1. Dans cette dernière partie du récit des évangélistes, nous devons trouver, comme précédemment, l'accord le plus parfait, sauf certaines divergences qui consistent uniquement dans le silence gardé par tel auteur sur un événement ou une parole relatés par les autres.

 

Afin de mieux faire ressortir cet accord; il m'a paru plus naturel et plus simple de fondre ces quatre narrés en un seul, où seront coordonnés les témoignages de chaque évangéliste. De cette manière on jutera mieux de l'ensemble et de l'harmonie générale.

CHAPITRE PREMIER. LA CÈNE ET LE TRAÎTRE DÉVOILÉ.

 

2. Voici d'abord les paroles de Saint Mathieu : « Pendant qu'ils mangeaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, le donna à ses disciples et dit : Prenez et mangez; ceci est mon corps (1). »

Saint Marc et Saint Luc s'expriment de la même manière (2). Il est à remarquer cependant que saint Luc parle deux fois du calice ; la première avant que le Sauveur donnât le pain, et la seconde après. La première fois qu'il en parle, c'est en intervertissant l'ordre,ce qui arrive fréquemment; la seconde fois, c'est en rapportant au moment où elles ont été prononcées les paroles qu'il n'avait point relatées d'abord; ces deux citations réunies présentent le même sens que chez les autres évangélistes. Saint Jean garde ici le silence le plus absolu sur le corps elle sang du Seigneur; mais il avait rapporté au long les paroles du Sauveur sur le même sujet, dans un autre endroit de son Evangile (3). Quand donc Il a raconté ici que le Seigneur s'est levé de table et a lavé les pieds à ses disciples; quand il a même formulé la raison de ce profond abaissement de son maître, sans oublier les passages de l'Écriture qui annonçaient la trahison de Judas, il arrive à cette circonstance, insinuée seulement par les trois autres évangélistes : « Jésus, dit-il , ayant ainsi parlé, fut troublé dans sors esprit, manifesta complètement sa pensée et dit : En vérité, je vous l'affirme, l'un d'entre vous me trahira. Or, « ajoute saint Jean, les apôtres se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui Jésus parlait 1. » Ou bien, comme le rapportent saint Matthieu et saint Marc : « Ils furent plongés dans la consternation et se mirent à dire.les uns après les autres : Est-ce que c'est moi ? Jésus, « continue saint .Matthieu, laur répondit : Celui qui met avec moi la main dans le plat, celui là me trahira : » Le même évangéliste ajoute : «Pour ce qui est du Fils de l'homme, il s'en va, selon ce qui a été écrit de lui; mais malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi il eût été mieux pour lui de n'être pas né. » Saint Marc présente ici avec saint Mathieu une similitude parfaite. Ce dernier ajoute: « Là dessus Judas, qui fut celui qui le trahit, s'écria : Maître, est-ce que c'est moi ? C'est toi qui l'as dit, lui répondit Jésus.» Mais ces dernières paroles ne révélaient pas clairement que Judas fut le traître. En effet, ne pouvait-on pas les interpréter comme si le Sauveur avait répondu: Je n'ai pas dit cela? Du reste il est permis de supposer que les autres Apôtres restèrent étrangers à cet échange de paroles, entre le Seigneur et Judas.

3. C'est après cela que saint Matthieu, comme saint Marc et saint Luc, nous montre Jésus donnant à ses disciples son corps et son sang.

A peine le Sauveur avait-il présenté le calice, qu'il parla de nouveau du traître qui devait le livrer; saint Luc s'exprime ainsi : « Voici que la main de celui qui me trahit est avec moi sur cette table. « Quant au Fils de l'homme, il s'en va, ainsi que cela a été décidé; mais malheur à l'homme par qui il sera livré! » Il faut observer que ces paroles furent suivies de celles que saint Jean rapporte et qui sont omises par les autres évangélistes. De son côté, saint Jean en omet quelques-unes qui nous sont rapportées par eux.

Lors donc qu'après avoir donné le calice le Seigneur eut dit, comme le rapporte saint Luc Cependant voici que la main de celui qui me trahit est avec moi sur cette table, etc, » il faut ajouter immédiatement ces paroles de saint Jean: « Cependant un des disciples était penché sur le sein de Jésus; c'était celui que Jésus aimait. Simon Pierre lui fit signe et lui dit : De qui veut-il donc parler? Ce disciple, étant penché sur le sein de Jésus, lui dit : Seigneur, qui est-ce? Jésus lui répondit : C'est celui à qui je présenterai le pain que j'aurai trempé. Et. «. quand il eut trempé le pain, il le donna à Judas, fils de Simon Iscarioth. Et après qu'il eut pris une bouchée, Satan entra en lui. »

4. Il semble que ces dernières paroles sont en contradiction avec celles de saint Luc, qui nous dit, que satan entra dans le coeur de Judas, quand il conclut son pacte avec les Juifs et s'engagea à leur livrer son maître pour de l'argent, Il y a plus, car dans ces mêmes paroles saint Jean semble se mettre en contradiction avec lui-même.

 

En effet, quelques versets plus haut, avant que Judas eut pris ce pain qui lui était présenté, saint Jean avait déjà dit de lui : « Et le repas étant fini, quand déjà le démon s'était emparé du cœur de Judas pour le porter à livrer son maître. » Comment, en effet, le démon entre-t-il dans le coeur des méchants, si ce n'est en les remplissant de desseins et de pensées criminelles? Pour concilier ces deux. passages, il suffit de dire que cette seconde fois Judas fut complètement possédé du démon. N'est-il.pas vrai, de même que, après avoir reçu le Saint-Esprit à la suite de la résurrection, quand le Sauveur souffla sur eux en leur disant : « Recevez le Saint-Esprit (1), » les Apôtres plus tard le reçurent de nouveau le jour de la Pentecôte, dans toute sa plénitude? Donc après le repas, satan entre en Judas et, suivant le texte de saint Jean, Jésus lui dit : « Ce que tu fais; fais-le au plus tôt, : Mais aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il lui avait ainsi parlé. Parce que Judas portait la bourse, quelques uns pensèrent que par ces paroles Jésus avait voulu lui dire : Achète ce dont nous avons besoin pour le jour de la. fête, ou bien qu'il lui commandait de distribuer quelque chose aux pauvres. Pour Judas, il sortit aussitôt qu'il eut pris ce morceau, mais alors il faisait nuit. Et quand il fut sorti, Jésus leur dit : Voici que le Fils de l'homme va être glorifié et Dieu a été glorifié en lui. Et si Dieu a été glorifié en lui, Dieu le glorifiera aussi en lui-même, et c'est de suite qu'il va le glorifier. »

CHAPITRE II. PRÉDICTION DU RENIEMENT DE SAINT PIERRE.

 

5. « Mes chers petits enfants, je ne suis plus que pour peu de temps avec vous. Vous me chercherez; et comme je l'ai dit aux Juifs, vous ne pouvez venir où je vais.

Je vous fais un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez réciproquement, et qu'ainsi que je vous ai aimés, vous vous aimiez les uns les autres. Simon Pierre lui dit : Seigneur, où allez-vous? Jésus lui répondit : Là où je vais, tu ne peux venir maintenant, mais tu y viendras plus tard. Pierre ajouta : Pourquoi ne pourrais-je vous suivre maintenant? je donnerai ma vie pour vous. Jésus lui répondit : Tu donneras ta vie pour moi? En vérité, en vérité je te le dis, le coq n'aura pas encore chanté que tu m'auras renié trois fois (1). » Cette prédiction du reniement de saint Pierre, formulée par saint Jean dans les termes que je viens de rapporter, est aussi mentionnée par les trois autres évangélistes (2). Il faut reconnaître, cependant, que dans tous ces auteurs, cette prédiction n'est pas faite dans la même circonstance. Ainsi, saint Matthieu et saint Marc qui se suivent ici absolument, ne font mention de cette prophétie que quand le Sauveur fut sorti du cénacle même. Mais on peut facilement tout concilier en supposant que saint Matthieu et saint Marc ne font que récapituler ce qui s'était dit précédemment. Ne pourrait-on pas supposer aussi, en voyant les protestations de Pierre précédées de paroles et de réflexions si diverses faites par le Sauveur, que frappé des prédictions de son maître, Pierre lui attesta, par trois fois différentes, qu'il était disposé à donner sa vie pour lui ou avec lui, et qu'à chacune de ses attestations présomptueuses, le Sauveur lui répondit, qu'avant le chant du coq il aurait trois fois renié son maître?

6. En effet tout porte à croire que dans trois moments différents, quoique peu séparés, Pierre fut victime de la présomption comme il devait par trois fois différentes, renier Jésus-Christ, et que, trois fois il reçut du Seigneur une réponse pareille; comme après la résurrection il s'entendit demander par trois fois s'il aimait, et par trois fois, sans qu'aucune autre parole fut échangée, il reçut l'ordre de paître les agneaux et les brebis (1).

Dans cette interprétation, on s'explique parfaitement l'espèce de variété que l'on remarque dans les récits évangéliques, au sujet des paroles de saint Pierre et de celles du Sauveur, paroles citées assez diversement et dans des circonstances différentes.

Rappelons-nous la suite du récit, tel que nous le trouvons en saint Jean : « Mes chers petits enfants, je ne suis plus que pour peu de temps avec vous. Vous me chercherez; et comme j'ai déjà dit aux Juifs : vous ne pourrez venir où je vais, je vous le dis maintenant à vous-mêmes. Je vous fais un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez réciproquement, et qu'ainsi que je vous ai aimés, vous vous aimiez les uns les autres.Chacun pourra reconnaître que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. Simon Pierre lui dit : Seigneur, où allez-vous? » Rien de si naturel que ce mouvement qui pousse saint Pierre à demander : « Seigneur, où allez vous? » puisqu'il venait d'entendre ces mots : « Où je vais, vous ne pouvez pas venir vous-mêmes. » Jésus lui répondit : « Là où je vais, tu ne peux me suivre maintenant, mais tu me suivras plus tard. » Et Pierre de répliquer: « Pourquoi ne pourrais-je pas vous suivre maintenant? je donnerai ma vie pour vous. » A cette présomption, le Sauveur répond en lui prédisant son- renoncement. Quant à saint Luc, il rappelle d'abord ces paroles de Jésus-Christ: « Simon, voici que satan vous à convoités pour vous cribler, comme on crible le froment. Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Lors donc que tu seras revenu, confirme tes frères. » Puis, il ajoute que saint Pierre répondit : « Seigneur, je suis prêt à aller avec vous et en prison et à la mort. Jésus lui dit: Je t'affirme, Pierre, qu'avant que le coq ait chanté aujourd'hui, tu me renieras trois fois. » On voit que ce qui a provoqué la présomption de Pierre, est bien différent dans le récit de saint Jean et dans celui de saint Luc. Voici maintenant le texte de saint Matthieu : « Et l'hymme étant achevée, ils se rendirent à la montagne des Oliviers. Alors Jésus leur dit : Cette nuit, vous serez tous scandalisés à mon sujet, car il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées. Mais lorsque je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » C'est à peu près le texte de saint Marc. Or qu'elle ressemblance trouver entre ce texte et le langage présomptueux de Pierre dans saint Jean ou dans saint Luc? Saint Matthieu continue : « Et Pierre répondit: Lors même que tous seraient scandalisés à votre sujet, pour moi, je ne le serai jamais. Jésus lui répliqua : Je te dis, en vérité, que dans cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Pierre lui répondit : Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. Les autres disciples en dirent autant. »

7. Saint Marc se sert à peu près des mêmes expressions, mais avec plus de précision encore sur la manière dont les choses devront se passer: « En vérité je te déclare, dit le Seigneur, que toi même, aujourd'hui, dans cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, tu m'auras renié trois fois. »

Les autres évangélistes avaient annoncé que Pierre renierait son maître avant le chant du coq, sans préciser combien de fois le coq chanterait. Saint Marc est le seul qui se soit montré aussi explicite. De là certains auteurs ont prétendu que . saint Marc était en désaccord avec les autres écrivains sacrés; mais cette prétention ne peut être que l'effet, ou d'une grande légèreté, ou d'un profond aveuglement, fruit de leur haine contre l'Evangile. En effet, il est certain que Pierre renia trois fois son Maître. Il resta sous la peur dont il était saisi, et dans sa résolution de nier jusqu'au moment où le Sauveur lui rappelant ce qui lui avait été prédit, il trouva sa guérison dans des larmes amères et dans le repentir du coeur. Or, si ce triple reniement n'eut lieu qu'après le premier chant du coq, les trois Évangélistes peuvent être accusés d'erreur. Saint Matthieu dit: « En vérité je te déclare que, dans cette nuit, avant que le coq ait chanté, tu me renieras trois fois. » Saint Luc : « Je te dis, Pierre, qu'avant que le coq chante aujourd'hui, tu me renieras trois fois; » et saint Jean : « En vérité, en vérité je t'affirme que le coq ne chantera pas que tu ne me renies trois fois. » On voit que ce n'est pas dans les mêmes termes ni dans le même ordre, que les évangélistes rapportent cette sentence du Sauveur, annonçant qu'avant le chant du coq Pierre l'aurait renié trois fois. Or pourquoi préciser les deux chants du coq, si le triple reniement devait être accompli avant le premier, et, (207) par là même, avant le second, avant le troisième et avant tous les autres chants du coq durant cette nuit? Observons qu'avant le premier chant du coq, la série des reniements était commencée; or les trois évangélistes ne se sont pas proposé de nous dire à quel moment saint Pierre compléta cet acte de lâcheté; il leur a suffi de nous révéler l'heure avant laquelle il le commença, et le nombre de fois qu'il le renouvela. Il le renouvela trois fois et il le commença avant le chant du coq.

Bien plus, il est certain que dans sa pensée il consomma son crime avant le premier chant du coq; qu'importe alors qu'il ait commencé, avant le premier chant, sa triple négation, et qu'il ne l'ait achevée qu'avant le second chant? Sa faute était voulue et consommée avant le premier chant du coq. Qu'importe aussi que ses négations eussent été séparées par des intervalles plus ou moins longs? Avant le premier chant, il était tellement victime de la crainte et de la lâcheté, qu'il était disposé à renier son maître, une première, une seconde, une troisième fois si on l'interrogeait encore. Il réalisait une parole du Sauveur qui déclare que jeter, sur une femme, un regard adultère , c'est déjà avoir commis l'adultère dans son coeur (1). Par la même raison, quand Pierre exhalait dans ses paroles cette crainte étrange, à laquelle il était en proie, et dont il subit l'influence jusqu'à une seconde et une troisième négation, on peut dire que tout son crime lui devint imputable, au moment même où il se laissa dominer par cette frayeur qui devait le faire apostasier trois fois. En admettant dès lors, que ce ne fut qu'après le premier chant du coq, que tourmenté par les questions qui lui étaient faites, il commença cette triste série de dénégations, même alors serait-il donc si absurde de dire qu'il a renié trois fois avant le chant du coq, puisque avant ce chant du coq il était déjà tout entier sous le coup de cette crainte qui devait l'amener à un triple reniement? Or cette assertion est d'autant plus naturelle que ce reniement fut commencé réellement avant le premier chant du coq, quoiqu'il n'ait été complet qu'avant le second. Je dis à quelqu'un: cette nuit, avant que le coq chante, tu m'écriras une lettre dans laquelle tu m'insulteras trois fois. Aurai-je fait une fausse prophétie, parce que cette lettre, commencée avant le premier chant du coq, n'a été terminée qu'après? Toute la différence présentée par saint Marc vient donc de l'énonciation formelle des intervalles qui marquèrent les protestations de l'Apôtre infidèle : « Avant que le coq ait chanté deux fois, « tu me renieras trois fois. » Du reste, quand nous serons en face du récit lui-même, nous montrerons le parfait accord des évangélistes.

8. Chercher à connaître toutes les paroles que le Seigneur adressa à Pierre, est une prétention vaine et inutile.

Il suffit de connaître la pensée générale, qui fut comme le résumé de ces paroles; et cette pensée nous est révélée dans les différents récits des évangélistes. Soit donc qu'on admette que ce fut à diverses reprises, pendant les discours du Seigneur, que Pierre ému laissa échapper cette triple .et présomptueuse protestation qui provoqua la triple. prophétie de son reniement, et c'est là le plus . probable; soit que l'on coordonne le récit des Evangélistes, de telle manière, qu'il en résulte que le Seigneur ne prédit qu'une seule fois à Pierre, trop présomptueux, qu'il le renierait la nuit même; toujours est-il que l'on ne peut surprendre dans ces textes différents aucune contradiction; et en effet il n'y en a aucune.

CHAPITRE III. DISCOURS APRÈS LA CÈNE.

 

9. Suivons maintenant, autant que nous le pourrons, l'ordre chronologique d'après tous les évangélistes. Après avoir rapporté la triste prédiction faite à Pierre, saint Jean nous représente le Sauveur continuant à s'entretenir avec ses apôtres et leur disant : « Que votre coeur ne se trouble point; vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Il y a bien des demeures dans la maison de mon Père; » etc.

Le texte de ce discours sublime et magnifique va jusqu'à cet endroit où le Seigneur s'écrie : « Père juste, le monde ne vous connaît pas, mais moi je vous connais, et ceux-ci savent que vous m'avez envoyé, et je leur ai fait connaître votre nom et je le leur ferai connaître encore, afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux et que je sois aussi en eux (1). — Or, comme le raconte saint Luc, il s'éleva entre eux une contestation sur la question de savoir lequel d'entre eux devait être considéré comme le plus grand. Mais Jésus leur dit : Les rois des nations exercent sur elles leur autorité, et ceux qui les dominent prennent le nom de bienfaiteurs. Il n'en sera pas ainsi pour vous ; il faut que le plus grand soit comme le plus petit, et celui qui est à la tête comme celui qui obéit. Et en effet,lequel est le plus grand, de celui qui est à table ou de celui qui le sert? Mais pourtant me voici au milieu de vous dans l'attitude de celui qui sert. Pour vous, vous êtes demeurés fermes avec moi au milieu de mes tentations. Et voici que je vous prépare le royaume comme mon Père me l'a préparé, afin que vous y mangiez et que vous y buviez à ma table, « et que vous y soyez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. Or, ajoute saint Luc, le Seigneur dit à Simon: Voilà que satan vous a convoités pour vous cribler comme on crible le froment; mais j'ai prié pour toi, afin que la foi ne défaille point; toi donc, lorsque tu seras revenu, confirme tes frères. Pierre lui répondit: Seigneur, je suis prêt à aller avec vous et en prison et à la mort. Et le Seigneur lui dit : Je te l'assure, Pierre, le coq n'aura pas chanté aujourd'hui, que déjà tu m'auras renié trois fois. Puis il leur dit à tous : Quand je vous ai envoyés sans sac de voyage, sans bourse et sans chaussure, est-ce que quelque chose vous a manqué? Non, répondirent-ils. Le Seigneur ajouta: Mais, maintenant, que celui qui a un sac le prenne, qu'il prenne aussi sa bourse, « et que celui qui n'en a point, vende sa tunique pour acheter une épée. Car je vous assure qu'il faut encore que l'on voie s'accomplir en moi cette parole de l'Écriture : Il a été mis au rang des criminels, et ce qui me concerne touche à son accomplissement. Ils lui dirent : Voici deux épées, Seigneur. C'est assez, leur répondit-il (1). Et l'hymne étant dite, ajoutent saint Matthieu et saint Marc, ils se rendirent au mont des Oliviers. Alors Jésus leur dit : Vous serez tous scandalisés cette nuit, à mon sujet, car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées; mais quand je serai ressuscité, je vous précèderai en Galilée. Pierre prenant la parole lui dit: Lors même que tous seraient scandalisés à votre sujet, moi je ne me scandaliserai jamais. Jésus lui répondit: « Je te déclare en vérité, que dans cette nuit, « avant que le coq ait chanté, tu me renieras trois fois. Pierre répliqua: Lors même qu'il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. Les autres disciples en dirent autant (2). » Nous avons inséré ici les paroles de saint Matthieu, mais saint Marc s'exprime d'une manière à peu près identique (3); la seule différence est celle que nous avons signalée plus haut, relativement au chant du coq.

CHAPITRE IV. CE QUI SE PASSE AU JARDIN DES OLIVIERS.

 

10. Saint Matthieu, continuant son récit, ajoute : « Alors Jésus entra avec eux dans une villa dite de Gethsémani (1). »

Saint Marc s'exprime de même (2); saint Luc, sans désigner le nom de la villa, se contente de dire : « Et étant sorti il allait, selon son habitude, au mont des Oliviers, « et ses disciples le suivirent. Or, quand il y fut arrivé, il leur dit : Priez, afin que vous n'entriez pas en tentation (3). » Ce lieu est celui qui est appelé Gethsémani par les deux autres évangélistes. Il y avait là un jardin dont parle saint Jean en ces termes : « Lorsqu'il eut achevé ces dernières paroles, il traversa avec ses disciples le torrent de Cédron, au de là duquel se trouvait un jardin où il entra, lui et ses disciples (4). » Ensuite, d'après saint Matthieu, « il dit à ses disciples : Arrêtez-vous ici pendant que je vais aller là, pour .prier. Et prenant avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il se mit à éprouver de la tristesse et une grande affliction. Puis il leur dit : Mon âme est triste à la mort. Demeurez ici et veillez avec moi. « Et s'avançant un peu plus loin, il se prosterna la face contre terre, priant et disant : Mon Père, si c'est possible, que ce calice passe loin de moi, mais qu'il en soit comme vous le voua lez et non comme je veux. Puis il vint vers ses disciples, les trouva endormis et dit à Pierre : N'avez-vous donc pu veiller une heure avec moi? Veillez et priez, afin que vous n'entriez pas en tentation, Car l'esprit est prompt, mais la chair est faible. Il s'éloigna une seconde fois Et pria en ces termes : Mon Père, si ce calice ne peut passer loin de moi sans que je le boive, que votre volonté se fasse. Ensuite il retourna vers eux, et les trouva encore endormis, car ils avaient les yeux appesantis. Il les quitta donc, s'éloigna de nouveau et pria une troisième fois en prononçant toujours les mêmes paroles. Enfin il revint auprès de ses disciples et leur dit : Dormez maintenant et prenez du repos! Voici que l'heure approche, et le Fils de l'homme va être livré entre les mains des pécheurs. Levez-vous, marchons, voici que s'approche celui qui doit me livrer. »

11. Saint Marc nous présente à peu près le même récit, avec cette simple différence que quelquefois il est plus court et quelquefois plus long, tout en exprimant les mêmes pensées.

Remarquons cependant que saint Matthieu semble en contradiction avec lui-même, quand après la troisième prière, il met ces paroles sur les lèvres du Sauveur : « Dormez maintenant et prenez du repos ! Voici que l'heure approché, et le Fils de l'homme va être livré entre les mains des pécheurs. Levez-vous, marchons; voici que s'approche celui qui doit me livrer. » Pourquoi ces paroles : « Dormez maintenant et prenez du repos, » suivies immédiatement de ces autres : « Voici que l'heure approche, levez-vous, marchons ? » Sous le coup de cette apparente contradiction, le lecteur s'efforce de donner à ces mots : « Dormez maintenant et prenez du repos, » le ton du reproche et non celui d'une véritable permission. A la rigueur, sans doute, on pourrait accepter cette interprétation. Mais si l'on observe que saint Marc, après ces paroles : « Dormez maintenant et prenez du repos, » ajoute : « Cela suffit, » pour reprendre ensuite : « Voici l'heure qui approche, où le Fils de l'homme sera livré, » on conclut naturellement qu'après ces mots : « Dormez maintenant et prenez du repos, » le Seigneur garda le silence pendant quelque temps, afin de laisser faire ce qu'il avait permis; ce n'est qu'après cela qu'il ajouta : « Voici que l'heure approche. » C'est ce qui nous explique ce mot de saint Marc : « Cela suffit, » c'est-à-dire le repos que vous venez de prendre est suffisant. Néanmoins, comme il n'est fait aucune mention du silence gardé pendant quelque temps par Jésus-Christ, on s'efforce d'aider l'intelligence, par une prononciation particulière donnée au texte.

12. Saint Luc ne parle pas de la réitération de la prière; mais il mentionne des détails qui ont été passés sous silence par les autres évangélistes: ainsi le secours apporté au Sauveur par l'Ange, la sueur de sang dont les gouttes, découlaient jusqu'à terre.

Il se contente donc de dire : « Quand il se fut relevé de sa prière et qu'il fut arrivé auprès de ses disciples, » sans dire après laquelle de ses prières. Cependant son récit n'est nullement en contradiction avec les deux précédents. Quant à saint Jean, il nous raconte, il est vrai, l'entrée du Sauveur et de ses disciples dans le jardin ; mais il ne dit absolument rien de ce qui s'y passa jusqu'au moment où arriva le traître avec les Juifs pour se saisir de sa personne.

13. Les trois évangélistes ont donc raconté ce même événement, avec autant de conformité et d'accord qu'il serait possible à un seul homme d'en mettre, s'il avait trois fois à faire le même récit, en y mêlant toutefois quelque variété.

Saint Luc nous précise la distance à laquelle le Sauveur s'éloigna de ses disciples : « à la distance d'un jet de pierre. » Saint Marc parle d'abord en son nom de la prière du Sauveur et dit qu'il demanda : « que s'il était possible l'heure passât loin de lui; » c'est l'heure de sa passion, qu'il désigne bientôt sous le nom de calice. Il met ensuite dans la bouche du Seigneur les paroles suivantes : « Abba, mon Père, tout vous est possible, éloignez de moi ce calice. » En rapprochant ces expressions des expressions employées par les deux autres évangélistes, et par saint Marc lui-même, parlant en son propre nom, on aura le texte suivant : « Mon Père, si c'est possible, or tout vous est possible, éloignez de moi ce calice: » Afin qu'on ne pût avoir même la pensée qu'il diminuât la puissance de son Père, il ne dit pas : si vous pouvez, mais : « si cela est possible, » ce qui revient à dire : « si vous voulez, » car ce que Dieu veut, est possible. Saint Marc s'est chargé lui-même de nous donner l'explication de ces mots : « Si cela est possible, » quand il ajoute : « Or tout vous est possible. » Enfin ces autres paroles : « Cependant, qu'il advienne, non ce que je veux, « mais ce que vous voulez, » ou en d'autres termes : « Que votre volonté se fasse et non la mienne, » nous indiquent clairement que ces mots : « si cela est possible, » s'appliquent, non pas à une impossibilité réelle, mais uniquement à la volonté de son Père. Aussi saint Luc est plus explicite encore, car il met uniquement sur les lèvres du Sauveur ces paroles : « Mon Père, si vous voulez. » Rapprochons ces mots du texte de saint Marc, et nous aurons : « Mon Père, si vous voulez, car tout vous est possible, éloignez de moi ce calice. »

14. Saint Marc ne se contente pas du mot Mon Père, » il y ajoute le mot Abba, qui, en hébreu, a absolument la même signification.

Peut-être que pour indiquer un profond mystère, le Sauveur a en effet prononcé ces deux mots. Il aurait voulu nous faire comprendre, qu'en se faisant victime de cette tristesse profonde, il représentait son corps mystique, l'Église, dont il est la pierre angulaire, et qui devait se composer, soit d'Hébreux dont le cri est : Abba, soit de, Gentils, figurés par le mot qu'ils prononcent Père (1). Saint Paul a saisi ce mystère, puisqu'il dit lui-même, en parlant de Dieu : « En qui nous crions Abba, Père (2); » ailleurs il ajoute : « Dieu a envoyé dans vos coeurs son Esprit, criant : « Abba, Père. (3) » Ne fallait-il pas que Jésus, le bon maître et le véritable Sauveur, tout compatissant pour les faibles, prouvât dans sa propre personne, que les martyrs ne doivent pas désespérer, quand au moment de leurs souffrances ils sentent la tristesse s'emparer de leur coeur; et qu'ils s'efforcent d'en triompher par la soumission de leur volonté à la volonté de Dieu, en se rappellant que Dieu sait les besoins de ceux qu'il protège? Mais -ce n'est pas le lieu de développer plus longuement cette pensée; le sujet qui nous occupe, c'est l'accord des évangélistes; et si nous remarquons entre eux une certaine diversité, cette diversité nous apprend à ne chercher la vérité, que dans la pensée de celui qui parle. C'est ainsi que ces deux mots : « Abba, Père, » ont la même signification; mais si nous avons spécialement en vue le mystère, les d'eux réunis, « Abba, Père, » semblent mieux appropriés; si nous voulons signifier l'unité, le mot Père suffit. Nous devons croire que le Sauveur a prononcé ces deux mois; cependant il manquerait quelque chose à l'idée exprimée, si les autres évangélistes, en se contentant du mot Père, n'avaient montré clairement, que ces deux Eglises des Juifs et des Gentils maintenant n'en forment plus qu'une. En prononçant ces deux termes : « Abba, Père, » le Seigneur énonçait ce qu'il a dit formellement ailleurs : « J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de ce troupeau; » ces brebis, ce sont les Gentils, car le peu qu'il en avait alors appartenaient au peuple d'Israël. En ajoutant : « Il faut que je les amène, afin qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un seul pasteur (4), » il formulait plus longuement ce qui est renfermé dans ce seul mot : « Père, » l'unité de troupeau et de société, comme il avait exprimé la pluralité par ces deux mots : « Abba, Père, » l'un Hébreu, l'autre Gentil,

CHAPITRE V. ON SE SAISIT DE JÉSUS.

 

15. « Le Sauveur parlait encore, disent saint Matthieu et saint Marc, et voici que Judas, l'un des douze, se présenta, accompagné d'une foule nombreuse, armée de glaives et de bâtons, et envoyée par les princes des prêtres et par les anciens du peuple.

Or, celui qui le livra, leur avait donné ce signal : Celui que j'embrasserai, c'est lui-même, emparez-vous de lui. Et s'approchant de Jésus, il lui dit : Je vous salue, maître, et il l'embrassa (1). » La première parole que Jésus prononça, c'est celle-ci, rapportée par saint Luc : « Judas, tu trahis le Fils de l'homme par un baiser (2) ; » la seconde est celle de saint Matthieu.: « Mon ami, pourquoi est tu vend? » Enfin une troisième parole nous est conservée par saint Jean : « Qui cherchez-vous? Il lui répondirent: Jésus de Nazareth. Jésus leur dit : C'est moi. Or, au milieu d'eux se trouvait Judas, qui le livrait. Quand donc il leur eut dit : C'est moi; ils allèrent à la renverse et tombèrent à terre. Après cela, il leur demanda encore une fois : Qui cherchez-vous? Ils lui dirent : Jésus de Nazareth. Jésus leur répondit : Je vous ai dit que c'est moi. Si donc c'est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci. Afin que cette parole qu'il avait.prononcée, fut accomplie : Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés (3). »

16. « Or, dit saint Luc, ceux qui l'environnaient, voyant ce qui allait arriver, lui dirent : Seigneur, si nous- frappions de l'épée? Et l'un d'eux, » les quatre évangélistes sont unanimes sur ce point, « frappa un serviteur du grand-prêtre et lui coupa l'oreille droite, » disent saint Luc et saint Jean.

