Non-seulement le Père n’est pas plus grand que le Fils, mais les deux ensemble ne sont pas plus grands que le Saint-Esprit.

— Quelle est la nature même de Dieu d’après l’idée de la vérité, la notion du souverain bien, et l’amour inné de la justice, qui fait aimer l’âme juste par l’âme qui n’est pas encore juste.

— On doit chercher la connaissance de Dieu par l’amour, puisque, d’après les Ecritures, Dieu est amour, et que l’amour porte une certaine empreinte de la Trinité.



PROLOGUE.RÉSUMÉ DE CE QUI A ÉTÉ DIT PLUS HAUT. RÈGLE A SUIVRE DANS LES QUESTIONS DE FOI TROP DIFFICILES.

1. Nous avons dit ailleurs que les attributs qui déterminent les rapports des personnes entre elles, sont ceux qui distinguent ces personnes dans la Trinité et leur appartiennent en propre, comme la qualité de Père, de Fils et de présent des deux, qui est le Saint-Esprit car le Père n’est pas la Trinité, ni le Fils la Trinité, ni le Don la Trinité. Quant à ce qu’ils sont en eux-mêmes, on ne l’exprime point au pluriel, mais ils sont une seule chose, la Trinité elle-même. Ainsi comme le Père est Dieu, comme le Fils est Dieu, comme le Saint-Esprit est Dieu, de même le Père est bon, le Fils est bon, le Saint-Esprit est bon; le Père est tout-Puissant, le Fils est tout-puissant le Saint-Esprit est tout-puissant, et pourtant il n’y a pas trois dieux, trois bons, trois tout-puissants, mais un Dieu unique, bon, tout-puissant, la Trinité même; qui est tout ce que l’on peut dire de chaque personne en elle-même, et en dehors du sens relatif. Car tous ses attributs se rapportent à l’essence, puisque, là, c’est la même chose d’être et d’être grand, d’être bon, d’être sage, et que tout ce qu’on peut dire de chaque personne en elle-même, on peut le dire de la Trinité. Si donc on parle de trois personnes ou de trois substances, ce n’est pas pour introduire la moindre diversité dans l’essence, mais pour répondre d’un seul mot à cette question.

Qu’est-ce que les trois , tres vel tria? Du reste l’égalité est telle dans cette Trinité que non-seulement le Père, au point de vue de la divinité, n’est pas plus grand que le Fils, mais que le Père et le Fils ensemble ne sont pas plus grands que le Saint-Esprit et qu’aucune des personnes prises en particulier n’est en rien moindre que la Trinité elle-même.

Nous avons dit cela, et si nous le répétons si souvent, c’est pour en rendre la connaissance plus familière. Cependant il faut savoir se borner et prier Dieu, avec la plus grande ferveur, qu’il nous ouvre l’intelligence et éloigne de nous l’esprit de contention, afin de pouvoir saisir par la pensée l’essence de la vérité immatérielle et immuable. Maintenant donc, avec l’aide du Créateur, si merveilleux dans ses miséricordes , étudions ce même sujet, que nous approfondirons un peu plus que ci-dessus , sans nous départir de cette règle, que notre foi retiendra fermement ce que notre intelligence n’aura encore pu pénétrer.

CHAPITRE PREMIER. LA RAISON DÉMONTRE QU’EN DIEU LES TROIS PERSONNES NE SONT PAS PLUS GRANDES QU’UNE SEULE.

2. Nous disons donc que dans la Trinité, deux ou trois personnes ne sont pas plus grandes qu’une : vérité que le sens charnel ne comprend pas, parce qu’il ne saisit les réalités dans l’ordre de la création qu’autant qu’il le peut, et ne saurait voir la vérité elle-même par qui tout a été créé. Car s’il le pouvait, ce que nous venons de dire serait plus clair pour lui que la lumière du soleil. En effet dans la substance de la vérité, qui seule existe réellement, être plus grand ce serait être plus vrai. Or, dans tout ce qui est intelligible et immuable, une chose ne saurait être moins vraie qu’une autre, puisqu’elle est également immuable et éternelle; et ce qu’il y a là de grand, n’est grand que parce qu’il existe vraiment. Par conséquent, là où la grandeur est la vérité même, ce qui est plus grand doit nécessairement contenir plus de vérité, et tout ce qui ne contient pas plus de vérité, ne saurait être plus grand. Or évidemment, tout ce qui contient plus de vérité, est plus vrai, comme tout ce qui contient plus de grandeur est plus grand; donc ici tout ce qui est plus vrai est plus grand. Mais le Père et le Fils ensemble ne sont rien de plus vrai que le Père seul ou le Fils seul. Donc les deux ensemble ne sont rien de plus grand que chacun d’eux. Et comme le Saint-Esprit est également vrai, le Père et le Fils ne sont rien de plus grand que lui, parce qu’ils ne sont rien de plus vrai. Et le Père et le Saint-Esprit ensemble, ne l’emportant point en vérité sur le Fils car ils n’existent pas plus véritablement, ne l’emportent point non plus en grandeur. De même le Fils et le Saint-Esprit ensemble sont aussi grands que le Père, parce qu’ils sont aussi réellement que lui. La Trinité elle-même est donc aussi grande que chacune des personnes qu’elle renferme. Car là où la vérité même est la grandeur, une personne qui n’est pas plus vraie ne peut être plus grande. Et la raison en est que dans l’essence de la vérité, être et être vrai sont la même chose; être et être grand sont aussi la même chose : par conséquent, être vrai, c’est être grand. Donc, là, ce qui est également vrai, est nécessairement également grand.

CHAPITRE II. POUR COMPRENDRE COMMENT DIEU EST VÉRITÉ, IL FAUT ÉCARTER DE SON ESPRIT TOUTE IMAGE MATÉRIELLE.

