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| Contre les Usuriers |
| Écrit par Saint Grégoire de Nysse |
HomĂ©lie contre les usuriers1. D'excellentes lois, de sages prĂ©ceptes, règlent la vie des personnes qui aiment la vertu et qui veulent se conformer Ă la sainte parole ; on y voit la pensĂ©e du lĂ©gislateur tendre vers deux grands buts : il dĂ©tourne des choses dĂ©fendues ; il anime Ă la pratique du bien. Il est impossible, en effet, d'arriver Ă une vie sage et bien rĂ©glĂ©e, si l'on ne fuit le vice de tout son pouvoir, et si l'on ne recherche la vertu, comme l'enfant sa mère. RassemblĂ©s aujourd'hui en ce lieu pour Ă©couter les commandements divins, nous avons entendu le prophète immolant les enfants pervers de l'usure, les intĂ©rĂŞts, et bannissant de la sociĂ©tĂ© humaine le prĂŞt sous condition de salaire : accueillons son prĂ©cepte avec docilitĂ©, afin que nous ne ressemblions pas Ă ces pierres oĂą la semence tombĂ©e se sĂ©cha et demeura stĂ©rile, afin qu'on ne nous dise pas ce qui fut dit Ă IsraĂ«l rebelle : "Vous entendrez et ne comprendrez pas ; vous verrez et ne discernerez pas." 2. Je vous conjure, vous qui m'Ă©coutez, de ne pas m'accuser d'audace ou de sottise, si, quand un homme Ă©minent et renommĂ© pour sa sagesse, formĂ© Ă tous les genres de l'Ă©loquence, a traitĂ© avec gloire le mĂŞme sujet et a laissĂ© au monde un discours contre les usuriers, vĂ©ritable trĂ©sor, je descends Ă mon tour dans la mĂŞme arène, et fais paraĂ®tre un char attelĂ© de mules ou de bĹ“ufs Ă cĂ´tĂ© de coursiers ornĂ©s de couronnes : toujours de petites choses se montrent près des grandes ; la lune fait voir sa lumière Ă cĂ´tĂ© du soleil qui rayonne ; le puissant vaisseau s'avance, poussĂ© par l'impĂ©tuositĂ© des vents, et la frĂŞle barque le suit, sillonnant comme lui l'abĂ®me ; les athlètes luttent selon leurs lois, et les enfants se couvrent comme eux de poussière. C'est Ă ce titre que je rĂ©clame votre indulgence. 3. Pour toi, Ă qui ma voix s'adresse, qui que tu sois, dĂ©teste un vil trafic ; tu es humain, aime tes frères, et non pas l'argent : ne franchis pas cette limite du pĂ©chĂ©. Dis Ă ces intĂ©rĂŞts qui te furent si chers la parole de Jean Baptiste : "Race de vipères, fuyez loin de moi ; vous ĂŞtes les flĂ©aux de ceux qui possèdent et de ceux qui reçoivent ; vous donnez un instant de plaisir, mais ensuite votre venin met dans l'âme l'amertume et la mort ; vous barrez le chemin de la vie ; vous fermez les portes du royaume ; vous rĂ©jouissez un moment l'Ĺ“il de votre vue, l'oreille de votre bruit, puis vous enfantez l'Ă©ternelle douleur." Dis ainsi, et renonce Ă l'usure et aux intĂ©rĂŞts ; embrasse les pauvres de ton amour, et ne te dĂ©tourne pas de celui qui veut emprunter de toi. C'est la pauvretĂ© qui le fait te supplier et s'asseoir Ă ta porte ; dans son indigence, il cherche un refuge auprès de ton or, pour trouver un auxiliaire contre le besoin ; et toi, au contraire, toi l'alliĂ© tu deviens l'ennemi ; tu ne l'aides pas Ă s'affranchir de la nĂ©cessitĂ© qui le presse, pour qu'il puisse te rendre ce que tu lui auras prĂŞtĂ©, mais tu rĂ©pands les maux sur celui qui en est dĂ©jĂ accablĂ©, tu dĂ©pouilles celui qui est dĂ©jĂ nu, tu blesses celui qui est dĂ©jĂ blessĂ©, tu