1. Dans un discours assez long pour former un premier Livre, discours d'ailleurs très-nécessaire, nous avons réfuté la sotte erreur de ces païens, qui jugent indigne de toute confiance et de tout égard la rédaction de l'Evangile due aux disciples de Jésus-Christ, parce que nous ne montrons aucun écrit venant de Jésus lui-même.

Selon eux, Notre-Seigneur a droit aux hommages de la terre, non, il est vrai, comme un Dieu, mais comme un homme doué d'une sagesse bien supérieure à celle des plus célèbres philosophes; seulement, ils voudraient bien aussi le faire passer pour l'auteur de certaines maximes vantées par eux, maximes capables de plaire à des âmes perverses, non de corriger la perversité des lecteurs eu devenant l'objet de leur croyance. Nous avons fait justice de ces billevesées ; voyons! donc maintenant dans ce que les quatre évangélistes ont écrit du Sauveur, l'accord que chacun a su garder avec lui-même et avec les trois autres. Il se rencontre des gens plus curieux que capables, qui, après avoir non pas lu d'une manière quelconque, mais étudié avec une application particulière les livres évangéliques, croient y remarquer, en divers endroits des choses incompatibles et contradictoires, et songent moins à en faire un examen sérieux et prudent qu'à les relever avec contention. Nous voulons leur ôter cette pierre d'achoppement pour la foi chrétienne.

CHAPITRE PREMIER. POURQUOI LA GÉNÉALOGIE DE JOSEPH ET NON CELLE DE MARIE:

2. Voici comment débute l'évangéliste saint Matthieu: « Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham (1). »

Il montre assez clairement par là qu'il veut parler de la naissance de Jésus-Christ selon la chair ; car c'est en vertu de cette génération que le Christ est le fils de l'homme, comme il s'appelle très-souvent lui-même (1), nous faisant ainsi souvenir de ce que dans sa miséricorde il a daigné devenir pour nous. Quant à l'éternelle et sublime génération suivant laquelle Jésus-Christ est le fils unique de Dieu, engendré avant toute créature, puisque tout a été fait par lui, elle est tellement ineffable qu'à elle seule conviennent ces paroles du prophète Isaïe : « Qui racontera sa génération (2) ». Saint Matthieu expose donc la génération humaine du Sauveur, et prenant ses ancêtres à partir d'Abraham il les conduit jusqu'à Joseph, époux de Marie de qui est né Jésus. En effet, de ce que Marie est devenue mère, sans nul concours de la part de Joseph et en demeurant vierge, l'évangéliste ne pouvait croire pour cela que Joseph dût être considéré comme n'étant pas vraiment l'époux de Marie. L'exemple de cette chaste union prouve magnifiquement, au contraire, que l'état des fidèles mariés, même dans la condition d'une continence parfaite mutuellement consentie, ne laisse pas d'être un véritable mariage et peut en conserver le nom; il suffit pour cela que les époux demeurent unis par les sentiments de l'âme, quoique leurs corps ne s'unissent pas. Et cette preuve est d'autant plus frappante qu'un fils a pu naître à Joseph et à Marie, en dehors de l'acte charnel dont on ne doit faire usage que pour avoir des enfants. On ne devait pas non plus refuser à Joseph le titre de père de Jésus-Christ, sous prétexte qu'il n'avait pas concouru à la génération du Sauveur; puisque par l'adoption il aurait pu devenir le père d'un enfant qui ne serait même pas né de son épouse.

3. Il est vrai que Jésus-Christ passait pour être le vrai fils de Joseph, engendré de sa chair.

Mais cette opinion n'avait pour fondement que l'ignorance où l'on était de la virginité de Marie. « Et Jésus était alors âgé d'environ trente ans, fils de Joseph, comme on le croyait. » Ce sont les paroles de saint Luc (3), qui pourtant ne fait pas la moindre difficulté d'appeler à la fois Joseph et Marie parents de Jésus, quand il dit : « L'enfant croissait et se fortifiait ; il était rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était en lui. Et ses parents allaient chaque année à Jérusalem, au jour solennel de la Pâque. » Dira-t-on par hasard, qu'il est question ici des parents consanguins de Marie plutôt que de Joseph? Mais que répondre à ce qu'a dit précédemment le même saint Luc : « Et son père et sa mère étaient dans l'admiration des paroles qu'ils entendaient à son sujet (1)? » L'évangéliste rapporte lui-même que le Christ est né de Marie, sans nul concours de la part de Joseph; en appelant néanmoins Joseph le père de Jésus, il nous autorise donc à le regarder comme le véritable époux de Marie, en dehors du commerce charnel et par le seul lien du mariage ; et d'ailleurs, dès là que son épouse a donné naissance à Jésus-Christ, n'en est-il pas aussi le père à bien meilleur titre que s'il l'avait simplement adopté? D'où l'on voit clairement que quand saint Luc a dit: « Fils de Joseph, comme on le croyait, » il a parlé pour ceux qui croyaient Jésus-Christ issu de Joseph, à la manière des autres hommes.

CHAPITRE II. COMMENT JÉSUS-CHRIST EST LE FILS DE DAVID, SANS DEVOIR SA NAISSANCE A JOSEPH FILS DE DAVID.

4. Quand même on pourrait établir que Marie est complètement étrangère au sang de David, la raison pour laquelle Joseph a été justement appelé le père de Jésus-Christ, serait déjà suffisante pour justifier le nom de fils de David donné au Sauveur.

A combien plus forte raison ce nom lui convient-il, puisque l'Apôtre saint Paul, en disant que Jésus-Christ descend de David selon la chair (2), nous oblige à reconnaître la parenté de Marie elle-même avec David, Et comme l'Ecriture relève aussi la famille sacerdotale de Marie, dans ce passage où saint Luc déclare qu'elle était parente d'Elisabeth, une des filles d'Aaron (3); on doit admettre sans hésiter, que la chair de Jésus-Christ a été formée tout à la fois du sang des rois et du sang des prêtres ; du reste, l'onction mystique que ces rois et ces prêtres recevaient, chez les Hébreux, cette onction dont le nom Chrisma explique celui de Christ, était, bien des siècles d'avance, une figure manifeste de ce nom divin.

CHAPITRE III. POURQUOI SAINT MATTHIEU ET SAINT LUC DIFFÈRENT ENTRE EUX DANS L'ÉNUMÉRATION DES ANCÊTRES DE JÉSUS-CHRIST.

5. Saint Matthieu, en descendant de David à Joseph, et saint Luc, en remontant de Joseph à David, ne donnent pas les mêmes ancêtres à Jésus-Christ (1).

Mais c'est une difficulté qui n'a point d'importance: il est facile de la résoudre en faisant réflexion que Joseph a pu avoir un père adoptif, avec celui qui l'avait engendré (2). Car c'était un antique usage, même chez le peuple de Dieu, d'adopter des enfants pour les rendre siens, sans leur avoir donné naissance. En laissant de côté, comme étrangère à ce peuple,- la fille de Pharaon qui adopta Moïse, nous voyons Jacob lui-même adopter, dans les termes les plus clairs, ses petits-fils, nés de Joseph: « Maintenant donc, dit-il, les deux fils que tu' as eus avant mon arrivée près de toi en ce pays, Ephraïm et Manassés, seront à moi comme Ruben et Siméon. Pour les autres que tu peux avoir dans la suite, ils seront à toi (3). » C'est même de là qu'il y eut douze tribus en Israël, sans compter celle de Lévi attachée au service (lu temple : car il y en avait treize en la comptant, puisque Jacob avait eu douze fils. L'Evangéliste saint Luc a donc nommé comme père de. Joseph, non celui qui l'avait engendré mais celui qui l'avait adopté, et il a voulu rappeler les aïeux de ce père adoptif en remontant la suite des générations qui le séparaient de David. En effet, dès là que saint Matthieu et saint Luc, tous deux également véridiques, suivent nécessairement, l'un la ligne des ascendants de Joseph, et l'autre la ligne des ancêtres de son père adoptif, lequel des deux a dû tracer cette dernière généalogie, sinon l'évangéliste qui, en faisant connaître le père de Joseph, évite de dire qu'il a engendré son fils ? Dire que Joseph a été engendré par un homme dont il n'était pas issu, paraît moins convenable que de l'appeler le fils de quelqu'un qui l'avait adopté. Pour l'évangéliste saint Matthieu, en disant : « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, » et en conservant ce terme engendra, » jusqu'à ce qu'il vienne à Jacob père de Joseph, dont il dit également: « Jacob engendra Joseph; » il montre d'une manière assez expresse qu'il a suivi la ligne des ancêtres directs de Joseph, et a nommé le père qui l'avait non pas adopté mais engendré.

6. Toutefois, même dans le cas où saint Luc aurait dit que Joseph fut engendré par Héli, cette expression ne devrait nullement nous empêcher de croire que l'un des deux évangélistes a mentionné le père proprement dit, et l'autre le père adoptif.

Car la raison ne s'offense pas qu'on dise de quelqu'un qu'il a engendré non de sa chair mais par la charité celui dont il est devenu le père au moyen de l'adoption. C'est de la sorte que Dieu en nous donnant le pouvoir d'être ses enfants, ne nous a pas donné sa nature, ne nous a pas engendrés de sa propre substance comme son Fils unique, mais nous a adoptés par amour. Et si l'Apôtre saint Paul fait de ce terme un fréquent usage (1), on doit comprendre que c'est précisément dans le but de ne pas confondre avec nous le Fils unique, qui existe avant toute créature et par qui toute chose créée a reçu l'être, qui seul est de la substance du Père et lui est égal en tout dans sa divinité. Ce fils unique, l'Apôtre dit qu'il a été envoyé pour revêtir notre nature dans le sein d'une femme et devenir semblable à nous, afin de nous rendre participants de sa divinité par l'adoption, en se rendant lui-même participant de notre mortalité par amour. Voici en effet comme parle Saint Paul: « Quand est venu le temps marqué, Dieu a envoyé son Fils formé d'une femme et assujetti à la loi, pour racheter ceux .qui étaient sous la loi et nous faire recevoir le bienfait de l'adoption en qualité d'enfants (2). » Et cependant nous lisons dans l'Ecriture que nous sommes nés de Dieu, quand elle veut nous apprendre qu'étant déjà hommes, nous avons reçu de pouvoir devenir enfants de Dieu, et de le devenir par grâce non par nature: car si nous avions ce titre par nature, nous l'aurions eu de tout temps. Après avoir dit, en effet, que le Verbe a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom, » saint Jean ajoute aussitôt, que ceux-là ne sont pas nés du sang, ni des désirs de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu lui-même. » Ainsi, ceux qui sont devenus enfants de Dieu en vertu de l'adoption dont parle saint Paul, ceux-là sont désignés dans le même discours comme étant nés de Dieu. Et pour nous,faire voir plus clairement à quelle grâce est dû ce bienfait: « Le Verbe s'est fait chair, dit-il, et il a habité parmi nous (3) » ; comme s'il disait : Est-il étonnant que ceux qui étaient chair soient devenus enfants de Dieu, quand le Fils unique qui était le Verbe éternel s'est fait chair pour eux ? Il faut, sans doute, remarquer cette grande différence qu'en devenant les enfants de Dieu nous sommes changés à notre avantage, mais que le Fils de Dieu en devenant le fils de l'homme ne l'a été d'aucune sorte à son détriment, et n'a fait que prendre une nature inférieure pour l'unir à la sienne. Saint Jacques dit encore: « Dieu nous a volontairement engendrés par la parole de la vérité, afin que nous fussions comme les prémices de ses créatures (1). » Cet apôtre ne veut pas nous laisser entendre par les mots : « Dieu nous a engendrés, » que nous devenons ce que Dieu est lui-même ; et c'est pourquoi il nous déclare, de manière à fixer nos doutes; que l'effet de cette adoption est de nous conférer une certaine prééminence sur la création.

7. L'évangéliste saint Luc ne s'éloignerait donc pas de la vérité, quand il dirait du père adoptif de Joseph, qu'il l'a engendré.

Car en sa qualité de père adoptif, Héli a donné à Joseph une naissance : s'il ne l'a pas fait naître comme homme, il l'a fait naître comme fils. C'est ainsi que Dieu après nous. avoir créés comme hommes nous a engendrés comme enfants. Quant au Fils unique, non-seulement il a été engendré pour être Fils, ce que n'est pas le Père; mais il l'a été aussi pour être Dieu, ce que le Père est également. Toutefois il est évident que si l'évangéliste saint Luc avait comme saint Matthieu employé le mot engendra, on ne pourrait nullement connaître qui des deux a parlé du père adoptif, et du père proprement dit; de même encore, si aucun deux n'avait usé de ce terme, et que l'un eût dit Joseph fils d'Héli, et l'autre, fils de Jacob, on ne verrait pas davantage lequel a voulu nommer le père dont Joseph était issu, ou le père adoptif. Mais, comme nous lisons dans saint Matthieu : « Jacob engendra Joseph » et dans saint Luc: « Joseph qui fut fils d'Héli, » la différence même des expressions nous montre clairement quel a été le dessein de chacun. Ainsi, tout homme religieux qui pensera plutôt devoir recourir à toute sorte d'hypothèse que de supposer menteur un Évangéliste , tout homme de ce caractère verra sans effort, je le répète, comment un seul personnage a pu avoir deux pères : et certainement ceux contre lesquels est dirigé ce discours le verraient facilement eux-mêmes, s'ils n'aimaient mieux contester que d'ouvrir les yeux à la lumière.

CHAPITRE IV. SUR LE NOMBRE DES ANCÊTRES DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MATTHIEU ET SELON SAINT LUC.

8. On a fait cependant la remarque subtile que saint Matthieu, dont le travail avait pour but de montrer la royauté de Jésus-Christ, a nommé, outre Jésus-Christ lui-même, quarante hommes en exposant la suite des générations.

Avouons qu'il fallait un lecteur bien attentif et bien appliqué pour observer ce détail dont nous devons maintenant nous occuper et que nous essaierons de faire comprendre. Le nombre quarante signifie le temps présent, durant lequel il nous faut être ici-bas gouvernés par Jésus-Christ, suivant la règle d'une discipline rigoureuse ; discipline dont parle saint Paul quand il dit que Dieu flagelle tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants (1), » et que, pour entrer dans le royaume du ciel, nous devons suivre la voie des tribulations (2); discipline que désigne aussi cette verge de fer dont parle ainsi le Psaume: « Vous les gouvernerez avec une verge de fer, » après avoir dit : « Pour moi, il m'a établi Roi sur Sion, sa montagne sainte. » Et en effet l'usage de cette verge est appliqué au gouvernement des bons eux-mêmes, car il est dit à leur sujet : « Voici l'heure où le jugement doit commencer par la maison de Dieu : et s'il commence par nous, quelle sera la fin de ceux qui ne croient pas à l'Evangile de Dieu ? et si le juste est à peine sauvé, où seront le pécheur et l'impie (3) ? » C'est du pécheur et de l'impie qu'il s'agit dans les paroles suivantes du Psaume : « Vous les briserez comme un vase d'argile (4). » Ainsi la même règle qui sert à conduire les justes a pour effet de briser les méchants. Or; il est également parlé des uns et des autres à raison de la communauté de foi et de sacrements qui les unit sur la terre.

9. Que le nombre quarante soit le symbole du temps de peine et de travail pendant lequel nous avons à combattre contre le démon sous le sceptre de Jésus-Christ, c'est ce que déclarent même la Loi et les Prophètes en exprimant l'humiliation de l'âme par un jeûne de quarante jours dans la personne de Moise et d'Elie (5).

C'est ce que nous déclare aussi l'Evangile, par le jeûne du Seigneur lui-même, qui, durant les quarante jours où il se priva de nourriture, fut encore tenté du démon (6) : et sans aucun doute, il voulait, par là, nous présenter dans la chair mortelle qu'il a daigné prendre de nous, l'image de la tentation à laquelle nous sommes assujettis tout le temps de cette vie. De plus, le divin maître après sa résurrection, ne voulut demeurer visiblement avec ses disciples sur la terre que l'espace de quarante jours (1). Il continua, durant cet intervalle, à paraître dans leur société, à partager leur existence, à prendre avec eux les aliments de la vie mortelle, quoique déjà la mort n'eût plus d'empire sur lui : afin de faire comprendre, par ces quarante jours, qu'il accomplirait au moyen d'une présence invisible, ce qu'il avait promis en disant : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation du siècle (2). » Mais pour nous persuader que le nombre quarante est le symbole de cette vie temporelle et terrestre, la raison qui se présente tout d'abord, quoique peut-être il y en ait une autre plus profonde, c'est que le temps qui forme nos années court dans quatre saisons différentes et que le monde lui-même a quatre côtés dont l'Ecriture fait quelque fois mention sous les noms des quatre vents: l'Orient, l'Occident, l'Aquilon et le Midi (3). Or dans quarante il y a quatre fois dix; et la série des dizaines est terminée quand le nombre s'en élève de une à quatre.

10. Donc, comme l'Evangéliste saint Matthieu avait pour but de nous montrer le Christ Roi qui vécut en ce monde et partagea la vie terrestre et mortelle des hommes afin de nous gouverner au milieu des peinés et du travail de la tentation, il a nommé quarante hommes en commentant par Abraham.

C'est, en effet, de la nation des Hébreux que le Christ est venu selon la chair ; de cette nation que Dieu avait distinguée des autres en éloignant Abraham de son pays et de sa parenté (4) ; afin que la désignation du peuple d'où le Messie devait sortir, précisât davantage les oracles et les prophéties dont il était l’objet. Après avoir exposé la suite de quarante générations et nommé le Sauveur, saint Matthieu se résume, il est vrai, en disant que d'Abraham à David il y a quatorze générations ;de David jusqu'à l'époque de la transmigration des Juifs à Babylone, encore quatorze, et enfin le même nombre depuis cette époque , jusqu'à la naissance de Jésus-Christ 5 mais alors il n'additionne pas les trois séries pour dire que toutes les générations sont au nombre de quarante-deux. C'est qu'un même personnage a été compté deux fois ici, savoir Jéchonias, avec lequel la ligne des ancêtres de Jésus-Christ fait comme un détour dans les nations étrangères, au moment où les Juifs quittent leur pays pour se rendre à Babylone. De même, quand une ligne abandonne sa direction et, pour aller d'une autre côté, fléchit en forme d'angle, on compte deux fois la pointe de l'angle qui termine la première direction et commence la seconde. Ce fait annonçait déjà que le Christ passerait en quelque sorte de Jérusalem à Babylone, c'est-à-dire des Juifs aux gentils, et serait comme la pierre angulaire des uns et des autres, devenus fidèles. Dieu exprimait alors en figure et préparait la réalité à venir. Car le nom même de Jéchonias, en qui nous voyons l'image prophétique d'un tel mystère, signifie préparation de Dieu. Ainsi, il n'y a pas quarante-deux générations, quoique ce nombre soit le produit de trois fois quatorze : mais à cause d'un personnage deux fois compté, on en trouve seulement quarante-et-une, si l'on y comprend Jésus-Christ lui-même qui préside en Roi au nombre quarante, c'est-à-dire à notre vie temporelle et terrestre, pour la gouverner.

11. Comme saint Matthieu voulait représenter le Christ venant ici-bas participer à notre mortalité, il a rappelé, en descendant depuis Abraham jusqu'à Joseph et jusqu'à la naissance de Jésus Christ lui-même, les générations dont nous venons de parler : et cela dès le début de son Evangile.

Mais saint Luc, dont le dessein était de faire ressortir particulièrement le caractère sacerdotal du Sauveur venu pour expier les péchés des hommes, trace une généalogie qui va, non en descendant mais en remontant ; et ce n'est pas dès le commencement de son récit, mais après le baptême du divin Maître, quand une voix du ciel a fait connaître le Fils de Dieu et que Jean-Baptiste lui a rendu témoignage en disant : « Voici celui qui efface les péchés du monde (1). » Or, l'Évangéliste en remontant la suite des générations ne s'arrête pas à Abraham, et il arrive jusqu'à Dieu, avec qui nous sommes réconciliés par la rémission et l'expiation de nos fautes. C'est encore à bon droit qu'il s'attache à l'origine d'adoption, parce que nous devenons enfants de Dieu par adoption, en croyant au Fils de Dieu, et l'idée d'une génération charnelle marque plutôt le Fils de Dieu devenant pour nous le Fils de l'homme. Du reste, que saint Luc en disant Joseph fils d'Héli n'ait pas voulu faire entendre que Joseph était né de ce personnage, mais bien, que celui-ci l'avait adopté, l'Évangéliste en donne la preuve suffisante dans les derniers mots de sa généalogie. Il appelle, en effet, Adam lui-même fils de Dieu, parce que, sorti des mains de Dieu, le premier homme fut placé comme un fils dans le Paradis, en vertu d'une grâce que le péché lui fit perdre peu après.

12. Ainsi donc la généalogie selon saint Matthieu nous indique que Notre-Seigneur Jésus-Christ a pris sur lui nos péchés, et celle de saint Luc, qu'il en a consommé l'expiation.

C'est pourquoi l'un présente la suite des générations en descendant, et l'autre en remontant. Ce que nous disons s'accorde bien avec le langage de l'Apôtre saint Paul. Quand il déclare que Dieu a envoyé son propre Fils revêtu d'une chair semblable à celle qui est sujette au péché, » il montre Jésus-Christ se chargeant de nos iniquités; et quand il ajoute ces paroles : « Afin de condamner par le péché commis contre lui, le péché qui régnait dans notre chair, » il fait voir le même Sauveur expiant nos crimes (1). Aussi, l'Évangéliste saint Matthieu, à partir de David, poursuit la ligne des ancêtres du Messie, par Salomon, avec la mère duquel David se rendit coupable (2); tandis que saint Luc remonte au même patriarche par Nathan, prophète dont Dieu se servit pour lui annoncer le pardon de son péché (3). Le nombre que présente la généalogie tracée par saint Luc offre encore lui-même le signe très-certain d'une entière rémission. Comme Jésus-Christ, toujours innocent, n'a joint aux iniquités des hommes qu'il a prises en sa chair, aucune iniquité personnelle, le nombre des noms, dans saint Matthieu, s'arrête à quarante sans comprendre Jésus-Christ. Mais le Sauveur nous a fait participer à la justice divine, nous a unis à lui et à son Père, en expiant nos fautes et en nous purifiant de toute souillure, pour réaliser ce que dit l'Apôtre : « Celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui (4) : » et c'est pour cela que le nombre des noms dans saint Luc comprend Jésus-Christ par qui l'énumération commence, et Dieu par qui elle se termine. On trouve alors le nombre soixante-dix-sept, qui marque une rémission complète et un entier oubli de tous les péchés. Notre Seigneur a déclaré lui-même d'une manière évidente la mystérieuse signification de ce nombre, en disant qu'il faut pardonner les offenses, non pas sept fois, mais soixante-dix-sept fois (1).

13. On verra, du reste, si l'on veut y regarder de plus près, que le rapport de ce nombre avec la rémission de tout péché n'est pas sans fondement.

 

Car le nombre dix apparaît, dans les dix préceptes de la Loi, comme étant celui de la justice et de la sainteté. Or, le péché est la transgression de la loi ; et certainement la transgression d'une loi qui se compose de dix préceptes est convenablement figurée par le nombre onze : de là, l'ordre de faire onze couvertures de crin ou cilices pour le tabernacle (2); qui peut, en effet, douter que le cilice ait une signification relative au péché ? Ainsi, parce que toute la suite du temps se divise en semaines ou espaces de sept jours, c'est avec raison que le nombre soixante-dix-sept, produit de sept fois onze,, exprime la masse de tous les péchés. Mais nous voyons aussi dans le même nombre la rémission pleine et entière des péchés: car la chair de notre pontife, à qui ce nombre commence, dans le récit de saint Luc, nous purifie de nos souillures, et Dieu, à qui il se termine, nous reçoit en grâce par l'Esprit-Saint. Et c'est au baptême de Jésus-Christ, baptême dont l'Evangéliste prend occasion pour faire son énumération, que l'Esprit-Saint apparut en forme de colombe (3).

CHAPITRE V. ACCORD DE SAINT MATTHIEU ET DE SAINT LUC AU SUJET DE LA CONCEPTION ET DES PREMIÈRES ANNÉES DE JÉSUS-CHRIST.

14. Après avoir fait le dénombrement des générations, saint Matthieu continue en ces termes: « Or voici de quelle sorte arriva la naissance de Jésus-Christ : Comme Marie sa mère, était fiancée à Joseph; avant qu'ils eussent été ensemble, elle se trouva grosse ayant conçu de l'Esprit-Saint. »

Il ne dit pas comment s'est opéré le mystère ; et saint Luc, après avoir parlé de la conception de Jean, l'expose ainsi : « Dans le sixième mois de la grossesse d'Elisabeth, l'ange Gabriel fut envoyé de Dieu en une ville de Galilée appelée Nazareth, à une Vierge quia était fiancée,à un homme de la maison de David, nommé Joseph : et cette vierge s'appelait Marie. Et l'ange étant entré dans le lieu où elle était lui dit : Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous : vous êtes bénie entre toutes les femmes. Marie l'ayant vu fut troublée de ses paroles, et se demandait quelle pouvait être cette salutation. Et l'ange lui dit : Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu : voici que vous allez concevoir dans votre sein, et vous enfanterez un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père : il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin. Alors Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d'homme? Et l'ange lui répondit : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. » Et le reste, qui n'appartient plus à l'objet dont il s'agit présentement. Saint Matthieu, pour tout ce détail, a donc dit de Marie qu' « elle se trouva grosse, ayant conçu du Saint-Esprit » Mais quoique saint Luc ait exposé ce que ne raconte pas saint Matthieu, il n'existe nulle contradiction entre l'un et l'autre, puisque tous deux déclarent que Marie a conçu de l'Esprit-Saint ; on n'en peut voir non plus dans le silence que garde saint Luc sur ce qui vient ensuite dans le récit de saint Matthieu. Cet Evangéliste continue ainsi : « Joseph, son mari, étant juste, et ne voulant pas la déshonorer, résolut de la quitter secrètement. Mais comme il était dans cette pensée,un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre avec toi Marie ton épouse; car ce qui est en elle est du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils à qui tu donneras le nom de Jésus, car ce sera lui qui sauvera son peuple en le délivrant de ses péchés. Or tout ceci s'est fait, pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le prophète en ces termes : Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel, ce qui signifie: Dieu avec nous. Joseph s'étant donc éveillé fit ce que l'ange du Seigneur avait ordonné et prit son épouse avec lui. Et il ne l'avait point connue quand elle enfanta son fils premier-né, à qui il donna le (143) nom de Jésus. Comme donc Jésus était né à Bethléem, ville de Juda, au temps du Roi Hérode.. » et le reste.

15. Saint Matthieu et saint Luc disent également que Jésus-Christ est né dans la ville de Bethléem.

 

Mais saint Luc expose comment et pour quel motif Joseph et Marie s'y rendirent, tandis que saint Matthieu n'en parle pas. Au contraire saint Luc ne dit rien des Mages venus d'Orient, et saint Matthieu continue son récit par la narration de ce fait : « Voici, dit-il, que des Mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils demandaient.: Où est le Roi des Juifs, nouvellement né ? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l'adorer. » Ceci étant arrivé à la connaissance du Roi Hérode « il en fut troublé, » et le reste, jusqu'à l'endroit où il est écrit que ces Mages « ayant reçu en songe l'avertissement de ne point retourner vers Hérode, revinrent dans leur pays par un autre chemin. » Surtout cela saint Luc a gardé le silence, comme saint Matthieu le garde sur plusieurs autres faits racontés par saint Luc, savoir que le Seigneur fut couché dans une crèche, qu'un ange annonça aux bergers sa naissance, qu'une grande multitude de l'année céleste se joignit à l'ange pour louer Dieu, que les bergers se rendirent à Bethléem et reconnurent la vérité des paroles de l'ange, et que le jour où l'enfant fut circoncis, il reçut un nom. De même saint Matthieu ne dit rien de tout ce que raconte saint Luc au sujet de la purification de Marie et de la présentation de Jésus-Christ dans le temple de Jérusalem, ni au sujet des paroles que firent alors entendre le vieillard Siméon et Affine la prophétesse, quand, remplis de l'Esprit-Saint, ils eurent connu le Sauveur.

16. De là on désire avec raison savoir le temps où se sont accomplies les ,choses omises par saint Matthieu et rapportées par saint Luc, et celles que raconte saint Matthieu et dont saint Luc ne parle pas.

 

Car le premier, poursuivant son discours, nous apprend encore qu'après le retour des Mages en Orient, d'où ils étaient venus, Joseph fut averti par un ange de fuir en Egypte avec l'enfant, pour le soustraire à la mort dont Hérode le menaçait ; qu'ensuite Hérode ne trouvant pas cet enfant fit mourir tous les autres âgés de deux ans et au-dessous; qu'Hérode étant mort, Joseph revint d'Egypte et qu'ayant appris l'élévation d'Archélaüs sur le trône de Judée à la place de son père, il se rendit à Nazareth ville de Galilée pour y habiter avec Jésus et Marie. Autant de faits que saint Luc ne relève pas. On ne peut sans doute prétendre qu'il y a contradiction entre les deux Evangélistes parce que l'un dit ce que l'antre tait, ou qu'une chose rapportée par celui-ci est omise par celui-là. Mais on veut savoir en quel temps a pu arriver ce que saint Matthieu nous apprend de la sainte famille fuyant en Egypte, puis revenant de ce pays après la mort d'Hérode, pour habiter désormais la ville de Nazareth, où saint Luc la fait retourner lorsque se trouvent accomplies, à l'égard de l'enfant, dans le temple de Jérusalem, toutes les prescriptions de la loi du Seigneur. Or, il faut ici reconnaître et bien constater, pour résoudre d'un seul coup toute les difficultés semblables et prévenir le trouble et l'embarras dont elles pourraient encore devenir la matière, que chaque Evangéliste a joint ensemble les différentes parties de son récit de manière à lui donner l'apparence d'une narration complète où rien n'est omis. En taisant ce qu'il ne veut pas dire, il unit de telle sorte ce qu'il veut dire à ce qu'il a dit, que les choses racontées paraissent avoir été faites de suite. Mais quand l'un rapporte des choses dont l'autre ne parle pas, l'ordre des deux récits considéré avec soin fait voir l'endroit où celui qui les a omises a pu les passer, en liant ce qu'il avait dessein de dire à ce qu'il avait dit précédemment, comme si tout se suivait sans aucun fait intermédiaire. Ainsi, c'est dans le lieu de son récit où il nous représente les Mages retournant par un autre chemin, selon l'avertissement du Ciel, que saint Matthieu a passé ce qui, au rapport de saint Luc, s'est accompli dans le temple au sujet du Seigneur, et les paroles de Siméon et d'Anne ; comme c'est après avoir rapporté ç es derniers détails que saint Luc lui-même omet la fuite en Egypte racontée par saint Matthieu, pour mentionner tout de suite le retour de la sainte famille à Nazareth.

17. Si l'on veut, pour ce qui regarde la Nativité, la première et la seconde enfance du Sauveur, réunir les deux. récits en complétant l'un par l'autre, voici l'ordre qu'on peut suivre : « La naissance de Jésus-Christ arriva de cette sorte (1).

 

Au temps d'Hérode, roi de Judée, il y avait un prêtre, nommé Zacharie, de la famille d'Abia, et sa femme, de la race d'Aaron, s'appelait Elisabeth. Ils étaient tous deux justes devant Dieu, et ils marchaient dans la voie de tous les commandements et de toutes les ordonnances a du Seigneur d'une manière irrépréhensible. Ils n'avaient point d'enfant, parce que Elisaheth était stérile et qu'ils étaient déjà tous deux avancés en âge. Or Zacharie, faisant sa fonction de prêtre devant Dieu dans le rang de sa famille: il arriva par le sort, selon ce qui s'observait entre les, prêtres, que ce fut à lui d'entrer dans le temple du Seigneur pour y offrir des parfums. Cependant toute la multitude du peuple était dehors faisant sa prière à l'heure où ces parfums étaient offerts. Et un ange du Seigneur lui apparut se tenant debout à la droite de l'autel des parfums. Zacharie le voyant, fut troublé et la frayeur le saisit. Mais l'ange lui dit : Ne crains point, Zacharie ; car ta prière a été exaucée, « et Elisabeth ton épouse t'enfantera un fils à qui tu donneras le nom de Jean. Tu en seras dans la joie et dans le ravissement, et plusieurs se réjouiront aussi de sa naissance. Car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira point de vin, ni rien de ce qui peut enivrer, et il sera rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa mère. Il convertira plusieurs des enfants d'Israël au Seigneur, leur Dieu. Et il marchera devant lui dans l'esprit et la vertu d'Elfe, pour réunir les coeurs des pères avec leurs enfants, pour rappeler les incrédules à la prudence des justes, et préparer ainsi au Seigneur un peuple parfait. Zacharie répondit à l'ange : Comment saurai-je que cela arrivera ? Car je suis déjà vieux et ma femme est avancée en âge. Sur quoi l'ange lui dit : Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu, et j'ai été envoyé pour te parler et t'annoncer cette heureuse nouvelle. Or dans ce moment tu vas devenir muet et tu ne pourras plus parler jusqu'au moment où ceci arrivera, parce que tu n'as point cru à mes paroles, qui s'accompliront en leur temps.

Cependant le peuple attendait Zacharie et il s'étonnait qu'il demeurât si longtemps dans le temple. Mais étant sorti, il ne pouvait leur parler et ils reconnurent qu'il avait eu dans le temple quelque vision; car il ne s'expliquait à eux que par signe, et il demeura muet. Or, quand les jours de son ministère furent accomplis, il retourna dans sa maison. Quelque temps après, Elisabeth sa femme conçut et elle se tenait cachée durant cinq mois, disant C'est ainsi que le Seigneur en a usé avec moi, quand il m'a regardée pour me tirer de l'opprobre où j'étais devant les hommes !

Or, comme elle était dans son sixième mois, l'ange Gabriel fut envoyé de Dieu en une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge qui était fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph; et cette vierge s'appelait Marie. L'ange étant entré dans le lieu où elle était, lui dit: Je vous salue, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes. Marie l'ayant vu, fut troublée de ses paroles et se demandait quelle pouvait être cette salutation. Et l'ange lui dit : Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu . Voici que vous allez concevoir dans votre sein, et vous enfanterez un fils,à qui vous donnerez le nom de Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père; il règnera éternellement sur la maison de Jacob et son règne n'aura point de fin. Alors Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il ? car je ne connais point d'homme. Et l'ange lui répondit : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Voilà que votre cousine Elisabeth a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse; et c'est ici le sixième mois de celle qu'on appelle stérile; parce qu'il n'y a rien d'impossible à Dieu. Alors Marie lui dit : Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ; et l'ange s'éloigna. Aussitôt après, Marie partit et se rendit en hâte au pays des montagnes, en une ville de Juda . Et étant entrée dans la maison de Zacharie, elle salua Elisabeth. Dès que Elisabeth entendit la voix de Marie qui la saluait, son enfant tressaillit dans son sein, et elle-même fut remplie du Saint-Esprit. Alors elle s'écria d'une voix forte : Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni. D'où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne vers moi? Car votre voix n'a pas plus tôt frappé mes oreilles, lorsque vous m'avez saluée, que mon enfant a tressailli de joie dans mon sein. Que vous êtes heureuse d'avoir cru, parce que les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s'accompliront ! Alors Marie reprit : (145) Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur; parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante; et voici que désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse ; car le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses, lui dont le nom est saint, et dont la. miséricorde se répand d'âge en âge sur ceux qui le craignent. Il a déployé la force de bon bras ; il a dissipé ceux qui s'enflaient d'orgueil dans les pensées de leur coeur;il a renversé les grands de leurs trônes, et il a élevé les petits ; il a rempli de biens ceux qui étaient affamés, et renvoyé vides ceux qui étaient riches; il a pris en sa protection Israël, son serviteur, se ressouvenant de sa miséricorde, selon la promesse qu'il en avait donnée à nos pères, à Abraham et à sa postérité dans tous les siècles. Or Marie demeura avec Elisabeth environ trois mois, puis elle retourna en sa maison (1). — Elle se trouva grosse, ayant conçu du Saint-Esprit. Joseph, son mari, étant juste, et ne voulant pas la déshonorer, résolut de la quitter secrètement. Mais, comme il était dans cette pensée, un ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains point de prendre avec toi Marie ton épouse ; car ce qui est né en elle est du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils à qui tu donneras le nom de Jésus ; car ce sera lui qui sauvera son peuple en le délivrant de ses péchés. Or tout ceci s'est fait pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le prophète en ces termes: Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous. Joseph s'étant donc éveillé fit ce que fange du Seigneur lui avait ordonné et prit son épouse avec lui; et il ne l'avait point connue (2).

Cependant le temps auquel Elisabeth devait accoucher arriva, et elle mit au monde un fils. Ses parents et ses amis ayant appris que le Seigneur avait fait éclater sa miséricorde sur elle, l'en félicitaient. Et le huitième jour, étant venus pour circoncire l'enfant,ils le nommaient Zacharie, du nom de son père. Mais la mère prenant la parole: Non, « dit-elle, il sera appelé Jean. Ils lui répondirent: Il n'y a personne dans votre famille qui porte ce nom. En même temps ils firent signe au père pour lui demander comment il voulait qu'on le nommât. Le père s'étant fait apporter des tablettes, écrivit : Jean est son nom. Et tous demeurèrent dans l'étonnement. Car aussitôt la bouche de Zacharie s'ouvrit, sa langue se délia et il parlait en bénissant Dieu . Tous ceux qui habitaient les lieux voisins furent remplis de crainte, et le bruit de ces merveilles se répandit dans tout le pays des montagnes de Judée. Tous ceux qui les entendirent les conservèrent dans leur coeur, et ils disaient : Que penses-tu que sera cet enfant ? Car la main du Seigneur était avec lui. Et Zacharie son père, fut rempli de l'Esprit-Saint, et prophétisa en disant : Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et racheté son peuple ; de ce qu'il nous a suscité un puissant Sauveur, dans la maison de David son serviteur; selon la parole qu'il avait donnée, par la bouche de ses saints prophètes qui ont vécu dans les siècles passés, de nous délivrer de nos ennemis et des mains de tous ceux qui nous haïssent, pour exercer sa miséricorde envers nos pères et se souvenir de son alliance sainte: selon le serment par lequel il a juré à Abraham notre père de nous accorder la grâce de le servir sans crainte, étant délivrés des mains de nos ennemis et marchant devant lui dans la sainteté et la justice tous les jours de notre vie. Pour toi, petit enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut : car tu marcheras devant le Seigneur et tu prépareras ses voies; afin d'enseigner à son peuple la science du salut, pour la rémission de ses péchés, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, par lesquelles le Soleil levant est venu d'en haut nous visiter; afin d'éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et les ombres de la mort, et de diriger nos pieds dans le chemin de la paix.