3. Dans l’ordre matériel, il peut arriver que tel or soit aussi vrai que tel autre, mais non que l’un soit plus grand que l’autre, parce que, là, la vérité n’est pas la grandeur, et que être or et être grand ne sont point la même chose. De même, dans la nature de l’âme, la grandeur ne se mesure pas sur la vérité. En effet, l’homme qui n’est pas magnanime a cependant une âme vraie : car l’essence du corps et de l’âme n’est pas l’essence même de la vérité; comme dans la Trinité, où Dieu est un, unique, grand, vrai, vérace, vérité. Quand nous cherchons à le comprendre, autant qu’il le permet et l’accorde, écartons de notre esprit toute idée de contact ou de rapprochement dans l’espace, comme s’il s’agissait de trois corps; toute idée de structure corporelle, comme la fable nous en montre une dans Géryon, le géant à trois corps; rejetons sans hésiter toute image où trois seraient plus grands qu’un, où un serait moins que deux; car c’est ainsi qu’on repousse toute idée corporelle. Et dans l’ordre spirituel, que rien de ce qui est sujet à changement ne soit pris pour Dieu. Quand, de la profondeur de notre misère, nous nous portons vers ces hauteurs, une bonne partie de la tâche est déjà remplie si, avant de pouvoir parvenir à savoir ce que Dieu est, nous venons à bout de savoir ce qu’il n’est pas. Or, il n’est certainement ni la terre, ni le ciel, ni rien qui ressemble à la terre ou au ciel, ni rien de pareil à ce que nous voyons dans le ciel ou que nous n’y voyons pas et qui est peut-être. Quand vous augmenteriez en imagination la lumière du soleil, son volume, sa clarté, mille fois ou une multitude innombrable de fois, ce ne serait pas encore Dieu. Quand vous vous figureriez les anges, ces esprits purs qui animent les corps célestes, les changent ou les dirigent par leur volonté soumise à celle de Dieu, quand vous les réuniriez tous et ils sont des milliers de milliers (Apoc., V, 11 ) et que vous n’en formeriez qu’un seul être, ce ne serait pas encore Dieu; pas même si vous vous imaginiez ces mêmes esprits sans formes corporelles, ce qui est très-difficile à notre pensée charnelle.

Comprends donc, situ le peux, ô âme accablée par un corps sujet à la corruption, et obscurcie par une innombrable variété de pensées terrestres; comprends cela si tu le peux : Dieu est vérité (Sag., IX, 15 ). Car il est écrit, « que Dieu est lumière (I Jean, I, 5 ) »; non une lumière comme celle que nous voyons des yeux du corps, mais comme ton coeur la voit, quand tu entends dire : C’est la vérité. Ne cherche pas à savoir ce que c’est que la vérité; car aussitôt les ombres des images corporelles et les nuages des vains fantômes s’élèveront et. troubleront la lueur sereine qui t’a d’abord frappée, quand j’ai prononcé ce mot : vérité. Reste donc, si tu le peux, sous l’impression de ce rapide éclair qui luit à tes yeux, quand on dit: vérité. Mais tu ne le peux pas; tu retombes dans les pensées terrestres qui te sont habituelles. Et quel est, je te le demande, le poids qui t’entraîne, sinon celui des souillures contractées par l’attrait de la cupidité et les égarements du pèlerinage?

CHAPITRE III.DIEU EST LE SOUVERAIN BIEN. L’ÂME NE DEVIENT BONNE QU’EN SE TOURNANT VERS DIEU.

4. Encore une fois, vois, si tu peux. Certainement tu n’aimes que ce qui est bon : car (454) c’est bon, cette terre qui s’élève en montagnes, ou s’abaisse en collines et en plaines; ce domaine agréable et fertile; cette maison construite en ailes régulières, vaste, inondée de lumière; ces animaux, corps vivants; cette atmosphère tempérée et salubre; cette nourriture savoureuse et saine; cette santé exempte de douleur et de fatigue; cette face humaine régulière dans ses traits, portant l’empreinte de la gaieté et animée de vives couleurs; ce coeur d’ami aussi aimable dans sa condescendance que fidèle dans son attachement; c’est bon, cet homme probe et juste; ces richesses qui procurent tant d’aisance; ce ciel orné de soleil, de lune et d’étoiles; ces anges avec leur sainte docilité; ce langage plein d’une douce instruction et de sages avertissements; cette poésie au rythme si harmonieux, aux pensées si sérieuses. Que dire de plus? Oui, ceci est bon et cela encore; mais ôte ceci et cela et vois-le bien en lui-même, si tu peux, et alors tu verras Dieu, bon, non par emprunt, mais bien de tout bien. Et dans tous ces biens que j’ai énumérés, ou qui peuvent s’offrir à la vue et à la pensée, nous ne pourrions, en jugeant sainement, dire l’un supérieur à l’autre si nous n’avions, imprimée au-dedans de nous, la notion du bien lui-même, d’après lequel nous déclarons une chose bonne et préférons un bien à un autre. C’est ainsi qu’il faut aimer Dieu; non pas tel ou tel bien, mais le bien lui-même. Car il faut chercher le bien de l’âme, non un bien qu’elle effleure en passant, mais auquel elle s’attache avec amour; et quel est ce bien, sinon Dieu? L’âme n’est pas bonne, l’ange n’est pas bon, le ciel n’est pas bon; mais le bien seul est bon. Un exemple fera peut-être mieux comprendre ce que je veux dire. Quand j’entends parler d’une âme bonne, il y a là deux expressions, et à ces expressions se rattachent pour moi deux idées : elle est âme, elle est bonne. Pour être âme, l’âme elle-même n’a rien fait; car il n’y avait rien en elle qui pût faire qu’elle existât. Mais pour être âme bonne, je vois que sa volonté a dû agir. Non que le seul fait d’être âme ne soit déjà quelque chose de bon : autrement pourquoi la dirait-on, et avec toute raison, meilleure que le corps? mais cela ne suffit pas pour qu’on la dise âme bonne, parce qu’il lui reste à agir par la volonté, pour se rendre meilleure. Si elle n’en tire point partie, on la blâme à juste titre, et on a raison de dire qu’elle n’est point une âme bonne: car elle diffère de celle qui agit ainsi, et si celle-ci est digne d’éloges, celle qui fait autrement est nécessairement digne de blâme. Mais quand elle agit dans l’intention de devenir bonne, elle ne peut atteindre son but qu’en se dirigeant vers un objet autre qu’elle-même. Or, où se tournera-t-elle pour devenir bonne, sinon vers le bien, en l’aimant, en le désirant, en l’obtenant? Si donc elle s’en détourne de nouveau et cesse d’être bonne, par le seul fait qu’elle se détourne du bien, à moins de conserver en elle-même le bien dont elle se détourne, elle ne sait plus où se tourner, si elle veut s’amender.