 

Or, selon saint Jean, celui qui frappa ainsi, ce fut saint Pierre, et celui qu'il frappa, se nommait Malchus. D'après saint Luc, « Jésus élevant la voix leur dit : Laissez aller jusque là, » et d'après saint Matthieu il continua ainsi : « Remets ton épée dans le fourreau. Car tous ceux qui. auront pris l'épée, périront par l'épée. Crois-tu que je ne puisse pas prier mon Père, qui m'enverrait aussitôt plus de douze légions d'anges? Comment donc s'accompliront les Écritures, qui ont annoncé qu'il doit en être ainsi? » On peut ajouter à cela ce que rapporte saint Jean: « Ce calice que mon Père m'a donné, ne veux-tu pas que je le boive? » Saint Luc continue son récit en disant que Jésus toucha l'oreille de celui qui avait été frappé, et le guérit.

17. On soulève des difficultés au sujet de ce passage de saint Luc, où le Seigneur interrogé par ses apôtres, s'ils devaient frapper de l'épée, répondit : « Laissez aller jusque-là, » comme s'il eût approuvé ce qui venait de se passer, tout en défendant d'aller plus loin. Dans saint Matthieu, au contraire, on voit clairement que ce coup de hardiesse de saint Pierre a déplu au Sauveur.

Voici la vérité, je crois. A cette question des apôtres : « Maître, si nous frappions de l'épée? » le Sauveur répondit : « Laissez aller jusque-là, » c'est-à-dire, ne vous opposez point à ce qui va arriver, car je dois permettre à mes ennemis de pousser la haine envers moi, jusqu'à s'emparer de ma personne, afin que les Ecritures s'accomplissent. Mais dans l'intervalle qui suivit la demande et précéda la réponse, Pierre, saisi d'un enthousiasme plus vif pour son Maître et du désir de le défendre, frappe le serviteur du grand-prêtre. Or, il est évident qu'il fallut plus de temps pour poser la question et y répondre qu'il n'en fallut a saint Pierre pour frapper son ennemi. En effet, le texte porte : « Et Jésus répondit, »c'était donc à la question qu'il répondit et non à l'acte de Pierre. Saint Matthieu, seul, nous fait connaître la pensée du Sauveur, sur l'empressement de son disciple. Dans ce passage, saint Matthieu ne dit pas de Jésus : « Il répondit à Pierre : Remets ton épée dans le fourreau; » nous lisons : « Alors il dit à Pierre : Remets ton épée; » ce qui n'a pu être dit qu'après l'acte de Pierre. Si saint Luc porte : « Jésus répondit . Laissez aller jusque là; » cette réponse dut évidemment être faite à ceux qui l'avaient interrogé; mais parce que, comme nous l'avons observé, le coup fut porté dans l'intervalle de la demande et de la réponse, l'écrivain sacré, polir suivre l'ordre des faits, a cru devoir mentionner l'action entre la demande et ta réponse. Il n'y a donc aucune contradiction à tirer de ces paroles de saint Matthieu : « Tous ceux qui prendront l'épée, qui en feront usage périront par l'épée. » Il en serait autrement si le Seigneur, dans sa réponse, avait paru approuver l'usage spontané du glaive, ne fût-ce que pour une seule blessure, et ne fût-elle pas mortelle. Enfin, rien ne s'oppose à ce que l'on applique à saint Pierre la réponse tout entière, telle que nous la trouvons dans saint Luc et saint Matthieu : « Laissez aller jusque-là; remets a ton glaive dans le fourreau. Tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée, etc. » J'ai expliqué le sens de ces expressions : « Laissez aller jusque-là; » si l'on peut en donner une meilleure interprétation, j'y consens; Pourvu cependant qu'on n'ébranle pas la vérité ni l'accord des récits évangéliques.

18. Saint Matthieu continue, et- met sur les lèvres du Sauveur ces autres paroles, prononcées à l'heure même : « Vous êtes venus, armés d'épées et de bâtons, pour me prendre, comme un larron.

Cependant, je me suis trouvé tous les jours au milieu de vous, siégeant et enseignant dans le temple ; et vous n'avez pas mis la main sur moi. Mais, selon le texte de saint Luc, voici votre heure et celle de la puissance des ténèbres. Or, selon saint Matthieu, tout cela se passa afin que toutes les prophéties fussent accomplies. Alors tous les disciples l'abandonnèrent et s'enfuirent, » comme l'atteste aussi saint Marc, qui continue ainsi : « Jésus était suivi par un jeune homme couvert d'un linceul ; et comme on voulait le saisir, il abandonna son linceul aux mains de ceux qui le tenaient et s'enfuit sans aucun vêtement. »

CHAPITRE VI. JÉSUS DEVANT LE PRINCE DES PRÊTRES. — RENIEMENT DE SAINT PIERRE.

 

19. « Ces gens, s'étant donc saisis de Jésus, le conduisirent chez Caïphe, prince des prêtres, où les Scribes et les anciens du peuple s'étaient rassemblés (1). »

Mais, d'après saint Jean, Jésus fut d'abord conduit chez Anne beau-père de Caïphe (2). Saint Marc et saint Luc ne désignent pas le nom du pontife (3). Or Jésus frit conduit garrotté, parce que, d'après saint Jean, il y avait dans la foule un tribun, une cohorte et les ministres des Juifs.

« Cependant Pierre le suivait de loin, jusque dans la cour du palais du grand-prêtre, et étant entré il se tenait assis au milieu des serviteurs, afin de voir le dénouement. » A ce récit de saint Matthieu, saint Marc ajoute, que « Pierre se chauffait auprès du feu. » Saint Luc signale le même fait: « Pierre suivait de loin, dit-il ; or, il y avait du feu allumé au milieu de la cour, une grande foule s'assit tout autour, et Pierre était au milieu d'eux. » D'après saint Jean : « Pierre le suivait de loin, ainsi qu'un autre disciple. Or ce disciple était de la connaissance du grand-prêtre, et il entra avec Jésus dans la cour du pontife. « Quant à Pierre, il demeura en dehors, à la porte. Alors cet autre disciple qui était commis du grand-prêtre, sortit, parla à la portière et introduisit Pierre dans la cour. » Voilà ce qui nous explique pourquoi saint Pierre pénétra dans l'intérieur de la cour, comme nous l'attestent les autres évangélistes.

20. « Or, dit saint Matthieu, les princes des prêtres et tout le conseil, cherchaient un faux témoignage contre Jésus, afin de pouvoir le livrer à la mort.

Mais il ne s'en trouvait point. « Il se présenta bien plusieurs faux témoins qui déposaient mensongèrement contre lui, mais leurs dépositions ne s'accordaient pas. » C'est saint Marc qui en fait l'observation, en rapportant ce passage. « Enfin il se trouva deux faux témoins, dit saint Matthieu, qui déposèrent contre lui en ces termes : Il a dit : Je puis détruire le temple de Dieu et je le relèverai après trois jours. » Saint Marc signale d'autres témoins qui dirent. « Nous l'avons entendu s'écriant : Je renverserai ce temple, fait de main d'homme, et après trois jours j'en bâtirai un autre, qui ne sera pas fait de main d'homme, et il n'y avait pas accord dans leurs dépositions. Alors le grand-prêtre se leva et dit à Jésus. Vous n'avez rien à répondre à ce que ces gens déposent contre vous ? Mais Jésus gardait le silence. Et le prince des prêtres lui dit : Je vous adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si vous êtes le Christ, Fils de Dieu. « Jésus lui répondit: Vous l'avez dit. » Ces paroles sont de saint Matthieu. Saint Marc exprime les mêmes pensées avec d'autres termes, seulement il ne parle pas de l'adjuration portée par le grand-prêtre ; mais cette réponse du Sauveur : « Tu l'as dit, » revient à celle-ci : « Je le suis. » Cet auteur ajoute : « Jésus lui répondit : Je le suis, et vous verrez le Fils de l'homme, assis à la droite de la puissance divine, venir sur les nuées du ciel. » Saint Matthieu s'exprime de même, mais il ne dit pas que Jésus eut répondu : « Je le suis. Alors le grand-prêtre déchira ses vêtements en s'écriant : Il a blasphémé ; qu'avons nous encore besoin de témoins ? » Après ces paroles, saint Matthieu ajoute : « Vous venez d'entendre son blasphème. Que vous en semble? Et tous de répondre : Il est digne de mort. »

Saint Marc s'exprime de même, et saint Matthieu continue : « Alors ils lui crachèrent au visage et l'accablèrent de soufflets. D'autres lui portant des coups sur la face, lui disaient : Christ, prophétise, et dis-nous qui t'a frappé. » Saint Marc ajoute à cela qu'ils lui voilèrent la face. Saint Luc s'exprime de la même manière.

21. Cette scène d'outrages se passa dans la maison du grand-prêtre, où le Sauveur avait d'abord été conduit et dura jusqu'au matin ; et c'est pendant ce même temps que Pierre fut tenté.

Quant à cette tentation, qui eut lieu pendant que le Seigneur était couvert d'outrages, les évangélistes ne la racontent pas tous dans le même ordre: Saint Matthieu et saint Marc décrivent d'abord toutes les injures lancées à Jésus-Christ ; puis seulement ils racontent la tentation. Saint Luc parle d'abord de cette tentation ; de là il passe aux souffrances du Seigneur. Quant à saint Jean, il commence à décrire la tentation, puis il intercale quelque chose des humiliations du Sauveur chez Anne, ensuite il nous le montre conduit chez Caïphe. Avant de nous dire ce qui se passa devant ce second tribunal, il revient sur ses pas, pour reprendre la description déjà commencée de la tentation de Pierre dans la maison où il avait d'abord été conduit; puis il remonte à la suite naturelle des événements, en commentant par l'arrivée du Sauveur chez Caïphe.

22. Saint Matthieu continue : « Or, Pierre était assis au dehors dans la cour, une servante s'approcha de lui, en disant : Et toi aussi lu étais avec Jésus de Nazareth ?

Pierre nia en face de toute la foule, en disant : Je ne sais ce que tu dis. Il sortit alors et comme il franchissait la porte, une autre servante le vit et dit à ceux qui étaient là : Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. Il nia de nouveau avec serment, « et dit: Je ne connais pas- cet homme. Peu de temps après, ceux qui étaient d'abord assis s'approchèrent et dirent à Pierre : Assurément tu es de ces gens-là, car ton accent te fait assez connaître. Alors Pierre se prit à faire des exécrations et des serments, et dit qu'il ne connaissait pas cet homme. Et aussitôt le coq chanta. » Il ne faut pas oublier que quand Pierre sortit et eut nié une première fois, le coq chanta aussi pour la première fois ; saint Matthieu n'en dit rien, mais saint Marc signale expressément cette circonstance.

23. Remarquons aussi qu'il n'y eut aucun reniement prononcé en dehors de la cour, mais bien (213) dans l'intérieur et quand Pierre fut revenu près du feu.

Il est vrai qu'il n'est pas dit à quel moment Pierre y rentra; mais quel besoin y avait-il de nous marquer ce détail? Voici le narré de saint Marc : « Il sortit en dehors de la cour et le coq chanta. Il fut aperçu de nouveau par une servante, qui se mit à dire à ceux qui étaient là : Celui-ci est aussi d'avec eux. Et Pierre protesta de nouveau. » Cette servante n'est pas la même que la première, saint Matthieu en fait la remarque. Cela se comprend d'autant mieux que dans le second reniement, Pierre fut interpellé par deux témoins; d'abord par la servante dont parlent saint Matthieu et saint Marc, et aussi par un autre témoin mentionné par saint Luc. Voici comment ce dernier s'exprime: « Or, Pierre suivait de loin. On avait allumé du feu dans la cour, la foule prit place auprès, et Pierre se tenait parmi eux. Une servante le voyant assis près du foyer, le fixa attentivement et s'écria: Celui-ci était aussi à sa suite. Pierre le renia en disant : Femme, je ne le connais pas. Peu de temps après, un autre homme l'aperçut et lui dit : Toi aussi tu es d'avec eux. » C'est pendant cet intervalle, mentionné par saint Luc, que Pierre était sorti et qu'on avait entendu le premier chant du coq; il était rentré aussitôt, s'était rapproché du foyer, et c'est là qu'il était, quand, comme le dit saint Jean, il énonça sa seconde protestation. Dans le premier reniement de Pierre, saint Jean ne dit pas que le coq ait chanté ni même qu'une servante ait reconnu l'Apôtre auprès du feu ; il se contente de dire : « La portière dit à Pierre: n'es-tu pas aussi l'un des disciples de cet homme ? Non, répondit-il. » Ensuite cet évangéliste nous raconte ainsi ce qu'il a cru devoir rapporter de ce qui se passa à l'égard de Jésus, dans cette même maison : « Or les serviteurs se tenaient auprès du feu et se chauffaient, parce qu'il faisait froid; Pierre était avec eux et se chauffait aussi. » Il faut supposer qu'avant ceci Pierre était sorti et rentré ; avant sa sortie il était assis auprès du feu; après son retour il se tenait debout.

24. On m'objectera peut-être qu'il n'était pas sorti, mais qu'il s'était levé pour sortir. Pour soutenir cette assertion, il faut admettre que ce fut en dehors de la cour que Pierre fut interrogé et répondit -pour la seconde fois. Voyons la suite du récit de saint Jean : « Or, le grand-prêtre interrogea Jésus au sujet de ses disciples et de sa doctrine ; Jésus lui répondit : J'ai parlé publiquement au monde, j'ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple où tous les Juifs se rassemblent, et je n'ai rien dit en secret. Pourquoi m'interroges-tu ?

Interroge ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit : ceux-ci savent ce que j'ai dit. Il avait à peine prononcé ces paroles, que l'un des serviteurs lui donna un soufflet en disant : Est-ce ainsi que tu réponds au grand-prêtre ? Jésus lui dit : Si j'ai mal parlé, rends témoignage du mal que ,j'ai dit; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? Anne le fit donc garrotter et conduire à Caïphe. » On voit ici qu'Anne était grand-prêtre, car Caïphe n'était pas là, quand il fut dit au Sauveur : « Est-ce ainsi que tu réponds au grand-prêtre ? » Saint Luc, au commencement de son Evangile, parle aussi d'Anne et de Caïphe comme étant tous deux grands-prêtres (1). Après ces paroles, saint Jean reprend le récit du reniement de saint Pierre et nous reporte ainsi à la maison où tout ce qu'il vient de dire s'est passé, et d'où Jésus fut envoyé chez Caïphe, vers qui on le conduisait dès le début, au rapport de saint Matthieu. Après avoir fait une sorte de récapitulation, saint Jean complète ainsi le narré du troisième reniement: « Or, Simon Pierre se tenait debout et se chauffait. Ils lui dirent : N'es-tu pas aussi l'un de ses disciples ? Pierre nia et répondit : Je ne le suis pas. » Il suit de là que ce n'est pas au dehors, mais auprès du feu qu'eut lieu cette seconde négation ; et puisqu'il était sorti, il avait donc dû rentrer. Ce n'est pas après sa sortie et au dehors, que la servante le vit, c'est quand il était déjà levé pour sortir ; c'est alors qu'elle l'aperçut et dit à ceux qui étaient là, c’est-à-dire auprès du feu dans la cour : « Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth. » Pierrequi sortait alors, entendant cette apostrophe, rentra et dit avec serment à ceux qui l'entouraient, et prenaient parti pour la servante : « Je jure que je ne connais pas cet homme. » Saint Marc, parlant de la même servante, raconte qu'elle dit à ceux qui étaient là : « Celui-ci est du nombre de ses disciples. » Ce n'est pas à Pierre qu'elle s'adressait, mais à ceux qui pendant son départ restaient, et elle le disait de manière que l'apôtre pût entendre. Pierre rentra, s'approcha du feu sans s'asseoir et réfutait les attaques par des négations. Saint Jean raconte : « Ils lui dirent N'es-tu pas un de ses disciples? » Au moment où cette question lui était faite, Pierre rentrait et se tenait debout, et voilà ce qui nous explique pourquoi à cette seconde question il n'y avait pas seulement la servante dont parlent saint Matthieu et saint Marc, mais encore un autre accusateur signalé par saint Luc. Saint Jean écrit de même: « Ils lui dirent. » On peut donc admettre que ce fut après le départ de saint Pierre,que la servante dit à ceux qui étaient avec elle dans la cour : « Celui-ci est un des disciples, » parole qui fit rentrer saint Pierre pour se justifier de l'accusation portée contre lui ; mais il est plus vraisemblable de penser qu'il n'entendit pas ce que l'on disait et que ce ne fut qu'après son retour, qu'une servante et une autre assistant, dont parle saint Luc, lui dirent : « N'es tu pas un de ses disciples ? Non, répondit-il ; » l'autre insista plus fortement et lui dit : « Mais tu es un d'entre eux. O homme, je n'en suis pas, répliqua Pierre. » Quoiqu'il en soit ; il est un point qui résulte clairement du contexte des Evangiles, c'est que ce ne fut pas en dehors de la cour, mais dans l'intérieur, et auprès du feu, que Pierre formula sa seconde négation. Si donc saint Matthieu et saint Marc ont mentionné sa sortie, sans relater son retour, c'est uniquement pour éviter les longueurs.

25. Examinons maintenant la troisième. négation que nous n'avons rapportée que d'après saint Matthieu.

Voici la récit de saint Marc: « Peu de temps après, ceux qui étaient là, disaient à Pierre : Assurément tu es un des disciples, car tu es Galiléen. Et Pierre se prit à répéter, avec force anathèmes et serments: Je ne connais pas cet homme dont tu parles. Et aussitôt le coq chanta pour la seconde fois. » Saint Luc raconte : « Et après une heure environ d'intervalle, un autre affirmait et disait : Assurément tu es son disciple, car tu es Galiléen. O homme, répondit Pierre, je ne sais ce que tu dis. Et il parlait encore quand le coq chanta. » Saint Jean s'explique ainsi, sur cette troisième négation: « Un des serviteurs du grand-prêtre, et parent de celui à qui Pierre avait coupé l'oreille, lui dit: Est-ce que je ne t'ai pas vu dans le jardin avec lui? Pierre nia de nouveau et aussitôt le coq chanta. » Saint Matthieu et saint Luc se contentent de dire: « Peu de temps après; » saint Luc mesure cet intervalle en disant qu'il fut d'une heure à peu près. Saint Jean n'en dit rien. De même saint Matthieu et saint Marc supposent que la troisième interrogation fut faite par plusieurs personnes; saint Luc n'énonce qu'un interrogateur, et saint Jean le désigne, en disant qu'il était parent de celui à qui Pierre coupa l'oreille. Or, cette apparente diversité s'explique facilement, ou en admettant que saint Matthieu et saint Marc ont suivi l'usage, assez général, de prendre le pluriel pour le.singulier; ou en supposant que l'un des témoins, par ce qu'il avait vu et qu'il connaissait, commençait l’attaque à laquelle les autres prenaient part. aussitôt; deux évangélistes ont suivi la première voie, les autres ont voulu seulement signaler celui qui paraissait le plus ardent. Enfin saint Matthieu affirme qu'il fut dit à Pierre: « Assurément tu es un des disciples, car ton langage te fait connaître; » saint Jean assure qu'il fut dit à Pierre: « Est-ce que je ne t'ai pas vu dans le jardin avec lui ? » Saint Marc raconte que les assistants se disaient: « Il est vraiment un d'entre eux, car il est aussi Galiléen; » de même, saint Luc nous représente un Juif disant, non pas à Pierre, mais de lui: « Un autre affirmait et disait: Assurément il était avec lui, car il est Galiléen. » Cela nous fait entendre qu'on s'est attaché à la pensée seulement en rapportant que Pierre avait été apostrophé; en effet quand on parlait de lui, et devant lui, c'était comme si on se fût adressé à lui-même. On peut dire également que ses accusateurs tantôt s'adressaient à lui directement, tantôt échangeaient entre eux leurs accusations. Chacune des deux interprétations peut être admise. Quant au chant du coq qui suivit le troisième reniement, saint Marc nous dit expressément que c'était la seconde fois qu'il se faisait entendre.

26. Saint Matthieu poursuit ainsi: « Et Pierre se souvint de là parole que Jésus avait dite: Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois; et étant sorti il pleura amèrement. »

Saint Marc écrit: « Pierre se souvint de la parole que Jésus avait dite: Avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois : et il commença à pleurer. » D'après saint Luc: « Le Seigneur s'étant retourné, regarda Pierre, et Pierre se souvint de la parole du Seigneur qui avait dit: Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois; et étant sorti, Pierre pleura amèrement. » Saint Jean ne dit rien ni du souvenir ni des larmes de Pierre. Mais ce qui mérite une attention particulière, ce sont ces paroles de saint Luc : « Et Jésus, s'étant retourné, regarda Pierre. » Quoiqu'il y ait aussi des cours intérieures, c'était dans la cour extérieure que Pierre était avec les Juifs alors occupés à se chauffer. Or, on ne peut pas supposer que Jésus (215) était entendu dans cette cour extérieure par les Juifs, ni par conséquent que son regard ait été un regard corporel. Ecoutons plutôt le récit de saint Matthieu: «Alors ils lui crachèrent au visage et le couvrirent de soufflets; d'autres le frappèrent en disant: Prophétise maintenant, ô Christ, et dis-nous quel est celui qui t'a frappé. » Puis il ajoute immédiatement: « Or Pierre se tenait au dehors dans la cour. » Il faut nécessairement en conclure que Jésus était à l'intérieur. II faudrait même croire, d'après saint Mare, que Jésus était dans la partie la plus élevée de l'habitation. En effet, voici ce que dit saint Marc après avoir rapporté la scène décrite par saint Matthieu: « Et comme Pierre se tenait dans la cour en bas. » En disant: « Pierre se tenait au dehors, dans la cour, » saint Matthieu indique clairement que la scène d'outrages avait lieu dans l'intérieur; de même en disant: « Et comme Pierre était dans la cour en bas, » saint Marc montre que les faits qu'il vient de raconter, se sont passés dans la partie supérieure. Comment donc le regard du Seigneur sur Pierre a-t-il pu être un regard corporel ? Aussi me semble-t-il que ce regard ne fut qu'un regard divin qui rappelait à l'apôtre le nombre de ses reniements, la prédiction du Sauveur; et, par l'infinie miséricorde de Dieu, ce regard amenait Pierre à la pénitence, et la lui rendait salutaire. C'est ainsi que chaque jour nous disons : Seigneur regardez-moi; celui que le Seigneur a regardé a été délivré par la miséricorde divine du danger, ou de la souffrance. De même donc que nous lisons: « Regardez et exaucez-moi (1), » et encore : « Tournez-vous, « Seigneur, et délivrez mon âme (2), » dans le même sens il a été dit: « Le Seigneur s'étant retourné regarda Pierre, et Pierre se souvint de la parole de Jésus. » Il est à remarquer, enfin, que tandis que les évangélistes emploient plus souvent le nom de Jésus que celui de Seigneur, saint Luc emploie ici cette dernière expression: « Le Seigneur s'étant retourné regarda Pierre, et Pierre se souvint de la parole du Seigneur. » Comme saint Matthieu et saint Marc gardent le silence sur ce regard, il n'est pas étonnant de leur entendre dire que Pierre se souvint de la parole, non pas du Seigneur, mais de Jésus. Ne devons-nous donc pas comprendre que ce regard de Jésus fut tout divin et nullement charnel?

CHAPITRE VII. JUGEMENT DU MATIN. — JÉRÉMIE CITÉ AU LIEU DE ZACHARIE.

 

27. Nous lisons dans saint Matthieu: « Le lendemain, de grand matin, tous les princes des prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus, pour le livrer à mort.

Puis ils le garrottèrent, l'emmenèrent enchaîné, et le remirent au gouverneur Ponce-Pilate (1). » Saint Marc raconte ainsi le même fait: « Dès le matin, les princes des prêtres tinrent conseil avec les anciens du peuple et tout le sanhédrin, conduisirent Jésus enchaîné et le livrèrent à Pilate (2). » Après avoir raconté le reniement de Pierre, saint Luc récapitule ce qui s'est fait dès le matin à l'égard de Jésus et lie ainsi sa narration. « Ceux qui le gardaient se mirent à l'insulter et à le maltraiter; ils lui voilèrent la tête et le frappant au visage ils lui disaient: « Prophétise; quel est celui qui t'a frappé ? Et ils ajoutaient à cela beaucoup d'autres blasphèmes. Et dès que le jour fut venu, les anciens du peuple, les princes des prêtres et les Scribes se réunirent et le conduisirent au conseil, en disant: Si tu es le Christ, dis-le nous. Jésus leur répondit: Si je vous le dis, vous ne me croirez pas, et si je vous . interroge, vous ne me répondrez rien et vous ne me renverrez pas. Mais désormais, le Fils de l'homme sera assis à la droite de la majesté divine. Ils lui dirent tous: Tu es donc le Fils de Dieu ? Il leur répondit: Vous le dites et je le suis. Ils s'écrièrent : Qu'avons nous encore besoin d'autre témoignage, car nous venons d'entendre ses propres paroles ? Toute la multitude se leva et ils le conduisirent à Pilate (3). » Tel est le narré de saint Luc; c'est la confirmation de ce qui est rapporté par saint Matthieu et par saint Marc sur l'interrogation adressée au Seigneur au sujet de sa filiation divine : « Je vous déclare, répond le Sauveur, que vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la majesté divine et venant sur les nuées du ciel. » Ceci dut se passer au lever du jour, suivant cette parole de saint Luc : « Dès qu'il fut jour. » Du reste son récit est le même que celui des autres évangélistes, excepté qu'il mentionne certains détails sur lesquels les autres gardent le silence. Toujours est-il que tout ce qui regarde les dépositions des faux témoins s'est passé pendant la nuit ; on peut en lire le récit dans saint Matthieu et saint Marc; quant à saint Luc, omettant ce qui concerne les faux témoins, il nous a raconté se qui s'est passé le matin . Les deux premiers, après avoir suivi les événements jusqu'au matin, nous ont rapporté le reniement de saint Pierre, puis ils ont repris la suite de leur récit sans mentionner les faits du matin (1). Quant à saint Jean, après avoir raconté ce qui concerne le Seigneur et le reniement de saint Pierre, il ajoute: « Ils conduiront donc Jésus au prétoire devant Caïphe. Or c'était le matin (2). » De là nous sommes portés à conclure, ou bien que quelque raison avait forcé Caïphe de se trouver au prétoire, au lieu d'être présent à l'assemblée des princes des prêtres; ou bien qu'il y avait un prétoire dans sa maison. Toujours est-il que le Seigneur, arriva enfin près de lui et que dès le principe on voulait le lui présenter. Quoiqu'il en soit, les ennemis du Sauveur le considèrent comme un accusé convaincu; de son côté Caïphe depuis longtemps croit qu'il doit mourir; rien n'empêchait dès lors de le conduire immédiatement à Pilate, pour le condamner au dernier supplice. Voici comment saint Matthieu raconte ce qui s'est passé au tribunal de Pilate.

28. Il débute par le triste sort de Judas, dont il a été seul à parler : « Alors Judas, dit-il, qui l'avait livré, voyant que Jésus avait été condamné, rapporta, poussé parle repentir, les trente pièces d'argent aux princes des prêtres et aux anciens du peuple, en leur disant : J'ai péché en livrant le sang innocent.

Mais ils lui répondirent : Que nous importe ? c'est ton affaire. Jettant alors les pièces d'argent dans le temple, il s'en alla et se pendit. Mais les princes des prêtres après avoir recueilli l'argent se dirent: Il n'est pas permis de le mettre dans le trésor du temple, parce que c'est le prix du sang. Ayant donc délibéré à ce sujet, ils achetèrent le champ d'un potier, pour la sépulture des étrangers. C'est pour cela que ce champ fut appelé Haceldama, c'est-à-dire le champ du sang, nom qu'il porte encore aujourd'hui. Alors fut accomplie cette parole du prophète Jérémie: Ils ont reçu les trente pièces d'argent, « somme donnée pour le paiement de celui qui a été mis à prix par les enfants d'Israël, et ils en ont acheté le champ d'un potier, ainsi que le Seigneur me l'a fait entendre.

29. Peut-être va-t-on se laisser ébranler par cette considération que ce passage ne se trouve nulle part dans les prophéties de Jérémie et dès lors qu'on ne peut plus ajouter foi à la véracité évangélique.

Mais d'abord il ne faut pas oublier que le mot : Jérémie, ne se trouve pas dans tous les exemplaires des Évangiles ; on n'y voit que le mot prophète. Pourquoi ne pas admettre qu'on ne doit regarder en ce point, comme dignes de confiance, que les exemplaires qui ne portent pas le nom de Jérémie ? En effet, ce texte se trouve réellement dans la prophétie de Zacharie. Il suit de là que les exemplaires quï portent le nom de Jérémie ont été interpolés ; car ou bien ils doivent porter le nom de Zacharie, ou bien ils doivent ne parler que d'un prophète en général, et ce prophète c'est Zacharie. Ceux à qui ce moyen de défense sourit, peuvent s'en servir : pour moi il ne me sourit point, précisément parce que je rencontre un trop grand nombre d'exemplaires qui portent le nom de Jérémie. De plus, les auteurs qui ont fait des manuscrits grecs une étude particulière, ont trouvé que même les plus anciens portaient ce nom de Jérémie. Or, quel avantage pouvait-il y avoir à commettre une interpolation mensongère, dans ce cas en particulier? Au contraire l'impossibilité où l'on était de vérifier ce texte dans Jérémie a pu déterminer une ignorance audacieuse à effacer le nom de ce prophète afin d'enlever ainsi toute la difficulté.

30. Il est bien plus sage de voir dans ce fait un secret dessein de la providence divine, qui dirige l'intelligence des évangélistes.

Il a pu se faire, en effet, que saint Matthieu en écrivant son Evangile ait vu se présenter à son esprit le nom de Jérémie au lieu de celui de Zacharie. Mais comment admettre qu'il n'ait pas corrigé sa faute, ou qu'il n'ait pas été averti de la corriger par quelqu'un des lecteurs, sous les yeux de qui son Evangile dut tomber de son vivant, s'il n'avait été retenu par cette pensée qu'en écrivant il était sous la direction du Saint-Esprit, que ce n'était pas sans raison que le nom d'un prophète avait été substitué à celui d'un autre, puisque Dieu l'avait ainsi permis ? Or, Dieu peut l'avoir permis pour faire briller davantage le caractère divin des prophéties qui, dirigées par un seul et même Esprit, se réunissent toutes dans un accord parfait bien plus admirable qu'il ne serait si toutes ces prophéties étaient l'oeuvre d'un seul (217) écrivain. Avec cette diversité de prophètes, le Saint-Esprit nous apparaît dictant leurs révélations comme si chacune d'elles était l'oeuvre de tous et comme si toutes étaient l'oeuvre de chacun. Il suit de là que les prophéties écrites par Jérémie, sont autant de Zacharie que de Jérémie, et celles de Zacharie autant de Jérémie que de Zacharie. Pourquoi, dès lors, saint Matthieu eût-il attaché tant d'importance à corriger le nom d'un prophète, qu'il avait cité pour un autre ? N'était-il par préférable que, se soumettant d'une manière absolue à la direction du Saint-Esprit, dont il sentait plus que nous l'action puissante, il laissât écrit ce qui était écrit, pour nous rappeler qu'il règne entre tous les prophètes une concordance telle, que loin devoir un absurdité on ne vit qu'une haute convenance à attribuer à Jérémie, ce qui avait été réellement dit par Zacharie ? Je suppose qu'aujourd'hui un auteur, voulant citer les paroles d'un autre, se trompe de nom et prenne pour le nom de l'auteur véritable, le nom d'un homme qui lui est très-lié par l'amitié et parles idées. S'apercevant de sa méprise, il se recueille et pour toute correction, il s'écrie je ne me suis pas trompé, en ce sens du moins qu'il a voulu prononcer qu'il y avait une telle similitude de pensées entre le nom cité et celui de l'auteur réel, que l'un est censé avoir dit ce que l'autre a dit réellement. Une telle réponse ne donnerait que plus de force à son témoignage. Or, combien cela n'est-il pas plus vrai encore des prophètes, puisque les livres de chacun doivent être envisagés par nous comme étant les livres d'un seul, ce qui leur donne un caractère bien plus frappant d'unité et. de véracité qu'ils n'en auraient s'ils étaient réellement l'oeuvre d'un seul ? Laissons donc aux infidèles et aux ignorants le soin de profiter de cette circonstance pour publier le désaccord des saints Evangiles ; que les fidèles et les chrétiens instruits y voient clairement l'unité divine des saintes prophéties.