Cependant l'enfant croissait et se fortifiait en esprit : et il demeurait dans le désert jusqu'au jour où il devait paraître devant le peuple d'Israël. Or il arriva qu'en ce même temps, « on publia un édit de César Auguste pour faire le dénombrement des habitants de toute la terre. Ce premier dénombrement se fit par Cyrinus, gouverneur de Syrie. Et tous allaient se faire enregistrer chacun dans la ville dont il était. Alors Joseph partit aussi de la ville de Nazareth, qui est en Galilée, et vint en Judée, à la ville de David, appelée Bethléem, parce qu'il (146) était de la maison et de la famille de David, pour se faire enregistrer avec Marie son épouse qui était enceinte. Pendant qu'ils étaient là, arriva le temps où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie. Or il y avait aux environs des bergers qui passaient la nuit dans les champs, veillant tour-à-tour à la garde de leurs troupeaux. Et tout-à-coup, un ange du Seigneur se présenta à eux, et une clarté céleste les environna, et ils furent saisis d'une grande frayeur. Mais l'ange leur dit : Ne craignez point; car je viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuplé le sujet d'une grande joie : c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici la marque à laquelle vous le reconnaîtrez : Vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche. Au même instant, il se joignit à l'ange une grande troupe de l'armée céleste louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des r cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Après que les anges se furent retirés dans le ciel, les bergers se dirent l'un à l'autre : Passons jusqu'à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, et ce que le Seigneur nous a fait connaître. S'étant donc hâtés d'y aller, ils trouvèrent Marie et Joseph avec l'enfant couché dans une crèche. Et l'ayant vu, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit touchant cet enfant. Et tous ceux qui entendirent, admirèrent ce qui leur avait été rapporté par les bergers. Or, Marie conservait toutes ces choses, les repassant dans son coeur. Et les bergers s'en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de tout ce qu'ils avaient entendu et vu, selon qu'il leur avait été dit.

Le huitième jour, quand l'enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus, nom que l'ange lui avait donné avant qu'il fût conçu dans le sein de sa mère (1).

Ensuite voici que des Mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils demandèrent : Où est le roi des Juifs nouvellement né ? Car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l'adorer. Ceci étant arrivé à la connaissance du roi Hérode, il en fut troublé, et avec lui toute la ville de Jérusalem. Ayant donc assemblé tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il s'informait, près d'eux, du lieu où devait naître le Christ. Ils lui dirent que c'était à Bethléem de Juda, selon ce qui avait été écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es pas la moindre entre les principales villes de Juda : car de toi sortira le chef qui doit conduire mon peuple d'Israël. Alors Hérode ayant appelé les mages en secret, s'enquit d'eux avec soin du temps auquel l'étoile leur était apparue ; et, les envoyant à Bethléem, il leur dit : Allez, informez-vous exactement de cet enfant, et lorsque vous l'aurez trouvé, dormez-m'en la nouvelle, afin que j'aille aussi moi-même l'adorer. Ayant entendu le roi, les mages partirent, et l'étoile qu'ils avaient vue en Orient, se montra de nouveau et allait devant eux, jusqu'à ce qu'étant arrivée au des sus du lieu où était l'enfant, elle s'y arrêta. La voyant reparaître ils furent transportés de joie ; et lorsqu'ils entrèrent dans la maison qu'elle leur marquait, ils trouvèrent l'enfant avec Marie sa mère, et se prosternant ils l'adorèrent ; puis ayant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Ensuite, ayant reçu en songe l'avertissement de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.


Quand ils furent repartis (1), les jours de la purification de Marie étant accomplis, selon la a loi de Moïse, les parents de Jésus le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur ; « suivant qu'il est écrit dans la loi divine, que tout mâle qui naîtra le premier sera consacré au Seigneur ; et pour donner ce qui devait.être offert en sacrifice, comme il est écrit dans la même loi, deux tourterelles ou deux petits de colombes. Or, il y avait alors à Jérusalem un homme juste et craignant Dieu, nommé Siméon. Il attendait la consolation d'Israël, et le Saint-Esprit était en lui. Et il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point, sans avoir vu auparavant le Christ du Seigneur. Cet homme vint donc au temple par le mouvement de l'Esprit de Dieu, et comme les parents de l'enfant Jésus l'y portaient afin d'accomplir à son égard les prescriptions de la loi; il le prit lui-même entre ses bras et bénit Dieu en disant : C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre serviteur, selon votre parole ; puisque mes yeux ont vu le Sauveur que vous nous donnez, et que vous destinez pour être exposé à la vue de tous les peuples, comme la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple Israël. Et c le père et la mère de Jésus admiraient ce que l'on disait de lui. Siméon les bénit et dit à Marie, la mère de l'enfant : Celui-ci est établi pour la ruine et la résurrection de plusieurs dans Israël, et pour être en butte à la contradiction et votre âme même sera percée d'un glaive, afin que soient découvertes les pensées de plusieurs cachées au fond de leur coeur. Il y avait aussi une prophétesse nommée Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser : elle était fort avancée en âge ; elle avait vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité, et elle était demeurée veuve jusqu'à quatre-vingt quatre ans elle ne s'éloignait point du temple, servant Dieu jour et nuit dans les jeûnes et dans les prières. Etant donc survenue à la même heure, elle se mit aussi à louer le Seigneur, et à parler de lui à tous ceux qui attendaient la rédemption d'Israël.

Après qu'ils eurent accompli tout ce qui était ordonné par la loi du Seigneur (1), voici qu'un ange du Seigneur apparut à Joseph au milieu de son sommeil et lui dit : Lève-toi ; prends l'enfant et sa mère, fuis en Egypte et demeures-y jusqu'à ce que je te dise d'en sortir : car Hérode cherchera l'enfant pour le faire mourir. Joseph s'étant levé prit l'enfant et sa mère durant la nuit et se retira en Egypte, où il demeura jusqu'à la mort d'Hérode. Cette retraite arriva pour accomplir la parole que le Seigneur avait dite par le prophète : J'ai rappelé mon Fils de l'Egypte. Alors Hérode voyant que les mages l'avaient trompé, entra dans une extrême colère : il envoya tuer à Bethléem et dans tous les pays d'alentour, tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous, selon le temps dont il s'était enquis exactement des mages.

Alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie en ces termes: On a entendu dans Rama une voix lamentable, des pleurs et de grands cris: c'est Rachel pleurant ses enfants et ne voulant point recevoir de consolation parce qu'ils ne sont plus.

Or, après la mort d'Hérode, un ange apparut la nuit à Joseph qui était en Egypte, et lui dit Lève-toi, prends l'enfant et sa mère et retourne dans la terre d'Israël ; car ceux qui cherchaient l'enfant pour lui ôter la vie sont morts. Joseph s'étant donc levé prit l'enfant avec sa mère et s'en vint dans la terre d'Israël. Mais apprenant qu'Archélaüs régnait en Judée à la place d'Hérode son père, il craignit d'y aller, et sur un avertissement céleste qu'il reçut pendant qu'il dormait, il se retira dans la Galilée et vint demeurer dans la ville appelée Nazareth, avec Jésus, afin que cette prédiction des prophètes fut accomplie : Il sera appelé Nazaréen (1).

Cependant l'enfant croissait et se fortifiait, étant rempli de sagesse ; et la grâce de Dieu était en lui. Or son père et sa mère allaient tous les ans à Jérusalem pour la fête de Pâque. Et lorsqu'il fut âgé de douze ans, ils y allèrent selon leur coutume au temps de la fête. Quand les jours de la solennité furent passés, lorsqu'ils s'en retournèrent, l'enfant Jésus demeura à Jérusalem, sans que son père et sa mère s'en aperçussent ; et pensant qu'il était avec quelqu'un de la compagnie, ils marchèrent durant un jour ; et le soir, ils le cherchaient parmi leurs parents et parmi ceux de leur connaissance. Mais ne l'ayant point trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour l'y chercher. Et trois jours après, ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. Et tous ceux qui l'entendaient étaient surpris de sa sagesse et de ses réponses. Lors donc qu'ils le virent, ils furent remplis d'admiration, et sa mère lui dit : « Mon fils, pourquoi avez vous agi de la sorte envers nous ? Voilà que nous vous cherchions tout affligés, votre père et moi. Il leur répondit Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois à ce qui regarde le service de mon Père ? Mais ils ne comprirent point ce qu'il leur disait. Il s'en alla ensuite avec eux et vint à Nazareth ; et il leur était soumis. Or, sa mère conservait toutes ces choses en son coeur. Et Jésus croissait en sagesse en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes (2).»

CHAPITRE VI. ÉPOQUE DE LA PRÉDICATION DE JEAN-BAPTISTE.

18. Vient ensuite ce qui a rapport à la prédication de Jean; et c'est un point que fait ressortir chacun des quatre évangélistes.

En effet, saint Matthieu, après avoir écrit les dernières paroles que j'ai citées de lui , après avoir rappelé ce témoignage d'un prophète : « Il sera appelé Nazaréen, » continue ainsi son Evangile : « En ces jours Jean-Baptiste vint prêcher au désert de Judée (1). » Et saint Marc qui n'a rien dit de la Nativité, ni de la première ni de la seconde enfance du Seigneur, prend son récit à la prédication même de Jean Car voici comme il débute : « Cmmencement de l'Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. Ainsi qu'il est écrit dans le prophète Isaïe . Voilà que ,j'envoie mon ange devant ta face, et marchant devant toi, il te préparera le chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez la voie du Seigneur ; rendez droits ses sentiers. Jean était dans le désert, baptisant et prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés, etc (2). » Saint Luc, lui aussi, après ces mots : « Jésus croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes, » parle aussitôt de la prédication de Jean, et il dit : « La quinzième année de l'empire de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, Philippe, son frère, de l'Iturée et du pays de Trachonite, et Lysanias, d'Abilène ; Anne et Caïphe étant grands-prêtres, le Seigneur fit entendre sa parole à Jean, fils de Zacharie, dans le désert, etc (3). » Et l'Apôtre saint Jean, qui domine de si haut les trois autres évangélistes, après avoir parlé du Verbe, Fils de Dieu, engendré avant tous les siècles de la création, puisque tout a été fait par lui, rappelle immédiatement la prédication et le témoignage de Jean- Baptiste: « Il y eut, dit-il, un homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean (4). »

Considérons maintenant l'accord des quatre récits de l'Evangile, au sujet du saint précurseur. Je n'entends pas ici exposer en détail et réunir toutes les paroles, comme je l'ai fait un peu plus haut, quand il s'est agi des commencements du Christ né de Marie. J'ai ramené à une seule narration ce qu'en disent saint Matthieu et saint Luc , pour montrer même aux esprits les moins exercés, qu'il n'y a pas la moindre contradiction entre les deux évangélistes et que l'un, en rappelant ce que l'autre tait ou en taisant ce que l'autre rappelle, n'empêche nullement de recevoir comme vrai ce que présente le récit de chacun. Cet exemple, tel que je l'ai donné ou tel qu'on peut le donner si l'on voit un ordre meilleur, suffit pour faire sentir à tout homme que dans les autres endroits semblables les choses peuvent se traiter comme dans celui-là.

19. Maintenant donc, comme je viens de le dire, voyons au sujet de Jean-Baptiste, l'accord des quatre auteurs des récits évangéliques. Saint Matthieu continue ainsi: «Or dans ces jours, Jean-Baptiste vint prêcher au désert de Judée. » Saint Marc ne dit pas « dans ces jours, » parce qu'il n'avait raconté précédemment aucun événement contemporain, qui lui permit d'user de cette formule.

 

Saint Luc a marqué d'une manière plus précise par le nom des puissances terrestres, les temps de la prédication et du baptême de Jean, quand il a dit: « La quinzième année de l'empire de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, Philippe, son frère, de l'Iturée et du pays de Trachonite et Lysanias, d'Abilène; Anne et Caïphe étant grands-prêtres, le Seigneur fit entendre sa voix à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. » Ne croyons pas cependant que saint Matthieu ait voulu désigner l'époque où tous ces hommes exerçaient leur autorité, en disant: « Dans ces jours. » On doit appliquer son expression à un espace de temps beaucoup plus étendu; car aussitôt qu'il nous a montré Jésus-Christ de retour d'Egypte après la mort d'Hérode (et sans aucune doute, le fait a eu lieu pendant la première ou la seconde enfance du Sauveur; autrement l'on ne pourrait justifier les paroles de saint Luc au sujet de sa présence et de sa conduite dans le temple de Jérusalem, à l'âge de douze-ans (1)) aussitôt, dis-je, qu'il nous a fait voir dans la personne de l'enfant Jésus, l'accomplissement de cet oracle : « J'ai rappelé mon Fils d'Egypte, » saint Matthieu arrive à la prédication de Jean et dit aussitôt: « Dans ces jours, Jean-Baptiste vint prêcher au désert. » Ce n'est pas qu'il entende seulement les jours de l'enfance de Jésus; il désigne toutes les années écoulées depuis la Nativité jusqu'au temps,de la prédication et du baptême de Jean-Baptiste, c'est-à-dire jusqu'au temps où nous voyons le Christ dans l'âge de la jeunesse, puisque le Sauveur était né la même année que le précurseur, et que, du reste, l'Evangile nous le présente comme ayant trente ans environ quand il fut baptisé par lui.

CHAPITRE VII. DES DEUX HÉRODES.

20. Saint Luc rapporte qu'Hérode était tétrarque de Galilée quand Jésus-Christ , alors dans l'âge de la jeunesse , reçut le baptême de Jean (1) ; et saint Matthieu, que Jésus-Christ encore enfant quitta l'Egypte pour revenir en son pays après la mort d'Hérode. Plusieurs veulent trouver ici l'objet d'une difficulté sérieuse.

Pour affirmer la vérité des deux passages, il faut, sans doute, reconnaître qu'il y a eu deux Hérodes. Comme aux yeux de tout le monde la chose est très-possible, quel n'est pas l'aveuglement de ces hommes qui ne cherchent qu'à calommier la vérité de l'Evangile, quand la moindre réflexion leur ferait voir qu'il s'agit de deux personnages appelés du même nom ? C'est de quoi l'on trouve partout des exemples. Il est certain, en effet, que ce dernier Hérode était fils du premier; comme Archélaüs, que saint Matthieu place sur le trône de Judée après la mort de son père, à l’époque du retour d'Egypte (2);comme Philippe que saint Luc représente comme le frère du tétrarque Hérode et tétrarque lui-même de l'Iturée (3). Aussi bien le premier Hérode qui cherchait à faire mourir l'enfant Jésus avait le titre de roi: quant.à l'autre, son fils, il n'avait que celui de tétrarque; c'est-à-dire qu'il était gouverneur de l'une des quatre provinces formées alors de l'ancien royaume.

CHAPITRE VIII. RETOUR A NAZARETH.

21. On voudra peut-être voir encore une autre difficulté. D'après saint Matthieu Joseph revenant d'Egypte n'osa aller en Judée avec l'enfant, parce qu'un fils d'Hérode, Archélaüs, y régnait à sa place.

Mais comment peut-il aller en Galilée, où, d'après le récit de saint Luc, régnait le tétrarque Hérode, un autre fils de ce tyran? La question suppose qu'il s'agit du même temps. Mais le temps dont parle saint Luc n'est plus celui où Joseph craignait pour l'enfant Jésus: les choses avaient tellement changé de face que la Judée n'était plus sous le sceptre d'Archélaüs, et qu'elle obéissait à Ponce-Pilate, qui n'était pas roi mais gouverneur des Juifs: alors les fils d'Hérode l'ancien administraient sous (autorité de Tibère César, non un royaume mais une tétrarchie. Il est clair que cette révolution n'avait pas encore eu lieu quand Joseph, craignant Archélaüs, roi de Judée, se transporta avec l'enfant dans la province de Galilée, où, du reste, était située Nazareth sa ville natale.

CHAPITRE IX. MOTIFS DE PRÉFÉRENCE POUR LE SÉJOUR A NAZARETH.

22. Veut-on nous faire encore une nouvelle objection, et nous demander comment saint Matthieu a dit que les parents de l'enfant Jésus se rendirent avec lui en Galilée, parce que la crainte d'Archélaüs les détourna d'aller en Judée: quand ils ont plus vraisemblablement fixé leur séjour dans cette province parla raison que leur ville était Nazareth de Galilée, comme le déclare saint Luc?

Mais il faut comprendre que Joseph ayant ouï en Egypte, durant son sommeil, ces paroles de l'Ange: « Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et retourne dans la terre d'Israël, n y vit tout d'abord un ordre de se rendre en Judée; et sans doute par la terre d'Israël il put entendre, avant tout, le pays dont Jérusalem était le centre. Ensuite, ayant appris l'élévation d'Archélaüs sur le trône d'Hérode son père, il voulut d'autant moins s'exposer aux poursuites du tyran, qu'il pouvait considérer la Galilée comme étant aussi la terre d'Israël, puisque les habitants de cette province étaient aussi des Israëlites. On peut cependant résoudre encore cette objection d'une autre manière. Les parents de Jésus-Christ purent croire que Jérusalem, à cause du temple du Seigneur, était le seul séjour où il leur convint de s'établir avec cet enfant, dont les oracles célestes leur apprenaient tant de merveilles: et alors ils devaient, au retour d'Egypte,y fixer leur demeure, s'ils n'eussent redouté la présence du fils d'Hérode, dont l'ordre divin ne leur enjoignait pas de mépriser les menaces.

CHAPITRE X. VOYAGES À JÉRUSALEM.

23. On dira peut-être encore : Comment donc, au rapport de saint Luc, les parents de Jésus allaient-ils, toutes les années de son enfance, à Jérusalem, puisque la crainte d'Archélaüs leur interdisait l'accès de la ville ?

Il me serait facile de répondre, lors même qu'un évangéliste nous aurait fait connaître le temps que dura le règne (150) d'Archélaüs en Judée. Il était possible, en effet, que le jour d'une fête solennelle qui attirait une immense multitude, Joseph et Marié, favorisés par la foule, se rendissent à Jérusalem secrètement avec l'enfant Jésus, pour le court espace de quelques heures, tout en craignant d'y demeurer les autres jours. Sans manquer à la religion, sans négliger la solennité, ils pouvaient ainsi rester inconnus et conjurer le péril qu'un séjour continuel ne leur eût pas permis d'éviter. Mais tous les évangélistes ayant gardé le silence sur le temps qu' a duré le règne d'Archélaüs, il y a un autre moyen d'expliquer le récit de saint Luc. Il suffirait de supposer que Joseph et Marie n'allèrent chaque année à Jérusalem avec l'enfant Jésus (1), qu'à dater du moment où le fils d'Hérode n'était plus à craindre. Si, à défaut de l'Evangile, quelque histoire digne de foi nous oblige à reconnaître que le règne d'Archélaüs fut assez long pour ôter à cette hypothèse tout fondement; la raison que j'ai donnée plus haut doit suffire. En redoutant le séjour de Jérusalem, les parents de Jésus ne voulaient point cependant négliger une fête solennelle du Seigneur, quand il leur était facile de s'y rendre sans être remarqués. Est-il inouï d'ailleurs que, saisissant l'opportunité des jours ou des heures, on vienne parfois dans des lieux où on redoute de demeurer?

CHAPITRE XI. COMMENT LA PRÉSENTATION AU TEMPLE SE PEUT-ELLE CONCILIER AVEC LA COLÈRE D'HÉRODE ?

24. Ceci peut également servir de réponse à ceux qui se demanderaient : puisque les mages avaient donné l'éveil au roi Hérode en lui apprenant la naissance d'un nouveau roi des Juifs, comment Joseph et Marie purent-ils, après les jours de la purification de la mère de Jésus, se rendre en sûreté avec l'enfant dans le temple de Jérusalem, pour y accomplir à son égard les prescriptions de la Loi du Seigneur, dont saint Luc rappelle le détail?

Qui ne voit, en effet, que de nombreuses occupations pouvaient bien alors absorber l'attention d'Hérode et l'arracher à tout autre soin durant l'espace d'un jour ? S'il ne parait pas vraisemblable que malgré sa vive attente du retour des mages, qui devaient l'instruire de ce qui concernait l'enfant, Hérode ait laissé passer tant de jours avant de reconnaître qu'il était leur dupe ; si l'on répugne à penser qu'il s'avisa seulement de prendre contre cet enfant la plus cruelle résolution et d'en faire mourir tant d'autres, quand fut écoulé le temps de la purification de Marie, quand furent terminées les cérémonies solennelles prescrites à l'égard des premiers-nés, et lorsque la sainte famille fut partie pour l'Egypte ; il faut convenir cependant que beaucoup de graves affaires, dont j'omets le détail, purent distraire le souci du roi, et lui faire oublier son projet durant plusieurs semaines, ou en empêcher l'exécution.

Il est impossible d'énumérer les causes qui purent donner ce tour aux événements, mais nul n'est assez étranger au monde, pour nier ou révoquer en douté qu'il pût s'en trouver beaucoup et de très-sérieuses. Qui ne peut se figurer combien d'autres nouvelles plus terribles, vraies ou fausses, purent arriver aux oreilles du roi, pour enlever son âme, par la vive appréhension de périls plus prochains, à la crainte que cet enfant, ce nouveau roi des Juifs, ne prit les armes, dans quelques années, contre lui ou contre ses fils, et l'occuper entièrement du soin de parer à des éventualités dont l'imminence appelait de promptes mesures? Mais, laissant de côté toutes ces raisons, voici ce que je dirai. Les Mages n'étant pas revenus vers Hérode pour l'instruire, celui-ci put croire qu'ils s'étaient laissé abuser en s'imaginant voir une étoile qui n'existait point, et que, n'ayant pas découvert l'Enfant qu'ils cherchaient, ils avaient eu honte de retourner à sa cour. Ainsi le roi aurait cessé de craindre et aurait abandonné son homicide dessein. Suivant cette hypothèse bien vraisemblable, Joseph aurait été averti dans son sommeil de fuir en Egypte avec l'enfant et sa mère quand, après les jours de la purification de Marie, après la démarche de la sainte famille au temple de Jérusalem, après la consommation de toutes les choses que nous fait connaître saint Luc (1),les paroles prophétiques de Siméon et d'Anne à l'égard de Jésus, en se propageant par les récits des témoins, allaient ranimer les craintes du roi, et le rappeler à sa première intention. Hérode comprenant ensuite, par la divulgation des faits accomplis et des discours prononcés dans le temple, que les mages s'étaient joués de lui, et voulant assurer la mort de Jésus-Christ, commanda alors ce massacre général dont parle saint Matthieu (2).

CHAPITRE XII. PRÉDICATON DE JEAN-BAPTISTE.

23. Le même Evangéliste aborde ensuite ce qui regarde le précurseur: « En ces jours, dit-il, Jean-Baptiste vint prêcher au désert de Judée, et il disait: Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche: voici en effet Celui dont a parlé le prophète Isaïe, quand il a dit : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur; rendez droits ses sentiers (1). »

Saint Marc et saint Luc, de leur côté, s'accordent à reconnaître que ce témoignage d'Isaïe concerne Jean-Baptiste. Car saint Luc lui appliqué encore plusieurs paroles qui suivent dans le texte du même prophète (2). L'Evangéliste saint Jean dit de plus que Jean-Baptiste s'est appliqué lui-même cet oracle, d'Isaïe (3) . comme du reste saint Matthieu rapporte ici certaines paroles du précurseur que les autres ne reproduisent pas. « Il vint prêcher au désert de Judée, et il disait: Faites pénitence ; car le royaume des cieux est proche : » ces paroles de Jean-Baptiste ne sont pas rappelées dans les trois autres récits. Quant à ce que nous présente ensuite la narration de saint Matthieu qui ajoute : « Car c'est lui dont a parlé ainsi le prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ; » on ne voit pas si l'évangéliste reprend son discours et s'il rappelle en son nom les paroles d'Isaïe, ou s'il continue à exposer la prédication de Jean-Baptiste, et à lui attribuer tout ce que contient ce passage : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche : voici, en effet celui dont le prophète Isaïe a parlé, » , etc. En effet, on ne doit pas se préoccuper de ce que Jean-Baptiste, au lieu de dire: Je suis moi-même celui dont le prophète Isaïe a parlé ; a dit : « Voici Celui dont le prophète Isaïe a parlé; » car cette forme de langage est familière aux Evangélistes saint Matthieu et saint Jean. En effet saint Matthieu dit en parlant de lui-même : Jésus vit un homme qui était assis au bureau des impôts (4); » et il ne dit pas : Jésus me vit. Et saint Jean (5) C'est là, dit-il, le disciple qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites; et nous savons que son témoignage est vrai. » Il ne dit pas: C'est moi, ni: Mon témoignage est vrai.

Notre-Seigneur, dit très-souvent: Le. fils de l'homme (1) et, le Fils de Dieu; au lieu de dire: Moi. Il dit ailleurs (2) : « Il fallait que le Christ souffrît et ressucita d'entre les morts ; » et non pas : Il fallait que je souffrisse. Après avoir dit :Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche ; » Jean-Baptiste a donc pu lui-même ajouter et s'appliquer les paroles suivantes: « Car voici Celui dont le prophète Isaïe a parlé, » etc. Par conséquent, après avoir rapporté les paroles sorties de la bouche du précurseur, saint Matthieu reprendrait seulement son discours, à l'endroit où nous lisons: « Or, Jean avait un vêtement de poil de chameau » etc. S'il en est ainsi, l'on ne doit pas s'étonner que, pressé de rendre témoignage de lui-même, le précurseur ait dit, suivant le rapport de l'évangéliste saint Jean : «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert (3), » comme il l'avait déjà dit quand il recommandait de faire pénitence. Au sujet du vêtement et du régime de vie de Jean-Baptiste, saint Matthieu dit donc en continuant son récit : « Or, Jean avait un vêtement de poil de chameau, et une ceinture de cuir, autour des reins; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. » C'est ce que saint Marc dit aussi et presque dans les mêmes termes mais les deux autres n'en parlent pas.

26. Saint Matthieu dit ensuite : « Alors les habitants de Jérusalem, ceux de la Judée et de tout le pays des environs du Jourdain venaient à lui ; et, en confessant leurs péchés, ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain. Mais voyant venir à son baptême plusieurs des Pharisiens et des Sadducéens il leur dit : Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui va tomber sur vous ? Faites donc de dignes fruits de pénitence ; et ne songez pas à dire en vous-mêmes: Nous avons pour père Abraham. Car je vous déclare que Dieu peut faire naître de ces pierres mêmes des enfants d'Abraham. Déjà la cognée est à la racine des arbres; donc tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. Moi, je vous baptise dans l'eau pour vous amener à la pénitence; mais Celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter sa chaussure. C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu. Il a le van à la main, et il nettoiera complètement son aire ; il amassera son blé dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteindra jamais. »

 

Nous trouvons toutes ces pensées dans le récit de saint Luc, qui cite presque textuellement ces mêmes paroles attribuées à Jean-Baptiste. Quand les deux Évangélistes diffèrent pour les termes, ils ne diffèrent nullement pour le sens. Ainsi, selon le premier, le précurseur parle de cette manière: « Ne songez pas à dire en vous-mêmes Nous avons pour père Abraham ; » et, selon le second : « Ne vous mettez pas à dire: Nous avons pour père Abraham. » Ainsi, quand, plus loin, le texte de saint Matthieu nous présente ces paroles: « Moi, je vous baptise dans l'eau pour vous amener à la pénitence ; » celui de saint Luc montre d'abord les différentes classes de la foule demandant ce quelles doivent faire, et rappelle que Jean les engagea à multiplier les bonnes oeuvres comme des fruits de pénitence ; particularités que saint Matthieu ne rapporte pas: puis, à l'encontre de cette fausse idée que Jean pourrait bien être le Messie, viennent les mêmes paroles Moi, je vous baptise dans l'eau; » sans être accompagnées des mots: « Pour vous amener à la pénitence. » Selon saint Matthieu., le précurseur dit ensuite: « Celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi ; » et selon saint Luc : « Il en vient un autre qui est plus puissant que moi. » Nous lisons dans saint Matthieu ; « Je ne suis pas digne de porter sa chaussure ; » et dans saint Luc: « Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure, » paroles que reproduit aussi saint Marc, tout en omettant beaucoup d'autres détails . Car, après avoir parlé du vêtement et de la nourriture du précurseur, il ajoute: « Et Jean prêchait en disant

Il en vient un autre derrière moi, qui est plus puissant que moi; et je ne suis pas digne, en me prosternant devant lui, de délier les cordons de sa chaussure. Moi, je vous ai baptisés dans l'eau ; lui, vous baptisera dans le Saint-Esprit. » Pour ce qui regarde la chaussure, il diffère donc de saint Luc, par cette addition En me prosternant devant lui. » Au sujet du baptême il diffère de saint Luc et de saint Matthieu en ce qu'il ne dit pas: « Et dans le feu, » mais seulement : « dans le Saint-Esprit. » Saint Luc nous fait lire aussi bien que. saint Matthieu et suivant le même ordre: « Il vous baptisera dans, l'Esprit et dans le feu. » Toute la différence c'est que le mot Saint, » n'est pas dans le récit de saint Luc comme dans celui de saint Matthieu, où nous trouvons: « Il vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu (1). » L'Evangéliste saint Jean confirme les trois récits, dans ce passage: « Jean-Baptiste lui rend témoignage en s'écriant: Voilà celui dont je vous disais: Celui qui vient après moi, m'a été préféré parce qu'il était avant moi (2). » Par là, en effet, l'Evangéliste déclare que Jean-Baptiste a prononcé ces paroles dans le temps où les trois autres les lui font dire, et qu'ensuite il les a rappelées et répétées quand, il s'est écrié : « Voilà celui dont je vous disais : Celui qui vient après moi, etc. »

27. Demanderait-on maintenant quelles sont les paroles qu'a prononcées Jean-Baptiste; celles de saint Matthieu, ou celles de saint Luc, ou celles de saint Marc dans le peu de citations qu'il t'ait?

 

Pour ne pas se préoccuper de cette question, il suffit de comprendre que la connaissance de la vérité résulte des pensées elles-mêmes et non des termes dans lesquels elles sont formulées. En effet, tel évangéliste n'est pas contraire à tel autre, parce qu'on trouve dans sa relation un ordre différent. De même il n'y a pas d'opposition, quand l'un rapporte ce que l'autre passe sous silence. Il est évident, en effet, que chaque évangéliste a écrit suivant ses souvenirs, et a donné son récit en plus ou moins de mots, selon qu'il était porté à l'étendre ou à l'abréger, tout en présentant néanmoins la même pensée.

28. De là ressort assez clairement une observation très-importante. Puisque la vérité de l'Evangile est parvenue au plus haut point d'autorité, par là même qu'elle repose sur la parole de Dieu, sur cette parole qui, subsistant éternelle et immuable au-dessus de toute créature, a été par l'intermédiaire de la créature communiquée au moyen de signes temporels et du langage humain , nous ne devons accuser personne de mensonge, quand plusieurs, venant à faire le récit d'une même chose qu'ils se souviennent d'avoir vue ou entendue, ne le font pas de la même manière ni dans les mêmes termes; soit que la différence regarde la narration ; soit que des mots se trouvent remplacés par d'autres mots équivalents; soit que tel narrateur omette une particularité qui ne se présente pas à sa mémoire ou qui pourra se comprendre d'après les autres parties du récit; soit qu'en faveur de certains points qu'il se propose surtout de raconter, chacun veuille, afin de pouvoir y donner le temps convenable, ne toucher que légèrement d'autres détails et non les développer entièrement; soit que, pour éclaircir la pensée et la mettre dans tout son jour, l'un d'eux, sans rien ajouter aux choses elles-mêmes, ajoute cependant au simple récit, des paroles qui les font mieux connaître ; soit que, gardant bien la mémoire des faits dont il a été témoin, il ne puisse malgré ses efforts se rappeler aussi, pour les reproduire littéralement, tous les discours qui ont frappé ses oreilles.

 

Si l'on prétend que les évangélistes devaient, sous l'action de l'Esprit-Saint, jouir du privilège de ne pas différer l'un de l'autre, même dans la nature, l'ordre et le nombre des expressions, c'est qu'on ne comprend point que plus est grande l'autorité des évangélistes, plus il importe aux autres hommes dans l'exposition de la vérité d'être rassurés par leur exemple ; pour n'avoir aucunement à redouter l'accusation de mensonge, quand ils différeront entre eux dans le narré d'un même fait comme les écrivains sacrés, dont l'exemple pourra les justifier. Comme il n'est permis ni de dire ni de penser qu'un évangéliste a menti, on devra reconnaître, qu'un homme n'aura pas menti non plus, quand il lui sera arrivé pour ses souvenirs ce qu'on sait être arrivé aux évangélistes. Et plus la morale exige qu'on s'abstienne du mensonge, plus il est à propos qu'un exemple de si haute autorité nous ait été mis sous les yeux; pour régler notre jugement et nous empêcher de crier au mensonge lorsque plusieurs récits d'un événement nous offrent des différences semblables à celles des quatre Evangiles ; pour nous faire aussi comprendre, ce qui intéresse au plus haut point l'enseignement de la foi, que nous devons moins chercher et considérer l'exacte conformité des termes que la vérité des choses ; quand nous pouvons dire que sans user du même langage, plusieurs ont énoncé cependant la même vérité pour s'être accordé sur le fond et les pensées.

29. Qu'y a-t-il donc qui doive paraître contraire dans ces passages des évangélistes que je viens de mettre en regard ? Faut-il voir une opposition entre celui qui l'ait parler ainsi Jean-Baptiste.: «Je ne suis pas digne de porter sa chaussure; » et ceux qui lui font dire : « Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure? »

 

Il semble, en effet, qu'il y a, non pour les termes, ni l'ordre des mots, ni certaine forme particulière de langage, mais dans la chose elle-même une différence entre porter la chaussure, » et « délier les cordons de la chaussure. » On peut donc avec raison demander ce que Jean-Baptiste a dit qu'il n'était pas digne de faire ; si c'est ale porter la chaussure ou d'en délier les cordons. Car s'il n'a dit que l'une des deux choses, celui-là seul qui a pu la rapporter parait être le narrateur véridique: et celui qui a écrit l'autre, sera regardé, sinon comme ayant voulu tromper, du moins comme ayant été trompé par une mémoire infidèle. Mais il faut écarter des évangélistes toute erreur, non-seulement celle qui résulte du mensonge, mais celle même qui vient de l'oubli; c'est pourquoi, s'il importe d'entendre sous les expressions porter la chaussure » et délier les cordons de la chaussure, » deux idées vraiment différentes, que penserons-nous devoir conclure pour ; l'exacte intelligence des récits évangéliques, sinon que Jean-Baptiste a dit l'une et l'autre chose, soit dans plusieurs discours, soit dans les mêmes ? Car il a pu parler ainsi

Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure ni de la porter. Alors les évangélistes en rappelant, l'un la première proposition, l'autre la seconde, ont tous également fait un récit véridique. Cependant, en parlant de la chaussure du Seigneur, Jean-Baptiste a eu seulement en vue de montrer la grandeur suprême du Seigneur et sa propre bassesse ; qu'un évangéliste ait écrit : « Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure , » ou : « Je ne suis pas digne de porter sa chaussure, », il a toujours rendu la même idée, exprimé le même sens, quand, mettant dans la bouche du précurseur un langage quelconque au sujet des souliers du divin Maître, il a également fait ressortir son intention de montrer combien Jésus lui était supérieur. Une règle dont le souvenir sera d'un très-grand avantage dans tout le cours de ce traité sur l'accord des évangélistes, c'est donc de ne pas regarder comme erroné le langage de celui qui en faisant, certains changements aux dis cous d'un personnage, expose néanmoins son idée et son intention, aussi exactement que celui qui rapporte rigoureusement toutes ses paroles; par là nous apprenons avantageusement qu'il ne faut chercher qu'à se rendre compte de la pensée et de la volonté de celui qui parle.

CHAPITRE XIII. DU BAPTÊME DE JÉSUS.

30. Saint Matthieu continue ainsi: « Alors Jésus vint de Galilée près du Jourdain trouver (154) Jean pour être baptisé par lui. Mais Jean s'en défendait en disant: C'est moi qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ? Jésus lui répondit : Laisse-moi faire maintenant, car c'est ainsi que nous devons accomplir toute justice. Alors Jean cessa de lui résister. »

Les trois autres évangélistes disent pareillement que Jésus vint trouver Jean, et tous trois rapportent qu'il fut baptisé par lui; mais ils gardent le silence sur ce que nous voyons dans le récit de saint Matthieu, savoir les paroles de Jean au Seigneur et les réponses du Seigneur à Jean (1).

CHAPITRE XIV. VOIX DU CIEL APRÈS LE BAPTÊME DE JÉSUS.

31 . Saint Matthieu dit ensuite : « Jésus ayant été baptisé sortit aussitôt de l'eau; et en même temps les cieux lui furent ouverts, et il vit l'Esprit de Dieu descendre en forme de colombe et se reposer sur lui . Et au même instant on entendit une voix du ciel qui dit Celui-ci est mon Fils bien aimé, en qui je me complais. »

C'est ce que racontent pareille a ment deux autres évangélistes , saint Marc et saint Luc. Ils exposent cependant d'une manière différente les paroles de la voix qui se fit entendre du ciel: mais c'est toujours la même pensée. Car, d'après ce que nous avons dit précédemment, on doit voir le même sens et l'expression de la même idée dans la leçon de saint Matthieu: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, » et dans celle de saint Marc et de saint Luc: « Vous êtes mon Fils bien-aimé. » Sans doute il n'y eut, dans ce discours venu d'en haut , qu'une seule des deux locutions, mais saint Matthieu, en écrivant: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, » aura voulu marquer le but de la voix du ciel, qui était de faire connaître aux auditeurs la filiation divine de Jésus-Christ; il a voulu montrer que les paroles : « Vous êtes mon Fils, » furent prononcées de la même manière que si la voix eût dit à la foule: « Celui-ci est mon Fils. » Car elle n'apprenait pas à Jésus-Christ ce qu'il savait bien; mais elle l'apprenait à ceux qui étaient là et pour qui elle se faisait entendre.