5. Il n’y aurait donc pas de biens changeants, s’il n’y avait un bien immuable. Ainsi, quand vous entendez parler de telle et telle chose qui sont bonnes, et pourraient d’ailleurs ne l’être pas; si vous pouvez, en dehors de ces choses qui ne sont bonnes que par participation au bien, entrevoir le bien même dont la participation les rend bonnes et vous en avez l’idée, dès qu’on vous parle de telle ou telle chose bonne si, dis-je, vous pouvez, en faisant abstraction de ces objets, entrevoir le bien en lui-même, vous aurez entrevu Dieu. Et si vous vous attachez à lui par l’amour, vous goûterez aussitôt le bonheur. Mais quelle honte de s’attacher à des objets qu’on n’aime que parce qu’ils sont bons et de ne pas aimer le bien même qui les rend bons ! Et l’âme elle-même, qui, en tant qu’âme et avant de devenir bonne en se tournant vers le bien immuable, mais simplement parce qu’elle est âme, nous plait tellement que nous la préférons même à la lumière matérielle, si nous avons le sens droit : l’âme, dis-je, ne nous plait pas en elle-même, mais dans la puissance qui l’a créée. Nous puisons notre amour pour elle dans la source même dont nous voyons qu’elle est sortie. Voilà la vérité et le bien simple, qui n’est pas autre chose que le bien même et, par conséquent, le souverain bien. Car un bien ne peut diminuer ou grandir, que quand il n’est bien que par un autre bien. Pour être bonne, l’âme se tourne donc vers ce qui l’a faite âme. C’est alors que la volonté s’unit à la nature pour perfectionner l’âme dans le bien, quand cette volonté se tourne par amour vers le bien, d’où vient le bien qui ne se perd pas même quand la volonté se détourne. En effet, en se détournant (455) du souverain bien, l’âme cesse d’être bonne, mais elle ne cesse pas d’être âme : ce qui lui donne déjà l’avantage sur le corps; la volonté perd donc ce que la volonté peut gagner. Pour vouloir se tourner vers ce qui l’a fait être, l’âme devait déjà exister; mais avant d’exister, elle n’était pas là pour le vouloir. Et voilà notre bien : celui où nous voyons s’il a dû ou doit être tout ce que nous comprenons qu’il a dû ou doit être, et où nous voyons également qu’il n’eût pas pu, s’il ne l’eût dû, être tout ce que nous comprenons qu’il doit être, bien que nous ne sachions pas comment il l’est. Or, ce bien n’est pas loin de chacun de nous : car c’est en lui que nous ‘vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes (Act., XVII, 27, 28 ).

CHAPITRE IV.POUR POUVOIR AIMER DIEU, IL FAUT LE CONNAITRE PAR LA VRAIE FOI.

6. Mais il faut se tenir en lui et s’attacher à lui par l’amour, afin de jouir de la présence de celui par qui nous sommes et en dehors duquel nous ne pourrions pas même exister. Car comme « c’est par la foi que nous marchons et non par une claire vue (II Cor., V, 7 )», nous ne voyons pas encore Dieu, comme dit le même Apôtre, « face à face (I Cor., XIII, 12. ) »; et pourtant, si nous ne l’aimons pas maintenant, nous ne le verrons jamais. Mais peut-on aimer ce qu’on ignore? On peut connaître quelque chose et ne pas l’aimer; mais je demande si l’on peut aimer ce que l’on ne connaît pas; car, si on ne le peut pas, personne n’aimera Dieu avant de le connaître. Et qu’est-ce que connaître Dieu, sinon le voir des yeux de l’esprit et en avoir la ferme perception? Car ce n’est pas un corps qui puisse être cherché avec les yeux de la chair. Mais avant de pouvoir connaître et percevoir Dieu, autant qu’il peut être vu et perçu, avantage réservé aux coeurs purs, car il est écrit « Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu (Matt., V, 8 ) » il faut que le coeur soit purifié, pour devenir capable et digne de le voir, et il ne peut être purifié qu’en aimant par la foi. Car où sont ces trois vertus, que tous les efforts des Livres divins tendent à produire dans notre âme, la Foi, l’Espérance et la Charité (I Cor., XIII, 13 ), sinon dans l’âme qui croit ce qu’elle ne voit pas, qui espère et aime ce qu’elle croit? On aime donc même ce qu’on ignore, mais qu’on croit pourtant. Toutefois il faut bien prendre garde que l’âme, en croyant ce qu’elle ne voit pas, ne se figure ce qui n’est pas, et n’espère et n’aime ce qui est faux. Dans ce cas, la charité ne viendrait plus d’un coeur pur, d’une bonne conscience et d’une foi non feinte, laquelle est la fin des préceptes, comme dit le même Apôtre (I Tim., I, 5 ).

7. Quand, dans la lecture ou la conversation, il est question d’objets matériels que nous n’avons pas vus et que nous croyons, l’esprit se les figure nécessairement sous des traits et des formes corporelles, au gré de l’imagination. Que l’on tombe à faux ou que l’on tombe juste, ce dernier cas est très-rare, cela importe peu; il ne s’agit pas ici de croire d’une foi ferme, mais de quelque but utile à atteindre par cette voie. En effet, parmi ceux qui lisent ou entendent lire ce qu’a écrit l’apôtre Paul ou ce qu’on a écrit de lui, qui ne se figure le visage de l’apôtre lui-même et de tous ceux dont il donne les noms? Et dans la multitude d’hommes à qui ces épîtres sont connues et qui tous imaginent des traits et des figures différentes, on ne sait certainement pas quel est celui qui s’approche le plus de la vérité. Or, les formes corporelles de ces personnages ne sont pas l’objet de notre foi; mais la vie qu’ils ont menée par la grâce de Dieu et les actions que l’Ecriture sainte rapporte de chacun d’eux, voilà ce qu’il est utile de croire, ce qu’il faut désirer et ne pas désespérer d’atteindre. La figure même de Notre-Seigneur est aussi l’objet de mille imaginations différentes : et pourtant , quelle qu’elle fût, il n’en avait qu’une. Et dans ce que nous croyons de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la notion saine n’est pas celle que l’esprit s’imagine, et qui est peut-être fort éloignée de la réalité, mais celle que nous en avons d’après l’espèce humaine; car nous portons l’idée de la nature humaine gravée dans notre âme, à tel point que nous reconnaissons l’homme ou la forme humaine aussitôt qu’elle frappe nos yeux.