31. Pour expliquer pourquoi l'Esprit-Saint a permis, ou plutôt a prescrit de substituer le nom de Jérémie à celui de Zacharie, il y a une autre raison; je la développerai avec plus de soin ailleurs, car je sens le besoin de terminer ce livre.

Nous lisons dans Jérémie qu'il acheta le champ du fils de son frère et lui en donna l'argent. Il ne s'agit pas ici, sans doute, du prix dont il est parlé dans Zacharie, c'est-à-dire de trente pièces d'argent; Irais ce dernier prophète ne parle pas davantage de l'achat du champ, en sorte que c'est uniquement l'Évangéliste qui, interprétant la prophétie a réuni et l'achat du champ et les trente pièces de monnaie qui furent le prix de la trahison du Sauveur. Nous trouvons ici l'accomplissement d'une double prophétie, celle de Jérémie parlant de l'achat du champ, et celle de Zacharie parlant des trente pièces d'argent. Si donc, après, avoir lu l'Evangile et y avoir rencontré le nom de Jérémie, on est tenté de lire la prophétie elle-même, on n'y trouvera aucune mention des trente pièces d'argent, mais bien de l'achat du champ; le lecteur n'aura plus qu'à réunir ces différents passages et à en chercher l'accomplissement dans la personne du Sauveur. Qu'on n'oublie pas toutefois qu'on ne doit pas s'attendre à lire soit dans Zacharie, soit dans Jérémie ces paroles qui terminent le passage de saint Matthieu : « Celui qui a été mis à prix par les enfants d'Israël, et ils en ont acheté le champ d'un potier, ainsi que le Seigneur me fa fait entendre. » Nous devons donc voir, dans ces paroles, une interprétation élégante et mystique de la prophétie, interprétation inspirée divinement et appliquant à Jésus-Christ le prix dont parle le prophète. En lisant Jérémie nous voyons que le prix d'achat du champ doit être jeté dans un vase de terre (1) ; ici le prix de la trahison du Sauveur sert à acheter le champ d'un potier, lequel champ est destiné à la sépulture des étrangers; image du repos réservé à ceux qui, dans le voyage de cette vie, auront été ensevelis en Jésus-Christ par le baptême. Aussi le Seigneur fait-il entendre à Jérémie que l'achat de ce champ désignait le séjour qu'on ferait, même après la délivrance, sur la terre étrangère. Tels sont les points de vue que je tenais à esquisser pour inviter à examiner plus attentivement ces témoignages prophétiques en les rapprochant l'un de l’autre et en les comparant au récit évangélique. — Voilà ce qu'a dit saint Matthieu du traître Judas.

CHAPITRE VIII. JÉSUS DEVANT PILATE.

 

32. Voici la suite du récit évangélique : « Jésus s'arrêta devant le préteur qui l'interrogea en ces termes : Es-tu le Roi des Juifs? Jésus lui répondit: Tu le dis.

 

Et étant accusé par les princes des prêtres et les anciens du peuple, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit: N'entends-tu pas de combien de choses on t'accuse ? Mais il ne fit aucune réponse à ce qu'il put lui dire, en sorte que le gouverneur en était tout étonné. Ce dernier avait coutume, au jour de la fête, de remettre au peuple celui des prisonniers qu'ils voulaient. Or, il y en avait alors un fameux, nommé Barabbas. Comme ils étaient donc tous assemblés, Pilate leur dit : Lequel voulez-vous que je vous délivre, de Barabbas, ou de Jésus qui est appelé le Christ ? Car il savait bien que c'était par envie qu'ils l'avaient livré. Or, pendant qu'il était assis sur son tribunal, sa femme toi envoya dire : Qu'il n'y ait rien entre toi et ce juste, car j'ai été aujourd'hui étrangement tourmentée en songe à son sujet. Mais les princes des prêtres et les anciens persuadèrent au peuple de demander Barabbas et de faire mourir Jésus. Alors le gouverneur reprenant la parole, leur dit : Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre? Mais ils répondirent : Barabbas. Pilate répartit : Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé le Christ ? Ils répondirent tous : Qu'il soit crucifié. Le gouverneur leur répliqua : Mais quel mal a-t-il fait ? Et ils se mirent à crier encore plus fort : Qu'il soit crucifié. Pilate voyant qu'il ne gagnait rien et que le tumulte croissait de plus en plus, se fit apporter de l'eau, et se lavant les mains devant le peuple, il leur dit : Je suis innocent du sang de ce juste, c'est votre affaire. Et tout le peuple de répondre : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. Alors il leur délivra Barabbas, et ayant fait flageller Jésus, il le leur abandonna pour être crucifié. » C'est ainsi que saint Matthieu raconte la conduite de Pilate à l'égard du Seigneur (1).

33. Saint Marc rapporte les mêmes événements et à peu près dans les mêmes termes.

Quant aux paroles adressées par Pilate à la multitude demandant la délivrance d'un prisonnier, les voici telles que saint Marc les rapporte : « Pilate leur répondit : Voulez-vous que je délivre le Roides Juifs? » Saint Matthieu avait dit : « La foule s'étant rassemblée, Pilate leur dit : Lequel voulez-vous que je vous délivre, de Barabbas ou de Jésus qui est appelé le Christ ? » On ne voit pas ici qu'il y ait eu une demande formulée par le peuple pour obtenir la délivrance d'un prisonnier, mais ce n'est pas une difficulté; seulement on peut se demander lequel de saint Matthieu ou de saint Marc rapporte exactement les paroles de Pilate. Il semble en effet que ces mots : « Qui voulez-vous que je vous délivre, de Barabbas on de Jésus qui est appelé le Christ? » soient bien différents de ceux-ci : « Voulez-vous que je vous délivre le Roi des Juifs ? » Mais cette différence n'est qu'apparente. En effet, tous les rois étaient appelés Christs ou oints, et quelle que soit l'expression, il est clair que Pilate leur demanda s'ils voulaient qu'on leur remit le Roi des Juifs ou le Christ. Qu'importe que saint Marc ait tu le nom de Barabbas ! Il lui suffisait de raconter ce qui concernait le Seigneur. Du reste on voit suffisamment, dans leur réponse, que le choix leur avait été proposé entre Barabbas et Jésus: « Les pontifes, dit saint Marc, soulevèrent la foule dans le but d'obtenir la délivrance de Barabbas ; » il ajoute : « Pilate leur répondit: Que voulez-vous donc que je fasse du roi des Juifs ? » Ceci prouve évidemment que saint Marc, en parlant du Roi des Juifs, exprimait la même pensée que saint Matthieu en disant : « Le Christ. » C'était seulement chez les Juifs que les rois étaient nommés Christs ; et en effet, dans le même passage, saint Matthieu ajoute : « Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus qui est appelé le Christ ? » Mais voici la suite de saint Marc: « Ils s'écrièrent de nouveau : Crucifie-le. » Saint Matthieu avait dit : « Tous s'écrient : Qu'il soit crucifié. » Saint Marc : « Or Pilate leur disait : Quel mal a-t-il donc fait ? Mais ils criaient encore plus fort : Crucifie-le. » Saint Matthieu ne parle pas de cette insistance ; il ajoute seulement : « Pilate voyant qu'il n'obtenait rien et que le tumulte allait toujours croissant. » Il ajoute aussi que Pilate se lava les mains en présence du peuple afin d'attester qu'il était innocent du sang du juste. Ce fait n'est rapporté ni par saint Marc ni par aucun autre évangéliste ; mais on voit que dans ta pensée de saint Matthieu, Pilate n'en agit ainsi que dans le but d'obtenir plus facilement la délivrance de Jésus. On trouve la même idée dans ces paroles de saint Marc : « Quel mal a-t-il donc fait ? » Enfin le même évangéliste conclut : « Pilate voulant satisfaire le peuple, leur remit Barabbas; et après avoir fait flageller Jésus il le leur abandonna pour le crucifier. » C'est ainsi que Saint Marc rapporte ce qui se passa au prétoire (1).

34. Voici le récit des mêmes événements en saint Luc : « Ils se mirent donc à l'accuser en disant : Nous l'avons trouvé soulevant le peuple, défendant de payer le tribut à César et disant qu'il est le Christ-Roi. »

Les deux premiers évangélistes s'étaient contentés de dire, en général, que les Juifs accusaient le Sauveur ; saint Luc va plus loin, il précise les chefs d'accusation portés contre lui. Puis, taisant cette demande de Pilate : « Ne réponds-tu rien ? ne vois-tu pas toutes les accusations formulées contre toi ? » il ajoute avec les autres évangélistes Pilate lui demanda : Es-tu le Roi des Juifs ? Et Jésus lui répondit : Tu le dis. » Saint Matthieu et saint Marc relatent cette réponse, avant de parler du silence gardé par Jésus en face de ses accusateurs. Mais la vérité n'a pas à souffrir de ce que saint Luc raconte les faits dans tel ou tel ordre, ou de ce que l'un tait ce que l'autre rapporte. Saint Luc continue ainsi : « Pilate dit aux princes des prêtres et à la foule : Je ne trouve aucun sujet de condamnation dans cet homme. Et les autres de s'indigner plus fort en disant : Il soulève le peuple par les enseignements qu'il répand dans toute la Judée, en commençant par la Galilée. A ce mot de Galilée, Pilate demanda s'il était Galiléen ; et dès qu'il sut qu'il était de la dépendance d'Hérode, il le lui renvoya, car Hérode était lui-même, dans ces jours, à Jérusalem. Hérode fut très-content de voir Jésus ; car il y avait longtemps qu'il désirait le rencontrer et qu'il espérait lui voir faire quelque miracle. Il lui adressa donc une foule de que: fions ; mais Jésus ne lui fit aucune réponse. Cependant les princes des prêtres et les scribes étaient là qui l'accusaient avec une grande opiniâtreté. Hérode le méprisa, imité en cela par toute son armée, le traita avec moquerie, le revêtit d'une robe blanche et le renvoya à Pilate. Et dès ce moment Hérode et Pilate devinrent amis, car avant cela ils étaient ennemis. » Ce renvoi de Dilate à Hérode ne nous est rapporté que par saint Luc, qui insère pourtant dans ce récit des traits analogues à ce que rapportent ailleurs les autres évangélistes ; car ceux-ci n'ont voulu nous raconter que ce qui s'est passé au tribunal de Pilate jusqu’à la condamnation.

Après cette digression du renvoi à Hérode, saint Luc reprend le récit de ce qui s'est passé an tribunal de Pilate et continue ainsi : « Pilate ayant donc convoqué les princes de prêtre, les magistrats et le peuple, leur dit : Vous m'avez présenté cet homme comme pervertissant le peuple ; je l'ai interrogé moi-même en votre présence, et dans tout ce que vous alléguez contre lui je ne trouve pas de quoi le mettre eu cause. » On voit que saint Luc ne parle pas de la question posée au Seigneur par Pilate pour lui demander ce qu'il avait à répondre. Saint Luc continue : « Ni Hérode non plus, car je vous ai renvoyés à lui et on n'a rien pu produire qui fût de nature à faire condamner cet homme à mort. Je vais donc le faire flageller et je le renverrai. Or, il était obligé de délivrer, le jour de la fête, un prisonnier. La foule s'écria comme un seul homme : Fais mourir celui-ci et remets-nous Barabbas,. qui avait été jeté en prison comme coupable d'avoir excité une sédition dans la ville, et commis homicide. Pilate leur parla de nouveau, voulant renvoyer Jésus. Mais ils s'écriaient : Crucifie, crucifie-le. Il leur parla une troisième fois et leur dit : Quel mal a-t-il donc fait ? Car je ne trouve en lui aucune cause de mort; je le châtierai donc et le mettrai en liberté. Mais la foule redoublait ses cris, demandant qu'il fût crucifié, et leurs clameurs s'élevaient toujours davantage. » Saint Matthieu à résumé en quelques mots les efforts tentés par Hérode pour délivrer Jésus : « Pilate, dit-il, voyant qu'il ne gagnait rien, et que le tumulte allait toujours croissant. » Ces paroles supposent en effet que Pilate fit de violents efforts pour obtenir cette délivrance ; seulement l'écrivain sacré ne nous dit pas le nombre de fois qu'il renouvela ses tentatives. Saint Luc achève ainsi le récit de ce qui s'est passé chez Pilate : « Celui-ci, dit-il, consentit à ce qui lui était demandé. Il leur remit celui qui avait été jeté en prison, pour crime de sédition et de meurtre, et il abandonna Jésus à leur volonté (1). »

35. Voyons maintenant comment saint Jean raconte cette même scène du prétoire : « Ils n'entrèrent pas au prétoire, de crainte de se souiller et afin de pouvoir manger la Pâque Pilate s'avança donc vers eux et leur dit : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ?

Ils lui répondirent : Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne te l'aurions point livré. » N'y-a-t-il pas ici une contradiction entre saint Jean et saint Luc ? Car ce dernier spécifie les principaux chefs d'accusation, dans les paroles suivantes : « Ils se mirent donc à l'accuser en disant : Nous l'avons surpris soulevant le peuple, défendant de payer le tribut à César et disant qu'il est le Christ-Roi. » Saint Jean, dans les paroles que nous avons citées, semble nous faire croire que les Juifs ont refusé d'articuler crime et qu'à cette question: «Quelle accusation apportez-vous contre cet homme, » ils se sont contentés de répondre : « Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne te l'aurions pas livré. » C'était lui dire clairement qu'il devait s'en remettre absolument à leur autorité, ne plus s'occuper de chercher ce dont ils l'accusaient et se contenter pour le croire coupable de savoir qu'il avait mérité de lui être livré par eux. Concluons de là que le récit de saint Jean est vrai, aussi bien que celui de saint Luc. Il y eut en effet un long échange de questions et de réponses, parmi lesquelles chaque évangéliste fit son choix et se contenta de ce qui lui parut suffisant. Saint Jean lui-même cite plus loin certains chefs d'accusation, comme nous le verrons en son lieu et place. Il continue : « Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et jugez le selon votre loi. Les Juifs lui répondirent: Nous n'avons pas le droit de condamner à mort, afin que s'accomplit la parole par laquelle Jésus avait annoncé, de quelle mort il devait être frappé. Pilate rentra donc de nouveau dans le prétoire, appela Jésus et lui dit: Es-tu le Roi des Juifs ? Jésus lui répondit : Dis-tu cela de toi-même, ou d'autres te l'ont-ils dit de moi ? » Ceci ne paraît pas conforme à cette réponse citée par les autres écrivains: « Jésus répondit: Tu le dis. »Mais attendons la suite. Car saint Jean montre plutôt que ce qu'il rapporte maintenant, a été omis par les autres auteurs, et prononcé réellement par le Sauveur. Ecoutons ce qui suit : « Pilate répondit : Est-ce que je suis Juif ? Ton peuple et les prêtres t'ont livré entre mes mains, qu'as-tu fait ? Jésus répondit:
Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes ministres combattraient pour m'empêcher de tomber entre les mains des Juifs ; mais mon royaume n'est par d'ici. Tu es donc roi ? reprit Pilate. Jésus lui répondit : Tu le dis, Je suis roi. » Ces dernières paroles nous amènent au récit déjà fait par les autres évangélistes, qui nous les ont rapportées. Saint Jean continue et met pur les lèvres du Sauveur ces mots que les autres ont passés sous silence : «Voici pourquoi je suis venu dans le monde, c'est pour rendre témoignage à la vérité ; quiconque appartient à la vérité écoute ma voix. Pilate lui répondit :
Qu'est-ce que la vérité ? Et après avoir dit ces mots, il sortit de nouveau vers les Juifs et leur dit: Je ne trouve rien en cet homme qui puisse le faire mettre en cause. Or, c'est pour vous une coutume que je vous délivre un prisonnier à la fête de Pâque : voulez-vous que je vous remette le Roi des Juifs? Tous crièrent de nouveau : Non pas lui, mais Barabbas ; or Barabbas était un scélérat. Pilate se saisit donc de Jésus, et le fit flageller. Et les soldats, tressant une couronne d'épines, la lui mirent sur la tète, le couvrirent d'un vêtement de pourpre, et s'approchant, ils lui disaient :Salut, Roi des Juifs, et ils le souffletaient. Pilate sortit de nouveau et dit aux Juifs: Voici que je vous le présente de nouveau afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime. Jésus parut donc, portant la couronne d'épines et le vêtement de pourpre, et Pilate dit aux Juifs: Voilà l'homme. A cette vue les pontifes et les ministres criaient : Crucifie, crucifie-le. Pilate leur répondit: Prenez le vous-mêmes et le crucifiez; car pour moi je ne le trouve coupable d'aucun crime. Les Juifs répliquèrent :Nous avons une loi ; et selon cette loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait le Fils de Dieu. » Ceci se rapporte à cette accusation énumérée par saint Luc : « Nous l'avons surpris soulevant notre nation ; » il aurait pu ajouter: «parce qu'il s'est fait le Fils de Dieu. » Saint Jean continue : « En entendant ces paroles Pilate eut peur ; il rentra aussitôt dans le prétoire et dit à Jésus : D'où es tu ? Jésus ne lui fit aucune réponse. Pilate lui dit : Tu ne me parle pas ? Ignores-tu que j'ai le pouvoir de te crucifier comme aussi le pouvoir de te renvoyer ? Jésus lui répondit : Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir, s'il ne t'avait été donné d'en haut. Voilà pourquoi celui qui m'a livré à toi, a commis un plus grand péché. Depuis ce moment Pilate cherchait à le renvoyer. Mais les Juifs criaient : Si tu le renvois, tu n'es pas l'ami de César ; car quiconque se donne pour roi, se met en opposition. avec César. » On peut rapprocher de ces paroles, les paroles suivantes de saint Luc : « Nous l'avons surpris soulevant notre nation, empêchant de payer le tribut à César et disant qu'il est le Christ-Roi. » C'est ainsi que se trouve (224) résolue la question posée précédemment, à l'occasion de ces paroles : « S'il n'était pas un malfaiteur, nous ne te l'aurions pas livré; » car on voulait en conclure que dans l'Evangile de saint Jean, les Juifs ne formulaient aucun crime contre le Sauveur. Saint Jean continue : « Pilate ayant entendu ces discours, fit sortir Jésus et s'assit sur son tribunal, dans le lieu appelé Lithostrotos, en hébreu Gabbata. Or, on était à la veille de Pâque, vers la sixième heure ; et Pilate dit aux Juifs : Voici votre Roi. Ils s'écrièrent : Enlève, enlève-le, crucifie-le. Pilate leur dit : Crucifierai-je votre roi ? Les prêtres répondirent : Nous n'avons pas d'autre roi que César. Alors Pilate le leur livra pour le crucifier.» Voilà, d'après saint Jean, ce qui se passa au tribunal de Pilate (1).

CHAPITRE IX. JÉSUS JOUET DE LA SOLDATESQUE.

 

36. Il nous reste à parcourir les témoignages des quatre évangélistes, relatifs à la passion même du Sauveur. Saint Matthieu commence ainsi : « Alors les soldats du gouverneur ayant emmené Jésus dans le prétoire, rassemblèrent autour de lui toute la cohorte, et après lui avoir ôté ses vêtements, ils le couvrirent d'un manteau d'écarlate.

Et entrelaçant une couronne d'épines, ils la lui mirent sur la tête, avec un roseau dans la main droite, et fléchissant le genou devant lui, ils le raillaient en disant : Salut, Roi des Juifs (2). » Saint Marc raconte ainsi le même fait et au. même endroit de sa narration : « Les soldats le conduisirent dans la cour intérieure du prétoire ; là ils convoquent toute la cohorte ; puis ils le revêtent de pourpre, lui mettent sur la tête une couronne d'épines, tressée par eux, et se mettent à le saluer.

Salut, roi des Juifs ; et ils lui frappaient la tête avec un roseau, et ils le couvraient de mépris, et ployant le genou ils l'adoraient (3). » Ce que saint Matthieu appelle un manteau d'écarlate, saint Marc l'appelle un vêtement de pourpre. A la place de la pourpre royale, on se servit par dérision de ce vêtement d'écarlate ; la pourpre a en effet le rouge de l'écarlate. Il peut se faire aussi que saint Marc ait entendu désigner la pourpre, attachée au manteau d'écarlate. Saint Luc n'a pas parlé de cette circonstance. Saint Jean, avant de rapporter la sentence de Pilate livrant le Sauveur au supplice de la croix, raconte le même fait en ces termes: « Pilate se saisit donc de Jésus et le fit flageller. Les soldats, après avoir fait une couronne d'épines, la lui mirent sur la tête, le couvrirent d'un manteau de pourpre et s'approchaient de lui en disant : Salut, roi des Juifs, et ils le souffletaient (1). » Il suit delà que saint Matthieu et saint Marc racontent cet événement sous forme de récapitulation, et non pour marquer qu'il eut lieu après la sentence de crucifiement, portée par Pilate. Aussi saint Jean annonce clairement que ce fut chez Pilate que le Sauveur subit cette honteuse humiliation, et les autres évangélistes ne font que rappeler ce qui s'était j'ait. On doit aussi rapporter à cela ce qu'ajoute saint Matthieu : « Et le couvrant de crachats, ils prirent un roseau et lui en frappaient la tête ; et après qu'ils l'eurent tourné en dérision, ils le dépouillèrent de son manteau, le couvrirent de ses propres vêtements et le conduisirent au lieu où il devait être crucifié. » Ce dépouillement du manteau que devaient remplacer ses vêtements, n'eut lieu qu'à la fin de cette scène, quand on allait le conduire au supplice. Saint Marc rapporte le même fait en ces termes : « Et après qu'ils l'eurent tourné en dérision, ils le dépouillèrent de la pourpre et le couvrirent de ses vêtements. »

CHAPITRE X. JÉSUS AIDÉ A PORTER SA CROIX.

 

37. Nous lisons en saint Matthieu : « Pendant qu'ils le conduisaient, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, et le mirent en réquisition pour porter la croix de Jésus (2). »

 

En saint Marc : « Et ils le conduisent, pour le crucifier. Et voyant passer un certain Simon de Cyrène, venant de sa villa, et père d'Alexandre et de Rufus, ils le mirent en réquisition pour porter la croix de Jésus (3). » En saint Luc : « Pendant qu'ils le conduisaient, ils se saisirent d'un certain Simon de Cyrène, qui revenait de sa villa et le chargèrent de la croix pour la porter après Jésus (4). » Voici le récit de saint Jean : « Ils prirent donc Jésus et l'emmenèrent ; ainsi chargé de sa croix il se dirigea vers le lieu du Calvaire, en hébreu Golgotha; c'est là qu'ils le crucifièrent (5). » Ces paroles nous font conclure que Jésus portait lui- même sa croix quand il se dirigea vers cette montagne. Ce fut seulement en chemin que l'on mit en réquisition ce Simon, dont le nom nous est cité par trois évangélistes, et qu'on le chargea de porter la croix jusqu'au lieu désigné. C'est ainsi que tout se concilie parfaitement ; Jésus porta d'abord seul sa croix, comme le rapporte saint Jean ; puis il fut aidé par Simon de Cyrène, comme nous le racontent les autres évangélistes.

CHAPITRE XI. DU BREUVAGE DONNÉ A JÉSUS.

 

38. Saint Matthieu continue : « Ils arrivèrent à un lieu appelé Golgotha, c'est-à-dire le Calvaire. »

Il n'y a aucune différence dans la désignation de ce lieu; nous lisons ensuite: « Ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel. Mais quand il en eut goûté, il ne voulut point en boire (1). » D'après saint Marc : « Ils lui donnaient à boire du vin mêlé de myrrhe et il n'en voulut point (2). » Le texte de saint Matthieu a la même signification; car le mot fiel désigne ici quelque chose de très-amer, et cette amertume est le caractère du vin mêlé de myrrhe. Il peut se faire cependant que le fiel et la myrrhe aient été mêlés pour rendre le vin très-amer. Ce mot de saint Marc: « Il n'en le voulut pas, » doit s'entendre dans ce sens que Jésus refusa de le boire. Il goûta néanmoins, selon le témoignage de saint Matthieu ; mais il ne voulut point le prendre. Saint Marc sans nous dire qu'il ait goûté, affirme seulement qu'il ne voulut point le recevoir.

CHAPITRE XII. DU PARTAGE DES VÊTEMENTS.

 

39. « Or, dit saint Matthieu, après qu'ils l'eurent crucifié, ils partagèrent ses vêtements au moyen du sort, et s'étant assis, ils le gardaient (3).

Et le crucifiant, dit saint Marc, ils partagèrent ses vêtements et firent la part à chacun au moyen du sort (4). — Ils partagèrent ses vêtements, dit saint Luc, et les tirèrent au sort, et le peuple les regardait (5).» Ce fait ne nous est raconté que brièvement par ces trois évangélistes; saint Jean est plus explicite : «Après, dit-il, qu'ils l'eurent crucifié, les soldats prirent ses vêtements et en firent quatre parts, une pour chacun d'eux. Ils prirent aussi la tunique ; mais comme elle était sans couture et d'un seul tissu du haut en bas, ils se dirent entre eux : Ne la divisons pas, mais tirons au sort à qui de nous l'aura. C'est ainsi que s'accomplit la parole de l'Écriture: Ils se sont partagé mes vêtements et ils ont tiré ma robe au sort (1). »

CHAPITRE XIII. DE L'HEURE DE LA PASSION.

40. « Ils mirent aussi sur sa tête, dit saint Matthieu, la cause écrite de sa condamnation : Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs (2). »

Saint Marc, immédiatement après avoir parlé du partage des vêtements, ajoute : « Or, on était à la troisième heure et ils le crucifièrent (3). » A moins de s'exposer à une grave erreur, on doit étudier ce texte avec une attention sérieuse. En effet, certains auteurs veulent que ce soit à la troisième heure que Jésus ait été crucifié; et comme les ténèbres se répandirent sur la terre depuis la sixième jusqu'à .la neuvième, trois heures se seraient écoulées depuis le crucifiement jusqu'à la diffusion des ténèbres. On pourrait, à la rigueur, adopter cette opinion, si saint Jean ne disait formellement qu'à la sixième heure Pilate s'assit sur son tribunal, dans le lieu appelé Lithostrotos, en hébreu Gabbatha. Voici ses paroles : « Or, on était à la veille de Pâque, vers la sixième heure, et Pilate dit aux Juifs: Voilà votre roi. Et les Juifs s'écriaient: Enlève, enlève-le, crucifie-le. Pilate leur dit . Que je crucifie votre roi ? Les pontifes répondirent : Nous n'avons pas d'autre roi que César. Alors il le leur livra pour le crucifier (4). » Si donc c'est à la sixième heure que Pilate, assis sur son tribunal, livra Jésus-Christ aux Juifs pour le crucifier, comment le Sauveur a-t-il pu être crucifié à la troisième heure, comme l'ont pensé quelques auteurs, en s'appuyant sur un texte mal compris, de l'évangéliste saint Marc ?

41. Voyons d'abord à quelle heure le crucifiement a pu avoir lieu ; ensuite nous dirons pourquoi saint Marc le met à la troisième heure.

Il était environ la sixième heure, quand Pilate assis sur son tribunal prononça la sentence. On dit qu'il était environ la sixième heure, c’est-à-dire que la cinquième était passée et la sixième seulement commencée. Jamais les écrivains sacrés ne diraient cinq heures et un quart, cinq heures et trois quarts, cinq heures et demie ; ces expressions ou autres semblables sont contraires au style de l'Écriture, qui prend toujours la partie pour le tout, spécialement quand il s'agit des divisons du temps. C'est ainsi qu'en saint Luc nous lisons que le Sauveur gravit la montagne environ huit jours après (1), tandis que saint Matthieu et saint Marc nous disent que ce fut six jours après (2). Remarquons ensuite que saint Jean atténue, autant que possible, son expression: car il ne dit pas: à la sixième heure, mais: « Vers la sixième heure. » S'il n'eût pas mis cette restriction et qu'il se fût contenté de dire : A la sixième heure, nous pourrions conclure, d'après le langage ordinaire de l'Ecriture, qu'il a pris le tout pour la partie, en sorte que ce fût après la cinquième heure écoulée et la sixième commencée qu'eut lieu le crucifiement du Seigneur et qu'aussitôt la sixième heure achevée, quand Jésus fut suspendu à la croix; les ténèbres dont parlent saint Matthieu saint Marc et saint Luc, couvrirent la face de la terre (3).

42. Examinons maintenant pourquoi saint Marc, après avoir raconté le partage des vêtements par la voie du sort, ajoute : « C'était la troisième heure et il le crucifièrent. »

Il venait déjà de dire: « Et ceux qui le crucifiaient partagèrent ses vêtements (4). » Les autres évangélistes remarquent également que ce fut après le crucifiement que les bourreaux se partagèrent les vêtements. Si donc saint Marc eût voulu préciser l'heure où tout cela se passait, il se serait contenté de dire : « Or il était alors la troisième heure. » Pourquoi ajoute-t-il: « Et ils le crucifièrent? » Ne voulait-il pas, par une sorte de récapitulation, alors surtout que l'on savait fort bien, dans toute l'Eglise, à quelle heure Jésus avait été suspendu à la croix, dissiper d'avance jusqu'à l'ombre même de toute erreur et réfuter jusqu'aux plus faibles apparences du mensonge? A savait que ce ne furent pas les Juifs, mais les soldats qui en réalité suspendirent Jésus-Christ à la croix, comme l'atteste saint Jean; mais il a voulu prouver que les véritables bourreaux furent plutôt ceux qui demandèrent à grands cris la mort et le crucifiement, que ceux qui par les devoirs de leur état préfèrent leur ministère à cette oeuvre coupable. Ce fut donc à la troisième heure que les Juifs demandèrent le crucifiement, et dès ce moment ce crime était moralement accompli; d'autant plus qu'ils ne voulaient pas paraître tremper eux-mêmes dans cette affaire, et que ce fut dans le but de se justifier de toute apparence de complicité qu'ils remirent le Sauveur entre les mains de Pilate. Saint Jean est formel à ce sujet ; voici ses paroles : « Quelle accusation présentez-vous contre cet homme ? Ils répondirent : Si ce n'était pas un malfaiteur, nous ne te l'aurions pas livré. Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et jugez-le selon votre loi. Les Juifs répliquèrent: il ne nous est permis d'ôter la vie à une personne (1). » Le crime qu'ils ne voulaient pas paraître avoir commis eux-mêmes, saint Marc nous dit qu'ils l'avaient commis dès la troisième heure; et, en effet, c'est justice de dire que le véritable meurtrier du Sauveur ce fut la langue des Juifs et non la main des soldats.