ajoutes des soucis Ă ses soucis, des chagrins Ă ses chagrins : car celui qui prend de l'or Ă intĂ©rĂŞt reçoit sous forme de bienfait des arrhes de pauvretĂ©, et fait entrer la ruine dans sa maison. Quand le malade, dĂ©vorĂ© par la chaleur de la fièvre, en proie Ă une soif ardente, ne peut s'empĂŞcher de demander Ă boire, celui qui par humanitĂ© lui donne du vin le soulage un moment tandis que la coupe se vide, mais au bout de peu de temps, la fièvre, Ă cause de lui, redouble de violence ; de mĂŞme celui qui tend Ă l'indigent un or gros de pauvretĂ© ne met pas un terme au besoin, mais aggrave le malheur. 4. Ne vis pas de cette vie inhumaine qui prend les dehors de la charitĂ©, ne ressemble pas Ă ce mĂ©decin homicide, n'affecte pas de sauver avec ton or, comme lui avec son art, tandis que d'intention et de cĹ“ur tu perds celui qui s'est confiĂ© Ă toi. L'oisivetĂ© et la cupiditĂ©, voilĂ la vie de l'usurier : Il ne connaĂ®t ni les travaux de l'agriculture, ni les soins du commerce ; il demeure toujours assis Ă la mĂŞme place, engraissant son bĂ©tail Ă son foyer ; il veut que tout croisse pour lui sans semailles et sans labour, il a pour charrue une plume, pour champ un parchemin, pour semence de l'encre ; sa pluie, Ă lui, c'est le temps, qui grossit insensiblement sa rĂ©colte d'Ă©cus ; sa faucille, c'est la rĂ©clamation ; son aire, cette maison oĂą il rĂ©duit en poudre la fortune des malheureux qu'il pressure. Ce qui est Ă tout autre il le regarde comme sien ; il souhaite aux humains des besoins et des maux, afin qu'ils soient forcĂ©s de venir Ă lui ; il hait quiconque sait se suffire, et voit des ennemis dans ceux qui n'empruntent pas. Il assiste Ă tous les procès, afin de dĂ©couvrir un homme que pressent des crĂ©anciers, et suit les gens d'affaires comme les vautours suivent les armĂ©es ; il promène sa bourse de tous cĂ´tĂ©s, il prĂ©sente l'appât Ă ceux qu'il voit suffoquer, afin que si la nĂ©cessitĂ© les force d'ouvrir la bouche, ils avalent en mĂŞme temps 1'hameçon de l'intĂ©rĂŞt. Chaque jour il calcule son gain, et jamais sa cupiditĂ© n'est assouvie ; il s'indigne contre l'or qui se trouve dans sa maison, parce qu'il est lĂ oisif et stĂ©rile ; il imite l'agriculteur qui vient sans cesse demander de la semence Ă ses greniers ; il ne laisse pas de repos Ă ce malheureux or, mais il le fait passer sans relâche de main en main. Aussi voit-on souvent un homme extrĂŞmement riche n'avoir pas mĂŞme une pièce d'argent Ă la maison ; ses espĂ©rances sont sur des parchemins, tout son bien est en contrats, il n'a rien et il tient tout ; il prend la vie au rebours de la parole de l'apĂ´tre, donnant tout Ă ceux qui lui demandent, non par sentiment d'humanitĂ©, mais par avarice. Il accepte une pauvretĂ© temporaire, afin que son or, après avoir travaillĂ© comme un esclave infatigable, lui revienne avec un salaire. Vois-tu comment, grâce Ă cet espoir dans l'avenir, la maison devient vide, et le riche se fait pauvre pour un temps ? Quelle en est la cause ? l'acte dressĂ© sur parchemin, la reconnaissance d'un dĂ©biteur misĂ©rable. « Je te donnerai mon argent Ă condition qu'il produise. - Je te le rendrai avec intĂ©rĂŞt. » Puis (le croirait-on ?) l'emprunteur, bien que sans ressources, est cru sur