CHAPITRE V.COMMENT ON PEUT AIMER LA TRINITÉ SANS LA CONNAITRE.

C’est sur cette notion que notre esprit se règle, quand nous croyons que Dieu s’est fait homme pour nous , afin de nous donner l’exemple de l’humilité et nous faire voir l’amour que Dieu nous porte. Car il nous est utile de croire et de tenir pour principe certain et inébranlable que l’humilité qui a fait naître un Dieu d’une femme et l’a conduit à la mort au milieu de tant d’outrages de la part des hommes, que cette humilité, dis-je, est le remède souverain à l’enflure de notre orgueil, et le profond mystère qui brise le lien du péché. Ainsi encore, sachant ce que c’est que la toute-puissance et convaincus que Dieu est tout-puissant, nous croyons à la vertu de ses miracles et de sa résurrection, et nous raisonnons des faits de cette nature d’après les notions, innées ou expérimentales, des espèces et des genres, en sorte que notre foi n’est pas feinte. Car nous ne connaissons pas non plus la figure de la vierge Marie, cette mère qui n’a point connu d’homme, qui est restée pure dans son enfantement et de laquelle le Christ est né miraculeusement. Nous n’avons pas davantage vu les traits de Lazare, ni Béthanie, ni le sépulcre, ni la pierre que le Christ fit écarter pour ressusciter le mort, ni le sépulcre nouvellement taillé dans le roc d’où il est ressuscité lui-même, ni la montagne des Oliviers d’où il est monté au ciel; et nous tous qui n’avons point vu ces choses, nous ne savons pas si elles sont comme nous nous les figurons, nous penchons même à croire le contraire. En effet, quand il nous arrive de voir de nos yeux un lieu, un homme, un corps quelconque tels que nous nous les étions figurés en esprit, avant de les avoir vus, nous n’en sommes pas médiocrement surpris; cela arrive rarement ou presque jamais; et cependant nous croyons très-fermement à leur existence, parce que nous en jugeons d’après une notion particulière ou générale, qui est pour nous une certitude. Nous croyons, par exemple, que Notre Seigneur Jésus-Christ est né d’une Vierge qui s’appelait Marie. Ce que c’est qu’une vierge, ce que c’est que naître, ce que c’est qu’un nom propre, nous le savons parfaitement; ce n’est pas là un objet de foi. Mais la figure de Marie est-elle celle qui nous vient à l’esprit quand nous parlons ou que nous nous souvenons de ces faits? nous ne le savons et ne le croyons en aucune façon. Il est donc permis, sans blesser la foi, de dire: peut-être avait-elle cette figure, peut-être ne l’avait-elle pas; mais ce serait porter atteinte à la foi chrétienne que de dire : Peut-être le Christ est-il né d’une Vierge.

8. C’est pourquoi, désirant comprendre, autant que possible l’éternité, l’égalité et l’unité de la Trinité, nous devons d’abord croire avant de comprendre, et veiller à ce que notre foi ne soit pas feinte. Car il faut jouir de cette même Trinité, pour être heureux; or, si nous en croyons des choses fausses, notre espérance sera vaine, notre charité ne sera pas pure. Comment donc pouvons-nous aimer par la foi la Trinité que nous ne connaissons pas? Sera-ce comme nous aimons Paul l’apôtre, d’après une notion particulière ou générale? Si Paul n’a pas eu les traits que notre imagination lui prête chose que nous ignorons absolument nous savons du moins ce que c’est qu’un homme. Pour ne pas aller bien loin, nous sommes hommes, et il est clair que Paul l’a été, que son âme a vécu unie à un corps selon les lois de l’humanité. Nous croyons donc de lui ce que nous trouvons en nous-mêmes, selon l’espèce ou le genre qui renferme au même degré toute nature humaine. Mais que savons-nous de cette souveraine Trinité, soit d’après l’espèce, soit d’après le genre? Y a-t-il donc beaucoup d’autres trinités du même genre, dont quelques-unes nous soient connues par expérience, en sorte que nous puissions juger celle-ci par analogie, d’après une notion d’espèce ou de genre, de manière à l’aimer sans la connaître, comme nous en aunerions une autre à laquelle nous la supposerions semblable? Evidemment non.

Ou bien pouvons-nous aimer par la foi cette Trinité que nous ne voyons pas et dont le type ne nous apparaît nulle part, comme nous aimons, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa résurrection d’entre les morts, bien que nous n’ayons jamais vu personne ressusciter ainsi? Mais nous savons ce que c’est que mourir et ce que c’est que vivre: car nous vivons et nous avons vu parfois des morts et des mourants. Or, qu’est-ce que ressusciter, sinon revivre, c’est-à-dire revenir de la mort à la vie? Quand donc nous disons et nous croyons que la Trinité existe, nous savons ce que c’est que la Trinité, parce que nous savons ce que c’est que trois choses, mais nous ne l’aimons pas pour autant. Car nous avons le nombre trois quand nous voulons, par exemple, pour n’en pas citer d’autres, en jouant à la mourre. Serait-ce que nous n’aimons pas toute trinité, mais seulement la Trinité qui est Dieu? Ce que nous aimons dans la Trinité, c’est donc qu’elle est Dieu. Mais nous n’avons pas vu d’autre Dieu et nous n’en connaissons point, parce qu’il n’y a qu’un Dieu : celui-là même que nous n’avons jamais vu et que nous aimons par la foi. Or, la question est de savoir d’après quelle analogie ou quelle comparaison avec des choses connues nous avons cette foi, par laquelle nous aimons Dieu que nous ne connaissons pas encore.

CHAPITRE VI.COMMENT L’HOMME QUI N’EST PAS ENCORE JUSTE CONNAIT LE JUSTE QU’IL AIME.