Maintenant la voix du ciel a-t-elle dit: « En qui je me complais, in quo mihi complacui,» ou : « Je mets en vous ma complaisance, in te complacui, » ou enfin : « Il me complaît en vous, in te complacuit mihi (1) ? « On est libre d'admettre l'une ou l'autre de ce Trois leçons, pourvu que l'on comprenne qu'en rapportant différemment les paroles, les Evangélistes ont rendu la même pensée. La différence des ex pressions a même l'avantage de nous faire mieux saisir l'idée, que si tous l'avaient rap portée dans les mêmes termes , et d'écarter le danger d'une fausse interprétation . Car celui qui voudrait, sous les mots: « En qui je me complais, in quo mihi complacui , » voir le Père se plaisant à lui-même dans le Fils, est averti de son erreur par le texte de saint Marc : « En vous je complais, in te complacui. » De même, voulons-nous par cette seule leçon : « in te complacui, » entendre que , dans le Fils le Père plaît aux hommes ? nous sommes détrompés par le texte de saint Luc: in te complacuit mihi. Donc, quelque soit l'Évangéliste dont le récit nous présente le texte exact des paroles de la voix céleste, on voit clairement que les autres n'ont varié les termes que pour rendre le même sens plus saisissable. Ainsi , d'après les trois réunis , la voix du ciel a voulu dire : Je mets en vous mon bon plaisir ; et cela signifie J'ai résolu de faire par vous ce qui me plaît . Dans certaines copies de l'Évangile selon saint Luc , au lieu de la leçon que nous venons de mettre sous les yeux , on lit cet oracle du Psalmiste : « Vous êtes mon Fils , je vous ai engendré aujourd'hui (2) . » Il est vrai qu'on ne montre ces mots dans aucune des copies grecques les plus anciennes. Mais si quelques exemplaires dignes de foi peuvent confirmer cette variante, que faut-il conclure , sinon que la voix céleste, dans un ordre quelconque, a dit l'une et l'autre chose ?

CHAPITRE XV. JÉSUS-CHRIST CONNU OU INCONNU DE JEAN-BAPTISTE .

32. Ce que nous lisons dans l'Évangile selon saint Jean, du Saint-Esprit descendu en forme de colombe , n'est pas un discours placé au temps où le fait s'est accompli ; c'est une citation des paroles du précurseur rappelant lui-même ce qu'il a vu .

Or, ce passage fait naître la question suivante : Comment Jean-Baptiste a-t-il pu dire : « Pour moi , je ne le connaissais pas ; mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est lui qui baptise dans le Saint-Esprit » (1) ? En effet , s'il l'a connu seulement quand il a vu la colombe descendre sur lui , comment , d'après saint Matthieu, lui disait-il, avant d'être témoin de ce prodige , et dès qu'il le vit venir au Jourdain pour se faire baptiser : « C'est moi plutôt qui dois être baptisé par vous (2)? » Il faut conclure qu'à la vérité Jean-Baptiste le connaissait avant la descente de la colombe , puisqu'il tressaillit même dans le sein maternel quand Marie fut venue visiter Elisabeth (3); mais que à son égard, il apprit par cet événement une chose dont il n'avait pas encore connaissance , c'est que Jésus seul baptiserait dans le Saint-Esprit en vertu d'une puissance personnelle et divine ; tandis qu'aucun homme après avoir reçu de Dieu le pouvoir de baptiser ne pourrait dire eu baptisant qui que ce soit : c'est mon propre bien que je te communique, ni : Je donne moi-même le Saint-Esprit .

CHAPITRE XVI . JÉSUS TENTÉ PAR LE DÉMON .

33 . Saint Matthieu ajoute : « Alors Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert , pour y être tenté par le démon .

Ayant donc jeûné quarante jours et quarante nuits il eut faim ; le tentateur s'approchant alors lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu , commandez que ces pierres deviennent des pains. Et Jésus lui répondit : Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain , mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ; » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Alors le diable le laissa , et aussitôt les anges s'approchèrent de lui et le servaient . » Saint Luc raconte également tout cela , mais dans un ordre différent ; de sorte qu'on ne voit pas ce qui s'est fait en premier lieu , si d'abord ont été montrés au Sauveur les royaumes de la terre et qu'ensuite il ait été transporté sur le pinacle du temple, ou si ce dernier fait a précédé, et que l'autre ait suivi. Mais peu importe dans quel ordre les choses soient racontées, pourvu qu'on fasse connaître qu'elles se sont toutes accomplies. Du reste , que saint Luc rende les mêmes pensées en d'autres termes , est-il besoin de rappeler toujours que cela ne nuit en rien à la vérité ? Quant à saint Marc, il atteste , lui aussi, que Jésus demeura au désert quarante jours et quarante nuits et y fut tenté par le démon ; mais il ne dit rien des paroles du démon, ni des réponses de Jésus . Cependant il n'a pas gardé le silence sur un point négligé par saint Luc, savoir que les anges vinrent servir le divin Maître (1). Quant, à saint Jean, il a passé sous silence tout ce qui regarde cette tentation .

CHAPITRE XVII. VOCATION DES APOTRES.

34. Le récit de saint Matthieu continue en ces termes : « Or Jésus ayant appris que Jean-Baptiste avait été jeté en prison, se retira en Galilée. »

C'est ce que disent aussi saint Marc et saint Luc (2) excepté que saint Luc ne fait ici nulle mention de l'emprisonnement de Jean-Baptiste. D'après l'évangéliste saint Jean, avant la retraite de Jésus en Galilée, Pierre et André demeurèrent un jour avec lui et alors fut donné ce nom de Pierre au premier, qui s'appelait auparavant Simon. Le même dit encore que le jour suivant, comme Jésus voulait sortir et se rendre en Galilée, il trouva Philippe et lui commanda de le suivre ; il arrive de là à raconter aussi ce qui regarde Nathanaël ; puis il dit que le troisième jour, étant en Galilée, Jésus fit à Cana le miracle du changement de l'eau en vin (3). Les autres évangélistes ont omis tous ces détails, quand après avoir rappelé la tentation du Sauveur ils ont parlé de son retour en Galilée. On doit donc comprendre qu'il y eut un intervalle de quelques jours durant lequel eut lieu ce que rapporte saint Jean au sujet des disciples. Mais ce qu'il dit de Pierre n'est pas en opposition avec le passage où plus loin saint Matthieu raconte que le Seigneur dit à l'Apôtre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai man Eglise (4). » Car il faut croire que ce nom lui fut donné, non pas quand Jésus lui adressa les paroles que nous venons de citer, mais bien quand, d'après saint Jean, il lui parla ainsi Tu t'appelleras Céphas, c'est-à-dire Pierre ; » de sorte qu'en lui disant plus tard : « Tu es Pierre, » il l'appelait par le nom que l'Apôtre portait déjà. En effet, s'il ne lui dit pas alors: Tu t'appelleras Pierre ; mais : « Tu es Pierre, » c'est qu'il lui avait dit précédemment : « Tu t'appelleras. »

35. Après cela nous lisons dans le récit de saint Matthieu : « Et Jésus, ayant quitté Nazareth, vint habiter Capharnaüm, ville maritime sur les frontières de Zabulon et de Nephtali, » et le reste, jusqu'à la fin du sermon sur la montagne.

 

Saint Marc lui fait écho dans l'ordre et la suite du récit pour la vocation de Pierre et d'André, puis, un peu après, de Jacques et de Jean. Mais tandis que saint Matthieu, aussitôt après avoir parlé de la multitude des malades guéris par Jésus et des foules nombreuses qui le suivaient, s'applique à reproduire le long discours du Sauveur sur la montagne, saint Marc interpose d'autres détails ; à savoir, que Jésus enseignait dans la synagogue de Capharnaüm et qu'on était éperdument étonné de sa doctrine ; puis il remarque, comme saint Matthieu le fait après le grand discours sur la montagne, que Jésus enseignait comme ayant puissance et non comme les scribes et les docteurs de la loi. » Saint Marc raconte aussi l'histoire de cet homme qui fut délivré d'un esprit immonde, ensuite la guérison de la belle-mère de Pierre. Pour ces détails le récit de saint Luc s'accorde avec le sien (1). Saint Matthieu n'a rien dit du possédé : il n'a parlé que plus loin de la belle-mère de Pierre (2).

36. Mais dans la partie de son récit que nous considérons maintenant, le même saint Matthieu, après avoir décrit la vocation des disciples auxquels Jésus ordonna d'abandonner leurs barques de pêcheurs et de le suivre, rapporte que le Sauveur parcourut la Galilée, enseignant dans les synagogues, prêchant l'Evangile, guérissant toute sorte d'infirmités, et que se voyant entouré d'une grande multitude il gagna le haut d'une montagne où il fit son grand discours.

 

Il donne ainsi lieu de comprendre que les choses rappelées par saint Marc après l'élection des disciples dont il s'agit, furent accomplies quand Jésus parcourait la Galilée et qu'il instruisait dans les synagogues; qu'alors aussi fut guérie la belle-mère de Pierre ; mais qu'il n'a rapporté que plus loin ces événements, encore qu'il n'ait pas fait rentrer dans sa narration tout ce qu'il y avait omis précédemment.

37. Voici cependant une difficulté. D'après saint Jean, ce fut sur les bords du Jourdain, non en Galilée, qu'André s'attacha au Seigneur avec un autre dont le nom n'est pas cité ; que Jésus-Christ donna à Simon le nom de Pierre, et troisièmement qu'il appela Philippe à le suivre : tandis que d'après les trois autres Evangélistes, dont le récit se trouve ici complètement d'accord, d'après surtout saint Matthieu et saint Marc, André, Simon et les fils de Zébédée étaient occupés à pêcher sur la mer de Galilée lors qu'ils furent appelés .

 

Si en effet saint Matthieu et saint Marc rapportent qu'André était dans la même barque que Simon, saint Luc ne le nomme point , tout en donnant à entendre qu'il y était; si de plus eux-mêmes n'exposent qu'en peu de mots l'événement, lorsque saint Luc le présente avec plus de détails; car il rapporte l'histoire de la pèche miraculeuse et il nous montre le Seigneur adressant de la barque de Simon ses premières paroles à la multitude;il n'y a là aucune opposition. Une autre différence serait que d'après saint Luc, le Seigneur dit, seulement à Simon Pierre: « Dès ce jour tu seras pêcheur d'hommes, » et que suivant les récits de' saint Matthieu et de saint Marc, il tient ce langage aux deux frères en même temps. Mais sans nul doute, il est possible que Jésus ait ainsi parlé d'abord à Pierre, surpris de la quantité de poissons qu'on venait de prendre ; puis à tous deux. Alors les récits se concilient facilement.

Revenons donc et appliquons-nous à la difficulté offerte par le texte de saint Jean comparé à ceux de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc. On peut la regarder en effet comme très-sérieuse ; puisqu'il y a une différence notable pour le temps, le lieu et le fait même de la vocation. Si c'est près du Jourdain, et avant le départ de Jésus pour la Galilée que sur le témoignage de Jean-Baptiste les deux disciples, dont l'un était André, suivirent le Sauveur ; si c'est alors, que conduit à Jésus par son frère André, Simon reçut le nom de Pierre : comment, d'après la leçon des autres Évangélistes, est-ce en Galilée que Jésus, les trouvant sur leurs barques de pêcheurs, les appela à devenir ses disciples (1) ? Mais il suffit de supposer que quand ils virent le Seigneur près du Jourdain, ils ne s'attachèrent pas à lui inséparablement, mais seulement commencèrent à le connaître, et retournèrent ensuite à leurs foyers, pleins d'admiration polir sa personne.

38. Aussi bien le même saint Jean dit-il que les disciples de Jésus crurent en lui à Cana en Galilée, quand il changea l'eau en vin. Ce qu'il raconte en ces termes : « Or le troisième jour il y eut des noces à Cana en Galilée, et la mère de Jésus y était. Jésus fut aussi convié aux noces avec ses disciples (1). »

 

Si ce fut alors qu'ils crurent en lui, comme l'Évangéliste ledit un peu après, ils n'étaient pas encore ses disciples quand ils furent conviés aux noces. Mais l'écrivain sacré emploie ici une manière de parler que nous employons lorsque nous disons, par exemple, que l'Apôtre Paul reçut le jour à Tarse en de Cilicie (2), quoique Paul n'ait pas été Apôtre en naissant. Quand donc il dit que les disciples de Jésus furent conviés aux noces, nous devons par ce nom de disciples entendre, non pas ce que ces hommes étaient alors, mais ce qu'ils devaient être ensuite. Sans aucun doute ils étaient disciples de Jésus lorsque saint Jean raconta et écrivit cet événement ; et c'est pour cette raison qu'en sa qualité d'historien du passé il leur donne ce titre.

39. « Après cela, continue saint Jean, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples : mais ils n'y demeurèrent pas longtemps (3). »

 

On ne sait pas si alors Pierre, André et les fils de Zébédée lui étaient déjà attachés Car saint Matthieu rapporte d'abord que Jésus vint habiter à Capharnaüm et ensuite que les ayant trouvés sur leurs barques occupés à pêcher, il leur commanda de le suivre ; tandis que, selon saint Jean, les disciples vinrent avec lui à Capharnaüm. Serait-ce que saint Matthieu rappelle ici un fait que d'abord il avait omis ? Aussi bien, ne dit-il pas: après cela, comme Jésus marchait sur le rivage de la mer de Galilée, il vit deux frères. Mais sans exprimer aucun rapport de temps : « Comme Jésus, dit-il, marchait sur le bord de la mer de Galilée, il vit deux frères, etc. » Il est donc possible que saint Matthieu, relate en cet endroit non un fait postérieur à ceux dont le narré précède ; mais un fait qu'il a omis auparavant de rapporter. Ainsi rien n'empêche de comprendre que les disciples soient venus à Capharnaüm avec le Sauveur, puisque, selon saint Jean, il s'y rendit accompagné de sa mère et de ses disciples. Qu plutôt ne s'agit-il pas d'autres disciples? Car Philippe déjà le suivait, puisqu'il l'avait précédemment appelé en lui disant Suis-moi ? » En effet les récits évangéliques ne nous montrent pas quel a été, pour tous les douze Apôtres, l'ordre de leur vocation ; attendu qu'ils ne mentionnent même pas la vocation de tous, mais parlent seulement de celle de Philippe, de Pierre et d'André, des fils de Zébédée et de Matthieu le publicain, lequel se nommait aussi Lévi (1): Pierre cependant est le premier et le seul qui ait reçu en particulier de la bouche de Jésus-Christ un nom nouveau. Car ce ne fut pas chacun en particulier mais tous deux ensemble, que les fils de Zébédée reçurent le nom de Fils du tonnerre (2).

40. Du reste observons que l'Evangile et les livres Apostoliques nomment disciples de Jésus-Christ, non seulement les douze Apôtres, mais tous ceux qui, croyant au divin maître, étaient par ses leçons formés au royaume des cieux.

 

C'est parmi eux qu'il en choisit douze auxquels il donna le nom d'Apôtres. Saint Luc, de qui nous apprenons ce fait, dit un peu plus bas : « Il descendit ensuite avec eux et s'arrêta dans la plaine, où il se vit entouré de la foule de ses disciples et d'une grande multitude de peuple (3). » Assurément l'Évangéliste n'appellerait pas la réunion de douze hommes,une foule de disciples. Plusieurs autres passages des Écritures nous montrent avec non moins d'évidence que le nom de disciples de Jésus appartenait à tous ceux qui apprenaient de lui, discerent, ce qui regarde la vie éternelle.

41. Mais on peut demander comment, d'après les récits de saint Matthieu et de saint Marc, Jésus appela de leurs barques de pêcheurs, d'abord Pierre et André, puis s'étant avancé un peu plus loin, les deux fils de Zébédée ; quand, suivant saint Luc, chacune des barques se trouvant remplie des poissons de la pêche miraculeuse, Pierre fit signe aux fils de Zébédée, Jacques et Jean, ses compagnons, de venir l'aider à retirer les filets: et que tous ensemble ils témoignèrent leur étonnement d'une si grande quantité de poissons, et que tous en même temps quittant leurs barques ramenées à bord, suivirent le Seigneur, bien qu'à Pierre seul il eût dit : « A dater de ce jour tu seras un pêcheur d'hommes.»

 

Il faut donc admettre que le fait rapporté par saint Luc fut antérieur à la vocation formelle des quatre disciples ; que le Seigneur ne les appela point dans cette circonstance à le suivre, mais prédit seulement à Pierre que dorénavant il prendrait des hommes. Ce qui ne voulait pas dire qu'il ne prendrait jamais plus de poissons; car nous lisons que même après la résurrection du Sauveur, les Apôtres se livraient encore à la pêche (1). Si donc Jésus-Christ annonça à Pierre que désormais il prendrait des hommes, ce ne fut pas pour lui dire qu'il ne prendrait plus de poissons. Ainsi l'on peut comprendre que les disciples revinrent pêcher selon leur coutume sur la merde Galilée, et qu'ensuite eut lieu ce que rapportent saint Matthieu et saint Marc ; c'est-à-dire que le Seigneur les appela deux à deux, d'abord Pierre et André, puis les fils de Zébédée. Aussi bien cette fois ils n'amenèrent pas leurs barques à terre comme ayant l'intention de revenir un autre jour à la pêche, mais ils suivirent Jésus-Christ comme un maître qui les appelait et leur intimait l'ordre de s'attacher à lui.

CHAPITRE XVIII. DU TEMPS OU JÉSUS-CHRIST SE RENDIT EN GALILÉE.

42. Une autre question se présente. L'Evangéliste saint Jean fait venir Jésus en Galilée avant l'emprisonnement de Jean-Baptiste.

Car après avoir rapporté que le Sauveur changea l'eau en vin à Cana de Galilée, puis descendit pour quelques jours à Capharnaüm.avec sa mère et ses disciples, il nous le montre allant à Jérusalem pour la fête de Pâque, venant ensuite avec ses disciples habiter et baptiser dans la terre de Judée. C'est alors qu'il dit en continuant- son récit : « Or Jean baptisait lui-même à Ennon près de Salim, parce qu'il y avait là beaucoup d'eau : plusieurs y venaient, et y étaient baptisés ; car Jean n'avait pas encore été mis en prison (2). » Cependant nous lisons dans saint Matthieu : « Ayant appris que Jean avait été arrêté, Jésus se retira en Galilée (3). » C'est ce que nous lisons pareillement dans saint Marc.


Après que Jean eut été mis en prison, dit-il, Jésus vint en Galilée (4). » Saint Luc de son côté, sans faire aucune mention de l'emprisonnement de Jean-Baptiste, nous dit comme eux, après avoir raconté le baptême et la tentation de Jésus-Christ, que le Sauveur se retira en Galilée. Car voici la suite de sa narration : « Le diable ayant fini de le tenter, s'éloigna de lui pour un temps ; et Jésus, par la vertu de l'Esprit, retourna en Galilée; et sa réputation se répandit dans tout le pays (5). » On doit conclure de là non pas que les trois évangélistes contredisent le récit de saint Jean, mais d'abord qu'ils ont omis de rappeler.une première apparition du Seigneur en Galilée après son baptême, alors que le précurseur n'avait pas encore été mis en prison; et secondement que sans rien dire de cette première démarche signalée parle miracle de Cana, ils en ont tout de suite rapporté une autre qui suivit l'emprisonnement de Jean-Baptiste. Saint Jean parle lui-même de cette seconde retraite de Jésus en Galilée après son baptême. « Jésus donc, dit-il, ayant su que les Pharisiens avaient appris qu'il faisait plus de disciples et baptisait plus de personnes que Jean, « bien que Jésus ne baptisât pas, mais ses disciples, quitta la Judée et s'en alla de nouveau en Galilée (1). » Il nous laisse entendre ici que dès lors Jean-Baptiste était en prison, mais que les Juifs avaient appris que Jésus faisait plus de disciples que n'en avait faits Jean, et baptisait plus de personnes que celui-ci n'en avait baptisées.

CHAPITRE XIX. SERMON SUR LA MONTAGNE.

43. Voyons maintenant si l'Evangéliste saint Matthieu ne semble en rien contredit par les autres, au sujet du long discours que, d'après lui, le Seigneur prononça sur la montagne.

Saint Marc n en dit rien; il n'a même rien rapporté de semblable, si ce n'est quelques maximes éparses dans son récit, et que le Seigneur aura répétées en d'autres lieux. Il nous permet cependant de voir dans le texte de sa narration la place de ce discours et nous laisse conclure que Jésus-Christ l'a prononcé, mais que lui-même a omis de le reproduire. « Jésus, dit-il, prêchait dans leurs synagogues et par toute la Galilée, et il chassait les démons. » Dans cette prédication de Jésus par toute la Galilée, se trouve compris aussi le discours qu'il fit sur la montagne, et que rapporte saint Matthieu. Carie même saint Marc continue ainsi : « Or, un lépreux vint à lui ; le suppliant et se jetant à genoux il lui dit : Si vous voulez, vous pouvez me guérit (2) ; et il expose de telle sorte ce qu'il dit ensuite de la guérison de ce lépreux qu'on doit le reconnaître pour le même que saint Matthieu dit avoir été guéri, quand, après le discours dont nous parlons, le Seigneur fut descendu de la montagne. Voici en effet le texte de saint Matthieu : « Jésus étant descendu de la montagne une grande multitude de peuple le suivit.Et voilà qu'un lépreux, venant à lui, l'adorait en disant : Seigneur, si vous voulez,vous pouvez me guérir, » et le reste (1).

44. Saint Luc a parlé aussi de ce lépreux (2), non pas au même endroit, mais suivant l'usage des évangélistes d'exposer certains faits après les avoir d'abord omis, ou d'anticiper le récit de faits postérieurs, selon le mouvement de l'inspiration divine qui les portait à n'écrire qu'ensuite en se le rappelant à la mémoire, ce qui pourtant leur était bien connu : néanmoins le même saint Luc rapporte aussi du divin maître un long discours qui débute comme celui que nous donne saint Matthieu.

 

Car dans ce dernier nous lisons : « Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux est à eux: » et dans l'autre : « Vous êtes bienheureux, pauvres, parce que le royaume des cieux est à vous. » Le texte de saint Luc présente ensuite beaucoup d'autres ressemblances , et à la fin du discours la conclusion est toute pareille ; c'est de part et d'autre la comparaison prise de l'homme sage qui bâtit sur la pierre ferme, et de l'insensé qui bâtit sur le sable. Toute la différence est que dans saint Luc, il n'est parlé que du fleuve qui vient se précipiter contre la maison, tandis que le récit de saint Matthieu y joint les vents et la pluie. On pourrait donc très-facilement admettre qu'il s'agit d'un seul et même discours dans les deux évangélistes; que saint Luc a laissé de côté certaines pensées rendues par saint Matthieu ; qu'il en a reproduit d'autres, omises par lui, et qu'il en a aussi présenté plusieurs dont il exprime semblablement tout le sens et toute la vérité, quelle que soit la différence des termes.

45. On pourrait, dis-je, admettre cela très-facilement, si ce n'était que, d'après saint Matthieu, le Seigneur parle assis sur une montagne, et que d'après saint Luc c'est debout et dans une plaine.

 

Cette diversité porte donc à penser que ,le discours rapporté par l'un, n'est pas le discours rapporté par l'autre. Et pourquoi aussi bien Jésus-Christ n'aurait-il pas répété ailleurs ce qu'il avait déjà dit, ou fait de nouveau certaines choses qu'il avait déjà faites auparavant ? Du reste, entre ces deux discours dont l'un est reproduit par saint Matthieu et l'autre par saint Luc, il n'a pas dû s'écouler beaucoup de temps; car avant et après les deux évangélistes rapportent des choses semblables ou parfaitement identiques ; et l'on peut avec raison penser que leurs récits regardent les mêmes jours et les mêmes lieux. Voici, en effet, ce que nous lisons dans saint Matthieu: « Et une grande multitude de peuple le suivit de la Galilée, de la Décapote, de Jérusalem, de la Judée, et d'au-delà du Jourdain. Or, voyant cette foule, Jésus gagna le haut d'une montagne; et lorsqu'il s'y fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui ; et ouvrant la bouche, il les instruisait en disant. Bienheureux les pauvres en esprit, parce que le royaume des cieux est à eux, » et le reste (1). On peut croire ici que Jésus voulut échapper à la presse de la multitude ; et qu'alors il gagna le haut de la montagne, pour s'éloigner de la foule afin de parler à ses seuls disciples. C'est ce que semble aussi confirmer la narration de saint Luc. « En ce temps là, dit-il, Jésus alla sur une montagne, pour y prier, et il y passa toute la nuit en prière. Quand le jour fut venu, il appela ses disciples et choisit douze d'entre eux qu'il nomma Apôtres, savoir: Simon auquel il donna le nom de Pierre, André, son frère, Jacques et Jean, Philippe et Barthélemy, Matthieu et Thomas, Jacques fils d'Alphée et Simon appelé le zélé, Jude frère de Jacques et Judas Iscarioth, qui fut le traître. Il descendit ensuite avec eux et s'arrêta dans une plaine où il se vit environné de la troupe de ses disciples et d'une grande multitude de peuple, accouru de toute la Judée, de Jérusalem, du pays maritime, de Tyr et de Sidon, pour l'entendre et pour être guéris de leurs maladies. Ceux d'entre eux qui étaient possédés d'esprits impurs étaient aussi guéris. Or tout le peuple tâchait de le toucher, parce qu'il sortait de lui une vertu qui les guérissait tous. Alors levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit : Vous êtes bienheureux, pauvres, parce que le royaume des cieux est à vous (2). » On peut donc croire que quand Jésus, sur la montagne, eut choisi parmi tous ses disciples, les douze Apôtres, détail omis par saint Matthieu, il y prononça le discours que cet évangéliste a reproduit et dont saint Luc ne parle pas; qu'ensuite, étant descendu dans la plaine, il fit un autre discours semblable, dont saint Matthieu ne dit rien, mais dont parle saint Luc : et qu'il les termina tous deux de la même manière.

46. Nous lisons dans le texte de saint Matthieu immédiatement après le discours du Seigneur : « Jésus ayant achevé de parler, la foule était dans l'admiration de sa doctrine ; » ceci peut-être rapporté à la foule des disciples parmi lesquels avaient été choisis les douze Apôtres. Le même Evangéliste dit un peu plus loin : « Lorsqu'il fut descendu de la montagne, une grande multitude de peuple le suivit ; et voilà qu'un lépreux venant à lui l'adorait. »

Nous pouvons entendre cela comme ayant eu lieu non-seulement après le discours que lui-même rapporte, mais après l'autre que reproduit le texte de saint Luc. Car on ne voit rien qui fasse connaître quel espace de temps s'écoula entre la descente de la montagne et le fait relatif au lépreux ; et sans rien insinuer à cet égard, saint Matthieu a voulu marquer seulement, qu'après être descendu de la montagne le Seigneur était accompagné d'une grande foule de peuple lorsqu'il guérit le lépreux. Ceci est d'autant mieux fondé que, suivant saint Luc, Jésus était déjà dans la ville quand il opéra cette guérison; circonstance que saint Matthieu ne relève pas.

47. Cependant on pourrait admettre encore que d'abord le Seigneur était seul avec ses disciples sur la partie la plus élevée de la montagne, quand parmi eux il choisit les douze Apôtres; qu'ensuite il descendit, non jusqu'au bas, mais dans un lieu qui est spacieux, c'est-à-dire une espèce de plaine qui se trouvait au flanc de cette montagne et qui pouvait contenir une foule nombreuse; qu'il s'arrêta là, y resta debout attendant que la multitude fût rassemblée autour de lui ; qu'enfin s'étant assis et les disciples s'étant approchés, il leur fit à eux et à toute la foule un seul et même discours: discours que saint Matthieu et saint Luc auront rapporté, non de la même manière, mais sans varier pour le fond des choses et des pensées reproduites par tous deux.

 

Car déjà nous avons averti et, en dehors même de tout avertissement, chacun doit voir, qu'il n'y a pas d'opposition entre deux évangélistes dont l'un omet de dire ce que dit l'autre ; qu'il n'y en a pas davantage si les expressions sont différentes, du moment que les mêmes choses et les mêmes pensées s'y retrouvent. De sorte donc que quand saint Matthieu dit : « Jésus étant descendu de la montagne ; » il est permis d'entendre qu'il s'agit en même temps de la plaine, qui a pu s'étendre sur le flanc de cette montagne. Vient encore l'histoire du lépreux guéri, que rapportent également saint Matthieu, saint Marc et saint Luc.

CHAPITRE XX. LE SERVITEUR DU CENTURION.

48. Saint Matthieu poursuit ainsi : « Lorsqu'il fut entré dans la ville de Capharnaüm, un centurion s'approcha de lui et lui fit cette prière: Seigneur, mon serviteur gît paralytique dans ma maison et il souffre extrêmement; » et le reste jusqu'à l'endroit où nous lisons: « Et à l'heure même son serviteur fut guéri (1).»

Saint Luc de son côté rapporte cet événement, relatif au serviteur du centurion, non, comme saint Matthieu, après avoir parlé de la guérison du lépreux dont il fait plus tard le récit, mais immédiatement après l'exposition du long discours sur la montagne. « Jésus, dit-il, ayant achevé de faire entendre toutes ces paroles aux oreilles du peuple, entra dans Capharnaüm. Or, il. y avait là un Centurion dont le serviteur qui lui était cher était fort malade et près de mourir, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous voyons ce serviteur guéri (2). Entendons ici qu'à la vérité Jésus entra dans la ville de Capharnaiim après avoir achevé d'adresser au peuple toutes ses paroles, c'est-à-dire qu'il n'y entra pas avant d'avoir fini de parler; mais que l'Evangéliste ne marque point l'intervalle de temps compris entre le discours du Seigneur et son entrée à Capharnaüm. Dans cet intervalle fut guéri le lépreux dont saint Matthieu fait l'histoire en son lieu, et que saint Luc rappelle plus tard.

49. Voyons actuellement si les deux évangélistes sont d'accord entre eux au sujet de ce serviteur du Centurion.

 

Voici comme parle saint Matthieu : « Un centurion s'approcha de lui, le priant et disant : Mon serviteur gît paralytique dans ma maison. » Or saint Luc paraît le contredire : « Ce centurion, dit-il, ayant entendu parler de Jésus, lui envoya des anciens d'entre les Juifs pour le prier de venir guérir son serviteur. Etant donc venus trouver Jésus, « ces anciens le suppliaient instamment et lui disaient: Il mérite que vous fassiez cela pour lui. Il aime en effet notre nation, et il nous a même bâti une synagogue. Jésus s'en alla donc avec eux, et comme il n'était plus loin de la maison, le Centurion envoya de ses amis pour lui dire de sa part : Seigneur, ne vous donnez point tant de peine, car je ne suis pas digne que vous entriez chez moi. C'est pourquoi je ne me suis pas jugé digne d'aller vous trouver; mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. » Si la chose a eu lieu de cette sorte, où est la vérité dans ces mots de saint Matthieu : « Un centurion s'approcha de lui, » puisqu'il ne vint pas lui-même le trouver, mais lui envoya ses amis ? Ne faut-il pas qu'une observation attentive nous fasse comprendre que saint Matthieu a employé ici une figure de langage assez habituelle? Car, non-seulement nous disons de quelqu'un qu'il s'approche, avant même qu'il arrive près de l'objet dont, il est dit s'approcher; et de là les expressions: il s'approche peu, ou , il s'approche beaucoup du but qu'il veut atteindre : mais de plus, nous disons ordinairement qu'on est parvenu près de quelqu'un, (et l'on ne s'approche que pour parvenir,) bien qu'on ne le voie pas soi-même, quand on arrive, par l'intermédiaire d'un ami, près de quelqu'un dont on recherche la faveur. Cette forme de langage a tellement prévalu, que l'on dit vulgairement d'un homme, qu'il est parvenu jusqu'à certains personnages puissants, quand avec les manœuvres de l'ambition et au moyen de ceux qui les entourent, il a pu agir sur leur esprit, dont l'accès lui était en quelque sorte fermé. Si donc nous disons communément qu'on parvient soi-même, quand on parvient par autrui; à combien plus forte raison peut-on s'approcher par d'autres, puisque d'ordinaire on n'avance pas autant en s'approchant qu'en parvenant ; car il est possible qu'on s'approche beaucoup, sans toutefois parvenir. Le centurion s'étant donc approché du Seigneur, par l'intermédiaire des anciens, saint Matthieu a pu dire pour abréger: « Un centurion s'approcha de lui. » C'est une façon de parler que tout le monde est capable d'entendre.

50. Il ne faut pas du reste négliger de considérer la vérité profonde que révèle dans le sens mystique le langage du saint Évangéliste et qu'expriment ces paroles d'un Psaume : « Approchez-vous de lui, et vous serez éclairés (1). » Aussi bien, la foi du centurion ayant été l'objet de ce magnifique éloge du Sauveur : « Je n'ai point trouvé une si grande foi dans Israël ; »

l'Évangéliste a voulu dire qu'à raison de cette vertu qui nous approche véritablement de Jésus, le centurion s'était plutôt lui-même approché de lui que ceux qu'il avait chargés de lui présenter sa requête. Quant à saint Luc, s'il a expliqué comment tout s'est passé, c'est pour nous faire comprendre dans quel sens saint Matthieu, également infaillible, a dit que le centurion s'était approché de Jésus. C'est ainsi qu'en touchant seulement la frange du vêtement du Sauveur, l'hémorroïsse le toucha mieux que la foule dont il était pressé (1). De même donc qu'elle toucha d'autant plus le Seigneur qu'elle avait plus de foi en lui, ainsi le centurion s'approcha d'autant plus de Lui que sa foi fut plus vive. A quoi bon maintenant discuter les particularités que l'un des évangélistes relève et que l'autre néglige dans ce passage, puisque selon la règle établie précédemment, on n'y trouve aucune opposition entre les deux récits ?

CHAPITRE XXI. GUÉRISON DE LA BELLE-MÈRE DE PIERRE.

51. Saint Matthieu continue ainsi : « Jésus étant venu dans la maison de Pierre, vit sa belle-mère gisante et travaillée de ta fièvre ; il lui toucha la main et la fièvre la quitta ; puis se levant elle se mit à les servir (2). »

Saint Mathieu n'indique pas en quel temps, c'est-à-dire, après quoi ni avant quoi ce fait eut lieu. Carde ce qu'une chose soit racontée à la suite d'une autre, on n'est pas obligé de conclure qu'elle s'est accomplie immédiatement après. On voit bien cependant qu'ici l'Évangéliste rappelle une oeuvre qu'il a omis de mentionner plus haut. Car saint Marc raconte le même fait (3), avant de rapporter la guérison du lépreux, qui dans son Evangile semble venir après le discours du Seigneur sur la montagne, quoiqu'il n'ait point parlé de ce discours. Aussi saint Luc parle de la belle-mère de Pierre, après avoir rapporté le même fait que saint Marc (4), et avant d'arriver à ce long discours qu'il a reproduit, et dans lequel il est permis de. voir celui qui, selon saint Matthieu, fut prononcé sur la montagne. Mais qu'importe à un fait d'être relaté soit à sa place naturelle, soit avant soit après qu'il a été accompli, pourvu que l'historien ne soit en contradiction ni avec lui-même ni avec un autre, qu'il s'agisse du même fait ou de faits différents ? Il n'est au pouvoir de personne de fixer toujours l'ordre de ses souvenirs à l'égard même de ce qu'il tonnait le mieux; car une chose ne revient pas plus tôt ou plus tarda l'esprit selon la volonté de l'homme, mais suivant l'inspiration qu'il reçoit. Il est donc assez probable que chacun des évangélistes a cru devoir écrire les faits à mesure qu'il plaisait à Dieu de les lui remettre en mémoire; ce qu'il faut entendre uniquement des faits dont l'ordre, quel qu'il soit, ne nuit en rien à l'autorité ni à la vérité de l'Évangile.

52. Pourquoi l'Esprit-Saint, qui distribue à chacun ses dons comme il veut (1), qui par conséquent et sans aucun doute, gouverne et dirige aussi l'intelligence et les souvenirs des auteurs sacrés dans la rédaction de Livres destinés à jouir d'une si haute autorité, a-t-il permis que l'un ordonnât son récit . de telle manière et l'autre de telle autre ?

Quiconque en recherchera la raison avec attention et piété, pourra la trouver moyennant l'aide de, Dieu. Cette question cependant est étrangère au plan. d'un ouvrage où nous nous proposons seulement de montrer que chaque évangéliste n'est en contradiction ni avec lui-même ni avec les autres, quel que soit l'ordre que chacun ait pu ou voulu suivre en rapportant les mêmes actes et les mêmes paroles, ou des paroles et des actes différents. Ainsi donc, quand la suite des temps n'est point marquée, nous ne devons pas nous préoccuper de l'ordre suivant lequel un évangéliste a disposé son récit: dans le cas contraire, si quelque chose parait le mettre en opposition avec lui-même ou avec un autre, alors il faut examiner et résoudre la difficulté.

CHAPITRE XXII. AUTRES GUÉRISONS.

53. Saint Matthieu poursuit en ces termes: « Or, le soir étant venu, on lui présenta plusieurs possédés, et d'une parole il chassait les démons ; et il guérit tous ceux qui étaient malades ; de sorte que s'accomplit cet oracle du prophète : Isaie : Lui-même a pris nos infirmités et il s'est chargé de nos langueurs (2).»