son contrat ; et Dieu, qui est riche et qui promet, n'est pas Ă©coutĂ© ? Donne, et je te rendrai, s'Ă©crie Dieu dans les Évangiles, dans ce contrat commun de toute la terre, Ă©crit par quatre Ă©vangĂ©listes au lieu d'un scribe, et qui a pour tĂ©moins, depuis les jours du salut, tous les chrĂ©tiens. Ta garantie est le paradis, gage prĂ©cieux. Que si lĂ mĂŞme tu cherches des sĂ»retĂ©s, l'univers entier appartient Ă ce dĂ©biteur de bonne volontĂ©. Étudie avec attention les ressources de celui qui demande ton bienfait, et tu dĂ©couvriras la richesse. La moindre mine d'or est Ă ce dĂ©biteur ; toutes les mines d'argent, de cuivre et d'autres mĂ©taux, sont une partie de son domaine. Lève les yeux vers le vaste ciel, contemple la mer sans bornes, cherche Ă connaĂ®tre l'immensitĂ© de la terre, compte les animaux qu'elle nourrit ; voilĂ les biens, voilĂ les esclaves de celui que tu crois pauvre et que tu mĂ©prises ; sois sage, Ă´ humain ; n'outrage pas ton Dieu, ne fais pas de lui moins d'estime que de ces banquiers dont tu acceptes sans hĂ©siter la caution ; donne Ă un garant qui ne meurt pas ; fie-toi Ă un contrat qui ne se voit pas, qui ne se dĂ©chire pas ; ne rĂ©clame pas d'intĂ©rĂŞts, ne trafique pas de ton bienfait, et tu verras Dieu te rendre grâce et ajouter Ă sa dette. 5. Que si ces paroles semblent Ă©tranges Ă ton oreille, j'ai un tĂ©moignage tout prĂŞt pour te prouver que Dieu paye an centuple les personnes pieuses qui consacrent leur or Ă des bienfaits. Quand Pierre prit la parole et dit : « tu vois que nous avons tout quittĂ© et que nous t'avons suivi, quelle sera donc notre rĂ©compense ? » « Je vous le dis en vĂ©ritĂ©, rĂ©pondit JĂ©sus, quiconque aura quittĂ©, sa maison, ou ses frères ou ses sĹ“urs, ou son père ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, recevra le centuple, et aura pour hĂ©ritage la vie Ă©ternelle. » Vois-tu quelle gĂ©nĂ©rositĂ© ? Comprends-tu quelle bontĂ© ? L'usurier le plus Ă©hontĂ© prend mille peines pour doubler son argent ; et Dieu, de son plein grĂ©, donne le centuple Ă quiconque ne pressure pas son frère. Écoute le conseil de ce Dieu, et tu recevras des intĂ©rĂŞts assurĂ©s. Pourquoi, outre que tu te rends coupable, te consumes-tu en soucis ? Calculant les jours, comptant les mois, songeant au capital, rĂŞvant des intĂ©rĂŞts, craignant le jour de l'Ă©chĂ©ance, de peur qu'il ne soit stĂ©rile comme une moisson frappĂ©e de la grĂŞle, l'usurier Ă©pie les affaires de son dĂ©biteur, ses voyages, ses mouvements, ses pas, son commerce ; si une rumeur sinistre se rĂ©pand, que tel ou tel est tombĂ© dans les mains de voleurs ou qu'un coup soudain a changĂ© son aisance en pauvretĂ©, le voilĂ assis joignant les mains, il ne cesse de gĂ©mir, il verse des ruisseaux de larmes ; il dĂ©roule le parchemin, il pleure son or sur les caractères, et tirant le contrat de son armoire, comme la robe d'un fils qui n'est plus, il sent Ă cette vue s'Ă©veiller en lui une douleur plus cuisante. S'il a prĂŞtĂ© Ă la grosse, il demeure assis près du rivage, il s'inquiète des vents qui changent, il interroge sans relâche tous ceux qui abordent : leur a-t-on parlĂ© d'un naufrage ? ont-ils couru des risques dans la traversĂ©e ? Et ces soucis de tous les jours laissent son âme