9. Revenons donc sur nos pas, et examinons pourquoi nous aimons l’Apôtre. Est-ce à cause de l’espèce humaine, qui nous est parfaitement connue, et parce que nous croyons qu’il a été homme? Non assurément: autrement nous ne pourrions plus l’aimer, puisqu’il n’est plus homme; car son âme a été séparée de son corps. Mais nous sommes persuadés que ce que nous aimons en lui vit encore: car nous aimons une âme juste. Et d’après quelle règle générale ou spéciale, sinon parce que nous savons ce que c’est qu’une âme et ce que c’est qu’un juste? Quant à la nature de l’âme, nous avons toute raison de dire que nous la connaissons, puisque nous en avons une. Ce n’est point sur le témoignage de nos yeux, car nous ne l’avons jamais vue, ni d’après une notion générale ou spéciale tirée de l’analogie ou de la comparaison, que nous avons cette foi, mais bien plutôt, comme je l’ai dit, parce que nous avons une âme, Et, en effet, y a-t-il rien qui soit aussi intimement senti et qui sente aussi bien sa propre existence, que le principe même par lequel tout le reste est senti, c’est-à-dire l’âme? Car c’est d’après notre propre expérience que nous reconnaissons les mouvements des corps, qui nous prouvent qu’il y a d’autres êtres vivants hors de nous; puisque vivant nous-mêmes, nous imprimons à notre corps les mouvements que nous remarquons chez les autres. En effet, quand un corps vivant se meurt, nos yeux n’ont aucun moyen de voir l’âme, qui est un objet invisible pour eux; mais nous sentons que cette matière est animée par un principe semblable à celui qui anime notre propre corps, c’est-à-dire havie de l’âme. Et ce n’est point ici quelque chose de propre à l’habileté humaine ou à la raison : car les bêtes aussi sentent la vie, non-seulement en elles-mêmes, mais chez leurs semblables et en nous. Ni elles non plus ne voient nos âmes, mais elles s’aperçoivent de la vie par les mouvements du corps, sur le champ, avec la plus grande facilité et comme par un instinct naturel. Nous con naissons donc toute âme d’après la nôtre, et d’après la nôtre encore, nous croyons à l’existence de celle que nous ne connaissons pas. Non-seulement nous nous apercevons de l’existence d’une âme, mais nous pouvons encore savoir ce qu’elle est par l’étude de la nôtre, puisque nous en avons une.

Mais comment savons-nous ce que c’est que le juste? Car nous avons dit que nous aimons l’Apôtre, uniquement parce que c’est une âme juste. Nous savons donc ce que c’est que d’être juste, aussi bien que nous savons ce que c’est qu’une âme. Or, comme nous l’avons dit, c’est d’après nous que nous savons ce que c’est qu’une âme, puisque nous en avons une; mais comment, sans être justes, savons-nous ce que c’est qu’un juste ? Et si personne ne sait ce que c’est qu’un juste, sans être juste, personne n’aimera ce juste sans l’être soi-même. En effet, on ne peut aimer celui qu’on croit juste, précisément parce qu’on le croit juste, quand on ne sait pas ce que c’est que d’être juste; et nous avons démontré plus haut que personne n’aime ce qu’il croit et ne voit pas, qu’en vertu de quelque notion générale ou particulière. Donc si le juste seul aime le juste, comment celui qui n’est pas juste désirera-t-il le devenir? Personne ne désire être ce qu’il n’aime pas. Mais pour devenir juste, celui qui ne l’est pas encore, voudra certainement le devenir ; et dès qu’il le veut, il aime le juste. Donc, même celui qui n’est pas encore juste, aime le juste. Or, celui qui ignore ce que c’est que le juste, ne peut pas aimer le juste. Donc celui même qui n’est pas encore juste, sait du moins ce que c’est que de l’être. Mais comment le sait-il? Est-ce par le témoignage de ses yeux? Y a-t-il un corps juste, comme il y a un corps blanc ou noir, carré ou rond? Qui osera le dire ? Cependant les yeux ne voient que des corps. Et il n’y a de juste dans l’homme que l’âme; et quand on dit d’un homme qu’il est juste, c’est de son âme qu’on parle, et non de son corps. La justice est en effet une certaine beauté de l’âme, qui rend beaux les hommes, même la plupart de ceux dont le corps est tordu et difforme. Et comme les yeux ne voient pas l’âme, ils ne voient pas davantage sa beauté, comment donc celui qui n’est pas encore juste, connaît-il le juste, et l’aime-t-il pour le devenir lui-même? Y aurait-il, dans les mouvements du corps, certain indice qui ferait voir que tel ou tel homme est juste ? Mais s’il ignore absolument ce que c’est qu’un juste, comment devinera-t-il les signes qui trahissent l’âme juste? Il connaît donc le juste. Mais comment le connaissons-nous, même quand nous ne sommes pas justes? si nous puisons cette connaissance hors de nous, ce ne peut être que dans un corps. Or ce n’est point ici l’affaire d’un corps. Et quand je pose la question, je ne peux en trouver la réponse qu’en moi-même. Si je demande à un autre ce que c’est que le juste, il cherche également la réponse au dedans de lui, et quiconque peut donner une réponse vraie, ne la trouve pas ailleurs qu’en lui-même. Quand je veux parler de Carthage, je cherche en moi quelque chose à dire et j’y trouve une Carthage imaginaire; mais cette image, je l’ai perçue par le corps, c’est-à-dire par la sensation du corps, puisque j’ai été là corporellement, que j’ai vu la ville, que j’en ai éprouvé une impression qui m’est restée dans la mémoire, tellement que j’ai trouvé en moi le mot pour en parler, quand il m’a plu de le faire. Car cette forme imaginaire, fixée en ma mémoire, est le verbe même de Carthage, non pas en trois syllabes qu’on exprime quand on nomme Carthage, ou même le nom qui traverse sans bruit l’espace du temps mais ce que je vois dans mon âme, quand je prononce ces trois syllabes, ou même avant que je ne les prononce. Et si je veux parler d’Alexandrie, que je n’ai jamais vue, vite aussi une image se présente à mon esprit; ayant entendu beaucoup de personnes dire que c’est une grande ville et les ayant crues sur parole, je m’en suis fait une certaine idée, calquée, autant que possible, sur leurs récits, et c’est là le verbe que je trouve en moi avant de prononcer les cinq syllabes, si connues de tout le monde à peu près. Et pourtant si je pouvais tirer de mon âme cette image et la montrer à ceux qui connaissent Alexandrie, sans doute tous diraient : Ce n’est pas elle; ou s’ils disaient : C’est elle, j’en serais fort étonné; puis la considérant en moi-même, c’est-à-dire son image ou son portrait, je ne pourrais m’assurer que c’est elle, mais je m’en rapporterais à ceux qui l’ont vue.