43. Maintenant dira-t-on que ce ne fut pas à la troisième heure que les Juifs commencèrent à vociférer leur cris de mort ?

Ce serait pousser la haine contre l'Évangile jusqu'à la folie, à moins qu'on puisse découvrir une autre solution. Car on n'est pas en mesure de prouver qu'il n'était pas alors la troisième heure ; d'où il suit qu'il est plus sage de croire à la parole véridique d'un évangéliste qu'aux interprétations contentieuses des hommes. Comment me prouver, dis-tu, qu'on était à la troisième heure ? Je réponds: c'est parce que je crois à la parole des évangélistes ; si lu y crois aussi, montre-moi qu'il a pu se faire que le Sauveur fut crucifié à la sixième et à la troisième heure. Quant à la sixième, saint Jean ne nous laisse pas l'ombre d'un doute à ce sujet; quant à la troisième, elle est fixée par saint Marc. Si tu acceptes ces deux témoignages, montre-moi comment ils peuvent être vrais l'un et l'autre, et alors je me renferme dans un heureux silence. Ce que j'aime, en effet, ce n'est pas mon opinion, mais la véracité de l'Évangile. Je souhaite, du resté, que l'on trouve plusieurs solutions à cette question ; mais , jusqu'à ce qu'elles soient découvertes, sache te contenter avec moi de celle que je te présente. A défaut d'autres, elle suffit abondamment; nous choisirons quand nous en aurons trouvé plusieurs, seulement ne, conclus pas qu'aucun des quatre évangélistes puisse être convaincu de mensonge, ou même d'erreur; il jouit d'une autorité trop sainte et trop élevée.

44. Mais, dira-t-on encore, ma conviction n'est pas suffisamment établie; au sujet de cette troisième heure.

En effet saint Marc nous dit bien : « Pilate répondant leur dit : Que voulez-vous donc que je fasse au roi des Juifs ? Ils s'écrièrent de nouveau: Crucifie-le; » mais après ces paroles l'évangéliste ne met et ne suppose aucun intervalle dans sa narration, et immédiatement il arrive à la condamnation prononcée par Pilate; « à la sixième heure, » dit saint Jean. Avant de poser cette objection, on ne doit pas oublier que les évangélistes ont omis beaucoup de détails intermédiaires qui ont dû se produire pendant que Pilate cherchait, par tous les moyens possibles, à soustraire Jésus à la fureur des Juifs. Ecoutons saint Matthieu: « Pilate leur dit : Que ferai-je donc de Jésus, qui est appelé le Christ? Tous de se récrier: Qu'il soit crucifié. » Il était alors, selon nous, la troisième heure. Il continue : « Pilate voyant qu'il n'obtenait rien, et qu'au contraire le tumulte allait toujours croissant. » Il est bien facile d'admettre que pendant ces efforts tentés par Pilate pour délivrer le Sauveur et pendant le tumulte soulevé par l'insistance des Juifs, il se passa un intervalle d'environ.deux heures, et que la sixième était commencée avant que Pilate eût livré le Seigneur, et que les ténèbres se fussent répandues sur la terre.. Quant à ce fait raconté par saint Matthieu: « Pilate était assis sur son tribunal et voici que sa femme lui envoie dire : Ne te mêle pas des affaires de ce juste, car aujourd'hui, en songe, j'ai été violemment tourmentée à son sujet (1), » il est certain que lorsque ceci se passa, Pilate était pour la seconde fois assis sur son tribunal ; mais saint Matthieu se rappelant ce qu'il avait dit de l'épouse de Pilate, mêla cet événement à son texte, afin de montrer pourquoi le gouverneur s'obstinait à ne point livrer Jésus entre les mains des Juifs.

45. Saint Luc, après ces paroles de Pilate : « Je le corrigerai et le délivrerai, » ajoute que la foule tout entière s'écria : « Fais-le disparaître et remets-nous Barabbas. » Mais peut-être que jusque-là ils n'avaient pas encore dit: « Crucifie-le. »

D'après le même écrivain sacré, « Pilate leur parla de nouveau dans le but de délivrer Jésus ; mais ils criaient : Crucifie, crucifie- le. » C'était à la troisième heure. Enfin ajoute encore saint Luc: « Pilate leur parla une troisième fois et leur dit: Quel mal a-t-il donc fait? je ne trouve en lui aucun crime qui mérite la mort ; je le corrigerai donc et le renverrai. Mais alors ils poussaient des cris plus effroyables, demandant qu'il fut crucifié, et leurs vociférations augmentaient (1). » Cela suffit pour nous donner une idée de la grandeur du tumulte. Combien de temps s'écoula-t-il ensuite avant ces mots répétés pour la troisième fois : « Quel mal a-t-il donc fait? » On peut le supposer aussi long que le demande la découverte de la vérité. Enfin ces instances à grands cris, ces vociférations toujours croissantes, quel motif leur donner, si ce n'est la résolution où ils voyaient Pilate de ne pas leur livrer le Sauveur ? Puisque telle était la disposition de Pilate, il est évident qu'il ne dut pas céder si promptement et que deux heures, et peut-être plus, se passèrent dans ces hésitations.

46. Interroge encore saint Jean et vois à quelles hésitations Pilate se trouvait en proie et quelle répulsion il éprouvait pour le honteux ministère qu'on voulait lui faire remplir.

Quoiqu'il ne dise pas tout ce qui a dû se dire et se passer, pendant deux heures et le commencement de la sixième, cet évangéliste est beaucoup plus explicite que les autres. Ainsi Jésus nous est montré victime de la flagellation, revêtu d'un manteau dérisoire, le jouet de railleries et de moqueries infâmes, ( je pense que Pilate ne permit toutes ces indignités que pour calmer la fureur des Juifs et soustraire Jésus à la mort.) Après ces détails, saint Jean continue : « Pilate sortit de nouveau et dit aux Juifs : Voici que je vous l'amène, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime. Jésus sortit donc portant la couronne d'épines et le vêtement de pourpre. Et Pilate leur dit: Voilà l'homme; » il espérait que son aspect ignominieux calmerait leur fureur. L'Evangile continue : « En le voyant, les pontifes et les ministres s'écrièrent: Crucifie, crucifie-le. » Nous avons dit qu'il était alors la troisième heure. Remarquez ce qui suit : « Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes et le crucifiez; car pour moi je ne le trouve coupable d'aucun crime. Les Juifs lui répondirent; Nous avons une loi, et selon cette loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait le Fils de Dieu. En entendant cette parole, Pilate fut saisit d'une crainte plus violente; rentrant donc de nouveau dans le prétoire il dit à Jésus: Tu ne me réponds pas? Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te crucifier, comme aussi de te délivrer? Jésus lui répondit: Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir, s'il ne t'avait été donné d'en haut. Voilà pourquoi celui qui m'a livré entre tes mains est coupable d'un plus grand crime. Et Pilate n'en chercha que davantage l'occasion de le délivrer. » Puisque telle était la disposition de Pilate, combien de temps, pensons-nous, ne dut pas se passer dans un échange de propositions de la part de Pilate et de refus de la part des Juifs, jusqu'à ce qu'enfin le gouverneur fut vaincu par leurs protestations et crut devoir céder ? Nous lisons ensuite : « Les Juifs s'écriaient : Si tu le renvoies, tu es pas l'ami de César, car quiconque se fait roi est l'ennemi de César. En entendant ces paroles, Pilate fit sortir Jésus, et s'assit sur son tribunal, dans un lieu appelé Lithostrotos, en hébreu Gabbatha. On était à la veille de Pâque, vers la sixième heure. » Ainsi, depuis le moment où pour la première fois les Juifs crièrent: « Crucifie-le, » jusqu'à celui où Pilate s'assit sur son tribunal, deux heures se passèrent, en hésitation de la part de Pilate, et en tumulte de la part des Juifs ; la cinquième heure était écoulée et la sixième commencée. « Pilate dit donc aux Juifs: Voici votre roi. Ils s'écriaient : Enlève-le crucifie-le. » Et cependant Pilate jusque là assez insensible à la crainte de la calomnie persistait dans son refus. En effet, c'est alors qu'il reçut le message de sa femme. Saint Matthieu a anticipé sur le moment précis de ce fait, qui ne nous est raconté que par lui et qu'il a glissé dans sa narration à l'endroit qui lui a paru le plus convenable. Faisant donc un dernier effort, Pilate dit aux Juifs : « Que je crucifie votre roi ? Les pontifes répondirent : Nous n'avons d'autre roi que César. C'est alors qu'il le leur livra pour le crucifier (1). » Pendant que Jésus monte au calvaire, pendant qu'il est crucifié avec les deux larrons, que ses vêtements sont partagés, que sa robe est tirée au sort, et qu'il est couvert d'ignominies, car les ignominies se mêlaient à ses autres souffrances, la sixième heure se passa, et les ténèbres, dont parlent saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, se répandirent sur toute la terre.

47. Arrière donc toute obstination impie; croyons que Notre-Seigneur Jésus-Christ a été crucifié à la troisième heure par la langue des Juifs et à la sixième parla main des soldats.

En effet, grâce au tumulte de la foule et aux hésitations cruelles de Pilate, deux heures et plus s'écoulèrent depuis le premier cri : « Crucifie-le. » Saint Marc, qui se distingue par une extrême concision, a voulu en quelques mots nous faire connaître la volonté de Pilate et ses efforts pour délivrer le Sauveur. Après avoir dit : « Ils crièrent de nouveau : Crucitie-le; » quand ils avaient déjà crié pour qu'on leur remit Barrabas, il ajoute : « Pilate leur disait : Quel mal a-t-il donc fait (1) ? » Ces quelques paroles résument tout ce qui s'est fait. Et pour nous faire mieux comprendre sa pensée, au lieu de la formule : Pilate leur dit, il s'exprime ainsi : « Pilate leur disait : Quel mal a-t-il donc fait? » Ces mots : Pilate leur dit, laisseraient croire qu'il ne parla qu'une fois, tandis que ceux-ci: « Il leur disait, » pour peu qu'on veuille les comprendre, nous laissent voir que cet échange de paroles a duré jusqu'au commencement de la sixième heure. Rappelons-nous donc la brièveté du récit de saint Marc, en comparaison de celui de saint Matthieu ; la brièveté du récit de saint Matthieu, en comparaison de celui de saint Luc, et enfin la brièveté du récit de saint Luc, en comparaison de celui de saint Jean, quand surtout chacun de ces évangélistes raconte des circonstances que les autres passent sous silence. Et le récit même de saint Jean, qu'il est concis en comparaison de ce qui s'est passé et du temps qu'il a fallu à ces événements pour se dérouler! A moins donc de faire preuve de folie ou d'aveuglement, il faut admettre que deux heures et plus ont pu s'écouler pendant cet intervalle.

48. Prétendre que saint Marc aurait pu, s'il en était ainsi, assurer qu'il était trois heures quand il était trois heures et que les Juifs demandaient à grands cris le crucifiement, et rapporter que le Sauveur fut crucifié par eux dans ce moment-là même, n'est-ce pas imposer trop orgueilleusement des lois aux historiens de la vérité?

Pourquoi ne pas dire que si on racontait soi-même ces événements, tous les autres devraient les raconter dans le même ordre et de la même manière? Celui qui en serait là, daignera du moins soumettre sa manière devoir à celle de saint Marc, qui a cru devoir placer chaque fait à la place qui lui était désignée par l'inspiration divine. Le souvenir des écrivains sacrés n'est-il pas soumis à l’impulsion de Celui qui, d'après le témoignage de l'Ecriture, gouverne à son gré l'Océan? La mémoire, en effet, est une faculté qui flotte de pensées en pensées, et il n'est au pouvoir de personne d'en rappeler les souvenirs comme et quand il le veut. Si donc il est vrai de dire que ces écrivains, ;aussi saints que véridiques, se sont entièrement abandonnés dans le récit de leurs souvenirs, à l'action toute puissante de Dieu, pour qui le hasard n'est rien; est-ce à un homme encore exilé et si éloigné du regard de Dieu, de soutenir que tel fait devait être placé dans tel ordre, quand on ignore pourquoi Dieu a voulu le placer dans tel autre ? Si, « dit saint Paul, notre Evangile est voilé, il ne l'est que pour ceux qui périssent . » Après ces mots : « Pour les uns nous sommes une odeur de vie pour la vie, et pour les autres une odeur de mort pour, la mort, » il ajoute aussitôt : « Mais qui est capable de le comprendre (1)? » c’est-à-dire : qui est capable de comprendre avec quelle justice tout cela s'opère? Le Seigneur exprime la même pensée : « Je suis venu afin que ceux qui ne voient pas, voient, et que ceux qui voient, deviennent aveugles (2) ? » Telle est, en effet,la profondeur des richesses de la science et de la sagesse divines, que le Tout-Puissant tire d'une seule et même masse des vases d'honneur et des vases d'ignominie; et puis n'a-t-il pas été dit à la chair et au sang: « O homme qui es-tu pour oser répondre à Dieu (3)? » Qui donc en ce point comme en tout autre connaît la pensée de Dieu; qui a été son conseiller (4), quand il dirigeait le coeur et les souvenirs des évangélistes, quand il les couronnait, au faite de l'Eglise, d'une autorité si sublime, que ce qui peut paraître en eux contradictoire, fait tomber les uns dans l'aveuglement, et les livre justement aux horreurs de la concupiscence du coeur et du sens réprouvé (5); et détermine les autres à réformer leur manière de voir, comme le vent de la justice mystérieuse du Tout-Puissant? Aussi un prophète dit-il au Seigneur : « Vos pensées sont devenues trop profondes; l'homme imprudent ne les connaîtra pas et l'insensé n'y pourra rien comprendre (6).»

49. Ceux qui liront ces lignes tracées par moi, avec l'aide du Tout-Puissant, et dont j'ai reconnu l'à propos en cet endroit, je les prie de les rappeler à leur souvenir dans toutes les difficultés de ce genre, afin de m'en épargner la répétition.

Si donc on étudie ce passage de l’évangile, sans aucun parti pris d'impiété, on comprendra facilement qu'en y mentionnant la troisième heure, saint Marc a voulu qu'on se souvint de l'heure précise à laquelle les Juifs ont crucifié le Sauveur, eux qui voulaient rejeter la honte de ce crime sur les Romains, sur leurs princes ou sur leurs soldats. Nous lisons : « Ils le crucifièrent, partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort pour savoir à qui ils appartiendraient. » De qui est-il question dans cet endroit ? N'est-ce pas des soldats, comme saint Jean le déclare formellement? Afin donc de faire retomber, non pas sur les soldats, mais sur les Juifs, la pensée d'un si grand crime, saint Marc écrit ces paroles : « Il était la troisième heure et ils le crucifièrent. » Comment ne pas voir alors que les auteurs véritables dû crucifiement, ce sont ceux qui l'ont réclamé à la troisième heure par leurs vociférations multipliées et non les soldats qui n'ont accompli le crime qu'à la sixième heure

50. Dans ces paroles de saint Jean : « On était à la veille de Pâque, à la sixième heure, » quelques auteurs ont voulu voir la troisième heure, celle à laquelle Pilate s'assit sur son tribunal.

Dans cette opinion le crucifiement aurait eu lieu à l'expiration de la troisième heure; trois heures se seraient écoulées pendant que Jésus était suspendu à la croix, après quoi il rendit le dernier soupir; de cette manière ce ne serait qu'à partir de l'heure de sa mort, ou la sixième heure, jusqu'à la neuvième, que les ténèbres couvrirent toute la face de la terre. Voici comment ils appuient leur système. Ce jour qui était suivi du sabbat était la veille de la Pâque des Juifs, parce que les Azymes commençaient à ce sabbat. Or, la Pâque véritable, non pas celle des Juifs, mais des chrétiens, celle qui s'accomplissait dans la passion du Sauveur, avait déjà commencé sa préparation ou sa vigile, à partir de la neuvième heure de la nuit, puisque c'est à partir de ce moment que les Juifs se sont préparés à immoler le Sauveur. Et en effet, le mot parasceve, que nous traduisons par la veille, signifie préparation. Dès lors, à partir de la neuvième heure de la nuit jusqu'au crucifiement, on arrive à la sixième heure de la préparation selon saint Jean, et à la troisième heure du jour selon saint Marc. Il suit de là que la troisième heure dont parle saint Marc, sous forme de récapitulation, ne l'ut pas celle où les Juifs crièrent. « Crucifie, crucifie-le; » il appelle troisième heure celle où Jésus fut attaché à la croix.

Quel fidèle n'adopterait pas cette solution, si (227) quelque chose nous faisait clairement comprendre que c'est à la neuvième heure de la nuit que commença la préparation de notre Pâque, c'est-à-dire la préparation de la mort de Jésus-Christ? Dirons-nous que cette préparation commença au moment où Jésus fut garrotté par les Juifs ? Mais on n'était alors qu'à la première partie de la nuit? Est-ce quand le Sauveur fut conduit à la maison de Caïphe, où il rendit témoignage en présence du prince des prêtres ? Mais le coq n'avait pas encore chanté, et c'est au moment où il chantait que Pierre renia son Maître ? Est-ce quand Jésus fut traduit devant Pilate ? Nous savons par l'Ecriture que cette tradition ne se fit que le matin. Il ne nous reste donc plus qu'à voir le commencement de la préparationde la Pâque ou de la mort de Jésus-Christ, dans ce cri lancé par les princes des prêtres : « Il est digne de mort. » Cette exclamation se trouve à la fois en saint Marc et en saint Matthieu (1); ce qu'ils racontent du reniement de saint Pierre n'est qu'une récapitulation de ce qui avait été fait auparavant. En effet rien n'empêche de conclure qu'il pouvait être la neuvième heure de la nuit, quand les Juifs, comme je l'ai dit, demandèrent la mort du Sauveur; depuis ce moment jusqu'à celui où Pilate s'assit sur son tribunal, il s'écoula environ six heures, non pas du jour mais de la préparation à l'immolation du Sauveur ou à la véritable Pâque; cette sixième heure, qui correspondait à la troisième heure du jour, était écoulée quand le Sauveur fut suspendu à la croix. Quelle que soit donc l'opinion qu'on embrasse, soit cette dernière, soit celle qui voit dans la troisième heure de saint Marc l'heure à laquelle les Juifs demandèrent le crucifiement de Jésus-Christ, et méritèrent ainsi d'être regardés comme les véritables auteurs du crime, plutôt que les soldats qui l'exécutèrent de leurs propres mains ; comme nous l'avons vu, ce fut plutôt le Centurion qui s'approcha du Sauveur, que les amis qu'il avait envoyés à sa rencontre (2); il nous semble avoir résolu suffisamment cette question de l'heure de la passion, question qui soulève l'arrogance des raisonneurs orgueilleux et trouble l'ignorance des faibles.

1 Matt. XXVI, 66; Marc, XIV, 64. — 2 Voir ci-des. liv. II, ch. 20.

CHAPITRE XIV. DES DEUX LARRONS CRUCIFIÉS AVEC JÉSUS.

51. Saint Matthieu continue : « Alors furent crucifiés avec lui deux larrons, l'un à droite, l'autre à gauche (1). »

Saint Marc et saint Luc rapportent le même fait (2). Saint Jeanne laisse aucun doute sur ce point, quoiqu'il ne donne pas aux crucifiés le nom de voleurs; voici ses paroles: « Et avec lui deux autres, l'un d'un côté et l'autre de l'autre, et Jésus au milieu (3). » On ne pourrait voir de contradiction que si saint Jean désignait comme innocents ceux que les autres évangélistes flétrissent du nom de voleurs.

CHAPITRE XV. BLASPHÈMES VOMIS CONTRE JÉSUS EN CROIX.

 

52. Saint Matthieu raconte : « Les passants le blasphémaient et disaient en branlant la tête: Toi qui détruis le temple, et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même; si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix. »

Saint Marc s'exprime à peu près dans les mêmes termes. Saint Matthieu continue : « En même temps les princes des prêtres, les scribes et les anciens du peuple raillaient, se disant entre eux : Il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même. S'il est le roi d'Israël, qu'il descende de la croix et nous croirons en lui. Il met sa confiance en Dieu; s'il le veut, que Dieu le délivre maintenant, lui qui a dit : Je suis le Fils de Dieu (4). » Saint Marc et saint Luc, sans employer les mêmes termes expriment la même idée, l'un omettant ce que l'autre rapporte (5). Quant aux princes des prêtres qui insultèrent Jésus crucifié, nous les trouvons signalés dans ces, deux évangélistes, quoique d'une manière différente saint Marc ne parle pas des anciens ; saint Luc parle en général des princes, sans désigner les princes des prêtres en particulier ; d'un seul mot il stigmatise aussi tous les principaux de la nation, prêtres, scribes et anciens du peuple.

CHAPITRE XVI. BLASPHÈMES DES LARRONS.

 

53. Nous lisons en saint Matthieu : « Les larrons eux-mêmes, qui étaient crucifiés avec lui, « le couvraient d'invectives (6). »

Cette circonstance ce est aussi rapportée par saint Marc, quoique dans des termes un peu différents. La narration de saint Luc présenterait quelque opposition, si l'on oubliait une manière de parler assez fréquente. « L'un des deux voleurs, attachés comme lui à la croix, dit saint Luc, lui adressait ces blasphèmes : Si tu es le Christ, sauve-toi, et nous aussi. Mais l'autre se mit à réprimander son complice et à lui dire : Ni toi, non plus, tu n'as donc aucune crainte de Dieu, toi qui subis la même condamnation. Et encore pour nous c'est justice, car nous n'avons que ce que nous avons mérité; pour lui, il n'a fait aucun mal. Et il disait à Jésus : Seigneur, souvenez-vous de moi, lorsque vous serez entré dans votre royaume. Jésus lui répondit : En vérité, je te le dis, tu seras aujourd'hui avec moi dans le paradis (1). » Saint Matthieu avait dit: « Les voleurs qui étaient crucifiés avec lui, le blasphémaient; » saint Marc: « Et ceux qui étaient crucifiés avec lui, lui adressaient des injures; » comment donc se peut-il que saint Luc nous dise qu'un seul des deux le blasphémait et que l'autre garda le silence et crut en lui ? Ne devons-nous pas croire que saint Matthieu et saint Marc, dans le but d'abréger le récit, emploient le pluriel pour le singulier? Nous trouvons également, dans l'épître aux Hébreux, cette forme plurielle Ils fermèrent la gueule des lions, » quand il n'est question que de Daniel; nous y lisons également : « Ils ont été sciés (2), » quand il ne s'agit que d'Isaïe. Les paroles mises au pluriel par le psalmiste : « Les rois de la terre se sont levés et les princes se sont réunis, » etc, se retrouvent au pluriel dans es Actes des Apôtres, quand l'idée exigeait le singulier; car les rois y désignent Hérode , Pilate est désigné par le mot princes (3). Au lieu donc de calomnier l'Evangile, que les païens se rappellent comment leurs auteurs ont fait parler les Phèdre, les Médée et les Clytemnestre, qui auraient du s'exprimer au singulier. Quoi de plus ordinaire, par exemple, que d'entendre dire. à quelqu'un : Les paysans m'insultent, quand il n'y en a qu'un pour l'insulter? Saint Luc serait assurément en contradiction avec les autres en disant qu'un seul voleur lança des blasphèmes, si des paroles des autres auteurs on était forcé de conclure que tous deux blasphémèrent Jésus. Mais il faut remarquer que dans l'un il n'est question que des voleurs, et dans l'autre, de ceux qui étaient crucifiés avec lui, sans addition du mot : « Tous deux. » Sans doute cette formule aurait suffi dans le cas où tous deux auraient réellement blasphémé; mais l'usage a permis aussi d'employer la forme plurielle quoiqu'un seul ait commis ce crime.

CHAPITRE XVII. DU BREUVAGE OFFERT À JÉSUS.

 

54. Saint Matthieu continue : « Or depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième, toute la terre fut couverte de ténèbres (1). »

Ce fait nous est également attesté par les deux autres évangélistes (2). Saint Luc explique même la cause de ces ténèbres, c'est-à-dire que le soleil s'obscurcit. Saint Matthieu ajoute: « Vers la neuvième heure Jésus poussa un grand cri en disant : Eli, Eli, lamina, sabactani ; ce qui veut dire : Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'avez-vous abandonné ? Quelques-uns de ceux qui étaient là présents, entendant ces paroles, disaient : Voilà qu'il appelle Elie. » Saint Marc n'emploie pas exactement les mêmes mots, mais il exprime exactement la même pensée. Saint Matthieu reprend : « Et l'un deux accourant, trempa une éponge dans du vinaigre, la fixa au bout d'un roseau et lui offrait à boire. » Saint Marc s'exprime ainsi : « L'un d'entre eux accourant, remplit une éponge de vinaigre, la fixa sur un jonc et lui offrait à boire en disant: Attendons et voyons si Elie viendra le délivrer. » Ce n'est pas sur les lèvres de celui qui présentait l'éponge que saint Matthieu met ces paroles, mais sur les lèvres des assistants : « Et les autres disaient : laisse, voyons si Elie viendra le délivrer; » de là nous pouvons conclure que tous ont tenu ce langage. Saint Luc avant de raconter les insultes du voleur rapporte cette circonstance du vinaigre : « Ils se raillaient de lui, dit-il, et les soldats s'approchant lui offrirent du vinaigre en disant : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même (3). » Il voulait ainsi exprimer ce qui avait été dit et fait par les soldats. Peu importe du reste qu'il n'ait pas spécifié que ce vinaigre ne lui fut offert que par un seul soldat ; nous avons vu plus haut que la coutume permettait d'employer le pluriel pour le singulier. Saint Jean parle aussi du vinaigre : « Ensuite Jésus sachant que tout le reste était accompli, et voulant accomplir l'Ecriture s'écria: J'ai soif. Et il y avait là un vase plein de vinaigre ; aussitôt ils en remplirent une éponge qu'ils fixèrent autour d'une tige d'hyssope et l'approchèrent de sa bouche (1). » Saint Jean rapporte de Jésus cette parole : « J'ai soif, » et parle d'un vase rempli de vinaigre ; si les autres ont gardé le silence sur ces détails, il n'y a pas là de quoi nous étonner. '

CHAPITRE XVIII. DES DERNIÈRES PAROLES DU SAUVEUR.

 

55. Nous lisons dans saint Matthieu : « Jésus poussant de nouveau un grand cri, rendit l'esprit (2). »

Saint Marc dit également: « Jésus ayant jeté un grand cri, expira (3). » Saint Luc nous fait connaître les paroles prononcées par le Sauveur en jetant ce grand cri : « Et jetant un grand cri, Jésus dit: Mon Père je remets mon âme entre vos mains, et en disant ces mots il expira (4). » Saint Jean ne parle pas de ces premières paroles prononcées par Jésus et rapportées par saint Matthieu et par saint Marc : « Eli, Eli; » il omet également ces mots rapportés par saint Luc: « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains ; » ce cri du reste n'est que celui dont parlent saint Matthieu et saint Marc, sans préciser les paroles qui furent prononcées; et pour nous le faire comprendre, saint Luc a eu soin de dire que Jésus prononça ces mots avec un grand cri. Mais saint Jean est le seul qui nous cite cette parole proférée par le Sauveur après avoir trempé ses lèvres dans le vinaigre : « Tout est consommé. » Voici comment s'exprime saint Jean : « Jésus, ayant pris le vinaigre, dit : Tout est consommé, puis il inclina sa tête et rendit l'esprit (5). » C'est après avoir dit : « Tout est consommé » et avant d'incliner la tête, que fut jeté ce grand cri, omis par saint Jean, et cité par les trois autres évangélistes. En effet, l'ordre naturel nous indique assez clairement que le Sauveur dut prononcer ce mot: « Tout est consommé, » quand se furent accomplies en lui toutes les prophéties dont il était l'objet et dont il attendait l'accomplissement avant de mourir, lui qui mourait quand il le voulait; ce n'est qu'alors que se recommandant à son Père il rendit l'esprit. Mais quel que soit l'ordre que l'on croit devoir établir, il faut avant tout se garder avec soin de voir entre les évangélistes la moindre opposition, parce que l'un tait ce que l'autre dit, ou parce que l'un dit ce que l'autre tait.

CHAPITRE XIX. LE VOILE DÉCHIRÉ.

 

56. « Et voici, dit saint Matthieu, que le voile du temple se déchira en deux parties, de haut en bas (1). »

Saint Marc dit de même: « Et le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu'en bas (2). » Saint Luc dit aussi Et le voile du temple se déchira dans le milieu (3); » mais cet évangéliste ne suit pas le même ordre que les autres. En effet, voulant ajouter le miracle au miracle, après avoir dit que le soleil s'obscurcit, il ajoute aussitôt : « Et le voile du temple se rompit par le milieu. » Il anticipe ainsi sur ce qui se passa au moment de la mort du Sauveur et dont il fait une récapitulation générale, embrassant tout à la fois et le breuvage de vinaigre, et le grand cri et la mort elle-même, toutes choses qui arrivèrent avant le déchirement du voile du temple, après la diffusion des ténèbres. En effet, saint Matthieu après avoir dit : « Jésus jetant de nouveau un grand cri rendit l'esprit, » ajoute aussitôt : « Et voici que le voile du temple se rompit; » c'était affirmer assez clairement que le voile ne se brisa que quand Jésus eut rendu l'esprit. S'il n'eût pas dit : « Et voici; » s'il se fût contenté de dire.

Et le voile du temple se rompit, » on ne saurait si le texte de saint Matthieu et de saint Marc ne sont pas une simple récapitulation, tandis que saint Luc aurait suivi l'ordre naturel, ou vice versa ; mais ces expressions dissipent tous les doutes.

CHAPITRE XX. DE L'ÉTONNEMENT DU CENTURION.

