, exigent quelque chose des puissances qui sont obligĂ©es de rendre hommage au Christ. Or, en obĂ©issant Ă  des ĂȘtres pervers, ces puissances cĂšdent au dĂ©sir de tromper les hommes, dont les Ă©garements font leur joie.

C'est pourquoi les magiciens, les bons chrĂ©tiens et les mauvais chrĂ©tiens font des miracles d'une façon diffĂ©rente : les magiciens en vertu de contrats particuliers, les bons chrĂ©tiens au nom de la divine justice, et les mauvais chrĂ©tiens au moyen des signes de cette mĂȘme justice divine. Et d'ailleurs il n'est pas Ă©tonnant que ces signes aient de la valeur, quand ils les emploient; quoique usurpĂ©s par des Ă©trangers, qui n'appartiennent en aucune façon au drapeau, il conservent leur force, en l'honneur du trĂšs auguste souverain. Tel Ă©tait l'homme dont les disciples racontĂšrent au Seigneur qu'il chassait les dĂ©mons en son nom, bien qu'il ne fĂ»t pas, comme eux, de la suite du Sauveur (1). Et quand les puissances n'obĂ©issent pas Ă  ces signes, c'est que Dieu les en empĂȘche par des moyens secrets, pour des raisons justes et utiles. Car il n'est pas d'esprits qui puissent mĂ©priser ces signes; ils tremblent Ă  leur seul aspect. Mais, Ă  l'insu de l'homme, Dieu leur donne quelquefois d'autres ordres soit pour la confusion des mĂ©chants, quand les mĂ©chants doivent ĂȘtre confondus, comme nous le lisons, dans les Actes des ApĂŽtres, des fils de ScĂ©va, Ă  qui l'esprit immonde dit : « Je connais JĂ©sus et, je sais qui est Paul : mais vous, qui ĂȘtes-vous (2) ? » soit pour avertir les bons d'avancer dans la foi et d'user de ces pouvoirs, non par jactance, mais dans des vues utiles ; soit pour Ă©tablir une diffĂ©rence entre les dons faits aux membres de l’Eglise, comme le dit l’ApĂŽtre : « Tous opĂšrent-ils des miracles ? Tous ont-ils le don de guĂ©rir (1) ? » Pour ces raisons, comme nous l’avons dit, Dieu dĂ©fend, souvent Ă  l’insu de l’homme, aux puissances de cette espĂšce d’obtempĂ©rer aux volontĂ©s humaines, malgrĂ© l’emploi de ces signes.

5. Mais souvent ces esprits mauvais reçoivent le pouvoir de causer aux bons un mal temporel, et cela, dans l’intĂ©rĂȘt mĂȘme de ceux-ci et pour exercer leur patience.

Que l’ñme chrĂ©tienne soit donc toujours attentive dans les tribulations, Ă  se conformer Ă  la volontĂ© de son MaĂźtre, de peur de s’attirer un jugement plus sĂ©vĂšre en rĂ©sistant aux ordres divins. Job aurait pu dire au dĂ©mon ce que le Verbe IncarnĂ© disait Ă  Ponce Pilate : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait Ă©tĂ© donnĂ© d’en haut (2) ». Ce n’est donc point la volontĂ© de celui dont le pouvoir malicieux s’exerce sur les bons que nous devons embrasser avec empressement ; mais la volontĂ© de celui qui a accordĂ© le pouvoir. «Parce que la tribulation produit la patience ; la patience, la puretĂ© ; et la puretĂ©, l’espĂ©rance. Or l’espĂ©rance ne confond point, parce que la charitĂ© de Dieu est rĂ©pandue en nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a Ă©tĂ© donnĂ© (3). »

LXXX. — Contre les Appolinaristes.

1. Certains hĂ©rĂ©tiques, appelĂ©s Apollinaristes, du nom, dit-on, d’un certain Apollinaire, leur chef, prĂ©tendaient que Notre-Seigneur JĂ©sus-Christ, en tant qu’homme n’a point eu d’intelligence humaine.