Or, il n’en est pas ainsi, quand je cherche ce que c’est que le juste; je ne le trouve pas, je ne le vois pas de cette manière, quand j’en parie; on ne tombe pas ainsi d’accord sur ce que j’en puis dire, je n’approuve pas non plus tout ce que j’en entends dire, comme si j’avais vu de mes yeux ou perçu par quelqu’un de mes sens corporels quelque chose de ce genre, ou que j’en eusse entendu parler à d’autres qui l’avaient connu. En effet, quand je dis, et avec certitude de ce que j’avance : L’âme juste est celle qui, réglant sa vie et ses moeurs par la science et la raison, rend à chacun ce qui lui est dû; mon esprit ne se porte pas vers un objet absent, comme serait Carthage par exemple, ni il ne se forge pas une image arbitraire, qui peut être vraie ou fausse, comme serait celle d’Alexandrie; mais je vois quelque chose de présent, quelque chose qui est en moi, bien que ce ne soit pas moi, et beaucoup de ceux qui m’entendront seront-de mon avis. Et quiconque m’entend et m’approuve avec connaissance de cause, sciemment, en voit autant en lui-même, bien qu’il ne soit pas lui-même ce qu’il voit. Mais si c’est un juste qui parle, il voit et exprime ce qu’il est lui-même. Et où le voit-il, sinon en lui? En quoi il n’y a rien d’étonnant : car où le verrait-il, si ce n’était en lui-même? Le merveilleux est que l’âme voie en elle ce qu’elle n’a vu nulle part ailleurs, qu’elle voie ce qui est vrai, qu’elle voie la véritable âme juste, qu’elle soit une âme elle-même et ne soit pas l’âme juste qu’elle voit en elle. Y a-t-il donc une autre âme juste dans l’âme qui n’est pas encore juste? Sinon, quelle âme voit-elle donc, quand elle voit et dit ce que c’est que l’âme juste, qu’elle n’en a point vu ailleurs qu’en elle-même, quoiqu’ elle-même ne soit pas âme juste? Ce qu’elle voit est-il donc une vérité intérieure, présente à l’âme qui peut la voir? Car tous ne le peuvent pas, et ceux qui le peuvent ne sont pas tous ce qu’ils voient, c’est-à-dire ne sont pas eux-mêmes des âmes justes, bien qu’ils puissent voir et dire ce que c’est qu’une âme juste.

Mais comment deviendront-ils justes, sinon en s’attachant au modèle qu’ils voient, pour le reproduire eux-mêmes et devenir des âmes justes: ne se contentant pas de voir et de dire que l’âme juste est celle qui réglant sa vie et ses moeurs par le science et la raison, rend à chacun ce qui lui est dû, mais réglant eux-mêmes leur vie et leurs moeurs sur la justice, en rendant à chacun ce qui lui est dû, de manière à ne devoir rien à personne, sinon de s’aimer mutuellement (Rom., XIII, 8 )? Et comment s’attache-t-on à ce modèle, sinon par l’amour? Pourquoi donc aimons-nous un homme que nous croyons juste et n’aimons-nous pas le type même par lequel nous voyons ce que c’est que l’âme juste, afin de devenir justes nous-mêmes ? Serait-ce que si nous n’aimions pas ce type, nous n’aimerions pas celui que nous aimons parce qu’il lui est conforme; et que tant que nous ne sommes pas justes, nous n’aimons pas assez ce type pour devenir justes nous-mêmes? L’homme que l’on croit juste est donc aimé d’après le type et la vérité que celui qui l’aime voit et retrouve en son propre fond; mais il n’est pas possible d’aimer ce type et cette vérité par un motif qui leur soit étranger. Hors d’eux, en effet, hors de leur connaissance, nous ne trouvons rien qui nous les fasse aimer par la foi et par analogie à quelque autre chose que nous connaissons. En effet, tout ce que nous verrons de semblable à ce type, c’est ce type même, et rien ne lui ressemble parce que, seul, il est tel qu’il est. Donc celui qui aime les hommes doit les aimer parce qu’ils sont justes, ou pour qu’ils le deviennent. Car il doit ainsi s’aimer lui-même de cette façon: ou parce qu’il est juste ou pour le devenir; alors seulement il pourra sans danger aimer son prochain comme lui-même. Celui qui s’aime autrement, s’aime injustement, puisqu’il s’aime pour devenir injuste, par conséquent pour être mauvais; et par là même il ne s’aime pas: car « celui qui aime l’iniquité, hait son âme (Ps., X, 6 ) ».

CHAPITRE VII.DU VÉRITABLE AMOUR PAR LE QUEL ON PARVIENT A LA CONNAISSANCE DE LA TRINITÉ. IL FAUT CHERCHER DIEU, EN IMITANT LA PIÉTÉ DES BONS ANGES.

10. Ainsi, dans la question de la Trinité et de la connaissance de Dieu, qui nous occupe, le point principal est de savoir ce que c’est que le véritable amour, ou même ce que c’est que l’amour. On ne peut en effet donner le nom d’amour qu’au véritable amour, autrement c’est la passion. C’est donc par abus qu’on donne à la passion le nom d’amour, et à l’amour le nom de passion. Or, ce véritable amour consiste à s’attacher à la vérité pour vivre selon la justice, et par conséquent à dédaigner toutes les choses passagères par amour pour les hommes, par le désir de les voir vivre selon la justice. Nous pourrons alors être prêts à mourir utilement pour nos frères, suivant l’exemple que nous en a donné Notre-Seigneur Jésus-Christ. En effet comme toute la loi et les prophètes se rattachent aux deux préceptes de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain (Matt., XXII, 37-40 ), ce n’est pas sans raison que l’Ecriture met souvent l’un pour l’autre : tantôt elle ne mentionne que l’amour de Dieu, comme dans ce texte : « Nous savons que tout coopère au bien pour ceux qui aiment Dieu (Rom., VIII, 28 )»; et encore: « Si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui (I Cor., VIII, 3. ) » ; et ailleurs : « Parce que la charité de Dieu est répandue en nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Rom., V, 5 ) », et dans une foule d’autres passages : la conséquence étant que celui qui aime Dieu fait ce que Dieu commande, et s’aime dans la proportion où il le fait, et par conséquent aime le prochain puisque Dieu en a donné l’ordre. Tantôt l’Ecriture ne parle que de l’amour du prochain, comme ici : « Portez les fardeaux les uns des autres, et c’est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ (Gal., VI, 2 ) », et encore: « Car toute la loi est renfermée dans une seule parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Id., V, 14 ) »; et dans l’Evangile : « Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi; car c’est la loi et les prophètes (Matt., VII, 12. ) ». Dans beaucoup d’autres passages de ce genre, nous voyons que les saintes lettres semblent ne rattacher la perfection qu’à l’amour du prochain, en passant sous silence l’amour de Dieu, quoique la loi et les prophètes se rattachent à ces deux préceptes. Mais la raison en est que celui qui aime son prochain, aime avant tout l’amour lui-même. « Or, Dieu est amour, et qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu en lui (I Jean, IV, 16 ). Donc, en ce cas, c’est Dieu qu’on aime avant tout.