Quand il dit : « Le soir étant venu , » l'évangéliste montre assez clairement que les choses dont il parle ont eu lieu le même jour que la guérison dont il vient de parler. Saint Marc également, après avoir dit de la belle-mère de Pierre, guérie par le Sauveur, qu'elle se mit à les servir, » continue ainsi Le soir venu, lorsque le soleil fut couché, on lui amena tous les malades et tous les possédés ; « et toute la ville était assemblée à la porte ; et il guérit beaucoup de malades affligés de diverses infirmités, et il chassait beaucoup de démons mais il ne leur permettait pas de parler, parce qu'ils le connaissaient. Et s'étant levé de grand matin, il sortit et s'en alla dans un lieu désert (1). Comme après avoir dit: « Le soir venu, » il ajoute Et s'étant levé de grand mâtin, » saint Marc parait avoir en cet endroit gardé l'ordre chronologique. Sans doute il n'est pas nécessaire, lorsqu'il est parlé du soir, d'entendre le soir du même jour ; ni, lorsqu'il . est parlé du matin, d'entendre le matin de la même nuit : cependant l'ordre chronologique peut avoir été conservé ici, puisque l'évangéliste a soin de le marquer. Saint Luc de son côté, après avoir écrit ce qui regarde la belle-mère de Pierre ne dit pas : « Le soir venu; » mais, ce qui exprime la même idée : « Quand le soleil fut couché, tous ceux qui avaient des malades atteints de diverses infirmités, les lui amenèrent, et imposant les mains sur chacun de ces malades, il les guérissait. Les démons sortaient aussi de plusieurs, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les menaçait et, les empêchait de dire qu'ils le reconnaissaient pour le Christ. Lorsque le jour fut venu, il sortit et s'en alla dans un lieu désert (2). » L'ordre des temps est présenté tout-à-fait de la même manière que dans saint Marc. Quant à saint Matthieu, qui semble avoir raconté la guérison de la belle-mère de Pierre, non dans l'ordre où le fait a eu lieu, mais suivant l'ordre de ses souvenirs et comme une chose d'abord oubliée ; après le récit des événements qui ont encore signalé le soir du même jour, il ne parle pas du matin suivant, mais sa narration continue ainsi : « Jésus se voyant environné d'une grande multitude de peuple, commanda de passer à l'autre bord du lac. » Ce n'est plus ce que nous offrent après les mêmes détails le texte de saint Luc et celui de saint Marc, où est exprimée cette succession du soir et du matin. Quand donc saint Matthieu dit : « Jésus se voyant entouré d'une grande multitude de peuple, commanda de passer à l'autre bord du lac; » nous devons entendre que c'est encore un autre fait dont le souvenir lui revient et qui s'est accompli un jour quelconque.

CHAPITRE XXIII. JE VOUS SUIVRAI PARTOUT OU VOUS IREZ .

54. On lit ensuite dans saint Matthieu : « Or, un docteur de la loi s'étant approché, lui dit : Maître, je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez ; » et le reste, jusqu'à la réponse du Seigneur: « Laisse les morts ensevelir leurs morts (1). »

C'est ce que raconte également saint Luc ; toutefois .après beaucoup d'autres détails et, sans exprimer l'ordre des temps, mais à la manière d'un homme qui suit la marche de ses souvenirs, et sans qu'on voie s'il reprend ce qu'il avait d'abord omis , ou s'il expose d'avance un événement postérieur à ceux qu'il rapporte ensuite . Voici comme il parle : « Tandis qu'ils marchaient sur le chemin, un homme dit à Jésus : Je vous suivrai partout ou vous irez . » La réponse du Seigneur à cet homme est tout-à-fait la même que dans saint Matthieu . Il est vrai que selon celui-ci la chose arrive quand Jésus vient de dire qu'il faut passer à l'autre bord du lac ; et que d'après saint Luc c'est quand Jésus et ses disciples marchent sur le chemin . Mais il n'y a pas de contradiction ; car il fallut marcher sans doute pour venir au lac .

De même, à l'égard de celui qui demande la permission d'aller d'abord ensevelir son père, les deux évangélistes s'accordent parfaitement . Qu'importe en effet, pour le sens , que saint Matthieu place la demande de cet homme avant ces paroles de Jésus . « Suis-moi ; » et que saint Luc nous fasse lire les mêmes paroles du Sauveur : « Suis-moi; » avant cette même demande ? Au rapport de saint Luc un autre vient encore dire à Jésus : « Seigneur , je vous suivrai ; mais permettez-moi d'aller auparavant renoncer à ce qui est dans ma maison . » Saint Matthieu n'en parle pas . Dès lors saint Luc passe à autre chose que ce qui viendrait selon l'ordre du temps. « Après cela, dit-il, le Seigneur choisit encore soixante-douze nouveaux disciples (2). » Il déclare que c'est après -cela: mais il n'indique pas le temps qui s'est écoulé jusqu'à l'élection dont il s'agit. Durant l'intervalle cependant ont eu lieu les faits que rapporte ensuite saint Matthieu. Car cet évangéliste, qui continue ici sa narration suivant l'ordre des temps, ajoute

CHAPITRE XXIV. TEMPÊTE APAISÉE. — DÉMONIAQUES DÉLIVRÉS.

55 . « Jésus entra dans la barque, suivi de ses disciples . Et aussitôt s'éleva sur la mer une grande tempête ; » et le reste, jusqu'à l'endroit où il est dit que « Jésus repassa le lac et vint dans sa ville . »

Les deux faits que saint Matthieu raconte à la suite l'un de l'autre, le miracle de la tempête apaisée tout-à-coup sur l'ordre de Jésus éveillé par les disciples, et la délivrance de ces hommes que; possédait un démon cruel , qui brisaient leurs liens et fuyaient au désert, se trouvent racontés semblablement dans saint Marc et dans saint Luc (1). Quelques pensées sont rendues en termes différents , mais elles ne laissent pas d'être les mêmes . Ainsi quand saint Matthieu rapporte que le Seigneur dit aux disciples : « Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi ? » nous lisons dans saint Luc : « Où est votre foi ? » et dans saint Marc : « Pourquoi craignez-vous? n'avez-vous pas encore la foi? » cette foi parfaite , semblable au grain de sénevé ? C'est une autre manière de dire : « Hommes de peu de foi . » Du reste le Seigneur put bien prononcer toutes ces paroles : « Pourquoi craignez-vous ? Où est votre foi ? Hommes de peu de foi; » et alors chacun des trois évangélistes en rapporte ce que nous voyons dans son récit . Quant aux disciples qui éveillaient le divin Maître , saint Matthieu les fait ainsi parler : « Seigneur , sauvez-nous ; nous périssions; » et saint Marc : « Maître, n'avez-vous point souci que nous périssions ? » et saint Luc : « Maître , nous périssons. » C'est encore ici une seule et même pensée ; c'est le cri d'hommes qui éveillent le Seigneur et qui veulent être sauvés. Il est inutile de rechercher quelle leçon doit être préférée comme reproduction littérale da langage des disciples . Que ce soit en effet l'une ou l'autre , ou bien que ce ne soit ni l'une ni l'autre , mais des paroles équivalentes pour le sens et qu'aucun évangéliste n'a citées , cela peut-il nuire à la vérité des récits ? D'ailleurs il est encore permis de supposer que , venant tous ensemble éveiller Jésus , les uns lui dirent : Seigneur, sauvez-nous , nous périssons , » d'autres : « N'avez-vous point souci que nous périssions ? » d'autres enfin : « Maître, nous périssons . » Que saint Matthieu leur fasse dire ensuite, quand la tempête fut apaisée: « Quel est celui-ci, puisque les vents et la mer lui obéissent? » et saint Marc : « Qui, pensez-vous, « est celui-ci, puisque les vents et la mer lui obéissent? » et saint Luc : « Qui, pensez-vous, est celui-ci, qui commande aux vents et à la mer et qui s'en fait obéir? » tout le monde ne voit-il pas dans les trois textes un seul et même sens? « Qui, pensez-vous, est celui-ci » et « quel est celui-ci, » sont des exclamations tout-à-fait semblables; et si l'idée de commandement n'est pas formellement exprimée dans saint Matthieu ni dans saint Marc, elle se révèle par une conséquence nécessaire; car obéir c'est exécuter un commandement.

56 . Mais d'après saint Matthieu il y avait deux hommes possédés de cette légion infernale à laquelle il fut permis d'entrer dans les pourceaux; tandis que saint Marc et saint Luc ne parlent que d'un seul.

 

Comprenons que l'un des deux était un personnage plus fameux et plus renommé , dont le pays déplorait extrêmement le malheur , et au salut duquel chacun s'intéressait beaucoup . Pour faire connaître cette circonstance saint Marc et saint Luc auront jugé à propos de ne, faire mention que de celui des deux malades dont on parlait davantage et bien plus au soin . Si les paroles des démons se trouvent encore diversement rapportées par les évangélistes , il n'y a pas non plus matière à difficulté, car elles peuvent être dans chaque récit ramenées au même sens ; il est même permis d'admettre que toutes ont été prononcées . Il ne faut pas se préoccuper de ce que, d'après saint Matthieu, le possédé parle au pluriel, et au singulier d'après saint Marc et saint Luc . Car ces derniers nous disent eux-mêmes qu'interrogé par le Sauveur il déclara s'appeler légion , parce qu'il y avait avec lui un grand nombre de démons . Enfin si saint Marc dit que les pourceaux paissaient aux environs de la montagne , et saint Luc sur la montagne , il n'y a pas non plus contradiction . Le troupeau était considérable ; au rapport de saint Marc; il comprenait jusqu'à deux mille pourceaux . Une partie alors était sur, la montagne et une autre dans la plaine environnante .

CHAPITRE XXV. PARALYTIQUE GUÉRI.

57. On lit donc ensuite dans saint Matthieu, qui en cet endroit continue à garder l'ordre des temps : « Jésus montant sur une barque repassa le lac et vint dans sa cité. Et voilà qu'on lui présenta un paralytique, » et le reste, jusqu'à ces mots. « Or le peuple, témoin du fait, fut rempli de crainte et rendit gloire à Dieu de ce qu'il avait donné une telle puissance aux hommes (1). »

Saint Marc et saint Luc ont également raconté l'histoire de ce paralytique. Si le Seigneur, d'après saint Matthieu, dit: « Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis, » et si d'après saint Luc, au lieu de dire : mon fils, il dit ô homme, » c'est pour faire mieux ressortir sa pensée, car c'était à l'homme qu'il remettait les péchés, et cet homme ne pouvait dire comme homme: Je n'ai point péché ; c'était aussi pour faire entendre que celui qui remettait les péchés à cet homme était Dieu même. Saint Marc a écrit comme saint Matthieu: « Mon fils, tes péchés te sont remis; » mais on ne trouve pas dans son récit : « Aie confiance. » Il se peut encore que le Seigneur ait dit en même temps Aie confiance, ô homme ; tes péchés te sont remis , mon fils ; ou bien : Aie confiance , mon fils ; tes péchés te sont remis , ô homme ; ou enfin que ses paroles se soient suivies autrement .

58. Mais voici certainement matière à une difficulté. Au sujet du paralytique, nous lisons dans saint Matthieu : « Jésus montant sur une barque repassa le lac et vint dans sa cité. Et voilà qu'on lui présenta un paralytique couché sur un lit. »

 

Si par la cité de Jésus on doit entendre Nazareth, d'après saint Marc, cependant , le fait dont il s'agit eut lieu à Capharnaüm. « Après quelques jours, dit-il , Jésus revint à Capharnaüm ; et quand on eut appris qu'il était dans la maison, il s'y assembla une telle quantité de monde, que l’espace même en dehors de la porte ne pouvait contenir la multitude , et il leur prêchait la parole de Dieu . Alors on vint lui amener un paralytique qui était porté par quatre hommes. Et comme ils ne pouvaient le lui présenter à cause de la foule , ils découvrirent le toit à l'endroit où il était; et par l'ouverture ils descendirent le lit sur lequel le paralytique était couché . Or Jésus , voyant leur foi, » etc. (2). Saint Luc ne parle pas du lieu de l'événement : « Un jour, dit-il , comme Jésus était assis pour enseigner, étaient assis aussi des Pharisiens et des docteurs de la loi , venus de tous les villages de la Galilée et de la Judée ainsi que de la ville de Jérusalem et la vertu du Seigneur agissait pour la guérison des malades. En ce même temps quelques personnes, portant. sur un lit un homme qui était paralytique, tâchaient de le faire entrer et de le déposer devant lui. Mais ne trouvant point de passage à cause de la foule du peuple, ils montèrent sur le toit et le descendirent par les tuiles au milieu de l'assemblée devant Jésus; qui , voyant leur foi dit : O homme , tes péchés te sont. remis (1). » Reste donc à voir comment on peut concilier saint Marc et saint Matthieu ; puisque saint Matthieu dit que le fait se passa dans la cité de Jésus et que d'après saint Marc ce fut à Capharnaüm . La difficulté serait autrement grave si saint Matthieu avait nommé Nazareth . Mais il a bien pu appeler cité de Jésus la Galilée elle-même où Nazareth était située. En effet, on appelle cité Romaine tout l'empire, qui comprend tant de villes . De plus, lin prophète donne le nom de cité à l'Eglise répandue par toutes les nations , quand il dit : « On a publié de toi des choses admirables, cité de Dieu (2). » L'Ecriture même nomme maison d'Israël le premier peuple de Dieu, qui habitait cependant un si grand nombre de villes (3). Ne voit-on pas alors que ce fut dans sa cité même que Jésus opéra le miracle dont il s'agit , quand il l'opéra à Capharnaüm ville de Galilée, où il était revenu du pays des Géraséniens lorsqu'il repassa le lac ? Quelle que fût la ville de son séjour en Galilée , on pouvait justement dire qu'il était dans sa cité ; à plus forte raison quand il se trouvait à Capharnaüm, qui dominait les autres villes de la province ail point d'en être comme la métropole . Si cependant rien n'autorisait à prendre pour la cité de Jésus-Christ, soit la Galilée elle-même, où était située Nazareth, soit la ville de Capharnaüm, qui était comme la capitale des villes de Galilée; nous dirions que saint Matthieu a omis le récit de ce qui se passa depuis le retour de Jésus dans sa cité jusqu'à son arrivée à Capharnaüm, et qu'il a rapporté aussitôt la guérison du paralytique ; comme font souvent les évangélistes qui négligent , sans en avertir , certains faits intermédiaires , et semblent laisser croire que les autres ont suivi immédiatement.

CHAPITRE XXVI. VOCATION DE SAINT MATTHIEU.

59. Saint Matthieu continue ainsi : « Jésus sortant de là vit un homme nommé Matthieu, qui était assis au bureau des impôts, et il lui dit : Suis-moi. Aussitôt il se leva et le suivit (1). »

Saint Marc gardant le même ordre raconte aussi ce fait après la guérison du paralytique : « Jésus, dit-il, étant sorti pour aller du côté de la mer, tout le peuple venait à lui ; et il les instruisait. Et lorsqu'il passait, il vit Lévi, fils d'Alphée, assis au bureau des impôts et il lui dit : Suis-moi. Cet homme se leva aussitôt et le suivit (2).» Point contradictoire; le même homme s'appelle à la fois Matthieu et Lévi. C'est encore après la guérison du paralytique que saint Luc expose le même fait : « Après cela, « dit-il, Jésus sortit et voyant un publicain nommé Lévi assis au bureau des impôts, il lui dit Suis-moi. Et quittant tout Lévi se leva et le suivit (3). » Ce qui porte à croire que saint Matthieu rapporte ce t'ait comme un fait omis précédemment, c'est qu'on doit regarder sa vocation comme antérieure au discours prononcé sur la montagne. Car au dire de saint Luc, les douze que Jésus avait choisis dans le nombre de ses disciples et qu'il avait appelés Apôtres, se trouvaient tous avec lui sur cette montagne (4).

CHAPITRE XXVII. FESTIN DONNÉ PAR SAINT MATTHIEU.

60. Saint Matthieu poursuit ainsi : « Or il arriva que Jésus étant à table dans la maison, beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie vinrent s'y asseoir avec lui et avec ses disciples, » etc, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et tous deux se conservent (5).» I

ci l'évangéliste ne dit pas dans la maison de qui Jésus mangeait avec des publicains et des pécheurs. On pourrait croire alors que son récit ne présente pas ce fait dans l'ordre chronologique et qu'il s'agit d'un fait arrivé dans un autre temps et dont le souvenir lui revient. Mais saint Marc et saint Luc, qui le racontent absolument de même, déclarent que Jésus était à table chez Lévi ou Matthieu, le nouveau disciple, et que là fut dit tout ce qui suit. Car à ce sujet, voici en effet le texte de saint Marc : « Et il arriva, dit-il, en gardant le même ordre, que Jésus étant à table dans la maison de cet homme beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie y étaient avec lui et avec ses disciples (1). » Quand il dit « dans la maison de cet homme, » il désigne évidemment celui dont il vient de parler, c'est-à-dire Lévi. Ainsi encore, saint Luc, après ces mots: « Jésus lui dit : Suis-moi; et quittant tout, il se leva et le suivit; » ajoute aussitôt : « Et Lévi lui lit un grand festin dans sa maison, où il se trouva un grand nombre de publicains et d'autres gens qui étaient avec eux à table (2).» On sait donc clairement dans quelle maison tout cela se passa.

64. Voyons maintenant, rapportées d'après les trois évangélistes, les paroles qui furent adressées au Seigneur et les réponses qu'il y fit : « Témoins de tout cela, dit saint Matthieu, les Pharisiens disaient à ses disciples : Pourquoi votre maître mange-t-il avec des publicains et des pécheurs? » Sauf deux mots de plus, cette question a été rapportée de la même manière par saint Marc: « Pourquoi votre maître mange-t-il et boit-il avec des publicains et des pécheurs ? »

 

Saint Matthieu n'a donc pas reproduit les mots : « et boit-il, » que nous trouvons dans le texte de saint Marc ; mais qu'importe, puisque dans saint Matthieu le sens est complet et donne pareillement l'idée de convives ? Le récit de saint Luc parait offrir un peu plus de différence : « Or, dit-il, les Pharisiens et leurs Scribes murmuraient, et ils disaient aux disciples de Jésus: D'où vient que vous mangez et buvez avec des publicains et des pécheurs ? » Il ne veut pas sans doute nous faire entendre que ce discours ne regardait pas le divin Maître, mais il veut montrer que le reproche était en même temps dirigé contre le maître et contre les disciples; que cependant les.paroles n'étaient directement adressées qu'aux seuls disciples. Aussi bien, cet évangéliste rapporte lui-même que le Seigneur répondit: « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence. » Une pareille réponse n'aurait pas eu de raison, si les mots « vous mangez et vous buvez, » n'eussent principalement regardé le Sauveur. Si donc, d'après saint Matthieu et saint Marc, on formule devant les disciples un reproche qui s'adresse au Maître, c'est parce qu'en s'appliquant aux disciples on le fait tomber plus vivement sur le maître dont la vie était la règle de la leur. Ainsi la pensée est la même, et d'autant mieux exprimée, qu'il y a, sans préjudice de la vérité, certaines différences dans les termes. Ainsi encore, quand saint Matthieu rapporte que le Seigneur répondit : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais ce sont les malades qui ont besoin de médecin ; allez donc et apprenez ce que veut dire ceci : J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice ; car ce sont les pécheurs et non les justes que je suis venu appeler; » saint Marc et saint Luc exposent la même pensée à-peu-près dans les mêmes termes, sauf que ni l'un ni l'autre ne relèvent ce témoignage emprunté au prophète : « J'aime mieux la miséricorde que le sacrifice. » Saint Luc, après avoir écrit : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, » ajoute les mots : « à la pénitence. » Ce qui sert à faire mieux ressortir la pensée et empêche de supposer que les pécheurs soient, comme pécheurs, aimés de Jésus-Christ. Car la comparaison même, établie entr'eux et les malades, montre bien que Dieu veut, en les appelant comme un médecin appellerait des malades, les guérir de leur iniquité comme d'une maladie, et c'est ce qui a lieu par la pénitence.

62. Saint Matthieu dit ensuite: « Alors des disciples de. Jean s'approchèrent et lui dirent Pourquoi les Pharisiens et nous jeûnons-nous fréquemment, tandis que vos disciples ne jeûnent point? » Saint Marc dit pareillement: « Or les disciples de Jean et les Pharisiens étaient dans l'usage de jeûner. Plusieurs donc vinrent dire à Jésus Pourquoi les disciples de Jean et ceux des Pharisiens jeûnent-ils, tandis que les vôtres ne jeûnent pas ? » I

l n'y a point de différence ; seulement saint Matthieu fait parler uniquement les disciples de Jean, au lieu que d'après saint Marc, les Pharisiens étaient avec eux pour adresser à Jésus la même question. Mais les paroles que nous lisons dans le texte de saint Marc paraissent plutôt avoir été prononcées par d'autres que par ceux qu'elles concernent. Ainsi, quelques uns des convives s'approchant du Sauveur lui auraient objecté que les disciples de Jean et les Pharisiens avaient coutume de pratiquer le jeûne. Alors ceux dont l'évangéliste dit : « Plusieurs vinrent, » ne seraient plus ceux dont il a parlé en disant : « Or les disciples de Jean et les Pharisiens jeûnaient; » mais des hommes qui, frappés de l'opposition qu'ils voyaient entre l'usage de ceux-ci (167) et la conduite des disciples de Jésus, se mirent à dire : « Pourquoi les disciples de Jean et ceux des Pharisiens jeûnent-ils, tandis que les vôtres ne jeûnent pas ? » C'est ce que nous fait mieux comprendre encore le récit de saint Luc. Car, après avoir reproduit les réponses du Seigneur aux Scribes et aux Pharisiens sur la vocation des pécheurs comparés à des malades, il ajoute : « Mais alors ils lui dirent : Pourquoi les disciples de Jean aussi bien que ceux des Pharisiens font-ils des jeûnes fréquents et de longues prières, tandis que les vôtres boivent et mangent ? » On voit que, comme saint Marc, cet évangéliste rapporte ce discours comme prononcé par d'autres que ceux dont il fait mention. D'où vient donc que nous lisons dans saint Matthieu : « Alors des disciples de Jean s'approchèrent et lui dirent : Pourquoi observons-nous des jeûnes fréquents, les Pharisiens et nous ? » sinon parce qu'il y avait là des disciples de Jean, et que tous à l'envi, et chacun selon son pouvoir, faisaient au Seigneur la même objection ? Les trois évangélistes ont énoncé la pensée commune dans un langage différent, mais toujours conforme à la vérité.

63. Saint Matthieu et saint Marc ont aussi l'un comme l'autre parlé des fils de l'époux qui ne jeûneront pas, tant que l'époux est avec eux. Seulement au lieu de dire comme saint Matthieu «les fils de l'époux, » saint Marc dit : « les enfant, des noces. »

 

Mais qu'importe au sens, puisque les enfants des noces sont à la fois les fils de l'époux et ceux de l'épouse ? Ce n'est donc pas chez lui une pensée contraire, mais c'est la même pensée qu'il exprime plus amplement. Saint Luc ne dit pas : « Est-ce que vous pouvez faire jeûner les fils de l'époux, tandis que l'époux est avec eux ? » Ici donc lui aussi exprime avec justesse la même pensée ; mais il fait de plus entendre autre chose. On entrevoit en effet qu'en mettant eux-mêmes l'époux à mort, les interlocuteurs devaient plonger les amis dans le jeûne et dans les larmes. Le mot pleurer dans le texte de saint Matthieu a le même sens que le terme jeûner dans saint Marc et dans saint Luc, puisque saint Matthieu écrit un peu après : « Alors ils jeûneront, » et non pas : « Alors ils pleureront. » Mais par ce mot, il a fait entendre que le Seigneur parlait du jeûne spécial qu'inspirent l'humiliation et L'affliction, et que les comparaisons suivantes, empruntées à l'étoffe neuve et au vin nouveau et reproduites également par saint Marc et par saint Luc, désignent cet autre jeûne auquel porte la joie de l'esprit attaché aux choses spirituelles, dont la douceur lui imprime une sorte d'aversion pour les aliments corporels ; jeûne qui ne convient pas à l'homme animal et charnel, tout occupé de son corps, par là même toujours esclave de ses anciennes passions. Il est inutile, sans doute, de redire ici que deux évangélistes ne sont pas en contradiction, si l'on trouve dans l'un certaines expressions ou même certains détails que l'autre a négligés, du moment que le fond est le même ou qu'une pensée n'est pas opposée à l'autre.

 

CHAPITRE XXVIII. RÉSURRECTION DE LA FILLE DE JAÏRE.

64. Saint Matthieu gardant toujours l'ordre chronologique continue ainsi : « Comme il leur disait ces choses, un prince de la synagogue l'aborda et l'adora en disant : Seigneur, ma fille vient de mourir ; mais venez, imposez- lui les mains, et elle vivra ; » et le reste, jusqu'à l'endroit où l'évangéliste nous fait lire : « Et la petite se leva, et le bruit de cet événement se répandit aussitôt dans tout le pays (1). »

Le fait est également raconté par saint Marc et saint Luc, mais non dans le même ordre. Ils s'en souviennent et l'exposent dans un autre endroit, c'est-à-dire après nous avoir montré Jésus repassant le lac et revenant du pays des Géraséniens, où il avait chassé les démons et leur avait permis d'entrer dans des pourceaux. En effet, saint Marc rapporte ce fait après avoir relaté ce miracle opéré chez les Géraséniens : « Lorsque Jésus, dit-il, eut repassé le lac sur une barque, et qu'il a était encore auprès de la mer, une grande a multitude de peuple s'assembla autour de lui. Et un chef de synagogue nommé Jaïre vint le trouver et le voyant il se jeta à ses pieds, » etc (2). On doit voir ici que ce qui regarde la fille du chef de synagogue arriva quand Jésus sortant du pays des Géraséniens eut repassé le lac : mais l'évangéliste ne dit pas combien de temps après. S'il n'y avait pas eu d'intervalle, on ne trouverait plus où.placer ce que vient de raconter saint Matthieu sur le repas donné dans sa maison. Car après ce qui arriva chez lui et à son occasion, quoiqu'il en ait parlé, suivant l'usage des évangélistes, comme d'événements étrangers à sa personne ; il n'est d'autre fait que celui de la fille du chef de synagogue, pour se présenter immédiatement.

Aussi la transition de saint Matthieu montre clairement par elle-même que ce qu'il va raconter fait suite à ce qu'il a raconté. Il vient de rapporter les paroles du Sauveur au sujet de l'étoffe neuve et du vin nouveau , puis il ajoute aussitôt : « Tandis qu'il leur disait ces choses, un prince de la synagogue l'aborda. » Mais si cet homme l'aborda quand il disait ces paroles, il n'y eut pas d'intervalle pour d'autres discours ni pour d'autres actions. Au contraire dans le récit de saint Marc, comme déjà nous l'avons montré, il y a place pour des événements intermédiaires. De même saint Luc, en passant du miracle opéré chez les Géraséniens à ce qui regarde la fille du chef de synagogue, ne le fait pas de manière à contredire saint Matthieu, qui présente ce dernier fait comme ayant suivi les comparaisons de l’étoffe neuve et du vin nouveau, en disant : « Comme Jésus parlait ainsi. » En effet, quand saint Luc a fini de raconter ce qui eut lieu chez les Géraséniens, il aborde de cette manière l'autre sujet: « Jésus, dit-il, étant revenu dans la Galilée, le peuple le reçut avec joie parce qu'ils l'attendaient tous. Et un homme appelé Jaïre, qui était chef de synagogue, vint à lui, et tombant à ses pieds, il le priait, etc (1); »De ce texte on conclut qu'à la vérité le peuple reçut alors avec joie le Seigneur dont il attendait impatiemment le retour; mais ce qu'ajoute l'évangéliste: « Et un homme appelé Jaïre, etc » ne doit pas être pris comme une chose qui suivit immédiatement. Il faut faire précéder ce fait du festin où parurent les publicains et dont le texte de saint Matthieu rie permet pas de le séparer.

65. Au sujet de cette femme qui était affligée d'une perte de sang et dont l'histoire nous est présentée au milieu de le narration qui maintenant nous occupe, l'accord des trois évangélistes ne donne lieu à aucune question.

Peu importé à la vérité que tel détail relevé par l'un, ne le soit point par l'autre ; que saint Marc fasse dire à Jésus: « Qui a touché mes vêtements ? » et saint Luc : « Qui m'a touché ? » L'un a usé du langage ordinaire, et l'autre a employé les termes propres. Car nous disons plus ordinairement : Vous me déchirez, que: Vous déchirez mes vêtements ; et il est hors de doute que tout le monde comprend alors notre pensée.

66. Mais d'après saint Matthieu le prince de la synagogue vint dire au Seigneur non pas que sa fille était en danger de mort, ou quelle était mourante, ou qu'elle rendait le dernier soupir, mais bien qu'elle était déjà morte ; et suivant les deux autres elle était à l'article de la mort, mais encore vivante cependant ; au point que leurs récits nous parlent des gens qui arrivèrent ensuite pour annoncer qu'elle était morte, et dire qu'il ne fallait pas davantage tourmenter le Maître, comme s'il fût venu non avec le pouvoir de la rendre à la vie du moment qu'elle serait morte, mais pour l'empêcher de mourir en lui imposant les mains.

Afin d'écarter toute apparence de contradiction, il faut comprendre que saint Matthieu pour abréger a mieux aimé dire que le prince de synagogue pria le Seigneur de faire ce qu'il fit en effet lorsqu'il ressuscita sa fille. L'évangéliste ne considère pas tant les paroles que l'intention de ce père ; et il lui prête un langage conforme à ses pensées. Jaïre aussi bien avait tellement désespéré de sa fille, qu'il avait plutôt dessein de demander une résurrection qu'une guérison ; ne croyant pas la retrouver en vie après l'avoir laissée mourante. Saint Marc et saint Luc ont donc reproduit ses paroles ; saint Matthieu a exprimé sa .pensée et sa volonté. Ainsi demanda-t-il également au Seigneur ou de guérir sa fille mourante ou de la rendre à la vie si elle était morte ; mais saint Matthieu se proposant de tout dire en peu de mots, fait demander au père ce qu'il voulait certainement, et ce que fit le Christ. Sans aucun doute, si, d'après les deux autres évangélistes ou l'un des deux, le père avait dit lui-même, ce que les gens de sa maison vinrent lui représenter, qu'il ne fallait plus importuner Jésus, parce que la fille était morte, le texte de saint Matthieu contredirait la pensée de Jaïre; mais on ne lit pas qu'il se soit rendu aux observations de ceux qui en venant lui apporter la triste nouvelle, lui disaient de ne plus faire d'instance près du Maître. On voit encore par là que quand le Seigneur dit à Jaïre : « Ne crains pas ; crois seulement, et elle sera sauvée ; » il ne lui reprochait pas de défiance ; mais voulait affermir sa foi. La foi chez lui était la même que chez cet autre qui, en demandant la délivrance de son fils, dit à Jésus : « Je crois Seigneur, mais suppléez vous-même ce qui manque à ma foi (1). »

67. Puisqu'il en est ainsi; ces différentes manières,de parler, qui n'empêchent pas les évangélistes d'être d'accord entre eux, donnent lieu à une observation bien utile et bien nécessaire.

C'est que dans le langage de qui que ce soit, il faut considérer seulement l'intention, que les mots sont destinés à exprimer, et qu'on n'est pas menteur pour rendre en d'autres termes ce qu'a voulu dire quelqu'un dont on n'emploie pas les expressions. Il est certain que, non-seulement dans les paroles, mais dans tous les autres signes des pensées, on ne doit chercher que la pensée elle-même; et c'est être misérable que de tendre pour ainsi dire aux mots et de se représenter la vérité comme enchaînée à des accents.

68. On lit dans plusieurs exemplaires de saint Matthieu: « Cette femme n'est point morte, mais elle dort. »

Comme saint Marc et saint Luc déclarent que la fille dont il s'agit avait douze ans, il faut voir dans l'expression employée par saint Matthieu une locution hébraïque. Aussi bien, dans d'autres passages de l'Écriture ce terme désigne, non-seulement celles qui ont eu commerce avec un homme mais les vierges elles-mêmes. Il est dit d'Eve : « Et de la côte qu'il avait tirée d'Adam, le Seigneur Dieu bâtit la femme (1). » Au livre des Nombres il est ordonné d'épargner les femmes, mulieres, qui n'ont point connu d'homme, c'est-à-dire les vierges (2); et saint Paul donne le même sens à ce mot quand il dit que Jésus-Christ est né d'une femme, ex muliere (3). Mieux vaut comprendre ainsi la variante de saint Matthieu que de regarder cette fille de douze ans comme étant déjà mariée, ou n'étant plus vierge.

CHAPITRE XXIX. DES DEUX AVEUGLES ET DU DÉMON MUET DONT PARLE SEUL SAINT MATTHIEU.

69. Saint Matthieu continue ainsi : « Comme Jésus sortait de là, deux aveugles le suivirent et ils criaient : Fils de David, ayez pitié de nous; » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons ces mots : « Mais les Pharisiens disaient : « Il chasse les démons par la vertu du prince des démons (4). »

Saint Matthieu est le seul qui ait parlé de ces deux aveugles et du démon muet. Car les deux aveugles dont il est question dans saint Marc et dans saint Luc (5), ne sont pas les mêmes que ceux-ci. Il s'agit néanmoins d'un fait qui s'est accompli dans des conditions toutes semblables : et si saint Matthieu ne l'avait également relevé (6), on pourrait croire que saint Marc et saint Luc ont voulu raconter ce que lui-même expose ici. Remarquons bien et n'oublions pas qu'il y a dans l'histoire évangélique certains faits qui se ressemblent. Nous en avons la preuve quand nous les trouvons relatés par le même Evangéliste. Et si telle ou telle circonstance met de l'opposition entre deux écrivains sacrés pour un fait qui parait le même, sans qu'on puisse les concilier sur ce point, nous devons penser qu'il ne s'agit pas du même fait, mais d'un autre qui est semblable ou qui s'est accompli semblablement.

CHAPITRE XXX. MISSION CONFIÉE AUX DISCIPLES.

 

70. On ne voit point si maintenant l'Evangéliste continue à suivre l'ordre des événements. Car après avoir parlé des deux aveugles et du démon muet, il reprend ainsi : « Or Jésus parcourait toutes les villes et les bourgades, enseignant dans leurs synagogues, prêchant le royaume de l'Evangile et guérissant toutes sortes de maladies et d'infirmités. Voyant ces troupes de peuples il eu eut compassion, parce qu'ils étaient accablés et abattus comme des brebis qui n'ont point, de pasteur. Alors il dit à ses disciples : La moisson est abondante, mais il y a peu d'ouvriers. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers. Puis ayant appelé ses douze disciples, il leur donna puissance sur les esprits impurs, » et le reste, jusqu'à ces mots : « Je vous le dis en vérité, il ne sera point privé de sa récompense (1). »

Dans tout ce passage on trouve un grand nombre de recommandations adressées aux disciples : mais je le répète, on ne voit pas si l'évangéliste suit dans sa narration l'ordre des événements ou l'ordre de ses souvenirs. Saint Marc parait avoir résumé en peu de mots ce passage ; et voici comme il aborde ce sujet : « Jésus cependant allait enseigner partout dans les bourgades des environs. Or, ayant appelé les douze, il commença à les envoyer deux à deux et leur donna puissance sur les esprits impurs; » et le reste, jusqu'aux paroles: « Secouez la poussière de vos pieds, afin que ce soit un témoignage contre eux (2). » Mais avant de faire ce récit, et après avoir rapporté la résurrection de la fille de Jaïre, saint Marc nous montre Jésus venant en son pays, où on se demandait avec étonnement d'où pouvait lui venir une si grande sagesse, une puissance si merveilleuse. Saint Matthieu ne parle de ce fait qu'à la suite des avis donnés aux disciples et après plusieurs autres choses (1). Est-ce donc saint Matthieu qui rappelle un détail oublié précédemment? Est-ce saint Marc qui expose par avance ce que lui offre son souvenir ? A cet égard nous restons dans l'incertitude. Immédiatement après avoir décrit la résurrection de la fille de Jaïre, saint Luc parle, aussi brièvement que saint Marc, du pouvoir conféré aux disciples et des recommandations qui leur furent adressées (2); mais sans indiquer non plus l'intention de raconter les choses suivant l'ordre dans lequel elles sont arrivées. Pour les nones que le même évangéliste donne aux douze Apôtres, en parlant plus haut de leur élection sur la montagne; il n'y a de la différence entre lui et saint Matthieu, que dans le nom de Jade, fils de Jacques (3), que saint Matthieu appelle Thaddée, et, selon quelques exemplaires, Lebbée. Mais qui peut jamais empêcher qu'un même personnage porte deux ou trois noms?

71. Il est ordinaire aussi de demander comment d'après saint Matthieu et saint Luc Jésus dit aux disciples de ne point porter de bâton, quand d'après saint Marc, « il leur commanda de ne porter en chemin qu'un bâton, » et que la suite du récit où il est dit encore : « Ni sac, ni pain, ni argent dans leur bourse, » accuse évidemment un discours qui roule sur le même objet et se rapporte aux mêmes circonstances que ceux des autres évangélistes, d'après lesquels les disciples ne devaient point porter de bâton.

Il faut comprendre, pour résoudre la difficulté, que ce terme n'a pas dans saint Marc la même signification que dans saint Matthieu et dans saint Luc; et que le bâton dont l'usage est interdit suivant les uns, n'est pas celui dont l'usage est permis suivant l'autre. Ainsi l'idée de tentation se prend, de deux manières bien différentes dans ces deux passages : « Dieu ne tente personne (4), » et: « Le Seigneur votre Dieu vous tente, afin qu'il paraisse si vous l'aimez (5). » Dans le premier c'est le sens de séduction; dans l'autre le selfs d'épreuve. Ainsi encore quand il est dit : « Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie éternelle, et ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour le jugement (6); » ce jugement n'est pas celui dont parle en ces termes le Psalmiste : « Jugez-moi, Seigneur, discernez-moi de la nation qui n'est pas sainte (1). » Là c'est un jugement qui condamne, ici un jugement qui distingue des condamnés.

72. Il est encore beaucoup d'autres mots qui n'ont pas une signification unique, mais dont le sens varie selon la place qu'ils occupent dans le discours, et qui sont quelquefois accompagnés de leur explication.