Quelques partisans, leurs auditeurs, adoptĂšrent alors avec joie cette erreur perverse qui amoindrissait l’Homme-Dieu, en affirmant qu’il n’aurait point eu d’intelligence c’est-Ă -dire d’ñme raisonnable, le signe qui distingue l’homme des animaux. Mais, rentrant en eux-mĂȘmes et se voyant forcĂ©s de reconnaĂźtre que, s’il en Ă©tait ainsi , il faudrait admettre que le Fils unique de Dieu, la Sagesse et le Verbe du PĂšre, Celui par qui tout a Ă©tĂ© fait, n’aurait revĂȘtu que le corps d’un animal sous la figure humaine, ils ont Ă©tĂ© pris de honte, non cependant assez pour se corriger, pour rentrer dans la voie de la vĂ©ritĂ© et confesser que la sagesse de Dieu a revĂȘtu notre humanitĂ© tout entiĂšre, sans aucune diminution de sa nature. Poussant mĂȘme l’audace plus loin, ils lui ont refusĂ© jusqu’à l’ñme que possĂšdent les autres homes, et ne lui ont attribuĂ© que la chair humaine, en s’appuyant sur le tĂ©moignage mĂȘme de l’Évangile. Bien plus, ne comprenant pas ce texte, ils osent dans leur perversitĂ©, combattre la vĂ©ritĂ© catholique et dire qu’il est Ă©crit : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habitĂ© parmi nous (1). » D’aprĂšs ces paroles, ils soutiennent que le verbe a Ă©tĂ© totalement uni, identifiĂ© Ă  la chair, qu’il n’y plu de place chez lui pour l’intelligence, ni mĂȘme pour l’ñme humaine.

2. Il faut d’abord leur rĂ©pondre que ce passage de l’Evangile signifie que le Seigneur est allĂ© jusqu’à prendre une chair visible et que, dans cette unitĂ© complĂšte, le principal est le Verbe, l’autre extrĂ©mitĂ© et le point le plus infĂ©rieur, la chair.

Or l’EvangĂ©liste voulant attirer notre attention sur le profond abaissement d’un Dieu et exprimer comment et jusqu’à quel point il s’est humiliĂ©, n’a parlĂ© que du Verbe et de la chair, et n’a rien dit de l’ñme qui est infĂ©rieure au Verbe et supĂ©rieure Ă  la chair. En effet, saint Jean rend cet abaissement plus sensible en disant : « Le Verbe s’est fait chair, » que s’il eĂ»t dit : Le verbe s’est fait homme. En Ă©pluchant ces paroles, un autre esprit non moins pervers pourrait en tirer un sens aussi contraire Ă  notre foi, et dire que le Verbe lui-mĂȘme s’est changĂ© et transformĂ© en chair et a cessĂ© d’ĂȘtre le Verbe, puisqu’il est Ă©crit : « Le Verbe s’est fait chair ; » absolument comme notre chair rĂ©duite en cendre n’est pas chair et cendre, mais chair devenue cendre. D’ailleurs suivant une formule de langage usuelle et bien connue, tout ce qui devient ce qu’il n’était pas, cesse d’ĂȘtre ce qu’il Ă©tait. Ce n’est cependant point ainsi que nous entendons ces paroles ; et les Apollinaristes eux-mĂȘmes conviennent avec nous que le Verbe est restĂ© ce qu’il Ă©tait, et que ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair, » signifient qu’il a pris la forme d’esclave, mais non qu’en prenant cette forme sa nature ait subi quelque changement.

Du reste si partout oĂč l’on nomme la chair sans parler de l’ñme, il faut supposer qu’il n’y a pas d’ñme, ceux-lĂ  en seront aussi privĂ©s, dont on a dit : Et toute chair verra le salut de Dieu (2) ; » puis le Psalmiste : « Exaucez mes priĂšres : toute chair paraĂźtra devant vous (3) : » encore, dans ce passage de l’Evangile : « Comme vous lui avez donnĂ© puissance sur toute chair, afin que tout ce que vous lui avez donnĂ© ne pĂ©risse point mais ait la vie Ă©ternelle (4). »

D’oĂč l’on peut voir que quand, dans langage usuel, on ne nome que la chair, on peut entendre l’homme tout entier, en sorte que ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair, » signifient simplement : le Verbe s’est fait homme. Car de mĂȘme que souvent en ne nommant que l’ñme, on entend parler de tout l’homme, comme on le voit par ce passage : « Tant d’ñmes sont descendues en Egypte (1), » ainsi, sous le nom de chair, comprenons aussi l’homme tout entier, comme le prouvent les exemples citĂ©s plus haut.