 

57. Saint Matthieu continue : « Et la terre trembla, des rochers se fendirent, des sépulcres s'ouvrirent, et les corps de plusieurs saints qui y étaient endormis ressuscitèrent; et étant sortis de leurs tombeaux ils vinrent à la ville sainte après sa résurrection et se firent voir de plusieurs. »

Quoique saint Matthieu soit le seul qui nous rapporte ces circonstances, nous n'avons pas à craindre qu'il soit en contradiction avec les autres évangélistes. Il ajoute : « Quant au Centurion et ceux qui gardaient Jésus avec lui, à la vue du tremblement de terre et de tout ce qui se passait ils éprouvèrent une grande crainte et s'écrièrent : Il était vraiment le Fils de Dieu (1). » Saint Marc s'exprime ainsi : « Le Centurion , qui se tenait en face, voyant que Jésus était mort en jetant un aussi grand cri, se dit : Vraiment cet homme était le Fils de Dieu (2). » Saint Luc : « Le Centurion voyant ce qui s'était passé, glorifia Dieu en disant : Vraiment cet homme était un juste (3). » D'après saint Matthieu la cause de l'admiration du Centurion et de ceux qui l'accompagnaient ce fut le tremblement,de terre ; d'après saint Luc, ce fut d'entendre Jésus pousser un grand cri en expirant, ce qui montrait que le moment de sa mort était en son plein pouvoir. Or, je dis qu'il n'y a en tout cela aucune ombre de contradiction ; en effet, saint Matthieu ne mentionne pas seulement le tremblement de terre, il ajoute : « Et ce qui s'était passé. » Or rien ne pouvait mieux confirmer le récit de saint Luc, puisque si, d'après ce dernier, le Centurion admira la mort du Sauveur, c'est que cette mort devait compter parmi les merveilles qui s'étaient passées. Saint Matthieu ne détaille pas tous ces prodiges, admirés par le centurion et parles soldats; mais les narrateurs n'étaient-ils pas libres de signaler à leur gré tel miracle plutôt que tel autre?

Quelle contradiction peut-il y avoir si l'un nous parle de tel prodige et l'autre de tel autre, puisque ce sont tous ces prodiges qui ont soulevé l'admiration ? Selon saint Matthieu le centurion dit: « Vraiment il était le Fils de Dieu; » selon saint Marc, il se serait écrié : « Cet homme était vraiment le Fils a de Dieu. » Mais il est facile de remarquer qu'il n'y a pas plus de contradiction ici que nous n'en avons trouvé dans beaucoup de passages examinés précédemment et que peut se rappeler le lecteur; que ces paroles expriment la même pensée et qu'elle ne change pas, quoiqu'un des évangélistes dise cet homme, tandis que l'autre ne le dit pas. Mais n'y a-t-il pas une opposition véritable entre ces deux évangélistes et saint Luc qui prête au Centurion les paroles suivantes : « Celui-ci était juste, » sans lui faire dire qu'il était le Fils de Dieu? Et d'abord rien n'empêche de croire que le Centurion a réellement dit du Sauveur qu'il était juste et aussi Fils de Dieu, quoique chaque évangéliste ait omis de citer ces paroles tout entières. Ou bien on peut répondre aussi que saint Luc a voulu donner la raison qui a fait dire au Centurion que Jésus était Fils de Dieu. Peut-être en effet qu'il ne le croyait pas égal à son Père et qu'il ne voyait en lui qu'une filiation spirituelle et morale à cause de sa sainteté même, comme on dit de beaucoup de justes qu'ils sont les enfants de Dieu. D'un autre côté, saint Luc par cette expression générale : « Le Centurion voyant ce qui s'était passé, » résume tous les prodiges qui venaient de s'accomplir à l'heure même. Si donc il n'en spécifie qu'un, c'est qu'il les regarde tous comme ne formant qu'un seul et même tout. Saint Matthieu adjoint au Centurion les soldats qui l'accompagnaient, tandis que les autres gardent le silence sur ce point ; mais nous avons déjà dit, que sans impliquer aucune contradiction, l'un peut dire ce que l'autre tait. Enfin saint Matthieu dit des assistants qu'ils furent saisis d'une grande crainte, tandis que saint Luc dit du Centurion qu'il glorifia Dieu ; mais il est facile de comprendre que c'est par sa crainte elle même, qu'il glorifia Dieu.

CHAPITRE XXI. LES SAINTES FEMMES AU CALVAIRE.

 

58. Selon Saint Matthieu: « Il y avait aussi là, mais éloignées, plusieurs femmes qui étaient venues de la Galilée avec Jésus, pour le servir; de ce nombre étaient Marie-Magdeleine, Marie mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée (1). »

Selon saint Marc : Il y avait là des femmes qui regardaient de loin; de ce nombre étaient Marie-Magdeleine, Marie mère de Jacques le mineur et de Joseph et Salomé. Pendant qu'il était dans la Galilée elles le suivirent pour le servir ; et plusieurs autres encore qui étaient venues avec Jésus à Jérusalem (2). » Je ne vois pas que l'on puisse relever la moindre contradiction entre ces deux textes, car qu'importe que tel auteur se contenté de constater la présence de certaines femmes, tandis qu'un autre les désigne par leur nom ? La vérité n'a rien à y voir. Voici le récit de saint Luc : « Et la foule de ceux qui assistaient à ce spectacle et qui voyaient ce qui ce passait, s'en allait en se frappant la poitrine. Tous ceux qui étaient de la connaissance de Jésus se tenaient aussi présents, ainsi que les femmes qui l'avaient suivi depuis la Galilée, et tous contemplaient ce spectacle (1). » On voit que sur la présence des femmes, saint Luc est parfaitement 'd'accord avec les deux évangélistes précédents, quoique aucune d'elles ne soit ici désignée par son nom. Quant à la foule de ceux qui étaient présents et qui se frappaient la poitrine, saint Luc est d'accord, en cela, avec saint Matthieu, quoique ce dernier ne parle que du centurion et de ceux qui étaient avec lui. Il n'y a qu'un seul point qui particularise le récit de saint Luc, c'est celui où il parle des connaissances ou amis de Jésus.; quant aux femmes, il avait précédemment constaté leur présence, avant la mort du Sauveur: « Auprès de la croix de Jésus, se tenaient, dit-il, la mère, de Jésus et la sœur de sa mère, Marie de Cléophas et Marie-Magdeleine. En apercevant devant lui sa mère et le disciple qu'il aimait, il dit à sa mère : Femme, voilà votre Fils. Ensuite il dit au disciple : Voilà ta mère ; et dès cette heure le disciple la prit avec lui (2). » Si saint Matthieu et saint Marc n'avaient pas désigné nominativement Marie-Magdeleine, nous pourrions dire que parmi ces femmes les unes se tenaient au loin et les autres assez près de la croix de Jésus; du reste saint Jean est le seul qui mentionne la présence de la Sainte Vierge. Mais comment admettre avec saint Matthieu et saint Marc que Marie-Magdeleine se tenait au loin près des autres femmes, et avec saint Jean, qu'elle se trouvait au pied de la croix? A moins qu'on n'admette que ces femmes étaient tout près, parce qu'elles étaient assez rapprochés pourvoir Jésus et en être vues, et qu'elles étaient éloignées en comparaison de la foule qui, avec le Centurion, environnait la croix ? On pourrait peut-être dire aussi que les femmes qui accompagnaient la mère du Sauveur, se retirèrent dès que Jésus eut recommandé Marie à son disciple, pour se soustraire à la pression de la foule et contempler de plus loin ce qui se passait. Voilà ce qui nous explique pourquoi les autres évangélistes qui ont parlé de ces femmes après la mort du Sauveur, nous les représentent debout, assez loin de la croix.

CHAPITRE XXII. JOSEPH D'ARIMATHIE.

 

59. Saint Matthieu continue : « Quand le soir fut venu, un homme riche de la ville d'Arimathie, nommé Joseph et qui était aussi disciple de Jésus, vint trouer Pilate et lui demanda le corps de Jésus ; Pilate commanda qu'on le lui donnât (1). »

Voici le texte de saint Marc : « Quand le soir fut venu, comme on était à la préparation qui précède le sabbat, arriva Joseph d'Arimathie, noble décurion, qui, lui aussi, altendait1e royaume de Dieu. Il alla sans crainte trouver Pilate et lui demanda le corps de Jésus. Or, Pilate s'étonnait que Jésus fut déjà mort; il appela donc le centurion et lui demanda si la mort était bien réelle ; sur l'affirmation du centurion il donna le corps à Joseph (2). » Saint Luc raconte ainsi le même fait : « Et voici qu'un homme appelé Joseph, lequel était décurion, homme de bien et juste et n'avait pas consenti à leurs desseins et à leurs actions, né à Arimathie, ville de Judée et attendant, lui aussi, le royaume de Dieu, alla trouver Pilate et lui demanda le corps de Jésus (3). » Après avoir parlé du brisement des jambes. infligé à ceux qui avaient été crucifiés avec le Seigneur, et du coup de lance porté au côté du Sauveur, saint Jean, qui seul nous apprend ces détails, rapporte en ces termes la suite des événements : « Après cela Joseph d'Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret, parce qu'il craignait les Juifs, vint demander à Pilate l'autorisation d'enlever le corps de Jésus. Il vint donc et enleva ce corps (4). » Dans tout cela il n'y a lieu à aucune contradiction. Mais peut-être serait-on tenté de demander pourquoi saint Jean seul fait la remarque que Joseph d'Arimathie n'était que secrètement le disciple de Jésus, parce qu'il craignait les Juifs: en effet s'il en était ainsi, on s'étonne qu'il ait eu la hardiesse de demander le corps du Sauveur, ce que n'osa faire aucun de ceux qui étaient ses disciples déclarés. Or cette démarche s'explique facilement, si on se rappelle que la dignité dont il était revêtu, lui donnait un libre accès auprès de Pilate : d'un autre côté, comme il ne s'agissait que de rendre les derniers devoirs à un mort, il né se crut obligé d'avoir aucun souci des Juifs, dont il craignait la haine, toutes les fois qu'il s'agissait, pour lui, d'aller entendre les prédications de Jésus.

CHAPITRE XXIII. SÉPULTURE DE JÉSUS.

60. Saint Matthieu ajoute : « Ayant reçu le corps, Joseph l'enveloppa dans un linceul propre et le plaça dans un sépulcre neuf qu'il avait taillé dans la pierre ; il approcha ensuite une grande pierre de l'ouverture du tombeau et se retira (1). »

 

Voici saint Marc: « Joseph acheta un linceul, en enveloppa le corps, qu'il déposa ainsi dans un tombeau, taillé dans la pierre ; puis il en ferma l'entrée avec une pierre (2). » Selon saint Luc : « Joseph ayant descendu le corps, l'enveloppa d'un linceul et le plaça dans un tombeau taillé, qui n'avait encore servi à personne (3). » Tous ces textes sont dans une harmonie parfaite; cependant saint Jean nous apprend que Joseph fut aidé dans l'oeuvre de la sépulture, par Nicodème. Voilà pourquoi il commence ainsi son récit : « Nicodème qui, dès le commencement, était venu trouver Jésus pendant la nuit, vint aussi, apportant environ cent livres d'une composition de myrrhe et d'aloës. » Parlant ensuite des deux à la fois il continue: « Ils prirent ensemble le corps de Jésus, et l'enveloppèrent de linceuls, avec des aromates, ainsi que les Juifs ont coutume d'ensevelir. Or dans le lieu où Jésus avait été crucifié se trouvait un jardin et dans ce jardin un sépulcre tout neuf, où nul n'avait encore été mis. Comme c'était le jour de la préparation des Juifs pour le sabbat, et que ce sépulcre était proche, ils y placèrent Jésus (4). » Quelle contradiction peut-on trouver dans ce texte? Les Evangélistes, quine parlent pas de Nicodème, ne disent pas non plus que Joseph d'Arimathie ait été seul pour ensevelir le Sauveur. A moins qu'on ne prétende que, quand Joseph eut enveloppé le corps dans un linceul, Nicodème se présenta à son tour, avec un nouveau linceul et l'employa également; c'est là en effet ce qui semble indiqué par saint Jean, quand il parle des linceuls ou linges. Mais en supposant qu'on n'eût employé qu'un seul linceul, saint Jean aurait pu encore mettre le mot linge au pluriel ; car outre le linceul il y avait le suaire qui cachait la tête et les bandelettes qui enveloppaient le corps tout entier et qui toutes devaient être de lin. De là le mot latin lintea, linges.


CHAPITRE XXIV. CIRCONSTANCES DE LA RÉSURRECTION.

 

64. Nous lisons en saint Matthieu : « Or il y avait là Marie-Magdeleine et l'autre Marie, assises contre le sépulcre (1). »

Saint Marc raconte ainsi le même fait : « Or Marie-Magdeleine et Marie de Joseph regardaient où on plaçait Jésus (2).» C'est absolument la même pensée sans des termes différents.

62. Saint Matthieu continue : « Le lendemain, qui était le jour du Sabbat, les princes des prêtres et les pharisiens se réunirent auprès de Pilate et lui dirent : Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, lorsqu'il était encore en vie: Je ressusciterai après trois jours.

Commandez donc que le sépulcre soit gardé jusqu'au troisième jour, dans la crainte que, peut-être, ses disciples ne viennent dérober son corps, et ne disent ensuite au peuple : Il est ressuscité d'entre les morts, et qu'ainsi il ne s'accrédite une erreur pire que la première. Pilate leur répondit: Vous avez une garde, allez donc et faites-le garder comme vous l'entendrez. « Ils s'en allèrent ainsi, et s'assurèrent du sépulcre en scellant la pierre qui en fermait l'entrée et en y laissant des gardes (3). » Saint Matthieu seul nous fait connaître cette circonstance, mais les autres Evangélistes ne disent rien qui puisse contredire.

63. Le même auteur ajoute : «Cette semaine étant passée, lorsque le premier jour de la semaine suivante commençait à luire, Marie-Magdeleine et l'autre Marie vinrent pour visiter le sépulcre.

Et voilà qu'il se fit un grand tremblement de terre, car un Ange du Seigneur descendit du ciel, vint renverser la pierre et s'assit dessus. Son visage était brillant comme un éclair et ses vêtements blancs comme la neige. Et les gardes on furent saisis de frayeur et devinrent comme morts. Mais l'Ange s'adressant aux femmes, leur dit : Pour vous, ne craignez point, car je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié. Il n'est point ici ; il est ressuscité, comme il l'avait dit. Venez voir le lieu où le Seigneur avait été mis. Puis hâtez-vous d'aller dire à ses disciples : Il est ressuscité et il vous précède en Galilée, c'est là que vous le verrez. Voilà ce que je vous annonce. Elles sortirent aussitôt du sépulcre, saisies de crainte et transportées de joie, et elles coururent porter ces nouvelles à ses disciples. Et voilà que Jésus se présenta à elles et leur dit : Je vous salue. Et elles s'approchèrent de lui, embrassèrent ses pieds et l'adorèrent. Alors Jésus leur dit: Ne craignez point: « allez, dites à mes frères qu'ils se rendent en Galilée : c'est là qu'ils me verront. Quand et les furent parties, quelques-uns des gardes vinrent à la ville et rapportèrent aux princes des prêtres tout ce qui s'était passé. Et s'étant assemblés avec les anciens, et ayant délibéré ensemble, ils donnèrent une grosse somme d'argent aux soldats et leur dirent : Publiez que ses disciples sont venus la nuit, et l'ont dérobé pendant que vous dormiez. Si cela vient à la connaissance du gouverneur, nous l'apaiserons et nous vous mettrons en sûreté (1). » Saint Marc raconte le même fait (2). Mais on peut demander comment, selon saint Matthieu, l'ange se tenait assis sur la pierre du sépulcre après qu'elle eut été renversée. En effet, saint Marc nous dit que les saintes femmes entrèrent dans le sépulcre et y virent un jeune homme assis, vêtu d'une robe blanche, et qu'elles furent saisies d'étonnement. On peut d'abord supposer que saint Matthieu ne dit rien de ce second ange qu'elles virent en entrant, et que saint Marc ne dit rien de celui qu'elles virent assis hors du tombeau. Dans cette interprétation il faudrait admettre la présence de deux anges, qui tous deux leur parlèrent de Jésus, l'un assis en dehors sur la pierre et l'autre assis à droite du sépulcre dans l'intérieur du tombeau. Au moment où elles allaient entrer, l'ange qui était assis au-dehors les encouragea en ces termes: « Venez et voyez le lieu où le Seigneur avait été placé. » Etant donc entrées, elles virent l'autre ange dont saint Matthieu ne parle pas et qui, selon saint Marc, était assis à droite et devait leur adresser à peu près le même lamage. Quoiqu'il en soit, il est certain que la pierre dans laquelle avait été creusé l'endroit de la sépulture, était précédée d'une sorte de barrière à travers laquelle on arrivait au tombeau ; de cette manière l'auge que saint Marc nous représente assis à droite du sépulcre peut fort bien être celui que saint Matthieu nous représente assis sur la pierre que le tremblement de terre avait renversée à l'entrée du tombeau c'est-à-dire du sépulcre qui était creusé dans la pierre.

64. On peut aussi se demander comment saint Marc a pu dire, en parlant des saintes femmes .

Elles s'enfuirent hors du tombeau; car la crainte et la frayeur les avait saisies ; elles ne parlèrent à personne parce qu'elles étaient tremblantes de crainte. » Saint Matthieu dit, au contraire : « Elles sortirent aussitôt du sépulcre, saisies de crainte et d'une grande joie et coururent tout annoncer aux disciples. » Mais il nous semble que l'on concilie parfaitement ces deux passages, en admettant que ces femmes n'osèrent rien répondre à ce que les anges leur disaient, ni rien dire aux gardiens qu'elles voyaient morts de frayeur. Quant à cette joie dont parle saint Matthieu, elle peut se concilier facilement avec la crainte dont parle saint Mare . nous devons admettre que ces deux sentiments envahirent simultanément leur coeur, lors même que saint Matthieu ne parlerait pas de la crainte, ce qui n'est pas ; car il dit expressément : « Elles sortirent aussitôt du sépulcre saisies de crainte et d'une grande joie. » Cette question est ainsi parfaitement résolue.

65. Il y a aussi à examiner une importante question relative à l'heure de l'arrivée des femmes au tombeau.

 

Voici le texte de saint Matthieu: « Le soir du sabbat, lorsque le premier jour de «la semaine suivante commençait à luire, Marie-Magdeleine et l'autre Marie vinrent pour visiter le sépulcre. » Saint Marc dit au contraire : « Et le premier jour de la semaine, de grand matin, elles viennent au tombeau, au moment où le soleil se levait. » Les deux autres Evangélistes, saint Luc et saint Jean formulent la même pensée : « De grand matin, » dit saint Luc ; « Le matin, quand les ténèbres régnaient encore, » dit saint Jean. C'est absolument le sens de ces paroles de saint Marc : « De grand matin, quand le soleil se levait, » c'est-à-dire, quand le ciel commençait à blanchir du côté de l'Orient ; c'est ce qui a lieu à l'approche du soleil, quand se produit le phénomène de l'aurore. Saint Jean a donc pu dire : « Quand les ténèbres régnaient encore, » car ce n'est qu'à mesure que te soleil monte à l'horizon, que les ténèbres se dissipent insensiblement et disparaissent. Ces paroles : « De grand matin, » ne doivent donc pas s'entendre en ce sens que le soleil eût déjà été sur la terre. C'est ainsi que nous parlons quand nous voulons que quelque chose se fasse de très-bonne heure. Si nous disons le matin, nous entendons que ce soit avant que le soleil (234) darde pleinement ses rayons sur la terre ; nous ajoutons de grand matin, quand nous désignons le moment où le ciel commence seulement à blanchir. De même après que le coq a fait entendre tous ses chants du matin, nous disons; il est matin ; mais quand le soleil ne fait encore que rougir ou blanchir, nous disons, de grand matin. Il importe donc peu que saint Marc ait dit : « le matin : » Saint Luc: « au premier rayon du jour, » ou qu'ils aient ajouté de grand matin, quand le jour commençait seulement à poindre . Saint Jean a parfaitement exprimé cette pensée en disant : « Le matin, quand les ténèbres n'avalent pas encore disparu, au lever du soleil, » c'est-à-dire quand, à son lever, le ciel commence à s'éclairer.

Mais comment concilier. avec ces passages, celui de saint Matthieu qui sans parler du matin se contente de dire : « Le soir du sabbat, quand le premier jour de la semaine suivante commençait à luire? » Si saint Matthieu mentionne la première partie de la nuit, c'est pour signifier la nuit même à la fin de laquelle les femmes vinrent au tombeau. Et s'il donne ce nom à la nuit tout entière, c'est que dès le soir il était permis d'apporter des aromates, puisque le sabbat était passé. Comme elles ne pouvaient en apporter durant le sabbat, n'était-il pas naturel de faire commencer la nuit au moment où elles reprenaient le droit de faire ce qu'elles voulaient que fût d'ailleurs l'instant précis où elles le feraient ? Ces mots : « Le soir du sabbat, » signifient donc la nuit du sabbat ou la nuit qui suivit le jour du sabbat. C'est ce qu'exprime parfaitement le texte : « Le soir du sabbat, quand le premier jour de la semaine suivante commençait à luire. » Ce texte n'a de sens qu'autant qu'il désigne la nuit tout entière et pas seulement le commencement de la nuit ; car ce n'est pas au commencement de la nuit mais à la fin que commence à luire le premier jour de la semaine. D'ailleurs, comme le commencement de la seconde moitié de la nuit est la fin de la première moitié, ainsi le jour termine la nuit entière. Il en résulte donc encore qu'à moins d'entendre par soir la nuit qui finit avec le jour, on ne peut dire que le soir finit quand le jour commence à luire. » De plus il est assez ordinaire, dans le langage de la Sainte Écriture, de prendre la partie pour le tout ; de prendre le soir du jour précédent pour la nuit tout entière qui se termine par le point du jour. Or, c'est au premier point du jour que les femmes vinrent au tombeau, et par là même durant la nuit désignée par le soir. Ce mot, nous l'avons dit, désigne la nuit tout entière ; c'était donc venir pendant cette nuit que de venir à quelque moment que ce fût de la nuit. Elles vinrent dans la seconde partie. Or le soir qui finit à l'aube du premier jour de la semaine désignant la nuit tout entière, en venant durant cette nuit, elles vinrent le soir ; et elles vinrent cette nuit, puisqu’elles vinrent durant la dernière partie de cette nuit même.

66. N'en est-il pas ainsi des trois jours qui s'écoulèrent depuis la mort jusqu'à la résurrection du Sauveur ?

Pour que l'on puisse les compter; il faut, suivant l'usage assez ordinaire, prendre la partie pour le tout. Jésus-Christ avait dit en personne : « Comme Jonas a été trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, de même le Fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre (1). » Que l'on compte depuis le moment de sa mort ou de sa sépulture, on n'arrive pas à trouver les trois jours entiers. Mais il en est autrement si on suit la règle déjà si souvent exposée : le jour intermédiaire ou le sabbat forme un jour tout entier, la veille du sabbat ou préparation et le premier jour de la semaine ou le dimanche sont également comptés comme deux jours, parce qu'on prend la partie pour le tout. Ce principe résout sur le champ les difficultés inextricables que rencontrent tous ceux qui veulent s'en tenir à la rigueur de la lettre et qui ignorent combien de difficultés fait disparaître dans l'Écriture-la locution qui prend la partie pour le tout. Ainsi, d'après. eux, la première nuit comprendrait les trois heures, depuis la sixième jusqu'à la neuvième, pendant lesquelles le soleil s'est obscurci ; les trois autres heures, depuis la neuvième jusqu'au coucher du soleil, et durant lesquelles cet astre se montra de nouveau à la terre constitueraient le premier jour. Vient ensuite la nuit qui précède le sabbat, puis le sabbat tout entier, ce qui constitue déjà deux nuits et deux jours. Après le sabbat vient la nuit du premier jour de la semaine ou du dimanche, le jour même où le Sauveur est ressuscité ; cela fait seulement deux nuits, deux jours et une nuit, quand même on prendrait cette nuit dans toute son intégrité et quand nous n'aurions pas démontré que le point du jour de la résurrection en est la dernière partie. Ainsi donc, sans tenir compte des six heures de la passion, pendant trois desquelles le soleil s'obscurcit, pour briller pendant les trois autres, on.obtiendra mieux les trois jours et les trois nuits. Car, en prenant, avec l'Ecriture, la partie pour le tout, nous comptons la fin du jour de la mort et de la sépulture ou du vendredi avec la partie de la nuit qui précède le sabbat, pour un jour et une nuit ; nous avons ensuite le sabbat avec son jour tout entier et sa nuit tout entière ; enfin la 'nuit du dimanche qui suit le samedi et commence le jour du dimanche, qui forme le troisième jour, et ainsi nous obtenons trois jours et trois nuits. Nous trouvons quelque chose de semblable dans une circonstance de la vie du Sauveur, quand il monte sur la montagne. Saint Matthieu et saint Marc nous disent : « Six jours après, » ils ne tiennent pas compte des parties de jours ; saint Luc en tient compte et dit : « Huit jours après (1). »

67. Occupons-nous maintenant de considérer comment tout le reste concorde avec saint Matthieu.

Saint Luc affirme clairement que les femmes virent deux anges, au moment où elles vinrent au tombeau. Les deux autres Evangélistes nous en ont mentionné chacun un ; saint Matthieu parle de celui qui était. assis en dehors du tombeau, et saint Marc de celui qui était assis à droite dans l'intérieur du sépulcre. Voici maintenant le récit de saint Luc : « Or, ce jour était celui de la préparation, et le sabbat allait commencer. Les femmes qui étaient venues de Galilée avec Jésus, virent le sépulcre et comment on y avait placé le corps de Jésus. Et s'en étant retournées, elles préparèrent des aromates et des parfums et elles se tinrent en repos le jour du sabbat, selon la loi. Mais le premier jour de la semaine, ces femmes vinrent au tombeau de grand matin, et apportèrent les parfums qu'elles avaient préparés. Et elles virent que la pierre qui était au-devant du sépulcre en avait été ôtée. Et étant entrées, elles ne trouvèrent point le corps du Seigneur Jésus. Elles en étaient dans la consternation, quand deux hommes parurent tout-à-coup devant elles avec des robes éclatantes. Et comme elles étaient saisies de frayeur, et qu’elles se tenaient le front courbé vers la terre, ils leur dirent: Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Il n'est point ici, il est ressuscité. Souvenez-vous de quelle manière il vous a parlé, lorsqu'il était encore en Galilée, et qu'il disait : Il faut que le Fils de l'homme soit livré entre les mains des pécheurs, qu'il soit crucifié et qu'il ressuscite le troisième jour. Et elles se ressouvinrent en effet des paroles de Jésus. Et étant revenues du sépulcre, elles racontèrent tout ceci aux onze et à tous les autres (1). » Comment donc ces deux anges furent-ils vus assis, l'un au dehors, selon saint Matthieu et l'autre à droite dans l'intérieur, selon saint Marc, tandis que saint Luc nous les représente tous les deux en face des saintes femmes, quoique tenant à peu près le même langage ? Nous pouvons admettre qu'en arrivant auprès du tombeau elles virent, assis au dehors, sur la pierre, l'ange dont nous parle saint Matthieu ; puis franchissant la barrière qui faisait au tombeau une sorte de vestibule, et en séparait l'entrée du tombeau lui-même, elles pénétrèrent dans le vestibule et aperçurent l'ange assis à droite sur la pierre qui avait fermé le sépulcre, c'est l'Ange de saint Marc ; enfin elles examinèrent attentivement le lieu où avait été déposé le corps du Sauveur et alors, tout à fait dans l'intérieur, elles aperçurent deux autres anges qui leur parlèrent à peu près de la même manière, pour soutenir leur courage et affermir leur foi ; ce sont les deux anges dont parle saint Luc.

68. Reste maintenant à voir si le texte de saint Jean peut s'accorder avec ce qui précède.

 

Le voici : « Le premier jour de la semaine, Marie-Magdeleine vint au sépulcre de grand matin, lorsqu'il faisait encore obscur; et elle vit que la pierre avait été ôtée. Elle courut donc et vint trouver Simon Pierre et cet autre disciple que Jésus aimait et elle leur dit : Ils ont enlevé le Seigneur du sépulcre, et nous ne savons où ils l'ont mis. Pierre sortit aussitôt, pour aller au sépulcre et cet autre disciple avec lui. Ils couraient tous deux ensemble; mais cet autre disciple devança Pierre et arriva le premier au tombeau. Et s'étant baissé, il vit les linceuls qui étaient à terre ; mais il n'entra pas. Simon . Pierre qui le suivait, arriva et entra dans le sépulcre ; il vit aussi les linceuls qui y étaient, et le suaire qu'on lui avait mis sur la tête, lequel n'était pas avec les linceuls, mais lié dans un lieu à part. Alors cet autre disciple qui était arrivé le premier au sépulcre y entra aussi ; et il vit et il crut. Car ils ne savaient pas encore, comme l'Ecriture l'enseigne, qu'il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts. Les disciples après cela rentrèrent chez eux. Mais Marie se tenait dehors, près du sépulcre, versant des larmes.

Comme elle pleurait ainsi, elle se baissa et regardant dans le sépulcre, elle vit deux anges vêtus de blanc, assis au lieu où avait été le corps de Jésus, l'un à sa tête et l'autre aux pieds. « Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit: Parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. Ayant dit cela, elle se retourna et elle vit Jésus qui se tenait là, sans qu'elle sût que ce fût lui. Jésus lui dit: Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Elle, croyant que c'était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, « dites-moi où vous l'avez mis, et je l'emporterai. « Jésus lui dit : Marie. Elle, se retournant, lui répondit : Rabboni ; c'est-à-dire Maître. Jésus lui dit : Ne me touche point, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ; mais va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. Marie-Magdeleine vint donc dire aux disciples J'ai vu le Seigneur et il m'a dit ces choses (1). » Dans ce narré de saint Jean, tout est parfaitement d'accord quant au jour et au temps ou l'on vint au sépulcre ; comme saint Luc, il nous parle aussi de deux anges. Néanmoins saint Jean nous les représente debout, tandis que saint Luc nous les montre assis; en outre il y a dans ce récit de saint Jean bien des circonstances dont ne parlent pas les autres évangélistes, la suite des événements ne paraît pas la même ; sans un examen plus approfondi on pourrait croire qu'il y a là contradiction.

69. Ainsi donc, ne faisant qu'un seul récit des quatre Evangiles combinés, indiquons, autant que le Seigneur nous en fera la grâce, dans quel ordre a pu se succéder tout ce qui est arrivé dans les premiers moments qui ont suivi la résurrection.

Tous s'accordent à dire que c'est le premier jour de la semaine et de grand matin, que l'on vint au tombeau. A ce moment s'était déjà accompli ce qui ne nous est rapporté,que par saint Matthieu, le tremblement de terre, le renversement de la pierre et la frayeur qui se saisit des gardes et les jeta à demi-morts contre terre. D'après saint Jean on vit accourir au tombeau Marie-Magdeleine, sans aucun doute la plus ardente de toutes les femmes qui avaient servi le Sauveur ; c'est pour ce motif sans doute que saint Jean ne nomme qu'elle et ne parle pas de celles qui l'accompagnaient. Elle vint donc et bientôt elle s'aperçut que le tombeau était ouvert ; sans chercher à se rendre un compte plus exact de l'état des choses, bien persuadée qu'on a enlevé le corps de Jésus, elle court l'annoncer à Pierre et à Jean. Saint Jean est en effet le disciple que Jésus aimait. Ces deux Apôtres coururent aussitôt au sépulcre; saint Jean arriva le premier, se baissa, reconnut les linceuls, mais n'entra pas. Pierre se présenta bientôt après, pénétra dans le tombeau, vit les linceuls et à côté d'eux le suaire qui avait été placé sur la tète de Jésus. Saint Jean entra ensuite, remarqua les mêmes circonstances, et crut, comme Marie-Madeleine, que le corps de Jésus avait été enlevé. « Car ils ne savaient pas encore, comme l'enseigne l'Ecriture, qu'il fallait qu'il ressuscitât d'entre les morts. Ils retournèrent ainsi dans leur demeure.