11. Par conséquent ceux qui cherchent Dieu par l’intermédiaire des puissances qui gouvernent le monde ou les parties du monde, s’en séparent et en sont jetés à une grande distance; distance, non de lieu, mais d’affection : car, ayant Dieu au dedans d’eux, ils le cherchent péniblement au dehors, en abandonnant leur intérieur. Ainsi quand même ils entendraient une puissance sainte et céleste , ou se la figureraient d’une manière quelconque, ce qu’ils ambitionnent, c’est plutôt le pouvoir de ces esprits, objet d’admiration pour la faiblesse humaine, que l’imitation de leur piété, principe du repos en Dieu. Ils aiment mieux, par orgueil, pouvoir ce que peut un ange, que d’être, par dévotion, ce qu’est un ange. Car ce n’est pas de lui-même qu’un saint tient son pouvoir, mais de celui de qui vient tout pouvoir légitime; et il sait qu’être uni au Tout-Puissant par une pieuse volonté est le signe d’une plus grande puissance, que de pouvoir, par sa volonté propre, produire des oeuvres redoutables à ceux qui ne jouissent pas d’une telle faculté. Aussi le Seigneur Jésus-Christ lui-même, tout en opérant de tels prodiges, mais voulant donner de plus hautes leçons à ceux qui l’admiraient et ramener aux choses éternelles et intérieures leurs esprits attentifs et comme suspendus à des miracles de l’ordre temporel, leur disait: « Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai; prenez mon joug sur vous ». Il ne leur dit pas : apprenez de moi que je ressuscite. les morts de quatre jours mais bien ; « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur». En effet une humilité inébranlable est plus puissante et plus sûre qu’une hauteur bouffie d’orgueil. Aussi ajoute-t-il: « Et vous trouverez du repos pour vos âmes (Matt., XI, 28, 29 ) ». Car : « La charité ne s’enfle pas (I Cor., XIII, 4 )»; et: « Dieu est amour (Jean, IV, 8 ) » ; et: « Les fidèles lui obéiront avec amour (Sag., III, 9 ) », étant ramenés des bruits du dehors aux joies silencieuses. Voilà que « Dieu est amour » : pourquoi donc aller et recourir, dans les hauteurs des cieux et dans les profondeurs de la terre, à la recherche de celui qui est en nous, si nous voulons être en lui?

CHAPITRE VIII.AIMER SON FRÈRE, C’EST AIMER DIEU.

12. Que personne ne dise : Je ne sais quoi aimer. Qu’il aime son frère et il aimera l’amour même. En effet, il connaît mieux l’amour qui le fait aimer, que le frère qu’il aime. Il peut donc connaître Dieu mieux qu’il ne connaît son frère; beaucoup mieux, parce que Dieu est plus présent; beaucoup mieux, parce qu’il est plus intime; beaucoup mieux, parce qu’il est plus certain. Embrasse le Dieu amour, et tu embrasseras Dieu par l’amour. C’est cet amour qui unit tous les bons anges et tous les serviteurs de Dieu par le lien de la sainteté, nous unit à eux et entre nous, et nous rattache tous à lui. Donc plus nous sommes exempts de la bouffissure de l’orgueil, plus nous sommes remplis d’amour et de quoi, sinon de Dieu, est rempli celui qui est rempli d’amour? Mais, diras-tu, je vois la charité, je la découvre autant que possible des yeux de l’esprit, et je crois à l’Ecriture qui me dit: « Dieu est charité, et qui demeure dans la charité demeure en Dieu (Jean IV, 16 ) »; mais si je vois la charité, je ne vois pas en elle la Trinité. Eh bien! tu vois la Trinité, situ vois la charité. Je ferai mes efforts pour t’en convaincre; seulement qu’elle daigne elle-même nous assister, afin que la charité nous mène à quelque bon résultat.

Quand nous aimons la charité, nous l’aimons comme aimant quelque chose, précisément parce qu’elle aime quelque chose. Qu’aime donc la charité, pour pouvoir elle-même être aimée? Car la charité qui n’aime rien, n’est plus la charité. Or, si elle s’aime elle-même, il faut qu’elle aime quelque chose, afin de s’aimer comme charité. De même que la parole s’indique elle-même en indiquant quelque chose, et ne s’indique pas comme parole, si elle n’indique pas qu’elle indique quelque chose : ainsi la charité s’aime sans doute elle-même, mais si elle ne s’aime pas comme aimant quelque chose, elle ne s’aime pas comme charité. Qu’aime donc la charité, sinon ce que nous aimons par elle? Or, ce quelque chose, à prendre le prochain pour point de départ, c’est notre frère. Et voyez avec quel soin l’apôtre Jean recommande la charité fraternelle: « Celui qui aime son frère demeure dans la lumière, et le scandale n’est point en lui ( Jean, II, 19. )». Il est évident qu’il place la perfection dans l’amour du prochain car celui en qui le scandale n’existe pas est parfait. Néanmoins il semble passer l’amour de Dieu sous silence : ce qu’il ne ferait certainement pas, s’il ne renfermait Dieu lui-même dans l’amour fraternel. Et la preuve, c’est qu’un peu plus bas, dans la même épître, il nous dit en termes très-clairs : « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, parce que la charité est de Dieu. Ainsi quiconque aime, est né de Dieu et connaît Dieu. Qui n’aime point, n’aime pas Dieu, parce que Dieu est charité ». Ce contexte fait voir assez clairement que, selon cette autorité d’un si grand poids, la charité fraternelle car la charité fraternelle est l’amour que nous nous portons les uns aux autres non-seulement est de Dieu, mais est Dieu même, Ainsi donc, si notre amour pour notre frère vient de la charité, il vient de Dieu; et il ne peut se faire que nous n’aimions avant tout l’amour même qui nous fait aimer un frère. D’où il faut conclure que ces deux préceptes sont inséparables. Car, puisque « Dieu est charité », celui qui aime la charité aime certainement Dieu; or, celui qui aime son frère aime nécessairement la charité. Aussi l’Apôtre ajoute peu après : « Celui qui n’aime point son frère « qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit point (Id., IV, 7, 8, 20. ) » et la raison pour laquelle il ne voit point Dieu, c’est qu’il n’aime pas son frère. Car celui qui n’aime pas son frère n’est pas dans l’amour, et celui qui n’est pas dans l’amour n’est pas en Dieu, puisque Dieu est amour. Or, celui qui n’est pas en Dieu n’est pas dans la lumière, puisque « Dieu est lumière et qu’il n’y a point en lui de ténèbres (Id., I, 5 ) ». Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que celui qui n’est pas dans la lumière ne voie pas la lumière, c’est-à-dire ne voie pas Dieu, puisqu’il est dans les ténèbres? Seulement il voit son frère des yeux du corps avec lesquels on ne peut voir Dieu. Mais s’il aimait d’une charité spirituelle celui qu’il voit des yeux du corps, il verrait Dieu, qui est la charité même, de cet oeil intérieur par lequel ou. peut le voir. Comment donc celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, pourra-t-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas, et qu’il ne voit pas précisément parce que Dieu est amour, l’amour que n’a pas celui qui n’aime pas son frère? Et qu’on ne demande pas combien d’amour nous devons à un frère et combien à Dieu; nous en devons incomparablement plus à Dieu qu’à nous, et autant à un frère qu’à nous-mêmes; mais nous nous aimons d’autant plus nous-mêmes, que nous aimons Dieu davantage. C’est donc par un seul et même amour que nous aimons Dieu et le prochain; mais nous aimons Dieu pour Dieu, et nous-mêmes et le prochain pour Dieu.