3. Par consĂ©quent notre rĂ©ponse Ă  l’objection tirĂ©e de l’Evangile, montre qu’il n’y a pas d’homme assez insensĂ© pour que ce texte nous oblige Ă  admettre que le Christ JĂ©sus, mĂ©diateur entre Dieu et les hommes (2), n’ait pas eu d’ñme. Mais Ă  mon tour, je leur demande comment ils rĂ©pondront aux objections que nous allons faire, aux innombrables passages de l’Evangile oĂč nous dĂ©montrons avec tant de clartĂ©, que l’on attribue au Sauveur des affections que l’ñme seule peut Ă©prouver.

Je ne parle pas de ce qu’il a dit tant de fois de lui-mĂȘme : « Mon Ăąme est triste jusqu’à la mort (3) ; » et encore : « J’ai le pouvoir de donner mon Ăąme et de la reprendre (4) ; » et ailleurs : « Personne n’a un plus grand amour que celui qui donne son Ăąme pour ses amis (5) » parce qu’un contradicteur obstinĂ© peut dire que le Seigneur parlait en figure, comme on sait qu’il l’a souvent fait dans les paraboles. Certainement cela n’est pas. Cependant il n’est pas besoin d’insister sur ce point, quand nous avons les rĂ©cits des Ă©vangĂ©listes, qui nous apprennent que JĂ©sus est nĂ© de la Vierge Marie, qu’il a Ă©tĂ© flagellĂ©, crucifiĂ©, mis Ă  mort, enseveli dans le tombeau : toutes choses qui ne peuvent s’entendre que d’un corps. Le plus insensĂ© des hommes n’oserait dire que ce soient lĂ  des fictions ou des figures, quand ceux qui racontent ces choses Ă©crivent d’aprĂšs leurs propres souvenirs. De mĂȘme donc que cela prouve que JĂ©sus-Christ a eu un corps, ainsi toutes les affections propres Ă  l’ñme, mentionnĂ©es par ces mĂȘmes Ă©vangĂ©listes, dĂ©montrent qu’il a eu une Ăąme. Par exemple : JĂ©sus fut dans l’admiration (6) ; il se fĂącha (7) ; il fut contristĂ© (8) ; il se rĂ©jouit (9), et beaucoup d’autres expressions semblables ; sans compter celles qui indiquent tout Ă  la fois les foncions du corps et de l’ñme comme : Il eut faim (1) ; il dormit (2) ; fatiguĂ© de la route, il s’assit (3), et autres du mĂȘme genre.

On ne saurait nous objecter que dans l’ancien Testament on dit que Dieu s’est mis en colĂšre, s’est rĂ©joui ou a Ă©prouvĂ© d’autres affections de cette nature, sans qu’on en puisse conclure que Dieu ait eu une Ăąme. Car alors on employait le langage figurĂ© des prophĂštes ; on ne racontait pas. D’ailleurs on parle aussi des membres, des mains, des pieds, des yeux, de la face de Dieu et d’autres choses semblables ; et cependant ces expressions ne prouvent point qu’il ait eu un corps ; donc celles-lĂ  n’indiquent point qu’il ait eu une Ăąme. Mais comme tous les rĂ©cits oĂč il est question de la main ou de la tĂȘte du Christ ou de quelque autre partie de son corps, indiquent qu’il a un corps ; ainsi tout ce que l’on raconte des affections de son Ăąme, dĂ©montrent qu’il a une Ăąme. Or il est absurde de croire Ă  l’évangĂ©liste quand il raconte que le Christ a mangĂ©, et de n’y pas croire quand il dit qu’il a eu faim. Cependant il n’est pas nĂ©cessaire d’avoir faim pour manger : car nous lisons qu’un ange a mangĂ© (4), et nous ne lisons pas qu’il ait eu faim ; il n’est pas non plus nĂ©cessaire de manger dĂšs qu’on a faim, puisqu’on peut s’abstenir pour remplir quelque devoir, ou par dĂ©faut de nourriture, ou parce qu’on n’a pas le pouvoir de manger ; Mais quand l’EvangĂ©liste parle de l’un et l’autre (5), il faut croire l’un et l’autre ; parce qu’il en parle comme de faits qui ont rĂ©ellement lieu tous les deux. Or comme il n’est pas possible de supposer qu’on mange sans corps, de mĂȘme on ne peut admettre qu’on ait faim sans Ăąme.