Mais Marie-Madeleine se tenait auprès du sépulcre en versant de larmes. » Elle n'avait pas quitté cet endroit qui précédait le sépulcre de pierre et dans lequel elles étaient entrées. Or, il. y avait là un ,jardin, comme saint Jean nous l'atteste. C'est alors qu'elles virent un ange assis à droite sur la pierre qui avait fermé le tombeau; c'est de cet ange que nous parlent saint Matthieu et saint Marc. « Il leur dit : Pour vous, « ne craignez rien; car je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié ; il n'est point ici ; il est ressuscité comme il l'a dit ; venez et voyez le lieu où le Seigneur avait été placé. Allez vite et dites à ses disciples qu'il est ressuscité, voilà qu'il vous précède en Galilée, c'est là que vous le verrez, je vous l'assure. » Saint Marc s'exprime à peu près de la même manière. A ces paroles Marie, qui pleurait, se courba, jeta ses regards sur le tombeau et, comme le rapporte saint Jean, elle aperçut deux anges, assis et vêtus de blanc; l'un était à la tète et l'autre au pied du sépulcre où Jésus avait. été déposé. « Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu? Elle leur répond: Parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. » On doit croire qu'alors les anges s’étaient levés, en sorte qu'ils apparaissaient debout, comme saint Luc nous l'atteste. Or, comme ces femmes étaient saisies de crainte et courbées vers la terre : « Pourquoi, leur dirent les anges, cherchez-vous parmi les morts, celui qui est plein de vie ; il n'est point ici, mais il est ressuscité: rappelez-vous ce qu'il vous a dit, quand il était encore en Galilée : Il faut que le Fils de l'homme soit livré entre les mains des pécheurs et qu'il soit crucifié, mais il ressuscitera le troisième jour. Et le souvenir de ces paroles leur (284) revint à l'esprit. — C'est alors que Madeleine se retourna et aperçut Jésus, comme nous le dit saint Jean, et elle ne savait pas que ce fût Jésus. Le Sauveur lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu? qui cherches-tu? Pensant que c'était le jardinier, elle lui dit: Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis et je l'emporterai. Jésus lui dit : Marie. Se retournant aussitôt, elle répondit : Rabboni; c’est-à-dire : Maître. Jésus lui dit : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté à mon Père; va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »

Elle sortit alors du tombeau, c'est-à-dire du lieu particulier formé de la partie du jardin qui était en avant de l'ouverture pratiquée dans la pierre. Elle fut suivie des autres femmes, que saint Marc nous représente en proie à la crainte et à la frayeur, et elles gardaient un profond silence. C'est alors, selon saint Matthieu, que Jésus se présenta à leur rencontre et leur dit Je vous salue. Elles s'approchèrent de lui, saisirent ses pieds et l'adorèrent. » Ainsi nous pensons que ces femmes ouïrent deux fois les anges et deux fois Jésus ; une première fois quand Madeleine le prit pour le jardinier, et la seconde, quand il se présenta à leur rencontre, voulant par là les affermir dans la foi et dissiper leur crainte. « Il leur dit alors : Ne craignez rien, allez, dites à mes frères de se rendre en Galilée, c'est là qu'ils me verront. — Marie-Madeleine courut donc annoncer aux disciples qu'elle avait vu le Seigneur et leur rapporta ses paroles ; » les autres femmes en firent autant, car, selon saint Luc, « elles annoncèrent tout cela aux onze et à tous les autres. Or les disciples ne virent dans tout cela que des rêveries de femmes et ils refusaient d'y croire: » Saint Marc confirme tout cela. En effet, après avoir raconté qu'elles sortirent toutes tremblantes du sépulcre et dans le plus profond silence, il ajoute que le premier jour de la semaine, dès le matin, le Seigneur apparut d'abord à Marie-Madeleine qu'il avait délivrée de sept démons ; qu'ensuite elle alla tout raconter aux disciples encore plongés dans les larmes et la douleur ; mais qu'en apprenant que Jésus vivait et qu'il avait apparu à Madeleine, les disciples refusèrent d'y croire.

Saint Matthieu ajoute qu'après le départ des femmes qui avaient tout vu et tout entendu, un certain nombre de gardes qui avaient été jetés contre terre, à demi-morts, rentrèrent dans la ville et annoncèrent aux princes des prêtres tout ce qui s'était passé, c'est-à-dire tout ce dont ils avaient pu s'apercevoir; qu'aussitôt les princes des prêtres et les anciens tinrent conseil, donnèrent une grosse somme d'argent aux soldats, à condition qu'ils diraient que les disciples étaient venus et qu'ils avaient profité de leur sommeil pour enlever son corps ; qu'en même temps ils leur promirent qu'ils s'emploieraient auprès du gouverneur pour leur épargner tout châtiment ; que les soldats reçurent l'argent, firent exactement ce qui leur avait été recommandé ; et que cg fait est encore publié aujourd'hui parmi les Juifs.

CHAPITRE XXV. APPARITIONS DE JÉSUS RESSUSCITÉ.

 

70. Il nous faut maintenant étudier les diverses apparitions du Sauveur à ses disciples, après la résurrection, pour faire ressortir l'accord qui existe non-seulement entre les Evangélistes (1), mais encore entre les Evangiles et saint Paul, qui s'exprime ainsi à ce sujet, dans sa première épître aux Corinthiens : « Je vous ai rapporté tout d'abord ce que j'avais appris, savoir, que Jésus-Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures ; qu'il a été enseveli et que selon les Ecritures encore, le troisième jour il est ressuscité; qu'il apparut ensuite à Pierre, puis aux douze et ensuite à plus de cinq cents frères dont le plus grand nombre est encore sur la terre, et dont quelques-uns se sont endormis; il apparut plus tard à Jacques, puis à tous les apôtres ; enfin il m'apparut à moi-même, qui ne suis au milieu d'eux que comme un avorton (2). »

Cet ordre d'apparitions n'est observé par aucun évangéliste; nous devons donc examiner si l'ordre qu'ils ont suivi est en contradiction avec celui de saint Paul. Il est certain, d'abord, que saint Paul n'a pas tout dit ; les évangélistes n'ont pas tout raconté non plus ; nous allons voir seulement si dans ce que les uns et les autres ont dit, on ne peut surprendre aucune contradiction.

Saint Luc est le seul des évangélistes qui garde le silence. sur les apparitions du Sauveur aux saintes femmes, il ne parle que de l'apparition des anges. Saint Matthieu dit que Jésus leur apparut au moment.où elles revenaient du sépulcre ; saint Marc, comme saint Jean, rapporte que le Seigneur se montra d'abord à Marie-Magdeleine, mais il ne décrit pas cette apparition que nous ne trouvons détaillée que dans saint Jean. Non-seulement saint Luc ne nous dit pas que Jésus se montra aux saintes femmes, mais en nous rapportant la conversation qu'eurent avec Jésus les deux disciples d'Emmaüs, dont l'un s'appelait Cléophas, il laisse supposer que les femmes n'avaient vu que les anges. «Ce jour là même, dit-il, deux d'entre eux s'en allaient à un bourg, nommé Emmaüs, éloigné de soixante stades de Jérusalem. Et ils parlaient ensemble de tout ce qui s'était passé. Or il arriva que pendant leur entretien, Jésus lui-même les joignit et se mit à marcher avec eux, mais leurs yeux étaient retenus, en sorte qu'ils ne pouvaient le reconnaître. Et il leur dit : De quoi vous entretenez-vous ainsi, en marchant, et d'où vient que vous êtes tristes ? L'un deux nommé Cléophas, lui répondit : Etes-vous seul si étranger dans Jérusalem, que vous ne sachiez pas ce qui s'y est passé ces jours-ci ? Quoi donc? leur dit-il. Ils répondirent : Relativement à Jésus de Nazareth, qui a été un prophète puissant en oeuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple, et de quelle manière les princes des prêtres et les anciens l'ont livré, pour être condamné à mort, et l'ont crucifié. Cependant nous espérions que ce serait lui qui rachèterait Israël; et après tout cela néanmoins, voici le troisième jour que ces choses se sont passées. Il est vrai que quelques femmes de celles qui étaient avec nous, nous ont effrayés; car étant allées dès le grand matin à son sépulcre et n'y ayant point trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles avaient vu même des anges qui disaient qu'il est vivant. Et quelques uns des nôtres, étant aussi allés au sépulcre, ont trouvé toutes ces choses comme les femmes les avaient rapportées, mais pour lui ils ne l'ont point vu. »

Voilà, selon saint Luc, comment ils racontent les événements, c'est-à-dire selon que leur mémoire a pu leur rappeler ce qu'avaient rapporté les femmes ou les disciples qui avaient couru au sépulcre en apprenant que le corps de Jésus avait disparu. Saint Luc ne cite même que saint Pierre qui ait couru au tombeau: il nous le représente se courbant à l'entrée du sépulcre, n'y voyant plus que les linceuls, et s'en retournant tout préoccupé de ce qui s'était passé. Saint Luc nous raconte ce fait de saint Pierre, avant de parler de l'apparition aux disciples d'Emmaüs, et après avoir rapporté l'histoire des saintes femmes, qui avaient vu les anges et qui en avaient appris que Jésus était ressuscité ; mais il ne faut voir ici qu'une sorte de récapitulation de la part de saint Luc, au sujet de saint Pierre. En effet, Pierre courut au tombeau avec.saint Jean, aussitôt qu'ils apprirent des saintes femmes, et surtout de Marie-Magdeleine, que le corps avait été enlevé ; or elle vint le leur annoncer aussitôt qu'elle eut aperçu que la pierre ne fermait plus le tombeau; ce n'est qu'après cela qu'eut lieu la vision des anges et la double apparition du Sauveur aux femmes, la première quand elles étaient auprès du tombeau et la secondé au moment où elles retournaient à Jérusalem. Tout cela se passa avant l'événement des disciples d'Emmaüs,dont l'un était Cléophas. En effet Cléophas, s'adressant à Jésus, qu'il ne reconnaissait point, ne dit pasque Pierre alla au sépulcre, mais: «Quelques-uns des nôtres se sont rendus au tombeau et ont reconnu la vérité de ce que les femmes avaient dit. » Ce n'est donc que par forme de récapitulation qu'il rapporte ce que les femmes avaient annoncé à Pierre et à Jean sur l'enlèvement du corps de Jésus.

Ainsi donc saint Luc nous dit d'abord que saint Pierre courut au sépulcre, puis il fait dire à Cléophas que quelques-uns d'entre eux étaient allés au tombeau, évidemment c'est de saint Jean qu'il est ici question; saint Pierre avait été nommé seul la première fois, uniquement parce que c'était d'abord à lui que Magdeleine avait annoncé ce qu'elle avait vu. D'un autre côté saint Luc ne dit pas que Pierre soit entré dans le tombeau ; il se contente de dire qu'il s'inclina, aperçut les linceuls et s'en retourna, en proie à un grand étonnement. Saint Jean, au contraire, dit du disciple bien-aimé ou de lui-même, qu'il n'entra pas d'abord; mais qu'il se courba et vit les linceuls pliés; pendant ce temps, Pierre arrivait, regardait, entrait ensuite et était suivi du disciple bien-aimé. Ainsi nous devons conclure que Pierre, à son arrivée, regarda d'abord, comme l'affirme saint Luc, saint Jean n'en disant rien, ensuite il entra, mais il entra avant saint Jean; de cette manière tout se concilie parfaitement.

71. En admettant que les femmes eurent les premières l'honneur de voir et d'entendre Jésus, on peut ainsi, d'après les évangélistes et d'après (239) saint Paul, établir l'ordre des apparitions aux disciples.

Le, contexte de tous ces auteurs prouve que le Sauveur apparut d'abord à Pierre. Qui néanmoins oserait avancer ou nier en face du silence de l'Ecriture, qu'un autre que Pierre eut la préférence? Saint Paul ne dit pas : Jésus. apparut d'abord, mais : « Jésus apparut à Pierre, ensuite aux douze et enfin à plus de cinq cents de nos frères en même temps. » L'Apôtre ne dit ni quels étaient les onze auxquels il apparut, ni quels étaient ces cinq cents. Il peut se faire que ces douze ont été du nombre des disciples , je ne sais lesquels, car les apôtres n'étaient plus douze, mais onze; aussi quelques exemplaires ne portent que le chiffre onze; ce que j'explique assez facilement en supposant que les copistes se souvenant. que la mort de Judas réduisait à onze 1e nombre des disciples, auront corrigé dans ce sens le texte primitif. Cependant, soit que les véritables exemplaires soient ceux qui écrivent onze, soit que saint Paul ait voulu désigner par ce nombre de douze des disciples différents des Apôtres, ou même ces onze apôtres par le nombre de douze, car le nombre douze était pour eux si sacré et si mystérieux qu'il fallut pour eu conserver la signification profonde, le compléter par l'élection de saint Matthias, en remplacement de Judas (1); toujours est-il que l'on ne peut signaler entre tous ces textes aucune contradiction réelle. Disons néanmoins qu'il est assez probable que Jésus apparut d'abord à Pierre, puis aux deux disciples d'Emmaüs dont l'un s'appelait Cléophas, et dont nous a parlé saint Luc, et auxquels saint Marc fait allusion dans les paroles suivantes : « Après cela il apparut dans une autre forme à deux d'entre eux qui se dirigeaient vers une villa. » Rien n'empêche, en effet, de désigner le bourg sous le nom de villa ou maison des champs. N'est-ce pas sous ce nom que l'on désigne aujourd'hui Bethléem qui autrefois portait le nom de cité? et cependant jamais Bethléem ne fut entourée d'autant de gloire et de renommée que depuis la naissance du Messie, dont le nom est si hautement célébré dans toutes les Eglises. Les exemplaires grecs emploient plutôt le nom de champ que le nom de villa; or ce mot champ désigne non-seulement les châteaux ou maisons détachées, mais aussi les municipes et les colonies, situées en dehors de la ville, qui en est comme le chef et la mère, d'où lui vient le nom de métropole.

72. Saint Marc nous dit que Jésus apparut sous une autre forme aux deux disciples; saint Luc a exprimé la même pensée en disant que leurs yeux étaient retenus pour qu'ils ne le reconnussent pas.

En effet, quelque chose était venu affecter leurs yeux et y resta jusqu'à la fraction du pain, en sorte que, jusqu'à ce moment, ils ne virent le Sauveur que sous une forme étrangère qui disparut à la fraction du pain, comme le rapporte saint Luc. C'était par une sorte d'aveuglement d'esprit qu'ils ignoraient qu'il fallait que le Christ mourût et ressuscitât; et pour ce motif quelque chose de semblable affecta leurs yeux et les rendit incapables de découvrir la vérité; ce n'était pas la vérité qui les trompait, c'était eux qui voyaient autre chose que ce qui était. De même que personne ne se flatte de connaître Jésus-Christ, s'il ne participe pas à son corps, c'est-à-dire à l'Eglise dont l'unité nous est figurée dans le sacrement du pain, d'après ce témoignage de l'Apôtre : « Tout nombreux que nous soyons, nous sommes un seul pain, un seul corps (1). » Aussi, c'est quand Jésus leur présenta le pain consacré, que leurs yeux s'ouvrirent et qu'ils le reconnurent ; ils s'ouvrirent à sa connaissance, parce que l'obstacle qui les empêchait de le reconnaître, disparut aussitôt. Ils ne marchaient pas les yeux fermés, mais quelque chose les empêchait de reconnaître ce qu'ils voyaient : un brouillard ou une humeur produisent d'ordinaire des effets semblables. Je ne veux pas dire cependant que le Seigneur ne pouvait pas transformer son corps et se revêtir d'un autre extérieur que celui sous lequel ils avaient coutume de le contempler; avant sa passion, il s'était ainsi transformé, et son visage brillait de tout l'éclat du soleil (2). Celui qui a le pouvoir de changer l'eau en vin ne pouvait-il pas faire d'un corps véritable un autre corps véritable (3)? Mais ce n'est pas ce changement que le Sauveur avait opéré, en apparaissant d'une autre manière aux deux disciples. Comme leurs yeux étaient retenus, afin qu'ils ne le reconnussent pas, il ne leur apparut pas réellement ce qu'il était. Rien n'empêche d'admettre que ce fut le démon lui-même qui plaça devant leurs yeux un obstacle qui les empêcha de reconnaître Jésus; mais le Sauveur ne le permit que jusqu'à la fraction du pain sacramentel; aussitôt qu'on a participé à l'unité de son corps, tout obstacle ennemi doit disparaître et on peut reconnaître Jésus.

73. Nous devons regarder les deux disciples dont parle saint Marc comme étant les deux disciples d'Emmaüs; cet auteur en effet ajoute qu'ils allèrent aussitôt raconter à leurs frères ce qu'ils avaient vu ; comme saint Luc rapporte de son côté qu'ils se levèrent aussitôt, rentrèrent à Jérusalem, et trouvèrent les onze réunis et les autres qui étaient avec eux, disant que le Seigneur était ressuscité, et qu'il avait apparu à Pierre; ils racontèrent de leur côté ce qui leur était arrivé en route et comment ils avaient.reconnu Jésus à la fraction du. pain.

En ce moment donc, il n'était plus question que de la résurrection, qu'attestaient les saintes femmes ainsi que Pierre qui avait déjà eu le bonheur de voir Jésus; et c'est de cela qu'ils s'entretenaient tous, quand arrivèrent au milieu d'eux les deux disciples d'Emmaüs. Il peut se faire que retentis par la crainte, ils n'aient pas osé avouer, dans leur voyage, qu'ils avaient appris que Jésus était ressuscité, et se contentèrent de dire que les femmes avaient vu des anges; comme ils ne connaissaient pas celui qui s'entretenait ainsi avec eux, le long du chemin, ils pouvaient craindre d'avoir affaire à un ennemi, et de tomber entre les mains des Juifs s'ils proclamaient hautement la résurrection de Jésus-Christ. Saint Marc ajoute : « Ils vinrent l'annoncer aux autres, quine les crurent pas; » de son côté, saint Luc fait entendre que les disciples réunis s'entretenaient de la résurrection de Jésus et de son apparition à Pierre; pour dissiper toute apparence de contradiction entre ces deux textes, il suffit de dire que dans la foule des disciples quelques-uns refusèrent de croire. II n'est pas moins évident, que saint Marc a omis de parler de la conversation, que le Sauveur engagea avec les deux disciples le long du chemin, et de la manière dont ils le reconnurent à la fraction du pain. Il n'y a là qu'une omission, car immédiatement après avoir rapporté qu'il apparut sous une autre forme à deux d'entre eux, qui allaient à une maison des champs, l'auteur ajoute : « Et ils vinrent le dire aux autres, quine les crurent pas. » Or pouvaient-ils annoncer un homme qu'ils n'avaient pas connu, ou pouvaient-ils reconnaître un homme sous une autre forme Saint Marc a donc omis de nous dire comment ils étaient arrivés à le connaître. Et ceci est d'autant plus important à remarquer, que nous avons besoin d'admettre que les Evangélistes sont réellement dans l'usage de passer ainsi sous silence une multitude de détails, et de continuer sans aucune autre transition, leur récit, en sorte qu'il suffit de méconnaître cet usage pour s'exposer à voir des contradictions là où il n'y en a aucune.

74. Saint Luc continue : « Pendant qu'ils parlaient ainsi, Jésus se présenta debout au milieu d'eux et leur dit : La paix soit avec vous, c'est moi, ne craignez pas. I

 

ls furent tout troublés et effrayés et croyaient voir un fantôme. Jésus leur dit: Pourquoi vous troublez-vous et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur? Voyez mes mains et mes pieds et reconnaissez que c'est bien moi : palpez et voyez, un esprit n'a ni chair ni os, comme vous m'en voyez. Après avoir dit ces paroles, il leur montra ses mains et ses pieds. » C'est à cette apparition du Sauveur après sa résurrection que nous devons rapporter les paroles suivantes de saint Jean : « Le soir du premier jour de la semaine étant venu, les portes de la salle où les disciples étaient réunis avaient été fermées parce qu'on craignait les Juifs ; Jésus se présenta, se tint de bout au milieu d'eux, et leur dit : La paix soit avec vous. Et après avoir ainsi parlé il leur montra ses mains et son côté. » A ces paroles de saint Jean on peut ajouter ce que dit ensuite saint Luc, quoique saint Jean n'en parle pas : « Mais comme ils ne croyaient, point encore, tant ils étaient transportés de joie et d'admiration, il leur dit Avez-vous là quelque chose à manger? Ils lui présentèrent un morceau de poisson rôti et un rayon de miel. Après qu'il eut mangé devant eux, prenant les restes il les leur donna. » Il faut ajouter ici avec saint Jean : « La vue du Seigneur remplit les disciples d'une grande joie. Jésus leur dit de nouveau : La paix soit avec vous : comme mon Père m'a envoyé je vous envoie. Ayant dit ces paroles, il souffla sur eux et ajouta : Recevez le Saint-Esprit : les péchés seront remis à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à qui vous les retiendrez. » Continuons avec saint Luc: « Il leur dit encore : Voilà ce que je vous disais, étant encore avec vous, qu'il fallait que tout ce qui a été écrit de moi, dans les psaumes, s'accomplit. Alors il leur ouvrit l'esprit, afin qu'ils entendissent les Ecritures, et il leur dit : Il est ainsi écrit et il fallait que le Christ souffrit de la sorte, qu'il ressuscitât le troisième jour et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés, parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem. Or vous êtes témoins de ces choses. Et (241) je vais vous envoyer le don que mon Père vous a promis; cependant tenez-vous dans la ville, jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut. » C'est ainsi que saint Luc mentionne la promesse du Saint-Esprit, que nous ne trouvons faite par le Seigneur que dans l'Evangile de saint Jean (1). Ceci nous prouve de nouveau que les Evangélistes s'appuyent l'un l'autre, même dans ce qu'ils ne disent pas personnellement, quoiqu'ils sachent que telle parole a été dite, ou telle action faite. Saint Luc ne dit plus rien des apparitions du Sauveur, il transporte subitement son récit à l'ascension de Jésus au ciel. Et cependant ce récit continue sans aucune suspension, quoiqu'il sût fort bien que ce qu'il venait de raconter s'était passé le jour même de la résurrection et que l'ascension n'eut lieu que quarante jours après, comme il l'atteste lui-même dans le livre des Actes 9. Quant à saint Jean, il nous rapporte que Thomas n'était pas avec les autres, à cette apparition du Sauveur, et saint Luc nous avait dit qu'à leur retour à Jérusalem, les deux disciples d'Emmaüs avaient trouvé réunis les onze et ceux qui étaient avec eux. Il faut en conclure que Thomas sortit avant que se montrât le Sauveur.

75. Saint Jean nous décrit ensuite une autre apparition du Sauveur à ses disciples. Elle eut lieu huit jours après, et cette fois Thomas était présent : « Huit jours après, dit-il, les disciples étaient de nouveau enfermés et Thomas avec eux. Jésus apparut, les portes étant closes, se tint au milieu d'eux, et leur dit : La paix soit avec vous.

Il dit ensuite à Thomas : Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main et plonge-la dans mon côté, et ne sois point incrédule, mais fidèle. Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! Jésus lui dit  "Parce que tu m'as vu, tu as cru; bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru. »"Cette apparition, que saint Jean nous présente comme étant la seconde du Sauveur, se trouverait brièvement rapportée par saint Marc quand il dit, avec sa: concision ordinaire : « Comme les onze étaient à table, Jésus leur apparut une dernière fois. » Sans doute saint Jean ne dit pas que les disciples étaient à table, mais il a pu omettre cette circonstance. Quant au mot : « Une dernière fois » ce qui supposerait que le Sauveur ne leur apparut plus, doit-il nous empêcher de rapporter cette apparition à la seconde de saint Jean, qui en décrit une troisième auprès de la mer de Tibériade ? Du reste saint Marc ajoute Il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur coeur, par ce qu'ils n'avaient point cru au témoignage de ceux qui l'avaient vu ressuscité. » Il s'agit ici du témoignage des deux disciples d'Emmaüs, de Pierre à qui le Sauveur apparut d'abord, selon saint Luc, et peut-être aussi de celui de Marie-Magdeleine et des autres femmes qui étaient avec elle quand elles virent le Sauveur auprès du tombeau et pendant leur retour à Jérusalem. Enfin l'auteur unit étroitement ce récit à ce qu'il vient de dire des disciples d'Emmaüs : « En dernier lieu, dit-il, il apparut aux onze lorsqu'ils étaient à table. Il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur coeur, parce qu'ils n'avaient point cru au témoignage de ceux qui l'avaient vu ressuscité. » Ce mot : « en dernier lieu, » ne doit pas s'appliquer à une dernière apparition; car la dernière apparition eut lieu seulement quarante jours après la résurrection, le jour même de l'ascension. Ce jour là le Sauveur devait-il leur reprocher de n'avoir pas cru au témoignage de ceux qui l'avaient vu ressuscité, quand ils l'avaient vu eux-mêmes si souvent depuis, quanti ils l'avaient vu surtout le soir même du jour de la résurrection, le premier jour de la semaine, comme saint Luc et saint Jean nous -l'attestent ? Par conséquent, c'est le jour même de la résurrection ou le premier jour de la semaine, le jour où Marie-Magdeleine et les autres femmes virent le Sauveur de grand matin; le jour où le virent saint Pierre d'abord, puis les deux disciples d'Emmaüs dont semble parler saint Marc, enfin vers le soir les onze, excepté Thomas, et ceux qui étaient réunis avec eux quand ces disciples leur racontaient ce qu'ils avaient vu, que Saint Marc a voulu désigner brièvement à son ordinaire, dans les paroles que nous examinons. Ce mot employé par lui : « en dernier lieu, » signifie seulement que ce fut là le dernier événement du jour, et que la nuit commençait déjà, ce qui suivit d'assez près le retour des disciples d'Emmaüs. Ceux-ci, en rentrant à Jérusalem, trouvèrent les disciples réunis et s'entretenant de la résurrection et de l'apparition faite à Pierre; ils racontèrent eux-mêmes avec empressement ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils avaient reconnu Jésus à la fraction du pain. Malgré tous ces témoignages il s'en trouvait encore qui refusaient de croire, et de (242) là ce mot de saint Mare: « Ils ne le crurent pas. » C'est alors qu'eut lieu la dernière apparition du jour; les disciples étaient à table, d'après saint Marc, ils s'entretenaient entre eux, nous dit saint Luc ; le Sauveur se tint de bout au milieu d'eux et leur dit : La paix soit avec vous, disent également saint Luc et saint Jean ; de plus les portes étaient fermées, c'est saint Jean seul qui nous en fait la remarque. Aux paroles que nous avons citées de saint Luc et de saint Jean, il faut donc joindre encore les reproches que leur attira, selon saint Marc, le refus qu'ils firent de croire au témoignage de ceux qui avaient vu Jésus ressuscité.

76. Mais voici une nouvelle difficulté. Comment saint Marc peut-il dire que le Sauveur apparut aux onze apôtres, quand ils étaient à table, si cette apparition se confond avec celle dont parlent saint Luc et saint Jean. et qui eut lieu le soir du jour de la résurrection ?

En effet, saint Jean dit clairement qu'au moment de cette apparition Thomas était absent; et en réalité nous croyons qu'il quitta ses frères après l'arrivée des deux disciples d'Emmaüs, et avant l'apparition de Jésus-Christ. Saint Luc dans sa narration laisse croire, de même, que Thomas était parti, pendant que les deux disciples parlaient, et avant que le Sauveur entrât. Et voici saint Marc qui affirme qu'en dernier lieu Jésus apparut aux onze réunis à table, ce qui nous force de conclure que Thomas était avec eux. A cela on peut d'abord répondre que malgré cette précision du nombre onze, on peut admettre l'absence de saint Thomas, parce que ce nombre était alors la dénomination reçue pour désigner le collège apostolique, avant l'élection de saint Matthias en remplacement de Judas. Si cette interprétation parait forcée, regardons cette apparition dont parle saint Marc comme ayant eu lieu, après une multitude d'autres, le quarantième jour qui suivit la résurrection. Comme alors le Sauveur était sur le point de monter au ciel, il saisit l'occasion pour adresser publiquement un reproche d'incrédulité à ceux qui avaient refusé de croire à sa résurrection avant de l'avoir vu ressuscité; et pour rendre ce reproche encore plus vif, il leur annonce: que quand ils prêcheront l'Évangile, ils verront les nations croire sans avoir vu. Et en effet, le reproche est immédiatement suivi de ces paroles : « Et Jésus leur dit : Allez par tout le monde, prêchez l'Évangile à toute créature ; celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; mais celui qui ne croira pas sera condamné. » Bientôt ils vont prêcher que celui qui ne croira pas sera condamné, même en refusant de croire ce qu'il n'a pas vu; comment d'abord ne pas leur reprocher à eux-mêmes, d'avoir refusé de croire au témoignage de ceux qui avaient vu le Seigneur, avant de l'avoir vu?

77. Ce qui nous détermine encore à croire que cette apparition de saint Marc a été réellement la dernière apparition corporelle de Jésus, ce sont les paroles dont saint Marc la fait suivre: « Et voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru: ils chasseront les démons en mon nom; ils parleront de nouvelles langues; ils enlèveront les serpents, et s'ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal ; ils imposeront les mains sur les malades, et ceux-ci seront guéris. »

L'Évangéliste ajoute immédiatement : « Et le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, « fut élevé au ciel, où il est assis à la droite de Dieu. Et eux, étant partis, prêchèrent partout, le Seigneur coopérant avec eux et confirmant sa parole par les miracles qui l'accompagnaient. » En disant: « Et le Seigneur Jésus, « après leur avoir parlé, fut élevé au ciel, » l'évangéliste veut-il nous faire entendre que ce fut là le dernier discours qu'il leur adressa sur la terre? C’est plus naturel de le croire; cependant rien ne force absolument à tirer cette conclusion. En effet, l'auteur ne dit pas: Après que Jésus leur eut ainsi parlé ; mais seulement : « Après qu'il leur eut parlé. » Si la nécessité y contraignait, on pourrait donc encore, malgré ces paroles, croire que ce ne fut pas là le dernier entretien du Sauveur, ni le dernier jour qu'il passa sur la terre; l'Évangile, par ces expressions: « Après qu'il leur eut parlé, » aurait seulement fait allusion à tous les entretiens qu'eut Jésus avec ses disciples pendant ces quarante jours. Mais nous avons dit précédemment que la clarté avec laquelle saint Marc suppose la présence de saint Thomas à cette apparition et à cet entretien, nous amène à conclure qu'il est vraiment question ici des derniers moments que le Sauveur passa sur la terre. C'est donc après ces paroles et les autres détails, que nous rapportent les Actes des Apôtres (1), que le Sauveur monta au ciel, le quarantième jour qui suivit sa résurrection.

78. Saint Jean, tout en avouant qu'il a passé sous silence un grand nombre des actions de Jésus, nous décrit cependant une troisième apparition du Sauveur à ses disciples; auprès de la mer de Tibériade.