CHAPITRE IX.L’AMOUR DU TYPE IMMUABLE DE LA JUSTICE EST LE PRINCIPE DE NOTRE AMOUR POUR LES JUSTES.

13. Qu’est-ce, je vous demande, que cette flamme qui brûle en nous quand nous entendons ou lisons les paroles suivantes? « Voici maintenant un temps favorable, voici maintenant un jour de salut. Ne donnant à personne aucun scandale, afin que notre ministère ne soit point décrié , montrons-nous, au contraire, en toutes choses, comme des ministres de Dieu, par une grande patience dans les tribulations, dans les nécessités, dans les angoisses, sous les coups, dans les prisons, dans les séditions, dans les travaux, dans les veilles, dans les jeûnes; par la pureté, par la science, par la longanimité, par la mansuétude, par l’Esprit-Saint, par une charité sincère, par la parole de vérité, par les armes de la justice à droite et à gauche; dans la gloire et l’ignominie, dans la mauvaise et la bonne réputation; comme séducteurs et cependant sincères; comme inconnus et toutefois très-connus; comme mourants, et voici que nous vivons; comme châtiés, mais non mis à mort; comme tristes, mais toujours dans la joie; comme pauvres, mais enrichissant beaucoup d’autres; comme n’ayant rien et possédant tout (II Cor., VI, 2-10. )». Pourquoi cette lecture nous enflamme-t-elle d’amour pour l’apôtre Paul, sinon parce que nous croyons qu’il a vécu selon le modèle qu’il trace? Or, que les ministres de Dieu doivent vivre de la sorte, ce n’est pas sur la parole des autres que nous le croyons; mais nous le voyons en nous, ou plutôt au-dessus de nous, dans la vérité même.

C’est donc d’après ce que nous voyons que nous aimons celui que nous croyons avoir ainsi vécu. Et si nous n’aimions pas, avant tout, le type que nous savons permanent et immuable, nous n’aimerions point celui qui y a conformé sa vie pendant qu’il était sur la terre, ainsi que nous le croyons fermement. Mais, je ne sais comment, nous sommes plus vivement excités à aimer le type lui-même, précisément parce que nous croyons qu’un homme y a conformé sa vie; et nous ne perdons point du tout l’espérance, nous qui sommes hommes, d’y conformer aussi la nôtre, précisément parce que quelques hommes l’ont fait, en sorte que notre désir en devient plus ardent et notre prière plus fervente. Ainsi l’amour même du type nous fait aimer la vie que certains hommes ont menée, et la certitude qu’ils l’ont menée augmente encore notre amour pour le type; et, par là il arrive que plus notre amour pour Dieu est ardent, plus notre vue acquiert de certitude et de clarté; parce que nous voyons en Dieu même le type immuable de justice selon lequel nous pensons que l’homme doit vivre. La foi peut donc nous procurer la connaissance et l’amour de Dieu qui, dès lors, n’est plus tout à fait inconnu ni soustrait à notre amour; elle devient un moyen de le connaître plus clairement et de l’aimer plus solidement.

CHAPITRE X. IL Y A, DANS LA CHARITÉ, TROIS CARACTÉRES QUI SONT COMME UNE EMPREINTE DE LA TRINITÉ.

14. Or, qu’est-ce que la charité ou l’amour tant loué, tant préconisé par l’Ecriture, sinon l’amour du bien? Mais l’amour suppose quelqu’un qui aime, et quelque objet qui est aimé. Voilà donc trois choses: celui qui aime, celui qui est aimé, et l’amour. Qu’est-ce donc que l’amour, sinon une certaine vie qui unit deux objets ou tend à les unir: à savoir un objet aimant et un objet aimé? II en est ainsi même dans les amours extérieurs et charnels. Mais pour puiser à une source plus pure et plus limpide, foulons la chair aux pieds et montons jusqu’à l’âme. Qu’est-ce que l’âme aime dans l’être aimé, sinon une âme? Il y a donc là trois choses : le sujet de l’amour, l’objet de l’amour et l’amour. Il nous reste à monter encore et à retrouver tout cela dans un ordre plus élevé, autant que cela est donné à l’homme.

Mais que notre attention se repose ici un instant, non dans la pensée qu’elle a trouvé ce qu’elle cherche, mais comme il est d’usage de le faire quand on a trouvé le lieu où l’on a quelque chose à chercher. Rien n’est trouvé encore, mais nous savons où chercher. Que ceci suffise et serve comme d’exorde à ce que nous avons à dire ensuite.

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