4. Nous ne nous effrayons pas de la vaine et stupide objection que nous font des adversaires aussi obstinĂ©s que jaloux : Donc, disent-ils, si le fils de Dieu a vraiment Ă©prouvĂ© ces affections de l’ñme, il a subi la loi de la nĂ©cessitĂ©.

La rĂ©ponse est facile : Oui, puisqu’il a Ă©tĂ© pris, flagellĂ©, crucifiĂ©, mis Ă  mort ; et cependant, si on veut juger sans parti pris, on comprendra qu’il a Ă©prouvĂ© ces souffrances, c’est-Ă -dire ces affections, volontairement, quoique rĂ©ellement, comme il a subi les douleurs de son corps par l’effet de la mĂȘme volontĂ© libre et sans y ĂȘtre nullement obligĂ©. Chez nous, ni la mort ni la naissance ne sont volontaires , comme cela se devait, et cependant ont Ă©tĂ© trĂšs rĂ©elles. Comme donc le mot de nĂ©cessitĂ© n'empĂȘche ni nous ni nos adversaires de croire Ă  la' rĂ©alitĂ© de la passion, par laquelle le Christ a prouvĂ© qu'il a un corps; de mĂȘme ce mot de nĂ©cessitĂ© ne nous empĂȘchera pas davantage de croire Ă  la rĂ©alitĂ© des affections qui. nous dĂ©montrent qu'il a une Ăąme. Il ne doit pas non plus dĂ©tourner ces hĂ©rĂ©tiques d'embrasser la foi catholique, s'ils ne sont misĂ©rablement retenus par la honte d'abandonner une op' ion qu'ils ont longtemps et tĂ©mĂ©rairement dĂ©fendue, malgrĂ© sa faussetĂ©.

LXXXI. — Du CarĂȘme et de la PentecĂŽte.

1. Toute la sagesse, toi de la science propre à éclairer l'homme consiste à distinguer le Créateur et la créature, à se soumettre à l'empire de l'un, et à reconnaßtre la dépendance de l'autre.

Or le Créateur c'est Dieu de qui, par qui, en qui sont toutes choses (1); par conséquent la Trinité, PÚre, Fils et Saint-Esprit. Mais la créature est ou invisible, comme l'ùme par exemple: ou visible, comme le corps. Le nombre trois est attribué à l'invisible. C'est pour cela qu'on nous ordonne d'aimer Dieu de trois maniÚres : « De tout notre coeur, de toute notre ùme, et de tout notre esprit (2). » Le nombre quatre est attribué au corps: évidemment à raison de sa nature, chaude et froide, sÚche et humide. Le nombre' sept représente donc toute le création. C'est pourquoi le nombre dix est la clef de toute la science qui discerne le Créateur et la créature. Exprimée, dans le temps, par les mouvements des corps, cette science consiste dans la foi; elle allaite,' pour ainsi dire, les petits enfants du témoignage des faits qui surviennent et passent, de maniÚre à les rendre capables de la contemplation, laquelle ne vient pas pour passer ensuite, mais reste permanente.