Ces disciples étaient au nombre de sept : Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée et deux autres qui ne font pas désignés parleur nom et qui étaient aussi occupés à pêcher. D'après son ordre, ils jetèrent les filets sur la droite et retirèrent cent-cinquante trois grands poissons; c'est dans cette circonstance aussi qu'il fut trois fois demandé à Pierre s'il aimait son Maître et que, sur sa réponse affirmative, il lui fut dit de paître les agneaux et les brebis; Jésus lui prédit aussi son martyre et dit de saint Jean: « Je veux qu'il reste ainsi jusqu'à ce que je vienne. » C'est par là que saint Jean termine son Évangile.

79. Il nous reste encore à rechercher à quel moment Jésus se montra pour la première fois en Galilée à ses disciples.

En effet cette troisième apparition racontée par saint Jean eut lieu en Galilée, comme on le voit facilement par le récit du miracle des cinq pains, que saint Jean commence par ces paroles : « Après cela Jésus c se rendit au delà de la mer de Galilée ou la mer de Tibériade (1). » Il est certain que c'est en Galilée que l'on s'attend à voir le Sauveur apparaître tout d'abord à ses disciples, surtout si l'on se rappelle les paroles adressées par l'ange aux femmes venues au sépulcre. Voici le texte de saint Matthieu: « Pour vous, ne craignez pas, car je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié ; il n'est point ici, il est ressuscité, comme il l'avait dit; venez donc et voyez le lieu où le Seigneur avait été placé. Puis allez et dites à ses disciples qu'il est ressuscité, et voici qu'il vous précède en Galilée, c'est là que vous le verrez, je l'assure. » Saint Marc nous montre le même Ange ou un autre disant également: «.Ne craignez rien; vous cherchez Jésus de Nazareth, crucifié; il est ressuscité, il n'est point ici; « voici le lieu où ils l'ont placé. Allez donc et dites à ses disciples. et à Pierre, qu'il vous précède en Galilée; vous l'y verrez, comme il vous l'a annoncé. » La teneur de ces paroles semble devoir nous faire conclure, qu'après sa résurrection, le Sauveur ne devait apparaître à ses disciples, qu'en Galilée. Mais le contraire nous est attesté d'abord par saint Marc lui-même, d'après le récit duquel Jésus apparut à Marie-Magdeleine, de grand matin, le premier jour de la semaine; elle raconta cette apparition aux disciples et à tous ceux qui, comme eux, étaient livrés à la tristesse et aux larmes, mais ils ne la crurent point; il apparut ensuite aux deux disciples d'Emmaüs, dont le narré ne fut pas cru davantage, et, d'après saint Luc et saint Jean, se fit à Jérusalem, le jour de la résurrection, quand la nuit commençait à étendre son voile. Saint Marc nous raconte ensuite cette dernière apparition aux onze qui étaient à table et après laquelle Jésus monta au ciel; or nous savons que ceci se passa sur le mont des Oliviers, non loin de Jérusalem. Il suit de là que saint Marc ne nous montre nulle part l'accomplissement de la parole de l'Ange.

Quant à saint Matthieu, il ne mentionne d'autre apparition du Sauveur à ses disciples que celle qui eut lieu en Galilée selon la prédiction de l'Ange. Aussi, après avoir rappelé ce qui fut dit par l'Ange aux femmes, et après avoir rapporté comment, après leur départ, les soldats furent corrompus à prix d'argent et excités à l'imposture; aussitôt, et comme si aucun événement n'était intervenu ( de fait il avait été dit sans interruption: « Il est ressuscité, voilà qu'il vous précède en Galilée c'est là que vous le verrez) » l'Évangéliste continue: « Cependant les onze s'en allèrent en Galilée, sur la montagne que Jésus leur avait indiquée. Et le voyant, ils l'adorèrent; quelques-uns néanmoins doutèrent r encore. Et Jésus s'approchant d'eux, leur parla ainsi: Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc et instruisez tous les peuples, les baptisant au nom du Père, « et du Fils et du Saint-Esprit, et leur enseignant à observer tout ce que je vous ai ordonné; et voici que je suis tous les jours avec r vous jusqu'à la consommation des siècles. » C'est ainsi que saint Matthieu termine son Evangile.

80. Après cela, si les autres Evangiles n'étaient pas là pour nous inviter à un examen plus attentif, nous conclurions facilement que depuis sa résurrection le Seigneur n'apparut à ses disciples que dans le pays de Galilée.

Bien plus, si saint Marc avait gardé le silence sur la prophétie de l'ange, on serait tenté de conclure, que si saint Matthieu nous représente les disciples se retirant sur une montagne de la Galilée et y adorant le Seigneur, c'est pour montrer l'accomplissement de l'ordre qui d'après lui avait (244) été donné par l'ange. Mais voici que saint Luc et saint Jean nous affirment clairement que le jour même de la résurrection le Seigneur apparut à ses disciples, dans la ville même de Jérusalem : or à la distance qui sépare la Galilée de Jérusalem, comment admettre que les disciples le virent, le même jour, dans chacun des deux pays ? Enfin saint Marc, qui cependant rapporte la prédiction de l'Ange, ne nous parle d'aucune apparition en Galilée. Tout cela dès lors nous impose la nécessité d'examiner le sens de ces paroles : « Voici qu'il vous précède en Galilée, et là vous le verrez.»

Si saint Matthieu ne nous disait pas que les onze disciples se retirèrent sur une montagne en Galilée, que le Sauveur leur apparut et qu'ils l'adorèrent, nous jugerions que la prophétie ne reçut aucun accomplissement littéral et dès lors qu'elle doit être interprétée dans un sens figuré. Nous raisonnerions sur cette prophétie comme sur celle-ci, rapportée pas saint Luc: « Voici qu'aujourd'hui et demain je chasse les démons et rends la santé, et le troisième jour je suis consommé; » ce qui ne s'est pas accompli à la lettre (1). De même, si l'Ange avait dit: Il vous précède en Galilée, c'est là que vous le verrez d'abord; ou bien: Là seulement vous le verrez, ou erre: Vous ne le verrez que là; saint Matthieu serait évidemment en contradiction avec les autres Évangélistes. Mais il dit, sans aucune espèce d'exclusion: « Voilà qu'il vous précède en Galilée, là vous le verrez; » il ne précise pas le temps où cette prophétie doit s'accomplir, si ce sera immédiatement et avant que Jésus leur apparaisse ailleurs; ou bien si ce sera après qu'ils l'auront déjà vu en dehors de la Galilée. Enfin, en racontant que les disciples sont allés sur une montagne en Galilée, saint Matthieu n'indique pas le jour où ce voyage s'est accompli, et il n'y a rien dans sa narration qui force à croire que ce fut là le premier acte et la première démarche après la résurrection. De là je conclus que la narration de saint Matthieu n'est point en contradiction réelle avec celle des autres Évangélistes, et donne toute faculté pour les interpréter et les expliquer. Cependant s'il n'est pas dit explicitement en quel endroit le Seigneur doit d'abord apparaître en Galilée, comme l'ange l'avait annoncé positivement : « Voici qu'il vous précède en Galilée, là vous le verrez; »Jésus avait dit lui-même: « Allez, dites à mes frères qu'il saillent en Galilée, là ils me verront. » Il est naturel, après cela, pour peu qu'on y réfléchisse, de se demander quel mystère est renfermé dans ces paroles.

81. Mais voyons d'abord quand le Sauveur a pu se montrer corporellement en Galilée, d'après ces paroles de saint Matthieu: « Or onze disciples se retirèrent en Galilée sur la montagne que Jésus leur avait déterminée; en le voyant ils l'adorèrent ; quelques uns cependant doutèrent encore. »

Il est d'abord certain que ceci n'eut pas lieu le jour même de la résurrection, car saint Luc et saint Marc nous disent d'une manière formelle, que le jour de la résurrection, à la nuit tombante, Jésus apparut à set disciples dans la ville même de Jérusalem. Saint Marc n'est pas aussi explicite. Quand donc le Seigneur apparut-il en Galilée ? Il ne peut être question ici de l'apparition qui eut lieu auprès de la mer de Tibériade et que nous rapporte saint Jean ; car les apôtres n'étaient alors qu'au nombre de sept et se livraient à la pêche; tandis que dans l'apparition dont il nous parle, saint Matthieu déclare qu'ils étaient onze sur la montagne, où Jésus les avait précédés, selon la prédiction de l'Ange. En effet, la narration fait supposer qu'ils y trouvèrent Jésus et qu'il les y avait précédés, comme on en était convenu par avance. Cette apparition n'eut donc pas lieu le jour même de la résurrection ; elle ne se fit pas davantage dans les huit jours qui suivirent, car saint Jean nous raconte que, le huitième jour, le Seigneur apparut à ses disciples, et qu'il rencontra pour la première fois saint Thomas qui ne l'avait pas vu le jour de sa résurrection. Or, si cette apparition eut lieu pendant les huit jours qui suivirent la résurrection, comment expliquer que saint Thomas qui était un des onze ne l'avait pas vu ? A moins qu'on ne réponde que onze personnes se trouvaient en effet sur 1a montagne, mais que ce nombre était formé d'apôtres et de disciples. Il n'y avait que onze apôtres, mais les apôtres n'étaient pas les seuls disciples de Jésus. Si donc il y avait des Apôtres et des disciples pour former ce nombre onze, il est possible que saint Thomas eût encore été absent et que ce fut seulement le huitième jour qu'il vit Jésus pour la première fois. D'ailleurs quand saint Marc parle des onze apôtres il particularise: les onze. » Saint Luc dit de même : «Ils rentrèrent à Jérusalem et y trouvèrent les onze assemblés et ceux qui étaient avec eux. » C'est dire clairement que par ces onze il entend parler des apôtres, à qui, (245) dans sa narration il donne la place d'honneur, en les distinguant des autres. Jusque-là on pourrait donc admettre que parmi les onze, dont parle saint Matthieu, d'une manière générale, il y avait à la fois des apôtres et des disciples.

82. Mais voici une autre difficulté contre cette interprétation.

 

Quand saint Jean nous raconte l'apparition de Jésus à sept disciples, auprès de la mer de Tibériade, il ajoute : « Et ce fut là la troisième manifestation de Jésus à ses disciples, « après sa résurrection. » Si donc on veut que l'apparition de Jésus aux onze disciples, racontée par saint Matthieu, ait eu lieu dans les huit jours qui suivirent la résurrection, et avant que saint Thomas eut vu le Sauveur, celle-ci n'est plus la troisième mais la quatrième. Une observation, toutefois: Quand saint Jean ajoute : « Ce fut la troisième fois que Jésus apparut à ses disciples, » il ne dit pas qu'il ne leur apparut que trois fois, il indique seulement l'ordre et les jours où se firent ces apparitions; il ne dit pas, non plus, qu'elles,se firent successivement, d'un jour à l'autre, mais par intervalle. En effet le jour même de la résurrection, Jésus apparut trois fois, sans compter les apparitions aux saintes femmes; une première fois, à Pierre, une seconde aux deux disciples d'Emmaüs, et une troisième, au commencement de la nuit, aux apôtres et aux disciples réunis. Or, toutes ces manifestations ne sont comptées, par saint Jean, que comme une seule, parce qu'elles se firent dans un seul et même jour. La seconde fat celle à laquelle assistait saint Thomas et où il vit le Seigneur pour la première fois ; la troisième eut lieu auprès de la merde Tibériade. C'est donc ici le troisième jour de manifestation ou la troisième manifestation ; et ce n'est que plus tard, sur la montagne de Galilée, qu'eut lieu l'apparition dont parle saint Matthieu, apparition où se trouvèrent onze disciples que le Sauveur avait devancés sur la montagne, pour accomplir même à la lettre ce qu'il avait prédit par lui-même ou par l'ange.

83. Si donc nous résumons toutes les apparitions consignées dans les Evangiles, nous les trouvons au nombre de dix.

 

La première auprès du tombeau, aux saintes femmes (1) ; la seconde, à ces mêmes femmes, au moment où elles revenaient du sépulcre (2) ; la troisième, à saint Pierre (3) ; la quatrième, aux deux disciples d'Emmaüs (4) ; la cinquième, aux Apôtres et aux disciples, pendant l'absence de saint Thomas (1) ; la sixième,'quand saint Thomas vit Jésus, pour la première fois (2); la septième, auprès de la mer de Tibériade (3) ; la huitième, d'après saint Matthieu, sur la montagne de Galilée (4) ; la neuvième, dont nous parle saint Marc, au moment où les apôtres étaient à table , car ils ne devaient plus manger avec Jésus sur la terre (5) ; la dixième eut lieu le même jour, au moment où Jésus quitta la terre pour monter au ciel. Cette dernière apparition nous est rapportée par saint Marc et par saint Luc. Saint Marc, après avoir raconté l'apparition de Jésus aux apôtres qui étaient à table, ajoute immédiatement: « Et après que le Seigneur eut parlé, il monta au ciel (6). » Saint Luc, après avoir gardé le silence sur tout ce qui s'accomplit pendant les quarante jours qui suivirent la résurrection, passe immédiatement, sans, en avertir, de la résurrection, au jour de l'ascension; voici ses paroles : « Il les conduisit hors de Béthanie, et levant ses mains, il les bénit, et pendant qu'il les bénissait, il s'éloigna d'eux et était porté vers le ciel (7). » Les disciples le virent donc encore, après qu'il eut quitté la terre, et pendant qu'il s'élevait vers le ciel. Ainsi les Livres saints nous apprennent que Jésus se fit voir à ses disciples neuf fois sur la terre, depuis sa résurrection, et une dixième fois, au moment où il montait au ciel.

84. Mais, comme le dit saint Jean (8), tout n'a pas été écrit.

En effet, pendant ces quarante jours, avant de monter au ciel, Jésus s'entretenait fréquemment avec ses apôtres (9), sans cependant que nous prétendions qu'il leur eut apparu chaque jour. Ainsi, depuis le; jour même de la résurrection, huit jours se passèrent sans aucune apparition de sa part. Le huitième jour, il leur apparut de nouveau et peut-être que ce fut dès le lendemain qu'il se montra à eux sur les bords de la mer de Tibériade. Depuis, il leur apparut sur la montagne de Galilée, où il leur avait annoncé qu'il les précéderait, et pendant le reste du temps il apparut aussi, souvent, à qui et comme il voulut. Saint Pierre disait effectivement à Corneille et à ceux qui l'accompagnaient : « Nous avons mangé et bu avec lui pendant quarante jours, après qu'il fut ressuscité d'entre les morts (10).» Saint Pierre ne dit pas qu'ils ont mangé et bu avec lui chaque jour, depuis la résurrection ;car il serait en contradiction avec saint Jean, qui ne suppose aucune apparition pendant les huit jours qui suivirent la résurrection. A partir de l'apparition aux bords du lac de Tibériade, rien n'empêche d'admettre qu'il se montra à eux, et mangea avec eux chaque jour. L'expression: « Pendant quarante jours, » peut donc être ici comme une formule mystérieuse, figurant par les deux termes qui la composent, quatre et dix, le monde tout entier ou la durée temporelle du siècle, et dans la première dizaine qui contient les huit premières jours de la résurrection, on peut prendre facilement la partie pour le tout, selon le langage de l'Écriture.

85. On peut maintenant rapprocher de ces textes, celui de saint Paul, pour voir s'il s'y rencontre quelque difficulté.

« Jésus-Christ, dit-il, est ressuscité le troisième jour, conformément à l'Écriture et il a apparu à Pierre. » Saint Paul ne dit pas : il a apparu d'abord à Pierre, car il serait en opposition avec l'Évangile, qui déclare que Jésus est d'abord apparu aux saintes femmes. « Il apparut ensuite à douze, dit encore saint Paul. » Quels étaient ces douze; à quelle heure ? L'Apôtre ne le dit pas, il affirme seulement que ce fut le jour même de la résurrection. « Ensuite à plus de cinq cents frères en même temps;» étaient-ils réunis avec les onze, les portes fermées, par crainte des Juifs, quand Jésus se présenta après le départ de saint Thomas ? Est-ce après les huit jours qui suivirent la résurrection ? Toutes ces suppositions sont admissibles. « Ensuite à Jacques; » ici nous ne. devons pas supposer que Jésus apparut d'abord à cet apôtre ; mais seulement qu'il jouit d'une manifestation particulière. « Ensuite encore à tous les apôtres; » cette apparition n'eut lieu non plus que dans la suite, quand Jésus voulut converser jusqu'à l'Ascension plus familièrement avec eux. « Enfin il m'a apparu à moi-même, qui ne suis entre tous que comme un avorton (1). » Mais cette apparition se fit du haut du ciel, longtemps après l'ascension.

86. Nous avons dit enfin qu'il y avait un mystère caché dans ces paroles rapportées par saint Matthieu et par saint Marc : « Je vous précèderai en Galilée, et là vous me verrez (2). »

C'est ce mystère qu'il nous reste à étudier. Cet ordre du Sauveur a été accompli, mais il ne l'a pas été immédiatement; beaucoup de choses se sont passées auparavant, : et néanmoins, sans toutefois imposer de nécessité, ces apparitions en Galilée étaient annoncées, comme devant avoir lieu seules ou du moins avant toute autre. Cependant comme ces paroles ne viennent pas de l'Évangéliste lui-même, mais de l'Ange, qui en cela ne faisait qu'accomplir t'ordre du Seigneur; et comme le Seigneur en personne les a redites peu de temps après, nous devons y voir un sens mystérieux et prophétique.

Le mot Galilée signifie transmigration ou révélation. Prenons d'abord ce mot dans le sens de transmigration et cherchons-en l'explication. «Il vous précède en Galilée, là vous le verrez: » n'est-ce pas annoncer que la grâce de Jésus-Christ quittera le peuple d'Israël pour passer ou émigrer chez les Gentils ? La prédiction de l'Évangile faite par les Apôtres eût-elle été reçue parles païens, si le Seigneur ne lui avait préparé la voie dans le coeur des hommes ? Et c'est là ce que signifient ces mots : «Il vous précède en Galilée. » La joie qu'éprouvèrent les Apôtres, en voyant que les obstacles de toute sorte se levaient si aisément et qu'ils trouvaient eux-mêmes une entrée si facile pour éclairer les intelligences, cette joie est prédite par ces mots: « Là vous le verrez, » c'est-à-dire, là vous trouverez ses membres, là vous reconnaîtrez son corps vivant dans la personne de ceux qui vous recevront.

Si maintenant nous interprétons le mot Galilée dans le sens de révélation, il ne s'agit plus d'une manifestation faite sous la forme d'un esclave, mais dans la gloire d'un Fils, en tout semblable à son Père (1); manifestation promise, en saint Jean, à ceux qui sont ses amis: « Et je l'aimerai, dit-il, et je me manifesterai à lui (2). » Il ne s'agit donc plus seulement de le voir, après sa résurrection, portant la cicatrice de ses blessures, ni de le toucher; mais on le verra dans cette lumière ineffable dont il illumine tout homme venant en ce inonde, et dont il brille dans les ténèbres, mais dans les ténèbres qui ne le comprennent point (3). C'est là qu'il nous précède, quoi qu'en venant à nous il n'en soit point sorti, comme en nous précédant il ne nous abandonne pas. Cette révélation, véritable Galilée, s'opérera quand nous lui serons semblables et que nous le verrons comme il est en. lui-même (4). Ce sera aussi notre transmigration de ce monde à l'éternité ; elle sera heureuse si nous nous dévouons à l'accomplisse ment. de ses préceptes jusqu'à mériter d'être rangés à sa droite à l'heure du jugement. Alors en effet ceux qui seront à la gauche seront précipités dans les flammes éternelles, tandis que, les justes entreront dans l'éternelle vie (1). Là ceux-ci le verront, comme ne le voient pas les impies; car l'impie disparaîtra pour ne point voir la clarté du Seigneur (2) ; ces impies n'en verront pas même le reflet. « Or, est-il, dit voici la vie éternelle, vous connaître, vous, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (1) ; » vous connaître et le connaître comme on connaîtra dans cette éternité, où sous la forme d'esclave il conduira les esclaves, afin que, devenus libres, ils contemplent en lui sa nature de Seigneur.

LIVRE QUATRIÈME. Quelques traits particuliers dans S. Marc, S. Luc et S. Jean.

PROLOGUE.

1. Nous avons étudié d'une manière très détaillée le texte de saint Matthieu en lui comparant jusqu'à la fin les passages correspondants des autres évangélistes; et jamais nous n'avons rencontré la plus légère contradiction.

Nous allons maintenant faire du texte de saint Marc une étude spéciale; nous passerons sous silence tous les passages que nous avons examinés au sujet de saint Matthieu et nous montrerons que les:autres n'impliquent aucune contradiction dans les récits évangéliques jusqu'à la cène du Seigneur. Tout ce qui suit la cène jusqu'à la fin, nous l'avons examiné et nous avons trouvé une concordance parfaite entre les quatre évangélistes.

CHAPITRE PREMIER. ENTRÉE DE JÉSUS A CAPHARNAUM.

2. Saint Marc débute ainsi: « Commencement de l'Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu comme il est écrit dans le prophète Isaïe, » etc, jusqu'à ces mots: « Et il vinrent à Capharnaüm et, le jour du sabbat, entrant aussitôt dans la synagogue, il les enseignait (1). »

Tout ce qui précède l'arrivée de Jésus à Capharnaüm a été comparé au texte de saint Matthieu ; quant à cette entrée à Capharnaüm et à l'enseignement que Jésus y donnait, dans la synagogue, le jour du sabbat, saint Marc est ici d'accord avec saint Luc (2) ; et on ne peut y trouver place à aucune difficulté.

CHAPITRE II. EXORCISME A CAPHARNAUM.

3. Saint Marc continue: « Et ils s'étonnaient de sa doctrine, et en effet il les instruisait comme ayant autorité et non comme les scribes.

Or, il se trouva dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur, qui s'écria : Qu'y a-t-il entre vous et nous, Jésus de Nazareth ? êtes-vous venu pour nous perdre, » etc, jusqu'à l'endroit où il est dit : « Il prêchait donc dans leurs synagogues et par toute la Galilée, et chassait les démons (1). » Il y a dans ce passage certains détails que nous ne trouvons que dans saint Marc et saint Luc ; cependant nous les avons déjà traités, en examinant l'Evangile de saint Matthieu ; car ils se présentaient d'une manière si naturelle, que je n'ai pas cru devoir les laisser de côté. Cependant, en parlant de cet esprit immonde, saint Luc dit qu'il sortit du possédé, sans lui faire aucun mal ; tandis que saint Marc affirme que « l'esprit impur ne sortit de lui qu'en le tourmentant horriblement et en jetant un grand cri. » Comment ne pas voir ici une contradiction: l'un nous disant que l'esprit tourmentait horriblement sa victime, et l'autre, qu'il ne lui fit aucun mal? Mais observons bien le texte de saint Luc: « Et quand le démon eut jeté cet homme au milieu de l'assemblée, il sortit de lui sans lui faire aucun mal. » Ces mots de saint Marc: « Il le tourmenta horriblement, » ne sont-ils pas le pendant de ceux-ci de saint Luc: « Il le précipita au milieu de l'assemblée, « et malgré cela le possédé n'en éprouva aucun mal? » c'est-à-dire que malgré cette chute et ces tourments, ses membres ne furent nullement brisés, il n'en ressentit aucune prostration, tandis que les démons en sortant d'un possédé lui laissent souvent les membres meurtris.

CHAPITRE III. DU NOM DE PIERRE.

4. Saint Marc continue: « Il vit venir à lui un lépreux, qui le suppliait, et, se jetant à genoux, lui disait. Si vous le voulez, vous pouvez me guérir, » etc, jusqu'à ces mots: « Et ils s'écriaient : Vous êtes le Fils de Dieu, mais jésus leur défendait, avec menace, de dire qui il était (1). »

Cette dernière phrase est reproduite à peu près textuellement par saint Luc, et sans aucune apparence de contradiction (2). Saint Marc ajoute Et gravissant la montagne il appela à lui ceux qu'il voulut; et ils vinrent à lui, et il les réunit au nombre de douze pour les envoyer prêcher; « il leur donna aussi le pouvoir de guérir les maladies et de chasser les démons. Et il donna à Simon le nom de Pierre, » etc, jusqu'à ces mots: « Et il commença à proclamer hautement dans la Décapole ce que Jésus avait fait pour lui, et tous étaient dans l'admiration (3). » En suivant la narration de saint Matthieu, je me suis expliqué au sujet des noms des Apôtres (4). Qu'il me suffise de le rappeler ici: ce serait un terreur de croire que c'est seulement à partir de ce jour que Simon porta le nom de Pierre; ce serait contredire formellement ce passage de saint Jean Tu seras appelé Céphas, c'est-à-dire Pierre (5); » où sont citées les expressions même du Seigneur. Saint Marc ne fait donc qu'une simple récapitulation quand il dit : « Et Jésus donna à Simon le nom de Pierre. » En effet il se proposait d'énumérer le nom de tous les apôtres, et par là même celui de Pierre; alors il insinue brièvement que ce nom n'est pas celui qu'il portait précédemment, et qu'il lui fut imposé par le Seigneur, non pas à ce moment même, mais dans la circonstance que rapporte saint Jean. Le reste ne présente aucune contradiction et nous en avons déjà parlé précédemment.

CHAPITRE IV. DE LA PRESCIENCE DIVINE EN JÉSUS-CHRIST.

 

5. Nous lisons dans saint Marc : « Jésus étant repassé dans la barque à l'autre bord, comme il était auprès de lamer, une grande multitude de peuple s'assembla autour de lui, » etc, jusqu'à ces mots : « Et les apôtres se réunirent à Jésus, et lui racontèrent ce qu'ils avaient fait et enseigné (1). »

Ce dernier trait est aussi reproduit par saint Luc sans aucune discordance (2) ; ce qui précède a été expliqué précédemment. Saint Marc continue : « Et Jésus leur dit: Venez dans un lieu écarté et reposez-vous un peu, » etc, jusqu'à ces mots : « Or, plus il le leur défendait, plus ils le proclamaient hautement, et leur admiration redoublant, ils disaient : Il a bien fait toutes choses, il a fait entendre les sourds et parler les muets (3). » Saint Luc et saint Marc sont encore en ce point parfaitement d'accord, et tout ce qui précède a déjà été expliqué et confronté avec l'Evangile de saint Matthieu. Mais gardons-nous de voir dans les dernières paroles de saint Marc, la négation d'une vérité qui résulte de toutes les actions et des paroles du Sauveur, vérité proclamée par l'Evangile, à savoir que Jésus-Christ lisait, au fond des coeurs, les pensées et les volontés des hommes. En Voici un témoignage explicite rendu par saint Jean: «En Jésus ne se confiait pas à eux, parce qu'il les connaissait tous, et parce qu'il n'avait pas besoin qu'on lui rendît témoignage sur qui que ce fût, car il savait ce qui est dans l'homme (4). » Et comment s'étonner qu'il eût connu les dispositions présentes des hommes, quand nous l'entendons prédire à saint Pierre une volonté qu'il n'avait assurément pas au moment même, celle de le renier, alors que Pierre attestait qu'il était prêt à mourir pour lui ou avec lui (5) ? Or, n'est-ce pas nier cette connaissance et cette prescience, que de dire avec saint Marc : « Il leur défendit de le révéler; mais plus il le leur défendait, plus ils le proclamaient hautement? » Puisqu'il savait; lui qui connaît toutes les pensées présentes et futures des hommes, que plus il leur défendrait d'en parler, plus ils en parleraient, pourquoi donc le leur défendait-il? Il voulait sans doute montrer aux tièdes, à qui il prescrit de prêcher son nom, avec quel zèle et quelle ferveur ils doivent le prêcher, puisque ceux à qui il le défendait, ne pouvaient garder le silence.

CHAPITRE V. QUI NEST PAS CONTRE VOUS EST POUR VOUS.

 

6. Saint Marc continue : « Dans ces jours, comme de nouveau la foule était très-nombreuse et qu'ils n'avaient rien à manger, » etc, jusqu'à ces mots: « Jean lui répondit: Maître, nous avons trouvé quelqu'un qui chassait les démons en votre nom, il ne vous suit pas avec nous, et nous l'en avons empêché. J

ésus répondit : Ne l'empêchez pas, car personne ne peut opérer des prodiges, en mon nom, et parler sitôt mal de moi; celui en effet qui n'est pas contre vous est pour vous (1). » Saint Luc raconte le même fait, mais il ne dit pas: « Personne ne peut opérer de prodige en mon nom et aussitôt parler mal de moi. » Ce silence ne saurait être regardé comme une contradiction. Mais en est-il de môme par rapport à cette maxime du Seigneur lui-même: « Qui n'est pas avec moi, est contre moi; et qui ne recueille pas avec moi, dissipe (2) ? Si celui-là est contre lui, qui n'est pas avec lui, comment ne pas regarder comme étant contre lui, cet homme qui n'était pas avec lui, et dont saint Jean nous dit qu'il ne le suivait pas ? D'un autre côté, s'il était contre lui, comment le Sauveur dit-il à ses disciples: « Ne l'empêchez pas, car celui qui n'est pas contre vous, est pour vous? » Comment ne pas voir une différence entre ces paroles: « Qui n'est pas contre vous est pour vous, » et ces autres, qu'il s'applique à lui-même: « Qui n'est pas avec moi est contre moi? » Celui qui est associé à ses disciples, comme étant ses membres, peut-il ne pas être avec lui ? autrement où serait la vérité de ces paroles: « Qui vous reçoit me reçoit (3); ce que vous faites au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous le faites (4)? » Ou bien celui qui est contre ses disciples peut-il ne pas être contre lui ? N'est-il pas dit: «Qui vous méprise me méprise (5); quand vous ne l'avez pas fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous avez refusé de le faire (6); Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu (7);» quand ce n'était que ses disciples qu'il persécutait? Ce que le Sauveur a voulu exprimer, c'est qu'on ne peut-être avec lui, en tant que l'on est contre lui, et qu'en tant qu'on n'est pas contre lui, on est avec lui. Prenons pour exemple celui qui opérait des prodiges au nom de Jésus-Christ et cependant ne faisait pas partie de la société de ses disciples ; en tant qu'il opérait des prodiges 'en son nom, il était avec eux, et n'était pas contre eux; mais en tant qu'il ne faisait pas partie de leur société, il n'était pas avec eux, il était contre eux. Voici donc que les apôtres lui interdisent ce qui seul le mettait avec eux, aussitôt Jésus-Christ de leur dire: « Ne l'empêchez pas. » Ils devaient empêcher ce qui en lui l'excluait de leur société, afin de l'amener à entrer dans l'unité de l'Église ;mais ils ne devaient pas empêcher ce qui le rapprochait d'eux, c'est-à-dire, de chasser les démons, au nom de leur Maître et Seigneur. Ainsi l'Église ne désapprouve pas, dans les hérétiques, les sacrements qui leur sont communs avec nous, car en cela ils sont avec nous et non pas contre nous; mais elle improuve et défend la division jet la séparation ainsi que toute maxime contraire à la paix et à la vérité, car en cela ils sont contre nous, ils ne recueillent pas avec nous et par conséquent ils dissipent.

CHAPITRE VI.LE SEL ET LA PAIN.

 

7. Saint Marc ajoute: « Car quiconque vous donnera un verre d'eau, en mon nom, parce que vous appartenez au Christ, je vous le dis en vérité, il ne perdra point sa récompense.