Ainsi dans ce passage: « Ne soyez pas enfants pour la sagesse, mais soyez enfants pour la malice, afin que vous soyez sages comme des hommes parfaits (2) ; A l'Apôtre, en voilant sa pensée, pouvait dire plus brièvement : Ne soyez pas enfants, mais soyez enfants. Ainsi encore dans cet autre verset (3) : « Si quelqu'un d'entre vous pense être sage selon le monde, qu'il devienne fou pour devenir sage; » n'est-ce pas dire : Qu'il ne soit pas sage afin d'être sage? Quelquefois cependant, pour exercer l'intelligence, ces mots ne sont point expliqués, comme dans cet endroit de l'Epître aux Galates: « Portez les fardeaux les uns des autres et vous accomplirez ainsi la loi du Christ. Car si quelqu'un s'estime être quelque chose, il se trompe lui-même, parce qu'il n'est rien. Mais que chacun examine ses actions et alors il trouvera sa gloire seulement en lui-même et non dans les autres : car chacun portera son propre fardeau (4). » A moins de voir plusieurs significations dans le mot fardeau, a on croira sans doute que l'Apôtre se contredit, et cela dans l'exposition de la même pensée, à quelques lignes d'intervalle; puisque après ces paroles : « Portez les fardeaux les uns des autres, » il ajoute un peu plus loin : « Chacun portera son propre fardeau. » Mais le fardeau de l'infirmité à laquelle il faut compatir, n'est pas le fardeau du compte que nous devons rendre à Dieu de nos actions. Le premier se. communique et la charité nous fait un devoir de le porter avec nos frères; on porte l'autre chacun pour soi-même. C'est ainsi encore que nous entendons au figuré cette verge dont parle l'Apôtre quand il dit : « Viendrai-je à vous la verge à la main (5)? » et à la lettre celle que l'on emploie pour conduire un cheval, ou pour quelque autre usage : je m'abstiens de relever ici toutes les significations métaphoriques du mot.

78. Il faut donc penser que le Seigneur Jésus recommanda également aux Apôtres et de ne point porter de bâton et de ne porter autre chose que le bâton.

Aussi bien, après leur avoir dit, suivant saint Matthieu : « Ne possédez ni or, ni arc gent, ni monnaie quelconque dans votre bourse; n'ayez pour le voyage ni sac, ni deux habits, «ni souliers, ni bâton; » il ajouta aussitôt : « Celui, en effet, qui travaille mérite qu'on le nourrisse. » D'où l'on voit suffisamment la raison pour laquelle il disait aux Apôtres de ne rien posséder et de ne rien porter avec eux. Il ne prétendait pas que l'usage des choses du monde ne fût point nécessaire à la vie, mais il les envoyait de manière à leur faire. Connaître que de la part des croyants évangélisés par eux toutes ces choses leurs seraient dues; qu'ils y auraient droit comme le guerrier à sa solde, comme le vigneron au fruit de la vigne qu'il a plantée, comme le berger au lait du troupeau. C'est pourquoi a dit: saint Paul. « Qui fait la guerre à ses dépens ? Qui plante une vigne et ne mange pas de son fruit? Qui paît un troupeau sans en recueillir le lait (1) ? » L'Apôtre parle ici des choses nécessaires aux prédicateurs de l'Evangile; aussi dit-il un peu plus loin : « Si nous avons semé en vous des biens spirituels, est-ce une grande chose que nous moissonnions de vos biens temporels ? Si d'autres usent de ce pouvoir à votre égard, pourquoi pas plutôt nous-mêmes? Mais nous n'en avons point usé. » Ces dernières paroles montrent que Jésus-Christ n'a pas voulu faire, aux prédicateurs de l'Evangile, une obligation de vivre uniquement sur les offrandes des fidèles instruits par eux de la sainte doctrine; autrement l'Apôtre, vivant du travail de ses mains pour n'être à charge à personne, aurait agi contre ce précepte (2); mais qu'il a entendu leur donner un droit qui implique un devoir pour autrui. Or, quand le Seigneur commande une chose, il y a péché de désobéissance à ne pas la faire; mais quand il accorde un droit, on est libre de l'exercer ou d'y renoncer. Jésus-Christ donc en adressant aux disciples les paroles qui nous occupent, faisait ce que nous explique mieux le même Apôtre quand il dit un peu plus loin : « Ne savez-vous pas que les ministres du temple mangent de ce qui est dans le temple, et que ceux qui servent à l'autel ont part aux oblations de l'autel ? Ainsi.le Seigneur a établi que les prédicateurs de l'Evangile vivraient de l'Evangile. Pour moi cependant je n'ai usé d'aucun de ces droits (1). » En disant que le Seigneur l'a ainsi établi, mais que lui-même n'en a point profité, il montre qu'il s'agit d'un simple droit pour les ministres de l'Evangile, et non pas d'une obligation.

74. En établissant donc, comme le dit l'Apôtre , que les prédicateurs de l'Evangile devraient vivre de l'Evangile, Jésus-Christ voulait faire comprendre aux douze disciples qu'il leur fallait bannir toute inquiétude, et ne posséder ni ne porter absolument rien des choses de la vie.

C'est pour cela qu'il dit : « pas même un bâton, » mettant ainsi en relief ce principe que les fidèles doivent tout procurer à leurs ministres, qui du reste ne demandent rien de superflu. Et en ajoutant : « L'ouvrier en effet mérite qu'on le nourrisse, » il déclarait parfaitement pourquoi et dans quel but il tenait ce langage.

D'un autre côté c'est ce droit qu'il désigne sous le nom de verge lorsqu'il dit de ne rien porter en chemin que le bâton seulement; » on pourrait exprimer ainsi brièvement sa pensée : Ne portez rien avec vous des choses nécessaires, pas même de bâton, ou : le bâton seulement. Pas même de bâton, c'est-à-dire : pas même les moindres choses, ou: seulement le bâton, c'est-à-dire le pouvoir que je vous donne et en vertu duquel ce que vous ne porterez pas ne vous fera point défaut. Le Sauveur a donc recommandé également les deux choses. Mais parce que le même Evangéliste ne les a pas mentionnées dans son récit, on est porté à voir de l'opposition entre la défense de porter le bâton pris dans un sens, et l'ordre de ne porter que le bâton, pris dans un autre sens; or notre explication doit éloigner cette idée.

75. Ainsi encore, en disant aux Apôtres, comme nous le lisons dans saint Matthieu, de ne point porter de chaussure avec eux, Jésus leur défendait le soin de s'en procurer et la crainte d'en manquer.

C'est ainsi encore qu'il faut comprendre ce qui regarde les deux tuniques. Le Sauveur ne voulait pas qu'ils se missent en peine d'en porter une seconde pour remplacer au besoin celle dont ils étaient couverts, puisqu'ils avaient le pouvoir de s'en procurer autrement. Dès lors, si d'après le texte de saint Marc les Apôtres devaient avoir aux pieds des sandales ou des semelles, c'était pour faire ressortir une signification mystique de cette chaussure.

Comme la semelle ne couvre pas le pied, mais l'empêche de toucher la terre; ainsi l'Evangile rie devait ni se cacher, ni s'appuyer sur des moyens terrestres. De même encore, s'il leur est défendu, non de porter ou d'avoir deux tuniques mais d'en être revêtus, n'était-ce pas pour les avertir de n'agir point avec dissimulation, mais toujours avec simplicité?

76. Ainsi donc il ne faut nullement douter que le Sauveur a parlé tantôt dans le sens propre et tan tôt en termes figurés et que chacun des évangélistes a rappelé telles ou telles de ses paroles; que quelques-unes ont été relatées par deux, par trois, ou même par les quatre, sans que néanmoins tout ce qu'a dit ou fait le Sauveur ait été écrit par eux.

Si l'on pense que le Seigneur n'a pu dans un même discours employer le langage propre et le langage figuré, qu'on veuille bien considérer le reste de ses paroles; on verra combien ce sentiment est téméraire et accuse d'ignorance. Pour ne citer qu'un exemple qui me revient à l'esprit, il faudrait donc ne prendre qu'au figuré le précepte de l'aumône et les autres qui le suivent, parce que la main gauche doit ignorer ce que fait la main droite (1).

77. Je fais, du reste, observer encore une fois, ce que le lecteur doit se rappeler constamment, pour n'avoir pas souvent besoin qu'on le luit appelle, que dans ses discours, Jésus-Christ a répété plusieurs choses qu'il avait déjà dites ailleurs .

Par conséquent , si la suite du récit n'est pas la même entre deux évangélistes, on ne doit pas croire à une contradiction ; on doit comprendre au contraire qu'il s'agit d'instructions données et répétées dans plusieurs circonstances. Cette observation regarde non-seulement les discours, mais encore les actions du Sauveur; car rien n'empêche d'admettre qu'un même fait se soit produit deux fois ; et il y aurait une vanité sacrilège à calomnier l’Evangile en refusant d'admettre la réitération d'un acte, quand personne ne prouve qu'il n'a pu se reproduire.

CHAPITRE XXXI. DISCIPLES DE JEAN-BAPTISTE ENVOYÉS A JÉSUS.

 

78. Saint Matthieu continue ainsi sols récit Après que Jésus eut achevé les instructions qu'il donnait à ses douze disciples, dit-il, il partit de là pour aller enseigner et prêcher dans leurs villes.

Or Jean ayant appris, dans le prison, les oeuvres de Jésus-Christ, envoya deux de ses disciples lui dire : Etes-vous celui qui doit venir, ou est-ce un autre que nous attendons ? » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Mais la sagesse a été justifiée par ses enfants (1). » Nous trouvons dans saint Luc tout ce passage relatif à Jean-Baptiste, aux deux disciples qu'il envoya à Jésus, à la réponse que reçurent ces envoyés et ce que dit le Sauveur après leur retour au sujet de Jean (2). Ce n'est pas pourtant dans le même ordre, et l'on ne voit pas lequel des deux garde ici l'ordre des événements, lequel s'attache à l'ordre de ses souvenirs.

CHAPITRE XXXII. MENACES ADRESSÉES A PLUSIEURS CITÉS.

 

79. Saint Matthieu dit ensuite : « Alors il commenta à reprocher aux villes où il avait opéré plusieurs de ses miracles , de n'avoir point fait pénitence, » et le reste, jusqu'aux mots : « Le pays de Sodome sera traité moins rigoureusement que toi au jour du jugement (3). »

Saint Luc rappelle ces reproches dans la suite d'un discours prononcé par le Sauveur (4) ; ce qui fait croire qu'il retrace plus probablement les paroles de Jésus-Christ suivant l'ordre où elles ont été dites, et que saint Matthieu écrit, ici, suivant l'ordre de ses souvenirs. Estime-t-on que, dans ce texte de saint Matthieu : « Alors Jésus commença à faire des reproches aux villes, » le terme « alors, » doit s'entendre d'un moment précis et non du temps plus long durant lequel s'étaient faites ou dites plusieurs autres choses? On est obligé de croire que les mêmes reproches ont été adressés deux fois. Aussi bien, puisque nous voyons dans un même évangéliste certaines choses dites deux fois par le Seigneur : comme dans saint Luc, la prescription relative au sac et à tous les objets que les Apôtres ne devaient point porter en chemin (5); faut-il s'étonner qu'une autre pensée pareillement exprimée deux fois, se trouve à sa place dans les récits des deux évangélistes ? car si l'ordre parait différent, c'est que chacun des écrivains sacrés la rapporte au moment différent où elle a été énoncée.

CHAPITRE XXXIII. LE JOUG ET LE FARDEAU DU CHRIST. MAIN DESSÉCHÉE.

80. Saint Matthieu dit ensuite: « En ce temps-là, Jésus prononça ces paroles : Je vous bénis, « mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents ; » et le reste, jusqu'aux mots Car mon joug est doux et mon fardeau léger (1). »

Saint Luc, lui aussi, a cité ce discours ; mais en partie seulement. Car il ne dit pas : « Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine, » ni les paroles suivantes. Or, il est à croire que ceci n'a été dit qu'une fois, mais que saint Luc n'a pas tout rapporté. Aussi bien quand après les reproches du Sauveur aux villes impénitentes saint Matthieu nous fait lire : « En ce temps-là Jésus prononça ces paroles etc ; » saint Luc fait suivre ces mêmes reproches de quelques paroles encore, peu nombreuses, puis il dit : « A cette même heure Jésus tressaillit de joie dans le Saint-Esprit, et s'écria (2). » Ainsi, quand saint Matthieu au lieu de dire : « En ce temps-là, » aurait dit. « A cette même heure,» l'expression n'eût pas laissé d'être exacte, tant est peu long ce qu'intercale saint Luc.

CHAPITRE XXXIV. ÉPIS ROMPUS.

81. Saint Matthieu continue ainsi : « En ce temps-là Jésus passait le long des blés, un jour de sabbat; et ses disciples ayant faim, se mirent à rompre des épis et à en manger, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons: « Car le Fils de l'homme est le maître du sabbat même (3). »

C'est ce que rapportent aussi saint Marc et saint Luc, sans aucune apparence de contradiction (4). Mais ils ne disent point : « En ce temps-là; » ce qui peut faire croire que saint Matthieu a plutôt gardé ici l'ordre des événements, et les autres celui de leurs souvenirs ; à moins que les mots: « En ce temps là, » ne doivent se prendre dans un sens plus étendu et ne désignent tout le temps où s'accomplissaient tant de merveilles de tout genre.

82. Saint Matthieu poursuit : « Jésus s'étant éloigné de là, vint dans leur synagogue. Alors se présenta un homme qui avait une main desséchée, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Il étendit sa main et elle devint saine comme l'autre (1). »

Saint Marc et saint Luc parlent aussi de la guérison de cet homme qui avait une main desséchée (2). Or on pourrait croire que le fait arriva le même jour que ce qui est relatif aux épis. Car il s'agit encore d'un jour de sabbat: mais saint Luc déclare que cette guérison eut lieu un autre jour de sabbat. Ainsi donc ces termes de saint Matthieu : « Jésus s'étant éloigné delà, vint dans leur synagogue, » nous font connaître, à la vérité, qu'il y vint seulement 'après s'être éloigné, mais ne nous disent pas combien de jours après, ni s'il y alla directement et immédiatement après avoir quitté le champ de blé ; ce qui donne place à la guérison de la main desséchée, rapportée par saint Luc à un autre jour de sabbat.

Mais voici peut-être l'objet d'une difficulté. Selon saint Matthieu les Pharisiens interrogèrent le Seigneur et lui demandèrent s'il était permis de guérir quelqu'un le jour du sabbat, » voulant trouver une occasion de l'accuser ; puis il leur proposa lui-même la comparaison suivante : « Quel est celui d'entre vous qui, ayant une brebis qui vienne à tomber dans une fosse le jour du sabbat, ne la saisisse et ne l'en retire pas? Or, combien un homme vaut mieux qu'une brebis! Il est donc permis de faire du bien les jours de sabbat. » Saint Marc et saint Luc disent au contraire que ce fut le Seigneur, qui leur adressa cette question : « Est-il permis, les jours de sabbat, de faire du bien ou du mal ? de sauver la vie ou de l'ôter ? » Il faut donc entendre que d'abord ils interrogèrent le Sauveur, et lui demandèrent: « s'il était permis de guérir au jour du sabbat ; » qu'ensuite, connaissant les pensées de ces hommes qui cherchaient un moyen de l'accuser, il plaça au milieu d'eux celui dont il avait guéri la main ; qu'alors il leur adressa les questions rapportées par saint Marc et saint Luc ; puis, que les voyant garder le silence, il proposa la comparaison de la brebis tombée dans une fosse, et conclut au droit de faire du bien le jour du sabbat; qu'enfin les ayant regardés avec colère, suivant le texte de saint Marc et touché d'un profond sentiment de tristesse à cause de l'aveuglement de leur cœur, il dit à l'homme guéri: « Étends la main. »

CHAPITRE XXXVI. CHRONOLOGIE INCERTAINE

83. Saint Matthieu continue ainsi sa narration : « Les Pharisiens étant sortis tinrent conseil ensemble, contre lui, sur les moyens de le perdre. Mais Jésus, qui le savait, s'éloigna de là, et une multitude de gens l'ayant suivi, il les guérit tous; et il leur commanda de ne point le découvrir. Or il agissait de la sorte, afin que fût accomplie cette parole du prophète Isaïe ; » et le reste, jusqu'à cet endroit: « Et toutes les nations espéreront en son nom (1). »

Saint Matthieu seul rappelle ce. fait. Saint Marc et saint Luc passent à autre chose. Saint Marc paraît sans doute garder quelque temps l'ordre des faits, quand il dit que Jésus, connaissant la mauvaise disposition des Juifs contre lui, se retira du côté de la mer avec ses disciples, et qu'une grande multitude étant venue le trouver il guérit beaucoup de malades (2). Mais en quel endroit l'Evangéliste commence-t-il à s'écarter de l’ordre chronologique ? Il n'est pas facile de le voir. Est-ce quand il dit qu'une grande multitude vint trouver le Sauveur? Mais cela peut se rapporter à un autre temps. Ou bien est-ce quand il dit que Jésus gagna le haut d'une montagne ; ce que parait rappeler aussi l'évangéliste saint Luc en disant : En ces jours-là, Jésus alla sur une montagne pour y prier; » car les mots en ces jours-là, » montrent suffisamment que la chose n'eut pas lieu tout aussitôt (3) ?

CHAPITRE XXXVII. MUET ET AVEUGLE POSSÉDÉ DU DÉMON.

84. On lit ensuite dans saint Matthieu: « Alors lui fut présenté un homme possédé d'un démon qui le rendait aveugle et muet ; et il le guérit, en sorte que cet homme parlait et voyait (4). »

Saint Luc ne raconte pas ce fait dans le même ordre, mais après beaucoup d'autres choses. Il dit seulement que cet homme était muet, sans ajouter qu'il était aveugle. De ce qu'il omet quelque chose, il ne faut pas conclure cependant qu'il parle d'une autre guérison; car les circonstances qui suivent sont les mêmes que dans saint Matthieu.

CHAPITRE XXXVIII. JÉSUS ACCUSÉ D'ÊTRE LE SUPPOT DE BÉELZÉBUD.

85. Saint Matthieu dit ensuite: « Or tout le peuple était dans l'étonnement et disait: Ne serait-ce point ici le fils de David ? Mais les Pharisiens entendant ces paroles répliquèrent Il ne chasse les démons que par Béelzébud prince des démons. Jésus connaissant leurs pensées leur dit alors : Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Tu seras justifié par tes paroles et par tes paroles tu seras condamné (1). »

L'accusation élevée contre Jésus de chasser les démons au nom de Béelzébud, ne vient pas dans le récit de saint Marc à la suite de la guérison du muet, dont il ne parle pas; mais à la suite de plusieurs autres choses que lui seul rappelle ; soit que cette accusation lui revenant à l'esprit, il l'insère au milieu de détails étrangers, soit que, sans redire ce qui a précédé, il reprenne ici l'ordre des événements (2). Mais saint Luc rapporte à peu près mot pour mot ce que raconte ici saint Matthieu (3). S'il appelle doigt de Dieu l'Esprit de Dieu, le sens est le même ; de plus cette expression nous apprend ce que nous devons entendre par Doigt de Dieu partout où ces mots se rencontrent dans les Ecritures. Quant aux omissions faites ici par saint Marc et saint Luc, elles.ne peuvent devenir le sujet d'aucune controverse : il en est ainsi des termes différents qu'ils emploient et qui ne changent rien à la pensée.

CHAPITRE XXXIX. JONAS ET LA REINE DE SABA.

86. Saint Matthieu continue ainsi: « Alors quelques-uns des Scribes et des Pharisiens lui dirent: Maître, nous voudrions que vous nous fissiez voir quelque prodige, » et le reste, jusqu'aux mots: « C'est ce qui arrivera à cette race criminelle (4). »

Saint Luc aussi rapporte cela au même endroit, mais dans un ordre un peu différent (5). Car il a rappelé plus haut et après la guérison du muet, la demande que firent les Juifs à Jésus-Christ d'un signe dans le ciel, mais sans relater alors la réponse du Seigneur; il ne la rapporte que plus tard, quand le peuple est réuni autour de Jésus; et il donne à comprendre que là se trouvaient ceux qui précédemment, demandaient à Jésus un signe dans le ciel; il rattache même cette réponse à ce qu'il dit de cette femme qui s'est écriée devant le Seigneur: « Heureux le sein qui vous a porté. » Cette femme à son tour intervient à la suite du discours où le Sauveur a parlé de l'esprit immonde, qui après être sorti d'un homme y revient et trouve la maison nettoyée et parée. Or quand, après avoir parlé de cette femme, l'Evangéliste a rapporté la réponse que Jésus fit à la foule en faisant intervenir la comparaison du prophète Jonas, sur le signe qu'elle désirait voir dans le ciel, il continue le discours du Seigneur et rapporte ce qu'il dit de la reine du Midi et des Ninivites. Ainsi au lieu d'omettre rien de ce que relate saint Matthieu, il dit plus que lui. Qui ne voit du reste qu'il serait inutile de demander dans quel ordre le Sauveur a dit tout cela, quand nous devons apprendre, par l'autorité suréminente des Evangélistes, qu'il n'y a pas de mensonge à rapporter les pensées d'un discours quelconque dans un ordre différent de celui où elles ont été exposées, l'ordre, quel qu'il soit, ne changeant rien au fond? De plus, saint Luc permet de croire que ce discours fut plus long dans la bouche du Seigneur, et il y a inséré des pensées semblables à celles que nous a présentées saint Matthieu en reproduisant le discours prononcé sur la montagne (1); ce qui nous fait comprendre que ces pensées ont été exprimées dans l'une et l'autre circonstance. Saint Luc, après ce discours, passe à un autre sujet; mais on ne voit pas s'il suit l'enchaînement des faits, car voici ce qu'il dit ensuite: « Pendant que Jésus parlait, un Pharisien le pria de dîner chez lui. » L'Evangéliste ne dit pas: Comme il parlait ainsi; mais : « Pendant qu'il parlait. » S'il avait dit: Pendant qu'il parlait ainsi, on devrait croire que ces actes du Sauveur se sont succédé dans l'ordre où son récit les présente.

CHAPITRE XL. LA MÈRE ET LES FRÈRES DE JÉSUS.

87. Saint Matthieu continue : « Comme il parlait encore au peuple, sa mère et ses frères étaient dehors cherchant à lui parler; » et le reste, jusqu'à cet endroit : « Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma soeur et ma mère (1). »

Sans aucun doute nous devons voir ici la suite de ce qui précède. Car le texte commence ainsi: « Tandis que Jésus parlait encore au peuple. » Que signifie ce mot : « encore, » sinon la fin du discours qui vient d'être rapporté? Il n'est pas dit en effet: Tandis qu'il parlait au peuple, sa mère et ses frères, mais : « Tandis qu'il parlait encore au- peuple ; » c'est-à-dire, évidemment, tandis qu'il lui disait ce qui vient d'être rappelé. Car après avoir rapporté les paroles. de Jésus-Christ louchant le blasphème contre l'Esprit-Saint, saint Marc ajoute aussitôt: « Cependant arrivent sa mère et ses frères; » il omet ainsi plusieurs passages que rapporte saint Matthieu dans le discours du Seigneur, et ceux que saint Luc ajoute encore au texte de saint Matthieu (2). Sans égard à l'ordre des événements et saisissant le fait quand son souvenir le lui présente, saint Luc de son côté anticipe le récit de ce qui est relatif à la mère et aux frères de Jésus, il le place de telle façon qu'on ne le voit lié ni à ce qui précède ni à ce qui suit.: En effet, c'est après l'exposition de quelques paraboles du Sauveur, que ce fait lui revenant à la mémoire il écrit : « Or, sa mère et ses frères vinrent le trouver, et ils ne pouvaient pénétrer jusqu'à lui, à cause de la foule du peuple ; » ce n'est pas marquer le temps où ils vinrent. Puis le même saint Lire passant à un autre objet, s'exprime ainsi : « Un certain jour, il monta dans une barque, avec ses disciples. » Là encore, quand il dit : « Un certain jour, » il montre suffisamment que rien n'oblige à penser que ce fut le jour où arriva ce qu'on vient de lire, ni le jour suivant. Donc en racontant ce qui a rapport à la mère et aux frères de Jésus, saint Matthieu ne contredit les deux autres évangélistes ni pour les paroles du Seigneur ni pour l'ordre des événements.

CHAPITRE XLI. LES HUIT PARABOLES.

88. Saint Matthieu continue ainsi: « En ce jour là Jésus étant sorti de la maison s'assit sur le bord de la mer. Et il s'assembla près de lui une si grande multitude qu'il monta dans une barque, il s'y assit et le peuple resta sur le rivage. Et il leur dit beaucoup de choses en paraboles, leur parlant de cette sorte : » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Tout docteur bien instruit de ce qui regarde le royaume des cieux, est semblable à un père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes (1). »

Le texte de saint Matthieu insinue que ceci arriva aussitôt après ce qui vient d'être rapporté de lanière et des frères de Jésus, et que l'ordre du récit ne diffère pas de celui des faits: « En ce jour-là, dit en effet l'Evangéliste pour passer d'un objet à l'autre, Jésus étant sorti de la maison, vint s'asseoir près de la mer, et une foule nombreuse se réunit autour de lui. » Qu'est-ce -à dire : « En ce jour là ? » A moins que jour ne signifie ici temps, comme dans plusieurs passages des livres saints, l'expression indique assez clairement ou qu'il s'agit d'un fait qui suivit d'une manière immédiate, ou qu'il ne se fit pas grand-chose dans l'intervalle. Du reste saint Marc suit le même ordre (2). Si saint Luc, après avoir raconté ce qui regarde la mère et tes frères de Jésus, rapporte autre chose, la transition qu'il emploie n'a rien d'opposé à l'enchaînement indiqué par saint Matthieu (3). Ainsi donc, il n'y a pas l'ombre de contradiction ni dans les paroles que les trois évangélistes prêtent à Jésus-Christ ni, bien moins encore, dans ce que saint Matthieu seul lui attribue. Je ne vois pas non plus que, pour l'ordre même, un évangéliste soit en opposition avec un autre, quoiqu'il présente les choses un peu différemment, suivant en partie la suite des faits, en partie aussi la suite de ses souvenirs.

CHAPITRE XLII. JÉSUS DANS SA PATRIE.

89. On lit ensuite dans saint Matthieu : « Après que Jésus eut achevé ces paraboles, il partit de là, et, venant en son pays, il les instruisait dans leurs synagogues, » et le reste, jusqu'à cet endroit : « Or il ne fit que peu de miracles parmi eux à cause de leur incrédulité (4). »

Le texte n'oblige pas de regarder ce fait comme ayant eu lieu immédiatement après les paraboles qui précèdent. D'ailleurs saint Marc en relate un autre et le même que saint Luc, à la suite de ces paraboles, et sa transition même porte à croire qu'aux paraboles a succédé d'une manière immédiate non pas ce qui vient dans le récit de saint Matthieu, mais ce que disent saint Marc et saint Luc, de la barque sur laquelle dormait Jésus et du miracle de l'expulsion des démons au pays des Géraséniens (1); deux faits que saint Matthieu a exposés plus haut quand le souvenir lui en est revenu (2). Voyons donc si pour ce que dit le Seigneur, et pour ce qui fut dit dans sa patrie, saint Matthieu est d'accord avec saint Marc et saint Luc. Car pour saint Jean, c'est dans des circonstances bien différentes (3) qu'il place des traits analogues à ceux que rappellent ici les trois autres évangélistes.

90. Or, le récit de saint Marc est ici presque absolument le même que celui de saint Matthieu. Toute la différence, c'est que Jésus y est appelé charpentier et fils de Marie par ses compatriotes (4); tandis que selon saint Matthieu on l'appelait le fils du charpentier.

Mais cela ne doit pas nous surprendre. Il put à la fois être appelé charpentier et le fils du charpentier; puisque s'ils le croyaient charpentier, c'est qu'ils le regardaient comme le fils d'un charpentier. Mais saint Luc expose le même fait avec beaucoup plus de détails; et nous le trouvons dans son récit un peu après ce qui regarde le baptême et la tentation du Seigneur; et sans aucun doute il relate d'avance ce qui arriva plus tard, à la suite de beaucoup d'autres choses. Ceci nous donne lieu de faire une remarque très-importante pour cette grande question de l'accord des Évangélistes, que nous avons entrepris de résoudre avec l'aide de Dieu: C'est que ce n'est pas pour avoir ignoré ni les faits ni leur enchaînement naturel qu'ils en ont omis quelques uns ou qu'ils ont suivi de préférence l'ordre de leur souvenirs. Cette remarque est justifiée avec éclat par le texte de saint Luc; car sans avoir fait nulle mention des miracles de Jésus à Capharnaüm, il rapporte, ce que nous examinons maintenant, comment les compatriotes du Sauveur admiraient sa vertu merveilleuse et méprisaient la bassesse de sa naissance. D'après lui en effet Jésus leur parlait ainsi : « Vous me direz, sans doute : Médecin, guéris-toi toi-même ; ces grandes choses faites à Capharnaüm et dont le bruit est arrivé jusqu'à nous, fais-les ici encore, dans ta patrie, » et cependant le même saint Luc n'a jusque là rien raconté des prodiges opérés à Capharnaüm. Comme le passage n'est pas long, mais très-facile à comprendre.

Et d'ailleurs très-nécessaire, nous le mettons tout entier sous les yeux du lecteur avec la transition qui l'amène.

Après avoir parlé du baptême et de la tentation du Sauveur, l'évangéliste poursuit ainsi : « Or toute tentation achevée, le diable s'éloigna de lui pour un temps. Alors Jésus par la vertu de l'Esprit revint en Galilée, et sa renommée se répandit dans tout le pays. Il enseignait dans leurs synagogues, et tout le monde lui donnait de grandes louanges. Etant venu ensuite à Nazareth, où il avait été élevé, il entra selon sa coutume dans la synagogue le jour du sabbat et il se leva pour lire. Ou lui présenta le livre des prophéties d'Isaïe, et l'ayant ouvert il trouva l'endroit où il était écrit : L'Esprit du Seigneur est sur moi ; c'est pourquoi il m'a consacré par son onction et m'a envoyé évangéliser les pauvres, annoncer aux captifs leur délivrance, aux aveugles qu'ils vont recouvrer la vue, mettre en liberté ceux qui sont accablés sous les fers, publier l'année des miséricordes du Seigneur et le jour de la rétribution. Ayant replié le livre, il le rendit au ministre et s'assit. « Et tous dans la. synagogue avaient les yeux arrêtés sur lui. Or il commença à leur dire: « Ce que vous entendez aujourd'hui de vos oreilles est l'accomplissement de ces paroles de l'Ecriture. Et tous lui rendaient témoignage, et dans l'étonnement où ils étaient des paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche, « ils disaient : N'est-ce pas là le fils de Joseph ? Alors il leur dit : Vous m'appliquerez sans doute ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même; et vous me direz: Les grandes choses faites à Capharnaüm et dont le bruit est arrivé jusqu'à nous, fais-les ici encore, dans ta patrie (1). » Nous laissons ce qui termine cette partie du récit de l'évangéliste.

N'est-il pas évident qu'il a sciemment anticipé ce fait dans son récit ? Car il connaissait certainement les merveilles opérées à Capharnaüm, puisqu'il en parle; puisque d'ailleurs il sait qu'il ne les a pas rapportées. Il est encore si près du baptême de Jésus qu'un pareil oubli n'est pas vraisemblable ; car depuis ce baptême il n'a presque rien dit encore.

CHAPITRE XLIII. HÉRODE APPRENANT LES MIRACLES DE JÉSUS.

91. On lit ensuite dans saint Matthieu: « En ce temps-là Hérode le tétrarque apprit ce que l'on publiait de Jésus ; et il dit à ses serviteurs C'est Jean-Baptiste, c'est lui-même qui est ressuscité d'entre les morts ; et c'est pour cela qu'il se fait par lui tant de miracles (1). »

Saint Marc raconte la même chose et de la même manière, mais non dans le même ordre (2). Car après avoir rappelé que Jésus envoya ses disciples, en leur recommandant de ne rien porter avec eux que le bâton, et après avoir terminé ce qu'il apporte de son discours, il relate le fait qui nous occupe; mais sans obliger de croire que ce fait ait suivi d'une manière immédiate ce qui précède, non plus que saint Matthieu chez qui nous lisons: « En ce temps-là » et non: En ce jour là, ni : A cette heure. Néanmoins, d'après saint Marc, ce ne fut pas Hérode mais d'autres qui disaient: « Jean-Baptiste est ressuscité d'entre les morts, » tandis que d'après saint Matthieu ce fut Hérode qui le dit à ses serviteurs. » Tout en gardant ici le :même ordre que saint Marc, et sans obliger, non plus que lui, à croire que telle fut la suite des événements, saint Luc rapporte en ces termes le même fait: « Cependant Hérode le tétrarque entendit parler de tout ce que faisait Jésus, et il ne savait que penser, parce que les uns disaient Jean est ressuscité d'entre les morts; d'autres : Elie est apparu; et d'autres enfin: Un des anciens prophètes est ressuscité. Mais Hérode disait : J'ai décollé Jean ; quel est donc celui-ci, « de qui j'entends de si grandes choses ? Et il souhaitait de le voir (3). » Ici l'évangéliste, de même que saint Marc, rapporte que ces paroles: « Jean est ressuscité d'entre les morts, furent prononcées par d'autres et non par Hérode. Mais quand saint Luc parle de l'hésitation d'Hérode et cite ensuite ces mots du tétrarque : J'ai décollé Jean; quel est donc celui-ci, dont j'entends de si grandes choses? » il faut comprendre qu' Hérode témoigna d'abord cette hésitation, puis, que persuadé de ce qu'on disait autour de lui, il dit à son tour ce, que nous lisons dans saint Matthieu: « C'est Jean-Baptiste, « c'est lui-même qui est ressuscité d'entre les morts; et c'est pourquoi il se fait par lui tant de miracles. » Ou bien peut-être faut-il prononcer ces paroles sur le ton du doute. S'il y avait : Celui-ci n'est-il point, ou : Ne serait-il point Jean-Baptiste ? cette réflexion serait inutile, car on verrait de prime abord le doute et l'hésitation d'Hérode. Mais comme la forme interrogative manque dans les paroles du tétrarque, on peut ou la suppléer ou la négliger dans la prononciation ; et l'on est libre de comprendre ou bien que convaincu de ce qui se disait il parla comme n'ayant plus de doute, ou bien encore qu'il était dans l'hésitation marquée par le texte de saint Luc. D'ailleurs, après avoir rapporté que d'autres qu'Hérode disaient de Jean-Baptiste : Il est ressuscité d'entre les morts, saint Marc finit parfaire dire à Hérode lui-même: « Jean-Baptiste, à qui j'ai fait trancher la tête, est ressuscité d'entre les morts ; » et ces dernières paroles peuvent aussi être prononcées ou de manière à marquer la conviction, ou de manière à faire entendre le doute.

Après avoir rapporté ce fait, saint Luc passe à un autre objet, mais saint Matthieu et saint Marc racontent à cette occasion comment Jean-Baptiste fut mis à mort par Hérode.

CHAPITRE XLIV. EMPRISONNEMENT ET MORT DE JEAIN-BAPTISTE.

92. Saint Matthieu en effet continue ainsi: « Car, Hérode, ayant fait arrêter Jean-Baptiste, l'avait chargé de fers, et fait jeter en prison, à cause d'Hérodiade femme de son frère, » et le reste, jusqu'à l'endroit où il dit : « Ses disciples vinrent ensuite prendre son corps, l'ensevelirent et allèrent porter cette nouvelle à Jésus (1). »

C'est ce, que raconte aussi saint Marc et dans le même ordre (2). Mais saint Luc rappelle cet emprisonnement du précurseur, dans une autre occasion, au moment même du baptême de Jésus. Ce qui prouve qu'il raconte ce fait par avance. Car après avoir rapporté que Jean-Baptiste disait du Seigneur qu'il avait le van à la main, qu'il nettoyerait son aire, mettrait le bon grain dans son grenier et brûlerait la paille dans un feu éternel; il ajoute aussitôt le fait de l'emprisonnement que saint Jean l'évangéliste démontre clairement n'avoir eu lieu que plus tard ; car il dit qu'après son baptême, Jésus alla en Galilée, y changea l'eau en vin, demeura quelques jours à Capharnaüm, puis revint dans la terre de Judée, où il baptisa beaucoup de monde sur les bords du Jourdain, avant que Jean-Baptiste eût été mis en prison (1). Quine croirait, s'il est peu versé dans la connaissance des saintes lettres, que ce fut en parlant du van et de l'aire nettoyée que saint Jean offensa Hérode, et que celui-ci le fit aussitôt jeter en prison? La vérité, comme nous l'avons déjà démontré ailleurs, c'est que les choses ne sont pas relatées dans l'ordre où elles se sont accomplies; la preuve en est ici même, dans le texte de saint Luc (2). S'il était vrai que Jean eût été jeté en prison aussitôt après son, discours, comment expliquerait-on ce que dit le même évangéliste, que Jésus fut ensuite baptisé par saint Jean? Il est donc manifeste que saint Luc s'est rappelé ce fait accidentellement et en a parlé par anticipation, et avant beaucoup d'autres choses qui ont précédé la détention de Jean-Baptiste. Ni saint Matthieu ni saint Marc, ne rapportent eux-mêmes ce fait dans l'ordre où il a eu lieu suivant le témoignage même de leurs écrits. Car eux aussi nous disent que Jean-Baptiste ayant été arrêté, le Sauveur alla en Galilée (3) ; c'est après avoir relaté de nombreux miracles opérés par Jésus dans ce pays, qu'ils en viennent à parler de la conviction ou de l'hésitation d'Hérode sur la prétendue résurrection de Jean qu'il avait fait décapiter (4), et des circonstances de l'emprisonnement et de la mort de Jean-Baptiste.

CHAPITRE XLV. MIRACLE DES CINQ PAINS.