Or tout homme qui apprend par elle ce que le Dieu incarné a fait dans le temps pour le salut des hommes, comme aussi ce qu'il doit faire dans l'avenir; qui persévÚre dans la foi, compte sur les promesses, accomplit avec un amour constant les préceptes divins: celui-là traversera heureusement cette vie laborieuse et passagÚre, représentée par le nombre quarante. En effet le nombre dix, symbole de la science parfaite, forme quarante, quand on le multiplie par quatre, c'est-à-dire par le nombre attribué au corps, parce que le monde a pour loi le mouvement corporel, et que la foi repose là dessus, comme nous l'avons dit. En ajoutant dix à quarante, on obtient la sagesse immuable, qui n'a pas besoin du temps et qui est représentée par le nombre dix, puisque les parties égales du nombre quarante, additionnées ensemble font cinquante. En effet le nombre quarante se divise par parties égales: d'abord quarante fois par l'unité, puis vingt fois par deux, dix fois par quatre, huit fois par cinq, cinq fois par huit, quatre foix par dix et deux fois par vingt. Donc un, deux, quatre, cinq, huit, dix, vingt, additionnés, font cinquante. C'est pourquoi, comme le nombre quarante, aprÚs l'addition de ses parties égales, produit de plus le nombre dix et s'élÚve à cinquante ainsi le temps de la foi à ce qui s'est fait et se fera pour notre salut, consacré à une vie réguliÚre, obtient l'intelligence de la sagesse immuable, en sorte que la science s'appuie non plus seulement sur la foi, mais aussi sur l'intelligence qu'on en a.

2. Voilà pourquoi, bien que nous soyions enfants de Dieu, avant qu'on ne voie ce que nous serons, l'Eglise actuelle est dans les peines et les afflictions, et le juste vit de foi dans son sein (1). « Si vous ne croyez pas, est-il écrit, vous ne comprendrez pas (2). »

C'est le temps oĂč nous gĂ©missons et oĂč nous souffrons, en attendant la rĂ©demption de notre corps (3), le temps que nous cĂ©lĂ©brons pendant le carĂȘme. « Mais nous savons que lorsqu'il apparaĂźtra, nous serons semblables Ă  lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (4) ; » quand on ajoutera dix Ă  quarante, en sorte que nous mĂ©ritions non-seulement de croire tout ce qui tient Ă  la foi, mais encore de comprendre clairement la vĂ©ritĂ©. Cette Eglise, oĂč il n'y aura plus de tristesse, plus de mĂ©lange de mĂ©chants, plus d'iniquitĂ©, mais la joie, la paix et le bonheur, est figurĂ©e par la cĂ©lĂ©bration des cinquante jours qui suivent la rĂ©surrection. En voici le motif: Notre-Seigneur Ă©tant ressuscitĂ© des morts, passa quarante jours avec ses disciples, pour rappeler, par ce nombre, l'Ɠuvre temporelle de son Incarnation, laquelle est l'objet de notre foi ; puis il monta au ciel (5), et, dix jours aprĂšs, il envoya le Saint-Esprit (6) ; c'est-Ă -dire ajouta dix Ă  quarante, afin que l'Ăąme humaine, animĂ©e et comme embrasĂ©e par le souffle de l'amour et de la charitĂ©, fĂ»t capable, non plus de connaĂźtre les choses humaines et passagĂšres, mais de contempler les vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles. VoilĂ  pourquoi le total, c'est-Ă -dire le nombre de cinquante jours, doit ĂȘtre cĂ©lĂ©brĂ© dans la joie.

3. Notre-Seigneur a encore indiqué par les filets jetés dans la mer, ces deux époques, l'une de peine et de sollicitude, et l'autre de joie et de sécurité.