assombrie. C'est Ă lui qu'il faut dire : « Renonce, Ă´ homme, Ă cette inquiĂ©tude dangereuse, quitte cet espoir qui te mine, ne perds pas ton capital en courant après les intĂ©rĂŞts ; tu demandes au pauvre des revenus et de nouvelles richesses, et tu ressembles Ă un homme qui voudrait obtenir des monceaux de blĂ© d'un champ aride, brĂ»lĂ© par la sĂ©cheresse, ou de riches grappes d'une vigne sur laquelle a passĂ© un nuage chargĂ© de grĂŞle, ou des enfants d'un ventre stĂ©rile, ou un lait nourrissant de femmes qui n'ont pas enfantĂ©. Nul ne tente ce qui est contre nature, ce qui est impossible ; car, outre la vanitĂ© des efforts, on prĂŞte encore Ă rire. Dieu seul est tout-puissant ; lui qui trouve la voie de ce qui semblait impossible et qui exĂ©cute ce qu'on n'osait ni espĂ©rer ni attendre, tantĂ´t ordonnant Ă la source de couler du rocher, tantĂ´t faisant tomber du ciel un pain nouveau et miraculeux, tantĂ´t adoucissant l'amère Mara par le contact d'une baguette, fĂ©condant le sein stĂ©rile d'Élisabeth, donnant Ă Anne Samuel et Ă Marie le premier enfant nĂ© d'une vierge. VoilĂ les Ĺ“uvres uniques de la main toute-puissante. 6. Ne demande pas un produit au cuivre et Ă l'or, matières stĂ©riles ; ne force pas la pauvretĂ© Ă faire Ĺ“uvre de richesse, ni celui qui te demande un capital Ă rendre des intĂ©rĂŞts. Ne sais-tu donc pas que la demande d'un prĂŞt n'est qu'une demande d'aumĂ´ne dĂ©guisĂ©e ? Aussi le livre de la loi, qui nous conduit dans les voies de la piĂ©tĂ©, ne se lasse pas d'interdire l'usure : Si tu prĂŞtes de l'argent Ă ton frère, tu ne le presseras pas. Et la grâce, cette source inĂ©puisable de charitĂ©, commande la remise des dettes ; ici elle dit avec bontĂ© : "Ne prĂŞtez pas Ă ceux de qui vous espĂ©rez recevoir" ; ailleurs, dans la parabole, elle châtie amèrement le serviteur impitoyable qui ne se laisse pas flĂ©chir par les supplications de son compagnon et ne lui remet pas une faible dette de cent deniers, lui qui avait obtenu la remise de dix mille talents. Notre Sauveur, celui qui nous enseigne l'amour, offrant Ă ses disciples une règle et un modèle de courte prière, y a fait entrer les paroles qui suivent, comme les plus nĂ©cessaires et les plus efficaces pour flĂ©chir Dieu : « Et remettez-nous nos dettes comme nous 1es remettons nous-mĂŞmes Ă ceux qui nous doivent. » Comment donc prieras-tu, toi, l'usurier ? De quel front demanderas-tu une grâce Ă Dieu, toi qui reçois toujours et ne sais pas donner ? Ignores-tu que ta prière ne fait que rappeler ton inhumanitĂ© ? Qu'as-tu pardonnĂ© pour venir demander le pardon ? Quand as-tu fait misĂ©ricorde, toi qui invoques le Dieu misĂ©ricordieux ? Si tu donnes une aumĂ´ne, n'est-elle pas le fruit de tes rapines cruelles, n'est-elle pas grosse des malheurs, des larmes, des soupirs d'autrui ? Si le pauvre savait l'origine de cette aumĂ´ne que tu lui offres, il ne l'accepterait pas ; il lui semblerait qu'il va goĂ»ter Ă la chair de ses frères et au sang de ses proches ; mais il te tiendrait ce langage plein d'une noble libertĂ© : « 0 homme, ne me nourris pas des larmes de mes frères ; ne donne pas au pauvre ce pain, fruit des gĂ©missements de ses compagnons de misère ; remets Ă ton semblable ce que tu as injustement