93. Après avoir rappelé que la nouvelle de,la mort de Jean fut portée à Jésus-Christ, saint Matthieu poursuit ainsi : « Jésus, ayant appris cela, partit de là dans une barque pour se retirer à l'écart dans un lieu désert. Et le peuple l'ayant su, le suivit à pied, de diverses villes. Lors donc qu'il sortit de la barque, il vit une grande foule, il en eut pitié et guérit leurs malades (5). »

Selon le texte de l'évangéliste, ceci eut lieu immédiatement après la mort du précurseur. Par conséquent ce qui est raconté plus haut des miracles de Jésus, dont la nouvelle troubla Hérode et lui fit dire : « J'ai fait trancher la tête à Jean, » n'arriva que plus tard. On doit en effet regarder comme postérieures des actions qui, portées à la connaissance d'Hérode par la renommée, le jetaient dans le trouble, et lui donnaient lieu de se demander quel pouvait être celui dont il apprenait de si grandes merveilles, après avoir fait couper la tête à Jean-Baptiste. Mais après avoir parlé du martyre de Jean, saint Marc rapporte que les disciples envoyés par Jésus revinrent près de lui, et lui rendirent compte de ce qu'ils avaient fait et enseigné; qu'ensuite, et lui seul parle de ceci, Jésus leur dit de se reposer un peu à l'écart; qu'il monta sur . une barque et se rendit avec eux dans un autre lieu ; qu'une foule nombreuse informée de leur départ s'y trouvait déjà quand ils arrivèrent ; que le Sauveur ayant pitié de cette foule, l'enseigna longuement et que, l'heure étant déjà bien avancée, il nourrit tous ceux qui étaient là avec cinq pains et deux poissons (1). Les quatre évangélistes ont tous rapporté ce miracle. Saint Luc même, après avoir plus haut, et à l'occasion dont nous avons parlé, raconté ce qui regarde l'emprisonnement de Jean-Baptiste (2); joint ici d'une manière immédiate à ce qu'il vient de dire de l'hésitation d'Hérode touchant la personne du Seigneur, les faits relatés par saint Marc; savoir, que les Apôtres revinrent près de Jésus, lui rendirent compte de ce qu'ils avaient fait, et que, les prenant avec lui, le Sauveur se retira à l'écart dans un lieu désert ; qu'il y vit arriver une foule considérable, à qui il parla du royaume de Dieu et dont il guérit les malades. C'est après cela qu'il raconte aussi le miracle des cinq pains opéré vers le déclin du jour (3).

94. Quant à saint Jean, qui diffère beaucoup des trois autres, en ce qu'il s'arrête plus aux discours qu'aux actions merveilleuses de Notre-Seigneur, il dit d'abord que Jésus quittant la terre de Juda prit de nouveau le chemin de la Galilée, ce qui doit s'entendre du voyage qu'y fit Jésus, au rapport des trois autres évangélistes, lorsque Jean eut été mis en prison ; après avoir rappelé cela, il rapporte ce que dit le Seigneur en traversant le pays de Samarie et en rencontrant la Samaritaine près du puits de Jacob; il ajoute qu'au bout de deux jours le Sauveur se remit en marche pour venir en Galilée ; qu'il se rendit à Cana où précédemment il avait changé l'eau en vin, et qu'il guérit alors le fils d'un officier (4).

Il ne parle pas des autres actions ni des autres discours que les autres évangélistes attribuent à Jésus pendant son séjour en Galilée : mais, ce que n'a relevé aucun d'eux, il dit que le jour de la grande fête des Juifs il se rendit à Jérusalem, et y guérit miraculeusement cet homme qui, depuis trente-huit ans malade, n'avait personne pour le descendre dans la piscine où trouvaient leur guérison ceux qui souffraient de quelque infirmité. Il rappelle ensuite un long discours de Jésus-Christ à cette occasion; puis il nous le montre passant à l'autre bord de la mer de Galilée, c'est-à-dire du lac de Tibériade, et suivi d'une grande multitude; allant ensuite sur une montagne et s'y reposant avec ses disciples; c'était aux approches de la fête de Pâque pour les Juifs, et c'est alors qu'ayant levé les yeux et voyant une foule très-considérable, il la nourrit avec cinq pains et deux poissons (1), ce que rapportent également les autres évangélistes. Il a donc omis sûrement les faits qui conduisent ceux-ci au récit du miracle dont nous parlons. Mais ces derniers ayant de même gardé le silence sur des choses relatées par lui, on voit que tous sont arrivés au récit de ce miracle comme par des chemins différents ; eux en marchant à-peu-près du même pas, et lui en volant en quelque sorte à la poursuite de ce qu'il y avait de plus relevé dans les discours du Seigneur, et en redisant ce qu'ils omettent, il s'est rencontré avec eux pour retracer la multiplication des cinq pains et pour reprendre bientôt son essor vers des régions supérieures.

CHAPITRE XLVI. ENCORE DU MIRACLE DES CINQ PAINS.

95. Saint Matthieu, poursuivant son récit, arrive ainsi au fait même de ce miracle. « Or le soir étant venu, les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent : Ce lieu-ci est désert et il est déjà bien tard; renvoyez-le peuple, afin que tous aillent dans les villages acheter de quoi manger. Mais Jésus leur dit : Il n'est pas nécessaire qu'ils y aillent ; donnez-leur vous-mêmes à manger, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Le nombre de ceux qui mangèrent fut de cinq mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants (2). »

Arrêtons-nous donc à bien examiner ce fait que nous trouvons dans les quatre récits (3), et où on prétend voir entre eux quelque opposition; et faisons remarquer , afin qu'on s'en souvienne pour tout autre passage semblable, que d'après les règles du langage la différence des expressions n'empêche pas d'énoncer la même pensée et de conserver aux choses la même couleur.

Nous pourrions commencer, par saint Matthieu, le premier des évangélistes ; mais il vaut mieux commencer par saint Jean, qui va jusqu'à nommer les disciples avec lesquels Jésus parla de son dessein. Voici comme il raconte le fait : « Jésus donc ayant levé les yeux et voyant qu'une fort grande multitude de peuple était venue à lui, dit à Philippe : Où pourrons-nous acheter assez de pains pour donner à manger à tout ce monde ? Philippe lui répondit: Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour leur en donner à chacun un petit morceau. Un autre de ses disciples, André, frère de Simon Pierre, lui dit : Il y a ici un petit garçon qui a cinq pains d'orge et deux poissons ; mais qu'est-ce que cela pour tant de gens ? Jésus leur dit: Faites-les asseoir. Or il y avait en ce lieu beaucoup d'herbe; et environ cinq mille hommes s'y assirent. Jésus prit donc les pains; et après avoir rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis et on leur donna de même.des deux poissons autant qu'ils en voulurent. Après qu'ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Amassez les morceaux qui sont restés, afin que rien ne se perde. Et les ayant amassés ils emplirent douze corbeilles des morceaux qui étaient restés des cinq pains d'orge, après que tous en eurent mangé (1). »

96. On n'a pas à rechercher ici ce qu'étaient ces pains, puisque l'Évangéliste déclare que c'étaient des pains d'orge ; quoique là dessus les trois autres gardent le silence. Il ne s'agit pas non plus d'examiner ce qu'il ne dit pas des femmes et des petits enfants, puisque selon saint Matthieu, ils étaient en dehors. des cinq mille hommes.

Si l'un rapporte une chose dont l'autre a négligé de parler, y a-t-il là une difficulté ? Non, et c'est ce qui doit être maintenant hors de doute, ce qu'il faut tenir comme un principe toutes les fois que le cas se présente. Mais comment sont vrais de tout point les quatre récits dans ce qu'ils contiennent ? et n'est-il aucun détail qui les mette en contradiction les uns avec les autres? voilà une question que nous avons à traiter. Si en effet, comme le rapporte saint Jean, Notre-Seigneur, après avoir vu la multitude, demanda à Philippe, pour le tenter, où il serait possible d'avoir des vivres pour tout ce monde ; on peut se demander comment les trois autres peuvent avoir, raison de raconter que d'abord les disciples de Jésus-Christ lui dirent de renvoyer la foule, afin que chacun pût acheter des aliments dans les lieux voisins, et que le Seigneur répondit, d'après saint Matthieu : « Il n'est pas nécessaire qu'ils y aillent; donnez-leur à manger vous-mêmes. » Ces mots: «Il n'est pas nécessaire qu'ils y aillent, » n'ont pas été reproduits par saint Marc ni par saint Luc. Et c'est ici toute la différence entre eux et saint Matthieu.
Ce serait donc après cela que le Sauveur aurait jeté les yeux sur la multitude et dit à Philippe ce que nous lisons dans le seul texte de saint Jean. Quant à la réponse que celui-ci prête à Philippe, saint Marc la présente comme ayant été faite par les disciples; pour faire entendre que cet Apôtre exprimait alors la pensée commune; à moins que, comme il arrive très-fréquemment,les trois évangélistes n'aient employé le nombre pluriel pour le singulier. Ainsi donc, ces paroles de Philippe, dans saint Jean: «Eût-on pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour leur en donner à chacun un petit morceau, » reviennent à celles-ci de saint Marc : « Allons acheter pour deux cents deniers de pain, et nous leur donnerons à manger . » La question de Jésus : « Combien avez-vous de pains? » que l'on trouve encore dans saint Marc, n'a pas été rappelée par les autres ; et l'observation que fit André, selon l'évangéliste saint Jean, qu'il y avait là cinq pains et deux poissons , saint Matthieu, saint Marc et saint Luc l'attribuent aux disciples par l'emploi du nombre pluriel an lieu du nombre singulier. De plus saint Luc réunit dans une même phrase la réponse de Philippe et celle d'André. Car ces mots : « Nous n'avons que cinq pains et deux poissons, » sont la réponse du dernier ; et ces autres : « A moins peut-être que nous n'allions acheter des vivres à tout ce peuple , » paraissent être la réponse de Philippe , sauf les deux cents deniers, qui peuvent venir d'André. Car après avoir dit : « Il se trouve parmi nous un petit enfant qui a cinq pains et deux poissons » il ajouta : « Mais qu'est-ce que cela pour tant de inonde ? » ce qui, revient aux paroles : « A moins peut-être que nous n'allions acheter des vivres pour toute cette multitude. »

97. D'un pareil accord pour le fond et les (181) pensées, avec une telle différence dans les termes, résulte assez clairement pour nous l'utile leçon de ne chercher dans les mots que l'intention de ceux qui parlent.

C'est à faire bien ressortir cette intention que doivent s'appliquer tous les narrateurs véridiques, quand ils racontent quelque chose soit d'un homme, soit de Dieu, soit d'un ange. Leurs discours, en effet, peuvent la révéler sans présenter entre eux aucune divergence pour le fond.

98. Mais voici une observation qu'il ne faut pas négliger, afin de prévenir l'embarras que pourrait éprouver le lecteur, dans la rencontre de tout autre passage semblable. D'après saint Luc on fit asseoir la foule par groupes de cinquante, et d'après saint Marc par groupes de cinquante et par groupes de cent.

La difficulté ne peut venir ici de ce que l'un rapporte tout ce qui s'est fait et l'autre une partie seulement. Celui en effet qui fait mention des groupes de cent personnes en même temps que des groupes de cinquante, dit.ce que l'autre a passé sous silence; il n'y a donc point de contradiction. Mais il y en aurait eu quelque apparence, si l'un, par exemple, avait seulement parlé des groupes de cinquante et l'autre seulement des groupes de cent, et il ne serait pas facile de voir dans leurs récits deux choses également véritables relatées séparément. Qui n'avouera néanmoins qu'il faudrait en venir à cette conclusion après un examen plus attentif? J’ai fait cette remarque, parce que l'on rencontre souvent dans les Évangélistes des passages semblables que le défaut de réflexion et la précipitation font regarder comme opposés, quand ils ne le sont aucunement.

CHAPITRE XLVII. JÉSUS MARCHANT SUR LES EAUX.

99. Saint Matthieu continue ainsi : « Après avoir congédié la foule, Jésus monta sur une montagne pour y prier seul. La nuit venue, il y était donc seul. Cependant la barque était fort battue des flots au milieu de la mer, parce que le vent était contraire. Mais à la quatrième veille de la nuit, Jésus vint à eux marchant sur la mer. Lorsqu'ils le virent ainsi marcher sur l'eau, ils furent troublés et s'écrièrent : C'est un fantôme, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Ils s'approchèrent de lui et l'adorèrent en disant : Vous êtes vraiment le Fils de Dieu (1). »

Saint Marc rapporte aussi le même fait après ce qu'il a raconté du miracle des cinq pains. « Le soir étant venu, dit-il, la barque se trouvait au milieu de la mer, et Jésus était seul à terre. Et voyant qu'ils avaient beaucoup de mal à ramer, parce que le vent leur était contraire (2). etc » C'est un récit pareil à celui de saint Matthieu, sauf qu'il ne dit rien de Pierre marchant sur les eaux, et qu'il nous apprend qu'en y marchant Jésus voulait dépasser ses disciples. Cette circonstance ne doit embarrasser personne. En effet comment put venir aux disciples l'idée d'une pareille intention, si ce n'est parce que Jésus allait d'un autre côté, affectant de passer devant eux comme devant des étrangers, dont il était alors si peu connu qu'ils le prenaient pour un fantôme? Mais quel homme aurait l'esprit assez lourd pour prendre ceci à la lettre? Du reste, quand les disciples troublés poussèrent un cri, Jésus vint à eux en leur disant : « Ayez confiance ; c'est moi ; ne craignez point. » Comment donc voulait-il passer outre, lui qui les rassura de telle sorte ? Ne voit-on pas qu'en s'éloignant, il avait dessein de leur faire jeter ce cri, qui l'obligeait à les secourir ?

100. Jusque là nous retrouvons encore l'Évangéliste saint Jean avec saint Matthieu et saint Marc. Lui aussi, après avoir raconté le miracle des cinq pains, parle de la barque luttant contre les flots, et du Seigneur marchant sur les eaux.

Car voici comment il continué sa narration: « Jésus donc, sachant qu'ils devaient venir pour l'enlever et le faire roi, s'enfuit de nouveau sur la montagne, sans être accompagne de personne. Le soir venu, ses disciples descendirent près de la mer et montant dans une barque ils passèrent de l'autre côté à Capharnaüm : il était déjà nuit, et Jésus n'était pas encore revenu à eux. Cependant le vent soufflait avec violence, et la mer s'enflait (3) etc. » On ne peut trouver ici l'apparence d'aucune contradiction. Il est vrai, dans le texte de saint Matthieu nous ne voyons le Sauveur gagner le haut ale la montagne pour y prier seul, que quand il eut congédié la foule, au lieu que d'après saint Jean, il y était déjà lorsqu'il vit cette multitude et qu'il la nourrit avec cinq pains. Mais comme saint Jean nous dit lui-même qu'après ce miracle, il s'enfuit sur la montagne pour ne pas être enlevé par la foule qui voulait le faire roi ; n'est-il pas évident que du haut de la montagne où il se trouvait d'abord il était descendu sur un terrain plus uni quand les disciples distribuèrent les pains à tout le peuple?

On comprend ainsi comment Jésus put regagner le sommet de la montagne, comme le disent saint Marc et saint Jean. Pourtant nous lisons dans saint Matthieu : « Jésus monta » et dans saint Jean: « il s'enfuit; » mais ces deux termes ne seraient opposés l'un à l'autre que si en fuyant il n'eût pas monté. Il n'y a pas plus de contradiction quand saint Matthieu écrit: « Il monta sur la montagne pour y prier seul, » et que saint Jean nous l'ait lire : « Ayant su qu'on allait venir pour le faire roi il s'enfuit de nouveau sur la montagne. » Car le motif énoncé par l'un n'exclut pas le motif indiqué par l'autre. Aussi bien le Seigneur, qui a transformé en lui notre corps vil et abject pour le rendre conforme à son corps glorieux (1), nous apprenait en joignant ainsi la prière à la fuite, qu'il y a pour nous grande raison de prier quand il y a raison de fuir. Si saint Matthieu représente d'abord le Sauveur donnant l'ordre aux disciples d'entrer dans une barque afin de passer de l'autre côté du lac, pendant que lui même renverrait la foule, et nous le montre ensuite allant sur la montagne pour y prier seul ; et si saint Jean le montre fuyant d'abord sur la montagne, et dit seulement ensuite : « Le soir étant venu, ses disciples descendirent près de la mer, et entrant dans une barque ils passèrent de l'autre côté, » etc; il n'y a non plus aucune contradiction. Car ne voit- on pas que pour abréger, et comme on fait souvent, l'Evangéliste rappelle le voyage commandé aux disciples par Jésus avant sa fuite sur la montagne? Mais comme il ne dit pas qu'il reprend ici un détail antérieur, et surtout parce qu'il l'énonce en deux mots, ceux qui lisent ce passage croient facilement que les choses ont été faites suivant l'ordre où elles sont exposées. C'est encore ainsi qu'après avoir dit que les disciples étant montés sur une barque passèrent au delà de la mer et se rendirent à Capharnaüm, cet Évangéliste raconte que le Sauveur vint à eux marchant sur les eaux lorsqu'ils ramaient péniblement: tandis que, sans aucun doute ce fut dans le cours même de leur navigation vers Capharnaüm.

101. Mais après avoir rapporté le miracle des cinq pains, saint Luc passe à un sujet différent et ne suit plus le même ordre. Il ne parle pas de la barque ni de Jésus marchant sur les eaux; et après avoir dit: « Ils en mangèrent et furent rassasiés; et l'on emporta douze paniers des morceaux qui restaient, » il ajoute : « Un jour qu'il était seul en prière, ayant ses disciples avec lui, il leur demanda : Qui le peuple dit-il que je suis (1)? »

Ainsi donc tandis que les trois autres Evangélistes nous montrent Jésus marchant sur les eaux pour rejoindre ses disciples qui étaient dans la barque, saint Luc rapporte d'autres faits. Si en disant: « Jésus étant seul en prière, » il paraît reprendre comme saint Matthieu qui écrit: « Jésus monta sur une montagne pour prier seul, » ne croyons pas pour cela qu'il s'agisse ici de la même montagne où le Seigneur demanda: « Qui dit-on que je suis. » Il est hors de doute que ce l'ut ailleurs, puisqu'en priant seul Jésus avait pourtant ses disciples avec lui. Car saint Luc en disant qu'alors il était seul, n'exclut pas les disciples, comme saint Matthieu et saint Jean qui nous les montrent quittant le Sauveur pour le précéder à l'autre bord de la mer. Aussi cet Évangéliste ajoute formellement: « Et les disciples étaient avec lui. » Si donc il le dit seul, c'est pour faire entendre que la foule ne l'accompagnait pas.

CHAPITRE XLVIII. TERRE DE GÉNÉSAR ET CAPHARNAUM

102. On lit ensuite dans saint Matthieu Ayant passé l'eau ils vinrent dans la terre de Génésar. Or, les habitants ayant connu que c'était Jésus, envoyèrent dans tout le pays et on lui présenta tous les malades en le priant de permettre qu'ils touchassent seulement la frange de sa robe. Et tous ceux qui la touchèrent furent guéris. Alors des Scribes et des Pharisiens venus de Jérusalem s'approchèrent de lui en disant: Pourquoi vos disciples violent-ils la tradition des anciens ? Car ils ne se lavent pas les mains quand ils prennent leur repas, » et le reste, jusqu'aux mots : « Un homme n'est pas souillé pour manger sans s'être lavé les mains (2). »

Saint Marc raconte les mêmes choses sans la moindre contradiction (3). Partout oit l'un diffère de l'autre pour les termes, il ne laisse pas d'exprimer la même pensée. Mais tout occupé selon sa coutume des discours du Seigneur, saint jean quitte la barque où. le Sauveur était monté en marchant sur les eaux, et après avoir parlé de son arrivé à l'autre bord, il rapporte un entretien long et véritablement divin, dont le récent miracle des pains fournit l'occasion, puis il porte son vol de différents côtés (1). Cependant, si différente qu'elle soit, sa marche ne contredit point l'ordre indiqué par saint Marc et saint Matthieu. Quelle difficulté de comprendre que le Sauveur guérit les malades dont parlent ces deux Évangelistes et qu'il adresse au peuple venu à sa suite sur l'autre bord les discours reproduits par saint Jean, puisque la ville de Capharnaüm, vers laquelle naviguaient les disciples, selon le texte du même saint Jean, est tout proche du lac de Génésareth, sur les bords duquel ils débarquèrent, d'après saint Matthieu?

CHAPITRE XLIX. LA CHANANÉENNE.

103. Après avoir rapporté le discours où Notre-Seigneur répond aux Pharisiens sur le reproche de ne se pas laver les mains avant le repas, saint Matthieu continuant à suivre dans son récit l'ordre des faits , comme la transition l'indique , reprend de cette manière : « Jésus, étant parti de ce lieu-là , se retira du côté de Tyr et de Sidon.

Or, une femme Chananéenne, qui était sortie de ce pays, s'écria : Seigneur, Fils de David , ayez pitié de moi; ma fille est misérablement tourmentée par le démon. Mais il ne lui répondit pas un seul mot ; » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « O femme , ta foi est grande ; qu'il te soit fait comme tu le désires. Et sa fille fut guérie à l'heure même (2). » Saint Marc rapporte ce trait sans une ombre de contradiction , et en suivant le même ordre. Toute la différence, c'est que d'après son récit, le Sauveur était entré dans une maison lorsque cette femme vint le prier pour sa fille (3). On pourrait s'expliquer facilement que saint Matthieu n'ait rien dit de cette circonstance, tout en rapportant le même fait. Mais comme il nous apprend que les disciples disaient au Seigneur : « Renvoyez-la, car elle crie derrière nous ; » ne faut-il pas conclure que cette femme suivait Jésus sur le chemin en faisant entendre ses cris suppliants? Comment alors était-ce dans une maison ? Il est vrai, saint Marc nous dit de la Chananéenne qu'elle entra où était Jésus, après avoir dit que lui-même était entré dans une maison . Mais le texte de saint Matthieu porte que Jésus » tout d'abord ne répondit pas un seul mot . » Ce qui donne à connaître une chose qui n'est rappelée ni par l'un ni par l'autre ; c'est que sans rompre son silence, Notre-Seigneur sortit de cette maison . Dès lors tout le reste se lie facilement dans les deux récits et n'offre plus la moindre opposition . Car saint Marc, en faisant répondre. au Seigneur qu'il ne fallait pas jeter aux chiens le pain des enfants, laisse place aux particularités relevées par saint Matthieu , savoir , que les disciples intercèdent pour cette femme , que Jésus répondit n'avoir été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël , qu'elle-même vint près de lui, le suivit, l'adora et lui dit : « Seigneur, aidez-moi . » A partir de là, ce sont les mêmes circonstances dans les deux Evangélistes .

CHAPITRE L . MULTIPLICATION DES SEPT PAINS.

104. Saint Matthieu reprend ainsi : « Jésus étant sorti de là , vint près de la mer de Galilée ; puis ayant gagné le haut d'une montagne il s'y assit. Or de grandes troupes de peuple vinrent le trouver, amenant des muets, des aveugles, des boiteux , des estropiés et beaucoup d'autres malades, qui furent mis aux pieds de Jésus; et il les guérit. De sorte que tout le monde était dans l'admiration en voyant que les muets parlaient, que les boiteux marchaient, que les aveugles avaient recouvré la vue; et tous rendaient gloire au Dieu d'Israël. Mais Jésus ayant appelé ses disciples leur dit: J'ai compassion de ce peuple, « parce que déjà depuis trois jours il demeure avec moi et n'a rien à manger; » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons: « Or le nombre de ceux qui mangèrent était de quatre mille hommes, sans compter ni les petits enfants ni les femmes (1). »

Ce nouveau miracle d'une foule nombreuse nourrie avec sept pains et quelques poissons, saint Marc le rappelle aussi, et à-peu-près dans le même ordre; seulement il en fait précéder le récit d'une action dont nul autre que lui ne dit rien; c'est la guérison du sourd à qui Notre Seigneur ouvrit les oreilles en crachant et en disant : « Effet, ouvrez-vous (1). »

105. A propos de ce miracle des sept pains, raconté par deux évangélistes, saint Matthieu et saint Marc, il ne sera pas inutile de faire observer, que si l'un d'eux en avait parlé sans avoir rien dit de celui des cinq pains, on le croirait en opposition avec les autres.

Aussi bien qui n'aurait pas alors l'idée qu'il s'agit d'un seul et même fait, rapporté d'une manière inexacte soit par un des évangélistes, soit par les trois autres, soit par tous en même temps ? Qui ne croirait que celui-ci a dit sept pains au lieu de cinq, ou ceux-là cinq au lieu de sept, ou enfin que tous ensemble ont voulu tromper ou ont été trompés par une mémoire infidèle? pour le nombre des corbeilles, les uns en comptant douze et l'autre sept, on estimerait aussi qu'il y a contradiction; on ferait de même pour le nombre des hommes qui, suivant les uns, serait de cinq mille et suivant l'autre de quatre mille. Mais, comme les évangélistes qui ont rapporté ce miracle des sept pains n'ont p as omis celui des cinq pains , il ne peut y avoir de difficulté, et tout le monde comprend qu'il s'agit d'un double miracle. Nous faisons cette remarque, afin que si l'on trouve ailleurs, entre deux évangélistes, et pour certains faits de la vie du Sauveur, la même apparence de contradiction et qu'il soit également impossible de la faire disparaître, on comprenne qu'il s'agit alors de deux choses distinctes, dont chacune est rapportée séparément par un des écrivains sacrés. C'est ce que nous avons déjà dit plus haut, quand il a été question des groupes de cinquante et de cent personnes, parce que là aussi nous pourrions croire opposés l'un à l'autre les évangélistes, si l'un en faisant mention des groupes de cent, ne parlait encore des groupes de cinquante (2).

CHAPITRE LI. LE PROPHÈTE JONAS,

106. Saint Matthieu dit ensuite: « Après cela Jésus ayant renvoyé le peuple monta sur une barque et vint au pays de Magédan, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons: « Cette nation corrompue et adultère demande un prodige, et il ne lui en sera point donné d'autre que celui du prophète Jonas (3).


C'est une réponse que déjà nous avons trouvée dans le texte du même saint Matthieu (1). Il faut donc rappeler de plus en plus que Notre-Seigneur a souvent redit les mêmes choses, et que si certaine circonstance est tellement opposée à une autre, c'est qu'il s'agit d'une pensée exprimée plusieurs fois. Saint Marc suit le même ordre; et, après avoir parlé du miracle des sept pains, lui aussi rapporte ce que dit ici saint Matthieu. Il est vrai que dans ce dernier nous lisons Magédan et non Dalmanutha, comme dans quelques exemplaires de saint Marc (2). Mais il ne faut pas douter que les deux noms désignent le même lieu; puisque la plupart des exemplaires de saint Matthieu ne portent que Magédan. Si dans la réponse du Sauveur à ceux qui lui demandaient un prodige dans le ciel, saint Marc ne parle pas de Jonas, comme saint Matthieu; s'il dit simplement: « Il ne lui sera point donné de prodige; » à il n'y a pas là non plus matière à difficulté; car il s'agit d'un prodige tel qu'on le demandait, c'est-à-dire un prodige dans le ciel; et ce qui regarde Jonas, n'est qu'une omission.

CHAPITRE LII. LEVAIN DES PHARISIENS.

107. Saint Matthieu continue ainsi: « Et les laissant là il s'en alla. Or ses disciples, étant passés à l'autre bord du lac, avaient oublié de prendre des pains. Jésus leur dit: Gardez vous du levain des Pharisiens et des Sadducéens , » et le reste, jusqu'à ces mots: « Alors ils comprirent que Jésus ne leur avait pas dit de se garder du levain qui entre dans le pain, mais de la doctrine des Pharisiens et des Sadducéens (3). »

Le texte de saint Marc nous offre le même récit dans le même ordre (4).

CHAPITRE LIII. CONFESSION DE SAINT PIERRE.

108. Saint Matthieu poursuit ainsi: « Or Jésus vint aux environs de Césarée de Philippe; et il demanda à ses disciples: Que disent les hommes du Fils de l'homme? Et les disciples lui répondirent: Les uns disent que c'est Jean-Baptiste; les autres, Elie; les autres, Jérémie ou quelqu'un des prophètes; » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons: « Ce que vous délierez sur la terre sera aussi délié dans le ciel (1). »

Saint Marc rapporte le même événement à-peu-près dans le même ordre; mais il expose auparavant un fait dont lui seul a parlé, savoir, la guérison de cet aveugle qui répondit au Seigneur: « Je vois les hommes qui marchent semblables à des arbres (2). » C'est après avoir parlé du miracle des cinq pains que saint Luc rappelle à sa mémoire et rapporte la question du Sauveur et la réponse des disciples (3). Mais en suivant l'ordre de ses souvenirs,, il ne contredit nullement l'ordre des autres évangélistes. On pourrait, il est vrai, se demander comment, d'après saint Luc, le Seigneur priait et se trouvait seul avec ses disciples quand il leur demanda ce que les hommes disaient de lui; tandis que selon saint Marc; ce fut dans le chemin. Mais ceci n'est une difficulté que pour celui qui ne prie jamais en marchant.

109. J'ai, du reste, il m'en souvient, averti plus haut le lecteur de ne pas croire que Simon reçut le nom de Pierre quand Jésus lui dit : « Tu es Pierre et sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise (4). »

Car il est certain que ce nom lui fut donné lorsque, d'après saint Jean, le Sauveur lui dit: « Tu t'appelleras Céphas ; c'est-à-dire Pierre (5). » Il ne faut donc pas croire non plus que ce fut au moment où en rappelant les noms des douze Apôtres, saint Marc dit que Jacques et Jean furent appelés fils du tonnerre (6). C'est bien là que l'évangéliste parle du nom de Pierre donné à Simon ;mais il le dit parce qu'il se le rappelle et non parce que le fait vient d'avoir lieu.

CHAPITRE LIV. LA PASSION PRÉDITE.

110. On lit ensuite dans saint Matthieu ; « En même temps Jésus défendit à ses disciples de dire à personne qu'il fût le Christ. Puis il commença à leur découvrir qu'il lui fallait aller à Jérusalem et y souffrir beaucoup de la part des anciens et des docteurs de la loi ; » et le reste, jusqu'à ces mots : « Tu ne goûtes point les choses de Dieu, mais celles des hommes (7). »

Saint Marc et saint Luc rapportent les mêmes faits dans le même ordre (8) : seulement saint Luc omet de dire que Pierre s'opposa à la passion du Christ.

CHAPITRE LV. SUIVRE LE CHRIST.

111. Saint Matthieu continue ainsi : « Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, se charge de sa croix et me suive : » et le reste, jusqu'à ces mots: « Et il rendra à chacun selon ses oeuvres (1). »

Ceci est exposé par saint Marc dans le même ordre: mais cet évangéliste ne relève pas ce qui est dit du Fils de l'homme, qu'il doit venir avec ses anges pour rendre à chacun selon ses œuvres. Pourtant il nous fait lire dans le discours de Notre-Seigneur : « Quiconque. aura rougi de moi et de ma parole au milieu de cette nation adultère et corrompue, le Fils de l'homme de son côté rougira de lui quand il viendra dans sa gloire accompagné des saints anges (2). » Ce qu'on peut rapporter à cette pensée du texte de saint Matthieu . « Alors le Fils de l'homme rendra à chacun selon ses oeuvres. » Saint Luc aussi rapporte tout cela dans le même ordre. Il diffère peu de saint Marc dans la forme du récit : et quant au fond il n'en diffère nullement (3).

CHAPITRE LVI. TRANSFIGURATION.

112. Saint Matthieu poursuit ainsi : « Je vous le dis en vérité, plusieurs de ceux qui m'en«: tendent ne goûteront point la mort qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venir en son règne. Six jours après; Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère et les mena à l'écart sur une haute montagne ; » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Ne parlez à personne de ce que vous venez de voir, avant que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts (4). »

Cette transfiguration du Seigneur sur une montagne, devant les trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, avec le témoignage que lui rendit la voix de son Père, se trouve également racontée par les trois évangélistes, dans le même ordre et saris nulle différence pour le fond (5). D'après ce que nous avons dit et répété plusieurs fois, on peut en lisant les trois récits remarquer que les expressions différentes ne changent rien aux pensées.

 

113. Néanmoins il est des esprits qui ne voient pas comment saint Matthieu et saint Marc disent que le fait arriva six jours après, quand il s'agit de huit jours dans le texte de saint Luc.

Nous ne devons pas leur répondre par le mépris ; mais les instruire en leur faisant connaître la raison de cette différence. En effet, quand on dit qu'une chose arrivera dans tant de jours, quelquefois on ne compte ni le jour présent ni celui où elle doit avoir lieu, mais seulement les jours intermédiaires, les jours pleins et entiers après lesquels elle arrivera. C'est ce qu'ont fait saint Matthieu et saint Marc. Ils ont exclu et le jour où le Sauveur parlait et celui de l'événement, et n'ayant égard qu'aux jours intermédiaires ils disent : « Six jours après; » tandis que saint Luc en comptant les deux jours exceptés par eux, savoir le premier et le dernier, et en suivant le mode de langage où la partie se prend pour le tout, nous fait lire : « Huit jours après. »

114. De même quand saint Luc dit en parlant de Moïse et d'Elie : « Comme ils se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : Maître, nous sommes bien ici, » et le reste ; il ne faut point penser qu'il est contredit par les textes de saint Matthieu et de saint Marc, qui sembleraient indiquer que Moïse et Elie s'entretenaient encore avec le Seigneur lorsque l'Apôtre tint ce langage.

Car leur texte ne dit pas que ce fut alors, et il permet de croire, comme le rappelle saint Luc, que ce fut au moment de la retraite de Moïse et d'Elfe, que Pierre par la à Jésus des trois tentes. Saint Luc ajoute aussi que Moïse et Elie entraient dans la nuée, lorsque la voix du ciel se fit entendre. Saint Matthieu et saint Marc n'en parlent pas, mais ils ne disent rien non plus de contraire.

CHAPITRE LVII. AVÉNEMENT D'ELIE.

115. On lit ensuite dans saint Matthieu : « Alors ses disciples l'interrogèrent et lui dirent : Pourquoi donc les Scribes disent-ils qu'il faut qu'Elfe vienne d'abord ? Jésus leur répondit : Il est vrai qu'Elfe doit venir et qu'il rétablira toutes choses. Mais je vous déclare aussi qu'Elie est déjà venu, et ils ne l'ont point connu, mais ils l'ont traité comme il leur a plu. Ils feront de même souffrir le Fils de l'homme. Alors les disciples comprirent que c'était de Jean-Baptiste qu'il leur avait parlé (1). »

Saint Marc relève ce trait en gardant le même ordre. Il offre bien quelque différence pour les termes, mais il exprime exactement les mêmes pensées (1). Seulement il ne rapporte pas que les disciples comprirent que le Sauveur avait voulu désigner Jean-Baptiste en leur disant : « Elie est déjà venu. »

CHAPITRE LVIII. DÉMONIAQUE GUÉRI.

116. Saint Matthieu continue ainsi: « Lorsqu'il fut retourné vers le peuple, un homme s'approcha de lui, et tombant à genoux devant lui Seigneur, dit-il, ayez pitié de mon fils qui est lunatique et souffre beaucoup, » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Cette sorte de démons ne se chasse que par la prière et par le jeûne (2). »

C'est ce que rapportent également saint Marc et saint Luc, sans donner lieu à la moindre difficulté (3).

CHAPITRE LIX. PASSION DE NOUVEAU PRÉDITE.

117. Saint Matthieu continue ainsi : « Comme ils étaient dans la Galilée, Jésus leur dit : Le Fils de l’homme doit être livré aux mains des hommes ; et ils le feront mourir, et il ressuscitera le troisième jour : ce qui les affligea extrêmement (4). »

C'est ce que rappellent aussi, dans le même ordre saint Marc et saint Luc (5).

CHAPITRE LX. TRIBUT PAYÉ.

118. Saint Matthieu dit ensuite : « Comme ils étaient arrivés à Capharnaüm, ceux qui levaient le tribut des deux dragmes vinrent dire à Pierre : Votre maître ne paie-t-il pas le tribut ? Il leur répondit : Oui; » et le reste, jusqu'à l'endroit où nous lisons : « Tu y trouveras un statère, que tu prendras et que tu leur donneras pour moi et pour toi (6). »

Il est seul pour rapporter ce fait ; il reprend ensuite la même route que saint Marc et saint Luc.

CHAPITRE LXII. PETIT ENFANT MODÈLE.

119. Saint Matthieu continue donc ainsi : «En ce même temps les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent : Quel est selon vous le plus grand dans le royaume des cieux ? Jésus ayant appelé un petit enfant, le mit au milieu d'eux ; et il leur parla de cette manière : Je vous dis en vérité que si vous ne changez et si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux, » et le reste, jusqu'aux mots : « C'est ainsi que vous traitera mon Père qui est dans le ciel, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond du coeur (1). »

Ce discours dépasse un peu l'étendue ordinaire: saint Marc en reproduit quelques pensées, dans le même ordre que saint Matthieu ; il y en ajoute d'autres que celui-ci a négligées (2). Il est certain, en effet, que le discours de Jésus-Christ en cette rencontre s'étend, dans le texte de saint Matthieu, jusqu'à l'endroit marqué par notre citation, et ne se trouve interrompu que par cette demande de Pierre : « Combien de fois pardonnerai-je à mon frère quand il aura c péché contre moi ? » Car le sujet traité ici par le Seigneur indique assez clairement que la question de Pierre et la réponse que lui fit le Sauveur font partie de ce discours. Si ce n'est la circonstance du petit enfant proposé à l'imitation des disciples, quand il leur vint dans l'esprit de se demander quel était le plus grand parmi eux, saint Luc ne rapporte rien, dans la même suite, de ce que nous offre le texte de saint Matthieu (3). S'il rapporte ailleurs des pensées analogues à ce que nous rencontrons ici, il les cite comme ayant été exprimées dans des occasions différentes. Ainsi encore, d'après saint Jean, c'est après sa résurrection que le Sauveur parla à ses Apôtres du pardon des péchés, du pouvoir de les remettre ou de les relever (4) ; quand d'après saint Matthieu ce fut dans le discours qui nous occupe, et quand il en avait déjà parlé précédemment à Pierre (5). Comme nous l'avons fait observer tant de fois jusqu'ici, et afin qu'il ne soit pas toujours nécessaire d'en avertir, nous devons nous rappeler que Jésus a souvent et en différentes circonstances répété les mêmes choses ; et ne nous inquiétons pas s'il arrive aux évangélistes de les présenter quelquefois dans un ordre qui semble contradictoire.

CHAPITRE LXII. EST-IL PERMIS DE RENVOYER SA FEMME ?