Avant la passion, il est dit qu'on jeta le filet dans la mer, qu'on prit une si grande quantitĂ© de poissons qu'on eut peine Ă  les amener au rivage. et que le filet se rompait (1). On ne le jeta point Ă  droite, car l'Eglise actuelle renferme bien des mĂ©chants; ni Ă  gauche, parce qu'elle renferme aussi des justes; mais il fut jetĂ© au hasard, pour indiquer le mĂ©lange des bons et des mĂ©chants. La rupture du filet marque la rupture de la charitĂ© par la multitude des hĂ©rĂ©sies qui ont paru. Mais, aprĂšs la rĂ©surrection, le Sauveur, voulant figurer d'avance l'Eglise des temps Ă  venir, oĂč il n'y aura plus que des parfaits et des saints, ordonna de jeter le filet sur la droite; et l'on prit cent cinquante trois grands poissons, Ă  la brande surprise des disciples qui s'Ă©tonnaient qu'une telle capture ne brisĂąt pas le filet (2). La grandeur de ces poissons est le symbole de la grandeur de la sagesse et de la justice, et leur nombre indique la science perfectionnĂ©e par l'Ɠuvre temporelle de l'Incarnation et par la rĂ©gĂ©nĂ©ration Ă©ternelle, et exprimĂ©e, comme nous l'avons dit, par le nombre cinquante. Car alors il n'y aura plus besoin d'auxiliaires matĂ©riels ; l'Ăąme renfermera en elle-mĂȘme la foi et la sagesse. Or, nous avons dit que lĂ© nombre trois est attribuĂ© Ă  l'Ăąme; en le multipliant par cinquante, nous avons cent cinquante, Ă  quoi nous ajoutons la TrinitĂ©, puisque toute perfection est consacrĂ©e au nom du PĂšre et du Fils et du Saint-Esprit. Nous aurons ainsi cent cinquante-trois, nombre des poissons pris dans le filet jetĂ© sur la droite.

LXXXII. — Sur ces paroles : « Le Seigneur chĂątie celui qu'il aime, et il frappe de verges tout fils qu'il reçoit. »

1. Bien des gens murmurent sous la main de Dieu, et voyant les justes souvent accablĂ©s d'afflictions pendant cette vie, ils demandent quel profit ils ont Ă  servir Dieu, puisqu'ils partagent les maux communs; qu'ils souffrent autant que les autres dans leur corps, dans leur fortune, dans leur honneur; qu'ils ont part Ă  tout ce que les hommes regardent comme mal; qu'ils souffrent mĂȘme davantage, Ă  cause de la' parole de Dieu, Ă  cause de la justice dont le joug est douloureux aux pĂ©cheurs et qui devient, contre ceux qui la prĂȘchent, une occasion de mouvements sĂ©ditieux, d'embĂ»ches et de haines.

Nous rĂ©pondons que, si les hommes n'avaient point Ă  attendre d'autre vie que celle-ci, on aurait raison de dire qu'il ne sert Ă  rien, qu'il est mĂȘme nuisible de mener la vie du juste. Bien qu'il ne manque pas d'hommes qui pensent que les charmes de la vertu et la joie intĂ©rieure qu'elle procurent compenseraient tellement les peines et les inconvĂ©nients insĂ©parables de la condition humaine, et aussi les injustices que la vertu attire sur ceux qui la pratiquent, qu'on Ă©prouverait, mĂȘme en dehors de l'espoir d'une autre vie, plus de satisfaction et de bonheur dans les tourments subis pour la vĂ©ritĂ©, que les dĂ©bauchĂ©s n'en goĂ»tent dans l'ivresse de leur passion.

2. Mais à ceux qui croient Dieu injuste, parce qu'ils voient les justes dans les douleurs et les afflictions; ou qui pensent, s'ils n'osent l'accuser d'injustice, qu'il est indifférent aux choses humaines, ou qu'il a établi de fatales nécessités, contre lesquelles il ne fait rien, pour ne pas paraßtre intervertir par inconstance l'ordre qu'il a fondé; ou qui s'imaginent qu'il est trop faible pour préserver les justes de ces maux : à ceux-là il faut répondre qu'il n'y aurait pas de justice chez les hommes, si Dieu ne s'occupait point des choses de ce inonde.