Mais si quelqu'un:est un sujet de scandale à l'un de ces petits, qui croient en moi, il vaudrait mieux, pour lui, qu'on lui attachât une meule de moulin au cou, et qu'on le jetât dans la mer. Et si votre main vous est un sujet de scandale, coupez-la; mieux vaut pour vous entrer dans la vie, n'ayant qu'une main, que d'en avoir deux et d'aller en enfer, dans ce feu inextinguible, où le ver ne meurt pas et où le feu ne s'éteint pas, » etc, jusqu'à ces mots: « Ayez du sel en vous, et conservez la paix entre vous (1). » Ces paroles, dans l'Évangile de saint Marc, suivent immédiatement l'histoire de celui qui chassait les démons, sans être à la suite de Jésus, et que Jésus ordonne de laisser faire. Certaines pensées ne se trouvent dans aucun autre Évangéliste certaines autres se rencontrent en saint Matthieu et en saint Marc; mais ces Évangélistes les rapportent dans des circonstances différentes, dans un autre ordre, dans d'autres occasions; et non à propos de celui qui n'était pas à la suite du Sauveur et chassait les démons en son nom. Quant à moi, je crois, sur l'autorité de saint Marc, que Jésus-Christ a réellement répété ici des vérités déjà exprimées ailleurs; car elles s'appropriaient parfaitement à la défense adressée à ses disciples d'empêcher de faire des prodiges en son nom, quand on ne comptait pas parmi eux. Voici en effet l’enchaînement de ces paroles: «Qui n'est pas contre vous, est pour vous; car quiconque R vous donnera un verre d'eau en mon nom, parce que vous appartenez au Christ, je vous le dis r en vérité, il ne perdra pas sa récompense. On doit tirer cette conclusion, déjà suggérée par saint Jean, que celui qui a fourni le sujet de cet entretien n'était pas tellement éloigné de la société des disciples, qu'il l'eût réprouvée comme l'aurait fait un hérétique ; il ressemblait à ces hommes qui n'osent recevoir les sacrements de Jésus-Christ et sont cependant remplis de respect pour le nom chrétien ;;qui reçoivent les chrétiens, et leur rendent des services précisément parce qu'ils sont chrétiens; et de qui le Sauveur a dit qu'ils ne perdent pas leur récompense. Non pas qu'ils doivent se croire en parfaite sûreté à cause de la bienveillance dont ils entourent les chrétiens, tout en refusant de se purifier dans le baptême de Jésus-Christ et de s'incorporer à (unité de son Eglise ; seulement la miséricorde de Dieu les gouverne, elle les amène à ces moyens de salut et ils sortiront en paix de ce monde. Avant même de faire partie de la société chrétienne, ces hommes sont plus utiles que ceux qui, déjà baptisés et initiés aux sacrements chrétiens, prodiguent les mauvais conseils jusqu'à entraîner avec eux dans les flammes éternelles, ceux à qui ils persuadent le mal. Sous la figure des membres corporels, de la main à couper ou de l'œil à arracher, Jésus-Christ les désigne comme devant être retranchés de la société chrétienne, afin que l'on entre dans la vie après s'être séparés d'eux plutôt que d'être précipités avec eux en enfer. Or, pour se séparer d'eux, il suffit, comme il est nécessaire, de n'écouter pas et de ne pas suivre leurs conseils scandalisateurs. De plus, si le scandale dont ils sont le principe est connu de toute la société chrétienne , ils doivent en être impitoyablement retranchés, et privés de toute participation aux sacrements. Si le scandale n'est connu que d'un petit nombre, et que la majorité ignore leur perversité, on doit les tolérer, comme avant de vanner le grain on tolère la paille dans faire; pourvu toutefois qu'on ne participe point à leur iniquité en y consentant et qu'à cause d'eux on ne se sépare point de la société des bons. Telle est la conduite que tiennent ceux qui ont le sel en eux-mêmes et qui conservent la paix entre eux.

CHAPITRE VII. NUL DÉSACCORD DANS SAINT MARC.

 

8. Saint Marc continue : « Jésus étant parti de ce lieu vint sur les confins de la Judée, au delà du Jourdain ; le peuple s'assembla encore autour de lui, et il se mit de nouveau à les instruire selon sa coutume, A etc, jusqu'à ces mots « Car tous n'ont fait que donner de leur abondance ; tandis que cette femme a pris sur sa pauvreté et donné toute sa subsistance (1). »

 

Tout ce récita déjà été examiné quand nous l'avons rapproché de celui de saint Matthieu, et nous avons reconnu qu'il était en parfait accord avec celui de tous les autres évangélistes. Quant à l'histoire de cette pauvre veuve, qui jette dans le trésor du temple ses deux petites pièces de monnaie, elle ne nous est rapportée que par saint Marc et saint Luc (2), et sans aucune apparence de contradiction. Depuis ce passage jusqu'à celui où est racontée la cène du Seigneur, et à partir duquel nous avons examiné successivement tous les textes, on peut comparer l’Evangile de saint Marc à n'importe quel autre, on y trouvera l'harmonie la plus parfaite.

CHAPITRE VIII. L'ÉVANGILE DE SAINT LUC ET LES ACTES.

 

9. Occupons-nous maintenant de l’Evangile de saint Luc, du moins quant aux passages qui ne lui sont pas communs avec saint Matthieu et saint Marc; car les autres ont déjà été étudiés précédemment.

Saint Luc commence ainsi son récit : « Plusieurs ont déjà entrepris d'écrire l'histoire des événements qui ont été accomplis parmi nous, suivant le rapport que nous r en ont fait ceux qui, dès le commencement, « les ont vus de leurs propres yeux, et qui ont été les ministres de la parole. J'ai donc cru à mon tour, très-excellent Théophile, qu'après avoir été exactement informé de toutes ces choses depuis le commencement, je devais en représenter par écrit toute la suite, afin que tu reconnaisses la vérité de ce qui a été annoncé (1). » Ce début ne fait pas, à `proprement parler, partie de l'Evangile. Cependant il suffit pour nous faire conclure que c'est ce même saint Luc qui a écrit un autre livre sacré, les Actes des Apôtres. Cette conclusion toutefois ne découle pas uniquement de ce que nous y trouvons écrit le même nom de Théophile ; car il aurait pu se faire qu'il y eût un autre Théophile, ou que s'il est le même dans les deux ouvrages : il les eût reçus de deux auteurs différents ; la principale raison vient du début même du livre des Actes: « J'ai écrit, ô Théophile, ce que Jésus a fait et enseigné jusqu'au jour où il ordonna aux Apôtres qu'il avait choisis par le Saint-Esprit, de prêcher l'Evangile (2). » Ces paroles prouvent évidemment que saint Luc avait déjà écrit un des quatre Evangiles dont l'autorité est si haute aux yeux de l'Eglise. Si cet auteur dit ensuite qu'il a parlé de tout ce que Jésus a fait et enseigné jusqu'à ce jour où il a chargé les Apôtres de prêcher l'Evangile, assurément il ne veut pas nous faire croire qu'il a rapporté absolument toutes les actions et toutes les paroles du Sauveur, car ce serait démentir saint Jean. Celui-ci affirme, en effet, que si tout ce qu'a fait et dit le Seigneur était écrit dans des livres ces livres rempliraient le monde tout entier (3). D'ailleurs nous trouvons dans les autres évangélistes des détails que saint Luc a passés sous silence. Il a donc parlé de tout, c'est-à-dire qu'il a choisi dans toutes ces actions et toutes ces paroles ce qui lui a paru convenable et suffisant pour remplir le ministère qui lui était confié. Il ajoute que «plusieurs ont entrepris d'écrire l'histoire des événements qui se sont accomplis parmi nous; » par là, il fait allusion à ceux qui ayant commencé ce travail, n'ont pu le mener à terme; il dit encore : « J'ai cru à mon tour écrire avec soin, parce, que plusieurs ont essayé; etc, » ces derniers sont ceux qui ne jouissent dans l'Eglise d'aucune autorité, parce qu'ils n'ont pu atteindre le but qu'ils avaient en vue. D'un autre côté saint Luc ne s'est pas contenté de conduire sa narration jusqu'à la résurrection et l'ascension du Sauveur, ce qui pourtant lui aurait. déjà mérité de prendre place parmi les Evangélistes ; il a encore raconté les Actes des Apôtres, ou au moins parmi ces actes, ce qu'il a cru devoir suffire pour affermir la foi des lecteurs ou des auditeurs ; et maintenant son travail est le seul qui fasse autorité dans l'Eglise en ce qui concerne les Actes des Apôtres; on a rejeté comme ne méritant aucune confiance tous les autres récits que l'on a osé entreprendre sur le même sujet. Enfin quand saint Marc et saint Luc ont écrit, leurs travaux. ont pu être contrôlés, non-seulement par l'Eglise de Jésus Christ, mais aussi par les Apôtres, puisque c'est de leur vivants que ces deux évangélistes ont composé leur récits.

CHAPITRE IX. LES PÊCHES MIRACULEUSES.

10. Saint Luc commence ainsi son Evangile Au temps d'Hérode, roi de Judée, il y avait un prêtre nommé Zacharie, de la famille d'Abia, « et sa femme était aussi de la race d'Aaron et s'appelait Elisabeth » etc, jusqu'à ces mots : « Dès qu'il eut cessé de parler, Jésus dit à Simon Prends la pleine mer et jette tes filets pour la pêche (1). »

Dans toute cette suite de chapitres, on ne trouve matière à aucune contradiction. Saint Jean rapporte un fait semblable, mais ce n'est pas le même puisqu'il s'est accompli sur la mer de Tibériade, après la résurrection du Sauveur (2). Le temps est tout autre elles circonstances elles-mêmes sont toutes différentes. Dans le fait rapporté par saint Jean, nous voyons que les filets furent jetés à droite et enveloppèrent cent-cinquante trois grands poissons; l'évangéliste insiste sur leur grandeur et fait remarquer que les filets ne se rompirent pas, car ils s'étaient rompus dans la pêche dont parle saint Luc. Quant au reste, l'histoire de saint Luc ne rapporte pas ce que rapporte celle de saint Jean, excepté lorsqu'il s'agit de la passion et de la résurrection du Sauveur. Mais nous avons déjà traité de tout ce qui suit la cène jusqu'à la fin, et après avoir rapproché tous les textes, nous avons reconnu que nulle part on ne peut surprendre de contradiction.

CHAPITRE X. ÉVANGILE SELON SAINT JEAN.

 

11. Il ne nous reste plus à examiner que l'Evangile de saint Jean que nous ne pouvons désormais rapprocher d'aucun autre.

Comment trouver quelque contradiction dans un passage qui n'est rapporté que par un seul évangéliste et sur lequel les autres gardent le silence ? Or il est certain que saint Matthieu, saint Marc et saint Luc ont surtout envisagé dans la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ son humanité sainte. Comme homme en effet le Christ est en même temps roi et prêtre. Aussi saint Marc, qui dans le mystère des quatre animaux, semble figuré par l'image de l'homme (1), ne nous apparaît pour ainsi dire que comme le compagnon de saint Matthieu; car il dit souvent les mêmes choses que lui, afin d'honorer la personne du Roi, qui ne marche jamais seul comme je l'ai prouvé dans, le premier livre (2) ; ou plus vraisemblablement encore il marche en compagnie de saint Matthieu et de saint Luc. Car si dans beaucoup de passages il ne fait que reproduire l'Evangile de saint Matthieu, il se rapproche de saint Luc dans un certain nombre d'autres. Ainsi se rapproche-t-il tout à la fois et du lion et du boeuf, c'est-à-dire de la personne royale dépeinte par saint Matthieu et de la personne sacerdotale dépeinte par saint Luc, et qui toutes deux se confondent en Jésus-Christ. Mais s'agit-il de la Divinité, de l'égalité de Jésus-Christ avec son Père, du Verbe qui est Dieu en Dieu, du Verbe fait chair et. habitant parmi nous (3), du Verbe qui est un avec son Père (4)? c'est surtout saint Jean qui a entrepris d'en parler. Comme un aigle hardi, il fixe ses regards sur les paroles les plus sublimes prononcées par le Christ, et rarement il descend vers la terre. Qui, mieux que lui, connaissait la mère de Jésus? et cependant, contrairement à saint Matthieu et à saint Luc, il ne parle pas de la naissance du Sauveur, il passe sous silence son baptême raconté par les trois autres. Appliqué tout entier au témoignage rendu par le Précurseur, il s'élance d'un seul trait au récit des noces de Cana. Là il lui faut parler de la mère de Jésus, et voici de quelle manière il s'exprime: « Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi (5)? » Jésus ne repousse pas celle dont il a reçu son corps, mais il se préoccupe surtout de sa Divinité avant de changer l'eau en vin; comme Dieu en effet il avait créé sa mère, il ne lui devait pas l'existence.

12. Après quelques jours passés à Capharnaüm, Jésus revient au temple et c'est là que fut prononcée cette parole, que nous rapporte saint Jean : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours (1). »

Il proclamait par là, non seulement que dans ce temple il était Dieu, le Verbe fait chair ; mais aussi qu'il a ressuscité cette chair, uniquement en ce sens qu'il ne fait qu'un avec son Père et qu'ils ne peuvent agir séparément. Dans tous les autres passages de l'Ecriture nous lisons toujours que Dieu l'a ressuscité; nulle part nous ne voyons rien qui annonce aussi clairement que, malgré cela, il s'est aussi ressuscité lui-même, comme étant un seul Dieu avec son Père : c'est là ce qu'exprime cette parole : « Détruisez ce temple et je le réédifierai en trois jours. »

13. Dites ensuite la grandeur, la divinité de son entretien avec Nicodème !

De là l'Evangéliste revient encore au témoignage de saint Jean et proclame que l'ami de l'époux ne goûte d'autre joie que d'entendre la voix de l'époux. C'est nous enseigner que l'âme humaine n'est à elle-même ni sa propre lumière ni son propre bonheur ; et que tout cela lui vient de sa participation à l'immuable sagesse. Vient ensuite l'histoire de la Samaritaine, avec la promesse de cette eau qui rassasiera éternellement celui qui en boira. De là, il se transporte de nouveau à Cana en Galilée, où s'était opéré le changement de l'eau en vin ; c'est là qu'il fut dit à l'officier dont le fils était malade : « Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez pas (2). » Il voulait par là élever tellement l'esprit du fidèle au-dessus des choses muables de ce monde, qu'on n'eût même plus à demander des miracles, quoiqu'ils soient le sceau de la divinité gravé sur la mobilité des corps.

14. De là Jésus revient à Jérusalem, où il guérit un malheureux, malade depuis trente-huit ans.

Et à cette occasion que ne dit-il pas ! Combien ne dure pas son discours ! Ecoutons Les Juifs cherchaient l'occasion de le faire mourir, parce que non-seulement il ne gardait pas le sabbat, mais parce qu'il appelait pieu son Père en se faisant son égal. » On voit clairement qu'en se proclamant le Fils de Dieu il ne le faisait pas dans le même sens que les hommes justes, il se disait égal à son Père. Aussi pour répondre à l'accusation de profaner le sabbat venait-il de dire : « Mon Père agit toujours, il en est de même de moi. » Ses ennemis entrèrent alors en fureur, non pas précisément parce qu'il appelait Dieu son Père, mais parce qu'il se proclamait l'égal de Dieu en disant : Mon Père agit toujours, il en est de même de moi. » De là, en effet, il fallait conclure que le Fils fait ce que fait le Père ; car le Père n'agit pas sans le Fils. Malgré l'exaspération de ses persécuteurs, il leur dit au même moment et leur répète un peu après : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait également (1). »

15. Saint Jean quitte enfin ces hautes sphères de la Divinité pour descendre un instant sur la terre avec les autres Evangélistes, à l'occasion de la multiplication des cinq pains pour cinq mille personnes.

Et encore il est seul à nous apprendre que ces hommes voulant proclamer Jésus Roi, il s'enfuit seul sur la montagne. Je crois que, par cette conduite, le Sauveur a voulu nous montrer que s'il veut régner sur notre esprit et sur notre raison, c'est parce qu'il a pour séjour les hautes régions du ciel, où il n'a avec les hommes aucune communauté de nature ; où il est seul, parce qu'il est le Fils unique du Père. Ce mystère à cause de sa sublimité même échappe aux hommes charnels qui rampent sur la terre; voilà pourquoi Jésus fuit sur la montagne pour se soustraire à ceux qui n'aspiraient qu'à un royaume de la terre ; du reste il dit ailleurs : « Mon royaume n'est pas de ce monde (2) ;» et si nous ne trouvons ces détails que dans l'Évangile de saint Jean, c'est que dans son vol sublime il s'élève bien au dessus de la terre, et fixe avec bonheur la lumière du soleil de justice. Après le miracle de la multiplication des pains, Jésus demeura quelque temps sur la montagne avec ses trois apôtres, puis ses disciples repassèrent la mer et Jésus se réunit à eux. C'est alors que l'Évangéliste s'élance de nouveau vers les paroles sublimes et divines, vers le long et incomparable discours que le Sauveur prononça à l'occasion de la multiplication des pains, après avoir dit à la foule : « En vérité, en vérité je vous le déclare, vous me cherchez, non parce que vous avez été témoins de miracles, mais parce que vous avez été nourris et rassasiés de pain; travaillez donc, non pas pour le pain qui périt, mais pour celui qui demeure jusqu'à la vie éternelle. » Il se maintient longtemps à cette prodigieuse hauteur d'idées. Mais de cette élévation tombèrent bientôt les malheureux qui ne continuèrent pas à le suivre ; tandis que restèrent avec lui ceux qui purent saisir la portée de cette parole : « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert à rien (1); » en effet, l'esprit sert parla chair, il sert aussi par lui-même ; mais la chair ne sert à rien sans l'esprit.

16. Les frères de Jésus, c'est-à-dire ses parents selon la chair, lui conseillant ensuite de se rendre à la fête de Pâques afin de se manifester à la multitude; quelle sublime réponse il leur fait !

Mon heure n'est point encore venue, dit-il, tandis que la vôtre est toujours prête. Le monde ne peut vous haïr, mais moi il me hait parce que je rends de lui ce témoignage, que ses oeuvres sont mauvaises. » En d'autres termes : « Votre heure est toujours prête, » parce que vous désirez ce jour dont le prophète a dit : « Je n'ai pas souffert à votre suite, Seigneur, et je n'ai pas désiré le jour de l'homme : vous le savez (2). » Ah ! c'est voler vers la lumière du Verbe, et désirer le jour après lequel Abraham soupirait, le jour qu'il a vu et qui l'a rempli de joie (3). Cependant Jésus s'étant rendu à la solennité , quelles paroles admirables, divines et profondes saint Jean nous rapporte de lui! Les Juifs ne peuvent venir là où il ira ; ils le connaissent et ils savent d'où il est ; celui qui l'a envoyé est la vérité même et ils l'ignorent; comme s'il leur eût dit : vous savez d'où je suis et vous ne savez pas d'où je suis. Qu'est-ce à dire encore, sinon qu'ils savaient d'où il était quant à son corps, quant à sa famille et à sa patrie ; mais quant à sa divinité, le savaient-ils ? En parlant aussi, dans la même circonstance, du don de l'Esprit-Saint , il révèle ce qu'il est, puisqu'il peut accorder ce Don au dessus de tout don (4).

17. Jésus quittait le mont des Oliviers, il venait de pardonner à la femme adultère qui lui avait été présentée par de perfides ennemis afin qu'il la fit lapider.

Alors encore quelles paroles ne lui prête pas saint Jean ! Il nous montre comment de son doigt il écrivait sur la terre, comme pour faire comprendre à ses ennemis que c'était seulement sur la terre et non dans le ciel que leurs noms devaient être écrits; tandis que ses disciples devaient se réjouir devoir les leurs gravés sur le livre ale la vie éternelle (5); ou bien, en s'inclinant et en ,baissant la tête, il annonçait qu'il ferait des prodiges sur la terre ; ou bien encore il proclamait qu'il était temps que sa toi fût écrite, non pas comme autrefois sur une pierre stérile, mais sur une terre qui pût rapporter du fruit ! C'est donc après cela qu'il se dit la lumière du monde, et qu'il assure que ceux qui le suivront ne marcheront point dans le% ténèbres, mais qu'ils auront la lumière de la vie. Il affirme aussi qu'il est le principe, lui, qui leur parle. Par ces paroles, il établit une différence essentielle entre lui, lumière éternelle par laquelle tout a été fait, et la lumière qu'il a faite . Quand donc il se disait la lumière du monde, il parlait dans un autre sens que quand il disait à ses apôtres : « Vous êtes la lumière du monde. » Les apôtres n'étaient que le flambeau qui ne doit pas être mis sous le boisseau mais sur le chandelier (1); saint Jean le précurseur n'était lui-même que la lampe ardente et luisante (2) ; quant à Jésus il est le principe dont il est dit : « Nous avons tous reçu de sa plénitude (3). » Jésus affirme aussi qu'il est le Fils, la Vérité; et qu'en dehors de la liberté qu'il donne il n'y a pas de liberté véritable (4).

18. A l'occasion de la guérison de l'aveugle-né, saint Jean nous rapporte longuement les paroles que Jésus prononça sur les brebis, sur le pasteur, sur la porte, sur le pouvoir qu'il avait de donner sa vie et de la reprendre, puissance dans laquelle brille au plus haut point sa divinité.

Ensuite il nous apprend que les Juifs dirent à Jésus pendant les fêtes de la Dédicace à Jérusalem : « Jusques à quand tiens-tu notre âme dans l’indécision ? Si tu es le Christ, dis-le-nous clairement. » A cette question quelle sublime réponse! Jésus dit : « Moi et mon Père nous sommes un. » Plus tard, au moment de la résurrection de Lazare, il s'écrie : « Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra; tout homme qui vit et croit en moi, ne mourra jamais. » Que chercherions-nous ici autre chose que la révélation de sa divinité, dont la participation nous fera vivre éternellement ? Saint Jean vient ensuite, à Béthanie, à la rencontre de saint Matthieu et de saint Marc (5); c'est là que des parfums furent versés par Marie-Magdeleine sur les pieds et sur la tête de Jésus (6). A partir de ce moment jusqu'à la passion etla résurrection, les trois Evangélistes marchent de concert et parcourent les mêmes lieux.

19. Du reste, toutes les fois qu'il s'agit des discours du Sauveur, saint Jean ne cesse de s'élever à des auteurs où il plane longtemps.

Quand les Gentils témoignent, par l'intermédiaire de Philippe et d'André, le désir de le voir, Jésus saisit alors l'occasion de prononcer un profond discours, que saint Jean seul nous rapporte; il y est de nouveau question de la lumière qui répand ses rayons et crée les enfants de la lumière (1). De plus, à l'occasion de la cène dont tous les évangélistes ont parlé, quelles belles et sublimes paroles prononcés par Jésus et que saint Jean seul nous fait connaître! C'est non-seulement l'humilité à l'occasion du lavement des pieds; mais, quand après le repas le traître a disparu, et qu'il ne reste plus avec lui que les onze apôtres fidèles, quel long, admirable et saisissant discours saint Jean nous rapporte! C'est là que nous trouvons cette parole : « Celui qui me voit , voit aussi mon Père; » c'est là que Jésus parle longuement du Saint-Esprit, qu'il devait leur envoyer; de la gloire dont il jouissait en son Père avant la création du monde; de l'unité qu'il veut former avec nous, comme il ne fait qu'un avec son Père; il ne dit pas que lui, son Père et nous, nous ne devons faire qu'un, mais que nous devons être un comme lui et son Père sont un. Et puis combien d'autres choses non moins profondes et 'non moins admirables dont ne nous pourrions parler convenablement dans cet ouvrage, en fussions-nous capables; puisque nous l'avons entrepris dans un autre dessein (2) ! Nous pourrons le faire ailleurs; il ne faut pas y aspirer ici. Voici seulement ce que nous voulons rappeler à ceux qui aiment la parole de Dieu et qui recherchent la sainte vérité. Quoique saint Jean , dans son Evangile, ait annoncé et fait connaître le Christ véritable et véridique dont les trois autres évangélistes ont écrit la vie et dont les autres Apôtres, sans avoir entrepris de faire son histoire, n'ont pas moins publié les grandeurs comme l'exigeait leur ministère; cependant après s'être élevé bien plus haut qu'eux dès le début de son Evangile, il ne se rencontre que rarement avec eux dans le cours de son ouvrage. C'est premièrement quand il s'agit du témoignage rendu parle Précurseur sur les rives du Jourdain ; secondement au-delà de la mer de Tibériade, quand Jésus nourrit la foule avec les cinq pains et sur les eaux; troisièmement, à Béthanie, où une femme fidèle répand sur lui des parfums précieux. Ainsi arrive-t-il avec eux à la passion, où tous devaient se rencontrer; et cependant ne rend-il pas plus splendide que les autres la cène dernière, pour laquelle il semble avoir puisé dans le sanctuaire même du Seigneur, sur lequel il avait l'habitude de reposer. N'est-ce pas lui encore qui nous montre Jésus frappant Pilate de paroles plus profondes; déclarant que son royaume n'est pas de ce monde, qu'il est né Roi, qu'il est venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité (1); écartant Marie elle-même après la résurrection, et lui adressant ces mots mystérieux et profonds : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père (2); » donnant le Saint-Esprit à ses disciples en soufflant sur eux (3), prévenant ainsi l'erreur qui aurait pu faire croire, que le Saint-Esprit, qui est consubstantiel et coéternel à la Trinité, était seulement l'Esprit du Père et non celui du Fils

20. Enfin après avoir confié la garde de ses brebis à Pierre, à qui il venait de demander une triple protestation d'amour, Jésus dit de saint Jean qu'il veut qu'il demeure ainsi jusqu'à ce qu'il vienne (4).

Je crois voir ici la révélation d'un profond mystère. Ce récit évangélique de saint Jean, lequel jette de si vives lumières sur la nature du Verbe, nous enseigne l'égalité et l'incommutabilité de la Trinité, nous révèle la distance infinie qui existe entre nous et le Verbe fait chair; je dis que cet évangile de saint Jean, ne pourra être saisi et parfaitement compris que quand le Seigneur apparaîtra parmi nous. Voilà pourquoi il restera tel jusqu'à ce qu'il vienne; maintenant il restera pour diriger et affermir la foi des croyants; mais alors nous le contemplerons face à face (5), quand notre vie aura apparu et quand nous aurons apparu avec lui dans la gloire (6). Si donc traînant encore après lui les chaînes de notre misérable mortalité, un homme se flatte d'écarter toutes les ténèbres qu'engendrent dans son esprit les représentations corporelles et charnelles ; de jouir de l'éclat serein de l'incommuable vérité ; et d'y attacher indissolublement son intelligence, rendue entièrement étrangère aux habitudes et aux nécessités de cette vie : je déclare qu'il ne comprend pas ce qu'il cherche et qu'il ne se connaît pas lui-même. Qu'il croie plutôt, d'après une autorité sublime et infaillible, que tant que nous sommes dans ce corps, nous sommes loin de Dieu, que nous marchons à la lueur de la foi et non à l'éclat éblouissant de la réalité (1). De cette manière, gardant précieusement dans son âme la foi, l'espérance et la charité, qu'il aspire à la contemplation face à face, appuyé sur le gage de l'Esprit-Saint qu'il a reçu (2), et qui nous enseignera toute vérité, quand Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts, vivifiera aussi nos corps mortels par son Esprit qui habite en nous (3). Mais avant que ce corps, qui est mort par le péché, ne soit vivifié, sachons qu'il est de plus un fardeau bien lourd pour notre âme (4). Et si quelquefois, aidé par la grâce d'en haut, on perce ce nuage qui couvre toute la terre (5), c'est-à-dire les ténèbres charnelles qui obscurcissent la vie terrestre, n'oublions pas que ce n'est qu'un éclair rapide qui fend la nue, mais que bientôt on retombe dans sa faiblesse, malgré le désir qui porte à s'élever de nouveau dans les hauteurs, et parce qu'on n'est pas pur pour y rester fixé. La grandeur d'un homme dépend de la grandeur de ses efforts pour s'élever; et sa petitesse est proportionnée à la faiblesse de ses efforts.

Si une âme n'a encore éprouvé aucune des ces aspirations, quoique Jésus-Christ habite en elle par la foi : qu'elle s'attache à vaincre et à détruire les passions de ce siècle, et cela par l'action de la vertu morale, qu'elle pratiquera en marchant avec Jésus-Christ, son médiateur, dans la compagnie des trois premiers Evangélistes ; qu'elle conserve fidèlement avec toute la joie d'une vive espérance, la foi en Celui qui est toujours le Fils de Dieu et qui, pour nous, s'est fait fils de l'homme, afin que sa force éternelle et sa divinité préparent à notre faiblesse et à notre mortalité, qu'il a partagées, une voie sûre pour marcher en lui et vers lui. Pour éviter le péché, qu'elle se laisse diriger par Jésus-Christ Roi ; si par malheur elle y tombe, qu'elle cherche l'expiation en ce même Jésus-Christ souverain prêtre. Quand enfin elle aura trouvé un aliment suffisant dans l'action d'une vie pure et sainte, s'élevant sur les deux préceptes de la charité comme sur deux ailes puissantes, au-dessus des choses de la terre, elle pourra se plonger dans la source même de la lumière, Jésus-Christ, le Verbe qui était au commencement, le Verbe qui était en Dieu et qui était Dieu (6). Elle ne verra sans doute encore que comme dans un miroir et en énigme; mais beaucoup mieux qu'à l'aide des images corporelles. Si donc les esprits qui en sont capables voient dans les trois autres Evangélistes l'image de la vie active et dans l'Evangile de saint Jean les dons de la puissance contemplative ; toujours est-il vrai de dire, qu'au moins d'une certaine manière, cet Evangile de saint Jean restera jusqu'à ce que toute perfection soit accomplie (1). Aux uns le Saint-Esprit donne le langage de la sagesse, aux autres le langage de la science (2); celui-ci goûte le jour du Seigneur (3); l'autre boit à la source plus pure de la poitrine du Sauveur; celui-là, ravi jusqu'au troisième ciel, entend des paroles ineffables (4); tous cependant, voyagent loin du Seigneur, tout le temps qu'ils sont dans ce corps mortel (5), et ceux qui gardant fidèlement les biens de l'espérance, sont écrits au livre de vie, verront l'accomplissement de cette parole : « Et moi aussi, Je l'aimerai et je me manifesterai moi-même à lui (1). »

Toutefois pendant le pèlerinage d'ici-bas, plus on fera de progrès dans l'intelligence, ou la connaissance de cette vérité, plus on évitera avec soin les deux vices qui forment le caractère du démon: l'orgueil et la jalousie. On se souviendra que si l'Evangile de saint Jean élève si haut dans la contemplation de la vérité, c'est qu'il commande d'une manière plus pressante la douceur de la charité; et comme rien n'est plus vrai ni plus salutaire que ce précepte du sage : « Plus tu es grand, plus tu dois t'humilier en tout (2), » l'Evangéliste qui, beaucoup mieux que les autres, a fait briller la gloire de Jésus-Christ, c'est celui qui nous le représente lavant les pieds à ses disciples.

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