120. Saint Matthieu continue ainsi : « Il arriva , lorsque Jésus eut achevé ces discours, qu'il partit de Galilée et vint aux confins de la Judée, au-delà du Jourdain ; et de grandes troupes le suivirent, et il les guérit. Et les Pharisiens s'approchèrent de lui pour le tenter disant. Est-il permis à un homme de renvoyer sa femme pour quelque cause que ce soit? » et le reste, jusqu'à ces mots : « Que celui qui peut comprendre comprenne (1). »

Saint Marc rappelle les mêmes faits dans le même ordre (2). Voici comment il faut examiner ce passage, pour n'y voir aucune contradiction . D'après saint Marc, de Seigneur demande aux Pharisiens ce que Moïse leur a ordonné, et ceux-ci lui répondent que l'acte de répudiation leur a été permis : dans saint Matthieu le Seigneur cite d'abord les paroles de la Loi, pour montrer que Dieu à uni l’homme et la femme et que pour cette raison nul ne peut les séparer, puis les autres lui adressent cette question : « Pourquoi donc Moïse a-t-il commandé de lui donner un acte de répudiation et de la renvoyer ? » Alors il ajoute : « C'est à cause de la dureté de vos coeurs que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes, mais au commencement il n'en fut pas ainsi. » Saint Marc n'a point omis cette réponse du Seigneur, mais elle vient seulement après qu'on a répondu à sa question sur l'acte de divorce.

121. Dans quel ordre, pour l'intelligence du récit, faut-il disposer ces différentes expressions? N'ont-ils interrogé le Seigneur, qu'après qu'il eut condamné la séparation en s'appuyant sur le témoignage de la Loi ? est-ce alors qu'ils l'ont questionné sur l'acte de répudiation qu'avait permis Moïse, après avoir écrit toutefois que Dieu avait uni l'homme et la femme 3 ? Ou bien ont ils eux-mêmes parlé de cet acte quand le Seigneur leur demanda ce qu'avait commandé Moïse ? Ceci importe peu à la vérité ici établie.

En effet, le Seigneur ne voulait point leur expliquer pourquoi Moïse avait accordé ce droit, avant qu'ils ne lui en eussent eux-mêmes parlé, et cette intention, saint Marc la fait connaître par la question qu'il lui fait poser : pour eux leur droit était de s'appuyer sur l'autorité de Moïse qui avait ordonné l'acte de répudiation, afin de surprendre Jésus lorsqu'il condamnerait la séparation des époux: voilà ce qu'ils se proposent quand ils s'approchent de lui pour le tenter. Cette intention est si nettement exprimée en saint Matthieu, qu'il ne dit rien de la question qui leur est faite, mais ils provoquent eux-mêmes une explication sur la permission donnée par Moïse afin de pouvoir accuser le Seigneur lorsqu'il condamnera la séparation des époux. Puisque les expressions, dans chaque évangéliste, rendent exactement la pensée des interlocuteurs, et elles ne doivent tendre qu'à ce but, il est de nulle importance que l'ordre dans les différents récits ne soit point le même, puisque ni l'un ni l'autre ne s'écarte de la vérité

122. Ou peut aussi expliquer ce passage de la manière suivante : après avoir été questionné sur le renvoi de la femme, comme saint Marc le raconte, le Seigneur de son côté leur demande ce qu'a ordonné Moïse. Quand ils ont répondu que Moïse a permis de donner l'acte de répudiation et de la renvoyer, alors il s'appuie sur la Loi donnée par Moïse pour expliquer comment Dieu institua le mariage de l'homme et de la femme; il dit alors ce qui est écrit en saint Matthieu : « N'avez-vous pas lu que celui qui fit l'homme au commencement les fit mâle et femelle ? » etc.

A ces mots ils insistent de nouveau sur ce qu'ils ont répondu à sa première question : « Pourquoi donc, disent-ils, Moïse a-t-il ordonné de lui donner l'acte de répudiation et de la renvoyer? » Jésus alors en découvre la cause dans la dureté de leur coeur. Saint Marc, pour abréger, exprime d'abord cette idée comme si elle eût été donnée immédiatement après leur première réponse, que saint Matthieu a divisée ; et il ne jugeait point que la vérité dût souffrir, quelle que fût la place qu'occuperait cette raison, puisque les paroles qui la provoquaient étaient répétées et que d'ailleurs le Sauveur l'avait exprimée en termes formels.

CHAPITRE LXIII. IMPOSITION DES MAINS AUX PETITS ENFANTS. — CONSEIL DONNÉ AU JEUNE HOMME RICHE. — OUVRIERS DE LA VIGNE.

 

123. Saint Matthieu continué : « Alors on lui présenta de petits enfants pour qu'il leur imposât les mains et priât. Or les disciples les repoussaient, » etc, jusqu'à ces paroles : « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (1).

Saint Marc a gardé le même ordre (2) que saint Matthieu ; mais ce dernier seul fait mention des ouvriers loués pour la vigne. Saint Luc, après avoir rapporté la réponse faite par Jésus à ses disciples lorsqu'ils cherchaient à savoir quel était le plus grand d'entre eux, parle de celui qu'on avait vu chassant les démons sans être à la suite de Jésus . Désormais il s'écarte des deux autres Evangélistes à l'endroit où il dit que le Sauveur avait fixé son visage pour aller à Jérusalem (3). Longtemps après, il s'en rapproche pour parler de ce riche à qui il fut dit: « Vends tout ce que tu possèdes (4).» Les deux autres en parlent également et dans le même ordre, qu'ils observent désormais; car saint Luc fait paraître comme eux les petits enfants avant de parler du riche. Quand ce dernier demande quel bien il doit accomplir pour posséder la vie éternelle, on pourrait constater une différence entre ce qui est dit en saint Matthieu : « Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon » ? et ce que les autres ont écrit : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? » Car ces mots : « Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ? » paraissent mieux répondre à cette question qui est faite à Jésus : « Que ferai-je de bon ? » puisque dans cette question se trouve le terme de bon. Mais ces mots : « Bon maître, » n'annoncent par eux-mêmes aucune interrogation. Le plus simple est donc de croire que le Sauveur a dit tout à la fois : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? » et : « Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon? »

CHAPITRE LXIV. PRÉDICTION DE LA PASSION. — LA MÈRE DES FILS DE ZÉBÉDÉE.

 

124. Saint Matthieu continue ainsi : « Or Jésus montant à Jérusalem prit à part les douze disciples et leur dit : Voilà que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres et aux Scribes, et ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux Gentils, pour être moqué, et flagellé, et crucifié; et le troisième jour il ressuscitera. Alors la mère des fils de Zébédée s'approcha de lui avec ses fils, l'adorant et lui demandant quelque chose, et le reste, jusqu'à ces mots : « Comme le fils de l'homme n'est point venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour la rédemption d'un grand nombre (1). »

C'est en suivant cet ordre que saint Marc fait dire aux fils de Zébédée ce qu'en saint.Matthieu ils expriment non point par eux-mêmes mais par leur mère, lorsque celle-ci expose leur désir au Seigneur. Aussi saint Marc, pour abréger, les fait-il parler plutôt que leur mère , et dans saint Matthieu comme dans saint Marc, c'est à eux plutôt qu'à la mère que le Seigneur répond. Quant à saint Luc, il rapporte dans le même ordre les prédictions faites aux douze disciples sur la Passion et la Résurrection; mais il omet ce qui vient à la suite dans les autres, qui après ces détails se retrouvent avec lui devant Jéricho (2). Ce que saint Matthieu et saint Marc disent des chefs des nations qui dominent leurs sujets, tandis qu'il n'en sera pas ainsi parmi eux où le plus grand devra être le serviteur des autres, saint Luc, le rapporte dans les mêmes termes, mais non pas au même endroit (3), et la marche même indique suffisamment que le Seigneur a exprimé cette pensée à deux reprises différentes.

CHAPITRE LXV. AVEUGLES DE JÉRlCHO.

125. Saint Matthieu continue : « Lorsqu'ils sortaient de Jéricho une grande foule le suivit: et voilà quo deux aveugles, assis sur le bord du chemin, entendirent que Jésus passait. Et ils élevèrent la voix, disant: Seigneur, fils de David, ayez pitié de nous, ». etc, jusqu'à, ces paroles : « Et aussitôt ils recouvrèrent la vue, et le suivirent (4). »

Saint Marc rapporte le même fait, mais ne mentionne qu'un seul aveugle (5). A cette difficulté nous répondrons, comme déjà nous avons répondu, au sujet des deux possédés que tourmentait une légion de démons au pays des Géraséniens (6). De. ces deux aveugles qui paraissent ici, l'un était en effet très-connu dans la ville, son nom était dans toutes les bouches ; c'est ce que saint Marc donne à entendre en le nommant ainsi que son père ; ce qui s'est fait rarement, car malgré le grand nombre de malades précédemment guéris parle Seigneur, l'Évangile n'appelle par son nom que Jaïre, dont Jésus ressuscita la fille (7) : et ceci confirme notre sentiment, puisque ce chef de synagogue était un grand du pays. Donc sans aucun doute, ce Bartimée fils de Timée avait été autrefois dans la prospérité, et la misère dans laquelle il était tombé avait eu un grand retentissement, non-seulement parce qu'il était devenu aveugle, mais parce qu'il était assis demandant l'aumône. Tel est le motif pour lequel saint Marc n'a désigné que lui par son nom. Le miracle qui lui rendait la vue dût avoir d'autant plus d'éclat, que son malheur était partout connu.

126. Quoique saint Luc raconte un fait entièrement semblable, il faut cependant croire qu'il s'agit d'un autre miracle, accompli dans les mêmes circonstances, mais sur un autre personnage. En effet, saint Luc dit que le prodige eut lieu lorsqu'on approchait de Jéricho (1) ; et les autres, quand on en sortait.

D'après le nom de la ville et la parfaite ressemblance du fait on pourrait croire à un seul miracle, mais ce serait établir une contradiction entre les Evangélistes, puisque l'un dit: « Lorsqu'il approchait de Jéricho, » elles autres : « Lorsqu'il sortait de Jéricho. » Il n'y aurait pour le croire que ceux qui préfèrent trouver l'Évangile en défaut, plutôt que de convenir que Jésus a fait dans les mêmes circonstances deux miracles parfaitement semblables. Mais tout enfant fidèle de l'Évangile saura facilement ce qu'il doit croire, ce qui est plus conforme à la vérité ; et celui qui aime à contester devra se taire devant ces explications ou au moins réfléchir s'il ne sait garder le silence.

CHAPITRE LXVI. L'ANESSE ET SON ANON.

 

127. Saint Matthieu continue : « Lorsqu'ils approchèrent de Jérusalem et qu'ils furent venus à Bethphagé, près du mont des Oliviers, Jésus envoya deux disciples, leur disant : Allez au village qui est devant vous, et soudain vous trouverez une ânesse attachée, et son ânon avec elle; » etc, jusqu'à ces paroles : « Béni celui qui vient au nom du Seigneur (2). »

Saint Marc suit la même marche dans son récit (3). Saint Luc s'arrête à Jéricho et raconte ce que les autres ont ici passé sous silence, savoir l'histoire de Zachée, chef des publicains, et quelques paraboles : puis avec eux il parle de l'ânon sur lequel s'assit Jésus (4). Ne soyons point embarrassés de ce qu'il y a dans saint Matthieu une ânesse et son ânon, tandis que les autres ne font aucune mention de l'ânesse. Mais rappelons-nous la règle que nous avons indiquée plus haut, au sujet des personnes que l'on fit asseoir par groupes de cent et de cinquante, lorsque la foule fut nourrie avec cinq pains (1). Le lecteur guidé par cette règle ne devra éprouver aucune difficulté, quand même saint Matthieu aurait passé l'ânon sous silence comme les autres y ont passé l'ânesse . Si l'un avait seulement désigné celle-ci, et l'autre celui-là, on ne devrait y voir aucune contradiction. La difficulté ne sera-t-elle pas moindre encore, si l'un nomme l'ânesse dont les autres ne font point mention et désigne en même temps l'ânon mentionné par ceux-ci ? Dès lors que deux choses ont pu avoir lieu en même temps, il n'y a plus d'objection à faire si l'un raconte la première et l'autre la seconde ; à plus forte raison si l'un raconte l'une des deux et l'autre toutes les deux à la fois.

128. Saint Jean ne dit point comment le Seigneur envoya chercher ces deux animaux; cependant il indique en peu de mots qu'il y avait un ânon, et cite le passage du prophète également rapporté par saint Matthieu (2).

Si donc le texte du prophète présente une légère différence avec celui des Evangélistes, on peut dire que la pensée n'est point différente. Mais la difficulté est plus sérieuse, parce que saint Matthieu fait paraître l'ânesse dans le passage qu'il cite du prophète, tandis qu'il n'en est pas question dans la même citation qu'en fait saint Jean, ni dans les manuscrits dont se servent les Eglises. On peut, je crois, expliquer cette différence, par la raison que saint Matthieu, comme on le sait, écrivit en hébreu son Evangile. Or il est certain que la version des Septante ne s'accorde pas toujours avec le texte hébraïque, comme ont pu le constater ceux qui connaissent cette langue et qui ont entrepris de traduire chacun en particulier ces mêmes livres écrits en hébreu. Veut-on savoir encore la raison de cette différence, et chercher pourquoi cette version des Septante, qui jouit d'une si grande autorité, s'écarte en tant d'endroits du sens rigoureux exprimé dans les manuscrits hébraïques? Voici la raison qui me parait la plus probable. Les Septante ont été inspirés dans ce travail par le même Esprit qui a révélé les vérités contenues dans le texte à traduire : la preuve en est dans leur accord si admirable, attesté par l'histoire. Aussi, malgré quelques variétés d'expressions, comme ils ne se sont point écartés de la pensée divine, écrite en ces livres et à laquelle doit se plier le langage, ils nous offrent un nouvel exemple de ce que nous admirons aujourd'hui dans le récit à la fois si varié et si uniforme des quatre évangélistes car on ne peut accuser de fausseté un auteur dont les expressions diffèrent de celles d'un autre, s'il ne s'écarte point de sa pensée lorsqu'il doit exprimer les mêmes faits, les mêmes idées. Ce principe, très-utile dans le cours de la vie pour éviter ou condamner l'imposture, ne l'est pas moins en matière de foi. Ne croyons pas, en effet, que la vérité soit attachée à des sons qui seraient comme consacrés et que Dieu nous recommande les mots comme la pensée qu'ils doivent exprimer : bien loin de là, les vérités sont tellement supérieures aux formes de langage qui doivent les reproduire, que nous ne devrions point nous mettre en peine de chercher ces formes, si nous pouvions, sans elles, connaître la vérité comme Dieu la connaît et comme les anges la connaissent en lui.

CHAPITRE LXVII. VENDEURS ET ACHETEURS CHASSÉS DU TEMPLE.

129. Saint Matthieu continue, ainsi : « Lorsqu'il fut entré dans Jérusalem, toute la ville s'émut, demandant: Qui est celui-ci? Et la multitude répondait : C'est Jésus, le Prophète, de Nazareth en Galilée. Et Jésus entra dans le temple de Dieu, et chassa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le temple, » etc, jusqu'à cet endroit : « Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs. »

Tous les évangélistes parlent de cette troupe de vendeurs chassés du temple, mais saint Jean suit un ordre bien différent (1). Après avoir rapporté le témoignage que saint Jean-Baptiste rendit à Jésus, il fait aller le Seigneur en Galilée, où il change l'eau en vin; puis, après s'être arrêté quelques jours à Capharnaüm, le Seigneur vient à Jérusalem, au temps de la Pâque des Juifs, et là, ayant fait un fouet avec des cordes; il chasse les vendeurs du temple. D'où il faut conclure que le fait n'eut pas lieu une seule fois, et que le Seigneur le renouvela ensuite. Saint Jean raconte le premier de ces événements, et les autres le dernier.

CHAPITRE LXVIII. FIGUIER MAUDIT.

 

130. Saint Matthieu continue ainsi: « Et des aveugles et des boiteux s'approchèrent de lui dans le temple, et il les guérit. Mais les princes des prêtres et les Scribes, voyant les merveilles qu'il faisait, et les enfants qui criaient dans le temple et disaient : Hosanna au fils de David, s'indignèrent et lui dirent : Entendez-vous ce que disent ceux-ci? Jésus leur répondit : Oui. « N'avez-vous jamais lu : C'est de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle, que vous avez tiré la louange la plus parfaite ? Et les ayant quittés, il s'en alla hors de la ville, à Béthanie, et s'y arrêta. Le lendemain matin, comme il revenait à la ville, il eut faim. Or apercevant un figuier près du chemin, il s'en approcha, et n'y trouvant rien que des feuilles, il lui dit : Que jamais fruit ne naisse de toi à l'avenir. Et à l'instant le figuier sécha. Ce qu'ayant vu, les disciples s'étonnèrent, disant Comment a-t-il séché sur le champ? Alors Jésus, prenant la parole, leur dit : En vérité, je vous le déclare, si vous avez de la foi, et que vous n'hésitiez point, non-seulement vous ferez comme à ce figuier, mais même si vous, dites à cette montagne : Lève-toi, et jette-toi à la mer, cela. se fera : et tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous l'obtiendrez (1). »

 

131. Nous retrouvons le même fait dans saint Marc, mais il n'y est point raconté dans le même ordre.

D'abord saint Matthieu fait entrer Jésus dans le temple, d'où il chasse les vendeurs et les acheteurs : saint Marc, sans parler de cette circonstance, dit qu'ayant regardé toutes choses, comme le soir était venu, il se retira à Béthanie avec les douze. Le lendemain, comme il sortait de Béthanie, il eut faim, et maudit le figuier c'est ce que dit saint Matthieu ; mais saint Marc ajoute qu'étant vent à Jérusalem et étant entré dans le temple, il en chassa les vendeurs et les acheteurs, comme si le fait avait eu lieu ce jour-là et non la veille (2). Saint Matthieu précise mieux la suite des événements : « Et les ayant quittés, dit-il, il s'en alla hors de la ville à Béthanie, et s'y arrêta; » et c'est en revenant le lendemain à la ville, qu'il maudit le figuier. C'est donc saint Matthieu qui parait avoir mieux fixé le moment véritable où les acheteurs furent chassés du temple. En effet, lorsqu'il dit : « Et les ayant quittés, il s'en alla dehors, » ces mots : « les ayant quittés, » ne peuvent s'entendre que de ceux à qui il venait de parler, et qui s'indignaient d'entendre les enfants crier : « Hosanna au fils de David. » Saint Marc a donc passé sous silence ce qui avait eu lieu le premier jour, lorsque Jésus entra dans le temple; mais se l'étant ensuite rappelé, il le raconte après avoir dit que Jésus n'avait trouvé sur le figuier que des feuilles; ce qui arriva le second jour, comme tous deux l'affirment.

L'étonnement des disciples à la vue de l'arbre desséché, et la réponse du Seigneur sur la foi qui transporte les montagnes, ne se rapportent point au second jour, où il est dit à l'arbre : « Que jamais personne ne mange plus de fruit venant de toi; » mais bien au troisième jour. En effet, le même saint Marc fait au second jour l'histoire des vendeurs chassés du temple, laquelle appartient évidemment au premier. Et en ce même jour il dit expressément que, le soir étant venu, Jésus sortit de la ville, et comme le lendemain matin ses disciples passaient, ils virent le figuier desséché jusqu'à la racine; c'est alors que Pierre se souvenant de ce qui s'était passé, dit au Seigneur : « Maître, comme a séché le figuier que vous avez maudit! » Alors Jésus lui parla de la puissance de la foi. D'après saint Matthieu on pourrait croire que tout ceci s'est passé le second jour, quand il fut dit à l'arbre : « Jamais fruit ne naîtra de toi à l'avenir; » qu'à l'instant cet arbre sécha, et que, comme les disciples le voyaient et s'en étonnaient, ils entendirent immédiatement la réponse sur la puissance de la foi.

Il faut conclure de tout ceci que saint Marc a rapporté au second jour ce qu'il avait omis dans le récit du premier, l'histoire des vendeurs et des acheteurs chassés du temple. Saint Matthieu, de son côté, ayant dit que le figuier avait été maudit le second jour, quand le matin Jésus retournait de Béthanie à la ville, passe sous silence ce qu'ajoute saint Marc, savoir que le Seigneur vint encore à la ville, qu'il en sortit de nouveau le soir, et que le lendemain matin, en passant, les disciples s'étonnèrent de voir cet arbre desséché. Mais ayant rapporté ce qui avait eu lieu le second jour, la malédiction prononcée contre le figuier, il ajoute immédiatement ce qui n'eut lieu que le troisième, l'étonnement des disciples (192) en le voyant desséché, et la réponse du Seigneur sur la puissance de la foi. Ces faits sont tellement rapprochés, que sans le récit de saint Marc qui fixe notre attention, on ne pourrait découvrir ni les faits omis par saint Matthieu, ni l'époque où ils se sont accomplis. Voici d'ailleurs comment ce dernier s'exprime, « Et les ayant quittés, il s'en alla hors de la ville à Béthanie, et s'y arrêta. Le lendemain matin, comme il revenait à la ville, il eut faim. Or, apercevant un figuier près du chemin, il s'en approcha; et n'y trouvant rien que des feuilles il lui dit : Que jamais fruit ne naisse de toi à l'avenir. Et à l'instant le figuier sécha. » Puis, omettant les autres événements du jour, il ajoute : « Ce qu'ayant vu, les disciples s'étonnèrent, disant : Comment a-t-il séché sur le champ? » quoique ceux-ci n'aient remarqué et admiré cela qu'un autre jour. On le comprend; l'arbre ne s'est point desséché quand ils l'ont vu, mais aussitôt après qu'il fut maudit, car ils ne le virent point se dessécher, mais complètement desséché, et ils comprirent qu'il avait commencé à sécher à la parole du Seigneur.

CHAPITRE LXIX. QUESTION CAPTIEUSE.

132. Saint Matthieu continue ainsi : « Or quand il fut dans le temple, les princes des prêtres et les anciens du peuple s'approchèrent de lui tandis qu'il enseignait, et dirent : Par quelle autorité faites-vous ces choses? Et qui vous a donné ce pouvoir? Jésus répondant leur dit : Je vous ferai, moi aussi, une demande; si vous y répondez, je vous dirai par quelle autorité je fais ces choses. Le baptême de Jean, d'où était-il ? » etc ; jusqu'à ces mots : « Ni moi non plus je ne vous dirai par quelle autorité je fais ces choses (1). »

Tout ceci est rapporté presque dans les mêmes termes en saint Marc et en saint Luc (2); il n'y a dans leur récit que quelques légères différences. Comme je viens de le faire remarquer, saint Matthieu, en passant sous silence quelques faits du second jour, a tellement enchaîné son récit qu'on pourrait, si l'on n'y prenait garde, le croire encore à ce second jour, tandis que saint Marc est arrivé au troisième. Saint Luc semble ne pas distinguer les jours : il trace l'histoire des vendeurs et des acheteurs chassés du temple, mais il passe sous silence les différentes courses de la ville à Béthanie, et de Béthanie à la ville, le figuier maudit, l'étonnement des disciples et la réponse sur la puissance de la foi ; il dit seulement ceci : « Il enseignait tous les jours dans le temple Cependant, les princes des prêtres les Scribes et les principaux du peuple cherchaient à le perdre; mais ils ne trouvaient pas que lui faire, parce . que tout le peuple était ravi en l'écoutant. Or il arriva qu'un de ces jours-là, comme il enseignait le peuple dans le temple, et qu'il annonçait l'Evangile, les princes des prêtres et les Scribes y vinrent avec les anciens. Et ils lui adressèrent la parole en disant : Dites-nous par quelle autorité vous faites ces choses ? » etc. C'est ce que nous retrouvons dans les autres évangélistes. Evidemment il n'y a ici rien à reprendre dans l'ordre suivi, puisque si l'un affirme que le fait s'est passé un de ces jours- là, » on peut le rapporter, au jour fixé par les deux autres qui rapportent le même événement.

CHAPITRE LXX. DEUX FILS ENVOYÉS PAR LEUR PÈRE A LA VIGNE. — VIGNE LOUÉE A D'AUTRES VIGNERONS.

133. Saint Matthieu continue ainsi : « Mais que vous en semble? Un homme avait deux fils; s'approchant du premier, il lui dit : Mon fils, va aujourd'hui travailler à ma vigne. Celui-ci, répondant, dit : Je ne veux pas. Mais après, touché de repentir, il y alla. S'approchant ensuite de l'autre, il dit de même. Et celui-ci répondant, dit . J'y vais, Seigneur, et il n'y alla point, » etc, jusqu'à ces paroles: « Celui qui tombera sur cette pierre se brisera ; et celui sur qui elle tombera, elle l'écrasera (1). »

Ni saint Marc, ni saint Luc ne parlent de ces deux fils qui reçurent l'ordre d'aller à la vigne, pour y travailler. Saint Matthieu fait ensuite l'histoire de la vigne louée à des vignerons, raconte les mauvais traitements qu'ils font subir aux serviteurs envoyés vers eux, et le meurtre du fils bien-aimé qu'ils jettent hors de la . vigne. Le deux autres évangélistes mentionnent ces faits exactement dans le même ordre (2); c'est-à-dire, après que les Juifs, interrogés sur le baptême de Jean, furent réduits au silence et que Jésus leur eut dit : « Ni moi non plus je ne vous dirai point par quelle autorité je fais ces choses. »

134. Il n'y a donc ici aucune apparence de contradiction. Il est vrai qu'en saint Matthieu, après que le Seigneur eut fait cette question aux Juifs: « Lorsque le maître de la vigne viendra, « que fera-t-il à ces vignerons ? » ceux-ci lui répondirent aussitôt : « Il fera mourir misérablement ces misérables, et il louera la vigne à d'autres vignerons, qui lui en rendront le fruit en son temps. »

Saint Marc, au contraire, ne met point cette réponse dans la bouche des Juifs; c'est le Seigneur qui parle ainsi, comme se répondant à lui-même: « Que fera donc le maître de la vigne? Il viendra, exterminera les vignerons, et donnera la vigne à d'autres. » Mais il faut admettre, ou bien que c'est leur réponse même qui a été insérée sans être précédée de ces mots: Ils dirent, ou : Ils répondirent; ou bien encore que cette réponse est attribuée au Seigneur parce que les Juifs, disant la vérité, n'étaient que les interprètes de la Vérité même.

135. Mais il y a une difficulté plus sérieuse non-seulement saint Luc ne fait point ainsi répondre les Juifs, et comme saint Marc il attribue au Seigneur les paroles qui nous occupent, mais il leur prête une réponse tout-à-fait contraire et leur fait dire: « A Dieu ne plaise (1) »

Voici d'ailleurs son texte : « Que leur fera donc le maître de la vigne? Il viendra et perdra ces vignerons, et donnera la vigne à d'autres. Ce qu'ayant entendu, ils lui dirent: A Dieu ne plaise ! Mais Jésus les regardant, dit : Qu'est-ce donc que ce qui est écrit : La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue un sommet d'angle? » Comment ceux à qui s'adressent ces paroles peuvent-ils dire en saint Matthieu : « Il fera mourir misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres vignerons, qui lui en rendront le fruit. en son temps; » tandis qu'en saint Luc ils contredisent ces mêmes paroles et disent : « A Dieu ne plaise ? » D'ailleurs ce qui suit, ce que dit le Seigneur de la pierre mise de côté par ceux qui bâtissent et devenue un sommet d'angle, est destinée à réfuter les ennemis de cette parabole ; aussi saint Matthieu suppose-t-il que le Seigneur avait affaire à des contradicteurs, lorsqu'il lui fait dire : « N'avez-vous jamais là dans les Ecritures: La pierre rejetée par ceux qui bâtissaient est devenue un sommet d'angle ? » Car que signifient ces mots: « N'avez-vous jamais lu, » si ce n'est que ces hommes avaient répondu le contraire de ce qu'il avait dit ? Saint Marc l'indique également en citant ainsi les mêmes paroles : « N'avez-vous pas lu dans l'Ecriture : La pierre rejetée par ceux qui bâtissaient est devenue un sommet d'angle? » Cette réflexion d'ans saint Luc vient plus naturellement au moment où ils ont réclamé en s'écriant : « A Dieu ne plaise ! » Elle équivaut en effet à ces expressions qu'on lit dans son texte : « Qu'est-ce r donc que ce qui est écrit : La pierre qu'ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue un sommet d'angle? » Qu'on dise : « N'avez-vous jamais lu, » ou bien: « N'avez-vous pas lu, » ou encore: « Qu'est-ce donc que ce qui est écrit ? » c'est toujours la même pensée.

136. Nous devons donc reconnaître que dans la foule des auditeurs, quelques-uns répondirent, comme.le rapporte saint Matthieu : « Il fera mourir misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres vignerons; » d'autres, le mot qu'on trouve en saint Luc : « A Dieu ne plaise! »

Quand donc les premiers eurent répondu au Seigneur, ces autres leur répliquèrent: « A Dieu ne plaise ! » Si saint Marc et saint Luc mettent dans la bouche du Seigneur la réponse de ceux à qui on répliqua : « A Dieu ne plaise! » c'est que, comme je l'ai déjà dit, la Vérité même parlait par eux; soit à leur insu, s'ils étaient mauvais, comme Caïphe qui prophétisa sans le savoir, lorsqu'il était grand-prêtre (1); soit à bon escient, s'ils comprenaient et avaient la foi. Car parmi eux se trouvait aussi la multitude qui avait accompli cette prédiction du prophète, en venant avec grande pompe à la rencontre du Fils de Dieu, et en criant: « Hosanna au fils de David. »

137. Voici une autre circonstance qui ne doit soulever aucune difficulté. D'après saint Matthieu, les princes des prêtres et les anciens du peuple s'approchèrent du Seigneur et lui demandèrent au nom de qui il agissait, et qui lui avait donné ce pouvoir; il leur demanda à son tour d'où était le baptême de Jean, du ciel ou des hommes ; et comme ils lui dirent qu'ils rie le savaient pas, il répondit: « Ni moi non plus je ne vous dirai par quelle autorité je fais ces choses. » Immédiatement il ajoute: « Que vous en semble ? Un homme avait deux fils, » etc.

Le récit de saint Matthieu continue ainsi sans changer ni les interlocuteurs, ni le lieu de la scène, jusqu'au moment où il est question de la vigne louée aux vignerons. Or, on pourrait en conclure que tout ceci a été dit aux princes des prêtres et aux anciens du peuple qui l'avaient questionné sur sa puissance. Cependant s'ils venaient vers lui comme des ennemis pour le tenter, comment les compter parmi ceux qui avaient cru et rendu au Seigneur le témoignage prédit par le prophète ; parmi,ceux aussi qui avaient pu répondre, non par ignorance, mais avec la lumière de la foi : « Il perdra misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres vignerons ? » Tout ceci, dis-je, ne doit nullement nous embarrasser, ni nous faire supposer que dans cette foule qui écoutait les paraboles du Seigneur, il n'y ait eu personne pour croire en lui. En effet, saint Matthieu pour abréger a omis ce que nous trouvons dans saint Luc, savoir, que cette parabole s'adressait non-seulement à ceux qui l'avaient questionné sur sa puissance, mais encore à tout le peuple. Voici comment s'exprime ce dernier : « Alors il se mit à dire au peuple cette parabole : Un homme planta une vigne, » etc. Il faut donc croire que parmi ce peuple il y en avait pour l'écouter, comme il y en avait eu pour dire auparavant : « Béni celui qui vient au nom du Seigneur ; » et que ce furent eux ou quelques-uns d'entre eux qui répondirent : « Il perdra misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres vignerons. »

Si saint Marc et saint Luc attribuent cette réponse au Seigneur, ce n'est pas seulement parce qu'étant la Vérité même, il parle quelquefois par la bouche des méchants qui l'ignorent, lorsqu'il dispose secrètement leur esprit sans que leur vertu l'ait mérité, et par un effet de sa Toute-Puissance : mais encore, parce qu'il pouvait y avoir là des hommes en état d'être considérés déjà comme les membres de son corps. A ce titre leurs paroles étaient les siennes. D'ailleurs, il avait déjà baptisé un plus grand nombre d'hommes que Jean (1) ; des disciples le suivaient en foule, comme l'attestent souvent les évangélistes ; parmi eux se trouvaient les cinq cents frères à qui il apparut après sa résurrection, d'après le témoignage de l'Apôtre saint Paul (2). Ajoutons à l'appui de ceci qu'en saint Matthieu ces paroles : Aiunt illi, ne doivent pas s'entendre comme si illi était au pluriel, pour indiquer que c'était la réponse de ceux qui l'avaient questionné sur sa puissance. Mais dans: Aiunt illi, illi est au singulier; ce qui signifie: « On lui répond; » on répond au Seigneur; les manuscrits grecs ne laissent là-dessus aucun doute.

Il y a dans l'évangéliste saint Jean un discours du Seigneur qui aidera à saisir ma pensée ; le voici : « Jésus disait donc à ceux des Juifs qui croyaient en lui : Pour vous, si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples; et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. Ils lui répondirent : Nous sommes la race d'Abraham, et nous n'avons jamais été esclaves de personne : comment dis-tu, toi : Vous serez libres ? Jésus leur répartit : En vérité, en vérité je vous le dis, quiconque commet le péché est esclave du péché. Or, l'esclave ne demeure point toujours dans la maison, mais le fils y demeure toujours. Si donc le Fils vous met en liberté, vous serez vraiment libres. Je sais que vous êtes fils d'Abraham ; mais vous cherchez à me faire mourir, parce que ma parole ne prend point en vous (1). » Assurément il n'adressait point ces mots : « Vous cherchez à me faire mourir, » à ceux qui déjà croyaient en lui, et à qui il venait de dire: « Pour vous, si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples. » C'était aux premiers croyants qu'il disait ceci; mais parmi la foule qui était là, il y avait aussi beaucoup d'ennemis, et quoique l'évangéliste ne désigne point les différents interlocuteurs, on voit assez par le caractère de ce qu'ils disent, et par la réplique de Jésus, à quel genre de personnes il faut attribuer chacune de ces réponses. Or, de même que dans cette foule dont parle saint Jean, il y en avait qui croyaient en Jésus, d'autres qui cherchaient à le faire mourir; ainsi dans celle dont il est ici question, les uns demandaient malicieusement au Seigneur au nom de qui il agissait ainsi ; il y en avait aussi qui s'étaient écriés, non pas avec hypocrisie, mais avec toute la sincérité de leur foi : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, » et qui conséquemment animés du même esprit pouvaient dire encore « Il les perdra, et donnera sa vigne à d'autres.» On peut ajouter que cette réponse est du Seigneur, soit parce qu'il est lui-même la vérité quelle exprime, soit à cause de l’union des membres avec leur chef. Il y en avait enfin qui disaient à ces derniers : « A Dieu ne plaise ! » parce qu'ils sentaient que cette parabole était à leur adresse.

CHAPITRE LXXI. NOCES ROYALES.

139. Saint Matthieu continue : « Or, lorsque les princes des prêtres et les Pharisiens eurent entendu ses paraboles, ils comprirent que c'était d'eux qu'il parlait, et cherchant à se saisir de lui, ils craignaient le. peuple, parce qu'il le regardait comme un prophète. Jésus, reprenant, leur parla de nouveau en paraboles; il disait Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit les noces de son fils. Or, il envoya ses serviteurs appeler les conviés aux noces, mais ils ne voulurent point venir, » etc, jusqu'à ces mots: « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (1). »

Saint Matthieu est le seul qui mentionne cette parabole des invités aux noces quelque chose de semblable est raconté dans saint Luc, mais ce n'est point la même parabole, comme la suite du récit l'indique, quoiqu'il y ait entre les deux quelques points de ressemblance (2). Après la parabole de la vigne, et le meurtre du fils, du père de famille, saint Matthieu ajoute que les Juifs sentirent l'application de tout ceci à leur conduite et qu'ils commencèrent à tramer leurs complots. Saint Marc et saint Luc racontent également cela dans le même ordre l'un que l'autre (3). Ils passent ensuite à. un autre sujet, que saint Matthieu traite comme eux, mais seulement après avoir rapporté seul la parabole des noces : à part cela, la marche est pour tous la même.

CHAPITRE LXXII. TRIBUT PAYÉ A CÉSAR. — FEMME AUX SEPT MARIS.

140. Saint Matthieu continue ainsi : « Alors les Pharisiens s'en allant se concertèrent pour le surprendre dans ses paroles. Ils envoyèrent donc leurs disciples avec les Hérodiens, disant : Maître, nous savons que vous êtes vrai, que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, et que vous n'avez égard à qui que ce soit; car vous ne considérez point la face des hommes. Dites-nous donc ce qui vous en semble : Est-il permis de payer le tribut à César, ou non ? » etc, jusqu'à ces mots : « Et le peuple l'entendant admirait sa doctrine (4). »

Nous avons ici deux réponses du Seigneur, l'une sur la pièce de monnaie que l'on doit payer à César, l'autre sur la résurrection, à propos de cette femme qui eut pour maris sept frères successivement. Ces deux réponses sont mentionnées eu saint Marc et en saint Luc, et on n'y découvre aucune différence (1). En effet, après que les trois Evangélistes ont rapporté la parabole de la vigne louée, et les complots des Juifs à qui cette parabole s'adresse, saint Marc et saint Luc passent sous silence celle des invités aux noces, citée seulement par saint Matthieu, et se retrouvent avec lui pour ces deux histoires, celle du tribut dû à César, et celle de la femme aux sept maris; c'est chez tous le même ordre, et le passage ne présente aucune difficulté.

CHAPITRE LXXIII. LE DOUBLE PRÉCEPTE.