En effet cette justice humaine que l'Ăąme peut conserver en faisant le bien et perdre en faisant le mal, ne serait point gravĂ©e en elle, s'il n'existait une justice immuable que les justes trouvent dans sa plĂ©nitude lorsqu'ils se tournent vers elle, et que les pĂ©cheurs abandonnent entiĂšrement, en fermant les yeux Ă  sa lumiĂšre. Or cette justice immuable est celle de Dieu; et elle ne se prĂȘterait point Ă  Ă©clairer ceux qui recourent Ă  elle, si Dieu ne prenait aucun intĂ©rĂȘt aux choses de ce monde. D'ailleurs s'il laissait les justes sous le poids de l'adversitĂ©, uniquement pour ne point dĂ©ranger l'ordre qu'il a Ă©tabli, il ne serait point juste lui-mĂȘme; ce n'est donc point pour cela qu'il le permet, mais parce qu'il entre dans le plan mĂȘme de sa Providence que les justes soient affligĂ©s innocemment. D'autre part, penser que Dieu n'est pas assez fort pour dĂ©tourner des justes les maux qu'ils endurent, c'est ĂȘtre insensĂ©, c'est ne pas comprendre qu'il y a autant d'impiĂ©tĂ© Ă  nier la toute-puissance de Dieu qu'Ă  l'accuser d'injustice.

3. AprÚs avoir posé ces principes sur la question proposée, et répondu briÚvement et en passant qu'il est souverainement injuste de mettre en doute la justice et la toute-puissance de eu, nous disons que la raison la plus probable pour laquelle les justes souffrent ordinairement en cette vie, c'est que cela leur est avantageux.

Autre en effet est la justice que l'homme possĂšde actuellement pour obtenir le salut Ă©ternel, autre celle qu'il a dĂ» poser dans le paradis terrestre pour conserver et ne point perdre ses droits Ă  ce mĂȘme salut. Si la justice en Dieu consiste Ă  commander des choses utiles, puis Ă  punir ceux qui dĂ©sobĂ©issent et Ă  rĂ©compenser ceux qui obĂ©issent; la justice dans l'homme consiste Ă  obĂ©ir Ă  ces utiles commandements. Mais comme le bonheur est Ă  l'Ăąme ce que la santĂ© est au corps, et que le remĂšde qu'on prescrit pour conserver la santĂ© du corps n'est point celui qu'on donnĂ© pour la recouvrer quand elle est perdue : de mĂȘme, dans l'ensemble de l'humanitĂ©, les commandements donnĂ©s Ă  l'homme pour conserver l'immortalitĂ© n'Ă©taient point ceux qu'on lui donne aujourd'hui pour la recouvrer. Et comme celui qui perd la santĂ© du corps, et tombe malade pour n'avoir pas ;observĂ© les conseils prĂ©servatifs du mĂ©decin, reçoit d'autres remĂšdes pour se guĂ©rir, remĂšdes souvent insuffisants, Ă  moins que le mĂ©decin n'y ajoute d'autres moyens ordinairement pĂ©nibles et douloureux, mais efficaces, d'oĂč il rĂ©sulte que le malade, tout en obĂ©issant au mĂ©decin, souffre non-seulement de sa maladie, mais encore du remĂšde : de mĂȘme l'homme tombĂ© par le pĂ©chĂ© dans les souffrances et les misĂšres de cette vie mortelle, pour n'avoir pas voulu obĂ©ir Ă  un premier commandement destinĂ© Ă  assurer son salut, a reçu de nouvelles prescriptions dans sa maladie. S'il les exĂ©cute, on peut avec raison dire qu'il vit dans la justice ; nĂ©anmoins il souffre et de sa maladie non encore guĂ©rie et des prescriptions de la mĂ©decine. C'est Ă  ces remĂšdes que font allusion ces paroles: « Le Seigneur chĂątie celui qu'il aime, et il frappe de verges tout fils qu'il reçoit. »