exigĂ© de lui, et je te rendrai grâce. Que sert-il que tu consoles un malheureux, si tu en fais mille ? S'il n'y avait pas un tel nombre d'usuriers, il n'y aurait pas un tel nombre de pauvres. Dissous ta confrĂ©rie, et nous pourrons tous nous suffire. Partout on accuse les usuriers, et rien ne peut guĂ©rir cette plaie, ni la loi, ni les prophètes, ni les Ă©vangĂ©listes : « Écoutez ceci, dit Amos, vous qui rĂ©duisez en poudre les pauvres et qui faites pĂ©rir ceux qui sont dans l'indigence, vous qui dites : Quand seront passĂ©s ces mois oĂą tout est Ă bon marchĂ©, afin que nous vendions nos marchandises ? » En effet, les pères sont moins heureux de voir des enfants leur naĂ®tre que les usuriers ne sont joyeux de voir les mois se remplir. 7. Ils donnent Ă leur pĂ©chĂ© des noms respectables, et appellent leur trafic humanitĂ©, semblables aux Grecs qui nommaient EumĂ©nides, d'un nom peu mĂ©ritĂ©, certaines divinitĂ©s inhumaines et sanguinaires. Lui, humain ? Mais n'est-ce pas le paiement des intĂ©rĂŞts qui renverse les maisons et Ă©puise les fortunes ? qui rĂ©duit des hommes libres Ă vivre plus mal que des esclaves ? qui pour un plaisir de quelques instants remplit d'amertume le reste de la vie ? Les oiseaux se rĂ©jouissent des embĂ»ches du chasseur ; les grains qu'il rĂ©pand pour eux leur font aimer et frĂ©quenter des lieux oĂą ils trouvent une abondante nourriture ; mais bientĂ´t ils sont pris et pĂ©rissent dans les pièges : de mĂŞme celui qui reçoit de l'argent Ă intĂ©rĂŞt se trouve quelque temps dans l'aisance, mais se voit ensuite banni du foyer paternel. La pitiĂ© n'habite pas dans ces âmes criminelles et cupides ; ils voient la maison mĂŞme de leur dĂ©biteur mise en vente, et ne sont pas attendris, mais ils pressent sans relâche le marchĂ©, afin de recouvrer plus promptement leur or et d'enchaĂ®ner dans leurs liens un autre malheureux : tels ces chasseurs actifs et insatiables qui entourent de leurs filets une vallĂ©e tout entière, et, après avoir pris tout le gibier, transportent leurs toiles dans un autre vallon, puis dans un autre encore, jusqu'Ă ce qu'ils aient dĂ©peuplĂ© les montagnes. De quels yeux un pareil homme peut-il regarder le ciel ? Comment ose-t-il demander le pardon de ses fautes ? Ou n'est-ce pas par sottise qu'il ajoute Ă sa prière ces mots que nous a enseignĂ©s le Sauveur : « Remettez-nous nos dettes comme nous les remettons nous-mĂŞmes Ă ceux qui nous doivent » ? Oh ! combien de malheureux, Ă cause de l'usure, ont brisĂ© leur cou dans un lacet ! Combien se sont prĂ©cipitĂ©s dans le courant des fleuves, ont trouvĂ© la mort plus douce que leur crĂ©ancier, et ont laissĂ© des enfants orphelins sous la tutelle d'une mauvaise marâtre, la pauvretĂ© ! Mais alors mĂŞme ces honnĂŞtes usuriers n'Ă©pargnent pas la maison dĂ©serte ; ils tourmentent des hĂ©ritiers qui n'ont peut-ĂŞtre recueilli que la corde funeste, ils rĂ©clament de l'or Ă ceux qui ne trouvent que le pain de l'aumĂ´ne et quand on leur reproche (quoi de plus juste ?) la mort du dĂ©biteur, quand pour les faire rougir on leur rappelle le lacet fatal, ils n'ont mĂŞme pas honte de ce qu'ils ont fait, leur âme n'en est pas Ă©mue, mais un sentiment cruel leur dicte d'impudentes paroles : « C'est la faute de nos mĹ“urs, si ce malheureux, cet insensĂ©, nĂ© sous une mauvaise Ă©toile, a Ă©tĂ© conduit par sa destinĂ©e Ă une mort violente. » Car nos usuriers sont philosophes, et ils se font les disciples des astrologues d'Égypte, quand il leur faut justifier leurs actions abominables et leurs meurtres. 