141. Saint Matthieu dit ensuite : « Mais les Pharisiens, apprenant qu'il avait réduit les Sadducéens au silence, s'assemblèrent , et l'un d'eux, docteur de la Loi, l'interrogea pour le tenter: Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? Jésus lui dit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme,et de tout ton esprit. C'est le premier et le plus grand commandement. Le second lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. A ces deux commandements: se rattachent toute la Loi et les Prophètes (2). »

 

Saint Marc dit ceci dans le même ordre (3). Ne soyons pas embarrassés de ce qu'en saint Matthieu celui qui interrogea,le Seigneur voulut le tenter, tandis que saint Marc omet cette circonstance et rapporte même que Jésus-Christ finit par dire à cet homme, qui avait sagement répondu : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Il est bien possible que venant avec l'intention de tenter le Seigneur, il ait été converti par . sa réponse. Ou bien ce n'était pas avec une intention coupable qu'il cherchait à le tenter, comme s'il eût voulu surprendre son ennemi; la prudence même pouvait le porter à connaître de plus en plus celui qu'il ne connaissait point encore. Car ce n'est pas sans raison qu'il est écrit : « Celui qui croit trop facilement est léger de coeur et il y perdra (4). »

142. En saint Luc il est question d'un fait semblable, mais ailleurs et bien loin de là (5). Est-ce le même fait, en est-ce un autre où le Seigneur rappelle également les deux préceptes de la Loi?


On ne saurait le décider. Néanmoins il parait plus probable que c'en est un autre, non-seulement parce que ce trait est placé à une grande distance, mais encore parce qu'en saint Luc le scribe répond lui-même à la question du Seigneur et expose dans sa réponse les deux commandements. De plus, quand le Seigneur. lui a dit : « Fais cela et tu vivras, » pour l'exciter à accomplir ce qu'il avait lui-même reconnu comme le plus important de la Loi, l'évangéliste continue et dit : « Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : Qui est donc mon prochain? » Et le Seigneur lui fit alors l'histoire de cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho et qui tomba entre les mains des voleurs. Il est donc dit que ce dernier chercha à le tenter, qu'il exposa lui-même les deux commandements, et quand le Seigneur voulut l'encourager par ces mots : « Fais cela et tu vivras; » l'évangéliste ne loue point sa vertu, car il ajoute : « Mais lui, voulant se justifier. » L'autre au contraire, dont il est question an même endroit dans saint Matthieu et dans saint Marc, se montre tellement digne d'éloges que le Seigneur lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Il est donc très-probable que ce n'est point ici le même personnage.

CHAPITRE LXXIV. LE CHRIST FILS ET SEIGNEUR DE DAVID.

143. Saint Matthieu continue: « Or, les Pharisiens étant assemblés, Jésus leur demanda Que vous semble du Christ? De qui est-il fils ? Ils lui répondirent : De David. Il leur répliqua: « Comment donc David l'appelle-t-il en esprit son Seigneur, disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite jusqu'à ce que je fasse de vos ennemis l'escabeau de vos pieds? Si donc David l'appelle son Seigneur, comment est-il son fils? Et personne ne pouvait lui répondre, et depuis ce jour nul n'osa plus l'interroger (1). »

Ce trait se présente à la suite de ce qui précède dans saint Marc, comme dans saint Matthieu (2) . Saint Luc omet seulement l'histoire de celui qui demanda au Seigneur quel était le plus grand commandement de la Loi: à part cette omission, il suit le même ordre, et dit comme eux que le Seigneur demanda aux Juifs comment le Christ est Fils de David (3). Toutefois signalons une différence qui ne change rien à la pensée. D'après saint Matthieu Jésus leur demande d'abord ce qui leur semble du Christ, de qui est-il fils. Ceux-ci répondent « De David; » alors il ajoute: « Comment David peut-il l'appeler son Seigneur? » D'après saint Marc et saint Luc, au contraire, aucune question ne leur est adressée, ils ne font aucune réponse. Mais nous devons entendre que c'est seulement après leur réponse que le Seigneur dit ce que lui prêtent ces deux évangélises; et s'il parle devant le peuple qu'il voulait gagner à ses enseignements et détourner des fausses doctrines des scribes; c'est que ceux-ci ne voyaient dans le Christ qu'un fils de David selon la chair, et ne reconnaissaient point en lui la nature divine, qui le rend le Seigneur de David lui-même. Voilà pourquoi, d'après ces deux évangélistes, en parlant de ceux qui égaraient le peuple, il s'adressait au peuple même qu'il voulait préserver de l'erreur; et si, dans saint Matthieu, il s'adresse aux premiers; ces paroles : « Comment dites-vous ? » étaient plutôt destinées aux âmes qu'il cherchait à instruire.

CHAPITRE LXXV. ORGUEIL DES PHARISIENS CONDAMNÉ.

144. Saint Matthieu poursuit son récit de cette manière : « Alors Jésus parla au peuple et à ses disciples en disant : C'est sur la chaire de Moïse que sont assis les Scribes et les Pharisiens. Ainsi, tout ce qu'ils disent, observez-le et faites-le; mais n'agissez pas selon leurs oeuvres; car ils disent et ne font point, » jusqu'à ces paroles : « Vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vous disiez: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (1) !»

Saint Luc rapporte un semblable discours du Sauveur contre les Pharisiens, les Scribes et les docteurs de la Loi; mais c'est dans la maison d'un Pharisien qui l'avait invité à dîner : et pour relater ce discours, il quitte saint Matthieu. D'abord ils exposent l'un comme l'autre les enseignements du Seigneur sur le signe de Jonas, durant trois jours et trois nuits, sur la reine du Midi, les Ninivites, enfin sur l'esprit impur qui revient et trouve la maison purifiée. Ces discours terminés, saint Matthieu ajoute : « Lorsqu'il parlait au peuple, voilà que sa mère et ses frères étaient dehors, cherchant à lui parler (2). » Saint Luc après avoir ajouté au discours quelques réflexions du Seigneur omises par saint Matthieu, s'écarte de la marche suivie par ce dernier et continue ainsi Pendant qu'il parlait, un Pharisien le pria de dîner chez lui. Etant donc entré, il se mit à table. Or le Pharisien, pensant en lui-même, « commença à demander pourquoi il ne s'était point lavé avant le repas. Et le Seigneur lui dit : Vous autres Pharisiens, vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat. » Puis viennent contre les Pharisiens, les Scribes et les anciens du peuple, les mêmes reproches que ceux du passage de saint Matthieu qui nous occupe (1). Quoique saint Matthieu rapporte ce discours sans désigner la demeure du Pharisien, comme il ne dit pas non plus que ce fut ailleurs, rien n'empêcherait de croire que ce fut dans cette maison même. Cependant le Seigneur était déjà arrivé de la Galilée à Jérusalem; et si l'on examine l'ordre des événements qui précèdent ce discours, on est porté à croire qu'ils se sont passés dans cette dernière ville. Saint Luc au contraire suppose dans son récit que le Seigneur était toujours sur le chemin de Jérusalem. Aussi suis-je porté à croire que ce sont deux discours différents, cités, le premier par un Evangéliste, et le second par un autre.

145. Il y a cependant ici une parole qui demande quelques explications : « Vous ne me verrez plus, déclare le Seigneur, jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. »

Or, d'après le même saint Matthieu, on a déjà dit cela (2). Aussi, d'après saint Luc, le Seigneur répond ainsi quand on le prie de s'éloigner, parce qu'Hérode cherche à le faire mourir. Au même endroit encore saint Luc lui fait prononcer contre Jérusalem les mêmes menaces que saint Matthieu ; voici comment il s'exprime : « Le même jour quelques-uns des Pharisiens s'approchèrent, disant: Sortez, retirez-vous d'ici, car.Hérode veut vous l'aire mourir; et il leur dit : Allez, et dites à ce renard : Voilà que je chasse les démons, et guéris les malades aujourd'hui et demain, et c'est le troisième jour que je dois être consommé. Cependant il faut que je marche aujourd'hui et demain et le jour suivant, parce qu'il ne peut se faire qu'un prophète périsse hors de Jérusalem. Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme un oiseau rassemble sa couvée sous ses ailes, et tu ne l'as point voulu ? Voici que votre maison vous sera laissée déserte. Je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu'à ce qu'il arrive que vous disiez : Béni Celui qui vient au nom du Seigneur (1) ! » Il n'y a, il est vrai, aucune contradiction entre le récit de saint Luc, et ce que la foule fit entendre quand le Seigneur arriva à Jérusalem; car la suite des événements nous montre qu'il n'y était pas encore arrivé, et que ces paroles n'avaient pas encore été répétées. La difficulté vient plutôt de ce que Jésus n'est point parti de manière à n'arriver qu'à l'époque où on l'exalterait ainsi.

En effet, il continue sa route jusqu'à ce qu'il arrive à Jérusalem, et ce ,qu'il dit : « Voilà que je chasse les démons, et guéris les malades aujourd'hui et demain, et après demain je dois être consommé, » doit s'entendre dans un sens mystique et figuré; car il n'a point souffert le surlendemain, puisqu'aussitôt il ajoute : « Il faut que je marche aujourd'hui et demain et le jour suivant. » Nous devons donc aussi entendre dans un sens mystique ce passage : « Vous ne me verrez plus, « jusqu'à ce qu'il arrive que vous disiez : Béni Celui qui vient au nom du Seigneur, » et l'appliquer à l'avènement où il doit manifester sa gloire. D'après cela, ce qu'il ajoute : « Je chasse les démons, et guéris les malades aujourd'hui et demain, et le jour suivant je dois être consommé, » se rapporte à son corps, c'est-à-dire à l'Église. Les démons sont chassés, quand les Gentils abandonnent les pratiques superstitieuses de leurs pères pour croire en lui. Les malades sont guéris , lorsque les hommes vivent dans l'accomplissement de ses préceptes, et qu'après avoir renoncé au démon et à ce monde ils arrivent au terme de la résurrection. C'est comme le troisième jour; celui où l'Église sera consommée, c'est-à-dire élevée par l'immortalité jusqu'à la perfection des anges. La marche suivie par saint Matthieu n'offre donc rien d'irrégulier. Il faut plutôt admettre ou bien que saint Luc intervertit l'ordre des événements, si en écrivant d'après ses souvenirs, il raconte ce qui s'est passé à Jérusalem avant que la suite de son récit n'y fasse arriver le Seigneur;. ou bien qu'en approchant de la ville, et quand on le prévenait de se tenir en garde contre Hérode, le Sauveur fit une réponse semblable à celle que d'après saint Matthieu il adressa à la foule quand il arriva, et quand étaient accomplis les faits racontés auparavant.

CHAPITRE LXXVI. PRÉDICTION DE LA RUINE DU TEMPLE.

146. Saint Matthieu continue en ces termes Et Jésus étant sorti du temple s'en alla. Alors ses disciples s'approchèrent de lui pour lui en faire remarquer les constructions. Mais lui-même prenant la parole, leur dit: Vous voyez toutes ces choses ? En vérité je vous le dis : Il ne restera pas là pierre sur pierre, qui ne soit détruite (1). »

Saint Marc observe pour ceci à-peu-près le même ordre, ne s'écartant de saint Matthieu que. pour raconter l'histoire de la veuve qui déposa deux deniers dans le tronc (2) ; fait qui ne se retrouve que dans saint Luc. D'après saint Marc, lorsqu'il a demandé aux Juifs comment ils entendent que le Christ est le fils David, le Seigneur enseigne qu'il faut se garder des Pharisiens et de leur hypocrisie. Saint Matthieu s'étend davantage et cite un très-long discours sur le même sujet. Après ce passage ainsi abrégé par saint Marc, très-développé en saint Matthieu, le premier ne raconte plus, ai-je dit, que l'histoire de cette veuve à la fois si pauvre et si généreuse, puis il reprend l'ordre suivi par saint Matthieu, et parle avec lui de la future destruction du temple. Saint Luc aussi; après avoir rapporté cette discussion au sujet du Christ, fils de David, dit quelques mots de l'hypocrisie des Pharisiens, arrive à parler, avec saint Marc, de cette veuve qui verse deux deniers dans le tronc, et enfin décrit comme saint Matthieu et saint Marc, la future destruction du temple (3).

CHAPITRE LXXVII. DISCOURS SUR LE MONT DES OLIVIERS.

147. Saint Matthieu continue ainsi : « Et comme il était assis sur le mont des Oliviers, ses disciples s'approchèrent de lui en particulier, disant : Dites-nous quand ces choses arriveront ? Et quel sera le signe de votre avènement et de la consommation du siècle ? Et Jésus répondant leur dit : Prenez garde que quelqu'un ne vous séduise. Car beaucoup viendront en mon nom, disant : « Je suis le Christ, et ils en séduiront un grand nombre, » etc ; jusqu'à ce passage : « Et ceux-ci s'en iront à l'éternel supplice, et les justes dans la vie éternelle. »

Nous avons donc à examiner ici ce long discours du Seigneur, que les trois évangélistes saint Matthieu, saint Marc et saint Luc retracent exactement dans le même ordre (1). Chacun d'eux y mentionne des traits qui lui sont propres, sans qu'il en résulte la moindre apparence de contradiction ; examinons s'ils ne se contredisent point dans les passages qu'ils reproduisent également, car s'il y avait la quelque désaccord, on ne pourrait l'expliquer en disant que c'est la même pensée répétée par le Seigneur en d'autres circonstances, puisque tous les trois assignent à ce fait le même lieu et la même époque. Si toutefois les mêmes pensées exprimées par le Seigneur ne sont point rapportées partout dans le même ordre, cela ne change rien au sens des vérités à comprendre ou à connaître, puisque les paroles qui les expriment ne se contredisent en aucune manière.

148. Il est dit dans saint Matthieu : « Et cet Evangile du royaume sera prêché dans le monde entier, en témoignage à toutes les nations; et alors viendra la fin. »

 

Saint Marc suit le même ordre : « Mais il faut d'abord que l'Evangile soit prêché à toutes les nations. » Il n'ajoute point : « Et alors viendra la fin; » mais cette expression d'abord, » le donne suffisamment à entendre; car on avait questionné le Sauveur sur la fin des temps. Lors donc qu'il dit : « Il faut d'abord que l'Evangile soit prêché à toutes les nations, » ce mot: « d'abord, » signifie évidemment avant la consommation.

149. Saint Matthieu dit ensuite : « Quand donc vous verrez l'abomination de la désolation, prédite par le prophète Daniel, régnant dans le lieu saint; que celui qui lit, entende.»

 

Saint Marc s'exprime en ces termes : « Quand vous verrez l'abomination de la désolation, là où elle ne doit pas être, que celui qui lit, entende, » et quoiqu'il change quelques mots, il n'exprime que la même pensée. « Là où elle ne doit pas être, » dit-il, parce qu'elle ne doit pas être dans le lieu saint. Saint Luc, au lieu de dire : « Lorsque vous verrez l'abomination de la désolation régnant dans le lieu saint, » ou bien : « Là où elle ne doit pas être, » s'exprime ainsi: « Or, quand vous verrez Jérusalem investie par une armée, sachez que sa désolation est proche. » C'est qu'alors aura lieu l'abomination de la désolation.

150. Saint Matthieu dit ensuite: « Alors, que ceux qui sont dans la Judée fuient sur les montagnes; que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour emporter quelque chose de sa maison, et que celui qui sera dans les champs ne revienne pas pour prendre sa tunique. »

Ce sont presque les mêmes expressions en saint Marc. Saint Luc commence d'abord comme eux: « Alors, que ceux qui sont dans la Judée fuient vers les montagnes ; » mais ce qui suit est différent, car il continue ainsi : Que ceux qui sont au milieu d'elle s'en éloignent, et que ceux qui sont dans les environs n'y entrent point; parce que ce sont là des jours de vengeance pour l'accomplissement de tout ce qui est écrit. » Il y a quelque différence entre cette phrase des uns: « Que celui qui est sur le toit ne descende pas pour emporter quelque chose de sa maison, » et celle-ci : « Que ceux qui sont au milieu d'elle s'en éloignent, » à moins cependant que dans le trouble subitement causé par un si grand péril, les assiégés, désignés par ces mots : « Ceux qui sont au milieu d'elle, » ne soient sur le toit saisis de frayeur, cherchant à voir les maux dont ils sont menacés, et à découvrir la voie par où ils pourront s'échapper. Mais comment saint Luc peut-il dire : « Qu'ils s'en aillent, » après avoir dit plus haut : « Quand vous verrez Jérusalem investie par une armée ? » Ce qui suit : « Que ceux qui sont dans les environs n'y entrent point, » vient ici bien naturellement ; on peut recommander à ceux qui sont dehors de ne pas entrer en cette ville. Mais comment peut-on dire de s'éloigner à ceux qui y sont renfermés, quand l'ennemi la tient assiégée ? Ne pourrait-on dire qu'on sera au milieu d'elle, » quand le danger sera si pressant, que l'on ne pourra plus se mettre en sûreté pour la vie présente ? Comme alors .l'âme doit être libre et prête au sacrifice, que le poids des inquiétudes charnelles ne doit plus l'accabler; les deux évangélistes ont dit, pour faire connaître ce devoir, qu'elle serait : « Sur le toit. » Le mot de saint Luc: « Qu'ils s'éloignent, » signifie donc: Qu'ils ne s'attachent plus aux séductions de la vie présente, mais qu'ils soient prêts à passer dans une autre. C'est ce qu'ont dit les deux autres évangélistes: « Qu'il ne descende pas pour emporter quelque chose de sa maison; » c'est-à-dire, que la créature n'ait pour lui aucun attrait, comme s'il devait y trouver son bien; et quand saint Luc ajoute : « Que ceux qui sont dans les environs n'y entrent point, » cela veut dire : Que ceux dont le coeur a su s'en détacher, ne s'y laissent plus entraîner par aucun désir charnel. C'est la même pensée dans les autres évangélistes : « Que celui qui est dans les champs ne revienne point pour prendre sa tunique, » pour retomber dans les inquiétudes dont il a été délivré.

151. Saint Matthieu dit ensuite: « Mais priez pour que votre fuite n'arrive pas en hiver, ni en un jour de sabbat. » Saint Marc cite une partie de ces paroles, omet les autres. « Priez, dit-il, pour que ces choses n'arrivent pas en hiver. »

Ce passage ne se retrouve pas en saint Luc; mais ce que lui seul ajoute ici.me paraît expliquer clairement la pensée que les autres expriment d'une manière assez obscure. « Faites donc attention à vous, dit-il, de peur que vos coeurs ne s'appesantissent dans la crapule, l'ivresse et les soins de cette vie, et que ce jour ne vienne soudainement sur vous : car comme un filet, il enveloppera tous ceux qui habitent sur la face de la terre. Veillez donc et priez en tout temps, afin que vous soyez trouvés dignes d'éviter toutes ces choses qui doivent arriver. » Voilà donc en quoi consiste cette fuite, qui d'après saint Matthieu, ne doit pas arriver en hiver ni en un jour de sabbat. Par l'hiver il faut entendre les soins de cette vie : le sabbat figure la crapule et l'ivresse. En effet ces soins, comme l'hiver, inspirent la tristesse ; la crapule et l'ivresse abrutissent le coeur `en le plongeant dans les joies impures de la chair, et ces vices honteux sont figurés par le sabbat, parce que déjà à cette époque comme aujourd'hui les Juifs avaient la pernicieuse habitude de passer ce jour dans les plaisirs profanes, et ne connaissaient pas les joies d'un sabbat spirituel. On pourrait peut-être entendre dans un autre sens la pensée exprimée en saint Matthieu et en saint Marc; mais il faudrait donner aussi à celle de saint Luc une autre signification, pourvu qu'il n'en résulte aucune contradiction. D'ailleurs notre but n'est point d'expliquer le vrai sens des évangiles, mais de prouver qu'ils ne renferment ni erreur ni imposture. Les autres passages de ce discours qui se ressemblent en saint Matthieu et en saint Marc ne peuvent soulever aucune difficulté. Quant à ceux que l'on retrouve en saint Luc, celui-ci ne les reproduit point dans le discours où il suit le même ordre que saint Matthieu, il les rapporte ailleurs comme s'il écrivait au fur et à mesure que les faits lui reviennent à (200) la mémoire énonçant d'abord ce qui n'a été dit que plus tard; ou bien il nous donne à entendre que deux fois le Seigneur a prononcé la même parole, d'abord comme saint Marc l'a citée, puis comme il la répète lui-même.

CHAPITRE LXXVIII. JÉSUS ARRIVE A BÉTHANIE.

152. Saint Matthieu continue : « Or il arriva que Jésus, ayant achevé tous ces discours, « dit à ses disciples : Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours et que le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié. (1) » Saint Marc et saint Luc se trouvent ici d'accord avec lui, et suivent exactement la même marche (2).

Toutefois ils ne mettent point ces paroles dans la bouche du Seigneur; au lieu de les citer, ils parlent d'eux-mêmes. « Or c'était la Pâque, dit saint Marc, et les azymes deux jours après. » Et saint Luc: «Cependant approchait la fête des azymes qu'on appelle la Pâque. » Elle approchait,puisque c'était deux jours après, comme le disent clairement les deux autres. Saint Jean à trois reprises différentes nous annonce que cette fête est proche : deux fois précédemment, en mentionnant d'autres faits; la troisième fois son récit parait être arrivé à l'époque où nous ont conduits les trois autres Evangélistes, c'est-à-dire aux approches de la passion de notre Seigneur (3).

153 Les moins attentifs pourraient voir ici une contradiction ; car saint Matthieu et saint Marc, ayant dit que la Pâque était deux jours après, font arriver Jésus à Béthanie, où ils parlent d'un parfum précieux : saint Jean dit au contraire que six jours avant la Pâque Jésus vint à Béthanie, puis il parle du même parfum (4).

Comment donc, d'après les premiers, la Pâque pouvait-elle arriver deux jours après, puisqu'après l'avoir affirmé, ils se retrouvent avec saint Jean à Béthanie pour l'histoire du parfum, et que d'après ce dernier la fête devait seulement arriver dans six jours ?

Nous ne ferons qu'une observation à ceux que cette difficulté pourrait arrêter. Saint Matthieu et saint Marc parlent du parfum de Béthanie, comme d'une chose passée; elle n'a point eu lieu après qu'ils ont annoncé que la Pâque arrivait dans deux jours, mais auparavant, lorsqu'il y avait encore six jours d'intervalle jusqu'à cette fête. Car ni l'un ni l'autre, après avoir annoncé la Pâque dans deux jours, ne donne comme la suite de ce qu'il vient de rapporter les événements de Béthanie. Ils ne disent point : Après cela, lorsqu'il était à Béthanie. On lit, il est vrai, dans saint Matthieu Comme Jésus était à Béthanie ; n et en saint Marc: « Comme il était à Béthanie. » Mais il y était déjà avant les événements qui précédèrent de deux jours la fête de Pâque. D'après le récit de saint Jean, Jésus arriva donc à Béthanie six jours avant la Pâque. Là eut lieu le festin, où il est question du parfum précieux. Il se rendit ensuite à Jérusalem, monté sur un ânon; puis vient le récit des événements accomplis après son arrivée en cette ville. Par conséquent, depuis le jour où il arrive à Béthanie et où il est question du parfum, ,jusqu'à celui où s'accomplissent les événements qui nous occupent, nous voyons, sans que les évangélistes nous le disent, qu'il s'écoule un intervalle de quatre jours alors nous arrivons au moment où ils écrivent que la Pâque arrive dans deux jours. Saint Luc, en disant;: « Cependant la fête des azymes approchait » ne mentionne pas l'intervalle de deux jours, mais ses paroles touchant la proximité de la fête, ne peuvent s'entendre que de ce court intervalle. Quant à saint Jean, lorsqu'il écrit que,la Pâque des Juifs était proche (1), il n'est point question de ces deux jours, mais bien de six jours avant la fête Aussi, après ces mots, il rapporte quelques événements ; puis voulant fixer avec plus de précision cette proximité de la fête de Pâque, il ajoute: « Jésus donc, six jours avant la Pâque, vint à Béthanie, où était mort Lazare, que Jésus avait ressuscité. On lui prépara là un souper (2). » C'est cette dernière circonstance que saint Matthieu et saint Marc rappellent en passant, après avoir dit que la fête de Pâque arrivait dans deux jours. De cette manière, ils reviennent au moment où l'on était à Béthanie six jours avant cette fête, et rappellent en peu de mots le festin et le parfum mentionnés en saint Jean. De là Jésus devait venir à Jérusalem accomplir ce qui est ensuite raconté, puis arrivait le second jour avant la Pâque. C'est en ce jour qu'ils suspendent leur récit, pour dire brièvement ce qui s'est passé à Béthanie à l'occasion du parfum. Cela fait, ils reprennent le cours un instant interrompu de. leur narration, et relatent le discours que prononça le Seigneur deux jours avant la fête de Pâque.

En effet, supprimons un instant les événements de Béthanie, rapportés comme en passant et rétablissons la suite du récit un moment suspendu ; voici comment tout s'enchaîne dans saint Matthieu: « Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours et que le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié. Alors les princes des prêtres et les anciens du peuple s'assemblèrent dans la salle du grand-prêtre appelé Caïphe, et tinrent conseil pour se saisir de Jésus par ruse, et le faire mourir. Mais ils disaient que ce ne fût pas au jour de la fête, « de peur qu'il ne s'élevât du tumulte parmi le peuple. Alors un des douze, appelé Judas Iscariote, alla vers les princes des prêtres » etc. Entre ces mots: « De peur qu'il ne s'élevât du tumulte parmi le peuple », et les autres : « Alors un des douze, appelé Judas Iscariote, s'en alla, » se trouvent rappelés, en passant, les faits accomplis à Béthanie; nous les avons supprimés dans ce nouveau récit, afin de prouver que la suite des événements ne présente rien de contradictoire. Si nous supprimons également dans saint Marc le même festin de Béthanie, qu'il reprend aussi de plus haut, nous aurons les faits dans le même ordre :


« Or, c'était la Pâque et les azymes deux jours après, et les princes des prêtres et les Scribes cherchaient comment ils se saisiraient de lui par ruse et le feraient mourir. Mais ils disaient que ce ne fût pas au jour de la fête, de peur qu'il ne s'élevât quelque tumulte parmi le peuple... Alors Judas Iscariote, un des douze, alla trouver les princes des prêtres (1), » etc. Et, après ces paroles : « De peur qu'il ne s'élevât quelque tumulte parmi le peuple, » que nous faisons suivre de ces autres : « Alors Judas Iscariote, un des douze, » se trouve également intercalée l'histoire de Béthanie, reprise de plus haut. Saint Luc ne dit rien de Béthanie.

Nous avons donné ces explications, parce que saint Jean, en racontant ce qui s'est passé à Béthanie, dit que ce fut six jours avant la Pâque; tandis que saint Matthieu et saint Marc, après avoir rapporté qu'on était au second jour avant la fête, rappellent cette histoire de Béthanie mentionnée en saint Jean.

CHAPITRE LXXIX. FESTIN DE BÉTHANIE.

154. Saint Matthieu continue ainsi le passage déjà cité à la fin de l'examen que nous venons de faire: « Alors les princes des prêtres et les anciens du peuple s'assemblèrent dans la salle du grand-prêtre appelé Caïphe, et tinrent conseil pour se saisir de Jésus par ruse et le faire mourir. Mais ils disaient que ce ne fût pas au jour de la fête, de peur qu'il ne s'élevât du tumulte parmi le peuple.

Or, comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, vint auprès de lui une femme ayant un vase d'albâtre plein d'un parfum de grand prix, et elle le répandit sur sa tète lorsqu'il était à table, » etc, jusqu'à ces mots: « On dira même, en mémoire d'elle, ce qu'elle vient de faire (1). » Examinons maintenant l'histoire de cette femme qui vint à Béthanie, avec son parfum d'un grand prix.

Saint Luc raconte un fait semblable; c'est le même nom donné à celui chez qui vint manger le Seigneur, il l'appelle Simon. Mais s'il n'est point impossible ni contraire à l'usage que le même homme porte deux noms à la fois, il est moins étonnant encore que le même nom soit donné à deux hommes différents. Aussi me paraît-il plus probable que Simon, dont parle saint Luc, n'est point le même que le lépreux chez qui eut lieu la scène de Béthanie. En effet, saint Luc ne dit nullement que ce qu'il raconte se passait en cette localité, et quoiqu'il ne désigne aucune autre ville, ni aucun autre bourg, son récit lui-même semble indiquer un endroit différent. C'est tout ce que je veux démontrer. Mais il ne faudrait pas voir une autre femme dans cette pécheresse qui vint aux pieds de Jésus, les baisa, les arrosa de ses larmes, les essuya avec ses cheveux, et y répandit son parfum , alors que le Seigneur, par la parabole des deux débiteurs, déclara que beaucoup de péchés lui avaient été remis, parce qu'elle avait beaucoup aimé. La même femme, Marie, répandit deux fois des parfums; la première fois, lorsque, comme saint Luc le raconte, son humilité et ses larmes lui méritèrent le pardon de ses péchés (2). Saint Jean ne rapporte point, comme saint Luc, les circonstances de ce fait, mais il fait connaître également que cette femme était Marie. En commençant l'histoire de la résurrection de Lazare, et avant de nous faire arriver à Béthanie; il s'exprime ainsi : « Or, il y avait un certain malade; Lazare, de Béthanie, du, bourg où demeuraient Marie et Marthe sa soeur. Marie était celle qui oignit le Seigneur de parfums, et lui essuya les pieds avec ses cheveux ; or, Lazare, alors malade, était son frère (1). » Saint Jean confirme ainsi le récit de saint Luc, qui place le fait dans la maison d'un Pharisien nommé Simon. Ainsi donc Marie avait déjà répandu des parfums; elle en répandit de nouveau à Béthanie, et il n'y a rien de commun entre le. récit de saint Luc et ce qui est ensuite raconté par les trois autres évangélistes, saint Jean, saint Matthieu et saint Marc (2).

155. Examinons donc s'il règne un accord parfait entre ces trois différents récits de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Jean ; car c'est bien le même fait, qui eut lieu à Béthanie, où les disciples, d'après les trois évangélistes, murmurèrent contre cette femme de ce qu'elle prodiguait inutilement un parfum d'un si grand prix.

Saint Matthieu et saint Marc font répandre ce parfum sur la tête du Seigneur, saint Jean sur ses pieds; mais une telle différence n'implique aucune contradiction, comme déjà nous l'avons démontré au sujet des cinq pains dont fut nourrie la multitude. De ce que dans l'un il est dit qu'on s'assit par groupes de cinquante et de cent, et dans l'autre par groupes de cinquante, les deux passages ne peuvent se contredire. L'un aurait dit qu'ils étaient par centaines, et l'autre par cinquantaines, qu'il eût encore fallu en` conclure qu'on avait formé ces deux sortes de groupes. Ce fait nous apprend, comme je l'ai fait observer alors, que si les évangélistes racontent, celui-ci un fait, celui-là un autre, nous devons en conclure que les deux faits ont eu lieu (3). Disons donc aussi que cette femme répandit son parfum, non seulement sur la tête du Seigneur, mais encore sur ses pieds.

Il est vrai que d'après saint Marc elle brisa son vase pour oindre la tête : voudra-t-on, pour ce motif, pousser l'absurdité jusqu'à nier que dans un vase brisé il puisse rester assez de parfum pour oindre les pieds? Si pourtant un soutenait, afin de mettre en défaut le récit évangélique, que le vase fut tellement brisé, qu'il n'en resta rien ; un autre ne montrerait-il pas plus de logique, et plus de vraie piété, en soutenant, pour appuyer la véracité des Evangiles, qu'après que le vase fut brisé tout ne fut pas immédiatement répandu? Enfin, si l'on s'opiniâtrait dans cette lutte aveugle et de mauvaise foi, et qu'on voulût en brisant le vase, briser l'accord des évangélistes, je répondrais L'onction des pieds eut lieu avant que le vase fut brisé, et il était encore intact, quand on répandit le parfum sur la tête; alors seulement le vase fut, brisé, et tout fut entièrement répandu. Sans doute il est dans l'ordre de commencer parla tète; mais c'est agir également avec ordre de monter des pieds à la tête.

156. Le reste de l'histoire ne peut soulever aucune difficulté. D'après les autres évangélistes, ce sont les disciples qui se plaignent de voir ainsi répandu un parfum d'aussi grand prix, tandis que saint Jean attribue cette plainte à Judas, parce qu'il était voleur.

Or, il est évident, selon moi, que Judas se trouve désigné par ce nom de disciples au pluriel. C'est une manière de parler que nous avons déjà signalée dans l'histoire des cinq pains au sujet de l'apôtre Phi; lippe, où le pluriel est employé pour le singulier (1). On pourrait croire aussi que les autres Apôtres ont pensé ou parlé comme lui, ou bien encore se sont laissé persuader par Judas, et qu'ainsi saint Matthieu et saint Marc ont pu mettre cette réflexion dans la bouche de tous, comme l'expression de leur conviction; que Judas a parlé parce qu'il était voleur, et les autres, par compassion pour les pauvres, et que saint Jean, en ne désignant que celui-là, a voulu faire connaître à cette occasion sa funeste habitude de dérober.

CHAPITRE LXXX. DISCIPLES ENVOYÉS POUR PRÉPARER LA PÂQUE.

157. Saint Matthieu continue: « Alors un des douze, appelé Judas Iscariote, alla vers les princes des prêtres; et il leur dit : Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? Et ceux-ci lui assurèrent trente pièces d'argent, » etc, jusqu'à ces mots : « Et les disciples firent comme Jésus leur commanda, et ils préparèrent la Pâque (2). »

Rien dans ce passage ne paraît contredire le récit de saint Marc ni celui de saint Luc, qui contiennent tous deux le même fait (3). Quand saint Matthieu dit : « Allez dans la ville, « chez un tel, et dites-lui: Le Maître dit : Mon temps est proche; je veux faire chez toi la Pâque avec mes disciples, » il désigne évidemment celui que saint Marc et saint Luc appellent le père de famille, le maître de la maison dans laquelle on leur montra une salle pour y préparer la Pâque. Si donc saint Matthieu dit chez un tel, » c'est évidemment une expression qu'il emploie de lui-même pour abréger le récit. Car s'il eût fait ainsi parler le Seigneur : Allez à la ville, et dites-lui: Mon temps est proche, je veux faire la Pâque chez toi; on aurait certainement pu croire que ceci s'adressait à la ville même. Il ne prête donc point cette parole au Seigneur, en rapportant ses ordres, mais il dit de lui-même que le Seigneur ordonna l'aller vers un tel . Cette expression lui paraît suffisante pour faire connaître ce que Jésus commanda, sans répéter toutes ses paroles. En effet, on ne dit jamais réellement: Allez vers un tel; qui pourrait le contester ? Si le Seigneur eût dit : Allez vers le premier venu, vers qui vous voudrez, ces mots auraient exprimé par eux-mêmes une idée complète, mais ils ne désignaient point vers qui il les envoyait ; tandis que saint Marc et saint Luc font parfaitement connaître cet homme sans désigner son nom. Car le Seigneur savait bien vers qui il les envoyait; et afin qu'ils le pussent trouver eux-mêmes, il leur indique à quel signe ils le reconnaîtront.

C'est un homme portant une cruche ou une amphore remplie d'eau: c'est lui qu'ils ;doivent suivre jusqu'à la maison qu'il veut occuper:On ne pouvait donc pas dire ici: Allez vers le premier venu : le sens de la phrase eût été complet, mais la pensée ainsi exprimée n'était plus vraie; et en disant: Allez vers un tel, n'était-ce pas se servir d'une expression encore plus vague et moins admissible ? Évidemment les disciples ne furent point envoyés vers le premier venu, mais vers tel homme, c'est-à-dire, vers un homme qui leur fut clairement désigné. L'Évangéliste pouvait donc, sans citer textuellement, faire ainsi connaître et en son nom, ce qui avait été dit: Il les. envoya vers un tel, pour lui dire : Je veux faire la Pâque chez toi. Il eût pu aussi écrire: Il les envoya vers un tel, en disant: Allez et dites-lui: Je veux faire la Pâque chez toi. Il fait donc parler le Sauveur, il cite ses paroles : «Allez dans la ville, » puis il ajoute : « vers un tel; » non pas que le Seigneur ait dit ce mot, mais l'évangéliste nous fait entendre, par là, qu'il y avait dans la ville un homme dont il ne cite point le nom, vers qui furent envoyés les disciples du Seigneur, afin de préparer la Pâque. L'auteur écrit donc ici deux mots de lui-même, puis il reprend la suite des paroles du Seigneur : « Et dites-lui : Le Maître dit. » Si quelqu'un voulait savoir à qui, on pourrait lui répondre : A un homme vers qui l'évangéliste indique clairement qu'ils furent envoyés, quand il dit : « Vers un tel.»

Cette manière de parler est peu usitée ; mais elle a ici un sens complet: Peut-être la langue hébraïque, dans laquelle on prétend qu'écrivit saint Matthieu, permet-elle de mettre toutes ces expressions dans la bouche du Seigneur, sans violer les règles: ceux qui connaissent cette langue, peuvent s'en rendre compte. On eût encore pu s'exprimer ainsi en latin : Allez dans la ville, vers celui que vous désignera un homme venant à vous portant une cruche d'eau : car un ordre semblable pourrait s'exécuter sans embarras. Si l'on disait également: Allez dans la ville, vers tel homme, qui demeure à tel ou tel endroit, dans cette maison, ou dans une autre, la désignation du lieu ou de la maison ferait comprendre ces paroles; on pourrait faire ce qu'elles expriment. Mais si on ne donnait pas ces signes distinctifs, ou d'autres semblables, et qu'on dît: Allez vers un tel, et dites-lui; on ne pourrait être compris; car on voudrait, par ces mots : vers un tel, désigner quelqu'un en particulier sans rien exprimer qui le distingue. Si donc nous regardons cette expression comme venant de l'évangéliste lui même, elle pourra paraître un peu obscure, en énonçant plus brièvement la pensée; mais elle renfermera un seps complet. Si saint Marc appelle la gène ce que saint Luc nomme amphore, l'un indique l'espèce de vase, l'autre la manière de le porter; mais tous deux rendent exactement le fond de la pensée.

158. Saint Matthieu continue: « Le soir donc étant venu, il était à table avec ses douze disciples, et pendant qu'ils mangeaient, il dit: En vérité, je vous déclare qu'un de vous doit me trahir.

 

Alors grandement contristés, ils commencèrent à lui demander chacun en particulier : Est-ce moi, Seigneur? » etc, jusqu'à ces mots : « Mais prenant la parole, Judas, qui le trahit, dit : Est-ce moi, Maître ? Il lui répondit Tu l'as dit (1). » Si nous voulons examiner ce passage, nous n'y rencontrerons aucune difficulté, non plus que dans les trois autres évangélistes qui rapportent le même fait (2).

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