Ceux qui n'obĂ©issent point Ă  ces salutaires commandements, augmentent de plus en plus leurs maux. Et ils souffrent, mĂȘme en cette vie, des misĂšres et des douleurs innombrables, soit par l'effet mĂȘme de ces maladies, soit par les punitions qui leur sont infligĂ©es dans le but de toucher au vif la partie mal saine, de les avertir charitablement du danger de leur Ă©tat et de les amener Ă  chercher dans la grĂące de Dieu un remĂšde Ă  leurs maux. S'ils mĂ©prisent ces moyens, c'est-Ă -dire les rĂ©clamations de la Loi et la voix de la douleur, Ă  juste titre ils encourent, aprĂšs cette vie, la damnation Ă©ternelle. Donc celui-lĂ  seul peut voir, lĂ , de l'injustice, qui ne croit qu'Ă  la vie prĂ©sente, qui n'ajoute point foi Ă  ce que Dieu a prĂ©dit de l'avenir; et il se prĂ©pare les plus terribles supplices par sa persĂ©vĂ©rance dans le pĂ©chĂ© et dans l'infidĂ©litĂ©.

LXXXIII. — Sur le mariage, Ă  l'occasion de ces paroles du Seigneur : « Quiconque renvoie sa femme hors le cas de fornication. »

Si le Seigneur n'autorise à renvoyer une femme que dans le cas d'adultÚre, et que, d'autre part, il ne défende pas de renvoyer un conjoint païen, il s'ensuit que le paganisme est considéré comme une fornication. Or il est évident que, quand le Seigneur parle dans l'Evangile du renvoi d'une femme, il n'excepte que le cas de fornication. D'autre part, nous savons qu'il n'est pas défendu de renvoyer un époux païen, parce que l'ApÎtre, en conseillant à la partie fidÚle de ne pas renvoyer la partie infidÚle, se sert de ces expressions : « Je dis, moi, et non le Seigneur, » pour faire entendre que le Seigneur permet de renvoyer, mais ne l'ordonne pas, autrement le conseil de l'ApÎtre serait opposé à l'ordre de Dieu; en sorte que, dans ce cas, personne n'est forcé, mais chacun reste libre.

Cependant si quelqu'un prĂ©tend que le Seigneur n'admet pour cause de renvoi de la femme que ce que l'on appelle communĂ©ment fornication, c'est-Ă -dire le crime qui se commet par un commerce charnel illicite, on peut lui rĂ©pondre que le Seigneur, en traitant cette matiĂšre, parlait de deux Ă©poux fidĂšles, lesquels, parce qu'ils sont fidĂšles, ne peuvent se renvoyer l'un l'autre, hormis le cas d'adultĂšre. Or l'un et l'autre sont fidĂšles, il ne s'agit donc pas du paganisme. Et l'ApĂŽtre semble aussi faire cette distinction quand il dit : « Pour ceux qui sont dans le mariage, ce n'est pas moi, mais le Seigneur qui commande que la femme ne ne se sĂ©pare point de son mari; si elle en est sĂ©parĂ©e, qu'elle demeure sans se marier, ou qu'elle se rĂ©concilie avec son mari. » Ici encore on voit que, dans le seul cas oĂč la sĂ©paration sait permise, la femme qui quitte son Ă©poux, ne doit point se marier ; et que, si elle peut vivre dans la continence, plutĂŽt que de s'unir Ă  un autre homme, elle doit se rĂ©concilier avec son mari s'il est corrigĂ©, ou du moins le supporter s'il ne l'est pas. L'ApĂŽtre continue et dit : «Que le mari de mĂȘme ne quitte point sa femme, a donnant ainsi briĂšvement la mĂȘme rĂšgle Ă  l'Ă©poux qu'Ă  la femme. AprĂšs avoir Ă©tabli cette doctrine par l'ordre du Seigneur, il ajoute : « Mais aux autres je dis, moi, et non le Seigneur : Si un de mes frĂšres a une femme infidĂšle, et qu'elle consente Ă  demeurer avec lui, qu'il ne se sĂ©pare point d'elle; et si une femme a un mari infidĂšle et qu'il consente Ă  demeurer avec elle, qu'elle ne se sĂ©pare point de son mari. » Par lĂ  l'ApĂŽtre donne Ă  entendre que le Seigneur s'est exprimĂ© lĂ  dessus en ce cens que, si les Ă©poux sont fidĂšles tous les deux, ils ne doivent se quitter ni l'un ni l'autre.