8. Il faut rĂ©pondre Ă 1'usurier : « c'est toi qui es la naissance fatale, la funeste influence des astres. Si tu avais adouci sa peine, si tu lui avais remis une part de sa dette, si tu avais rĂ©clamĂ© l'autre sans rigueur, il n'aurait pas dĂ©testĂ© cette vie de tourments, il ne serait pas devenu son propre bourreau. De quel Ĺ“il, au jour de la rĂ©surrection, verras-tu celui que tu as fait pĂ©rir ? Car vous viendrez tous les deux au tribunal du Christ, oĂą l'on ne compte pas les intĂ©rĂŞts, mais oĂą l'on juge les vies. Que rĂ©pondras-tu aux accusations du juge incorruptible, lorsqu'il te dira : « Tu avais la loi, les prophètes, les commandements de l'Évangile ; tu les entendais tous d'une seule voix, t'ordonner la charitĂ©, l'humanitĂ© ; les uns te disaient : Tu ne prĂŞteras pas Ă usure Ă ton frère ; les autres : il n'a pas placĂ© son argent Ă intĂ©rĂŞt ; d'autres encore : si tu prĂŞtes Ă ton frère, tu ne le presseras pas ; saint Matthieu te criait dans la parabole oĂą il rapporte la parole du maĂ®tre : « MĂ©chant serviteur, je t'avais remis tout ce que tu me devais, parce que tu m'en avais priĂ© ; ne fallait-il donc pas que tu eusses pitiĂ© de ton compagnon, comme j'avais eu pitiĂ© de toi ? » Et le maĂ®tre, Ă©mu de colère, livra son serviteur entre les mains des bourreaux jusqu'Ă ce qu'il payât tout ce qu'il lui devait. Alors un repentir inutile se saisira de toi, alors viendront les profonds gĂ©missements et le châtiment inĂ©vitable. Ni l'or ne courra Ă ton aide, ni l'argent ne te portera secours ; mais ce trafic d'intĂ©rĂŞts sera pour toi plus amer que le fiel. Ce ne sont pas lĂ des paroles pour t'effrayer, mais des faits vĂ©ritables, qui attestent le jugement avant mĂŞme que tu l'aies subi, et dont tout humain sage et prĂ©voyant doit se garantir. » 9. Mais, en attendant les arrĂŞts de Dieu, je veux, dans l'intĂ©rĂŞt de ceux qui m'entendent, raconter ce qui s'est passĂ© de notre temps dans la maison d'un usurier ; Ă©coutez ce rĂ©cit dont la plupart d'entre vous reconnaĂ®tront sans doute la vĂ©ritĂ©. Il y avait dans cette ville un homme dont je tairai le nom pour ne pas mettre en scène celui qui n'est plus ; son industrie Ă©tait l'usure, et ce misĂ©rable trafic des intĂ©rĂŞts ; possĂ©dĂ© de la soif de l'or, il dĂ©pensait pour lui-mĂŞme avec parcimonie (car c'est ainsi que sont les avares), prenant une nourriture insuffisante, ne changeant ses vĂŞtements ni pour leur vĂ©tustĂ© ni selon ses besoins, ne fournissant pas Ă ses enfants le nĂ©cessaire mĂŞme, ne prenant pas de bains, tant il craignait d'avoir Ă payer trois oboles, et s'ingĂ©niant de mille manières pour augmenter la somme de ses Ă©cus. Il ne trouvait pas de gardien assez fidèle de sa bourse, ni enfant, ni esclave, ni banquier, ni sceau, ni clĂ© ; mais il pratiquait des trous dans les murailles pour y enfouir son or, et les recouvrant de plâtre, il gardait son trĂ©sor ignorĂ© de tous, changeant sans cesse de cachettes et de murs, et parvenant Ă force d'adresse Ă tromper tous les regards. Il quitta soudainement cette vie, sans avoir rĂ©vĂ©lĂ© Ă aucun de ses proches le lieu oĂą son or Ă©tait enfoui. On l'enterra, lui qui avait si bien rĂ©ussi Ă cacher son trĂ©sor ; ses enfants, qui comptaient tenir le premier rang dans la ville, grâce Ă leur richesse, cherchèrent de tous cĂ´tĂ©s, s'interrogèrent les uns les autres, questionnèrent les domestiques, bouleversèrent les maisons, creusèrent les murs, visitèrent les demeures de leurs voisins et de leurs connaissances ; bref, après avoir, comme dit le proverbe, remuĂ© toute pierre, ils ne trouvèrent pas une obole. Ils vivent aujourd'hui sans maison, sans foyer, pauvres, et maudissant chaque jour la sottise de leur père. VoilĂ ce que fut, usuriers, votre ami, votre compagnon ; il termina sa vie d'une manière digne de son caractère, et après s'ĂŞtre Ă©puisĂ© de soucis et de faim, Il amassa comme hĂ©ritage un châtiment Ă©ternel pour lui-mĂŞme et la pauvretĂ© pour ses enfants. Vous ne savez pas pour qui vous entassez, pour qui vous prenez tant de peines. Mille accidents, mille calomnies vous menacent ; les voleurs, les pirates infestent la terre et la mer ; craignez que, sans conserver votre or, vous n'augmentiez le nombre de vos pĂ©chĂ©s. « Ah! disent-ils cet homme nous est insupportable (car je sais ce que vous murmurez entre vos dents, moi qui vous fais comparaĂ®tre sans cesse devant cette chaire) ; il en veut Ă ceux qui sont dans le besoin et attendent le bienfait. Allons, nous ne prĂŞterons plus ; et comment ces malheureux pourront-ils vivre ? » Langage digne de la conduite, rĂ©ponse bien faite pour ces hommes que les tĂ©nèbres de l'argent aveuglent ; ils n'ont pas mĂŞme l'intelligence assez forte pour comprendre ce qu'on leur dit. Ils entendent Ă rebours les conseils qu'on leur donne : tandis que je leur parle, ils menacent de ne plus prĂŞter Ă ceux qui sont dans le besoin, et murmurant tout bas ils menacent de fermer leur porte aux malheureux. Avant tout, je proclame Ă haute voix qu'il faut donner, mais j'engage aussi Ă prĂŞter ; car le prĂŞt est une seconde forme de don ; mais il faut prĂŞter sans intĂ©rĂŞt ni usure, comme le commande la parole divine. Le mĂŞme châtiment est rĂ©servĂ© Ă celui qui ne prĂŞte pas et Ă celui qui prĂŞte avec intĂ©rĂŞt ; 1'un est convaincu d'inhumanitĂ©, l'autre de trafic dĂ©loyal, mais ces hommes vont d'un extrĂŞme Ă l'autre, lorsqu'ils dĂ©clarent qu'ils ne donneront plus d'aucune façon. C'est lĂ une opposition impudente, une folle rĂ©sistance Ă la justice, une lutte et une guerre contre Dieu. Ou nous ne donnerons pas, disent-ils, ou nous ferons marchĂ© d'intĂ©rĂŞts. 10. J'ai assez combattu les usuriers dans ce discours, et j'ai suffisamment prouvĂ©, comme devant un tribunal, les chefs de l'accusation ; puisse Dieu leur donner le repentir de leurs fautes. Quant Ă ceux qui empruntent avec tant de facilitĂ©, et qui se laissent prendre Ă©tourdiment aux hameçons de l'usure, je ne leur dirai rien ; il leur suffit des conseils que notre vĂ©nĂ©rĂ© père, saint Basile, a si Ă©loquemment exposĂ©s dans cet Ă©crit oĂą il s'adresse plus encore Ă l'emprunteur tĂ©mĂ©raire qu'Ă 1'usurier cupide. |

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